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Histoire 2014

Interview de Jacques R Pauwel sur son dernier livre

« 1914-1918 : la grande guerre des classes »

 

Par Han Soete et Nick Dobbelaere (Solidaire)

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Les causes de la Première Guerre mondiale étaient-elles l’attentat de l’archiduc d’Autriche ? Ou de nobles motivations de paix, de démocratie et de liberté ? Non, répond l’auteur et historien Jacques Pauwels. Depuis longtemps, les grandes puissances mondiales la voulaient, cette guerre. Pour s’approprier des colonies et pour en finir une fois pour toutes avec les idées révolutionnaires qui gagnaient de plus en plus toute l’Europe.

« En général, on explique la Grande Guerre comme ceci : un coup de tonnerre dans un ciel bleu. On prétend que personne ne l’avait vue venir, que personne ne l’avait voulue... En réalité, les nuages de la guerre s’accumulaient depuis vingt ans. Une guerre était nécessaire. Et les élites politiques de l’Europe la voulaient, car elles estimaient qu’une guerre allait réaliser pour elles des choses fantastiques... ».

Voilà des années que Jacques Pauwels [1] est plongé jusqu’au cou dans l’histoire des révolutions et des guerres. Il a déjà publié de nombreux ouvrages sur le sujet. Aux éditions Aden vient de paraître son livre « 1914-1918, la Grande Guerre des classes », un ouvrage incontournable sur la Première Guerre mondiale. Il voit deux causes principales à cette guerre : d’un côté, l’impérialisme ; ensuite, la peur de la révolution.

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« Les grandes puissances industrielles, les grandes banques et les grandes entreprises voulaient de nouvelles colonies – ou des semi-colonies sur lesquelles elles auraient exercé un contrôle indirect – pour leurs matières premières, leur main-d’œuvre bon marché et leurs possibilités d’investissement. Ici réside certainement l’une des principales raisons de la guerre ». Explications.

Interview par Han Soete et Nick Dobbelaere (Solidaire) :

Replongeons-nous au début du 20ème siècle. Le monde n’avait-il pas déjà été partagé ?

Jacques R. Pauwels. Pas tout à fait. La Chine, par exemple, un immense pays faible avec un énorme marché de débouchés, était encore totalement ouverte.

De plus, tous les pays n’étaient pas satisfaits de leur part. Sur le plan des colonies, l’Allemagne était le parent pauvre. Elle pensait pouvoir phagocyter la Belgique. La Grande-Bretagne était d’ailleurs prête à signer un accord à ce propos. Il ne fallait pas nécessairement en arriver à une guerre. La concurrence entre les pays impérialistes pouvait également être résolue par des accords mutuels. Parmi l’élite anglaise, il existait un groupe assez important qui aurait préféré collaborer avec l’Allemagne plutôt qu’avec la France. Pour satisfaire les Allemands, ces gens étaient prêts à céder le Congo belge à l’Allemagne.

Il est donc normal que la Belgique ait été impliquée dans cette guerre, puisque la Belgique était également un pays impérialiste.

Vous parlez également d’impérialisme social...

Jacques R. Pauwels. En effet. En acquérant des colonies, les pays pouvaient se débarrasser de leurs citoyens "gênants" : les classes inférieures qui, aux yeux de l’élite, étaient surpeuplées.

Les gens trop pauvres, on pouvait s’en débarrasser en les envoyant dans ces colonies. L’impérialisme était donc aussi une manière de résoudre les problèmes sociaux. Les pauvres pouvaient faire carrière dans ces colonies. De la sorte, ils se muaient en patriotes, au lieu de rester des emmerdeurs. En les laissant intervenir de façon agressive dans les colonies, ils ne posaient plus le moindre problème dans la métropole.

Il y avait, par exemple, pas mal de fils de fermiers sans travail, et ce, du fait que l’agriculture devenait trop productive. Ces gars, on pouvait les envoyer au Congo comme missionnaires. On a expédié là-bas une vingtaine de missionnaires de chaque bled agricole flamand. On leur a collé un uniforme sur le dos et, dès lors, ils ont pu aller jouer au patron chez les noirs.

Vous dites que l’enjeu, c’étaient les colonies. Pourquoi, dans ce cas, n’ont-ils pas mené la lutte dans les colonies mêmes ?

Jacques R. Pauwels. Cela a abouti à une guerre mondiale parce qu’il s’agissait de possessions impérialistes, mais cette guerre se déroula en Europe, parce que les pays impérialistes étaient principalement des pays européens. À deux exceptions près : les États-Unis et le Japon, qui ont pu se permettre de ne pas intervenir directement. D’autres pays ont un peu attendu – comme l’Italie et la Bulgarie – , mais ils y sont finalement allés quand ils ont compris qu’il y avait quelque chose à gagner dans l’aventure.

Les pays qui n’étaient pas directement concernés n’auraient-ils pas mieux fait de rester neutres ?

Jacques R. Pauwels. Se confiner dans la neutralité n’était pas sans danger non plus. Pourquoi les États-Unis sont-ils entrés dans la guerre ? Pas pour sauver la démocratie ou une histoire du genre ; ça, c’est de la foutaise. En tant que pays impérialiste, ils guettaient une occasion pour s’étendre et la Chine se trouvait sur la liste de leurs desiderata. Non pas qu’ils aient voulu coloniser la Chine, mais ils voulaient y pénétrer sur le plan économique : il y avait des marchés de débouchés, des possibilités d’investissement, des contrats intéressants dans la construction des chemins de fer...

Mais d’autres pays lorgnaient aussi la Chine, comme le Japon, par exemple. L’Allemagne et la France y avaient déjà des concessions, des mini-colonies. Le Japon, le grand concurrent des États-Unis, a déclaré la guerre à l’Allemagne sur un prétexte et ce qu’il a fait tout de suite, ç’a été de rafler en Chine ce morceau qui était à l’Allemagne. Ça n’a pas plu aux Américains. Les États-Unis devaient intervenir, car, s’ils restaient neutres, ils allaient se retrouver les mains vides à la fin de la guerre.

C’était comme une loterie : celui qui ne jouait pas ne pouvait pas gagner. En février 1917, en France, le président du Conseil (chef du gouvernement à l’époque, NDLR) avait déclaré que seuls les pays engagés dans la guerre auraient leur mot à dire dans le repartage du monde après la guerre. D’après moi, il y a un rapport entre cette déclaration et le fait que les États-Unis ont déclaré la guerre à l’Allemagne en avril de la même année. Les gagnants de la guerre avaient l’intention de se récompenser eux-mêmes, les perdants allaient perdre, mais les neutres ne recevraient rien. Au contraire, même, car ceux qui restaient neutres pouvaient être sanctionnés parce qu’ils n’étaient pas dans le camp des vainqueurs.

Comment cela ?

Jacques R. Pauwels. Prenons le Portugal. En 1916, les Portugais eux aussi ont déclaré la guerre à l’Allemagne. Pas parce qu’ils croyaient devoir y être quand les prix seraient distribués à la fin de la guerre, mais parce qu’ils estimaient qu’ils allaient devoir payer le prix de leur neutralité s’ils n’y allaient pas. Ils savaient que, déjà avant la guerre, les Britanniques avaient proposé les colonies portugaises à l’Allemagne. Les Portugais s’étaient donc dit qu’ils allaient perdre leurs colonies s’ils restaient neutres. Le Portugais avait donc une peur bleue, en restant neutre, de tout perdre. Et qu’a-t-il fait ? Il a déclaré la guerre à l’Allemagne. Au grand dam des Britanniques. Le Portugal avait-il quelque chose contre l’Allemagne ? Non, absolument rien. Mais, pour ces raisons impérialistes, il ne pouvait se permettre de se cantonner dans sa neutralité.

On dit toujours que les Britanniques sont partis en guerre parce que la souveraineté belge avait été violée par les Allemands. Mais ce n’était sans doute pas la vraie raison ?

Jacques R. Pauwels. Non. Ils avaient tout simplement besoin d’une excuse, car la Grande-Bretagne voulait de toute façon la guerre avec l’Allemagne. En secret, elle avait déjà conclu un accord avec la France, obligeant l’armée britannique à venir en aide aux Français.

La Grande-Bretagne avait besoin d’une excuse, car elle voulait de toute façon la guerre avec l’Allemagne.

Pourquoi les Britanniques avaient-ils conclu ce marché avec les Français ? Parce qu’ils voulaient la guerre avec l’Allemagne et qu’ils savaient que l’Allemagne était l’ennemie de toujours de la France. Les Britanniques et les Français n’avaient jamais été amis. Ils le sont devenus parce qu’ils avaient un ennemi commun.

Pourquoi la Grande-Bretagne voulait-elle la guerre avec l’Allemagne ?

Jacques R. Pauwels. La flotte britannique devait rester aussi importante que toutes les autres flottes ensemble, afin de pouvoir dominer n’importe qui. Mais, fin du 19ème siècle, début du 20ème, les Allemands se mirent eux aussi à construire des navires. Il s’agissait de navires modernes qui ne naviguaient plus au charbon, mais au pétrole. La Grande-Bretagne avait du charbon, mais pas de pétrole. Elle devait donc acheter ce pétrole aux États-Unis, à la Standard Oil. Mais, en tant que grande puissance, la Grande-Bretagne n’aimait pas dépendre des États-Unis, parce qu’ils étaient de grands rivaux, et même des ennemis.

Et cela servit les Britanniques que l’Allemagne envahisse la Belgique.

La Grande-Bretagne voulait une source indépendante de pétrole et elle s’est donc mise à chercher. D’abord du côté de la Perse, l’actuel Iran, où les Britanniques avaient conclu un marché avec les Russes pour se partager le pétrole. Du pétrole a ensuite également été découvert en grande quantité en Mésopotamie, l’actuel Irak, qui faisait partie de l’Empire ottoman, à l’époque l’homme malade de l’Europe. Déjà avant la guerre, les Britanniques avaient raflé une partie de ce pays et l’avaient appelée le Koweït. Les Britanniques y avaient installé un émir, qui était leur ami, sur le trône. Pas un démocrate, mais bien disposé à jouer le jeu.

Un peu plus tard, on trouva également du pétrole près de la ville de Mossoul : la Mésopotamie devint clairement l’objet de désir des Britanniques. Mais elle appartenait aux Ottomans. Et Mossoul se trouvait plus loin à l’intérieur des terres, il était difficile de s’en emparer. Mais que découvrirent alors les Britanniques ? Que l’Empire ottoman et l’Allemagne avaient un projet commun de construction d’une voie ferrée reliant Bagdad à Berlin. Les Allemands avaient donc l’intention d’acheminer ce pétrole de la Mésopotamie vers leur propre marine de guerre. Et cela, les Britanniques devaient l’empêcher coûte que coûte. Comment ? Par une guerre. Quand la guerre éclata, l’armée anglo-indienne, qui se trouvait déjà dans les parages, débarqua immédiatement en Mésopotamie.

Cela dit, l’armée britannique en Europe était trop faible pour combattre l’armée allemande. La Grande-Bretagne a donc eu besoin d’alliés. La France et la Russie, elles aussi ennemies de l’Allemagne, avaient des armées énormes. Et c’est ainsi qu’on en arriva à un accord militaire avec la France.

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Les troupes britanniques en Mésopotamie

Voulez-vous dire qu’il ne manquait, en réalité, plus que l’occasion de partir effectivement en guerre contre l’Allemagne ?

Jacques R. Pauwels. Exactement ! Et cela servit les Britanniques que l’Allemagne envahisse la Belgique. Ils ont prétendu que la violation de la neutralité de la Belgique était un gros problème. Pourtant, lorsque les Japonais ont attaqué la concession allemande en Chine, les Britanniques sont allés aider les Japonais, et ce sans demander non plus à la Chine s’ils pouvaient la traverser. C’était également une violation. Ce que les Allemands avaient fait en Belgique, les Britanniques l’avaient fait eux-mêmes en Chine. L’idée que les Britanniques sont partis en guerre pour protéger la Belgique, c’était une grande fiction. Une excuse.

Dans votre livre, vous montrez qu’à côté du partage du monde, il y avait une seconde raison à la guerre : c’était une occasion de freiner le mouvement social.

Jacques R. Pauwels. En effet. L’impérialisme est un système qui fonctionne au profit des grands acteurs du système capitaliste : les banques et les grandes entreprises, ceux qui ont besoin des matières premières, des marchés, qui, sur le plan international, sont actifs dans le secteur minier, dans la construction des chemins de fer... Ces gens avaient des problèmes avec leurs travailleurs.

Mais même si cela n’aboutissait pas à une révolution, même si les socialistes devaient simplement gagner les élections et on s’en approchait, l’élite craignait que tout ne change.

Ces travailleurs se sont mis à réclamer de meilleures conditions de travail, ils ont créé des syndicats, ils avaient leurs propres partis, ils voulaient des salaires plus élevés, plus de démocratie, le droit de vote... Ce mouvement social était une épine dans le pied pour les capitalistes. Les partis socialistes obtenaient aussi de plus en plus de voix. « Où cela va-t-il s’arrêter ? », pensait l’élite qui, manifestement, avait peur d’une révolution.

Mais même si cela n’aboutissait pas à une révolution, même si les socialistes devaient simplement gagner les élections et on s’en approchait, l’élite craignait que tout ne change. Il fallait mettre un terme à cela, faire régresser cette démocratisation.

Que pouvait-on faire contre cela ? Primo : les éléments les plus gênants furent déportés aux colonies. Cet impérialisme social résolut déjà une partie du problème. Le Britannique Cecil Rhodes dit que l’impérialisme était nécessaire pour éviter une guerre civile.

Mais on ne pouvait déporter tout le monde. Vers les années 1900 régnait parmi l’élite une "peur de la masse", la masse dangereuse qui connaissait une montée irrésistible. Pour endiguer ce danger, la guerre était une solution. L’élite voulait revenir au temps des seigneurs qui commandaient, et des esclaves qui obéissaient. Inconditionnellement. Le but était d’anéantir les idées révolutionnaires. Le retour en arrière. Précisément le genre de situation que l’on a dans l’armée : pas de discussion, pas de démocratie et un bel uniforme pour tout le monde. On voulait militariser la société. Il fallait donc une guerre. Et le plus tôt serait le mieux.

On était pressé ?

Jacques R. Pauwels. Tous les partis pensaient à ce moment qu’ils ne pouvaient pas perdre. Les Français, les Britanniques et les Russes avaient une alliance, la Triple Entente. Ils pensaient qu’ensemble, ils étaient invincibles. Les Allemands avaient l’Autriche-Hongrie dans leur camp, leurs généraux de génie et une industrie énorme derrière eux qui pouvait fabriquer les meilleurs canons.

Cet attentat à Sarajevo n’a pas été la raison de la guerre, c’était le prétexte pour enfin s’y lancer.

Plus encore : en attendant trop longtemps, il se pouvait que, quelque part, les socialistes remportent les élections, et là, l’élite craignait la révolution. Les Britanniques et les Français, par exemple, ne pouvaient pas attendre trop longtemps, car ils craignaient qu’en Russie la révolution n’éclate. Dans ce cas, ils auraient perdu cet allié et n’auraient certainement plus pu être victorieux.

À un moment donné, on ne put plus attendre. Cet attentat à Sarajevo n’a pas été la raison de la guerre, c’était le prétexte pour enfin s’y lancer. Tout comme la violation de la neutralité belge n’avait pas été une raison de partir en guerre contre l’Allemagne. Ils avaient besoin d’un prétexte.

La guerre avait des causes géostratégiques et servait des intérêts nationaux. Mais c’est cruel d’envoyer des millions de gens à la mort pour ça, non ?

Jacques R. Pauwels. Oui, c’est cynique et particulièrement cruel. Mais, au début du 19ème siècle, c’était la pensée social-darwinienne, qui prévalait. L’élite estimait qu’elle se trouvait tout en haut de l’échelle sociale, qu’elle était composée des meilleurs une fois pour toutes. Ils rationalisaient toute cette violence et tous ces morts : il y avait trop de monde et une guerre tomberait à point pour faire un peu de nettoyage, pour élaguer les classes inférieures.

C’est une erreur de penser que ces généraux étaient des sadiques. C’étaient des gens très normaux qui appliquaient ce qui, à l’époque, était une pensée commune, à savoir qu’il y avait une hiérarchie parmi les gens et qu’eux étaient tout en haut et que ceux d’en bas étaient gênants et dangereux et, en outre, bien trop nombreux. L’élite estimait qu’elle avait le droit de contrôler les autres. Et cela valait aussi pour l’élite belge ! Car ne l’oubliez pas : ce que les Belges ont fait au Congo est bien plus grave que ce que les Allemands ont fait en Belgique. Mais la Belgique martyre, c’est un beau thème pour nos manuels d’histoire...

Quand on voit les choses de la sorte, on comprend pourquoi ces généraux envoyaient des centaines de milliers d’hommes à la mort. Non pas parce qu’ils étaient des gens cruels, mais parce qu’ils étaient convaincus de bien agir.

L’écrivain français Anatole France a dit à l’époque : « Nous croyons mourir pour la patrie, mais nous mourons pour les industriels ».

Jacques R. Pauwels. On a convaincu les gens que c’était quelque chose de noble que de mourir pour la patrie. Le curé le disait, le bourgmestre le disait. Et les gens le gobaient.

Le curé et le bourgmestre n’étaient pas les seuls à le dire. Les partis socialistes eux aussi l’ont dit, juste avant la guerre.

Jacques R. Pauwels. C’est en effet pourquoi tant sont partis à la guerre avec enthousiasme : parce que les socialistes le disaient aussi. Sauf dans quelques pays comme l’Italie. C’est d’ailleurs pour ça que les Italiens étaient moins enthousiastes vis-à-vis de la guerre.

Pourquoi les socialistes ont-ils viré de bord ?

Jacques R. Pauwels. Jusqu’en 1914, la plupart des socialistes étaient encore révolutionnaires en théorie, mais plus dans la pratique. Ils avaient travaillé au sein du système à des améliorations et à des réformes : il y avait un peu plus de démocratie, on avait élargi le droit de vote, les semaines de travail étaient moins longues... Progressivement, les socialistes estimèrent que les choses commençaient à aller mieux. Avec les bienfaits du colonialisme – faire travailler les noirs –, les travailleurs d’ici pouvaient être un peu mieux payés. De nombreux socialistes y voyaient donc un avantage. C’est ainsi que naquit ce que Lénine a appelé l’aristocratie ouvrière. Pour les simples travailleurs, les choses allaient mieux. « Faut-il encore faire la révolution ? », pensaient de nombreux socialistes. « Les choses vont plutôt bien comme cela, non ? ».

Les dirigeants socialistes sont devenus de plus en plus bourgeois, ils faisaient partie du système. Le 21 juillet, ils ont pu aller serrer les mains au château...

Attention, tous n’étaient pas ainsi ! En Allemagne, il y avait des social-démocrates restés farouchement hostiles à la guerre, tout comme Lénine en Russie. Mais la majorité s’était assez embourgeoisée. Le sociologue allemand Robert Michels a étudié le SPD allemand à partir du début du XIXème siècle. La conclusion, c’est qu’une hiérarchie bourgeoise s’était développée au sein du parti ouvrier allemand. À terme, la direction du parti aurait eu bien trop à perdre avec une révolution. Ils voulaient ne pas perdre les bonnes choses qu’ils avaient obtenues. Finalement, ils se sont rangés du côté de la guerre.

Juste avant la guerre, les socialistes allemands s’étaient réunis avec le socialiste français Jaurès, entre autres, pour se prononcer contre la guerre. Mais le lendemain, ils ont finalement tout de même approuvé les crédits de guerre.

Toute votre histoire d’impérialisme et de crainte de la révolution n’est pas mentionnée, pour ne pas dire pas du tout, dans les commémorations de la Première Guerre mondiale. N’est-ce pas bizarre ?

Jacques R. Pauwels. Eh oui ! Pourquoi les quotidiens De Standaard et De Morgen ne m’ont-ils pas encore téléphoné pour une interview ? Ils ont d’autres choses à raconter aux gens, à savoir que ce fut une guerre pour la liberté, le droit et la démocratie. Qui aujourd’hui voudrait entendre que les Américains sont partis en guerre pour des objectifs impérialistes ? Qui ne préférerait pas de loin apprendre que c’était pour défendre la démocratie ? C’est ce qu’ils disent encore aujourd’hui. Mon récit ne colle pas dans le cadre actuel.

Mon regard sur l’histoire va à contre-courant. Mais les gens qui lisent mon livre estiment que c’est pourtant une façon de comprendre l’histoire. Si l’on examine l’histoire de cette façon, on commence à se poser des questions sur les guerres d’aujourd’hui. Et à se dire que nos dirigeants nous racontent généralement des mensonges. Et qu’ils disent même le contraire de ce qu’ils pensent réellement. La contre-révolution est appelée révolution, l’attaque est appelée défense. Nous vivons des temps orwelliens.

Mon récit ne colle pas dans le cadre actuel. Mon regard sur l’histoire va à contre-courant. Si l’on examine l’histoire de cette façon, on commence aussi à se poser des questions sur les guerres d’aujourd’hui.

Pour comprendre la Première Guerre mondiale, il nous faut comprendre le 19ème siècle. La Première Guerre mondiale est la fille du XIXème siècle. Et le XIXème siècle lui-même est le fils de la Révolution française. Et la Première Guerre mondiale est la mère du XXème siècle.

Et cette guerre mondiale a déclenché une révolution qui, à son tour, a déclenché une révolution mondiale, car j’explique comment, via la révolution russe, la guerre a également eu une influence en Chine, en Inde, et plus loin.

Dernièrement, j’étais dans l’extrême sud du Chili, en Patagonie. Là-bas, en 1918, des grèves et des révoltes ont éclaté. Une mini-révolution qui a manifestement été inspirée par la révolution bolchévique. Cette révolution a été écrasée, mais pour en réduire le creuset, des concessions ont été faites. Le Chili a été le premier pays avec un État providence. Et la raison, c’était cela. Mais ce genre de choses, on ne les lira nulle part.

Ici, à l’occasion des commémorations, on ne nous parle que du Westhoek, de l’Yser, d’Ypres [ou de Thimister Clémont et du Fort de Loncin en région liégeoise, NDLR] et puis encore un peu de ce qui s’est passé de l’autre côté de la frontière, à Verdun et dans la Somme. Pourtant, ce fut une guerre mondiale !

 

Interview de Jacques R. Pauwels, par Han Soete et Nick Dobbelaere du site Solidaire, journal du PTB

[1] Jacques R. Pauwels est né en Belgique en 1946. Il y fait ses premiers pas universitaires en obtenant une licence d’Histoire en 1969. C’est cependant au Canada qu’il poursuivra ses études jusqu’au Doctorat, en 1976. Jacques Pauwels a publié une dizaine de livres et de nombreux articles. Il a enseigné l’Histoire et les Sciences politiques dans plusieurs universités canadiennes. Spécialisé dans l’histoire de l’Allemagne contemporaine, le Troisième Reich en particulier, la proximité du géant états-unien va l’amener à analyser la conduite de celui-ci pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est en 2002, après un second cursus universitaire en Science Politique, que Jacques Pauwels publie « Le Mythe de la Bonne Guerre ». Il sera traduit en six langues.

Lundi 29 décembre 2014

« Raymonde DIEN, une vie de militante » : le livre d’une combattante contre le colonialisme et pour la paix

Sur El diablo :

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Raymonde Dien, aujourd’hui âgée de 85 ans, fait partie de ces militants communistes qui ont agi contre la guerre d’Indochine. Avec d’autres, elle s’est opposée à l’envoi d’un train chargé de matériel de guerre en partance pour le théâtre des opérations. Elle s’est même couchée sur la voie !

L’affaire se passait à Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours, au début des années 50. Une époque où la « justice » ne lésinait pas en matière de répression. Raymonde Dien fut arrêtée, jugée, condamnée à un an de prison et privée de ses droits civiques !

Raymonde Dien est moins connue qu’Henri Martin, toutefois une statue la représente, couchée sur la voie, au parc de la Victoire à Saint-Pétersbourg.

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Elle publie un livre qui a pour titre « Raymonde Dien, une vie de militante ».

Raymonde Dien, militante des années cinquante, pour la paix au Vietnam puis contre la guerre d' Algérie, a ainsi  voulu rappeler, aux jeunes et moins jeunes d'aujourd'hui, ce que fut son combat pour la paix.

L'ouvrage, bien documenté, riche en photos, plus d'une soixantaine, la plupart en couleurs, devrait rencontrer un public conséquent.

Henri Martin, Raymonde Dien

N’veulent pas qu’on tue les Vietnamiens

Ils aiment tant la paix

Qu’aux juges ils sont suspects

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Commande à adresser avec un chèque de 20 euros (Prix du livre : 15 euros + 5 euros d'emballage et frais de port) à l'ordre de Raymonde Dien ou de Catherine Dien.

Envoyez votre commande à :

Catherine DIEN

3 cité Picasso

Appartement 345

93200 SAINT-DENIS.

Un article de « L’Humanité » du 11 mars 2010

A propos des tortionnaires de leur avilissement.

Publié le 14 Décembre 2014

A propos des torturés.

un texte fort, grand, beau

de Léon Landini.

A propos des tortionnaires de leur avilissement.

Nombre des lecteurs de Canaille le Rouge savent combien quand Léon prend la parole il faut l'écouter.

Mais quand il tonne sa colère, lucide calme, celle qui démontre avec une rigueur implacable la bestialité du fascisme, à qui il sert, qui s'en sert, au service de qui sont les tortionnaires, cela donne cette page (La Canaille vous met le lien de l'original pour la reprendre et la faire circuler).

Merci Léon de ce temoignage digne, humain, grave. Un texte qui montre le besoin de s'engager et de lutter contre la bestialité.

http://www.initiative-communiste.fr/articles/prcf/contre-la-torture-et-le-fascisme-les-le-pen-pere-et-fille-par-leon-landini-resistant-torture-par-les-sbires-de-k-barbie/

[Contre la torture et le fascisme ] Les Le Pen, père et fille – par Léon Landini, résistant, torturé par les sbires de K. Barbie

Les Le Pen, père et fille – par Léon Landini, grand mutilé de guerre torturé par les sbires de K. Barbie

A la mémoire d’Henri Alleg, directeur d’Alger républicain,

auteur de « La Question », membre du comité de parrainage du PRCF

Ne dit-on pas que les chiens ne font pas des chats ?

Ce dicton se confirme quand on entend la « Marine » rebondir sur les traces de son père, en affirmant péremptoirement : « Quand la pendule fait Tic …Tac…  Il est permis de torturer une personne afin de lui faire avouer un crime … qu’elle n’a peut être pas commis ! »200px-La_question-alleg

Décidément vouloir torturer des humains est une maladie familiale. Le père n’a-t-il pas préconisé et peut être même participé à la torture des « Bougnoules » comme ses semblables surnommaient alors les Algériens qui se battaient pour l’indépendance de leur pays ?

Dans notre propre pays, des milliers de Résistants torturés ont prouvé qu’il est excessivement difficile de faire avouer des gens de conviction sous la torture et que le mot torture est lui même antinomique de dignité pour celui qui la pratique. Souvenons-nous d’ailleurs que, dès avant la Révolution française, la France des Lumières avait arraché à Louis XVI l’abolition de la « question » suite notamment aux campagnes de Voltaire à propos de l’Affaire Calas. Cela permet de mesurer le degré de régression historique auquel veulent nous amener, non seulement les Le Pen et ceux qui les promeuvent, mais le monde capitaliste dans son entier : n’oublions pas que le point de départ de tout le scandaleux « débat » actuel sur le « bon » ou le « mauvais usage » de la torture part du « Patriot Act » états-unien, de l’usage systématique de la torture pratiqué à Guantanamo par les USA (alors que Cuba socialiste, dont les USA occupent contre son gré une parcelle de territoire, n’a jamais pratiqué la torture) et de l’aveu qui vient d’être fait par les services d’Obama que ces procédés dignes des nazis ont été systématiquement utilisés par la C.I.A. soi-disant défenseur du « monde libre ».HD-1_la_question_1960

Afin de démontrer que la torture, quelle qu’elle soit, ne peut pas faire avouer des hommes ou des femmes, quand ils sont convaincus de se battre pour une cause juste, je vais commencer par relater certains évènements survenus à mon père et à mon frère, tous deux Résistants communistes de la première heure, notre premier déraillement date de décembre 1940 et visait un train de marchandises en partance pour l’Allemagne en gare de Frejus-Plage (Var).

Le 12 mai 1943 ils sont arrêtés à Saint-Raphaël par les carabiniers des troupes d’occupation italiennes. Ils étaient soupçonnés « avec justes raisons d’ailleurs… » d’avoir déposé des bombes contre l’armée occupante.

Refusant d’avouer quoi que ce soit, ils furent tous deux affreusement torturés.

A mon frère, les carabiniers lui firent avaler une bouteille de pétrole ; devant son mutisme, ils lui enfilèrent dans la bouche un kilo de sel ; comme rien n’y faisait,  ils lui appliquèrent le supplice du casque. Engin qui enserre la tête et finit par faire éclater tout le cuir chevelu. Devant une pareille souffrance il perdit connaissance et resta six heures dans le coma. En reprenant vie et afin d’éviter que les tortures ne recommencent, il simula la folie. Il ne parlait plus, il faisait ses besoins sur lui, il fallait le tenir debout pour le faire marcher, sinon il tombait.

Plusieurs médecins et psychiatres l’ont ausculté et tous sont arrivés à la même conclusion « Il ne redeviendra plus jamais normal ! ».

Après une période d’enfermement à Saint-Raphaël, mon père et mon frère furent tous deux emmenés aux prisons nouvelles à Nice.

En septembre 1943 après la capitulation des armées italiennes, ce furent les Allemands qui occupèrent la prison et en novembre 1943 ils déportèrent tous les internés des prisons nouvelles en direction de l’Allemagne et des camps de la mort.

Arrivés à Dijon, avec l’aide des cheminots ils réussirent tous deux à s’évader et à rejoindre la Creuse où se trouvait le reste de la famille.

Mon père, âgé de 53 ans, fut intégré dans  un maquis FTPF commandé par Jean-Baptiste Virviale.

En ce qui concerne mon frère, (30 ans) bien que vivant en France depuis son plus jeune âge, il n’avait pu à cause de son militantisme obtenir sa naturalisation.

En conséquence, étant toujours italien, L’Etat-major régional des FTPF de la région limousine lui demanda s’il voulait bien accepter de rejoindre les FTP-MOI à Lyon.

Bien que marié et père de deux enfants, début janvier 1944 il se retrouva dans les rangs de CARMAGNOLE unité d’élite des FTP-MOI.

Peu de temps après je suis allé le rejoindre.

Maintenant après la Résistance des miens, je souhaite démontrer que la conviction d’avoir raison dans le combat qu’ils mènent, permet à des femmes et à des hommes, de supporter l’insupportable et de se sublimer à leur insu.

Voici quelques exemples :

Le 3 juillet 1944, je participais avec d’autres camarades à l’attaque du garage Gambetta, Avenue Félix Faure à Lyon. Garage dans lequel était parqués plusieurs dizaines de véhicules allemands.

Dénoncés alors que nous commencions à mettre des explosifs dans les moteurs des véhicules, des Gardes Mobiles et des soldats allemands arrivèrent devant le garage et ouvrirent immédiatement le feu contre les portes derrière lesquelles nous nous trouvions.

Surpris par cette attaque impromptue, nous n’avions qu’une seule possibilité de nous sortir de ce guêpier, c’était de grimper le long d’une poutre de rejoindre une fenêtre qui donnait sur l’arrière du garage et de sauter du premier étage dans la rue.

Mais une de nos combattante, Jeanine Zontag (très belle jeune fille de 19 ans) s’est tordu la cheville et malgré tous nos efforts pour la tirer de là nous n’y sommes pas parvenus et c’est elle qui nous suppliait de partir car sinon nous risquions tous de nous faire prendre.

Jeanine arrêtée a été emmenée à la Gestapo. Comme elle refusait de dénoncer ses camarades, afin de la faire parler ils lui ont lacéré les seins avec un rasoir et comme elle ne parlait toujours pas, ils lui ont ébouillanté les jambes, mais rien n’y a fait, pas un seul mot, pas un seul nom risquant de mettre en cause un de ses camarades ne fut prononcé. Devant son mutisme elle fut enfermée à la prison Montluc, elle y resta cloitrée jusqu’au 20 août 1944.

Ce jour là avec 120 autres compagnons d’infortune elle fut emmenée et massacrée à Saint-Genis-Laval. (Et le mot massacré est faible).

Mais Jeanine n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Cinquante-deux de mes camarades, combattants des bataillons Carmagnole et Liberté, FTP-MOI de la région Rhône-Alpes, sont morts sous la torture, pour certains nous n’avons jamais retrouvé leur corps, ni même connu leur véritable nom.

Pourtant devant les supplices endurés, pas un seul n’a plié sous la torture. Leurs tortionnaires n’ont jamais réussi à leur arracher un seul nom.Pour certains, ils n’ont même pas réussi à leur faire avouer leur propre nom, ce fut entre autre, le cas de notre ami Etienne Golberger.

Arrêté et torturé par la police française il refusa de donner son véritable nom car il risquait de mettre en danger les membres de sa famille. Il fut exécuté (par la police française), le monument érigé pour rendre hommage aux Résistants fusillés en ce lieu, porte toujours le nom de Daloz qui était son nom de guerre et non pas celui d’Etienne Golberger.

Mais la même chose s’est produite pour Joseph Epstein, Commandant en chef de tous les FTPF et de tous les FTP-MOI de la région Parisienne. Celui que l’Etat-major national des FTPF et des FTP-MOI désignait comme le plus grand officier de la Résistance armée française. Malgré des mois de torture, par crainte de faire retrouver son épouse et son fils et de porter atteinte à ses camarades, il n’a jamais avoué son véritable nom.

Fusillé au Mont Valérien le 11 avril 1944 il a été enterré au cimetière d’Ivry. Pendant de nombreuses années sa tombe a porté le non d’Estaing. Ce n’est que bien des années plus tard et à la suite de nombreuses démarches de ses camarades auprès du Ministère des Anciens Combattants, que son véritable nom fut enfin inscrit sur sa tombe.

Mais je ne viens d’évoquer ici que quelques cas sur des milliers et des milliers de Résistants qui ont fini leur vie sous la torture, mais avant de conclure ce chapitre, je ne veux pas oublier de citer le nom de Jean Moulin, qui malgré le temps passé demeure pour les Français une des grandes figures de Résistants morts sous la torture sans avoir parlé, le grand inspirateur avec le communiste Pierre Villon du lumineux programme du Conseil National de la Résistance, toujours aussi digne d’inspirer nos résistances d’aujourd’hui et nos conquêtes de demain.

Après avoir moi-même essuyé « les caresses » de la milice et de la Gestapo, je considère que celles ou ceux qui ont encore l’audace d’essayer d’expliquer publiquement que par moment la torture devrait pouvoir être utilisée, se rendent coupable d’apologie de crime contre l’humanité et que pour cela ils devraient être poursuivis devant les tribunaux, car après ce que les Résistants ont enduré sans jamais rien avouer, il est scandaleux de prétendre que sous la torture des hommes sont prêts à trahir leur famille, leur cause ou leurs amis.

Condamner ceux qui prétendent justifier la torture de les condamner ne serait que justice et une manifestation de respect à l’égard de celles et de ceux qui ont connu l’enfer de leur vivant.

En réalité, l’objectif inavoué de ceux qui remettent dans le débat public une question réglée dans son principe depuis le 18ème siècle savent parfaitement que la torture n’a pas d’intérêt militaire ou « patriotique » réel ; bien au contraire, elle ne fait que démoraliser l’armée qui utilise ces moyens ignobles et que dresser contre elle encore plus fort tous ceux qui sympathisent avec les victimes des tortionnaires.

Le véritable but de ceux qui relancent ce misérable « débat », symptomatique de nos temps contre-révolutionnaires, où des dirigeants occidentaux vont jusqu’à soutenir des gouvernements pronazis en Ukraineou dans les Pays baltes, c’est d’habituer les peuples à l’idée que les idéaux progressistes, révolutionnaires et antifascistes sont morts et enterrés, qu’à nouveau « tout devient possible » pour les maîtres impérialistes du monde qui détruisent le progrès social, la souveraineté des nations et l’héritage même de la Résistance, de la Révolution française et des Lumières. Avec à l’arrivée, l’accoutumance généralisée à la fascisation des esprits et à la préparation, sous le nom de « choc des civilisations », d’une troisième guerre mondiale visant à un nouveau partage du monde.

Plus que jamais, résistons, car elle est de plus en plus vivace la Bête immonde qui surgit à nouveau du ventre fécond de l’exploitation capitaliste, de l’oppression impérialiste et de la contre-révolution.

Léon Landin

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LeonLandini-b3cadOfficier de la Légion d’Honneur.Médaille de la RésistanceGrand Mutilé de Guerre suite aux tortures endurées par la Gestapo pendant mon internement à la prison Montluc à Lyon.

Président de l’Amicale des Anciens Francs-Tireurs et partisans de la Main-d’Œuvre-Immigrée  (FTP-MOI) des bataillons Carmagnole et Liberté.

Léon Landini est Président du Pôle de Renaissance Communiste en France – PRCF

Marianne Cohn 

Je trahirai demain, pas aujourd'hui
Aujourd'hui, arrachez-moi les ongles
Je ne trahirai pas !
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
moi, je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures avec des clous.
Je trahirai demain. Pas aujourd'hui,

Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre.
Il ne me faut pas moins d'une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
pour mourir.
Je trahirai demain. pas aujourd'hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n'est pas pour le bourreau,
La lime n'est pas pour le barreau,
Le lime est pour mon poignet.
Aujourd'hui, je n'ai rien à dire.
Je trahirai demain
Marianne Cohn

La Gestapo de Lyon l'arrête, en mai 1944, près de la frontière suisse alors qu'elle tentait de faire de faire passer 28 enfants. Ces enfants là seront sauvés.
Dans sa prison, elle écrit ce poème.
Marianne Cohn a été longuement torturée. Elle est morte assassinée par les nazis, le 8 août 1944, à l'âge de 22 ans et son corps jeté dans la fosse commune, à Ville-la-Grand, en Haute-Savoie, près d'Annemasse.

Rédigé par Canaille Lerouge

SNCF déportation (suite)

Publié le 7 Décembre 2014

L'accord USA-SNCF

n'est pas officiellement

connu ici

mais

la presse israélienne

nous en dit plus

SNCF déportation (suite)

Les faits : 

Le nombre des déportés de France dans les camps de concentration ou d'extermination nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale est estimé à plus de 150 000 personnes, dont 80 000 victimes de mesures de répression (principalement des politiques et des résistants) et 75 000 juifs, victimes de mesures de persécution touchant également les Tsiganes.

Au total, disparaissent plus de 100 000 déportés partis de France.(chiffres Ministère de la défense Secrétariat général pour l’administration Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives 14, rue Saint-Dominique 75007 Paris).

Ces déportations sont organisées quasi exclusivement par trains.

800 employés de la SNCF ont été exécutés par les nazis pour avoir résisté aux ordres, 1 200 autres ont été déportés vers des camps de la mort pour sabotage ou autres actes de désobéissance (selon le rappoprt Bachelier colloques SNCF Fournier- Gallois), à ce moment, Canaille le Rouge ne dispose pas d'éléments pour dire combien parmi ces derniers sont revenus vivants.

Maintenant, la suite des évènements du moment, des données concrètes sur la négociation Pepy - USA via un journal israelien mieux informé que la presse nationale française:

Au passage, notons la curiosité ! la presse du pays qui parque les palestiniens dans des camps donne les détails de l'indemnisations concernant les survivants d'autres camps.

Mais cela vaut le coup d'être lu ...et commenté. 

http://fr.timesofisrael.com/sncf-paris-versera-60-m-aux-victimes-americaines-de-la-shoah/?utm_source=A+La+Une&utm_campaign=82d1db29c7-Vendredi_5_d_cembre_201

Accrochez vous parce que sur le fond comme sur la forme tout y est :

"Cet accord, qui sera signé lundi, porte sur la création d’un fonds d’indemnisation doté par la France de 60 millions de dollars versés aux autorités américaines en faveur de « quelques milliers » de déportés non français et de leur famille, a précisé l’ambassadrice française aux Droits de l’homme, Patrizianna Sparacino-Thiellay lors d’une visio-conférence de presse.

Chaque déporté survivant, aujourd’hui de nationalité américaine, devrait ainsi recevoir environ 100.000 dollars, selon la diplomate.

En contrepartie, les Etats-Unis se sont engagés à défendre l’immunité de juridiction dont bénéficient les entreprises étrangères sur leur sol, qui les protège de toute poursuite judiciaire ou de toutes autres formes d’action. Un sénateur avait demandé en 2013 au Congrès de réformer cette loi pour pouvoir traduire la SNCF devant les tribunaux américains.

Réquisitionnée par le régime de Vichy, la SNCF a déporté 76.000 juifs dans des wagons de marchandises à travers le pays et vers les camps d’extermination entre 1942 et 1944. Environ 3.000 d’entre eux ont survécu, affirme le groupe.

Cette affaire sensible a failli priver le groupe ferroviaire français SNCF de contrats aux Etats-Unis. L’Etat du Maryland (est) voulait demander, avant de renoncer, au groupe ferroviaire français d’indemniser les victimes de la Shoah avant de postuler à un contrat.

Les deux gouvernements étaient donc désireux de boucler rapidement leurs discussions entamées formellement en février pour notamment couper l’herbe sous le pied à diverses initiatives lancées au niveau local.

Les mesures d’indemnisation concernent tous les non Français – dont beaucoup d’Américains et quelques Israéliens, qui se trouvaient en France entre 1942 et 1944 et qui ont été déportés par bus (comme par ceux de la RATP) et par train (SNCF) – , mais qui ne remplissaient pas les critères français de réparation. Soit parce qu’ils avaient émigré, soit parce qu’ils étaient arrivés sur le sol français après le 1er septembre 1939.

Mais « la SNCF n’a jamais été tenue pour responsable de la déportation. Elle a été un instrument de la déportation. (…) c’est de la responsabilité des autorités françaises » d’en assumer les conséquences, a rappelé la diplomate française. Par conséquent l’entreprise publique SNCF « n’est pas partie dans les discussions (ni) ni dans la mise en oeuvre » de l’accord.

L’accord sera officiellement paraphé lundi par Patrizianna Sparacino-Thiellay et le conseiller spécial du secrétaire d’Etat américain John Kerry sur ce dossier, Stuart Eizenstat.

Il entrera en vigueur quand le Parlement français l’aura validé sous forme d’amendement à la loi de 1948. Aux Etats-Unis, il s’agit d’un « executive order » qui n’a pas besoin d’être validé par le Congrès."

La lecture de ce texte laisse pantois : 

1) le texte le révèle, aucune considération humanitaire de près ou de loin ne guide la SNCF. Que des raisons mercantiles liées à l'impossibilité de pouvoir faire tranquillement sont bizeness. Ce n'est pas d'indemnisation et de morale qu'il s'agit mais d'une transaction pour un droit d'accès au marché ferroviaire américain. C'est honteux.

2) indemnisation sélective  : la SNCF qui n'a pas même reconnus ses tords envers ses propres agents déportés : loi d'aryanisation d'octobre 40, répression politique et raciale dès la même époque, voir avant (emprisonement de P Semard par exemple où l'ingenieur Bloch qui avait témoigné à son procès en sa faveur et qui sera sortie des effectifs au nom des décrets antisémites d'octobre 40) et redisons le fermement : Budget outre atlantique mais quid des survivants et ayant droit des morts dus à la pratique collabo de la direction SNCF pour ses propres agents ?

3) Sur les termes de l'accord : Quelles indemnisations à des citoyens d'un pays qui n'existait pas au moment du crime ? S'il sont à l'époque français pourquoi les autres français en seraient exclus si ce n'est pas pour de basses raisons du point 1 ? S'il ne sont pas français pourquoi qu'aux seuls ressortissants des USA et (ou) israéliens et ses derniers sur quels critères ?

4) Les critères français de réparations évoqués (et les réparations) si elles sont légitimes, compte tenu du statut de la SNCF, sont-elles en droit de son ressort ? Si comme le dit la presse israélienne

"Mais « la SNCF n’a jamais été tenue pour responsable de la déportation. Elle a été un instrument de la déportation. (…) c’est de la responsabilité des autorités françaises » d’en assumer les conséquences, a rappelé la diplomate française. Par conséquent l’entreprise publique SNCF « n’est pas partie dans les discussions (ni) ni dans la mise en oeuvre » de l’accord."

Pourquoi les cheminots de 2015 devraient-ils payer pour des crimes commis au nom de l'état français par ces collabos du régime allemand d'occupation que le pouvoir à la libération (Fournier président de la SNCF) n'a pas épuré... avant 1946 et donc couvert ? 

Que va dire et faire la SNCF si maintenant les survivants et enfants de survivant des trains de la déportation prennent avocats pour exiger l'égalité de traitement ? Canaille le Rouge, qui en connait un nombre conséquent, au vu des motivations à résonnances mercantiles de Pépy, ne fera rien pour les en dissuader.

Rédigé par Canaille Lerouge

SNCF, la déportation, la culpabilisation des cheminots et l’UIMM

Publié le 6 Décembre 2014 

 

SNCF, la déportation, la culpabilisation des cheminots et l'UIMM

 

L’information est tombée, comme cela, comme une sorte de fatalité : la SNCF (lire les pepy’s boys et leur chef) va devoir indemniser au même titre que l’état Allemand les victimes US et enfants des victimes US de la Déportation.
Cela dans la même semaine où le patron de l’UIMM symbole de la collaboration active et massive du patronat des mines et métallurgies à la même époque est nommé à la tête de la SNCF.
Il y a des raccourcis qui parlent plus que trente pages de colère argumentée.
Comme cette question de l’indemnisation des anciens déportés de France et leurs descendants vivant aux USA est ramenée sur le devant de la scène, puisque Pepy accepte que le travail des cheminots d’aujourd’hui serve (60 millions d‘d‘€uros – La Canaille n’ose dire  » en équivalent rame TGV « ) à payer la faillite morale de l’état major de la SNCF d’alors, ne fuyons pas et posons la question dans toutes ses directions.
Toutes !
La première déjà posée ici : Soit, la SNCF doit payer (hypothèse de réflexion qui on le sait on le verra plus loin n’est pas retenue par La Canaille), concurrence loyale et non faussée, quelles indemnités vont verser IBM qui avait le  » marché du tatouage  » à l’entrée des camps et le suivi anthropométrique, ses triangles multicolores ses fiches et photos, avec les ressorts de ce qui n’avait pas encore le nom d’informatique, pour assurer la  » traçabilité ? » du bétail humain exploité par entre autres l’industrie automobile, chimique, pétrolière des grand groupes US implantés à la porte ou DANS les camps de la mort et disponibles pour servir l’effort de guerre nazi et les dividendes attenants qui pour cela ne seront jamais inquiétés ni ici ni outre altantque .
Combien ont payé et paient de dédommagements les actionnaires de l’usine ayant produit le cyclon B ?
La RATP (qui n’existait pas à l’époque) va -t-elle devoir assumer le SAV des patrons collabos de la TCRP qui a fourni les bus du Vel d’Hiv  et va-t-elle demander aux successeurs des saboteurs des camions fabriqués par les patrons de l’UIMM, les résistants de Championnet, des ateliers de Choisy et autres lieux, par leur travail de 2015 de payer la facture des patrons qui dès 1939 dénonçaient là aussi leurs employés et allait remplir les trains de la déportation ?
La police française qui est directement responsable a-t-elle été condamnée comme l’est la SNCF pour le comportement des fonctionnaires installés à sa tête par l’État pétainiste, à condamner là en tant qu’institution, mais aussi du comportement massif de son encadrement et d’une partie zélée de son personnel dans la traque aux résistants communistes, syndicalistes, aux juifs (et cela dès l’automne 40), gaullistes et autres très rapidement après, tziganes et autres minorités dont les homosexuels et pour ce que la Canaille en connaît peuvent à Paris souvent ressortir de plusieurs de ces catégories ?
Les juifs américains (et non pas des Étasuniens de confession juive) puisque c’est ainsi, désespoir de la rationalité de l’esprit, qu’ils choisissent de s’intituler, dans la même démarche de demande de réparations ont-il porté plainte contre la NASA qui a su récupérer un des plus grands utilisateurs de mains d’œuvre esclavagisée sur des critères politiques et raciaux quand il fabriquait ses V1 et V2 ?
Maintenant retour en France : La SNCF va indemniser. Admettons. Mais quid des déportés, des enfants de déportés non-américain et mis dans les mêmes trains ?
Restons sur ce simple terrain de la déportation : ceux qui ont été déportés sur d’autres critères que leur judaïté décidée par les nazis et leurs auxiliaires de mort pétainiste. Traitement différencié et ne rentre Pas dans la grille de lecture ? Une solution d’un côté de l’atlantique différente d’ici ?
En 2015, pour commémorer la capitulation sans conditions des armées nazies, on fait une cérémonie pour les juifs et une autre pour les autres en réinstallant l’apartheid ? Pour commémorer l’ouverture des camps et la fin du cauchemar immédiat pour les survivants  » on  » fait en deux fois ? Et ceux, nombreux, qui ressortissaient de plusieurs de ces critères,  » on  » les invite deux fois ou  » on  » les ignores ?
Humour macabre, mais à la hauteur de l’indignation de la Canaille d’autant que reste un dernier point loin d’être marginal : la sollicitude sélective de Pepy : les cheminots qui sur un des critères (politique,  » racial « ) ont été déportés quelle reconnaissance dans leur entreprise, par la direction de la SNCF, celle des cheminots leur est massivement acquise et le 8 mai ils ne font -eux- jamais défaut. Quelle indemnisation de ceux encore en vie, de leurs enfants ?
Canaille le Rouge le dit d’autant plus à l’aise puisque s’il est cheminot, il n’est pas concerné par ses critères dans l’entreprise.
Par contre, ceux qui ont combattu le nazisme et la direction compromise de la SNCF. Les enfants de cheminots épurés dès l’automne 40, des déportés ou fusillés sur dénonciations dans l’entreprise, ceux qui seront montrés aux brigades spéciales dans les ateliers, gares, services, dépôt, par des cadres accompagnant les auxiliaires de Le Besneray et Berthelot, quelle réparation ont-ils reçu de la SNCF ?
Qui rappellera que le Fournier d’alors (pas de lien avec celui des années 80), qui ne sera pas épuré par les tribunaux de la libération, était président de la SNCF et,  » à ses heures perdues  » était aussi président de l’association d’aryanisation des biens juifs, association où figuraient nombre de ces patrons qui traverseront l’épuration et reprennent (du moins leurs héritiers) aujourd’hui du galon, mais était aussi celui qui par circulaires cosignées par Le Besneray et autres indiquait concrètement à la police où il fallait chercher pour trouver tracts et journaux clandestins et appelait à dénoncer les comportements « anti-nationaux « .
Les cheminots déportés de retour réintégreront pour ceux qui physiquement le pourront la SNCF. Il seront parmi les reconstructeurs du service public et parmi les sanctionnés-révoqués dès 1953 par le gouvernement et la direction avec en particulier l’utilisation du fameux règlement de la police des chemins de fer de 1942.
Pepy, en acceptant ce faux débat outre atlantique et ayant refusé ici d’aller au bout de l’histoire de la collaboration et de la résistance à celle-ci, Pepy maintenu à la direction de l’entreprise dont les pouvoirs successifs lui ont confirmé le mandat a pris la responsabilité de salir la mémoire de l’entreprise public et de noyer la culpabilité de l’état-major de la direction de la SNCF d’alors dans une culpabilisation historiquement négationniste de la masse des cheminots d’hier et d’aujourd’hui

Pasolini, quelques heures avant sa mort…

02 Décembre 2014

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La rubrique MÉMENTO publie des textes rares, peu ou pas disponibles sur Internet.

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

On retrouva son corps le 2 novembre 1975 sur un terrain vague, à proximité d’une plage romaine. L’autopsie du poète, écrivain et cinéaste communiste vrille le ventre : doigts de la main droite cassés, nez écrasé, oreille gauche arrachée, côtes et sternum brisés, foie et cœur éclatés. Sa mort n’a jamais rendu son dernier mot : homicide lié à ses aventures homosexuelles nocturnes ou assassinat organisé pour faire taire celui qui assurait avoir beaucoup à dire sur les relations entre le pouvoir, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière ? Le journaliste Furio Colombo l’avait interviewé quelques heures avant qu’on ne le tuât. Pasolini, qui tenait à achever l’entretien par écrit, avait choisi de le titrer « Nous sommes tous en danger ». Voici enfin, sur Internet, les dernières paroles de celui qui, quinze années plus tôt, avait écrit : « J’aime la vie férocement, si éperdument qu’il ne peut rien m’arriver de bien ; comment cela finira, je ne  sais pas. » 


Pasolini, dans tes articles et tes écrits, tu as donné de nombreuses versions de ce que tu détestes. Tu as engagé un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d’institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de « la situation », et tu sais que j’entends par là la scène contre laquelle, de manière générale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La « situation », qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d’être Pasolini. À savoir : tout ton mérite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent à la « situation ». Édition, cinéma, organisation, jusqu’aux objets mêmes. Imaginons que tu possèdes un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout disparaît. Tout ce que tu détestes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d’expression…

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Oui, j’ai bien compris. Mais je ne me contente pas d’expérimenter ce pouvoir magique, j’y crois. Pas au sens médiumnique. Mais parce que je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. À petite échelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent à déplacer la conscience d’un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre à leur congrès). À grande échelle, l’Histoire nous fournit le même exemple. Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.

Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ?

Nous y voilà. Décris-nous « la situation ». Tu sais très bien que tes interventions et ton langage ont un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.

Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, où d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Je sais bien que lorsque Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il « lave » les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il « collabore » (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?

En quoi consiste le pouvoir, selon toi, où se trouve-t-il, à quel endroit, comment le débusques-tu?

Le pouvoir est un système d’éducation qui nous divise en dominés et dominants. Mais attention. Un système d’éducation identique pour tous, depuis ce qu’on appelle les classes dirigeantes jusqu’aux pauvres. Voilà pourquoi tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière. Si j’ai entre les mains un conseil d’administration ou bien une manœuvre boursière, je l’utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j’utilise une barre de fer, j’ai recours à la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu’ils m’ont dit que c’est bien de le vouloir. J’exerce mon droit-vertu. Je suis à la fois un assassin et un homme de bien.

Ils t’ont accusé de ne plus faire de distinction entre ce qui relève de la politique et de l’idéologie, d’avoir perdu le sens de la différence profonde qui doit quand même exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.

C’est pour cette raison que je te parlais de l’horaire des trains de l’année passée. Tu as déjà vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu’elles ont le corps tourné d’un côté, et la tête de l’autre ? Il me semble que Totò parvenait à faire un tour de ce genre. Voilà comment je vois la belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d’un côté et leur tête regardent de l’autre. Je ne dis pas que le fascisme n’existe pas. Je dis : arrêtez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s’agit d’un paysage différent. Ici on ressent le désir de tuer. Et ce désir nous relie comme les frères sinistres de l’échec sinistre d’un système social dans son ensemble. Moi aussi j’aimerais tout résoudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J’en vois tellement. Je les vois toutes. C’est ça l’ennui, comme je l’ai déjà dit à[Alberto] Moravia : pour la vie que je mène, il y a un prix à payer… C’est comme quelqu’un qui descend aux Enfers. Mais à mon retour – si je parviens à rentrer, j’ai vu des choses différentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter la vérité.

Et quelle est la vérité ?

« Une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. »

Je regrette d’avoir employé ce mot. Je voulais dire la « preuve ». Permets-moi de remettre les choses dans l’ordre. Première tragédie : une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire.

J’en reviens alors à la question par laquelle j’ai commencé. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d’intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs éduqués du produit intellectuel. Tu fais du cinéma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as généralement beaucoup de succès populaire, autrement dit tu es « consommé » avidement par ton public), mais aussi d’une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l’ensemble. Si tu enlèves tout cela, avec une espèce de monachisme magique de type paléocatholique et néochinois, qu’est-ce qui te reste ?

Tout. C’est-à-dire moi-même, être en vie, être au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent manières de raconter les histoires, d’écouter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le théâtre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir tête, qu’ils soient cultivés comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s’agrandit, tout se met à nous appartenir et nous n’avons besoin ni de la Bourse, ni d’un conseil d’administration, ni d’une barre de fer, pour nous dépouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d’entre nous rêvaient (je répète : lire l’horaire des trains de l’année passée, mais dans ce cas précis, on peut même parler d’un horaire remontant à de nombreuses années), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve émaciée qui réclamait justice avec ses enfants. Le beau monde de Brecht, en somme.

Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.

Non ! J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés. J’ai peur de ces Noirs qui se révoltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout à n’importe quel prix. Cette sombre obstination dirigée vers la violence totale ne permet plus de savoir « de quel signe tu es ». Toute personne que l’on emmène mourante à l’hôpital est plus intéressée – s’il lui reste un souffle de vie – par ce que lui diront les médecins sur ses chances de survie, que parce que que lui diront les policiers sur les mécanismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun procès d’intention, et j’ai cessé de m’intéresser à la chaîne causale, d’abord eux, d’abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons défini ce que tu nommes la « situation ». C’est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d’égout se sont engorgées. L’eau monte, c’est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne possède ni la furie de la mer ni la méchanceté des courants d’un fleuve. Néanmoins pour une raison quelconque, elle ne descends plus mais monte. C’est la même eau de pluie célébrée par tant de poésies enfantines et « chantons sous la pluie ». Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arrivés à ce point, je dis : ne perdons pas notre temps à mettre une étiquette ici et une autre là. Voyons plutôt comment déboucher ce maudit égout, avant de nous retrouver tous noyés.

Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers dépourvus d’école obligatoire, ignorants et heureux.

« J’ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. »

Formulée en ces termes, l’idée est stupide. Mais la fameuse école obligatoire fabrique nécessairement des gladiateurs désespérés. La masse ne cesse de s’accroître, tout comme le désespoir, tout comme la rage. Disons que j’ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la révolution pure et directe faite par les opprimés, dans le seul but de devenir libres et patrons d’eux-mêmes. On entend dire que je m’imagine qu’un pareil moment pourrait encore advenir dans l’histoire de l’Italie et du monde. Le meilleur de ma pensée pourra peut-être inspirer l’une de mes futures poésies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté « la vie violente ». Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.

Mais abolir signifie nécessairement créer, si tu n’es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le rôle de celui qui s’angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d’un monde différent, ne peuvent pas être plus primitifs (c’est une accusation que l’on t’adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la répression « plus avancée »…

… Qui me fait frémir.

Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand même être plus précis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de brûler des livres constitue toujours le geste initial d’extermination. Une fois fermées les écoles, et une fois la télévision éteinte, comment animes-tu la crèche ?

« J’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. »

Je croyais m’être déjà expliqué avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d’une manière aussi drastique et désespérée que l’est la situation elle-même. Ce qui empêche d’avoir un véritable débat avec Moravia, mais surtout avec Firpo, par exemple, est que nous ressemblons à des gens qui ne voient pas la même scène, qui n’écoutent pas les mêmes voix. Pour vous un événement a lieu lorsqu’il fait l’objet d’un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d’examiner le tissu et de dire : messieurs, il s’agit d’un cancer, pas d’une maladie bénigne. Qu’est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s’accroître de manière folle, en dehors de la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le malade qui rêve de la santé qu’il avait avant, même si avant il était stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voilà, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la même image. Moi j’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.

Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?

Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

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Corps de Pier Paolo Pasolini

Entretien original paru en 1975 dans le quotidien La Stampa puis en 2005,
sous le titre L’Ultima intervista di Pasolini (éditions Avagliano).
Les éditions Allia l’ont également publié, en français, en 2010 (sous le même titre).

Une histoire populaire de la Côte d’Azur
Un entretien avec les auteurs, Philippe Jérôme et André Baudin, à l’occasion de la parution du tome 4 de cet ouvrage

JPEGLes auteurs de cette « saga » (4 tomes) sont deux journaliste, Philippe Jérôme et André Baudin. Philippe Jérôme, est journaliste à L’Humanité après avoir été rédacteur à l’hebdomadaire Patriote Côte d’Azur de 1982 à 1999. Journaliste et écrivain "du Sud", André Baudin a exercé dans plusieurs journaux méditerranéens (Le ProvençalNice-MatinVar-Matin). Jacques Barbarin

Vous venez de sortir le 4ème tome de Une Histoire populaire de la Côte d’Azur. Ce titre me rappelle celui du ivre de Howard Zinn [1], Une histoire populaire des Etats-Unis.

Philippe Jérôme : Le livre de Howard Zinn est mon livre de chevet. J’ai fait connaissance avec lui lorsque j’étais à la fac. C’était un historien assez connu dans les milieux de gauche, aux Etats Unis mais aussi en France. Pour son livre, ce qui m’a intéressé dans sa façon de faire, c’et sa méthode de travail et sa philosophie : il s’est surtout intéressé à l’histoire des minorités, des syndicats, le la classe ouvrière aux Etats Unis, du féminisme, des noirs… Il ne traite pas ces histoires au travers de leurs leaders historiques, mais de l’action de ces minorités. Il a repris l’idée de Marx que ce sont les peuples qui font l’histoire.

André Baudin : un journaliste de Nice Matin avait écrit que « Raoul Mille a écrit l’histoire de la Côte d’Azur à travers ceux qui ont vécu dans les palaces, André Baudin et Philippe Jérôme ont écrit cette histoire à travers ceux qui ont construits ces palaces ». Nous avons écrit l’histoire des gens qui ne sont pas dans les livres d’histoire. Celle-ci est toujours écrite par les vainqueurs, et la bourgeoisie à tendance dans ses livres d’histoire à privilégier l’histoire des leaders.

P.J : Ce qui n’empêche que nous ayons fait le portrait de certaines personnalités politiques, culturelles… qui ont aussi marqués l’histoire de la Côte d’Azur, comme Jean Vigo, Célestin Freinet. Mais aussi des gens moins connus mais qui ont joué un rôle important : Louis Ténérini, un syndicaliste, un petit ouvrier du bâtiment avant-guerre et qui est devenu un dirigeant du syndicalisme mondial dans les années 70.

Vous abordez aussi l’histoire nationale, voire internationale, comme la guerre de 14-18.

A.B. : Nous l’abordons notamment à travers l’histoire du XVème corps, premier corps d’armée à être envoyé sur le front, face à l’artillerie allemande, alors la plus puissante du monde. Ils y sont allés avec leurs baïonnettes et ils ont été massacrés. A Nice, le monument aux morts, c’est celui du XVème corps. Ils ont été envoyés bien avant les Algériens, les Africains et les Corses. C’étaient des Niçois et des Toulonnais. Pourquoi ont-ils été envoyés en premier ? Quelques années auparavant, ce corps d’armée avait était envoyé en Languedoc pour mater la révolte des vignerons, et ils se sont solidarisés avec les vignerons en levant la crosse. On peut penser que c’est une revanche. Ensuite il a fallu masquer l’erreur des généraux de l’état-major français qui penser que aller à Berlin était une question de jour. Pour masquer la faute de l’état major, on a trouvé un bouc émissaire, le XVème corps : ce sont des Provençaux, des joueurs de guitare, ils ne pensent qu’à se réjouir, faire la fête, ce ne sont pas des soldats, et si l’on a perdu la bataille, c’est de leur faute. A tel point que lorsqu’ils étaient blessés, certains médecins refusaient de les soigner.

P.J : Sur l’idée de traiter les grands événements, il faut remarquer que les quatre tomes sont articulés autour de grandes dates, non seulement sur le plan international mais sur le plan local : 1860, où commence le 1er tome, c’est l’annexion, comme dirait Garibaldi, de Nice à la France ; 2000, date qui termine le dernier tome, c’est le traité européen de Nice. Et à chaque tome nous abordons des « fractures » de l’histoire : 1914, 1939, mai 68… Nous prenons ces grands événements et nous essayons de les traiter avec un angle – je ne dirais pas original – mais un peu particulier. Ainsi, si on prend la guerre d’Algérie, on la traite au travers de l’équipe de football du FLN constitué au départ avec des joueurs qui jouaient à l’AS Monaco. Si on prend la libération, nous traitons du festival de Cannes.

Vous êtes deux journalistes. Vous êtes vous sentis plus journalistes qu’historiens en écrivant Une histoire populaire de la Côte de d’Azur ?

P.J : Je dirais un peu des deux. On dit que les journalistes sont des historiens du quotidien, on se retrouve avec la même matière à traiter mais avec du recul. Je pense que les techniques sont à peu prés les mêmes. Une des périodes les plus « délicates » au niveau des faits est la période 39-45, traitée dans le tome 3 a été supervisé par Jean Louis Panicacci [2]. Sans prétendre à une objectivité complète, il y a quand même une certaine rigueur au niveau du traitement des faits.

A.B : C’est un regard de journalistes sur l’histoire. Tous les tomes ont été relus par des universitaires, et des historiens, y compris par « Les amis de la liberté », qui éditent les textes, où il y a beaucoup d’universitaires.

Venons – en à la résistance et à la libération de Nice.

A.B : La résistance dont nous parlons et d’abord une résistance politique. Elle s’est manifestée d’abord contre le régime de Pétain. Il a fallu faire une résistance d’éducation politique, clandestine, qui n’a pas été facile à mener, dans un contexte d’occupation. Cette résistance à trouvé du sang avec la chute de Stalingrad. D’un seul coup, l’espoir à changé de camp. Pour la libération de Nice, le comité de Libération a décidé la grève générale. Pour avoir des armes, les FTP sont allés désarmer un maquis gaulliste d’officier de réserve qui ne voulaient pas participer à l’insurrection.

Chaque chapitre est en deux parties, la deuxième est en grisé, et en encadré, c’est en général un portrait, comme par exemple Joseph Darnand dans le tome 3, ou Louis Ténérini dans le tome 4.

A.B : C’est une idée purement journalistique, ce qu’on appelle « l’encadré » : quand on fait un reportage, on met en exergue un événement qui illustre ce reportage . Ici, c’est soit un portrait soit un événement, qui éclaire le chapitre concerné. Darnand, qui avait une entreprise à Nice, a créé la Milice, la Légion. Il y avait à Nice à ce moment-là des milliers de légionnaires. Nice était « la fille ainée de la Révolution Nationale ».

P.J : Il y a donc une série de portraits, puis des événements qui sont caractéristiques de la période traitée, comme la création de Sophia-Antipolis, caractéristique d’une mutation économique de la Côte d’Azur dans les années 70. Cela nous permet de parler de son créateur, le sénateur Laffite [3]., ou alors des événements comme la tragédie de l’aéroport, une catastrophe qui intervient au moment où les luttes sociales sont particulièrement intenses.

Il faut lire « Une histoire populaire de la Côte d’Azur », que l’on habite la Côte d’Azur ou non, pour nous décrasser les yeux des clichés et des images d’Epinal qui courent à la vitesse maxima sur cette région. C’est l’histoire écrit par deux journalistes. Cela se lit aisément, passionnément, avec cette passion qu’on dû éprouver André Baudin et Philippe Jérôme pour leur pays et qui se sent à chaque ligne.

Illustration : couverture de « Une histoire populaire de la Côte d’Azur » tomes 4

Une histoire populaire de la Côte d’Azur, éditions des amis de la Liberté 
Tome 1 : 1860 - 1914 
Tome 2 : 1919 – 1939 
Tome 3 : 1939 – 1968 
Tome 4 : 1968 – 2000 
Le premier tome est signé Philippe Jérôme, les 3 autres ont été écrits « à quatre mains ». Les « premières de couverture » sont signées Ernest Pignon Ernest pour le 1, Edmond Baudin pour les 2 et 4, Jacques Ferrandez pour le 3. 
Librairie Masséna, 455 rue Gioffredo à Nice, 06000, 04 93 80 90 16, http://www.librairiemassena.com

Notes :

[1] Howard Zinn (1922-2010) est un historien et politologue américain, professeur au département de science politique de l’université de Boston durant 24 ans. Auteur de vingt livres dont les thèmes (monde ouvrier, désobéissance civile et « guerre juste ») sont à la croisée de ses travaux de chercheur et de son engagement politique. Une histoire populaire des Etats-Unis est publiée aux Editions Agone.

[2] Ancien maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Nice, un spécialiste de la Seconde guerre mondiale dans les Alpes Maritimes.

[3] Pierre Laffite, né en 1925 à Nice, est à l’origine, en 1968, de la technopole de Sophia -Antipolis. Il y fait construire, à partir de 1973, des bâtiments pour abriter des laboratoires de l’École des Mines de Paris.

1er décembre 1944, massacre à Thiaroyé par la France colonialiste

30 Novembre 2014 , Rédigé par Le Mantois et Partout ailleurs Publié dans #politique

Thiaroyé, près de Dakar, au Sénégal: une histoire tragique qui entâche le bilan déjà sanglant de la France colonialiste. Lors des deux conflits mondiaux, la France appela sous les drapeaux des soldats dits "indigènes" pour venir défendre la République française, laquelle ne leur accordait aucun droit dans leur pays d'origine.

En juin 1940, lors de la débâcle des armées françaises, 70 000 soldats dits "indigènes" furent faits prisonniers de guerre. Les soldats de l'Allemagne hitlérienne en exécutèrent un certain nombre, parce que sous-hommes selon le Reich nazi. Les autres furent emprisonnés en France, pour ne pas dénaturer la pureté de la race aryenne outre-Rhin. Ils furent des travailleurs forcés pour l'occupant ou les Français de la collaboration.

Ils sont libérés à l'été 1944 par les Américains ou la Résistance. Ils doivent rejoindre leur patrie d'origine. Près de 1 300 tirailleurs sénégalais embarquent à Morlaix pour l'Afrique occidentale en novembre 1944. Le ministère de la Guerre leur a promis un rappel de solde à Thiaroyé. Presque rien, mais une petite fortune dans ce continent déshérité et colonisé par l'Occident.

1er décembre 1944, massacre à Thiaroyé par la France colonialiste

Mais voilà, pas de solde à Thiaroyré et les anciens prisonniers de guerre français refusent de quitter le camp. Le 1er décembre 1944, à 3h du matin, le général Dagnan ordonne de mater cette rébellion. Officiellement, en riposte contre des tirs provenant des ex-tirailleurs sénégalais ayant perçu leur argent mais qui en revendique plus. Bilan toujours officiel: 35 morts, 35 blessés et 34 arrestations. 0 côté des Français.

En vérité, les chiffres sont faussés. Presque tout le bataillon sénégalais se trouvait sur l'esplanade du casernement, face aux automitrailleuses et aux fusils.

Procés à charge, jugement rendu le 5 mars 1945: 34 condamnations de 1 an à 10 ans de prison. Pourvoir en Cassation rejeté en avril 1945: un massacre doublé d'une spoliation car la solde a été détournée.

Armelle Mabon, historienne, maître de conférences à l'Université de Bretagne-Sud, a écrit un livre "Prisonniers indégènes. Visages oubliés de la France occupée", aux éditions La Découverte.

Elle souhaiterait un procès à titre posthume pour ce massacre de Thiaroyé.

A mon avis, la France colonialiste d'hier s'appelle aujourd'hui la Françafrique.

New-York Times: Stalin par Stephen Kotkin

30 Novembre 2014

http://www.nytimes.com/2014/11/30/books/review/stalin-by-stephen-kotkin.html?smid=fb-nytimes&smtyp=cur&bicmp=AD&bicmlukp=WT.mc_id&bicmst=1409232722000&bicmet=1419773522000&_r=0

Deux images contrastées surgissent  des  appréciations de Joseph Staline écrites par ses collègues révolutionnaires et concurrents. D’une part, il y avait, par exemple, un de ses pairs  géorgien qui a connu Staline dans ses premières années comme un organisateur Bolchevique et qui décrit « son énergie incontestablement très grande et sa capacité infatigable à un  travail acharné, sa soif invincible du pouvoir et par-dessus tout son énorme talent d’organisateur. » De  l’autre côté , il y a les jugements peu flatteurs de ses adversaires les plus virulents dans la hiérarchie Bolchevique, de Leon Trotsky, qui a vu en  Staline « la médiocrité menaçante de notre parti, » à Lev Kamanev, qui  considère  l’homme qui est appelé à présider les étendues énormes de l’empire russe reconstitué voit en lui  « un politicien provincial. »

Pour Stephen Kotkin, le professeur de John P. Birkelund  en histoire et des affaires internationales à l’Université de Princeton, c’est clairement la première estimation  qui se rapproche de la vérité. Dans « Staline. Volume I : les Paradoxes de Pouvoir 1878-1928, » un compte rendu magistral qui est le premier d’une étude en trois volumes projetée, Kotkin peint le portrait d’un autodidacte, un penseur perspicace, « une personne  issue du peuple avec « une excellence dans les  capacités organisationnelles; un appétit de mammouth pour travail; un esprit stratégique et le fait d’être sans scrupules qui rappelle son professeur et maître, Lénine. »

Kotkin trace les épisodes majeurs de la vie de Staline jusqu’en 1928 : ses origines dans la région limitrophe impériale de la Géorgie où il est  Iosif (Soso) Dzhughashvili, le fils d’un artisan cordonnier d’artisan en pleine déchéance et sa belle femme, qui fut toujours ambitieuse pour son seul enfant survivant; depuis  sa jeunesse comme un écolier studieux, puis un séminariste indocile; jusqu’au moment où il est un organisateur révolutionnaire dans Batum,Chiatura et Bakou, toutes ces années passées dans l’exil interieur en Russie du nord – ce que Kotkin désigne  comme le cycle fragile « de la prison, de l’exil, de la pauvreté »; ses jours impétueux comme un membre du cercle fermé autour  de Lénine à la suite de la révolution qui a amené les Bolcheviks au pouvoir et pendant la guerre civile ultérieure qui, comme Trotsky l’a écrit plus tard, Staline a accompli son ascension, sur l’ordre de Lénine, au poste de secrétaire général du parti, plus tard sali par le dénigrement  et le texte probablement apocryphe du testament prétendu de Lénine – une série de dictées dans lequel Lénine, sérieusement frappé d’incapacité par un certain nombre d’attaques, aurait selon la rumeur publique écarté  six successeurs probables.. Staline évidemment  compris;   la mise en place d’une dictature personnelle sur le régime Bolchevique et la mise à l’écart  et l’exil politique ou physique de ses rivaux; les premiers procès mis en scène et le mouvement vers l’industrialisation rapide, y compris la collectivisation obligatoire brutale de l’agriculture, que Kotkin nous annonce comme le sujet du Volume II et qu’il voit comme l’ accomplissement historique de Staline, « le réaménagement global du paysage socio-économique entier d’un sixième de la terre. »

Bien que les grands traits de l’histoire de Staline soient bien connus, Kotkin fait un énorme effort pour remettre en question certains des mythes. La brutalité postérieure de Staline n’était, à l’avis de Kotkin, une réponse ni à l’abus d’enfance aux mains de son père, ni à la surveillance répressive et à la gouvernance arbitraire sous laquelle il a vécu comme étudiant au séminaire dans ce qui était alors Tiflis. Il n’était pas plus mais probablement pas moins  un Don Juan fanfaron ou un brigand que la plupart de ses  camarades révolutionnaires. Il n’était pas particulièrement fourbe vers ses collègues, il n’était particulièrement efficace non plus dans ses premières expérience d’ organisation des mouvements des travailleurs au Caucase.

 Et Kotkin brosse le  contexte qui manque si  souvent chez les  meilleures biographies. Dans son chapitre d’introduction, il s’élève jusqu’à l’idée qu’une vie de Staline appartient  « à une histoire du monde, » et en fonction de cette affirmation ambitieuse , il livre non seulement une histoire de la dernière Russie impériale et de la révolution et de l’état tôt soviétique, mais  il fait état aussi  des forces géopolitiques mondiale  qui sont parties prenantes du jeu. Il explore adroitement l’écroulement « de l’autocratie vicieuse, archaïque de la Russie » sous le feu dans la Première Guerre mondiale. Il n’est pas moins adroit dans l’explication de l’évolution de ce qu’il appelle l’absurde et « involontaire Dada-esque  coup d’Etat Bolchevique dans le sillage immédiat de la Révolution d’Octobre à la construction de l’état Communiste pendant le cours de la guerre civile. Comme il le souligne  : « par la  force en niant aux autres tout droit de gouverner et en contrôlant les ressources »  Mais les méthodes de contrôle que les Bolcheviks ont développé ont été trempées dans les pratiques violentes qui peuvent être attribuées directement à l’ancien régime.

Tandis que Staline est, bien sûr, toujours une présence tapie dans tous les recoins de ce volume, dans les 250 premières pages il apparaît seulement comme acteur secondaire. L’ étude de sa personnalité est  très dépendante d’autres personnalités. Au moment où Staline  atteint  une proéminence  croissante tant dans la hiérarchie Bolchevique que dans le récit de Kotkin, il partage la scène avec Kamanev, Zinoviev, Bukharin, Lénine et, par-dessus tout, Trotsky.

Staline qui s’est développé dans ces années n’aurait pas pu exister  sans Trotsky et Kotkin note que chacun d’eux en est venu à   se définir contre l’autre. L’étude met en regard dans leurs  ressemblances et leurs contrastes. Les deux sont issus de  régions limitrophes, tous deux étaient des étrangers ethniques (Staline, un géorgien, Trotsky, un Juif de l’Ukraine du sud), tous les deux étaient les disciples de Lénine. Mais ils n’ont pas  été d’accord sur le chemin à prendre, le rythme des changements, le besoin de maintenir une situation de révolution permanente, la façon de dépasser l’écart entre le socialisme urbain et l’entreprise privée rurale et s’il fallait ou non s’écarter  des principes de Léninisme. Trotsky et  Staline  s’opposent sur  le parfait et le nécessaire, Comme Kotkin l’explique, Trotsky, est venu tardivement au Bolchevisme, il y apparait comme  le fractionniste, égotiste et faisant le beau, tandis que Staline pouvait se décrire   comme le défenseur fidèle de l’héritage de Lénine, l’homme qui a étudié les textes de Lénine et connaissait ses travaux intimement, « le fantassin assidu, sous-estimé de la révolution. » Le broyage de Trotsky et l’élimination de ses partisans de la direction du parti était nécessaire pour la consolidation de Staline au pouvoir.  Ce n’est que lorsque  Trotsky a été envoyé en exil que Staline pourrait être prêt à entreprendre son travail vraiment révolutionnaire et « stupéfiant » de collectivisation.

« Staline » est un travail complexe, exigeant d’un lecteur émérite. Kotkin lui-même relevant d’une manière désespérée le défi d’avoir à se repérer des défis il a dans le récit  compliqué et les fracturé de la révolution, de  la guerre civile et  de la reconstruction. Ce volume a  plus de 700 – les pages de texte, avec les 200 pages supplémentaires de notes et la bibliographie (listée dans des colonnes triples). Mais il présente un récit  fascinant, une écriture  avec de  l’allure et de l’aplomb. Kotkin nous a donné un texte, saisissant de  l’examen des années fondamentales de l’homme le plus responsable de la construction de l’état soviétique dans toute sa gloire brutale. En finissant comme il fait, avant les années de collectivisation, les purges, les luttes de Deuxième Guerre mondiale et l’établissement de la Guerre froide le paysage géopolitique, ce premier volume laisse le lecteur avec un grand désir de suite.

STALIN

Volume I: Paradoxes of Power, 1878-1928

By Stephen Kotkin

Illustrated. 949 pp. Penguin Press. $40.

Jennifer Siegel, an associate professor of ­history at the Ohio State University, is the author of “For Peace and Money: French and British Finance in the Service of Tsars and Commissars.”

La chanson de Craonne (1917)

mardi 11 novembre 2014, par Comité Valmy

La chanson de Craonne

1917

Chanson anonyme écrite sur la musique de "Bonsoir m’amour" (Adelmar ou Charles Sablon, le père de Germaine et Jean) à laquelle on doit sans doute le succès de cette valse dont les paroles, aujourd’hui, font presque sourire.

Son texte recueilli par Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), avocat puis journaliste et finalement député, qui, entré dans la guerre avec un certain enthousiasme, en sorti socialiste, revendicateur même mais surtout pacifiste. Sous-officier, en 1914, dans l’infanterie ; il termina la guerre capitaine dans les chars d’assaut non sans avoir été blessé, gazé, cité à l’ordre de la Nation mais aussi condamné cinq fois pour son action en faveur de la paix.

Vivement condamné par les autorités militaires (qui offrirent une petite fortune à celui qui en dénoncerait l’auteur) elle fut connue sous plusieurs noms dont : "Les sacrifiés", "Sur le plateau de Lorette" et "La chanson de Lorette".

Elle demeure, aujourd’hui la chanson-type de l’antimilitarisme mais elle a été depuis dépassée par plusieurs autres. Il suffit à cet égard de citer "Quand un soldat" de Francis Lemarque (1953) ou encore le très célèbre"Déserteur" de Boris Vian (1954).

 

Paroles

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

 

Refrain

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes. 
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés 
C’est nous les sacrifiés !

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

 

au Refrain

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève 
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

 

Refrain
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions 
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !

 

Source texte :
Site important qui mérite d’être connu.
http://dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/paroles/chanson_de_craonne.htm

« Donnez-moi quatre ans et vous ne reconnaîtrez plus l’Allemagne »

14 Novembre 2014

Bourreaux 3

Table des matières:

Études marxistes no. 101

Auteur:

Herwig Lerouge

80e anniversaire de la prise de pouvoir par Hitler

Le 30 janvier 1933, quand Hitler arrive au pouvoir, commence une ère de crimes contre l’humanité plus horribles les uns que les autres. En douze ans, les nazis ont mis sur pied une dictature sanglante, occasionné une guerre mondiale et la mort de 70 millions de personnes, planifié et exécuté un génocide à une échelle industrielle.

Dans sa déclaration gouvernementale du 1er février 1933, Hitler promettait au peuple allemand l’amélioration de la situation des travailleurs et des paysans ainsi que le maintien et la consolidation de la paix. « Donnez-moi quatre ans, et vous ne reconnaîtrez plus l’Allemagne », prophétisait-il[1]. Après quatre ans de guerre, l’Allemagne, de même que l’Europe, ravagées, étaient en effet devenues méconnaissables.

On se demande comment le fascisme a pu arriver au pouvoir en Allemagne, qui en furent les responsables et comment empêcher son retour. Une connaissance scientifique des origines et de la nature profonde du fascisme renforce le combat d’aujourd’hui.

Un coup d’État légal

Le 30 janvier 1933, le président allemand Hindenburg nomme Premier ministre Adolf Hitler, le dirigeant du Parti national-socialiste allemand (nazi). Hindenburg était redevenu président en mars 1932. Les nazis proposaient Hitler. Le Parti du Centre soutenait le président sortant, le monarchiste Hindenburg. Le Parti socialiste allemand refusait de proposer un candidat commun avec le Parti communiste (KPD) et soutenait Hindenburg sous le mot d’ordre : « Battez Hitler — votez Hindenburg ». Le KPD menait campagne sous le mot d’ordre : « Voter Hindenburg, c’est voter Hitler. Voter Hitler, c’est voter pour la guerre ». Neuf mois plus tard, le président Hindenburg nommait Hitler. Même pas neuf ans plus tard, ce fut la guerre.

Le premier gouvernement de Hitler ne comptait que trois nazis, dont Hitler lui-même. Il n’était pas arrivé au pouvoir par une victoire électorale ni sur base d’une majorité parlementaire. Il n’osait même pas se présenter devant le Parlement, car il y était minoritaire. Il a préféré dissoudre le Parlement et organiser de nouvelles élections qui furent fixées au 5 mars.

Ce délai lui donna l’occasion de gouverner cinq semaines sans contrôle parlementaire. Il s’agissait d’un coup d’État légal, car la Constitution allemande de l’époque permettait au Président de dissoudre le Parlement ou de le suspendre temporairement.

Un régime de terreur

Le 4 février, Hindenburg prend une ordonnance d’urgence qui interdit toute critique du gouvernement, supprime la liberté de rassemblement et de presse du Parti communiste d’Allemagne (KPD) et d’autres organisations de gauche. Le KPD est alors engagé dans la campagne électorale.

Le 27 février, un anarchiste hollandais déséquilibré met le feu au Reichstag, le Parlement allemand. De nombreux historiens sont convaincus que l’incendie a en fait été provoqué par un détachement des Sections d’assaut (SA) nazies. Ce qui suit confirme la thèse de la provocation planifiée. Avant tout début d’enquête, la radio affirme que les communistes sont coupables. La même nuit, sur base de listes préparées à l’avance, plus de 10 000 communistes, socialistes, progressistes sont arrêtés. Toute la presse communiste et plusieurs journaux socialistes sont interdits. La liberté de la presse et de réunion sont suspendues.

Malgré cette répression, les élections ne donnent pas une majorité aux nazis ni une majorité des deux tiers au gouvernement de coalition dirigé par Hitler. Pour l’obtenir, le gouvernement radie les 81 mandats du KPD, sans qu’aucun parti ne proteste, même pas le Parti socialiste. Cela étant réglé, le Parlement vote la confiance et autorise ensuite le gouvernement Hitler à décréter des lois sans son autorisation. C’est en fait une autodissolution. Les socialistes votent contre la déclaration gouvernementale, mais jugent démocratiques les élections malgré la répression.

En deux ans, les nazis ont interdit les partis politiques, tué plus de 4 200 personnes, arrêté 317 800 opposants dont 218 600 ont été blessés et torturés. Le 20 mars 1933, le commissaire nazi à la police de Munich, Himmler, crée, dans les locaux d’une ancienne usine de poudre à Dachau, le premier camp de concentration destiné aux prisonniers politiques. Quarante autres suivront dans la même année.

J’ai des millions derrière moi

Hitler n’a donc pas été élu démocratiquement comme on l’entend souvent dire. En réalité, la décision de le nommer chancelier a été prise quelques semaines auparavant, le 3 janvier, dans la villa du banquier von Schröder. Jusque-là, les grands industriels et banquiers étaient divisés à son sujet.

À plusieurs reprises entre 1918 et 1923, les cercles les plus à droite de la classe dirigeante avaient tenté, par des coups d’État et une dictature militaire (le putsch de Kapp en 1920), de se débarrasser du système parlementaire, de supprimer les droits importants acquis par les travailleurs lors de révolution de novembre 1918 pour prendre ainsi leur revanche pour ce qu’ils y avaient perdu. Ces cercles s’appuyaient sur une partie de l’armée et sur les nombreuses organisations réactionnaires. L’une d’entre elles, le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands), avait en Bavière une influence locale certaine. Hitler avait été envoyé par l’armée comme informateur au sein de ce parti alors qu’il était encore militaire. De nombreux industriels voyaient déjà à cette époque dans le NSDAP une des organisations qui valaient la peine d’être soutenues. Ils l’ont financé.

Les hommes politiques de la bourgeoisie allemande avaient tiré les leçons de l’échec du putsch de Kapp de 1920 et de toutes les tentatives de mettre fin de manière violente à la république de Weimar. Vu l’organisation et la puissance du mouvement ouvrier allemand, il ne fallait plus tolérer à l’avenir de tentative de putsch. En 1923, le patron sidérurgiste Stinnes disait à l’ambassadeur américain : « Il faut trouver un dictateur qui aurait le pouvoir de faire tout ce qui est nécessaire. Un tel homme doit parler la langue du peuple et être lui-même un civil ; nous avons un tel homme[2]. »

Avec la crise économique de 1929, ces mêmes cercles ont décidé de miser sur le parti de Hitler qui a reçu de leur part un soutien accru. Sans leurs millions, Hitler ne serait jamais devenu aussi important. Ils ont mis à sa disposition leurs hangars désaffectés qu’il a transformés en une version nazie de l’Armée du Salut. Des malheureux sans travail pouvaient s’y retrouver pour une assiette de soupe et un lit pour la nuit. Avant qu’ils s’en rendent compte, on leur avait collé sur le dos un uniforme et ils défilaient au pas de l’oie derrière le drapeau nazi. Durant la campagne présidentielle de 1932, les nazis ont collé des millions d’affiches, imprimé douze millions de numéros spéciaux de leur torchon de journal et organisé 3 000 meetings. Pour la première fois, ils ont fait usage de films et de disques. Hitler utilisait un avion privé pour se rendre d’un meeting à l’autre. En 1932, le parti nazi comptait des milliers de permanents et l’entretien des SA (sections d’assaut), à lui seul, coûtait deux millions de marks par semaine. Qui payait tout cela ? Certainement pas les membres sans travail du parti nazi…

Aux élections fédérales de septembre 1930, le NSDAP devient le deuxième parti avec plus de 6 millions de voix. Des représentants de premier ordre de la classe dirigeante s’expriment en faveur de la formation d’un gouvernement avec lui. Hitler est invité à exposer ses idées devant des cercles de grands capitalistes et plusieurs d’entre eux adhèrent au parti. Le directeur de la firme Siemens, Carl Friedrich von Siemens, prononce le 27 octobre 1931 un discours devant des membres importants de la finance américaine, pour dissiper les craintes que suscite une éventuelle montée au gouvernement des nazis. Il insiste surtout sur la volonté des nazis d’éradiquer le socialisme en Allemagne. Le 26 janvier 1932 au Düsseldorfer Industrieklub, Fritz Thyssen, le magnat de la sidérurgie, organise devant plus de cent grands patrons une conférence de Hitler, durant laquelle celui-ci assure que son mouvement voit dans la propriété privée le fondement de l’économie allemande et que son but principal est d’éradiquer jusqu’à la racine le marxisme en Allemagne.

Vite avant qu’il ne soit trop tard

Mais il faudra encore une année avant que ces patrons confient la chancellerie à Hitler. Ils avaient peur de la réaction du mouvement ouvrier. De plus, ils se livraient de violentes luttes de pouvoir, chacun voulant prendre la direction de la dictature en devenir.

Mais lors des élections fédérales du 6 novembre 1932, le Parti communiste d’Allemagne accroît fortement son influence parmi les travailleurs au détriment du Parti socialiste qui perd de plus en plus son emprise sur la classe ouvrière. Le capital craint un soulèvement révolutionnaire. Le NSDAP perd deux millions de voix. Un déclin plus important du parti risque de ruiner tous les espoirs du grand patronat. Ils mettent leurs querelles internes au vestiaire et décident de confier plus rapidement le pouvoir au parti de Hitler.

Le 19 novembre, des banquiers, de grands industriels et de grands propriétaires terriens demandent au président Hindenburg de nommer Hitler à la chancellerie. La rencontre entre le Premier ministre en exercice von Papen et Hitler dans la villa du banquier von Schröder le 4 janvier 1933 a scellé les arrangements qui ont conduit au 30 janvier 1933.

Certains patrons ont encore des doutes sur la capacité d’Hitler à contrôler son arrière-ban, chauffé par des discours démagogiques contre le grand capital. Mais Hitler les rassure. Le 20 février 1933, il reçoit le gratin du grand capital allemand. L’aile dite anticapitaliste du parti, qui avait cru à la démagogie de Hitler et pensait que les nazis prendraient aussi des mesures contre le grand capital, est éliminée. Pendant la nuit des longs couteaux, le 30 juin 1934, Hitler fait assassiner 1 000 cadres de ses propres sections d’assaut (SA).

Ce sont les Thyssen, Krupp, Siemens et autres qui ont déterminé la politique économique de Hitler. Il suffit de voir la composition du Haut comité économique sous le gouvernement nazi. Nous y trouvons Gustav Krupp von Bohlen, roi de l’industrie d’armement, Fritz Thyssen, baron de l’acier, C. von Siemens, roi de l’électricité, Karl Bosch, de l’industrie des colorants.

Le gouvernement Hitler bloque les salaires au niveau très bas de 1932, où ils étaient arrivés en raison de la crise. Les travailleurs sont privés de tous leurs droits et menacés d’emprisonnement dans un camp de concentration en cas de grève.

La loi nazie du 15 mai 1934 limite la liberté de changer d’employeur. Un livret de travail est introduit en février 1935. Sans ce document, aucun travailleur ne peut être engagé. Tout comme en Belgique au 19e siècle, un ouvrier qui désire travailler ailleurs peut en être empêché par son patron si celui-ci détient son livret de travail.

Le fascisme a porté la logique du capitalisme jusqu’à sa pire extrémité. La recherche de la compétitivité mène à une spirale descendante des salaires et des acquis sociaux. Le fascisme a porté la compétitivité des usines allemandes à des sommets jamais atteints. Dans les camps de travail, le coût salarial et les charges sociales sont quasiment réduits à zéro. Parmi les entreprises qui rivalisent pour obtenir la plus grande quantité possible de main-d’œuvre en provenance des camps de concentration, on retrouve le gratin du grand capital. Afin d’épargner leurs frais de transport, plusieurs firmes construisent leurs usines dans les environs immédiats des camps.

Le problème du chômage est résolu en envoyant une partie des chômeurs dans l’armée, une autre dans les usines d’armement. Les deux parties sont ainsi obligées de préparer leur propre mort et celle de dizaines de millions d’autres.

Une catastrophe évitable

Parler de la « facilité » avec laquelle le fascisme a gagné la victoire en 1933 est faux. Le combat que la classe ouvrière d’Allemagne a livré à l’extrême droite en marche a duré quinze années avant que la dictature fasciste ne puisse être instaurée ; dans cette lutte, des dizaines de milliers d’ouvriers ont perdu la vie sous les balles de l’ennemi et, si finalement ils n’ont pas pu empêcher l’établissement de la dictature fasciste, ce ne fut pas par suite de la supériorité du fascisme, mais bien seulement parce que l’action des travailleurs a été paralysée par certains de leurs dirigeants. Selon le grand historien allemand, Kurt Gossweiler, spécialiste du fascisme, cette catastrophe aurait pu être enrayée, mais seulement par le mouvement ouvrier en front uni, par le combat de masse uni de tous les antifascistes, y compris par des luttes extraparlementaires.

Le Parti communiste allemand était la seule force politique à opposer au fascisme une hostilité irréconciliable. Il a sans doute sous-estimé trop longtemps le danger, mais une fois qu’il en a pris conscience, il était prêt à mobiliser tous les moyens et toutes les forces nécessaires pour empêcher la prise de pouvoir des fascistes. Mais il n’était pas assez fort pour soulever seul les travailleurs, sans et contre la direction socialiste. Sans doute aurait-il pu faire plus d’efforts et plus tôt pour créer un front avec les travailleurs socialistes. Mais il est fort douteux que la réponse de la direction du Parti socialiste à cet effort aurait été positive.

Dans la période de préparation de la dictature fasciste, les dirigeants de l’aile droite de la social-démocratie ont joué un rôle très négatif. La classe ouvrière est précipitée dans une misère indescriptible. Le gouvernement du socialiste Müller a mis en œuvre dès le début de la crise de 1929 une politique antiouvrière et procapitaliste draconienne : en 1929, les capitalistes obtiennent 1,37 milliard de marks de diminutions d’impôts. Les impôts (indirects surtout) et les taxes qui frappent la masse de la population augmentent : les taxes sur les produits de première nécessité augmentent de 2 milliards de marks en 1929. Ce gouvernement a voté un plan qui supprime ou diminue les allocations de chômage pour 1,2 million de chômeurs. Le nombre d’exclus des allocations de chômage augmente de 500 000 en 1927 à plus d’un million en 1930. En janvier 1930, 80 % des sans-travail bénéficient de l’allocation de chômage. En décembre de la même année, ils ne seront plus que 57 %.

De « moindre mal » en « moindre mal » jusqu’à Hitler

En mars 1930, la droite fait exclure les socialistes du gouvernement national. Arrive le gouvernement Brüning du Parti du centre, qui fait de « l’assainissement des finances publiques » son point de programme principal. Au nom du « moindre mal », c’est-à-dire pour « éviter le fascisme », la social-démocratie abandonne son opposition parlementaire au gouvernement Brüning. Elle décide de « tolérer » le gouvernement et de voter contre toute motion de méfiance au parlement.

En novembre 1931, le gouvernement décide même une diminution de 10 à 15 % des revenus, l’annulation des conventions collectives existantes, le retour des salaires au niveau du 10 janvier 1927, la suppression du droit de grève, la diminution des allocations sociales et l’augmentation des cotisations, le report d’un an des élections sociales et la proclamation de l’état d’exception. Dans les faits, cette ordonnance signifiait une diminution réelle des revenus de 27 à 29 % et elle conduisait pratiquement à la suppression des droits démocratiques des travailleurs. Tout en la dénonçant dans sa presse, le PSA permet par l’abstention de ses députés le vote de cette ordonnance.

Les dirigeants socialistes s’en prennent plus souvent aux communistes qu’aux fascistes. Le premier mai 1929, le chef socialiste de la police de Berlin interdit les manifestations et fait tirer sur les 200 000 ouvriers qui manifestent quand même. Il tue 33 manifestants. Il interdit le journal du KPD et le 3 mai le ministre socialiste de l’Intérieur de Prusse interdit le Front rouge des combattants, l’organisation d’autodéfense antifasciste du KPD.

Au cours de 1930, plus de 80 antifascistes sont assassinés par les SA, les troupes de choc des nazis. Un climat de violence s’étend sur toute l’Allemagne. Mais Hitler joue le politicien respectable, soucieux de la légalité. Le PSA est tout prêt à le croire. Le journal socialiste Vorwärts du 3 décembre 1931 écrit : « Si on était sûr qu’une fois en place les nationaux-socialistes observeront les règles du jeu démocratique qu’ils prétendent suivre pour accéder au pouvoir, alors nous serions tout prêts à les laisser entrer au gouvernement et aujourd’hui plutôt que demain. »

Même face à la menace directe du fascisme, ils ont refusé de s’allier aux communistes. Quand en mai 1932 la droite au pouvoir à Berlin a destitué le gouvernement socialiste minoritaire de Prusse, le seul gouvernement régional socialiste restant, la direction du PSA a protesté verbalement, mais s’est soumise. Elle a taxé de « provocation » la proposition communiste d’appeler ensemble à la grève générale.

Pourtant, la droite et les fascistes n’étaient pas de taille à affronter une résistance active du PSA, de son organisation de lutte Reichsbanner, du syndicat, du KPD et du FRC[3]. Juillet 1932 était probablement la dernière chance d’empêcher le fascisme d’arriver au pouvoir. Le nazi Goebbels disait à ce moment : « Les rouges ont laissé passer la grande occasion. Elle ne reviendra plus[4]. »

Le 30 janvier 1933, les dirigeants socialistes rejettent à nouveau l’offre de grève générale du KPD. Aussi longtemps que Hitler « ne violait pas la constitution », ils ne voulaient pas se battre. Il fallait attendre les élections du 5 mars. Même la terreur contre les communistes et certains socialistes après l’incendie du Reichstag n’a pas changé leur position.

Encore en mars 1933, le chef des syndicats socialistes, Leipart, offre sa collaboration à Hitler : « Les syndicats sont prêts… à entrer en collaboration permanente avec des organisations patronales. Le contrôle par l’État (fasciste, ndlr) d’une telle collaboration, pourrait en certaines circonstances, en augmenter la valeur et en faciliter le fonctionnement… », dit-il[5].

Le 1er mai 1933, les nazis et les patrons appellent les ouvriers à participer en masse aux manifestations organisées par le régime. Les dirigeants syndicaux boivent le calice de la honte jusqu’à la lie et se joignent à cet appel. Cela ne leur sert à rien. Le lendemain, les principaux dirigeants syndicaux sont arrêtés et les biens des syndicats confisqués.

Mais le PSA va encore plus loin. Le 17 mai, les députés sociaux-démocrates votent pour la « révolution pacifique » de Hitler au Reichstag. Il s’agissait d’une exigence de révision du Traité de Versailles visant à lever toute barrière aux visées expansionnistes allemandes. Cette servilité ne rapporte rien non plus au PSA. Le 22 juin 1933, le gouvernement de Hitler interdit toute activité politique au PSA. Un nombre considérable de fonctionnaires socialistes et syndicaux, dont le tristement célèbre ministre de l’Intérieur de Prusse, Severing, n’hésitent pas à passer aux nazis.

En 1935, Georges Dimitrov, le dirigeant de l’Internationale communiste dira : « La victoire du fascisme était-elle inévitable en Allemagne ? Non, la classe ouvrière allemande pouvait la conjurer. Mais, pour cela, elle aurait dû obliger les chefs de la social-démocratie à cesser leur campagne contre les communistes et à accepter les propositions répétées du Parti communiste sur l’unité d’action contre le fascisme. Elle aurait dû répondre par une véritable lutte de masse, qui eût entravé les plans fascistes de la bourgeoisie allemande[6]. »

Pour en savoir plus sur les origines du fascisme, sur les forces qui l’ont porté au pouvoir, sur la résistance, voici quelques sources :

Kurt Gossweiler, « Hitler, l’irrésistible ascension ? », Études marxistes, 67-68/2004.
Kurt Gossweiler, « L’économie allemande en 1933-1934 : De la crise mondiale au redressement », Études marxistes, 65/2006.
Herwig Lerouge, « Sans la trahison du parti socialiste allemand, le fascisme n’aurait jamais triomphé en Allemagne », Études marxistes, 15/1992.

AUTEUR : Herwig Lerouge (herwig.lerouge at teledisnet.be) est rédacteur en chef d’Études marxistes.


[1] Voir notamment Thierry Feral, Le nazisme en dates (novembre 1918-novembre 1945), Éditions L’harmattan, 2010, p. 173

[2] Kurt Gossweiler, « De Weimar à Hitler : les causes de l’avènement de la dictature fasciste », Études marxistes, no 67-68, p. 18

[3] Front rouge des combattants, l’organisation de lutte du KPD

[4] Baay, « Der andere 20 Juli », Die Zeit, no 29, 21 juillet 1972.

[5] Françoise Knopper, Gilbert Merliop, Alain Ruiz, Le National socialisme, une révolution ?, Presses Universitaires du Miral, p. 156.

[6] Georges Dimitrov, « Le fascisme et la classe ouvrière », Œuvres choisies, Éditions sociales, 1972, p. 48

_traitement_image.php.jpgNovembre 1954, le Parti communiste français dénonce la répression contre le mouvement de libération nationale algérien

 

Déclaration du Bureau politique du PCF le 8 novembre 1954 reprise par http://www.pcf-paris15.fr/ (puis par http://www.solidarite-internationale-pcf.fr/) 

La situation devient chaque jour plus sérieuse en Algérie. Plusieurs régions sont mises en état de siège, des villages entiers sont ratissés, des organisations dissoutes, des centaines d’hommes emprisonnés, des journaux démocratiques saisis ou suspendus. Les colonialistes et la presse à leur service poussent à une répression sans cesse accrue. Une telle situation préoccupe à juste titre la classe ouvrière et l’ensemble des Français. 

Le Parti communiste français souligne que les événements qui se déroulent actuellement en Algérie résultent essentiellement du refus opposé par les gouvernants français aux revendications nationales de l’immense majorité des Algériens, ce refus s’ajoutant à une misère généralisée et croissante, conséquence directe du régime colonial qui sévit dans ce pays. 

En prétendant nier l’existence en Algérie de problèmes politiques de caractère national, en s’obstinant à camoufler le régime colonial sous le vocable de « trois départements français », le gouvernement tourne le dos à la réalité algérienne et notamment à la volonté de tout un peuple de vivre libre et de gérer démocratiquement ses propres affaires. 

Le Parti communiste français dénonce les mesures de violence prises pour tenter de briser le mouvement national algérien, qu’il s’agisse des véritables opérations de guerre actuellement en cours ou de la dissolution arbitraire du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, prétexte à une répression encore accentuée. La politique de force pratiquée par le gouvernement ne résoudra pas davantage les problèmes qui se posent en Algérie qu’elle n’a résolu ceux qui se sont trouvés posés en Indochine, en Tunisie et au Maroc ; ainsi qu’il en a été dans ces divers pays, une telle politique ne peut qu’aggraver la situation et rendre les problèmes encore plus difficiles à régler. 

En de telles circonstances, fidèle à l’enseignement de Lénine, la Parti communiste français, qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits. 

Il demande aux travailleurs, à tous les démocrates de manifester leur solidarité agissante à l’égard des centaines de milliers de travailleurs algériens obligés de s’exiler en France parce que les conditions du colonialisme les empêchent de vivre dignement, eux et leurs familles, dans leur propre pays. 

Les travailleurs, les démocrates, les patriotes français s’opposent d’autant plus vigoureusement à la politique férocement colonialiste pratiquée en Algérie et dans toute l’Afrique du Nord qu’elle est étroitement liée à la politique de renaissance du militarisme allemand. Elle tend, en effet, à faciliter l’implantation de l’impérialisme germanique sur le sol africain, suivant les projets « d’industries franco-allemandes en Afrique du Nord et au Sahara » annoncés par le Président du Conseil. Elle en est, par cela même, plus néfaste encore et plus contraire à l’intérêt français et à la cause de la paix. 

Le Parti communiste français déclare avec force que la seule voie permettant de mettre un terme à la situation présente consiste :

 1-      A arrêter immédiatement la répression et à ramener en France les troupes et les forces de police acheminées en Algérie depuis trois mois ;

 2-      A reconnaître le bien-fondé des revendications à la liberté du peuple algérien ;

 3-      A discuter de ces revendications avec les représentants qualifiés de l’ensemble de l’opinion publique algérienne : délégués de tous les partis et mouvements nationaux, délégués des organisations démocratiques, professionnelles et culturelles, personnalités.

 4-      C’est là le seul moyen d’avancer vers une solution démocratique des problèmes qui se posent en Algérie ; une solution conforme à la volonté ou à l’intérêt de l’ensemble des hommes et des femmes vivant en Algérie, mise à part une poignée de profiteurs de la colonisation ; une solution assurant la défense des intérêts de la France, ceux-ci ne pouvant être garantis que si les relations entre les peuples algérien et français se situent dans un climat d’amitié et de confiance réciproques.

 5-      Le Parti communiste français est ainsi, une fois de plus, l’interprête de l’internationalisme des travailleurs, inséparable de l’intérêt national.

 LE PARTI COMMUNISTE FRANCAIS.

Le 8 novembre 1954

Samedi 1 novembre 2014

L'Holodomor, nouvel avatar de l'anticomunisme « Européen »

Republié sur RC le 2 décembre 2009, un texte démystificateur majeur de 2008

Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine, université Paris 7

Depuis novembre 1917 se sont sans répit succédé des campagnes antibolcheviques aussi violentes que diverses, mais celle de « la famine en Ukraine » lancée en 1933 a depuis vingt ans pris le dessus. Elle se déchaîne quand les grands impérialismes, Allemagne et États-Unis en tête, avides depuis le 19e siècle de piller les immenses ressources de l’Ukraine, se croient en mesure d’y parvenir. La conjoncture sourit au Reich en 1932-1933, quand le Sud de l’URSS (Ukraine et autres « terres noires », Nord du Caucase et du Kazakhstan) fut frappé par une considérable baisse des récoltes et l’ensemble de l’Union par des difficultés d’approvisionnement entraînant le retour à un strict rationnement. Grave « disette », surtout pendant la « soudure » (entre deux récoltes), non spécifiquement ukrainienne, selon la correspondance diplomatique française; « famine » ukrainienne selon les rapports de 1933- 1934 des consuls  allemands et italiens, exploités par les États ou groupes affairés à la sécession de l’Ukraine : Allemagne, Pologne, centre majeur d’agitation à Lwow, et Vatican.

Cette disette ou cette famine résultait de phénomènes naturels et sociopolitiques : une sécheresse catastrophique se doubla des effets de la rétention croissante des livraisons (abattage du bétail compris), depuis le tournant des années vingt, par les anciens koulaks (paysans les plus riches) rebelles à la collectivisation. Cette fraction, en lutte ouverte contre le régime soviétique, constituait, en Ukraine, une des bases du soutien à l’« autonomisme », habillage sémantique de la sécession, au bénéfice du Reich, de la région agricole reine des « terres noires », en outre premier bassin industriel du pays. L’appui financier allemand, massif avant 1914, s’était intensifié pendant la Première Guerre mondiale, où l’Allemagne transforma l’Ukraine, comme les Pays Baltes, en base économique, politique et militaire du démantèlement de l’empire russe. La République de Weimar, fidèle au programme d’expansion du Kaiser, continua à financer « l’autonomisme » ukrainien. Les hitlériens affichèrent à leur arrivée au pouvoir leur plan de saisie de l’Ukraine soviétique, et tout l’autonomisme ukrainien (les fonds policiers, diplomatiques et militaires convergent) se rallia entre 1933 et 1935 au Reich, alors plus discret sur ses visées sur le reste de l’Ukraine. L’URSS ne contrôlait alors en effet que l’Ukraine orientale (Kiev-Kharkov), redevenue soviétique depuis 1920, après la sécession opérée pendant la guerre civile étrangère : de gros morceaux de l’Ukraine lui avaient été arrachés ou non attribués, en dépit de l’appartenance ethnique de leur population, des promesses françaises, en 1914, de remettre des dépouilles de l’empire austro-hongrois à la Russie tsariste alliée et de la fixation en 1919 de la « ligne Curzon ». L’impérialisme français, un des deux maîtres (avec Londres) de la guerre étrangère faite aux Soviets puis du « cordon sanitaire » qui suivit son fiasco, offrit à la Roumanie dès 1918 la Bessarabie (Moldavie, capitale Kichinev), ancien pan de l’empire russe, et la Bucovine; la Tchécoslovaquie en reçut d'emblée la Ruthénie subcarpathique; la Pologne de Pilsudski, en 1920-1921, l’Ukraine occidentale ou Galicie orientale, naguère autrichienne - capitale Lemberg (en allemand), Lvov (en russe), Lwow (en polonais), Lviv (en ukrainien) -, avec l’aide du corps expéditionnaire français dirigé par Weygand. Et ce alors que la « ligne Curzon » (nom du secrétaire au Foreign Office) avait en 1919 estimé « ethniquement » russe ce territoire, reportant la frontière russo-polonaise de 150 km à l’Ouest de l’Ukraine russe : la « Russie » devait le recevoir de ses alliés quand eux-mêmes et les Blancs auraient chassé les bolcheviques, ce qui ne se produisit point.

Ce distinguo géographique est décisif, car Lwow devint - et Lviv demeure - un centre majeur du tapage sur la « famine en Ukraine » allemand, polonais et vatican qui commença à l’été 1933, c'est à dire après qu’une excellente récolte soviétique eut mis fin à la crise des approvisionnements. S’il y avait eu en 1932-1933 famine, portée à son maximum pendant la « soudure » (entre les deux récoltes), juillet 1933 marqua son terme. La campagne fut relayée par tout le camp antisoviétique, États-Unis inclus, où la presse germanophile du groupe Hearst s'en empara. La famine n’avait pas été « génocidaire », ce qu’admettent tous les historiens anglo-saxons sérieux, tels R.W. Davies et S. Wheatcroft, non traduits en français, à la différence de Robert Conquest, agent des services secrets britanniques devenu prestigieux « chercheur » de Harvard, idole de la « faminologie » française depuis 1995

1). La campagne originelle n’avait même pas brandi le « génocide » : Berlin, Varsovie, le Vatican, etc. maudissaient Staline, les Soviets ou les judéo-bolcheviques, stigmatisaient leur férocité ou leur « organisation » de la famine et décrivaient une Ukraine poussée par la faim au cannibalisme. Les Français, quant à eux, imputaient aux plans sécessionnistes du trio ce vacarme lancé alors que le Reich promettait au dictateur polonais Pilsudski, si celui-ci restituait Dantzig et son corridor, de lui remettre sur un plateau l’Ukraine soviétique qu’ils conquerraient bientôt ensemble : François-Poncet, délégué du Comité des Forges et ambassadeur à Berlin, ricanait des sanglots quotidiens versés par la presse du Reich sur le martyre ukrainien, grosse ficelle à visées extérieures (annexer l’Ukraine) et intérieures (« flétrir les résultats du régime marxiste ».

2).L’abondante correspondance militaire et diplomatique d’époque exclut la thèse de la naïveté des « benêts » prosoviétiques, aveugles, pendant leur voyage de septembre 1933 en Ukraine, aux mensonges et cachotteries de Moscou, tel Édouard Herriot : c'est à dire la thèse soutenue en 1994 par le démographe Alain Blum qui a initié en France le chiffre des « 6 millions de morts ». Ce symbole concurrentiel auxquels les Ukrainiens antisémites tenaient tant – il fallait faire au moins aussi bien que les juifs, avant de faire beaucoup plus, 7, 9, 10, 12, jusqu'à 17 millions à ma connaissance (pour un effectif total d’une trentaine de millions d’Ukrainiens soviétiques) -, fut adopté dans Le Livre noir du Communisme en 1997 par Nicolas Werth. Encore celui-ci réfutait-il alors la thèse « génocidaire » qu’il soutient depuis son engagement en 2000 « dans un projet de publication de documents sur le Goulag (6 volumes, sous l’égide de la fondation Hoover et des archives d'État de la Fédération de Russie) »

3). Chiffre doublement irrecevable :

1° Alain Blum le déduit d’estimations démographiques, puisque l’URSS ne fit aucun recensement entre 1926 et 1939 : or, entre ces dates, dans le cadre d’un boom industriel voué, depuis le début de la grande crise capitaliste, à la défense contre la menace allemande, eurent lieu de gigantesques mouvements de population interrégionaux, affectant particulièrement l’Ukraine agricole collectivisée. La faible croissance de la population ukrainienne entre les deux recensements n’autorise donc pas l’équivalence : déficit démographique égale morts de famine; 2° le mode de calcul de l’estimation est absurde : Alain Blum s’est aligné sur des statisticiens russes qui en 1990 ont regroupé la décennie 1930 de pertes présumées - 6 millions - sur la seule année 1933.

4). Le chiffre fatidique fut repris par des « soviétologues » français liés, tel Stéphane Courtois, ou non aux champions de « l’Ukraine indépendante » orange. Absurdité suprême, dans l’Ukraine orientale seraient donc mortes en quelques mois autant de victimes - voire deux ou trois fois plus - que de juifs furent exterminés, de 1939 et surtout de 1942 à 1944, sur un territoire étendu de la France à l’Oural; et ce sans laisser aucune des traces visibles, photos ou écrits laissés par le génocide nazi. C’est dans ce contexte que s’agitèrent en France des groupes « ukrainiens », telle l’association « Ukraine 33 » qu’hébergea l’archevêché de Lyon, avec pour président d’honneur Mgr Decourtray. Elle relève de l'autorité du Congrès ukrainien mondial, sis à Washington et présidé par Askold S. Lozynskyj, dont le New-York Times publia le courrier suivant du 18 juillet 2002 : « quand les Soviets furent contraints à la retraite devant l’invasion des nazis en juin 1941, ils massacrèrent leurs prisonniers […] d’Ukraine occidentale arrêtés et internés par dizaines de milliers en 1939 […]. Ce fut accompli avec l’aide des communistes locaux, surtout ethniquement juifs. Ce massacre ne constituait malheureusement pas une aberration des oeuvres soviétiques en Ukraine. En 1932-33 en Ukraine orientale, les Soviets avaient déjà assassiné environ 7 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ukrainiens au moyen d’un génocide stratégiquement planifié de famine artificielle. L’homme choisi par Joseph Staline pour perpétrer ce crime était un juif, Lazare Kaganovitch. Le célèbre historien britannique Norman Davies a conclu qu’aucune nation n’avait eu autant de morts que l’ukrainienne. Ce qui fut dans une large mesure le résultat des œuvres à la fois des communistes et des nazis. Les Russes et les Allemands étaient des barbares. Mais les juifs étaient les pires. Ils trahirent leurs voisins et le firent avec tant de zèle! ».

5). Ces antisémites frénétiques se montrèrent plus discrets en France, où ils flagornèrent des associations juives et la Ligue des Droits de l'Homme dans des « colloques internationaux » et débats sur « les génocides » (juif, arménien, ukrainien)

6). Ils exigèrent en 2005-2006 mon exclusion de l’université du président de Paris 7 puis du président de la République Jacques Chirac, me taxant de « négationnisme » pour avoir adressé par Internet à mes étudiants un recueil critique (cité plus loin) d’archives sur les bobards de la campagne germano-vaticano-polonaise de 1933-1935. Ils ne me pardonnaient surtout pas d’avoir rappelé en 1996 le rôle, dans l’Ukraine occupée par la Wehrmacht, de l’Église uniate de Galicie orientale soumise au Vatican et confiée à l’évêque (de Lwow), Mgr Szepticky, qui bénit les tueries de la division ukrainienne SS Galicia issue des groupements du nazi uniate Stefan Bandera.

7). Ajoutons à ces dossiers compromettants pour les hérauts de « l’Holodomor » que j’ose affirmer que la diabolisation du communisme et de l’URSS ne relève pas de l’analyse historique mais de campagnes idéologiques, que, non contente d’être marxiste, je suis juive et qu'un de mes grands-pères a été tué à Auschwitz - fait que j’ai rendu public en 1999, face à une autre campagne 8), et que ces excités connaissaient 9) : tous éléments de nature à les mobiliser.

Faillit se réaliser le rêve d’arracher jusqu'à l’appui des juifs de France à une campagne contre une « judéo-bolchevique » travestie en « négationniste »! Le harcèlement, contre lequel se dressèrent le Snesup et le PRCF, qui lança en juillet 2005 une efficace pétition soutenue par la (seule) Libre Pensée 10), se relâcha après que les « Ukrainiens » eurent le 25 mai 2006, sous la protection de la police du ministre de l'intérieur N. Sarkozy, rendu hommage à l’Arc de Triomphe au grand pogromiste Petlioura. Émigré en France après ses forfaits de 1919-1920, il avait été abattu en 1926 par le juif russe émigré Schwartzbard, et la défense de celui-ci avait généré la Ligue contre l'antisémitisme (LICA) devenue en 1979 LICRA. Celle-ci dénonça enfin, le 26 mai 2006, via son président Patrick Gaubert - après plusieurs vaines mises en garde de la prétendue « négationniste » Lacroix-Riz -, ces antisémites de choc.

Le tapage des groupuscules « ukrainiens » va-t-il reprendre ici, stimulé par le Parlement européen? L’Ukraine occidentale orange, tutrice (officielle) de l’Ukraine entière, occupe à nouveau le centre d’une campagne qui, depuis l’ère Reagan – phase cruciale du démantèlement de la Russie mis en oeuvre depuis 1945 par les États-Unis -, doit tout ou presque à Washington, de même que la précédente devait tout à l’argent allemand. Ses champions empilent les millions de morts d’une Ukraine orientale dont les ressortissants, pourtant concernés au premier chef, n’ont jamais rejoint la meute. La CIA a joué en revanche les chefs d’orchestre, appuyée sur 1° des « Ukrainiens » antisémites et antibolcheviques, collaborationnistes éminents sous l'Occupation allemande, émigrés quand la Wehrmacht fut chassée d’Ukraine ou après mai 1945 aux États-Unis, au Canada ou en Allemagne occidentale; 2° sur certaines universités américaines prestigieuses, dont Harvard et Stanford, relayées ensuite par les universités « occidentales » (Europe orientale incluse) que les financements américains ont gratifiées (en pleine misère des crédits publics de recherche) d’une foule de colloques et commandes éditoriales sur « la famine génocidaire en Ukraine ». Le soutien financier et politique américain a généré la campagne « Holodomor » des gouvernants ukrainiens - qui ont en 2008 érigé en héros national Stefan Bandera, « chef de l’organisation terroriste ukrainienne en Pologne » 11) prétendument « indépendantiste » (pas du Reich), criminel de guerre émigré en 1945 en zone d'occupation américaine, organisateur, depuis sa base de Munich, d’assassinats de masse jusqu'aux années cinquante dans l’Ukraine redevenue soviétique 12). Privé d’un tel soutien, le vacarme s’arrêterait ou perdrait tout écho international. Le « Parlement européen », en reconnaissant le 23 octobre 2008 « l’Holodomor (famine provoquée artificiellement de 1932-1933 en Ukraine) comme “un crime effroyable perpétré contre le peuple ukrainien et contre l'humanité” », révèle sa stricte dépendance envers les États-Unis, maîtres de l’Ukraine « indépendante », en concurrence avec l’Allemagne, dont la grande presse affiche un zèle pro-ukrainien égal à celui de l’actuelle Pologne, héritière des « colonels » Josef Beck et consorts.

Bibliographie sommaire :

Conjoncture ukrainienne germano-vaticano-polono-américaine, Annie Lacroix-Riz, Le Vatican (réf. n. 7); Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2006, rééd. 2007; De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, même éditeur, 2008;

et surtout mise au point imminente de la synthèse présentée à mes étudiants en 2004, « Ukraine 1933 mise à jour de 2008 », (« Sur la “famine génocidaire stalinienne” en Ukraine en 1933 : une campagne allemande, polonaise et vaticane », www.historiographie.info), qui a déclenché la fureur des tenants de « l’Holodomor ».

Retenir de la bibliographie Douglas Tottle, Fraud, Famine and Fascism. The Ukrainian Genocide Myth from Hitler to Harvard, Toronto, Progress Book, 1987, épuisé mais téléchargeable: cet ancien photographe y a montré que les photos des campagnes ukrainiennes de 1933-1935 puis de l’ère reaganienne (articles, ouvrages, films) provenaient des collections de la famine de 1921-1922, bilan de 7 ans de guerre mondiale puis de guerreétrangère et civile, et a éreinté de façon très argumentée les sources écrites et photographiques de l’ouvrage maître de Conquest (chapitre 7, « Harvest of deception » (« moisson de tromperie ») et surtout p. 86-90;

Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953. New Haven & London: Yale University Press, 2006, qui estime à « 35 000 cadres militaires et du parti en Galicie orientale [soviétique] entre 1945 et 1951 » le bilan des massacres perpétrés par les banderistes, p. 325.

1 Respectivement, The years of Hunger, Soviet agriculture 1931-1933, New York, Palgrave Macmillan, 2004, et Harvest of Sorrow, New York, Oxford University Press, 1986, traduit en 1995 (et ma mise au point Internet, bibliographie sommaire)
2 Dépêche 727 à Paul-Boncour, Berlin, 5 juillet 1933, Europe URSS 1918-1940, vol. 986, relations Allemagne-URSS, juin 1933-mai 1934, archives du Quai d'Orsay (MAE).
3 http://www.ihtp.cnrs.fr/spip.php?article98 (site IHTP); sur le rôle antisoviétique officiel de cette fondation étroitement liée au Département d’État, référence de la n. 1.
4 Alain Blum, Naître, vivre et mourir en URSS, 1917-1991, Paris, Plon, 1994, p. 96-99 et n. 61, p. 243.
5 http://zustrich.quebec-ukraine.com/news02_shmul.htm, traduction ALR. Le polonophile Davies, qui a obtenu son doctorat à Cracovie, doit sa notoriété à sa minimisation de la destruction des juifs de Pologne, qui l’a opposé à plusieurs historiens américains (Lucy S. Davidowicz, Abraham Brumberg et Theodore Rabb).
6 « Mémoires partagées des génocides et crimes contre l’humanité », « colloque international » du « Collectif Reconnaissance », 28-29 avril 2006, ENS Lyon, etc. (documentation Internet intarissable).
7 Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 1996, rééd. 2007, p. 414-417, et infra.
8 Quand fut contesté mon travail sur la fabrication et la livraison au Reich de Zyklon B « français » (de l’usine de Villers-Saint-Sépulcre) par la société mixte Ugine-Degesch, Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy, Paris, Armand Colin, 1999, index.
9 Et dont leur prose a régulièrement fait état au cours de leur campagne de 2005-2006.
10 Parmi les organisations sollicitées non signataires, le PCF, la Ligue des Droits de l'Homme, le MRAP, diverses associations juives, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, l’Association des Professeurs d'Histoire et Géographie (APHG), etc.
11 Dépêche 30 de Léon Noël, ambassadeur à Varsovie, 15 janvier 1936, SDN, vol. 2169, Pologne, dossier général, février-juillet 1936, MAE.
12 Lacroix-Riz, Vatican, loc. cit., Tottle, chap. 9-10 ; Mark Aarons et John Loftus, Des nazis au Vatican, Paris, O. Orban, 1992, index Bandera ; Christopher Simpson, Blowback. America’s recruitment of Nazis and its effects on the Cold War, New York, Weidenfeld & Nicolson, 1988, index Bandera, etc.

La tragédie de l’insurrection de Varsovie
 
Par Bernard Frederick

En Occident, chez les nationalistes polonais et dans la nouvelle Pologne post-communiste, il est tenu pour acquis qu’en août et septembre 1944, Staline laissa les Allemands écraser l’insurrection déclenchée le 1er août par l’Armia krajowa (AK) – l’Armée de l’intérieur, dirigée par le gouvernement polonais en exil à Londres.

Cette thèse s’appuie sur certaines réalités de l’époque : la détestation des Soviétiques pour une Pologne d’avant-guerre, maillon principal du « cordon sanitaire » mis en place contre la jeune République des Soviets dans les années vingt ; la volonté de Moscou d’imposer par la diplomatie et les armes un nouvel État pacifique et « ami » à ses frontières après la guerre ; l’exigence russe d’effacer les concessions territoriales qu’ils avaient dû consentir, en 1921, à la suite de leur défaite face aux Polonais, soutenus par la France et la Grande-Bretagne - territoires ukrainiens et biélorusses reconquis, de fait, en 1939 à travers l’accord secret Molotov- Ribbentrop.

Si ce sont là des vérités historiques, elles ne sauraient à elles seules expliquer que les Soviétiques, qui se trouvaient à proximité de Varsovie, n’aient pu prendre la ville que le 17 janvier 1945, deux mois et demi après la reddition des insurgés et de leur chef, le général Tadeusz Bór-Komorowski. Enfin, les Soviétiques n’avaient pas, dans cette affaire, le monopole des calculs politiques. Les Polonais firent les leurs, pas forcément avec les meilleurs intentions à l’égard de l’Armée rouge.

Quels étaient les buts de l’Armia krajowa ? En 1942 et 1943, celle-ci avait élaboré un plan de libération des grandes villes polonaises avant l’arrivée de l’armée soviétique : l’opération Burza (Tempête). Il s’agissait d’y établir une administration locale dévouée au gouvernement de Londres. L’AK tenta par trois fois d’exécuter son plan à Lublin, à Wilno (Vilius) et à Lwow (Lviv). Trois échecs : « Des bandes de partisans mal armés sont incapables de chasser d’une ville des unités allemandes régulières. » [1]. Ces opérations furent conduites sans aucune corrélation avec l’Armée rouge, ce qui créa une certaine confusion mettant en danger et les offensives soviétiques et les troupes. Le NKVD (service de renseignements) intima donc l’ordre à l’AK de déposer les armes, d’intégrer l’armée polonaise formée en URSS ou de se constituer prisonnier.

La bataille de Lublin se termina le 25 juillet 1944. Celle de Lwow, le 28. Le gouvernement polonais de Londres et l’AK, sur place, étaient informés de ces échecs. Ils n’en décidèrent pas moins de lancer le mot d’ordre d’insurrection à Varsovie. Cependant, certains militaires polonais – et non des moindres - étaient hostiles à cette opération. Le général Anders, commandant en chef du deuxième corps polonais combattant en Italie aux côtés des Alliés, révèle, dans ses Mémoires, la teneur du message qu’il envoya au chef d’état-major polonais à Londres, le général Kopański, le 30 juillet 1944 : « Je le répète encore une fois : je suis catégoriquement opposé, dans les conditions actuelles, à une insurrection générale dont le résultat serait, par la force des choses, l’échange d’une occupation par une autre. Le Conseil des ministres ne devrait pas délibérer au sujet d’une insurrection, sans connaître ni ce qu’ont été les conversations de Moscou, ni leurs résultats ». Deux jours plus tard, alors que les combats ont commencé à Varsovie, il télégraphie de nouveau à son chef d’État-major : « Je considère personnellement la décision du Commandement de l’Armée de l’Intérieur comme un malheur » [2].

Le « malheur » va en effet entraîner en 63 jours, du 1er août au 2 octobre, la perte de 18 000 insurgés - 25 000 blessés - et la mort de 200.000 civiles, hommes, femmes et enfants. Les Allemands détruisent la ville à 85%.

L’admirable courage des combattantes et combattants de Varsovie, après ceux du Ghetto (avril 1943) fait honneur à la Pologne. Mais à bien des égards, ce courage était vain. Les nazis, même s’ils craignaient l’arrivée des Soviétiques, avaient encore suffisamment de forces dans la ville pour réduire une insurrection mal préparée et qui n’atteint pas ses objectifs dès les premières heures des combats. Le manque de coordination avec l’Armée rouge empêcha les insurgés de connaître avec précision la situation militaire. Si, après coup, on déclara que les Russes campaient sur la rive orientale de la Vistule et qu’ils auraient pu la traverser, l’histoire militaire de cet été 44 le dément tout à fait.

Les Soviétiques achevaient une gigantesque offensive – l’opération Bagration- qui n’avait pas pour objectif Varsovie mais la libération de Minsk et de la Biélorussie d’une part et, corrélativement, la création de têtes de pont au sud est de la Pologne, dans le région de Sandomir (Sandomierz). L’opération avait débuté le 22 juin. À la fin juillet, l’Armée rouge avait avancé de plus de 600 km sur un front large de 1000 km. Les soldats étaient épuisés et la logistique n’avait pu suivre cette avance. On manquait de nourriture, de carburant pour les tanks, de munitions. Les communications étaient difficiles. L’aviation était encore trop en arrière pour assurer une couverture aérienne à l’infanterie et aux chars, encore moins pour attaquer. « Entre Minsk et la Vistule, les Allemands ont laissé derrière eux un désert. Ponts, gares, dépôts, triages, carrefours routiers, tout a été détruit », écrit un des meilleurs spécialistes de la seconde guerre mondiale à l’Est [3].

De plus, les troupes soviétiques rencontrent une sérieuse résistance de l’armée allemande, qui en outre lance de meurtrières contre-attaques. C’est notamment le cas devant Varsovie près des faubourgs de Praga sur la rive orientale de la Vistule. Le 28 juillet, la 2eme armée de tanks du major général Radzievski, reçoit l’ordre du maréchal Rokossovski de marcher sur Varsovie, à 50 km. L’état-major allemand rameute alors les divisions blindées SS qui se trouvent à proximité de Varsovie : la division Hermann Göring, de retour d’Italie, les divisions Viking et Totenkopf (tête de mort). Des régiments d’élite, rompus aux combats. Le 1er août, jour du début de l’insurrection, les panzers SS fondent sur Radzievski. Le 3 août, le corps blindé de la 2éme armée soviétique est écrasé. Les chars russes n’avaient plus de carburant ! Le 5 août le front se stabilise à plus de 20 km de Varsovie.

Après les 40 jours de combats ininterrompus de l’opération Bagration , le puissant coup de boutoir soviétique était déjà amorti, l’Armée rouge avait perdu 425.000 hommes et 850 chars et canons automoteurs. Elle n’avait pu franchir la Vistule que loin au sud et au nord de Varsovie. Néanmoins, le 10 septembre, la 47e armée attaqua Praga mais ne put avancer face à la défense allemande. Le 16 septembre, les troupes polonaises, formées en URSS et commandées par le général Berling, tentèrent de franchir la Narew au sud de la capitale. Elles ne purent tenir cette tête-de-pont que 7 jours avant de décrocher.

Varsovie ne fut finalement encerclé et libéré qu’à la mi-janvier.

Pouvait-il en être autrement ? Les Soviétiques pouvaient-ils apporter une aide décisive aux insurgés ?

Politiquement, la situation aurait pu être différente. Le 23 juillet 1944 fut fondé à Lublin, une grande ville du sud-est tout juste libérée, un Comité polonais de Libération nationale (PKWN), plus connu sous le nom de Comité de Lublin. Présidé par un socialiste, Edward Osóbka-Morawski, regroupant des hommes et des femmes issus de divers courants politiques, le Comité est, principalement, animé par des communistes. Il se déclare, aussitôt fondé, « seul représentant légitime » du peuple polonais. La Pologne se voit ainsi dotée de deux « gouvernements ».

Cette situation embarrasse les Alliés, notamment Churchill l’hôte du gouvernement en exil. D’autant plus que celui-ci par son antisoviétisme risque de court-circuiter les relations déjà difficiles entre Soviétique, d’une part et Anglo-américains, d’autre part. Sur les instances du Premier ministre britannique, son homologue polonais, Stanisław Mikołajczyk, s’envole pour Moscou où il rencontre Staline le 3 août. Le maréchal dénonce « l’aventure varsovienne » et presse son interlocuteur de rencontrer les gens du Comité de Lublin, ce qu’il consent à faire les 6 et 7 août. Le dirigeant communiste Bolesław Bierut lui propose 4 ministères. Mikołajczyk lui retourne la politesse en proposant l’entrée des communistes dans le gouvernement en exil. La solution du gouvernement de coalition plaisait cependant à Staline autant qu’à Churchill et Roosevelt, mais elle attendra la libération totale de la Pologne (1945) pour être mise en œuvre. Mikołajczyk démissionera alors du gouvernement de Londres pour devenir un des vice-présidents du gouvernement de coalition de Varsovie.

Cependant, la rencontre Staline- Mikołajczyk ne fit que conforter les appréhensions du premier à l’égards de la politique des Polonais de Londres et ne facilita pas le soutien aux insurgés de Varsovie. Ceux-ci purent quand même compter sur l’aide des aviateurs soviétique qui effectuèrent en deux mois 2.500 sorties et larguèrent 500 tonnes d’armes, 600 canons ATK, 500 tonnes de munitions , 120 tonnes de vivres et 1 tonnes de matériel médical et médicaments.

De leur côté, les Britanniques - ou plus exactement les pilotes polonais de la RAF - tentèrent de ravitailler les Résistants. Les avions devaient effectuer des rotations depuis des bases situées en Italie. Les Alliés demandèrent aux Russes d’utiliser leurs bases aériennes dans la partie de la Pologne sous leur contrôle. Le Kremlin refusa tout d’abord, sans doute à cause des revers militaires que l’Armée rouge encaissait en juillet et début août. Peut-être aussi, à cause de l’interdiction signifiée par les Américains aux pilotes soviétiques, qui ravitaillait les partisans yougoslaves de Tito, de se poser en Italie. À la mi-septembre, Staline donna l’autorisation aux Alliés d’utiliser les bases de l’Armée de l’air soviétiques. Pour leur malheur les Allemands avertis y dépêchèrent leurs bombardiers…

Tout le monde put comprendre, alors, que la politique ne peut pas toujours décider du sort des armes.

Article paru dans L’Humanité dimanche du 21 août 2014

Notes :

[1] Jean Lopez, Opération Bagration, la revanche de Staline, Economica, Paris 2014, page 317.

[2] Wladyslaw Anders, La Jeune Parque, Paris 1948, p.296

[3] Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, Paris 2013, page 502.

Les guerres de la France : si ça gagne pas, ça débarrasse
 

Redevenue, grâce à Hollande et Sarkozy, le pays le plus agressif au monde, la France renoue avec son passé "révolutionnaire", côté Girondins et Buonaparte, mais aussi côté De Gaulle d'après 1945... Pour quels résultats ? Toujours l'Empire en miettes. Regardons-y de plus près.

Selon Charles De Gaulle himself :

"La France fut faite à coups d’épée. Nos pères entrèrent dans l’Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation." (La France et son armée, 1938)

Nous le sentons à merveille : Nicolas Sarkozy et François Hollande sont occupés à nous civiliser.

L’avantage, c’est qu’ils le font sans qu’il nous en coûte la moindre plaie, la moindre bosse : il suffit de regarder les résultats à la télévision. Aussitôt, nous voici meilleur(e)s, et nettement plus civilisé(e)s.

Désormais, nous autres, Françaises et Français, nous cassons du dictateur à n’en plus finir. À qui le tour ?

Un bémol toutefois : nous ne faisons encore qu’assez peu de morts...

C’est regrettable puisque, selon nos classiques : 
"À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire." (Pierre Corneille)

Il faut en convenir : ici encore, nous trahissons la pensée profonde de notre grand maître à toutes et tous :Charles De Gaulle. D’avance, en effet, Sarkozy et Hollande sont des personnages glorieux. Il est donc manifeste que nous ne leur avons pas encore rendu ce que nous devons à leur future immortalité dans les livres d’Histoire et autres jolis produits de la mémoire : nous allons devoir leur immoler ce que nous possédons, tout ce que nous possédons, et puis nos propres personnes – de chair et de sang – et celles de nos enfants, etc.

Depuis Colombey-les-Deux-Églises, c’est Charles qui nous le rappelle de sa belle voix d’outre-tombe :

"Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu’il ne l’avait prise, condamnée à de mauvaises frontières dont le vice n’est point redressé, exposée à la méfiance de l’Europe dont, après plus d’un siècle, elle porte encore le poids. Mais, faut-il compter pour rien l’incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu’en recueillit la patrie et dont l’écho se répercute encore ?" (La France et son armée)

Nous sommes prévenu(e)s. Quant à ce couteau bien fait pour qu’il y ait du sang – la Constitution de la Cinquième République - que nous a légué Charles, le voici qui a redoutablement bien fonctionné dans les mains d’un Sarkozy en Libye (le Hollande attend son heure avec impatience).

Que sera donc l’épilogue des rodomontades actuelles des plus récents titulaires de la présidence de la république française ? Autrement dit : quel va être le montant de la facture à régler au bout de l’exploit que nous attendons, toutes et tous, d’eux ?

Pour rappel : grâce au fait, pour lui, d’avoir accaparé l’exercice de la souveraineté de la France dès la Libération, Charles De Gaulle a réussi, par ses décisions du 8 mai 1945 (Algérie) et de septembre 1945 (Indochine) à déclencher un processus qui devait nous couper complètement de ces deux pays tout en occasionnant la mort de plus de deux millions de personnes dont 315 000 Françaises et Français.

Allons, Nicolas et François : encore un effort !

En ce qui concerne la personnalité réelle de Charles De Gaulle, et certains des éléments qui peuvent aider à comprendre où nous en sommes, et les graves périls où nous nous trouvons, du fait des institutions de la Cinquième République, je renvoie à cette vidéo.

»» http://www.michejcunysitegeneral.sitew.fr
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Lundi 20 octobre 2014

Geoffrey Roberts, Les Guerres de Staline : Stalin's Wars: From World War to Cold War, 1939-1953 : Un événement éditorial

Envoyé par Alain Rondeau.

L'ouvrage est maintenant traduit en français et publié aux éditions Delga (2014). Les liens des notes ne fonctionnent pas mais elles sont accessibles à la fin du texte. 

http://www.marx.be/fr/content/geoffrey-roberts-stalins-wars-world-war-cold-war-1939-1953-un-%C3%A9v%C3%A9nement-%C3%A9ditorial

 

Annie Lacroix-Riz, université Paris 7

Il convient de signaler l’importance considérable du dernier ouvrage de Geoffrey Roberts, dont les travaux, qui ont d'abord porté sur la période précédant la « Grande Guerre patriotique » [1], tranchent depuis près de vingt ans avec l’effroyable portrait de Staline dressé par l’historiographie française en l’ère Courtois-Furet-Nicolas Werth du Livre Noir du communisme [2]et popularisé par la grande presse [3].

L’historien britannique décrit les trois phases de la période 1939-1953 sur la base des archives soviétiques, qu’il croise systématiquement avec les témoignages politiques et militaires a posteriori. Je n’ai guère, sur la première partie (1939-22 juin 1941), qu’une réserve notable à émettre. L’auteur, dans sa mise au point sur les années antérieures à la signature du pacte germano-soviétique, a suivi la tendance à laquelle avait cédé Jonathan Haslam avant lui, consistant à ne pas étudier les circonstances réelles de la répression conduite contre le haut état-major de l’Armée rouge à partir de mai-juin 1937 [4]. Il soutient la thèse des « motivations siégeant au royaume de l’idéologie », optant d'ailleurs pour l’hypothèse de l’entière sincérité d’un Staline convaincu de la validité de la théorie du renforcement des luttes de classes en Union Soviétique. Il eût mieux valu vérifier par l’examen de sources strictement contemporaines de l’événement que cette affaire apparaissait alors claire, et qu’elle avait donc été progressivement enfouie dans les mensonges a posteriori (permettant telle réhabilitation hâtive) ou les ténèbres archivistiques de l’ère post-stalinienne.

Car Staline, en frappant impitoyablement la tête du secteur occidental de l’Armée rouge, ne fit que répliquer en 1937 à une enquête sérieuse de ses services de renseignements (d'ailleurs secondés par certains services étrangers, français notamment). Il ne se contenta pas, comme le croit Roberts, de se fier à une « vision apocalyptique du combat de classe entre communistes et capitalistes ». La haute trahison de Toukhatchevski et du noyau du haut état-major soviétique qui l’accompagna dans la tentative d’échange, discutée à Londres via le général Putna, attaché militaire soviétique, entre cession de l’Ukraine au Reich et renversement du pouvoir soviétique par la Wehrmacht visé par les conjurés, fut avérée : la correspondance occidentale, militaire et diplomatique, étirée sur plusieurs mois, revêt une diversité excluant toute erreur ou confusion. La négociation, conduite par Toukhatchevski et les siens avec quelques pairs de l’état-major de la Wehrmacht, eut bien lieu, à Londres surtout, via le général Putna, attaché militaire soviétique, sur la base suivante : renversement allemand du pouvoir soviétique requis par les conjurés intérieurs contre cession de l’Ukraine au Reich – sans parler de la satisfaction de ce dernier (et de nombre d’Occidentaux au silence complice et ravi, Anglais en tête) de se débarrasser enfin des Soviets.

Ces archives infirment formellement la thèse d’une Terreur irraisonnée dictée par des présomptions idéologiques de nature intérieure (ou extérieure) sincères mais infondées [5]. L’affaire Toukhatchevski nous place au cœur de la problématique d’Arno Mayer d’une violence révolutionnaire défensive, intrinsèquement liée à la violence matériellement avérée de la contre-révolution[6]; elle nous éloigne de la thèse, aujourd'hui hégémonique en France, selon laquelle les révolutionnaires, depuis les débuts (français) de l’ère maudite des révolutions, auraient, en vue de justifier leur « système de pensée extrêmement violent », instrumentalisé l’ennemi contre-révolutionnaire sur une base largement, sinon exclusivement, fantasmagorique [7].

Sur la période stricte annoncée par le titre de l’ouvrage, Roberts a travaillé de façon approfondie. Il rappelle ce qui a nourri ses ouvrages antérieurs, les conditions qui avaient imposé la signature du pacte germano-soviétique. Lequel ne fut jamais une alliance mais une sage précaution, imposée par le comportement des deux alliés vainement recherchés depuis 1933 – Paris et Londres – , et prévue par eux depuis la même date au cas où cette alliance de revers ne serait pas conclue [8]. Il étudie pas à pas l’évolution des rapports germano-soviétiques entre le 23 août 1939 et le 22 juin 1941, et notamment le lien entre les « gages » territoriaux saisis par l’URSS et l’avancée du Blitzkrieg allemand entre les triomphes en Pologne (entrée de l’Armée rouge en Galicie orientale) et à l’Ouest (en Bessarabie et Pays Baltes, après la débâcle française). Entre autres mesures défensives de protection du territoire en vue de la guerre germano-soviétique imminente, il inclut la « guerre d’hiver » contre la Finlande (décembre 1939-mars 1940), épisode qui occupe dans l’historiographie française actuelle à peu près le même rôle de propagande-repoussoir antisoviétique qu’à l'époque même de l’événement : l’atmosphère en a été récemment décrite, pour le cas français et anglais, par un excellent collègue et ami de Geoffrey Roberts, Michael Jabara Carley [9]. L’épisode sembla devoir aboutir à la Sainte Alliance « occidentale » unissant toutes les puissances « démocratiques » et l’Axe Rome-Berlin contre les Soviets, vieil objectif dont les tentatives de réalisation avaient occupé tout l’entre-deux-guerres. L’aspect militaire en est ici minutieusement décrit, avec ses difficultés initiales terribles (militaires et politiques), la victoire amorcée au début de 1940, et les leçons que ce rude conflit administra pour la suite, préparée et attendue par Staline et les siens : l’attaque prochaine de l’Allemagne.

Sur la Grande Guerre patriotique, il n’existe actuellement rien de comparable en langue française à cette synthèse exceptionnelle d’une histoire militaire anglophone considérablement renouvelée depuis une dizaine d’années. Histoire dont, il faut le déplorer, aucun fragment, qu’on eût par exemple pu puiser à l’œuvre foisonnante de l’ancien militaire américain, devenu historien militaire, David M. Glantz – référence très fréquente de Roberts – , n’a filtré en France. L’auteur procède à une réfutation argumentée de la représentation a posteriori serinée depuis les années soixante du Staline 1° abruti d’illusions sur son compère Hitler, naïf surpris par l’assaut allemand puis 2° accablé, terré dans son bunker moscovite, tenté par l’abandon et incapable de la moindre initiative pendant plusieurs semaines. La liquidation de ces légendes inoxydables lui offre l’occasion, renouvelée ensuite maintes fois, de montrer les carences de l’« histoire officielle » post-stalinienne. Cette dernière trouva en effet un fondement essentiel dans les témoignages mensongers et intéressés de certains des compagnons et/ou successeurs de Staline. Or, les témoins concernés, soit étaient dépourvus du courage politique nécessaire pour affronter les graves problèmes de l’après-mars 1953 (par opposition au fidèle, assurément, mais surtout honnête Molotov), soit avaient beaucoup à se faire pardonner – tel Khrouchtchev, qui préféra la stigmatisation (non contrôlable) des manquements allégués de Staline à la dure mission d’informer les Soviétiques sur son propre comportement militaire défectueux de l’été 1941 en Ukraine.

Le grand journaliste britannique Alexander Werth avait dès 1964 souligné les périls d’une réécriture de l’histoire soviétique systématiquement antistalinienne, et confronté des réalités politiques ou événements que, ayant passé les années de guerre en URSS, il connaissait personnellement, à des manipulations « khrouchtchéviennes » [10]. Roberts a, sur la base, désormais, des archives et d’une confrontation permanente entre ces sources originales et les « témoignages » postérieurs à mars 1953, établi et réfuté des interprétations et descriptifs que leur seul caractère antistalinien avait depuis lors suffi à avérer.

Montrant la profonde popularité du régime et notamment le retentissement énorme du courage du chef du pays sur le moral et la combativité de sa population, il analyse avec une extrême précision la conduite de la guerre et les leçons tirées par Staline et les dirigeants militaires des erreurs et des carences des débuts. On est ici à mille lieues de l’historiographie dominante française, qui ne recule devant rien quand il s'agit d’accabler le communisme et les Soviets. Ainsi va-t-elle actuellement jusqu'à banaliser le caractère atroce de la guerre menée par le Reich en URSS, imputant au surplus à cette dernière la responsabilité, en dernière analyse, de l’immensité de ses pertes. Jean-Jacques Becker, spécialiste de la guerre de 1914-1918 – pas de la suivante, mais c’est sans importance, tomber à bras raccourcis contre l’URSS conférant en France compétence automatique sur le sujet [11] – , a ainsi récemment tranché en des termes dont le ridicule le dispute à l’odieux : « mis à part qu’elle s’est déployée sur des espaces bien plus vastes, mis à part le coût extravagant des méthodes de combat surannées de l’armée soviétique, sur un plan strictement militaire, la seconde guerre a été plutôt moins violente que la première » [12].

Le spécialiste de l’URSS Roberts préfère étudier par le menu les origines historiques des « méthodes de combat » soviétiques, tel le passage de l’« offensive » – tradition contemporaine de la fondation de l’Armée rouge pendant la guerre civile et étrangère de 1918-1920, enracinée par les succès bolcheviques d’alors – , à la « défensive » rendue impérative par la supériorité matérielle initiale de l’ennemi. Il n’inscrit pas l’extrême rigueur des mesures prises à l’été 1941 contre tout recul devant l’ennemi au passif de Staline et des siens. Il démontre que l’ampleur et la férocité de l’assaut allemand ôtèrent aux dirigeants soviétiques la liberté d’esquiver cette répression impitoyable contre « les lâches et les espions » – répression d'ailleurs brève et relativement limitée vu son efficacité, et surtout beaucoup plus sévère contre les officiers supérieurs que contre les soldats. Faute d’un tel « choix », l’URSS aurait connu la défaite quasi immédiate.

Même si le lecteur n'est pas d’ordinaire (c’est mon cas) transporté par ce qu’on appelle l’histoire militaire, il ne peut être que passionné par le descriptif de toutes les étapes d’une guerre de « Titans » [13] conduite, du côté soviétique, dans la solitude. Car l’URSS dut vaincre l’assaillant en l’absence du « second front » vainement réclamé pendant si longtemps, grâce, donc, à ses seules forces économiques, politiques et militaires. Outre que les morts de la guerre menée contre la Wehrmacht furent quasi exclusivement soviétiques, la contribution économique américaine à cet effort, le Prêt-Bail, sans être nulle, fut extrêmement modeste. La quasi totalité n’en fut en outre acquise qu’après l’extraordinaire victoire de Stalingrad, c'est à dire quand Washington eut acquis la certitude définitive que l’Armée rouge triompherait des envahisseurs. Cet ouvrage apporte la démonstration catégorique, certes naguère universellement admise, mais oubliée chez nous depuis des lustres, que la victoire militaire contre la Wehrmacht fut, et fut seulement, une victoire soviétique.

Roberts expose également avec sérieux et méthode tous les aspects de la question polonaise, dont je ne retiendrai ici que deux, qui ont joué un rôle essentiel dans la diabolisation des Soviets depuis 1943-1944 : d'une part, le dossier de Katyn et, d'autre part, celui de la chronologie de la libération (tardive) de Varsovie par l’Armée rouge.

Il présente la décision du 5 mars 1940 d’exécuter les officiers supérieurs polonais (prisonniers de guerre depuis le 17 septembre 1939 dont Moscou avait vainement recherché l’adaptation au « nouvel ordre soviétique » en Galicie orientale) non comme une preuve de la barbarie stalinienne, mais comme une précaution à motivation militaire. Représentant 5% des effectifs polonais qui avaient été neutralisés après septembre 1939 puis largement libérés par l’Armée rouge entre cette date et novembre 1941 (400 000 prisonniers ou relégués polonais), 20 000 officiers et dirigeants politiques (soit un effectif supérieur à celui ordinairement présenté, pour les seules exécutions de Katyn) furent classés en russophobes incurables, prêts à tout contre les Soviets. Ils faisaient courir à l’URSS alors confrontée à la dure « guerre d’hiver » contre la Finlande un péril militaire jugé insupportable : elle redoutait l’extension en guerre générale de ce conflit dans lequel le Reich – soutenu par la ligue unanime, de l’Axe aux « démocraties », des ennemis de l’État russe d’après novembre 1917 – avait précipité son alliée finlandaise; elle voyait consécutivement dans ces russophobes acharnés des alliés potentiels notables pour les troupes allemandes qui bientôt franchiraient ses frontières occidentales.

Roberts ne le précise pas, mais la férocité des maux que la germanophilie et la russophobie du régime des colonels polonais, auxiliaires zélés du Reich depuis 1933-1934, avaient récemment contribué à infliger aux États slaves voisins – Tchécoslovaquie en tête – donnait très solide fondement aux soupçons et craintes soviétiques. L’URSS de Staline n’eut, il est vrai, pas le courage politique d’assumer cette décision, exécutée, rappelle Roberts, « non seulement à Katyn mais dans nombre d’autres endroits de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine ». On ne peut, pour des raisons tant scientifiques que politiques, que le regretter, comme l’a récemment fait Thomas Kenny dans sa recension de l’ouvrage de Roberts : « hélas, comme un ami sage me l’a écrit : “quel dommage que les Soviétiques n’aient pas eu le courage d’ouvrir leurs archives plus tôt”. Le débat serait clos de nos jours » [14]. D'autant plus que le silence ou les dénégations visaient un dossier dont, à partir de 1943, se saisirent tous les ennemis de la Russie d’après novembre 1917 : le Reich, les Polonais de Londres, puis les « alliés » occidentaux, sans oublier le Vatican, auquel sa haine recuite contre la Pologne n’ôtait jamais la moindre capacité de nuire à la Russie, firent du dossier dit de « Katyn » un brûlot permanent, qui n’a de nos jours rien perdu de sa vigueur.

Que « le débat [soit] clos de nos jours » par l’éventuelle présentation au public des archives du dossier est cependant douteux, comme le prouve a contrario la question des conditions réelles de la prise tardive de Varsovie par l’Armée rouge. Car elles furent pour leur part connues pratiquement depuis l’été 1944, c'est à dire dès la survenue des faits. Roberts montre avec précision que l’Armée rouge ne put entrer dans Varsovie pour des raisons strictement militaires à l'origine : la puissance des regroupements alors opérés dans Varsovie et sa région par la Wehrmacht, chassée du territoire soviétique, excluait formellement, comme l’avait naguère montré Alexander Werth, la libération immédiate ou rapide de la capitale polonaise. Le gouvernement polonais de Londres, qui n’en ignorait rien, comme les alliés occidentaux, avait d’autres préoccupations. Sa virulence antirusse n’avait pas faibli d’un pouce depuis la débâcle immédiate infligée par la Wehrmacht à dater du 1er septembre 1939. Il lança donc à la résistance anticommuniste un ordre d’insurrection qu’il savait prématuré, provoquant l’indignation des Soviétiques placés devant le fait accompli de ces « aventuriers » politiques : il s'agissait uniquement pour ceux-ci d’éviter que l’Armée rouge ne jouât dans la libération de Varsovie un rôle décisif – et qu’elle n’assurât à l’URSS l’influence décisive sur l'avenir politique de la Pologne qui en résulterait immanquablement.

Les alliés occidentaux ne venaient pour leur part d’ouvrir le « second front », à l’Ouest du continent européen, que parce que l’Armée rouge était sortie des frontières (de 1939-1940) du territoire soviétique, et s’apprêtait à repousser la Wehrmacht au-delà, c'est à dire à l’Ouest desdites frontières, dans le « cordon sanitaire » de l’entre-deux-guerres. Ils firent désormais, d'abord clandestinement ou discrètement, puis de plus en plus fort, de la question polonaise un abcès de fixation qu’ils ne cesseraient plus d’entretenir, en tant que de besoin. Cela les conduisit à flatter outrageusement les héritiers des « colonels » et des hobereaux qui s’étaient révélés depuis l’entre-deux-guerres aussi criminels pour leurs voisins que pour leur propre peuple, et à la fin de la guerre aussi irresponsables qu’avant et pendant [15].

Roberts cède parfois aux attraits de la thèse en vogue de « la cour politique » de Staline, « tsar rouge », thèse qu’il a empruntée à autrui et qui, on s’en doute, a trouvé quasi immédiate traduction française [16]. Mais, de fait, il déboulonne surtout l’image du « tyran » décisionnaire unique : il montre au fil des chapitres un fonctionnement collégial de l’exécutif civil et militaire soviétique et la forte tendance de Staline à déléguer pouvoirs et attributions à ceux qui avaient démontré un dévouement sans bornes à la « patrie en danger » – critère prioritaire de son jugement sur les individus de son entourage. Il balaie la thèse de la volonté d’expansion soviétique au profit de la démonstration sur les impératifs, objectifs et subjectifs, de la sécurité soviétique dans la perspective de l’après-guerre – ce qui, hors des manuels d’histoire français, est largement admis – et l’était naguère par tous les historiens sérieux.

Je serai plus longue sur la troisième partie, l’après-mai 1945 ou la Guerre froide, dernière des « guerres de Staline », qui n’occupe que trois chapitres sur douze mais qui prête davantage à débat. Notamment parce qu’elle ne répond pas assez nettement à la question de savoir à quel titre la Guerre froide fut une « guerre de Staline » : y eut-il manipulation de l’appréhension par le peuple soviétique de la guerre dans laquelle le « dictateur » aurait recherché des atouts intérieurs – cœur de la thèse de « l’instrumentalisation » stalinienne chère à l’historiographie dominante française [17]? Erreur d’appréciation de Staline sur la véritable stratégie d’après-guerre de ceux avec lesquels il avait depuis juin 1941 conclu la « Grande alliance »? Ou inversement, craintes anglo-américaines, si infondées soient-elles, de plans expansionnistes soviétiques? Guerre strictement imposée par le grand vainqueur (non militaire) de la Deuxième Guerre mondiale, celle-ci à peine finie, et subie par le grand vainqueur militaire quasi anéanti? Sur cette mise au point, que j’estime préalable à toute étude de la politique soviétique entre 1945 et 1953, les études « révisionnistes » anglo-saxonnes (adjectif, je le rappelle, synonyme de « radicales ») consacrées à la politique américaine vont plus loin que le présent ouvrage. Elles affirment catégoriquement, archives occidentales à l'appui, au contraire de ce que Roberts suggère, que :

1° Washington et Londres n’interprétèrent pas mal la politique soviétique et ne crurent aucunement à une volonté d’expansion là où il n'y avait que recherche de sécurité. Ils comprirent simplement à quel degré de faiblesse l’URSS épuisée par la guerre était parvenue et quel boulevard cette situation leur ouvrait – ou plus exactement ouvrait aux Américains, les Anglais jouant surtout les utilités idéologiques au service de leurs prêteurs et tuteurs. La réalité des rapports américano-soviétiques ou américano-anglo-soviétiques se situe fort loin de la thèse psychologisante de la « défiance » mutuelle ou de l’erreur d’appréciation.

2° Washington ne s’opposait pas aux réparations parce qu’elles auraient mis en danger « la restauration de l’économie européenne après la guerre » qui n’aurait pu se concevoir sans « reconstruction économique » préalable et prioritaire « de l’Allemagne ». Cet argument fut en effet officiellement seriné, mais il servit de simple masque aux objectifs américains réels, qui demeuraient antagoniques avec l’octroi de réparations aux vainqueurs militaires en 1945 pour les mêmes raisons qu’en 1919. Les motifs du veto étaient encore renforcés en 1945 par le fait que le principal vainqueur avait soustrait ses 22,4 millions de km2la propriété privée et à la libre circulation des capitaux – ce qui n’était pas le cas des deux rivaux (et gros débiteurs) français et anglais de 1919. Un apport matériel conséquent de « réparations » aurait bénéficié à des nations rivales (en premier lieu à la France en 1919, en premier lieu à l’URSS en 1945 – sans parler de l’Angleterre et des autres) : il aurait amélioré leur position concurrentielle dans le commerce international et, plus largement, dans l’économie mondiale. Il aurait grandement nui au rendement maximal des capitaux que les Américains projetaient d’exporter comme naguère et dans les meilleurs délais dans le Reich, pays européen au capitalisme le plus puissant et le plus concentré. Ceci sans préjudice des projets d’exportation de ces mêmes capitaux dans tout le reste du Vieux Continent, alors même que, pour en interdire ou en menacer l’accès, la sphère d'influence soviétique venait désormais s’ajouter au territoire de l’Union lui-même agrandi par rapport à l’avant 17 septembre 1939.

3° Moscou n’exagéra pas davantage après 1945 qu’avant les menaces directes que l’impérialisme, désormais placé sous la houlette des États-Unis, faisait peser sur le système socialiste. Dimension militaire incluse : Washington prépara dès la guerre elle-même, comme l’ont montré les travaux de Michael Sherry [18], l’assaut sérieux et définitif non contre l’Allemagne mais contre l’URSS – enjeu décisif pour une économie américaine dont la guerre était au XXème siècle devenu un mode de gestion permanent de la surproduction chronique [19]. Voilà un domaine qui démontre de façon particulièrement nette la faiblesse de la thèse d’une « défiance » mutuelle croissant au fil des étapes chronologiques de la Guerre froide [20].

Sur le problème des relations générales Est-Ouest (ou plutôt Washington-Londres-Moscou) dans l’immédiat après-guerre, Roberts, qui pour la première fois aborde dans un ouvrage cette période, cède donc plus que pour les années antérieures à l’idéologie dominante. Il se situe en retrait par rapport aux « révisionnistes » américains les plus radicaux en accordant crédit aux motivations officielles que les États-Unis donnèrent à leur politique d'emblée et systématiquement antisoviétique. Même trotskistes (donc peu suspects de sympathie pour Staline, sinon résolument hostiles), les « révisionnistes », comme Gabriel Kolko [21], ont démontré, depuis plusieurs décennies, qu’aucune ligne tactique ou stratégique de Staline n’aurait pu épargner à l’URSS la vindicte américaine. Rien n’aurait en effet dissuadé l’impérialisme américain, considérablement enrichi et renforcé par une guerre mondiale dont plus de la moitié des victimes étaient soviétiques, de renoncer à exploiter l’appauvrissement de l’URSS ravagée par cette guerre d’attrition pour parvenir à transformer la modeste « sphère d'influence » soviétique en « sphère d'influence » américaine – sans préjudice de la suite et fin visée, la frappe au cœur même des 22,4 millions de km2soustraits à la libre circulation des capitaux américains.

À la fin des années 1990, Carolyn Eisenberg a démontré, après bien d’autres spécialistes – tel le pionnier de l’analyse des motivations réelles (économiques et strictement américaines) du veto de Washington contre les réparations, Bruce Kuklick [22], dont elle se réclame – , que sur la question allemande, l’URSS fut depuis le 8 mai 1945 en situation perdante. Son influence fut sur le sort de l’Allemagne, et en particulier du cœur industriel de son économie de guerre, la Ruhr, annulée par la mise à bas de ses armes. Depuis ce jour, les États-Unis furent placés en posture de vainqueur à tous coups [23]. La récente synthèse sur Truman d’Arnold Offner [24], faisant suite à une foule d’autres, décrit un rouleau compresseur américain : dès la fin du conflit, les États-Unis pratiquèrent moins le containment (endiguement) de l’URSS, mot d'ordre des gouvernants démocrates devenu officiel à partir de 1946-1947, que le roll back (refoulement – autrement dit la reconquête de la sphère d'influence soviétique), qui servirait en 1952 de programme électoral officiel à l’équipe présidentielle républicaine d’Eisenhower et John Foster Dulles. J’arrête la liste mais on délaisse ici, sur les réparations et sur le reste, l’approche psychologisante qui obère en partie l’analyse finale de Roberts.

Sur les périls mortels que fit précocement courir à la survie de l’URSS la vieille association – héritée de 1918 – entre le vainqueur économique américain de la guerre et le vaincu allemand du front de l'Est (en 1918, de l’Ouest), la description de l’avenir par Armand Bérard, en février 1952, sonne comme une prédiction de Cassandre. Le diplomate français révèle ainsi ce que les décideurs de « Occident » pensaient réellement, en pleine Guerre froide, du rapport de forces au sein de ce trio. Le propos, sincère (et inquiet, non des intentions soviétiques, mais des effets de la puissance germano-américaine), s’inscrit en faux contre les contes à dormir debout que ces décideurs bien informés diffusaient, France incluse, avec un entrain débridé depuis le discours au Congrès de Truman et la conférence de Moscou (mars-avril 1947) à leur « opinion publique » [25].

« La contre-offensive antisoviétique que commencent à déclencher les Américains[…]éveille chez les Allemands l'espoir que la défaite de 1945 n'a été qu'un épisode dans un plus long conflit, qu’aucun traité ne le sanctionnera et que le règlement européen prendra pour base non pas la situation de 1945, mais celle qui résultera de cette contre-offensive. Dès maintenant leurs diplomates[…]et leurs experts militaires manœuvrent pour qu'au moment de ce règlement l'Allemagne se trouve dans la position la plus favorable et tire le maximum d'avantages d'une paix où, pour la première fois, depuis 40 ans, elle prendra place aux côtés des vainqueurs. Ils pensent que des mérites qu'elle se sera acquis dépendra, dans une large mesure, la solution de la question autrichienne et celle des problèmes territoriaux en Europe Centrale et Orientale. Avec l'absence de mesure qui souvent la caractérise, l'Allemagne se précipitera avec ardeur dans la voie indiquée par l'Amérique, si elle acquiert la conviction que la plus grande force est de ce coté et se montrera même plus américaine que les États-Unis ».

La réorganisation territoriale commencerait par la « revendication allemande », désormais tapageuse, du « rétablissement de l'Allemagne dans ses frontières de 1937.[…]Adoptant les thèses américaines, les collaborateurs du Chancelier [Adenauer] considèrent en général que le jour où l'Amérique sera en mesure de mettre en ligne une force supérieure, l'URSS se prêtera à un règlement dans lequel elle abandonnera les territoires d'Europe Centrale et Orientale qu'elle domine actuellement. » [26] Cet avertissement, prophétique à la lumière des bouleversements du statu quo de 1945 intervenus au tournant des années 1980, atteste, comme le reste de la correspondance diplomatique occidentale, que les craintes de Staline sur les conséquences à moyen terme de la puissance conjuguée des États-Unis et du Reich déployée contre la « forteresse assiégée » soviétique relevaient de l’appréciation réaliste, non de la fantasmagorie.

Roberts n’en décrit pas moins un Staline très « dédiabolisé », presque trop aimable avec ceux qui bafouèrent quotidiennement l’URSS victorieuse mais impuissante et violèrent les accords conclus avec elle en 1944-45, encore en temps de guerre. Il lui prête un optimisme quasi naïf, dans les premiers mois de l’après-guerre, sur la capacité du « camp démocratique » à arracher à l’impérialisme quelques avancées notables, tant dans la sphère d'influence soviétique que dans l’américaine. L’interprétation est peut-être erronée (tout le reste de l’ouvrage tend à exclure la naïveté de Staline), mais elle a le mérite de contraster avec la dénonciation des noirs desseins dont nous abreuve en France la fureur fureto-courtoisienne qui n’épargne désormais aucune génération : arme de choix, les manuels scolaires y sont depuis une bonne vingtaine d’années périodiquement remaniés dans un sens de plus en plus violemment antisoviétique [27]. Roberts décrit un Staline respectant scrupuleusement les compromis de 1944 sur la définition des sphères d'influence tandis que, à son grand dam, les enrichis de la guerre ne cessaient de lui disputer la « zone de sécurité » enfin acquise au prix de tant de souffrances et de sacrifices soviétiques.

Une audace indigna particulièrement le leader soviétique dans le deux poids, deux mesures « occidental », le traitement des cas respectifs de la Grèce et de la Pologne : Staline invoqua – aussi régulièrement que vainement – le contraste entre le désintéressement soviétique, qu’il avait promis à Moscou à Churchill en octobre 1944, dans le dossier grec (la Grèce étant incluse en « zone britannique »), et la contestation permanente par les Anglo-Américains du droit que les Soviétiques estimaient avoir entre juin 1941 et mai 1945 gagné, pour un certain temps, à ne plus vivre avec à leur frontière occidentale des dirigeants polonais assez hostiles pour ouvrir avec zèle la route de la Russie à tout envahisseur, y compris au prix de la liquidation territoriale de leur propre pays. Le lecteur trouvera dans les réalités d’aujourd'hui de l’Europe orientale utile réflexion sur l’espoir, longuement décrit, de Staline (et son échec consacré par les dernières décennies) de réaliser une solide union des peuples slaves contre un Reich que, bien avant la fin de la guerre, il savait promis à une reconstitution-éclair par la politique des États-Unis. En lisant les paragraphes consacrés à l’épouvantable sort du peuple grec qui, après avoir si vaillamment résisté à l’occupant allemand, fut livré à la répression féroce des Anglais puis des Américains – successivement affairés à remettre en selle les complices grecs des occupants allemands – , on est tenté de regretter que le respect soviétique du compromis ait été si rigoureux. Mais le reste des chapitres sur l’ère de Guerre froide montre que l’URSS n’avait guère le choix, le rapport de forces général établi en mai 1945 excluant d'emblée que l’Armée rouge pût porter secours aux Grecs assaillis.

Sur la scission de 1949 avec Tito, Roberts insiste sur la condamnation de l’hérétique yougoslave indocile – par opposition au fidèle entre tous, le Bulgare Dimitrov – devant le veto de Staline contre une fédération balkanique que ce dernier jugeait de nature à intensifier les « efforts [occidentaux] de consolidation d’un bloc antisoviétique ». Les archives occidentales apportent là encore un autre éclairage, non idéologique, établissant la responsabilité du leader yougoslave dans la rupture et ses motivations financières : la quête éperdue de crédits américains par Tito eut pour contrepartie une tutelle précoce (bien avant « la chute du Mur ») exercée sur la ligne intérieure et extérieure de son pays par les États-Unis et de l’Allemagne occidentale. Ces deux puissances tutélaires furent quotidiennement secondées par le Vatican, dont la haine antiserbe n’avait jamais faibli depuis la naissance de la Serbie et qui ne cessa pas un jour de servir contre elle avant, pendant (et après) l’ère de l’unité territoriale yougoslave les intérêts de ses ennemis (empire austro-hongrois, puis Reich, puis association entre États-Unis et héritier ouest-allemand du Reich, association qui maintint cependant le second dans le statut de favori).

Ce fut Tito qui neutralisa son propre combat, indéniable, contre le Vatican, en laissant de fait à la « clique Spellman-Stepinac » la liberté, pour cause de prêts en dollars, d’agir contre la Yougoslavie dans ses frontières et au-dehors au service de l’alliance germano-américano-oustachie. « Il y a, dans la question catholique yougoslave, assez de force explosive pour désagréger un jour l'empire slave que Tito a recueilli de la succession des Karageorges », et le PC yougoslave « sent parfaitement ce danger », avait en juin 1947 rapporté G. Heuman, consul de France à Ljubljana [28]. La rupture officielle pour « indépendance » à l'égard de Staline entretint la réputation d’un Tito souverain en masquant la dépendance financière envers les États-Unis dans laquelle ce dernier avait engagé la Yougoslavie. Staline tenta certes avec autorité ou autoritarisme de combattre cette orientation. Mais, outre qu’on puisse douter que la douceur ait été en mesure de lutter contre l’attirance de Tito pour la carotte dollar, Staline, si cassant qu’il se montrât, ne fut pas l’initiateur réel de cette première rupture – économique et de politique extérieure – précocement intervenue dans la sphère d'influence soviétique. C’est à Tito que revint la responsabilité de gérer l’antagonisme entre la dépendance « atlantique » et le maintien des frontières yougoslaves – là où ses prédécesseurs monarchiques avaient dû gérer l’antagonisme entre un Reich rendu à la puissance et la survie de l’État yougoslave. Quoiqu'il en soit, l’explication « idéologique » – Staline aurait visé une tutelle soviétique absolue sur la sphère d'influence soviétique – pèche autant que celle, fort courante, qui consiste, à propos de la guerre d'Espagne, à attribuer l’échec des Républicains à leurs querelles internes [29]. Roberts se rapproche d'ailleurs de la réalité des enjeux en liant le conflit soviéto-yougoslave à l’appréciation par Staline « de la situation internationale toujours plus dangereuse et complexe créée par la Guerre froide ».

Sur l’histoire intérieure de l’URSS après-guerre Roberts oscille entre éloignement net de l’image dominante et rapprochement – la hargne en moins, ce qui n'est pas rien. Il a tendance à imputer les rigueurs politiques de l’après-guerre et « la campagne contre l’Occident » à des tendances « ultra-patriotiques et nationalistes » nées de l’excessif orgueil (hubris) de Staline quant à « la place que la victoire aurait dû accorder à l’URSS dans le monde d’après-guerre. » Mais il ne renonce pas à liquider, comme pour la période antérieure, quelques préceptes de « la guerre de Staline contre son peuple » – cheval de bataille de Nicolas Werth – dans son analyse et son chiffrage de la répression contre les civils et les prisonniers de guerre soviétiques conduite après examen du cas de tous les ressortissants soviétiques ayant été en contact, de quelque type que ce soit, avec l’ennemi allemand.

Le lecteur francophone comparera avec profit la présentation du dossier par Roberts à celle de Nicolas Werth. Ce dernier a consacré dans les nombreux manuels d’histoire contemporaine des concours de recrutement des professeurs d’histoire français (entre 2003 et 2005) auxquels il a participé beaucoup plus de place et d’indignation à l’examen biaisé du sort réservé par l’URSS à ses civils et à ses prisonniers de guerre revenus des camps allemands – traitement qualifié de « “sale guerre” d’une extraordinaire violence » – qu’à la liquidation par la Wehrmacht d’un pourcentage situé entre les 2/3 et les 3/4 des prisonniers de guerre soviétiques tombés (entre 1941 et 1943 surtout) en mains allemandes : aux deux questions le soviétologue français a consacré respectivement plus de trois pages et deux lignes.

La répression qui frappa les Soviétiques revenus dans leur pays après mai 1945 résulta, expose à l’inverse Roberts, d’enquêtes limitées à un double souci, qu’il est permis de juger légitime au terme d’une guerre si coûteuse, plus légitime encore vu les intentions américaines : débusquer « les traîtres et les espions » et s’assurer que les prisonniers de guerre ne s’étaient pas rendus trop facilement aux Allemands, les critères demeurant beaucoup plus sévères pour les officiers supérieurs que pour les soldats. Le chiffrage cité exclut à lui seul la thèse des atrocités soviétiques infligées à des innocents pour fautes imaginaires qui n’auraient, selon Nicolas Werth, germé que dans le cerveau malade des chefs des « “détachements d’extermination” du NKVD » engagés par Staline dans une persécution aveugle de l’Ukraine occidentale (la Galicie orientale anciennement polonaise) ou des Pays Baltes martyrs où « la guerre n’a pas pris fin le 9 mai 1945 » [30]. Relevons d'ailleurs que c’est dans le même chiffrage que celui repris par Roberts que Werth a puisé l’interprétation conforme à son postulat de « la guerre de Staline contre son peuple » : sur 4 millions de personnes (2,66 de civils, un peu plus d’1,5 million d’anciens soldats survivants des massacres allemands), moins de 273 000 furent transférés au NKVD « pour crime ou délit ». Ces sanctions, graduées donc selon les fautes, ne châtiaient pas des griefs forgés pour les besoins de la cause par les bolcheviques, mais des actes bien établis, commis pendant, voire après l’occupation allemande : 1° la collaboration avec l’occupant : « un million de citoyens soviétiques avaient servi les forces armées de l’Axe pendant la guerre, dont la moitié en fonction militaire, le reste comme auxiliaires civils »; 2° la participation, dès la libération des territoires concernés par l’Armée rouge, à l’inexpiable guérilla menée par les éléments antisoviétiques dans les marches occidentales, payée de plusieurs nouvelles dizaines de milliers de morts soviétiques (question évoquée plus loin).

Sur ce point aussi, le travail de Roberts tranche sur la complaisance inouïe de l’historiographie française à l'égard de la collaboration polono-ukrainienne et balte aux pires atrocités, notamment antisémites, de la guerre d’extermination menée par l’Allemagne contre l’URSS (Slaves et juifs mêlés). Par antisoviétisme, la soviétologie française en est arrivée à nier la contribution active d’une fraction des ressortissants soviétiques à « la destruction des juifs d’Europe ». Elle a désormais définitivement opté pour l’équation : Balte ou Ukrainien criminel de guerre – catégorie jugée précieuse par les États-Unis en Guerre froide contre l’URSS et systématiquement recyclée à divers usages [31] – égale héros victime de l’abominable Staline. Se prêtant à une manipulation scientifique, elle assume en outre, surtout à l’heure où le fascisme relève la tête et exalte en Europe orientale les bourreaux vernaculaires de 1941-1945, une lourde responsabilité politique et civique.

Moins solidement documentés sont les trois dossiers de « l’affaire de Leningrad », du « comité juif antifasciste » et du « complot des médecins ». Roberts fournit des éléments documentés contestant le grief d’antisémitisme stalinien universel sous nos climats et, chiffres à l'appui, il réduit considérablement, par rapport à nos usages, l’ampleur de la répression politique conduite sur fond de Guerre froide exacerbée. Mais il n’examine pas sur la base des archives originales l’éventuelle pertinence des accusations portées contre les accusés divers, « sionistes » ou pas, tentés après-guerre par un appui politique sur et par les États-Unis. Or, les archives occidentales (je puis en témoigner personnellement) et soviétiques et les travaux qui en sont issus mettent sérieusement en cause la thèse selon laquelle la répression conduite à partir de 1948 aurait été le fruit essentiel ou exclusif soit de la « croyance[de Staline]dans les conspirations criminelles » soit de sa « paranoïa politique ». Roberts a d'ailleurs tenu compte de ces apports contradictoires avec la thèse des bases « idéologiques » de la répression en livrant le bilan chiffré de la guérilla, soutenue par l’étranger, dans les marches occidentales de l’URSS : « 35 000 cadres militaires et du parti en Galicie orientale tués entre 1945 et 1951; 100 000 ressortissants des Pays Baltes affairés à « empêcher la restauration du pouvoir communiste » – estimation empruntée à des études anglo-saxonnes et à des archives soviétiques récemment publiées (entre 2001 et 2006) [32].

Il faudra dans l'avenir étudier sérieusement dans quelle mesure le masque de la protection des juifs soviétiques a, en URSS même et hors d’URSS, offert aux États-Unis un levier considérable et permanent contre l’État soviétique. Et comment ce tapage de plusieurs décennies, sous Staline et au-delà, a fait oublier aux populations efficacement mobilisées, ici et là, contre les féroces dirigeants de l’URSS que 1° ces juifs n’étaient pas si différents, somme toute, de ceux contre lesquels Washington avait durci ses lois des quotas anti-immigration dans les années trente des persécutions fascistes en Europe non soviétique; 2° Washington violait aussi ses lois de quotas d’après-guerre pour faire entrer librement en territoire américain, en tant qu’auxiliaires du « roll back », les criminels de guerre de l’Europe orientale qui avaient, entre 1939 (ou 1941) et 1945, massacré tant de juifs d’Europe [33].

On peut donc reprocher à l’étude des années de Guerre froide des carences qu’a presque toujours évitées jusqu'alors l’ouvrage et qui proviennent de la non-confrontation systématique de l’analyse soviétique et de la réalité de la politique américaine – démarche qui seule permet de se prononcer sur la question de l’éventuelle « paranoïa » de Staline ou de conclure à sa lucidité. D'autant plus que, dans la tactique américaine de guérilla contre l’URSS, la dénonciation, à propos d’accusations parfaitement fondées, de la paranoïa soviétique fut érigée en système.

La tradition en était née du temps des complots anglais, français, puis allemands contre l’URSS de l’entre-deux-guerres. De ces opérations répétées, passant par le financement de tout élément antisoviétique jugé intéressant, le record fut peut-être détenu dans l’entre-deux-guerres par le grand nazi britannique Sir Henry Deterding, champion toutes catégories de l’anticommunisme pétrolier : aucune agitation en terre caucasienne – « Tchétchénie », aujourd'hui si notoire, incluse – , où sa compagnie, la Royal Dutch Shell, avait à la fâcheuse ère soviétique perdu ses avoirs pétroliers, ne se produisit jusqu'à sa mort (le 4 février 1939 à Berlin, où il s’était installé en 1936) sans qu’il eût loué les services de ses animateurs; il accompagna aussi les Allemands dans tous leurs plans russes, Ukraine comprise, etc. L’impérialisme allemand à l’ère nazie avait constitué en matière de fieffé mensonge ou de religion du démenti formel de son terrorisme d’État quotidien une sorte de modèle achevé. La victime tchécoslovaque constitua à cet égard un cas de figure, au point que l’intoxication allemande antérieure à son dépeçage trouve encore écho chez certains historiens : ils croient par exemple que la mobilisation des 20-21 mai 1938 fut une « provocation inutile[de Prague]contre l’Allemagne » [34].

Les impérialismes concurrents, ceux des pays « démocratiques » n’eurent pas grand chose à envier au Reich de l’entre-deux-guerres en quête d’expansion. Washington fit merveille aussi dans la tactique consistant à ridiculiser un adversaire qu’il s’efforçait par tous les moyens d’affaiblir et d’écraser, à lui imputer les manœuvres et méfaits divers mis en œuvre contre lui et à gloser sur son effondrement assuré pour motifs purement internes : l’inépuisable littérature américaine sur les services secrets en fait foi [35]. Cette ligne privant l’assailli des soutiens que lui aurait peut-être valus la notoriété de pareilles pratiques et mettant les sceptiques et les rieurs du côté de l’agresseur a été si étudiée que l’ampleur de l’entreprise découragerait presque de citer des références. On en trouvera écho dans tous les travaux qui suivent, tels ceux d’Arnold Offner et de Christopher Simpson, déjà cités, de Walter L. Hixson [36], d’Eric Thomas Chester [37], de Thomas G. Paterson – qui a étudié les méthodes terroristes américaines contre les Soviets [38] avant de passer à leur application au cas cubain (en tous points semblable) [39] – et de mille autres. Certes, Roberts présente une bibliographie imposante, mais la référence à ce genre d’ouvrages, puisés aux sources occidentales, aurait convaincu son lecteur que les frayeurs obsidionales soviétiques avaient des fondements objectifs de béton. Ce qui eût entièrement changé la présentation de cette « guerre de Staline » dont ni lui-même ni l’URSS après sa mort ne sortirent victorieux.

L’idée de l’aggravation de la lutte internationale des classes (et de ses profonds effets internes) tant qu’existaient hors de l’URSS et de sa sphère d'influence des impérialismes puissants, nettement plus puissants que « le camp socialiste » des nations les plus éprouvées par la guerre récente (et pour la plupart, fort arriérées naguère), n’était pas une figure de rhétorique. Les analyses du Jdanov de 1947 sur « le camp impérialiste » n’étaient pas moins fondées que sa dénonciation, en juin 1939, d’un consensus de l’« Occident » –  démocratique » et fasciste – en vue de la liquidation des Soviets [40]. Staline et les siens avaient eu matière à alarme bien avant l’émergence publique du Pacte atlantique (avril 1949) qui visait, non seulement le contrôle définitif, économique et politique, de l’ensemble de la sphère d'influence américaine de 1945, via l’installation définitive de bases aéronavales dans les « stepping stone countries », mais aussi l’encerclement de l’URSS et de sa sphère d'influence. Washington avait en effet préparé ledit encerclement et le recours au « potentiel militaire que représent[ai]ent en Allemagne de nombreuses générations bien aguerries » contre les « armées russes » – formule de Bonnet en mars 1949 [41] – bien avant que réarmement allemand ne prît un caractère public ou officiel : ses origines américaines remontaient aux années de guerre mêmes et les étapes de sa réalisation, sous la houlette des États-Unis, au jour même de la capitulation sans condition [42]. L’assaut fut programmé bien avant la guerre de Corée, qui ne « commença[pas]par une invasion nord-coréenne de la Corée du Sud en juin 1950 » – formule reprise à la vulgate occidentale, que le grand journaliste-historien I.F. Stone avait démentie précocement [43]; mais qui, surtout, permit enfin à Washington de mettre en œuvre la résolution NSC-68 d’avril 1950 requérant un développement considérable des dépenses militaires, seul susceptible de résoudre la crise américaine de surproduction en cours depuis deux ans [44].

Le descriptif de ce qui ne fut qu’une réplique de l’URSS à l’immixtion américaine tous azimuts dans ses affaires intérieures et extérieures, nécessitait des précisions au moins bibliographiques sur les capacités réelles d’intervention de Washington dans la sphère d'influence soviétique et en URSS avant même la fin de la guerre – intervention directe ou via les auxiliaires, tel le Vatican, partenaire décisif et irremplaçable dans cette partie de l’Europe au moins autant que dans la sphère d'influence américaine. Des décennies de recherche m’ont convaincue qu’il n'y a pas eu plus de paranoïa soviétique après qu’avant mai 1945, mars 1946 (le discours de Churchill à Fulton) ou mars 1947 (celui de Truman au Congrès), et que l’URSS abattue par quatre ans de destructions est demeurée après la capitulation allemande une « forteresse assiégée ». C’est Washington qui menait désormais contre le premier pays ayant décidé l’abolition de la propriété privée des moyens de production et d’échange la coalition que Londres (et Paris) avai(en)t dirigée dans les années 1920, puis à son tour le Reich dans les années trente et celles de la guerre. Roberts le suggère d'ailleurs en lui-même en montrant que Staline passa d’un optimisme raisonné, entre la fin de la guerre et les mois qui la suivirent, à un pessimisme marqué sur les relations avec l’Occident dirigé désormais par les Américains : pourquoi donc son « hubris » aurait-il cédé entre 1944 et l’été 1945 de Potsdam?

Il n'en reste pas moins que, sur le Staline (et l’URSS) des années 1939-1953, je n’ai pas souvenir d’avoir lu de travail universitaire aussi honnête, sérieux et indifférent au qu’en dira-t-on (c'est à dire à l’historiographie occidentale dominante) depuis que j’ai fait de l’histoire des relations internationales mon métier – et particulièrement depuis la généralisation à l’ensemble de l’Europe, au cours des années 1980, de la chape de plomb réactionnaire. De même que je n’ai sur la décennie antérieure rien lu de plus honnête et sérieux que les travaux de Michael Carley qui ont débouché sur l’ouvrage 1939, auquel j’ai proclamé toute ma dette dans Le choix de la défaite. Bref, Roberts s’est livré à un bel exercice de courage intellectuel en résistant à la marée antisoviétique qui a recouvert le champ de la « soviétologie » internationale (et submergé la française). Il nous porte à mille lieues des imprécations non documentées de l’historiographie qui règne chez nous depuis le milieu des années 1990. Il aura notablement contribué à donner satisfaction posthume à la revendication d’histoire honnête d’Alexander Werth qui – la différence de son fils Nicolas, porté toujours plus loin au fil des décennies vers la diabolisation de Staline et vers l’indulgence à l'égard de tout label antisoviétique – aima l’URSS de la « Grande Guerre patriotique » et estima grandement son leader « aux nerfs d’acier » (formule empruntée au maréchal Joukov). À lire les 468 pages consacrées au chef politique et militaire qui avait montré depuis son accession au pouvoir suprême un dévouement total au système socialiste et à la « patrie soviétique », on a la conviction que le peuple soviétique, en le pleurant en mars 1953, démontra non son hébétude, mais son intelligence politique, et lui manifesta une gratitude légitime.

Un éditeur français s’honorerait en décidant de faire traduire et de publier le livre de Roberts. Peut-être d'ailleurs le tapage sur le loup-garou commence-t-il à être jugé pesant par au moins une fraction de la population française soucieuse d’information, lassitude susceptible de rendre l’opération rentable.


[1] The unholy alliance : Stalin’s pact with Hitler, Londres, Tauris, 1989; The Soviet Union and the origins of the Second World War. Russo-German relations and the road to war, 1933-1941, New York, Saint Martin’s Press, 1995.

[2] Stéphane Courtois, Nicolas Werth et al., Le Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997.

[3] Exemples significatifs entre tous: 1° le dossier consacré en mars 2003 par Le Monde au cinquantenaire de la mort de Staline ; 2° l’émission de la chaîne 6 du groupe allemand Bertelsmann  sur « Staline, le tyran rouge » qui a reçu la caution du Ministère de l'éducation nationale et de l’association des professeurs d’histoire et géographie, et a eu pour conseiller historique Nicolas Werth, diffusée le 13 mars 2007.

[4] Jonathan Haslam, The Soviet Union and the struggle for collective security in Europe, 1933-1939, Londres, Macmillan Press Ltd, 1984, p. 138-139 (« The year of the Terror, 1937 », p. 129-157).

[5] Critique d’Haslam et présentation du dossier Toukhatchevski, Annie Lacroix-Riz, Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2eéd., 2007, p. 393-399.

[6] Arno Mayer, Les Furies, 1789, 1917, Violence vengeance terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe, Paris, Fayard, 2002

[7] « Classification[qui…]a surtout représenté un instrument par lequel la radicalisation a pu s’opérer, au détriment de groupes disqualifiés dans le jeu des luttes politiques, ceci hors de toute réalité politique », Jean-Clément Martin, titulaire de la chaire de Paris I (naguère fief marxiste), « Les mots de la violence : les guerres révolutionnaires », in Stéphane Audoin-Rouzeau et al., dir., La violence de guerre 1914-1945, Bruxelles, Complexe, 2002, p. 28-42, citation p. 29, et Contre-révolution, Révolution et Nation, France, 1789-1799, Paris, Seuil, 1998.

[8] Sur la recherche d’alliance depuis les débuts de la décennie, et même la décennie précédente, voir aussi les ouvrages cités n. suiv.

[9] Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, p. 236-241 (traduction, 1939, l’alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Les presses de l’université de Montréal, 2001) ; sur le cas français, Le Choix, chapitre 11.

[10] Alexander Werth, La Russie en guerre, Paris, Stock, 1964, p. 19-20.

[11] On aura une idée de l’atmosphère irrespirable que font régner les maîtres absolus du champ historiographique français en lisant mon article « Complément à la bibliographie de capes-agrégation 2003-2005 parue dans Historiens et Géographes n°383 », La Pensée, n° 336, octobre-décembre 2003, p. 137-157 (Historiens et Géographes est la revue de l’APHG (association des professeurs d'histoire et géographie) mentionnée à la n. 3).

[12] Jean-Jacques Becker, « Retour sur la comparaison et réflexion sur les héritages », in Stéphane Audoin-Rouzeau et al., dir., La violence de guerre 1914-1945, Complexe, Bruxelles, 2002, p. 333.

[13] David M. Glantz et Jonathan M. House, When Titans Clashed: How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, 1995.

[14] « An honest book by a bourgeois historian », Socialist Voice (mensuel du parti communiste d'Irlande), avril 2007, traduction par moi-même.

[15] Sur la virulence russophobe et tchécophobe et l’obséquiosité germanophile des dirigeants polonais de l’entre-deux-guerres, Le Choix, passim (index, Pilsudski, Beck, Radziwill) ; sur leur irresponsabilité, et sur les fureurs vaticanes, Le Vatican, passim, dont chap. 10-11.

[16] Simon Sebag Montefiore, Stalin, The Court of the Red Tsar, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 2003, promptement traduit en Staline, La cour du Tsar rouge, Paris, Éditions des Syrtes, 2005.

[17] Voir par exemple, pour les années trente, la thèse, erronée, de la peur de la guerre manipulée par Staline, de Sabine Dullin, Des hommes d’influences. Les ambassadeurs de Staline en Europe 1930-1939, Paris, Payot, 2001.

[18] Preparation for the next war, American Plans for postwar defense, 1941-1945, New Haven, Yale University Press, 1977; The rise of American Air Power: the creation of Armageddon, New Haven, Yale University Press, 1987; In the shadow of war : the US since the 1930’s, New Haven, Yale University Press, 1995.

[19] Problématique au cœur de la synthèse de Jacques Pauwels, Le Mythe de la bonne guerre : les USA et la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, Éditions Aden, 2005 (et de sa bibliographie).

[20] On trouvera en français dans le CV de mes travaux nombre de publications dont les intitulés sont consacrés (explicitement) à ces questions, www.historiographie.info et comportant une bibliographie américaine abondante (complétée dans les ouvrages américains récents, tel celui d’Offner, déjà cité).

[21] Entre autres, Joyce et Gabriel Kolko, The Limits of Power. The World and the United States Foreign Policy 1945-1954, New York, Harper and Row, 1972).

[22] American Policy and the Division of Germany. The clash with Russia over Reparations, Cornell University Press, Ithaca, 1972.

[23] Drawing the Line. The American decision to divide Germany, 1944-1949, Cambridge University Press, 1996.

[24] Another Such Victory: President Truman and the Cold War, 1945-1953, Stanford, CA, Stanford University Press, 2002, Relevons pour mémoire, vu les circonstances présentes, qu’on y trouve une analyse détaillée de la provocation permanente contre les Soviets que constitua la politique iranienne – strictement pétrolière – de Washington après la guerre et surtout à partir du début de 1946. Offner nous rappelle que les États-Unis n’ont pas découvert l’Iran quand les Anglais les ont suppliés de les aider à vaincre Mossadegh et quand ils ont combattu ce dernier avec leur (richissime) laquais, le Shah Reza Pahlavi : ils n’ont en 1953 que remporté la victoire définitive qu’ils avaient solidement amorcée en 1946 en compagnie d’un des prédécesseurs de Mossadegh et avec l’aide du même Shah.

[25] Sur cette phase de l’intoxication efficace jusqu'à la mort de l’URSS, Annie Lacroix-Riz, « 1947-1948. Du Kominform au “coup de Prague”, l'Occident eut-il peur des Soviets et du communisme? », n° 324, août-septembre 1989, Historiens et Géographes, p. 219-243.

[26] Tél. Bérard n° 1450-1467, réservé, Bonn, 19 février 1952, Europe 1949-1955, vol. 22, CED, janvier-avril 1952, MAE ; la citation complète montre les angoisses que ces perspectives éveillaient chez ce haut fonctionnaire spécialiste de l’Allemagne, cf. Annie Lacroix-Riz, « La France face à la puissance militaire ouest-allemande à l'époque du Plan Pleven (1950-1954) », Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, n° 45, 1991, p. 95-143.

[27] Analyse des débuts du phénomène par l’historienne américaine Diana Pinto, après lecture des manuels français d’histoire du secondaire de la cuvée 1983, « L'Amérique dans les livres d'histoire et de géographie des classes terminales françaises », Historiens et Géographes, n° 303, mars 1985, p. 611-620 ; sur la suite, Annie Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine sous influence, Pantin, Le temps des cerises, 2004.

[28] Dépêche 75, Ljubljana, 25 juin 1947, Europe Yougoslavie 1944-1960, vol. 35, Questions religieuses, relations avec Saint-Siège octobre 1946- juin 1947, archives du ministère des Affaires étrangères (MAE), et sur la question serbe depuis l’avant 1914, mon ouvrage Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, rééd., 2007

[29] Le lecteur curieux sera fixé en lisant les archives allemandes publiées, Documents on German Foreign Policy, Series D (1937-1945), vol. III, Germany and the Spanish Civil War, 1936-1939, USGO, Washington, 1950 (et Le choix, chapitre 7).

[30] Nicolas Werth, « La société russe en guerre », in Omer Bartov et al., Les sociétés en guerre 1911-1946, Paris, Armand Colin, p. 144-148 ; citations, p. 144-145 (je renonce à la liste de ses autres contributions, identiques, à la préparation de ce concours).

[31] Tom Bower, Blind eye to murder. Britain, America and the purging of Nazi Germany, a pledge betrayed, London, André Deutsch, 1981 ; Christopher Simpson, Blowback. America’s recruitment of Nazis and its effects on the Cold War, New York, Weidenfeld & Nicolson, 1988. Voir l’obligeante et précoce (1944) contribution suédoise au recyclage américain des « réfugiés baltes en Suède », Annie Lacroix-Riz, L'économie suédoise entre l'Est et l'Ouest 1944-1949: neutralité et embargo, de la guerre au Pacte Atlantique, L'Harmattan, 1991, p. 45 et 49.

[32] Sur la complicité du Vatican à cette guerre soutenue par Washington de l’après-guerre allemande, Le Vatican, chapitres 10 et 11.

[33] Juste pour éclairer ces allusions : David Wyman, L’abandon des juifs. Les Américains et la Solution finale, Paris, Flammarion, 1987 (édition américaine, 1984), Peter Novick, L’holocauste dans la vie américaine, Gallimard, Paris, 2001(édition américaine, 1999), et Christopher Simpson, Blowback, déjà cité.

[34] Le choix de la défaite, index, Deterding, et sur l’épisode tchécoslovaque, p. 428 et n. 36, p. 617 (et passim).

[35] Voir par exemple Burton Hersh, The old boys : The American Elite and the origins of the CIA, New York, Scribners, 1992

[36] George F. Kennan: Cold War iconoclast, New York, Columbia University Press, 1989, et Parting the Curtain: Propaganda, Culture and the Cold War, 1945-1961, New York, St. Martin's Press, l997.

[37] Covert network, Progressives, the International Rescue Committee and the CIA, Armonk, New York, M. E. Sharpe, 1995

[38] Soviet-American Confrontation, Postwar Reconstruction and the Origins of the Cold War, The John Hopkins University Press, Baltimore, 1973; On every front: the making of the Cold War, New York, 1979; Meeting the communist threat, Truman to Reagan, New York, Oxford University Press, 1988.

[39] « Fixation with Cuba: the Bay of Pigs, Missile Crises and covert war against Fidel Castro », in Paterson, dir., Kennedy’s quest for victory, American Foreign Policy, 1961-1963, Oxford University Press, 1989, Oxford University Press, 1989

[40] Sur sa dénonciation des intentions malignes de Paris et Londres mitonnant un accord avec le Reich aux dépens de l’URSS qu’ils traitaient, tout en faisant mine de rechercher un accord avec elle, en « valet de ferme qui porterait tout le poids des engagements sur ses épaules », Lacroix-Riz, Le Choix, Paris, Armand Colin, 2eédition, 2007, p. 491

[41] Tél. Bonnet n° 1212, Washington, 19 mars 1949, MAE, Z Europe Généralités 1944-1960, vol. 26, Pacte Atlantique, 10-31 mars 1949, archives du MAE.

[42] Ajouter aux travaux de Michael Sherry, déjà cités, Preparation for the next war; The rise of American Air Power; In the shadow of war, Albert Resis, « Spheres of Influence in wartime Diplomacy », Journal of Modern History, vol. 53, septembre 1981, p. 417-439, et Annie Lacroix-Riz, « Sécurité française et menace militaire allemande avant la conclusion des alliances occidentales: les déchirements du choix entre Moscou et Washington (1945-1947) », relations internationales, n° 51, automne 1987, p. 289-312; «Vers le Plan Schuman: les jalons décisifs de l'acceptation française du réarmement allemand (1947-1950)», guerres mondiales et conflits contemporains, 1989 (« I. De la reconstruction prioritaire au réarmement», n° 155, juillet 1989, p. 25-41); « II. Paris et le projet américain de réarmement de l'État allemand », n° 156, octobre 1989, p. 73-87 ; « La France face à la menace militaire allemande au début de l'ère atlantique: une alliance militaire redoutée, fondée sur le réarmement allemand (1947-1950) », Francia, vol. 16, cahier n° 3, mai 1990, p. 49-71.

[43] Citation de Roberts, p. 364: sur les réalités de la guerre de Corée, Stone I.F., The hidden history of the Corean War, New York, Monthly Review Press, 1971 (1eédition 1952), et, sur la base des archives désormais, Jon Halliday et Bruce Cumings, Korea : The Unknown War, Pantheon Books, New York, 1988; Bruce Cumings, The Origins of the Korean War, vol. I: Liberation and the Emergence of Separate Regimes, 1945-1947, vol. 2, The Roaring of the Cataract, 1947-1950, Princeton University Press, 1981 et 1990 (et pour en avoir une idée, en français: Bruce Cumings, « Mémoires de feu en Corée du Nord », Monde diplomatique, décembre 2004, p. 22-23).

[44] Voir, outre les travaux « révisionnistes » déjà cités, Annie Lacroix-Riz,  « La France face à la puissance militaire ouest-allemande à l'époque du Plan Pleven (1950-1954) », n° 45, 1991, p. 95-143 ; « La perception militaire de l'URSS par l'Occident au début des années cinquante: peur de l'Armée rouge ou "ogre soviétique"? », n° 46, 1991, p. 19-61.

Révision de la Résistance française sous l’Occupation nazie

En France, les nationalismes de gauche et de droite montent chaque jour un peu plus. De partout, on entend que la France appartient exclusivement aux français, que les étrangers n’ont pas de place chez nous et qu’ils ne méritent pas d’être ici. Je sais bien que nous vivons une époque basée sur le mensonge et l’hypocrisie mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser et je tiens à rappeler à chacun de ces petits français xénophobes, si fiers de leurs origines, d’où ils viennent et qui ils sont exactement.

Je ne prétends pas réécrire l’histoire au risque de me faire traiter de négationniste, l’arme suprême inventée par l’armada juridique aux ordres de notre monde impérialiste pour faire taire la vérité, mais je veux simplement vous révéler les témoignages d’anciens résistants clandestins sous l’occupation allemande de 1939 à 1945 que j’ai eu la chance de rencontrer.

Je vais donc vous parler de ces héros anonymes, de ces hommes et femmes courageux ensevelis dans l’oubli et dont le nom n’est pas toujours inscrit sur vos monuments aux morts ou alors sous une forme francisée. N’oubliez pas qu’ils ont sacrifié leur vie pour la liberté de ce pays, que vous appelez aujourd’hui votre France, pendant que l’armée française et vos dirigeants se planquaient ou collaboraient. Ils ont combattu au nom d’un idéal qui fait encore rêver même si nos pouvoirs ne cessent de nous mentir tellement ils ont peur que les peuples se réveillent.

Ces héros, vous ne les connaissez pas parce que personne n’en parle et les livres d’histoire se taisent sur ce sujet comme vos ascendants se taisaient et se taisent encore aujourd’hui. Ce silence est ignoble, c’est à la fois une honte nationale et une haute trahison de l’État français qui perdure depuis trois générations.

Replongeons nous dans le contexte de l’époque pour essayer de comprendre ce que la France, pays qu’on nomme grand, cherche tant à cacher. En ces temps là, l’armée française se contentait d’exister et de profiter de tous ses privilèges. Planquée derrière ses galons et bien qu’ayant déclaré la guerre à l’Allemagne, elle attendait tranquillement que les nazis achèvent la Pologne (pendant 9 mois) avant de prendre la ligne Maginot par l’arrière. Puis ce fut l’armistice, l’armée française, lâche et infiltrée, capitule le 22 Juin 1940. Un régime fasciste et collaborateur sous la présidence du Maréchal Pétain à Vichy se met alors en place : la police et la gendarmerie françaises aident la Gestapo dans leurs missions macabres, les dénonciations anonymes se multiplient par millions, les communistes sont internés ou assassinés, les juifs sont déportés ou éliminés pendant que de braves chrétiens s’installent dans leur appartement, les tziganes sont exterminés ou parqués dans des mouroirs, la contrebande et le marché noir permettent à de nombreux français de s’enrichir, etc ... Finalement c’était la belle vie pour tous ces bénis oui oui qui préféraient se taire sur les horreurs qu’ils voyaient. D’autres sont même partis volontairement en Allemagne pour travailler dans des usines d’armement en échange d’une bonne rémunération.

Mais, me direz-vous, le Général De Gaulle veillait depuis Londres, il a même lancé un appel le 18 juin 1940 pour convaincre les officiers et soldats français à entrer en résistance ; oui sauf que cet appel a été très peu suivi par nos braves militaires. Ce n’est qu’en 1943, le 16 février exactement, que les premiers maquis sont créés au moment où le régime de Vichy impose le Service du Travail Obligatoire (STO) pour aller fabriquer des obus en Allemagne, qui serviront à bombarder les soviétiques (mais cette fois sans aucune rémunération). En quelques mois, des centaines de milliers de civils sont alors entrés en résistance non pas par honneur mais pour sauver leur peau. Voilà en gros à quoi ressemblait la France sous l’occupation allemande.

C’est sans doute ça qu’on veut à tout prix nous dissimuler et ça commence à puer très fort. Alors permettez-moi de revenir à nos héros anonymes, question de respirer un peu : communistes pour la plupart, ils étaient entrés en résistance dans la clandestinité dès le début de la guerre. Ils campaient dans les bois et ont combattu l’occupant nazi avec les moyens du bord à partir de juin 1940. Ce sont eux les vrais maquisards mais ont les traitait de terroristes et de bandits. Leur attachement à l’internationale communiste et leur volonté de sauver les peuples du capitalisme sauvage étaient leur force et rien n’aurait pu rompre leur engagement. Aux cotés des Français, dont certains venaient des colonies (Africains, Malgaches, Maghrébins), il y avait de nombreux étrangers (Russes, antifascistes italiens, antinazis allemands, républicains espagnols, immigrés polonais et arméniens, juifs et tziganes apatrides, etc.). Ils n’étaient pas nombreux, cent mille tout au plus, mais leur rayonnement contrastait avec cette France peureuse et terne, calfeutrée dans son petit confort, et ridiculisait la grande armée française moderne mais incapable. Pourtant ils faisaient peur, ils dérangeaient la petite bourgeoisie et leurs élus. Déjà en septembre 1939, des centres pénitentiaires avaient été créés pour interner les responsables du parti communiste les plus actifs afin de les neutraliser et de servir d’exemple car ils étaient considérés comme dangereux pour la Défense Nationale et la Sécurité Publique. On leur reprochait surtout leurs idées et on espérait ainsi les disqualifier auprès des autres militants. Mais leur conviction et leur courage ne furent pas ébranlés par ces intimidations, au contraire, ils se regroupaient et se renforçaient pour mieux s’organiser dans la clandestinité. Après juin 1940, l’administration vichyste cherchait à les capturer par tous les moyens pour les torturer et les exécuter. De nombreux résistants clandestins furent ainsi assassinés dans un climat de délation entretenu par la petite bourgeoisie française.

Avant de continuer, je souhaite faire une parenthèse sur le lien réel entre ces résistants et l’URSS car je sais que vous êtes nombreux à confondre l’idéal communiste et le soviétisme. Sachez que nos héros n’avaient retenu de l’internationale que la force et la fierté de combattre le fléau impérialiste (avide des richesses de la planète pour une petite minorité au détriment des peuples) qui dirige le monde. Ils refusaient de voir le vrai visage de leur idole soviétique, opportuniste et récupérateur de la révolution bolchevique. Ils ne s’intéressaient pas non plus au pacte germano-soviétique, signé par Hitler et Staline fin août 1939, ni à l’interprétation de cette tactique. C’étaient des hommes et des femmes honnêtes et sincères à l’esprit révolutionnaire.

Que sont devenus ces héros après 1945 ?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces vrais combattants qui n’avaient pas peur de s’exposer à la puissante Bundeswehr étaient avant tout des anti-militaristes. Ils n’avaient pas besoin de médailles pour honorer leur courage et leur détermination, ce genre de gadget est en fait réservé aux pantins de l’armée officielle, chauffeurs du capitaine ou planqués dans leurs casernes.

Anonymes inconnus par la population de la France libérée, ils étaient pourtant détestés. On leur reprochait d’être responsables des représailles que les boches infligeaient après être tombés dans leurs guets-apens mais on oubliait tout simplement que, sans eux, il est fort probable qu’on parlerait tous allemand aujourd’hui. Ce n’est ni la bataille de Stalingrad et encore moins la frime des GI débarquant en Normandie qui ont permis de résister à l’occupant nazi et aux milices françaises.

Mal aimés par le peuple, oubliés par les historiens, ils ont toujours été déconsidérés et humiliés par les médias mais le plus grand parjure, ils l’ont subi de la part de l’État français et ceci jusqu’à la fin de leur vie. Jamais cet État, qui les a d’abord torturés puis exploités, n’a eu l’honnêteté de reconnaître combien ils avaient servi la France et combien ils étaient respectables. Au contraire, nos héros libérateurs ont été victimes du plus abjecte harcèlement et des plus injustes réprimandes.

Non seulement on leur a volé leur jeunesse et leur santé mais on les a aussi privé de réussite sociale et professionnelle en les fliquant et en les fichant sans répits. On leur a même volé leur bonus de retraite pour années de guerre au prétexte qu’ils étaient clandestins. Évidemment, le fameux BCRA de Londres (devenu DGSE depuis), autrement dit les services secrets de la France Libre, qui était en charge d’inventorier les « combattants volontaires de la résistance » afin qu’ils puissent valider des points de retraite, avaient oublié d’homologuer ces mouvements clandestins de résistants des premières années de guerre. Il faut dire que le BCRA n’aimait pas forcément les communistes et en plus les clandestins n’était pas des amis proches du Général De Gaulle. De là à penser que les bonus de retraite pour années de résistance étaient réservés aux bourgeois qui ont pris le maquis en 1943 pour échapper au STO ... je vous laisse seuls juges.

Mais justement parlons un peu de l’État français et de sa fonction publique. Il faut savoir que pendant que nos héros clandestins luttaient contre le nazisme, de petits fonctionnaires bien planqués en profitaient pour occuper des postes élevés dans leur caste avec des diplômes et des compétences très inférieurs à ce qui aurait dû être exigé. Mais le plus insupportable est qu’après la guerre ces fonctionnaires promus restaient au sommet de leur hiérarchie tandis que les nouveaux recrutés se retrouvaient au bas de l’échelle, même s’ils étaient bien diplômés. Ainsi jusqu’à environ 1985, il était fréquent de rencontrer des chefs de service avec un simple certificat d’étude primaire diriger des bacheliers du même âge qu’eux. Mais le pire, et ça personne ne le reconnaîtra, est que si l’employé avait un passé de résistant communiste alors son nom était aussitôt écrit à l’encre rouge dans les fiches du personnel et ses promotions étaient systématiquement bloquées pour le restant de sa vie.

C’est étrange cette double peine : Inconnus pour les points retraites de résistance mais fichés par les services secrets pour le déroulement de carrière. On est en pleine hypocrisie et pour trouver les responsables de ce profond scandale on doit monter très haut.

Avant tout, posons-nous quelques questions :

Pourquoi tant de haine et de flicage pour de simples anonymes non homologués ?

Pourquoi la France, qui renie les années Vichystes, n’a pas cesser de discriminer les résistants communistes de l’internationale, c’est-à-dire les pires ennemis de Pétain ?

La réponse est assez évidente car difficile a dissimulée : la France qui gouverne a traîné dans ses rangs de nombreux collaborateurs du régime de Vichy ; leur liste est de notoriété publique. Cette gangrène a infesté les ministères, les parlements successifs, les préfectures, les mairies jusqu’à ce que ces traîtres disparaissent de mort naturelle. Je peux vous citer des exemples de bonus retraite refusés à des résistants clandestins sous la présidence de François Mitterrand. Décidément, un air nauséabond flotte dans ce pays, à gauche comme à droite, et je ne parle même pas des relents fétides des extrémistes du Front National qui sont parvenus au pouvoir dans quelques régions.

Cet épitaphe qui n’existe sur aucune dalle de cimetière, je l’ai écrit en hommage à ces héros qui vivaient d’espoir d’un monde meilleur et qui, au nom de cet idéal, ont contribué à notre liberté. La plupart sont morts aux combats mais ceux qui ont survécu n’ont jamais reçu la considération qu’ils méritaient, au contraire ils ont été réprimés toute leur vie par les descendants orduriers d’une France collaboratrice.

Jeunes et moins jeunes qui me lirez, j’ai simplement voulu que vous sachiez qui ils étaient.

URL de cet article 27162 

Balles affiche copieLe 14 juillet 1953, un massacre oublié : 6 algériens, 1 communiste exécutés par la police française en plein Paris

Article AC pour http://www.solidarite-internationale-pcf.fr/

L'histoire officielle a la mémoire sélective. Elle passe sous silence le 17 octobre 1961, comme elle oublie le 8 février 1962. Mais qui connaît le 14 juillet 1953 ? Qui sait qu'il s'agit d'un des plus grands crimes de la police française du XX ème siècle ? Qui sait qu'un massacre de 7 militants a été commis en plein Paris ?

Le film de Daniel Kupferstein « Les balles du 14 juillet 1953 », tout juste sorti, a un mérite indéniable : celui de sortir de l'ombre un massacre oublié, exhumé déjà par Danielle Tartakowsky, entre autres.

1952, 1953 : la police tue des Algériens à Paris et dans le reste de la France

14 juillet 1953, on est en pleine guerre d'Indochine. L'armée française ploie sous l'organisation et la détermination du Vietminh, les communistes indochinois menés par Ho-Chi-Minh. La police française intensifie la répression contre les militants pacifistes.Raymonde Dien et Henri Martin deviennent des symboles de la résistance en France au colonialisme, incarnée par le PCF.

En Afrique du nord, les tensions montent aussi, le mouvement indépendantiste se radicalise. En France, les nationalistes alors regroupés dans le MTLD de Messali Hadj multiplient les manifestations, réclament l'indépendance, sortent le drapeau algérien.

En mai 1952, après l'annonce de l'assignation à résidence de Messali Hadj, les manifestations de solidarité foisonnent dans les villes de province, la police les réprime dans le sang : 1 mort à Mézières, 1 autre au Havre et un dernier à Montbéliard.

Le MTLD se joint à certains défilés de la classe ouvrière, organisée par le PCF et la CGT, comme le 1 er mai 1953 avec ses mots d'ordre, portraits (de Messali Hadj), drapeaux algériens.

Le 28 mai 1952, le militant communiste algérien Hocine Belaid est tué par la police, lors des manifestations contre la venue du Général américain Ridgway, responsable de la guerre sale en Corée.

La police a donc déjà tué au moins quatre fois entre 1950 et le 14 juillet 1953. Ce jour-ci, la CGT et le PCF organise comme chaque année depuis 1935 – avec l'interruption de la guerre – un défilé populaire, anti-fasciste entre Bastille et Nation qui rassemble plusieurs dizaines de milliers de militants ouvriers français et plusieurs milliers d' algériens.

Il ressort des archives de police, des témoignages de survivants que la police avait l'intention ce 14 juillet de ne plus reculer face aux cortèges disciplinés et résolus du MTLD. Cette fois, ils emploieraient la manière forte.

Une provocation policière préméditée

De fait, au moment où la manifestation est en train de se disperser, à Nation, des coups de feu sont tirés, l'incompréhension domine la tribune, la panique saisit la foule. Les versions divergent, entre la police qui prétend la légitime défense, les manifestants l'agression délibérée de la police.

Ce sont les versions reprises dans la presse. L'Humanité communiste dénonce l' « odieuse provocation policière », pleure les victimes algériennes et communistes. L'Aurore, le Figaro pointent une « émeute communiste », une « agression algérienne » et justifient les méthodes policières. Le Populaire socialiste se désintéresse de l'affaire.

Aujourd'hui, les témoignages, les archives permettent d'arriver sur certains points d'accord :

1 – les manifestants étaient sans armes alors que les policiers ont tiré à balles réelles, à l'horizontale ;

2 – ce ne sont pas « 12 douilles » comme prétendus alors qui ont été tirés mais plusieurs centaines de balles ;

3 – l'événement déclencheur est la tentative d'un brigadier de confisquer le drapeau algérien des manifestants. Celui-ci bousculé aurait glissé dans le cortège. Sans vélléité agressive des manifestants, et sans sommation, les policiers ont alors ouvert un feu nourri vers les manifestants ;

4 – les témoignages des agents de police encore vivants, les documents d'archive semblent indiquer une vraie préméditation de la part de l'encadrement, une volonté d'en « découdre avec les Algériens » ;

Tous ces éléments infirment la thèse de la légitime défense, et confirment ce que l'Humanité dénonçait dès le 15 juillet : une « odieuse provocation » au bilan sanglant, 6 jeunes nationalistes sont morts, tout comme un militant de la CGT, également communiste. Il faut ajouter une cinquantaine de blessés selon la Police, mais le chiffre est sans doute sous-évaluée.

Leurs noms : Amar Tabjadi, 26 ans ; Abdallah Bacha, 25 ans ; Larbi Daoui, 27 ans ; Abdelkader Dranis, 31 ans ; Mohammed Isidore Illoul, 20 ans, ; Medjen Tahar ; et Maurice Lurot, 40 ans, mort après avoir tenté de secourir un Algérien tombé sous les balles de la police.

Ré-organisation de la police : vers des brigades de choc

On retrouve dans cette violence déchaînée, la violence sanguinaire de la troupe à la fin du XIX ème siècle contre la classe ouvrière. On se souvient de la répression du 1er mai 1891 à Fourmies et ses 9 morts. Il ne faut pas oublier non plus qu'en 1947-1948 la police comme l'armée avaient violemment réprimé les grèves organisées par la CGT et le PCF, jusqu'à envoyer les chars.

Les débats parlementaires après le massacre du 14 juillet 1953 ne manquent pas de sel. Le ministre de l'Intérieur radical-socialiste défend les victimes policières, contraintes à la légitime défense. Des députés de centre-droit demandent l'interdiction des manifestations, la déchéance de nationalité pour les Algériens de France.

De fait, ce massacre ne sera pas sans conséquence. Les défilés du 1 er mai comme ceux du 14 juillet seront interdits à Paris entre 1953 et 1968. Le défilé populaire du 14 juillet ne s'en remettra jamais.

La police est aussi fortement réorganisée. En 1951, les anciens policiers collaborateurs étaient ré-intégrés à la police « républicaine », alors que Maurice Papon est nommé secrétaire-général de la Préfecture de police.

Après 1953, des « brigades de choc » sont créées pour lutter contre les Algériens subversifs.

C'est la Brigade agressions et violences (BAV). Elle est présentée comme une force de défense contre les agressions nocturnes imputées aux Algériens. Elle est de facto une police d'exception pour les Nord-Africains, chargés de les surveiller, les contrôler, les ficher.

Elle ne s'arrête pas à la surveillance. Elle sera spécialiste des rafles dans les quartiers populaires, tandis que le préfet de police Papon tentera d'importer via cette brigade les méthodes de la « stratégie contre-insurrectionnelle » expérimentée en Algérie, non sans résistances internes.

De l'autre, ce sera tardivement la recréation des Brigades nord-africaines actives entre 1925 et 1945, et notamment les « forces de police auxiliaire » (FPA), composées d'Algériens, qui à partir de 1960 va employer toutes les méthodes pour lutter contre le FLN, dont la torture généralisée.

L'armement de la police régulière change aussi, pour devenir plus meurtrier. C'est en 1953 que l'on équipe la police du « bidule », une sorte de manche de pioche d'un mètre de long et de 5 cm de diamètres capables, dixit les services de police de « fracasser un crâne aussi facilement qu'un œuf à la coque ».

Les « assassins de la mémoire », les « criminels de l'histoire »,

ce sont d'abord l'Etat français, les socialistes !

Ce massacre du 14 juillet 1953 fut donc la répétition générale des deux grands carnages parisiens de la guerre d'Algérie.

Le 17 octobre 1961 où plus d'une centaine de nationalistes algériens sont massacrés par la police de Papon, jetés à la Seine. Et le « massacre de Charone », le 8 février 1962, quand 8 militants CGT et PCF trouvent la mort, écrasés contre la grille de métro, ou le crâne fracassé après une charge policière.

Comment ce massacre peut-il être oublié aujourd'hui ? Certes, certains regrettent que le FLN en Algérie, le PCF en France n'aient pas fait assez pour faire connaître ces faits, les intègrent à leur mémoire.

Mais ce procès occulte les vrais responsables, les « assassins de la mémoire », mais aussi les criminels de l'histoire.

Il faut pointer du doigt la police française, le gouvernement composé alors de la « Troisième force ». En 1953, les radicaux-socialistes, les démocrates-chrétiens (MRP), la droite du CNIP, ainsi que les sociaux-démocrates de l'UDSR dont François Miterrand.

Les socialistes de la SFIO – qui font alors partie de la « Troisième force » anti-communiste, colonialiste, atlantiste avec le MRP et les radicaux – sont les premiers « assassins de la mémoire », silencieux dès le 15 juillet 1953, au cœur de la répression des nationalistes algériens sous la main sanglante de Guy Mollet et François Mitterrand.

Le PCF, la CGT étaient alors engagés pleinement dans la lutte contre la guerre d'Indochine. Ils étaient aussi au cœur de l'énorme grève des agents de la fonction publique qui va paralyser le pays.

Cela ne les empêchera pas le PCF d'organiser un grand meeting-hommage au Cirque d'Hiver le 21 juillet qui sera un succès de masse, tandis qu'à la section PCF du 18 ème (celle de Maurice Lurot) une chapelle ardente était érigée pour un dernier hommage aux 7 victimes.

Les corps sont ensuite exposés à la Maison des métallos – le corps de métier de Maurice Lurot – avant que ce dernier soit enterré au Père-Lachaise et que le corps des six jeunes Algériens soient rapatriés en Algérie.

Que les communistes n'en aient pas fait assez pour rappeler cette mémoire tragique, peut-être. Mais une concurrence macabre des mémoires n'a pas lieu d'être. Surtout, ils occultent les vrais criminels, les vrais complices, en premier lieu la famille socialiste – au cœur de l'agenda colonial.

François Hollande a mis son mandat sous l'égide de Jules Ferry. L'apôtre de la « mission civilisatrice » française, le conquérant du Tonkin et de la Tunisie. Ferry « le tonkinois » n'est pas notre modèle, c'est en 2014 celui de notre président.

Nous avons été gouvernés pendant 14 ans par un président socialiste qui proclamait que la France s'étendait des « Flandres au Congo » que l' « Algérie, c'était la France ». Sous son passage au Ministère de l'intérieur, 45 nationalistes algériens sont guillotinés.

Au moment où nous commémorons le 53 ème anniversaire du 17 octobre 1961, où on veut nous enfermer dans une fratricide guerre des mémoires – quand on ne peut plus garantir l'oubli imposé –, souvenons-nous du 14 juillet 1953, dénonçons les responsables de ce crime odieux.

Entretien avec l’historienne Annie Lacroix-Riz

www.initiative-communiste.fr Site web du PRCF vous propose de lire l’entretien que notre camarade, l’historienne Annie Lacroix-Riz a accordé au journal bordelais Poils à Gratter (n°4)

Annie lacroix riz - livres

Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris VII, s’est fait connaître des internautes au moyen de ses conférences (sur Youtube, les films de l’an 2, son site, etc.). Elle y détaille notamment comment les milieux d’affaires français ont choisi de collaborer avec l’impérialisme allemand sans considération de nos intérêts nationaux. Spécialiste de l’histoire du capitalisme, elle est aussi membre du Pôle de Renaissance Communiste en France. « Poil à Gratter ! » a souhaité lui donner la parole :

Bonjour Annie, vous avez la double casquette d’universitaire et de militante. Est-il aisé de pouvoir dissocier ses idéaux d’une lecture à froid de l’histoire de notre pays pour un(e) historien(e) ?

On ne précise pas la qualité politique et idéologique de mes collègues, dont les choix s’étendent de la gauche non communiste à l’extrême droite.

Ayant établi son hégémonie dans le cadre de la liquidation (momentanée) du marxisme, l’historiographie dominante, aidée des médias, qui lui accordent volontiers la parole ou exaltent ses travaux, peut sans risquer la contradiction ‑ vu le non-accès des accusés aux tribunes multiples dont elle dispose ‑pratiquer à l’encontre des historiens « critiques » diverses méthodes de réduction au silence ou de dépréciation. Enterrer leurs recherches, ce qui est depuis les années 2000 la tactique la plus utilisée, ou affirmer que le marxisme des intéressés les rend inaptes à l’« objectivité ». Sans souci des contradictions, puisque les mêmes, le plus souvent, ont cédé à la grande mode du relativisme, c’est à dire contestent le concept de « vérité historique » et brocardent « la religion des archives » au motif que celles-ci ne nous apprendraient rien ou pas grand-chose. J’ai dit à maintes reprises ce que je pensais de ces pratiques, et y ai même consacré un petit ouvrage, auquel je renvoie vos lecteurs, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises,2012.

Je fais de l’histoire, d’une part, avec des sources originales, toujours contrôlables vu la précision des notes infra-paginales jointes à tous mes textes et, d’autre part, en toute indépendance à l’égard des objets que j’étudie (même quand j’éprouve pour ces derniers une vive sympathie). Qu’on juge du bilan sur ces pièces, sans procès d’intention.

Je reproche pour ma part à l’historiographie dominante de dissimuler à son public sa dépendance, financière, médiatique et de carrière à l’égard des puissants, publics ou privés

Je reproche pour ma part à l’historiographie dominante de dissimuler à son public sa dépendance, financière, médiatique et de carrière à l’égard des puissants, publics ou privés. Bref, la formule de « double casquette » n’a pour moi aucun sens. J’ai d’ailleurs observé, à la lecture de tel débat en ligne me concernant, que les plus déchaînés de mes détracteurs, interrogés par des lecteurs-défenseurs qui leur demandent, tant les griefs invoqués sont éloignés du contenu de mes textes, s’ils m’ont vraiment lue, finissent par avouer qu’ils n’ont jamais jugé nécessaire de le faire. La rumeur de mes méfaits leur suffit.

Comment votre intérêt pour l’histoire vous est apparu, et vos connaissances accumulées en ce domaine, vous donnent-elles l’impression d’avoir un regard plus aigu sur notre présent ?

J’ai aimé l’histoire très jeune, parce que mon enfance a été imbibée du souvenir des événements de la Deuxième Guerre mondiale. J’ai eu au surplus la chance d’avoir, dans le secondaire, en 4e, puis en 1e et en Terminale, deux professeurs qui m’ont profondément impressionnée, et orientée vers l’histoire.

La connaissance historique a la vertu de rendre imperméable à la propagande mensongère parce qu’elle en démonte tous les mécanismes. Elle a résisté en France tant qu’ont tenu bon les organisations de défense, syndicales et politiques, des salariés, qui faisaient grand cas de la formation historique de leurs membres ou de leurs sympathisants. Leur effondrement a rendu particulièrement efficace, pendant ces dernières décennies,l’entreprise de démolition systématique dont l’histoire scientifique a toujours fait l’objet. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que les élites, publiques et privées, transforment l’histoire en propagande mensongère, c’est qu’il n’y ait presque plus rien en face pour y faire barrage, et que l’historiographie dominante, qui a toujours activement participé à l’élaboration et à l’entretien de l’idéologie dominante mais en respectant certaines règles méthodologiques et déontologiques, rende désormais au grand patronat et à l’État les mêmes services directs que ces derniers ne pouvaient avant-guerre demander qu’aux facultés de Droit et de Sciences économiques.

Dans votre conférence « le choix de la défaite », vous évoquez régulièrement le mot « synarchie ». Pouvez-vous en expliquer la signification à nos lecteurs ?

Le « Mouvement synarchique d’empire » ou « synarchie »,issu d’une société secrète fondée dans les années 1880 par le polytechnicien Saint Yves d’Alveydre, fut (re)fondé en 1922 par une poignée de financiers français souvent issus des grands « corps » de la haute fonction publique (inspection des Finances,Conseil d’État, Polytechnique).

Ce regroupement secret avait pour but de se débarrasser de la république au profit d’une solution fasciste qui assurerait au Capital le plus concentré le contrôle exclusif de la politique intérieure et extérieure française. Les luttes ouvrières avaient donné à la population certains moyens de défense, parlement, jugé trop sensible aux « caprices » des électeurs, partis, syndicats ouvriers, etc. :c’était autant d’entraves à la prise de décisionsimmédiates sur toutes les questions, impératif aggravé en temps de crise, c’est-à-dire de (risque de) baisse des profits et de guerre redoublée contre le salaire.

Le choix de la défaiteLes douze « fondateurs de la synarchie », cléricaux liés à l’Action française, noyau du fascisme français, détestaient donc la république « judéo-maçonnique », si serviable à leur égard, presque autant que la révolution bolchevique, leur hantise suprême (on impute volontiers à l’« idéologie » ce qui relevait d’intérêts matériels : l’impérialisme français, qui exerçait depuis les années 1890 la mainmise sur l’économie moderne de la Russie,avait en novembre 1917 perdu très gros). Ayant participé directement, par la voie financière et politique, au succès d’une solution fasciste en Italie (1922) et en Allemagne (1933), ils planifièrent la même issue pour la France.

Une liste de 1945 des Renseignements généraux de la Sûreté nationale recense onze de ces douze « fondateurs », représentatifs du trio qui règne sur la France depuis les Premier et Second empires :la haute banque, regroupée au sein de la Banque de France (1802), et les Comités des houillères et des forges fondés sous Napoléon III. Ce noyau financier continua à diriger la synarchie, avec des effectifs un peu augmentés au fil de l’entre-deux-guerres. La liste des 46 « principaux affiliés » que le chef de la police française Henri Chavin, un des prédécesseurs de Bousquet, remit à Pétain en juin 1941 désignait les vrais dirigeants du pays ou leurs principaux lieutenants, désormais placés directement à la tête de l’État. Les décisionnaires du lot se bornaient aux possesseurs ou grands actionnaires des banques et grandes industries, quelle que fût l’importance des « idéologues » stipendiés pour tenir en laisse la population.

Mes collègues, Olivier Dard en tête, dont les éléments les plus célébrés de notre corporation ont fait le héraut de la destruction scientifique du « mythe de la synarchie », clament que Chavin est un fou et la synarchie une chimère. Sachez seulement qu’O. Dard, par ailleurs notoirement lié à l’Action française, ce que ce chœur académique omet de signaler, combat la présumée marotte de la « complotiste » Lacroix-Riz sans recourir à une source originale contemporaine des faits et événements décrits[1]; et que « le complot de la synarchie » contre la 3e République constitua le chef d’accusation majeur des ministres de Vichy quand furent mis au point, à Londres puis Alger, des projets gaullistes d’épuration. Les synarques, toujours en place, y compris dans l’entourage direct de de Gaulle, obtinrent cependant précocement la mise de l’enquête sous le boisseau et, dès le procès Pétain, l’abandon des poursuites pour ce crime d’« intelligence avec l’ennemi » puni de la peine de mort par les articles 75 et suivants du Code pénal[2].

Industriels et banquiers sous l'occupation - A Lacroix RizCe dossier judiciaire prolongeait celui de la Cagoule, bras armé de la synarchie, que la police et la justice avaient rempli et saboté allègrement de 1936 à 1939-1940, tandis que les influents comploteurs,assurés de la complicité active ou passive de la gauche de gouvernement et de la droite dite « républicaine »,marchaient vers le pouvoir que leur garantirait une défaite militaire face au Reich. De 1941 (avec « le scandale de la synarchie » surgi entre mai et l’été) à 1948, l’enquête sur la synarchie généra des milliers de documents, français et (sous l’Occupation) allemands. Ceux qui ont lu Le choix de la défaite, De Munich à Vichy et Industriels et banquiers français sous l’Occupation peuvent juger de l’ampleur et du sérieux de la correspondance policière, judiciaire et administrative qui établit la réalité de la synarchie et de son pouvoir.

La « synarchie n’existe pas »? Si peu que les Renseignements généraux de la Préfecture de police ou de la Sûreté nationale continuaient dans les années 1960 (et vraisemblablement au-delà) à présenter telle personnalité comme«  membre influent de la “synarchie”. »[3]

De nombreux historiens amateurs ou diplômés, de gauche comme de droite, sont accusés de révisionnisme lorsqu’ils s’attaquent à des sujets sensibles de la seconde guerre mondiale, ou encore à certaines vérités assénées concernant la Révolution Française. Ceux qui s’intéressent à leurs travaux considèrent à ce titre qu’au-delà de l’univers médiatique et de certaines considérations politiques sur l’histoire, le principal problème viendrait d’une sclérose dans les milieux universitaires empêchant d’ouvrir réellement ces débats dans un souci de vérité historique. Quel est votre point de vue tant d’historienne, que d’universitaire ou d’être politique sur la question ? L’histoire n’est-elle pas amenée à être constamment révisée en fonction du temps qui passe ? Enfin, que pensez-vous de la loi Gayssot ?

Je crois vous avoir répondu sur la « sclérose » et sur le veto organisé depuis une vingtaine d’années contre tout débat académique, notamment sur la Collaboration et sur l’existence de la synarchie.

Je me sens « révisionniste » au sens où toute histoire scientifique tend à réviser, compléter, confirmer ou infirmer les découvertes antérieures : je me révise d’ailleurs beaucoup, comme le montre la récente réécriture d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation. Les bien-pensants font mine de confondre les « négationnistes » (qui nient l’existence des chambres à gaz) et les historiens « révisionnistes », école très à gauche née aux États-Unis au tournant des années 1950 pour démonter l’histoire antisoviétique de la Guerre froide au profit d’une analyse de la politique extérieure de l’impérialisme américain depuis sa naissance (les années 1890).

J’ai apprécié la loi Gayssot en son temps, parce que me suis réjouie de voir frapper le négationnisme à la caisse. La tentative, désormais avérée, d’en faire usage contre la liberté de la recherche historique stricto sensu est pour moi naturellement irrecevable.

Parlons un peu de votre engagement politique. Le parti communiste a été longtemps une formation politique très influente en France, très engagée aux côtés des Gaullistes historiques, à la défense des intérêts nationaux. Que s’est-il passé pour qu’en quelques années à peine, pour que le PCF se fasse complaisant voire véritablement activiste vis à vis de la « construction européenne » ?

Ce qui s’est passé dans la crise systémique qui a précédé la Première Guerre mondiale et qui a transformé le premier mouvement marxiste de France, le guesdisme, élément constitutif de la SFIO (née en 1905), en ectoplasme, et son chef Jules Guesde en détenteur d’un strapontin gouvernemental dans le gouvernement d’Union sacrée de l’été 1914. L’affaire s’est jouée dans les deux cas en bien plus de « quelques années ».

Vous êtes adhérente au Pôle de Renaissance Communiste en France, pouvez-vous nous parler de votre engagement dans cette formation politique ?

Je suis marxiste au sens où Marx l’entendait dans la 11e thèse sur Feuerbach : « Les philosophes » ou, précisera-t-on, les intellectuels critiques, « n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières; il s’agit désormais de de le transformer. »

Cette aspiration a longtemps été satisfaite par l’adhésion au PCF, puis, quand j’ai estimé que celui-ci avait suivi la voie guesdiste, par l’adhésion à une organisation (qui n’est pas un parti) soutenant une ligne susceptible de reconstituer cet indispensable outil.

Le PRCF milite notamment pour la sortie de l’Union Européenne, l’euro et l’OTAN. Est-ce contradictoire avec la pensée internationaliste véhiculée par les communistes ?

L’histoire de l’intégration européenne et de la colonisation de l’Europe par les États-Unis, première puissance impérialiste depuis la naissance de cette phase du capitalisme (1880-1913), est celle du pillage des ressources matérielles et humaines des pays concernés et des guerres consécutives. L’internationalisme naguère qualifié de « prolétarien » n’a rien à voir avec une telle entreprise. La réalité des faits, commeil ressort de mon récent ouvrage sur l’intégration française des capitaux (Aux origines du carcan européen, 1900-1960), inflige un démenti sévère à l’argument, seriné sans répit, que « l’Europe » serait un facteur de paix, et la tutelle américaine une garantie de « liberté » des peuples. [NDLR voir la conférence d'Annie Lacroix Riz Aux origines du carcan européen en vidéo]

Annie-Lacroix-Riz-aux-origines-du-carcan-européenC’était déjà vrai quand les rivalités inter-impérialistes qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale n’avaient pas encore porté la guerre sur le continent européen et se bornaient à ravager la « périphérie », c’est-à-dire les vastes et riches régions pour la maîtrise desquelles se concurrencent, depuis la fin du 19e siècle, tous les grands impérialismes, anglais, américain, allemand et français (sans parler des impérialismes secondaires depuis les origines, tel le belge ou le néerlandais, ou devenus secondaires, tel l’anglais et le français).

Depuis la chute de l’URSS, les guerres de conquête de l’impérialisme américain et de ses auxiliaires et rivaux ont connu un rythme plus soutenu encore que dans les phases de crise systémique qui ont précédé les deux guerres mondiales. Elles ont, depuis les années 1990, frappé directement le continent européen

Depuis la chute de l’URSS, les guerres de conquête de l’impérialisme américain et de ses auxiliaires et rivaux ont connu un rythme plus soutenu encore que dans les phases de crise systémique qui ont précédé les deux guerres mondiales. Elles ont, depuis les années 1990, frappé directement le continent européen : la Yougoslavie d’abord, sachant que les conflits dans les Balkans, zone stratégique disputée entre impérialismes rivaux, ont, tant avant 1914 qu’avant 1939, annoncé l’embrasement générale. Elles arrivent désormais aux portes mêmes de la Russie, dont l’Ukraine fait partie depuis les prémices médiévales de l’empire. Je cite dans Aux origines du carcan un texte polonais de 1930 sur cette caverne d’AliBaba que convoitaient, au premier chef, les impérialistes allemands et américains (et tous les autres). En 2014, il n’est pas un mot à retrancher à ce jugement de Roman Dmowski : « L’Ukraine indépendante serait un État où domineraient les influences allemandes »; « Arracher cette Ukraine de la Russie serait lui arracher les dents; on se protégerait ainsi de sa concurrence et on la condamnerait au rôle de consommateur éternel des produits d’une industrie étrangère »[4]. L’Ukraine fut un des buts de guerre essentiels des deux guerres précédentes, et tout confirme, dans cette phase aiguë de la crise, qu’elle le demeure.

La méfaits de la tutelle qu’exerce sur les Français leur grand capital national‑ notamment en terme de baisse drastique des salaires –, dans le cadre d’une crise systémique plus longue et plus profonde que les deux précédentes (1873-1914; 1929-1939),sont considérablement aggravés par l’influence dont disposent simultanément les grands partenaires, américains et allemands, de ce cercle de privilégiés. Et ce qui vaut pour la France vaut pour tous les pays appartenant à « l’Union européenne ». Faut-il faire une démonstration concernant l’évolution respective du salaire réel et du profit monopoliste depuis une vingtaine d’années?

gg20101Vous me demandez donc si le soutien apporté un tel système, dirigé par les impérialismes américain et allemand auxquels l’impérialisme français, féroce envers son propre peuple,se soumet perindeaccadaver depuis les années 1920, relèverait de « l’internationalisme prolétarien »? C’est un carcan, et toute libération du carcan, en l’occurrence tout progrès vers le rétablissement d’un cadre national des luttes populaires, crée de meilleures conditions pour leur succès. La frénésie du grand patronat pour « l’Europe » et pour les États-Unis (y compris la langue de ces maîtres), c’est-à-dire sa tendance à l’abdication nationale, comme naguère au profit du modèle hitlérien,fournit une preuve supplémentaire que cette voie a placé les peuples dans une impasse : les hauts fonctionnaires français ont d’ailleurs dès la naissance de la Communauté européenne du charbon et de l’acier qualifié l’intégration européenne de pur « alibi », indispensable à la mise en place d’un carcan des salaires.

On lutte en effet plus aisément contre une dictature nationale que contre une dictature à plusieurs. Le sort pitoyable, depuis les années 1990 des pays pétroliers et gaziers du Moyen-Orient, soumis au bon vouloir américain avec l’aval de « l’Europe » (y compris dans l’organisation secrète des tortures de « suspects »), le démontre formellement. Les policiers de Vichy déclaraient froidement début 1943, après la victoire soviétique de Stalingrad, que la bourgeoisie française comptait désormais sur les États-Unis pour sauver son coffre-fort,après avoir misé sur l’Allemagne, par malheur vouée à la défaite. Elle est en effet parvenue à ses fins, et elle compte toujours sur les mêmes soutiens pour se battre au mieux.

Cette ligne fixe la ligne du camp adverse, auquel j’appartiens : l’Internationale du Travail n’a pas à s’aligner sur l’Internationale du Capital mais à la combattre.« L’internationalisme » vise le soutien aux peuples, pas à ceux qui, comme le clamaient les chefs militaires américains dès 1942, ne peuvent « tolérer des restrictions à notre capacité à faire stationner et opérer l’aviation militaire dans et au-dessus de certains territoires sous souveraineté étrangère »[5]; et qui estiment que, pour « le commun », le bol de riz, c’est encore beaucoup trop. Cette analyse de la guerre aux revenus non monopolistes semblait encore excessive il y a quelques années. Qui peut encore le penser?

En 2014, être communiste en France, c’est défendre strictement la même vision du communisme que dans les années 30, ou y a-t-il désormais des évolutions dans les idées qui sont intervenues ?

Me poseriez-vous cette question à propos du capitalisme? Le communisme me paraît aussi indispensable que Lénine en jugeait dans son texte de 1916 si utile à lire aujourd’hui, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. On en est resté au même stade historique de la « crise générale de l’impérialisme », très aggravé, puisqu’on atteint le stade du verrouillage du développement des forces productives, ce qui rend plus aigu qu’il y a un siècle l’impératif de propriété collective des grands moyens de production et d’échange.

La crise du mode de production féodal a duré 300 ans avant que la Révolution française ne mît à bas ce système.La chute a été possible non pas en vertu d’une miraculeuse implosion du système, mais parce que la bourgeoisie s’était sérieusement organisée en vue de prendre le pouvoir pour transformer profondément l’économie et la société. Le communisme s’est depuis le 19e siècle assigné la même mission pour passer d’une société verrouillée au bénéfice d’une minorité de plus en plus étroite à une société libérant à la fois les forces productives et les peuples. Il demeure confronté à cette obligation. D’ailleurs, à écouter quotidiennement la télévision, alors même que l’URSS est présumée morte et enterrée, doutez-vous que « le spectre du communisme hante l’Europe », comme l’écrivait Marx dans Le Manifeste du parti communiste en 1848?

Certains communistes pensent que l’histoire de l’URSS a été diabolisée à outrance. En tant qu’historienne, quelles contre-vérités mériteraient d’être dénoncées, et quelles réalités méritent effectivement de faire consensus sur cette période de l’histoire de la Russie ?

J’ai passé et passe une partie de mes recherches à constater et à montrer, comme l’a fait Arno Mayer dans Les Furies, 1789, 1917, Violence, vengeance, terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe (Paris, Fayard, 2002), que l’URSS a été une « forteresse assiégée »par l’impérialisme de sa naissance à sa mort. Vos lecteurs pourront en juger en lisant ma préface à l’important livre de Geoffrey Roberts, enfin traduit, Les guerres de Staline, qui paraîtra en septembre 2014 (Paris, Delga), et en se reportant aux références fournies.

La chape de plomb qui pèse sur la recherche relative à l’URSS depuis quarante ans au moins a réduit l’histoire française de celle-ci aux fulminations de Nicolas Werth, qui croissent au fil de ses livres successifs – et contrastent avec le regard empathique qu’a posé son père Alexander sur La Russie en guerre. L’ouvrage de Michael Sayers et Albert Kahn, The Great Conspiracy: The Secret War Against Soviet Russia publié en 1946 (Little, Boni &Gaer, New York) a généré une foule de commentaires élogieux d’Américains prestigieux. Traduit l’année suivante en français sous le titre La grande conspiration contre la Russie, actuellement disponible en ligne[6], il fournit, pièces à l’appui, des détails proprement incroyables sur trente ans de complots impérialistes contre ce pays.En 1995, Pierre Vidal-Naquet, cédant à la mode antisoviétique du temps, l’a assailli comme « un modèle du genre […] des versions libérales et érudites […] de l’histoire stalinienne » comparable à « L’histoire du parti communiste (bolchevique) du temps de Staline », posée en « monument durable du mensonge historique le plus meurtrier »[7]. L’antisoviétisme aigu n’a même pas épargné les esprits considérés comme les plus indépendants.

Ma longue expérience des archives occidentales s’inscrit en faux contre pareille charge. On ne peut imaginer ce que les impérialismes divers ont inventé pour se débarrasser de la première expérience de propriété collective des grands moyens de production et d’échange.Nombre d’historiens honnêtes, en particulier les « révisionnistes » américains, jamais traduits en français, l’ont montré depuis plus de cinquante ans, non seulement à propos de l’URSS, mais aussi de toutes les expériences socialistes, Cuba, le Vietnam, etc.Quand la chape de plomb sera enfin levée, les « versions libérales [au sens américain du terme, plutôt progressistes] et érudites » retrouveront droit de cité. Pour parler clair, on pourra enfin refaire de l’histoire sérieuse de l’URSS sans risquer sa carrière universitaire. Il faudra à l’évidence pour y parvenir que beaucoup de choses changent…

Quel message aimeriez-vous adresser à l’attention de nos lecteurs pour conclure cet interview ?

L’histoire est « l’histoire de la lutte des classes », Marx ne l’a pas inventé mais constaté, et la consultation des archives originales démontre cette réalité implacable. C’est pourquoi l’histoire bien-pensante et dépendante de ceux qui conduisent cette lutte et en bénéficient ne veut pas en entendre parler

 

[1] Olivier Dard, La synarchie ou le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998, nouvelle édition, 2012; « Mythologies conspirationnistes et figures du discours antipatronal », Vingtième Siècle, n° 114, avril-juin 2012, p. 137-151.

[2] Annie Lacroix-Riz, « Le procès Pétain, modèle de la “farce” de l’épuration », Faites entrer l’Infini, n° 51, 2011, p. 12-21, www.historiographie.info.

[3] Henry Dhavernas, inspecteur des Finances, intime de Jean Jardin, Renseignements généraux de la Préfecture de police (PP), 24 janvier 1967, GA, I 3, Banque de l’Indochine,archives de la PP.

[4]Chap. « La question ukrainienne » de,L’avenir de la Pologne,traduction annexée à lettre 396 de Jules Laroche, Varsovie, 24 août 1930, URSS 1918-40, 678, archives du ministère des Affaires étrangères.

[5]Général Henry Arnold, chef d’état-major de l’Air, en novembre 1943, cité par Michael Sherry, Preparation for the nextwar, American Plans for postwardefense, 1941-1945, New Haven, Yale UniversityPress, 1977, p. 47.Voir« Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la réalité historique », juin2014,

[6] http://www.communisme-bolchevisme.net/download/autres/La_grande_conspiration_contre_la_Russie.pdf

[7] Les Assassins de la mémoire, Paris, Seuil, 1995, p. 34.

Types de mort dans le camp de concentration nazi de Mauthausen

 
14 Octobre 2014

Types de mort dans le camp de concentration nazi de Mauthausen:

– coup de feu durant la fuite
– suicides: sauts dans le vide, étouffement, électrocution, pendaison.
– declaration selon laquelle le prisonnier est décédé de maladie même s’il a été assassiné.
– chambre à gaz.
– véhicule au gaz.
– assassinat par injection.
– déchiqueté par les chiens.
– douches hivernales.
– forcés à rester debout, enchaîné au mur.
– balle dans la nuque.

(Benito Bermejo, 2002) in « Andaluces en los campos de Mauthausen »)
carnet camp

 

 

Les mystères de l’histoire russe : Le Kremlin « disparu » lors du bombardement allemand

Dmitri Kazennov

samedi 11 octobre 2014, par Comité Valmy

© Photo : lotinivan.ru

Les mystères de l’histoire russe : le Kremlin « disparu » lors du bombardement allemand

L’Allemagne de Hitler a fondu sur l’URSS dans la nuit du 21 au 22 juin 1941. L’armée allemande avançait rapidement et Moscou s’est retrouvé à la portée des bombardiers ennemis un mois à peine après le commencement de la guerre. Hitler avait ordonné à ses pilotes d’effacer la capitale soviétique de la surface de la terre et le 22 juillet, des centaines d’avions allemands lançaient le premier raid contre Moscou.

Ils devaient avoir pour repère le Kremlin, parce que cette vieille citadelle située au cœur de Moscou offrait une cible excellente. Mais au grand dam des ennemis qui ont rempli le ciel de Moscou, le Kremlin, la Place Rouge et les majestueuses cathédrales surmontées de bulbes dorées, avaient disparu sans laisser de traces. Les usines d’armements et d’autres sites à bombarder avaient également disparu de la même façon mystérieuse. Les pilotes désemparés ont dû larguer leurs bombes n’importe où avant de se sauver des tirs particulièrement nourris de la DCA soviétique. Que sont donc devenus les monuments historiques et les sites stratégiques ? 
Ils demeuraient à leur place mais étaient si bien camouflés que les pilotes ne pouvaient pas les voir. Personne n’a jamais entrepris jusqu’ici de travaux de camouflage à une si grande échelle en prévision de raids aériens. C’est d’ailleurs pour cette raison que les villes des belligérants, surtout les capitales, ont subi des destructions terribles pendant la Seconde guerre mondiale. Un groupe d’architectes soviétiques dirigés par Boris Iofan avait proposé à Staline de camoufler Moscou pour le protéger des frappes aériennes allemandes. L’autorisation reçue, ils se sont mis au travail. Tous les édifices anciens pouvant servir de repères au centre de Moscou, ont été « camouflés » en immeubles ordinaires. Les croix des églises étaient démontées et les bulbes dorées peintes en noir. Les étoiles sur les tours du Kremlin étaient recouvertes de housses, les murs de la citadelle étaient peints de fenêtres et de portes et les créneaux se dissimulaient sous des feuilles de contreplaqué en imitation de toits. Une maisonnette en contreplaqué à un étage a surgi au-dessus du Mausolée où reposait le corps de Lénine. Mais le corps lui-même avait été évacué loin à l’arrière pour le mettre à l’abri d’une bombe perdue et ne devait reprendre sa place qu’au printemps 1945, peu avant la victoire.

Les travaux de camouflage se sont également étendus à toute la ville devenue méconnaissable à cause de leurres, alors que les silhouettes des vrais immeubles étaient déformées par des filets de camouflage. Plusieurs faux ponts ont également enjambé la Moskova.

Ce camouflage aussi habile est devenu une mauvaise surprise pour les Allemands qui étaient également impressionnés par l’efficacité de la DCA de Moscou. De l’aveu des pilotes allemands, les raids contre Moscou étaient une plus rude épreuve que les bombardements de Londres. Ils ne s’attendaient pas à une riposte aussi vigoureuse. Après avoir subi de lourdes pertes, les hommes d’Hitler ont dû renoncer aux raids de jour et Moscou n’était plus attaqué que de nuit. Sous un feu nourri de canons antiaériens et aveuglés par la lumière des projecteurs, les pilotes tentaient de retrouver leurs cibles dans un Moscou qui avait changé de physionomie. Les Allemands attaquaient généralement en deux vagues. Si les bombardiers de la première vague larguaient les bombes incendiaires qui éclairaient les objectifs au sol, ceux de la deuxième vague s’en prenaient aux sites ainsi « illuminés ». Pourtant, il n’est pas facile de distinguer un leurre d’un objectif réel même à la lueur des incendies. C’est pour cette raison que la plupart des bombes étaient largués chaotiquement et que de nombreuses frappes ciblées rasaient des fantômes. Souvent les citadins éclairaient exprès des faux objectifs et les bombes allemandes faisaient voler en éclats un leurre inoffensif.

Il convient de noter que l’armée de l’air allemande était à l’époque l’une des meilleures au monde et ses pilotes avait une riche expérience de combat et comptaient pas mal de victoires à leur actif. Hitler avait appelé ses meilleurs pilotes pour anéantir Moscou mais ils se sont cassés les dents sur la capitale soviétique. Moscou est demeuré debout grâce à une DCA efficace et à un camouflage habile. Les raids contre Moscou ont duré de juillet 1941 à avril 1942 et y ont pris part plus de 8 000 bombardiers. En 9 mois, les Allemands n’ont pu détruire que 19 entreprises et 227 immeubles mais ont en revanche perdu environ 1500 avions. C’était un grave revers pour l’aviation allemande. En 1941, l’armée soviétique passait à l’offensive en faisant refluer l’ennemi à des centaines de kilomètres de la capitale. Au printemps de l’année suivante, les raids ont cessé et la ville a progressivement repris son train de vie habituel. Mais la victoire définitive n’a été remportée qu’en mai 1945, lorsque les troupes soviétiques ont occupé Berlin. Une grandiose parade de la Victoire a eu lieu le 24 juin 1945 à Moscou. C’est dans toute sa beauté que la capitale soviétique accueillait les soldats victorieux : il n’y avait plus besoin du camouflage.

Dmitri Kazennov
9 octobre 2014 

02 oct. 2014

Ibn Khaldûn, philosophe de l'histoire

 

Plus encore qu’un historien, Ibn Khaldûn est un philosophe de l’histoire, l’un des plus grands : il livre une réflexion sur le pouvoir et sa nature profonde, fruit évidemment de son expérience propre, sur l’Etat, sur la civilisation (‘umrân) et donc sur l’homme. Il dépeint une histoire à échelle humaine, conçue non plus comme le plan de Dieu mais comme le fruit des actions et des volontés des hommes ; une histoire qui obéit à des lois mais qui pourtant s’articule sur une dynamique, et donc n’est jamais figée. La vision de l’histoire d’Ibn Khaldûn, est puissante. Puissante parce qu’elle propose un principe fondamental à même d’expliquer l’alternance des dynasties, puissante parce qu’elle utilise la métaphore organique pour analyser efficacement la vie et la mort des empires – ce qui n’est pas sans faire penser à ce que fera, plusieurs siècles plus tard, Hegel. Puissante, pour le dire autrement, parce que, avec ce cycle génération – corruption [4], en montrant comment et pourquoi les Etats se font et se défont au rythme des invasions nomades, elle donne un sens au bruit et à la fureur qui sont la moelle épinière de l’histoire.

Ibn Khaldûn est né en 1332...

Un des premiers historiens ?

Michel Peyret


 

IBN KHALDÛN 

ARTICLE PUBLIÉ LE 21/02/2013

Les clés du Moyen-Orient

Par Florian Besson

La pensée et les écrits d’Ibn Khaldûn, homme de cour et homme de lettres du XIVème siècle, ont été découverts par l’Occident au XIXème siècle, même si les philosophes des Lumières s’y étaient déjà intéressés. Dans le contexte de la colonisation, on a fait de son Kitab al’Ibar, le Livre des exemples, un précieux manuel permettant de mieux comprendre le Maghreb et ses tribus. Il a ainsi été traduit en français par le Baron de Slane, entre 1862 et 1868, à la demande du ministère de la Guerre. En 2006, à l’occasion du six-centième anniversaire de sa mort, une nouvelle traduction, proposée par Abdesselam Chedaddi, est l’occasion de le redécouvrir dans toute sa complexité

Son parcours politique

 Ibn Khaldûn De son nom complet, Abû Zeid Ab dur-Rahman bin Muhammad bin Khaldoun al-Hadrami. est né à Tunis en 1332, au sein d’une famille noble connectée tant aux milieux du pouvoir qu’aux milieux spirituels (les confréries soufis notamment) ou encore intellectuels (son frère Yahya est ainsi chroniqueur d’un souverain zianide), dans une région agitée par des bouleversements politiques (trois dynasties s’opposent pour le contrôle du Maghreb en tentant chacune de réunifier l’empire almohade : les Mérinides du Maroc, les Hafsides en Tunisie et les Zianides en Algérie). La vie d’Ibn Khaldûn s’inscrit en plein dans ce XIVème siècle qui est le « siècle difficile » de l’Islam : sa famille est originaire de Séville mais est chassée d’Al-Andalous au début du XIIIème siècle par l’avancée de la Reconquista chrétienne ; il perd plusieurs membres de sa famille, dont ses parents, dans l’épidémie de Peste Noire qui frappe Tunis en 1348 avant d’aller ravager l’Occident ; et il est directement confronté aux invasions timourides. Ces épreuves à la fois personnelles et familiales marqueront profondément la pensée historique d’Ibn Khaldûn.

Ibn Khaldûn reçoit une éducation arabe très classique, mais avec les meilleurs professeurs de Tunis : grammairiens, médecins, mathématiciens, philosophes, professeurs de fiqh (droit) ou du ‘ilm (le savoir religieux), Ibn Khaldûn les fréquente tous. Il fréquente aussi, depuis sa jeunesse, les milieux du pouvoir, et en tire des compétences administratives qu’il utilisera toute sa vie. A 18 ans, en 1350, il débute sa carrière politique en devenant l’un des secrétaires du chambellan du sultan. Mais Ibn Khaldûn ne tient pas en place : commence alors une longue itinérance qu’il serait trop fastidieux de détailler.
En 1352, il est à Bougie, avant de retourner à Tunis et de s’y marier ; en 1354, il part à Fès.

D’un caractère difficile, à la fois très orgueilleux et très acariâtre (il le dit d’ailleurs lui-même dans son autobiographie), Ibn Khaldûn suscite partout jalousies et inimités. En 1357, une intrigue de cour le fait ainsi jeter en prison jusqu’en 1358. Dans le contexte des luttes de pouvoir perpétuelles qui déchirent le royaume, Ibn Khaldûn soutient Abû Salim, qui devient sultan en 1359 et récompense l’intellectuel en le nommant secrétaire d’Etat et poète officiel de la cour. Cela ne dure pas : Abû Salim est renversé en 1361, et cette fois Ibn Khaldûn n’est pas apprécié par le nouveau souverain. Interdit de séjour à Tlemcen et à Tunis, car on redoute qu’il ne s’allie aux opposants du nouveau régime, il part pour Grenade en 1363 [1]. Il y est bien reçu : il avait rencontré le vizir du sultan à Fès et les deux hommes avaient noué une solide amitié.

On retrouve à nouveau Ibn Khaldûn au plus près des milieux du pouvoir : en 1364, il est chargé de négocier la paix avec Pierre Ier de Castille. Celui-ci est impressionné par le personnage, et lui offre un poste, en vain. Il est probable qu’Ibn Khaldûn n’ait pas souhaité travailler pour ceux qui étaient responsables de « l’exil » de sa famille. Ibn Khaldûn ne s’arrête pas. En 1365, il repart pour Bougie où il est fait chambellan (équivalent du Premier ministre). Après la mort du sultan, il se réfugie dans les tribus berbères et devient chef d’une bande de mercenaires dont il vend les services au plus offrant. Et l’itinérance continue, au hasard des révolutions de palais et des guerres civiles : entre Mérinides et Hafsides, entre cours des sultans et oubliettes des palais, Ibn Khaldûn s’installe pour quelque temps à Fès, à Grenade encore, à Tlemcen, à Tunis.

Lassé du Maghreb, il part en 1382 pour l’Egypte, dans l’idée de faire son pèlerinage à La Mecque. A 50 ans, Ibn Khaldûn découvre Le Caire, qu’il qualifie de « métropole de l’univers », découvre, aussi, un pouvoir fort, qui n’est pas sans cesse renversé ou menacé de l’être : il décide d’y rester. Mais il n’est plus au premier plan de la scène politique : affaibli par l’âge et par des drames personnels (en 1385, toute sa famille périt dans un naufrage alors qu’elle venait le rejoindre au Caire), il se concentre sur son activité d’enseignement. Sans pour autant se faire plus facile à vivre : il perd 5 fois le titre de grand cadi, et le récupère à chaque fois. Il fait un pèlerinage à La Mecque, un autre à Jérusalem. La dernière grande aventure de sa vie est sa rencontre avec Tamerlan, le seigneur de guerre turco-mongol, à Damas, en 1401. Pendant plus d’un mois, les deux hommes dialoguent, parlent d’histoire, d’empires, d’avenir. Lorsque Ibn Khaldûn rentre au Caire en 1501, il finit ses œuvres. Il meurt en 1406, à l’âge de 74 ans ; il aura survécu de quelques mois au conquérant mongol.

Ecrits et méthodes

Ibn Khaldûn a laissé de nombreux écrits, par exemple des ouvrages de théologie ou des commentaires de poésie. Mais c’est surtout pour son oeuvre historique qu’il est connu. Il a commencé à écrire celle-ci lors d’une retraite, entre 1374 et 1377, dans une tribu berbère, les Banû Salama. Elle se compose de trois parties. Une autobiographie (Târif), sans cesse retravaillée et renouvelée ; une longue introduction, la Muqqadima, dans laquelle il expose ses théories et sa vision de l’histoire ; et enfin une histoire universelle, le Livre des Exemples, dont les trois premiers tomes couvrent l’histoire de l’humanité des origines jusqu’au XIVème siècle et les deux derniers parlent des peuples berbères d’Afrique du Nord (c’est ceux-là qui attirent l’attention de l’armée française au XIXème siècle). Cette histoire universelle, très ambitieuse, est le résultat de longues recherches menées par Ibn Khaldûn, notamment pendant son séjour au Caire.

L’originalité de cette oeuvre vient notamment du fait qu’il ne s’agit pas d’une commande d’un prince, mais d’une initiative d’Ibn Khaldûn lui-même. Tout au long de sa vie, le savant maghrébin a interrogé des témoins, étudié des documents, fait des enquêtes de terrain, lu les historiens arabes, les philosophes grecs et les textes bibliques pour rédiger cette œuvre. Même s’il est très religieux (lié notamment aux milieux soufis), Ibn Khaldûn considère en effet que la société humaine est une réalité intelligible, qui peut et doit s’expliquer rationnellement. « J’ai imaginé une méthode nouvelle d’écrire l’histoire » déclare Ibn Khaldûn. Ce n’est pas tout à fait vrai : dans cette recherche des causes et des effets, on retrouve l’héritage de la philosophie grecque, en particulier de l’aristotélisme, qui a depuis longtemps été intégré à la philosophie arabe. Ibn Khaldûn considère ainsi que l’homme est un animal social, qui ne peut donc exister pleinement qu’en société.

C’est pour cette méthode et cette ambition qu’on le considère souvent comme l’un des premiers historiens au sens moderne du mot. Son œuvre historique se concentre sur l’Islam, mais il connaît suffisamment bien l’organisation des Etats chrétiens occidentaux pour pouvoir comparer (il peut ainsi parler de la guerre de cent ans qui oppose le royaume de France et d’Angleterre). Ayant servi successivement tous les pouvoirs, il est relativement objectif, même s’il a tendance à considérer que le monde arabo-musulman n’existe que dans sa version occidentale : Le Caire en est la capitale légitime, à la fois politique et culturelle, Ibn Khaldûn ignorant le rayonnement culturel des grandes métropoles de l’Est, comme Delhi, Bagdad ou Samarkand

On dit souvent également qu’il est l’inventeur de la sociologie, ou encore de l’anthropologie, par l’attention qu’il porte à la fabrique du lien social, ou encore aux peuples et à leurs coutumes : il ne s’agit plus seulement de noter des récits folkloriques (comme c’est le cas dans les récits de voyage), mais bien de comprendre l’organisation politique des différentes communautés en la rapportant à l’organisation sociale. S’attachant à vérifier ses sources, Ibn Khaldûn reproche aux historiens arabes de s’être contentés de relater et de transmettre, au lieu d’expliquer : il construit en effet une véritable théorie de l’histoire, qui obéit à de grands principes.

Une pensée de l’histoire

La Muqqadima d’Ibn Khaldûn est avant tout une réflexion sur le politique, sur le pouvoir, sur la nature de l’Etat dans l’Islam médiéval en particulier et dans les sociétés humaines ne général. Cette vision de l’histoire est articulée sur de grands principes, qui sont posés comme valables pour l’histoire du monde [2], ce pourquoi la Muqqadima a été judicieusement traduite par Les Prolégomènes par le baron de Slane.
Ibn Khaldûn pense l’histoire sur un mode dialectique : elle est charpentée par une opposition entre deux modes de vie, deux façons de vivre en société.

D’un côté, le mode bédouin (badâwa) : sans Etat, sans fiscalité, sans armée, sans ville, celui-ci se définit par l’existence d’une très forte solidarité (concept clé de la pensée d’Ibn Khaldûn, qu’il appelle la ‘asabiya) entre ses membres, solidarité qui unit les individus en famille, les familles en clan et les clans en tribu. Le but premier de ces sociétés est la survie de ces membres, et chacun est responsable de sa propre vie, qu’il doit avoir défendre les armes à la main.

De l’autre côté, au contraire, le mode sédentaire, urbain (hadâra) : celui-ci se caractérise par l’existence d’un pouvoir centralisé suffisamment fort pour lever un impôt, autrement dit d’un Etat, cet impôt servant ensuite à créer et à entretenir une forme originale de vivre ensemble, la ville. Pas d’Etat sans ville, pas de ville sans Etat : le lien est consubstantiel. Le but de ces sociétés n’est plus la survie mais l’accumulation de richesses, l’Etat jouant comme une machine à produire puis à redistribuer des surplus. L’Etat s’arroge le monopole de la violence légitime, pour citer Weber, forçant les citoyens à se désarmer, fondant l’ordre social sur la contrainte, à l’image du Léviathan de Hobbes : d’où l’apparition d’une justice commune, fondée sur des lois écrites et non plus sur des coutumes orales. Dans cette société, les citoyens sont assurés de leur survie et donc cherchent le superflu : les arts fleurissent, la civilisation progresse, et le savoir (notamment scientifique) peut se transmettre de génération en génération.

Le rapport entre ces deux types de société n’est pas chronologique : Ibn Khaldûn n’est pas Rousseau. Il s’agit d’un rapport dialectique : les nomades sont formés aux arts de la guerre, vivent dans une économie de rapine, et la‘asabiya qui les unit leur permet de menacer les Etats sédentaires. A intervalles réguliers, un chef de guerre charismatique ou un prophète religieux unit les tribus et les clans, ce qui est à l’origine d’un raz-de-marée qui balaie les Etats sédentaires, qui ont désarmé leurs citoyens et sont forcés de s’appuyer sur des mercenaires, souvent issus des régions même d’où viennent les nomades « menaçants ». Les nomades détruisent l’Etat qu’ils attaquent, et en fondent un nouveau, se plaçant à sa tête. Mais ensuite le cycle recommence : la solidarité qui assure la force des conquérants s’affaiblit peu à peu (à la fois parce qu’elle n’est plus nécessaire pour survivre et parce que l’Etat la combat pour s’imposer), l’Etat s’institutionnalise et perd de sa force, jusqu’à ce qu’une nouvelle vague de nomades arrive. Chaque cycle dure, selon Ibn Khaldûn, entre cent et cent vingt ans, c’est-à-dire trois ou quatre générations [3] : « Les Etats, comme les individus, ont une longévité naturelle » écrit-il.

A chaque cycle, une partie du savoir produit par la civilisation sédentaire n’est pas conservé : le déclin des sociétés humaines (haram) est inévitable. Il s’agit donc d’une vision pessimiste de l’histoire, et A. Chedaddi a bien souligné que les nombreux deuils qu’avait subi Ibn Khaldûn avaient pu contribuer à forger cette vision, qui entre aussi en résonance avec les nombreuses difficultés que doit affronter l’Islam au XIVème siècle. Ibn Khaldûn prend pour exemple les taïfas d’Al-Andalous, balayés par les Almoravides et les Almohades, ou encore l’empire byzantin de Constantinople, forcé au tournant du XIIème siècle de demander de l’aide aux Francs pour résister à la pression des Turcs seldjoukides, Francs qui un siècle après prendront Constantinople (1204) pour fonder leur propre royaume. Lorsqu’il parle de ces grands seigneurs de guerre nomades qui viennent à la fois détruire les Etats sédentaires et les revivifier par l’apport de leur force vive, Ibn Khaldûn cite Gengis Khan, mais on peut penser ici que la rencontre avec Tamerlan a été déterminante. Sa vision de l’histoire a dû se construire autant dans les bibliothèques de Tunis et du Caire que face aux ruines fumantes de Damas.

Conclusion

Plus encore qu’un historien, Ibn Khaldûn est un philosophe de l’histoire, l’un des plus grands : il livre une réflexion sur le pouvoir et sa nature profonde, fruit évidemment de son expérience propre, sur l’Etat, sur la civilisation (‘umrân) et donc sur l’homme. Il dépeint une histoire à échelle humaine, conçue non plus comme le plan de Dieu mais comme le fruit des actions et des volontés des hommes ; une histoire qui obéit à des lois mais qui pourtant s’articule sur une dynamique, et donc n’est jamais figée. La vision de l’histoire d’Ibn Khaldûn, est puissante. Puissante parce qu’elle propose un principe fondamental à même d’expliquer l’alternance des dynasties, puissante parce qu’elle utilise la métaphore organique pour analyser efficacement la vie et la mort des empires – ce qui n’est pas sans faire penser à ce que fera, plusieurs siècles plus tard, Hegel. Puissante, pour le dire autrement, parce que, avec ce cycle génération – corruption [4], en montrant comment et pourquoi les Etats se font et se défont au rythme des invasions nomades, elle donne un sens au bruit et à la fureur qui sont la moelle épinière de l’histoire.

 Bibliographie

- Ibn Khaldûn, La Muqaddima, traduction et édition par A. Cheddadi, 2002.
- A. Cheddadi « Reconnaissance d’Ibn Khaldûn », revue Esprit, n°11, novembre 2005, disponible en lignehttp://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/0402-CHEDDADI-FR-2.pdf
- A. Cheddadi, Ibn Khaldûn : l’homme et le théoricien de la civilisation, 2006.
- G. Martinez-Gros, Ibn Khaldûn et les Sept Vies de l’Islam, 2006.
- K. Pomian, Ibn Khaldûn au prisme de l’Occident, 2006.

[1] Rappelons que le royaume nasride de Grenade est alors la seule principauté musulmane qui a survécu à la Reconquista.

[2] Il ne s’agit donc pas pour Ibn Khaldûn de réfléchir au « meilleur régime », comme l’a fait Platon, mais plutôt de trouver les lois qui dictent la vie et la mort des Etats.

[3] C’est pourquoi G. Martinez-Gros parle des « sept vies de l’islam » : l’Islam en est à son septième cycle au moment où Ibn Khaldûn écrit.

[4] Tout droit venu d’Aristote et de son De la génération et de la corruption.

 
Posté par Michel Peyret
Jeudi 2 octobre 2014

Soldats vietnamiens DÉCAPITÉS par des soldats US : TOUT LE MONDE N'A PAS LA MÉMOIRE COURTE

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Khrouchtchev a menti !
 
Des phrases et… des bases (Viktor Ivanovitch Govorkov)

Ce pourrait être le titre accrocheur d’un article paru dans le mensuel à diffusion militante d’un petit groupe marxiste-léniniste peu connu, mais il s’agit de tout autre chose. Un ouvrage de 410 pages d’un historien étasunien ignoré en France puisqu’aucun de ses ouvrages n’a jusqu’à ce jour été traduit en français.

Son nom : GROVER FURR. Ce jeune homme de 70 ans est professeur à l’université de Montclar dans l’Etat du New-Jersey, il écrit et publie en anglais et en russe et ses domaines de recherche sont : la littérature anglaise du Moyen-âge, l’histoire de l’URSS et l’histoire du mouvement communiste.

Formé à l’université de Princeton, une des plus prestigieuses des Etats-Unis, il est considéré par DAVID HOROWITZ, (ancien communiste étasunien il quitte le Parti après le rapport Khrouchtchev passe à la nouvelle gauche et finit dans le camp des néoconservateurs) comme un des universitaires étasuniens les plus dangereux. Pas étonnant que les grandes maisons d’édition des Etats-Unis ne lui ouvrent pas leur catalogue. Il n’a trouvé là-bas qu’un petit éditeur militant dans l’Ohio ERYTHROS PRESS AND MEDIA.

Ses ouvrages en russe sont vendus par PENGUIN BOOKS à Moscou mais ne sont pas annoncés sur les sites anglais et étasunien de ce puissant groupe éditorial au rayonnement mondial !

Son site Internet en anglais est nourri de très nombreux articles qu’il continue à écrire sur ses sujets de travail.

Ses principaux livres publiés en anglais

  • Sur Staline et Khrouchtchev : « Khrouchtchev a menti » (2011)
  • Sur Kirov : « Le meurtre de Kirov » (2013) D’autres ouvrages ont été publiés –ailleurs, ainsi directement en Turquie un livre sur l’affrontement politique entre Staline et Trotski

Stalin ve Demokrasi - Trotskiy ve Naziler. Istanbul : Yazilama, 2012

(Staline et la démocratie- Trotski et les nazis)

« KHRUSHCHEV LIED » a déjà été traduit en de nombreuses langues : espagnol, galicien, vietnamien, turc …

 

La traduction française vient d’être publiée par les éditions Delga.

 

Khrouchtchev a menti dans son fameux rapport secret au XX° congrès du PCUS en 1956 qui a bouleversé le mouvement communiste international car aucune des affirmations de ce discours ne résiste au travail scrupuleux et nourri d’années de travail de GROVER FURR sur les archives.

Nous publions un court extrait de la conclusion du livre sans reproduire le très important appareil de notes qui accompagne chaque page de l’ouvrage simplement pour donner envie de lire ce livre qui bouleverse l’historiographie occidentale en vigueur.

Comaguer

 

http://comaguer.over-blog.com
Bulletin n° 273 - semaine 38 - 2014

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Extrait du Chapitre 12 - Traduction COMAGUER

Conclusion : L’héritage persistant de la tromperie de Khrouchtchev

Pendant des décennies, il a été admis que Khrouchtchev avait attaqué Staline pour les raisons qu’il a mises en avant dans le « discours secret ». Mais maintenant que nous avons établi que les accusations de Khrouchtchev, ou ses « révélations » contre Staline dans ce discours sont fausses, la question se pose avec encore plus de force : Que s’est-il vraiment passé ?

Pourquoi Khrouchtchev a-t-il attaqué Staline ?

Pourquoi Khrouchtchev a-t-il attaqué Staline ? Quelles étaient ses motivations réelles ? Les raisons qu’il a mises en avant ne peuvent pas être les vraies. Les ’révélations’ de Khrouchtchev sont fausses, et Khrouchtchev soit le savait (dans la plupart des cas), soit ne s’en souciait pas.

Khrouchtchev avait certaines raisons réelles, mais c’est précisément celles sur lesquelles il est resté silencieux dans son discours lors du 20e Congrès du Parti à ce sujet, et d’ailleurs, pour le reste de son existence. En d’autres termes, ’derrière’ le « discours » connu dans le monde il y en a un second, un véritable « discours secret » - celui qui est resté ’secret’, non prononcé. Mon but est de soulever cette question plutôt que d’y répondre. Je mentionnerai simplement quelques possibilités et des questions qui nécessitent un complément d’enquête, certaines évidentes, d’autres moins.

Khrouchtchev voulait certainement éviter que qui que ce soit s’intéresse à son propre rôle dans les répressions de masse injustifiées des années 1930 en déplaçant la faute sur Staline et en lançant des ’réhabilitations’. Il a probablement supposé que les « réhabilitations » le rendraient populaire dans de larges secteurs de l’élite du Parti, sans se soucier de savoir si ces « réhabilités » avaient été ou non coupables. Peut-être même imaginait-il, à Moscou et en Ukraine, où sa réputation d’organisateur des répressions fut bien méritée et largement connue, qu’en rejetant la responsabilité sur le défunt Staline tout en innocentant les réprimés et leurs familles survivantes (ce qui était tout aussi important), il atténuerait l’animosité que beaucoup devaient avoir contre lui.

Note du traducteur : l’actualité invite à souligner que la décision d’intégrer la Crimée à l’Ukraine fut une décision inattendue prise par le seul Khrouchtchev qui l’imposa sans débat)

Le Discours de Khrouchtchev a jusqu’à présent été pris au pied de la lettre. La recherche publiée ici prouve que c’est une erreur de le faire. Cela nous laisse avec une masse de questions. Pourquoi Khrouchtchev a-t-il prononcé ce discours ? Pourquoi est-t-il allé à de telles extrémités - de fausses recherches, des documents authentiques camouflés - et a-t-il fait faire de tels sacrifices politiques, afin de prononcer un discours qui n’était, dans tous ses objectifs pratiques, rien que des mensonges ?

Le Parti communiste chinois a apporté une réponse. Il croyait que Khrouchtchev et ses alliés voulaient mener l’URSS sur une trajectoire politique fortement différente de celle qu’il pensait avoir été prise sous Staline. Nous avons brièvement fait allusion à certaines politiques économiques et politiques mises en place sous Khrouchtchev que la direction du PCC a vu comme un abandon des principes marxistes-léninistes de base.

Il doit y avoir une certaine vérité dans cette théorie. Mais une base pour de telles idées existait déjà en URSS. Les origines de ces politiques, maintenant identifiées à Khrouchtchev et à ses épigones, Brejnev et les autres, se trouvent dans l’immédiate période poststalinienne, bien avant l’arrivée que Khrouchtchev ne parvienne à dominer la direction soviétique. En fait, beaucoup de ces idées peuvent être retrouvées à la fin des années 1940 et au début des années 1950, la période de « la fin de Staline ».

Il est difficile de discerner dans quelle mesure Staline a lui-même soutenu ou s’est opposé à ces politiques. Dans ses dernières années il était de moins en moins actif politiquement. Périodiquement, il semble que Staline ait essayé de faire valoir une autre voie vers le communisme. Dans son dernier livre « Les problèmes économiques du socialisme en URSS (1952) », par exemple, et au 19e congrès du Parti en Octobre 1952 Plus tard, Mikoyan écrit que les dernières visions de Staline étaient « une déviation incroyablement gauchiste ». Mais immédiatement après la mort de Staline la « direction collective » se trouva tout entière d’accord pour abandonner toute référence au livre de Staline et pour enterrer le nouveau système de gouvernance du Parti.

Khrouchtchev a utilisé son attaque contre Staline et Beria comme une arme contre les autres membres de la « direction collective », en particulier Malenkov, Molotov, Kaganovitch. Mais cette opération était risquée. Comment pouvait-il savoir qu’ils ne l’accuseraient pas lui aussi, voire plus ? Une partie de la raison doit avoir été que Khrouchtchev a pu compter sur des alliés comme Pospelov, qui l’aida à ’purger’ les archives de la documentation sur son implication personnelle dans la répression de masse.

Khrouchtchev a peut-être aussi réalisé que, Beria parti, lui seul avait un « programme », un projet et la capacité à le réaliser, nous pouvons voir rétrospectivement que les autres membres de la Présidence étaient étonnamment passifs au cours de cette période peut-être avaient-ils toujours compté sur Staline pour prendre l’initiative, pour prendre des décisions importantes. Ou peut-être que la passivité apparente cachait une lutte d’idées politiques confinée au sein de l’organe de direction.

L’historien Youri Zhoukov a exposé une troisième théorie. Selon lui l’objectif de Khrouchtchev était de fermer la porte de manière décisive sur les réformes démocratiques auxquelles Staline était associé et que les anciens alliés de Staline dans le Présidium (appelé le Politburo jusqu’en Octobre 1952), en particulier Malenkov, essayaient de promouvoir. Ces réformes visaient à écarter le Parti du contrôle sur la politique, l’économie et la culture et de mettre ceux-ci dans les mains des Soviets élus. Cela aurait été une « perestroïka » virtuelle ou une « restructuration », mais dans les limites du socialisme par opposition à la restauration entière du capitalisme prédateur à laquelle plus tard la ’perestroïka’ de Gorbatchev a conduit.

Zhoukov détaille un certain nombre de moments dans la lutte entre Staline et ses alliés, qui voulaient écarter le parti des leviers du pouvoir, et le reste du Politburo, qui s’y opposait fermement. En mai 1953, peu après la mort de Staline, la branche exécutive du gouvernement soviétique, le conseil (soviétique) des ministres, a adopté des résolutions privant les dirigeants du parti de leurs « enveloppes », ou d’une rémunération supplémentaire, la réduction de leur revenu à un ou deux niveaux en dessous de celui des membres du gouvernement. Selon Zhoukov, Malenkov était le promoteur de cette réforme. Ceci est cohérent avec le projet de rendre le pouvoir au gouvernement soviétique et de diminuer le rôle du Parti, excluant le Parti de la gestion du pays, de l’économie et de la culture. De manière significative, ceci fut fait avant la répression de Lavrentii Beria qui, nous le savons maintenant, soutenait ce projet.

En Juin 1953 Beria a été réprimé, soit par l’arrestation et l’emprisonnement soit purement et simplement par un assassinat. En Août Khrouchtchev réussit - comment, nous ne savons pas - à rétablir les « enveloppes » de primes spéciales pour les hauts fonctionnaires du Parti et même à leur payer les trois mois de retard. Trois semaines plus tard, à la fin d’un Plénum du Comité Central, le poste de premier secrétaire du Parti fut rétabli (jusqu’en 1934, il avait été appelé « Secrétaire général ») et Khrouchtchev y fut élu, il est difficile de ne pas voir ceci comme la récompense de la nomenklatura du parti pour « leur homme ».

Zhoukov conclut :

C’est ma ferme conviction que la véritable signification du 20e Congrès réside précisément dans ce retour de l’appareil du Parti au pouvoir. C’est la nécessité de cacher ce fait qui a rendu nécessaire le détournement de l’attention sur les événements contemporains et de la concentrer sur le passé à l’aide du « rapport secret ».

Les deux premières explications, l’antirévisionniste ou « chinoise » et les explications de la « lutte pour le pouvoir » contiennent certainement des éléments de vérité. À mon avis, cependant, la théorie de Zhukov rend mieux compte des faits concrets tout en restant cohérente avec le contenu du discours secret et le fait que, comme nous l’avons découvert, il est pratiquement entièrement faux.

Staline et ses partisans avaient défendu un plan de démocratisation de l’URSS par des élections ouvertes. Leur plan semble avoir été de déplacer le lieu du pouvoir en URSS des dirigeants du Parti comme Khrouchtchev aux gouvernements élus. Faire cela aurait aussi jeté les bases pour la restauration du Parti en tant qu’organisation de personnes vouées à la lutte pour le communisme plutôt qu’à des carrières ou à des avantages matériels personnels. Khrouchtchev semble avoir eu l’appui des premiers secrétaires du Parti, qui étaient déterminés à saboter ce projet et à perpétuer leurs propres positions privilégiées.

Khrouchtchev a mené des politiques, à la fois intérieures et extérieures, que les observateurs contemporains ont reconnues comme une rupture brutale avec celles menées sous la direction de Staline. En fait des changements de politiques similaires sinon identiques à celles initiées ou défendues plus tard par Khrouchtchev, mais globalement très ressemblantes avec celles ont été menées immédiatement après la mort de Staline, quand Khrouchtchev lui-même n’était encore qu’un membre parmi d’autres, et pas le plus important, du Présidium du Comité central.
Parmi les « réformes » les plus souvent citées qui vont directement à l’encontre des politiques de longue date de Staline il y avait :

• Une évolution vers des réformes axées sur le « marché »

• Un changement concomitant de l’industrie lourde et de la fabrication des moyens de production, vers la production de biens de consommation ;

• En politique internationale, l’abandon de la notion traditionnelle marxiste-léniniste selon laquelle la guerre avec l’impérialisme est inévitable aussi longtemps que l’impérialisme existe, pour éviter à tout prix toute guerre directe avec l’impérialisme

• Moins mettre l’accent sur la classe ouvrière comme l’avant-garde de la révolution sociale, afin de d’encourager la création d’alliances avec d’autres classes ;

• Une nouvelle notion selon laquelle le capitalisme lui-même pourrait être dépassé sans révolution par la ’concurrence pacifique’ et par des moyens parlementaires ;

• Un abandon des plans de Staline pour passer à la prochaine étape du socialisme et vers un véritable communisme.

Khrouchtchev n’aurait pas pu prendre le pouvoir, ni son ’discours secret’ être conçu, étudié, livré et avoir eu le succès qu’il eut, sans profonds changements dans la société soviétique et le Parti communiste de l’Union soviétique.

La Conspiration de Khrouchtchev ?

Ailleurs Zhoukov a fait valoir que ce sont les premiers secrétaires, dirigés par Robert Eikhe, qui semblent avoir entamé les répressions de masse de 1937 à 1938. Khrouchtchev, un de ces puissants Premiers Secrétaires, était lui-même très fortement impliqué dans la répression à grande échelle, y compris l’exécution de milliers de personnes.

Beaucoup de ces premiers secrétaires furent eux-mêmes plus tard jugés et exécutés. Certains d’entre eux, comme Kabakov, ont été accusés de faire partie d’une conspiration. D’autres, comme Postychev, ont été accusés, au moins au début, de répression de masse, injustifiée, des membres du Parti. Eikhe semble également tomber dans ce groupe. Plus tard, beaucoup de ces hommes ont également été accusés de faire partie de divers complots eux-mêmes. Khrouchtchev était l’un des rares premiers secrétaires pendant les années 1937 à 1938, non seulement à avoir échappé à ces accusations, mais à avoir été promu.

Se pourrait-il que Khrouchtchev ait fait partie d’une telle conspiration - mais qu’il ait été l’un des plus hauts dirigeants à ne pas avoir été découvert ? Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer cette hypothèse. Mais ceci expliquerait toutes les preuves dont nous disposons maintenant.

Le Discours de Khrouchtchev a été décrit comme visant à la « réhabilitation » de Boukharine. Certains personnages des procès de Moscou de 1938 de ’Boukharine’ ont effectivement été réhabilités. Ainsi, il aurait été logique d’inclure Boukharine. Mais cela n’a pas été fait. Khrouchtchev lui-même a écrit qu’il voulait réhabiliter Boukharine, mais ne le fit pas en raison de l’opposition de certains des dirigeants communistes étrangers. Mikoyan a écrit que les documents avaient déjà été signés, mais que c’était Khrouchtchev qui s’était rétracté. Pourquoi Khrouchtchev voulait-il, parmi tous les personnages des trois grands procès de Moscou, réhabiliter Boukharine en particulier ? Il a dû ressentir une forte loyauté envers Boukharine plus qu’envers les autres. Peut-être était-ce une loyauté envers les idées de Boukharine. Mais ce n’est pas la seule explication possible.

Depuis l’époque de Khrouchtchev, mais surtout depuis la réhabilitation formelle sous Gorbatchev en 1988, ’l’innocence’ de Boukharine a été considérée pour acquise. Dans un article publié récemment Vladimir L. Bobrov et moi avons montré qu’il n’y a pas de raison de penser que cela soit vrai. Les preuves que nous avons - seule une petite fraction de ce que le gouvernement soviétique savait dans les années 1930 - suggère de façon écrasante que Boukharine était en fait impliqué dans un complot de grande envergure. Dans une autre étude publiée récemment en russe, nous avons démontré que le décret de réhabilitation de Boukharine de l’ère Gorbatchev par l’Assemblée plénière de la Cour suprême de l’URSS, publié le 4 Février 1988, contient des falsifications délibérées.

Selon cette théorie Boukharine a dit la vérité dans sa confession au procès de Moscou en Mars 1938. Mais nous savons que Boukharine n’a pas dit toute la vérité. Getty a suggéré que Boukharine n’a commencé à avouer qu’après que Toukhatchevski eut avoué, et il est raisonnable de penser que le Boukharine emprisonné pourrait en avoir eu connaissance au moment où il donna le nom de Toukhatchevski.

Il existe des preuves que Boukharine connaissait d’autres conspirateurs qu’il n’a pas nommés. Frinovskii a affirmé qu’Ezhov était lui-même l’un d’eux. Cela semble crédible à la lumière des éléments de preuve sur Ezhov que nous avons maintenant à notre disposition. Khrouchtchev pourrait également avoir été l’un d’eux - connu de Boukharine ou pas ? S’il l’avait été, il aurait été un conspirateur haut placé, et donc très secret.

D’après ce que nous pouvons dire maintenant, Khrouchtchev a ’réprimé’ un grand nombre de personnes - peut-être plus que toute autre personne en dehors d’Ezhov et ses hommes, et peut-être de Robert Eikhe. Peut-être que c’était parce qu’il était premier secrétaire à Moscou (ville et province) jusqu’en Janvier 1938, et par la suite Premier secrétaire en Ukraine. Ce sont deux grandes zones. En considérant ou en supposant qu’il s’agit d’un complot interne au Parti, il serait logique que cela eut été important dans la région de Moscou, et en Ukraine où l’opposition nationaliste a toujours eu une place.

Frinovskii a déclaré catégoriquement que lui et Ezhov ont ’réprimé’ - torturé, fabriqué de faux aveux et assassiné judiciairement - un grand nombre de personnes afin de paraître plus loyaux que les plus loyaux et ainsi masquer leurs propres activités conspiratrices. Cet aveu de Frinovskii non seulement est crédible, mais c’est la seule explication qui a un sens. Ezhov lui-même a cité un motif supplémentaire de propagation de l’insatisfaction à l’égard du système soviétique, afin de faciliter les rébellions dans le cas d’une invasion étrangère.

Il semble que Postychev et Eikhe, deux Premiers secrétaires qui ont réprimé beaucoup de gens innocents, ont agi pour de tels motifs. Et nous savons qu’au moins Eikhe, travaillait en étroite collaboration avec Ezhov dans ce sens. Est-il possible que d’autres Premiers Secrétaires aient également agi de cette façon ? Plus précisément, se peut-il que Khrouchtchev ait organisé des manipulations massives, des procès truqués, et des exécutions, afin de couvrir sa propre participation ?

D’autres explications sont :

(1) plusieurs centaines de milliers de personnes étaient en fait coupables de complot ; ou

(2), ces personnes ont été tout simplement massacrées parce que « Staline était paranoïaque » c’est à dire a voulu tuer toute personne qui pourrait être un danger pour lui dans l’avenir. Mais nous savons que c’est Khrouchtchev, pas Staline et le Politburo, qui a pris l’initiative en exigeant de relever les limites du nombre de personnes à réprimer. Et personne n’a jamais prétendu que Khrouchtchev était « paranoïaque ».

Les anti-communistes, les trotskistes, et les adhérents au paradigme « totalitaire » ont normalement adopté l’explication « paranoïaque », même si en réalité elle n’ ’explique’ rien mais est plutôt une excuse pour un manque d’explication. Mais nous savons maintenant que ce n’est pas le cas. Ce n’est pas Staline, mais les membres du Comité Central - et spécialement les Premiers Secrétaires – qui ont initié les répressions de masse et des exécutions.

Frinovskii affirme explicitement que Boukharine savait qu’Ezhov faisait partie du complot ’droitier-trotskiste’, mais a refusé de nommer Ezhov dans ses confessions ou au procès. Frinovskii prétend que c’était parce qu’Ezhov avait dit à Boukharine qu’il serait épargné en échange de son silence. Cela est possible, mais c’est une explication qui ne fait pas honneur à Boukharine qui était, après tout, un bolchevik, vétéran des jours très sanglants de la révolution d’Octobre 1917 à Moscou.
Les Révolutionnaires clandestins se sont parfois laissés condamnés à mort plutôt que de donner tous leurs camarades. Pourquoi ne pas admettre que Boukharine aurait refusé de nommer Ezhov pour cette seule raison ? Nous savons que Boukharine n’avait pas, en fait, dit ’toute la vérité’ dans une de ses déclarations précédant son procès. Pourquoi s’il n’était pas encore ’désarmé’, ne poursuivait-il pas encore la lutte contre Staline ? Les proclamations de Boukharine de son ’amour’ pour Staline ’en pleine conscience ’ sont à grincer des dents, pénibles à lire, elles ne peuvent pas avoir été sincères et Staline aurait difficilement pu les croire plus que nous pouvons le faire aujourd’hui.

Nous avons vu que Boukharine n’a nommé Toukhatchevski qu’après qu’il ait su que ce dernier était en état d’arrestation et avait avoué. Si Boukharine pour n’importe quel motif, est allé à son exécution sans nommer Ezhov comme co-conspirateur - comme Frinovskii l’a proclamé plus tard - pourquoi n’aurait-il pas tout autant protégé les autres co-conspirateurs ?

Nous ne pouvons pas savoir avec certitude si Khrouchtchev était un de ces conspirateurs cachés, ou si Boukharine le savait. Mais nous savons que des conspirateurs anti-gouvernementaux ont continué à exister en URSS après 1937 et 1938, et que certains d’entre eux étaient dans des postes élevés Nous savons aussi que Khrouchtchev est resté fidèle à Boukharine, longtemps même après la mort de ce dernier.

L’hypothèse que Khrouchtchev ait pu avoir été un membre secret d’une des nombreuses branches de la ’conspiration droitière- trotskiste’ est renforcée par le fait qu’il a certainement été impliqué dans un certain nombre d’autres complots que nous ignorons.

En Mars 1953, alors que Staline n’était pas encore mort, les anciens membres du Politburo se sont réunis et ont aboli la Présidence élargie qui avait été approuvée au 19° Congrès du Parti en Octobre précédent. Ce fut presque un coup d’Etat au sein du Parti, sans vote, sans même un débat au sein du Présidium ou du Comité central.

Khrouchtchev était la force motrice derrière le complot en vue de ’réprimer’ - d’arrêter, peut-être de tuer Laurenti Beria. Nous savons que cette arrestation n’avait pas été prévue longtemps à l’avance, car le projet de discours de Malenkov pour la réunion du Bureau au cours de laquelle l’arrestation (ou l’assassinat) a eu lieu a été publié. Ce projet de discours demande seulement le retrait de Beria de la direction du combiné MVD-MGB et de Vice-président du Conseil des Ministres, et la nomination de Beria en tant que ministre de l’industrie pétrolière.

Comme Khrouchtchev était en mesure de refuser à d’autres membres du Présidium l’accès aux documents étudiés par le rapport Pospelov et par les commissions de réhabilitation, il devait prendre la tête d’une autre conspiration de personnes qui l’alimenteraient lui mais pas les autres en informations.

Ce complot devait inclure Pospelov, qui a rédigé le Rapport. Il devait aussi inclure Rudenko, car il a signé tous les grands rapports de réhabilitation. La recherche sur la façon dont la réhabilitation et les rapports de la Commission Pospelov ont été préparés doit encore être faite. On peut supposer que les autres membres des commissions de réhabilitation, ainsi que les chercheurs et les archivistes qui ont trouvé les documents pour ces rapports et pour Pospelov, ont juré de garder le silence, ou faisaient partie eux-mêmes de la conspiration.

Nous connaissons les noms et quelques données sur certaines des personnes qui, on peut le supposer, ont, soi-disant, examiné les documents d’enquête. Par exemple, nous connaissons un certain Boris Viktorov qui était l’un des juristes impliqués dans les réhabilitations. Sur ce travail de Viktorov il existe au moins un article dans la Pravda du 29 Avril 1988, dont le but était de réaffirmer l’innocence du maréchal Toukhatchevski et des autres commandants militaires condamnés avec lui le 11 Juin 1937. En 1990 Viktorov a publié un livre prétendant donner des détails sur de nombreux autres cas de répression.

Son propos est certainement une dissimulation malhonnête. Viktorov affirme leur innocence, mais ne peut pas la démontrer, il cite un document contesté et ne tient pas compte des preuves accablantes qu’il aurait lui-même certainement vues et qui n’avaient pas été rendues publiques quand il a écrit, mais que nous avons maintenant. Donc Viktorov faisait au moins partie de la ’conspiration’ pour fournir à Khrouchtchev des éléments de preuve bidon que celles évoquées dans le discours étaient, en fait, innocentes.

Il est généralement admis que, après avoir pris le pouvoir, Khrouchtchev a fait fouiller les archives, fait enlever et sans doute possible détruire de nombreux documents. Les mêmes chercheurs conviennent que ces documents avaient probablement à voir avec le propre rôle de Khrouchtchev dans les répressions massives de la fin des années 1930. Maintenant que nous savons que Khrouchtchev a falsifié presque toutes les annonces du Discours secret, et que les rapports de réhabilitation et le rapport Pospelov sont aussi fortement falsifiés, il semble probable que Khrouchtchev ait fait disparaitre d’autres documents.

C’est un gros travail qui aurait mobilisé de nombreux archivistes, qui auraient dû eux-mêmes être supervisés. Cela parait une tâche trop lourde pour avoir été supervisée par les seuls Rudenko et Pospelov. Un grand nombre de chercheurs et de fonctionnaires, y compris bien sûr des officiels du Parti fidèles à Khrouchtchev, mais encore inconnus de nous, aurait dû être impliqué. Naturellement ces personnes auraient su quelle preuve Khrouchtchev cachait ou détruisait.


En 1952, un an avant sa mort, le présumé « paranoïaque » écrit dans le cadre d’une discussion sur la publication d’un ouvrage sur l’économie marxiste un texte sur « les problèmes économiques du socialisme en URSS » (texte accessible intégralement en français sur internet sous ce titre)

Nous en extrayons un chapitre qui traite des raisons de la seconde guerre mondiale et de l’intervention de l’URSS et qui montre que le « paranoïaque » a la tête bien sur les épaules !

5. De la désagrégation du marché mondial unique et de l’aggravation de la crise du système capitaliste mondial

 Le résultat économique le plus important de la deuxième guerre mondiale et de ses conséquences pour l’économie a été la désagrégation du marché mondial unique, universel. Ce qui a déterminé l’aggravation ultérieure de la crise générale du système capitaliste mondial.

 La deuxième guerre mondiale a été elle-même engendrée par cette crise. Chacune des deux coalitions capitalistes engagées dans le conflit, espérait pouvoir battre l’adversaire et asseoir sa domination sur le monde. C’est en cela qu’elles cherchaient une issue à la crise. Les Etats-Unis d’Amérique comptaient mettre hors de combat leurs concurrents les plus dangereux, l’Allemagne et le Japon, s’emparer des marchés étrangers, des ressources mondiales de matières premières et asseoir leur domination sur le monde.

 La guerre cependant n’a pas donné raison à leurs espoirs. Il est vrai que l’Allemagne et le Japon ont été mis hors de combat eu tant que concurrents des trois principaux pays capitalistes : U.S.A., Grande-Bretagne, France. Mais on a vu d’autre part se détacher du système capitaliste la Chine et les pays de démocratie populaire en Europe, pour former avec l’Union soviétique un seul et vaste camp socialiste, opposé au camp du capitalisme. Le résultat économique de l’existence des deux camps opposés fut que le marché unique, universel s’est désagrégé, ce qui fait que nous avons maintenant deux marchés mondiaux parallèles qui eux aussi s’opposent l’un à l’autre.

 Notons que les U.S.A. et la Grande-Bretagne avec la France ont contribué eux-mêmes, bien entendu, indépendamment de leur volonté, à former et à consolider un nouveau marché mondial parallèle. Ils ont soumis au blocus économique l’U.R.S.S., la Chine et les pays de démocratie populaire en Europe, qui ne faisaient pas partie du ’plan Marshall’, croyant ainsi pouvoir les étrangler. En réalité, loin d’être étranglé, le marché mondial nouveau a été consolidé.

 L’essentiel pourtant ne consiste pas ici dans le blocus économique, mais en ce que, dans l’après-guerre, ces pays se sont associés économiquement et ont organisé la collaboration et l’entraide économiques. L’expérience de cette coopération montre qu’aucun pays capitaliste n’aurait pu prêter aux pays de démocratie populaire une aide aussi efficace et techniquement qualifiée que celle qu’ils reçoivent de l’Union soviétique.

 Il ne s’agit pas seulement du fait que cette aide est très peu dispendieuse et de premier ordre au point de vue technique. Il s’agit avant tout qu’à la base de cette collaboration se trouve le désir sincère de s’entraider et de réaliser un essor économique général.

 Résultat : nous enregistrons des rythmes de développement élevés dans ces pays. On peut dire avec assurance qu’avec de tels rythmes de développement de l’industrie, ces pays n’auront bientôt plus besoin d’importer des marchandises provenant des pays capitalistes, mais éprouveront eux-mêmes la nécessité de vendre à l’étranger les excédents de leur production.

 Mais il s’ensuit que la sphère d’application des forces des principaux pays capitalistes (U.S.A., Grande-Bretagne, France) aux ressources mondiales, ne s’étendra pas mais diminuera ; que les conditions, quant aux débouchés mondiaux, s’aggraveront pour ces pays, et que la sous-production des entreprises y augmentera. C’est en cela que consiste proprement l’aggravation de la crise générale du système capitaliste universel, à la suite de la désagrégation du marché mondial.

 C’est ce que les capitalistes comprennent fort bien, car il est difficile de ne pas ressentir la perte de marchés tels que l’U.R.S.S., la Chine. Ils s’attachent à remédier à ces difficultés par le ’plan Marshall’, par la guerre en Corée, par la course aux armements, par la militarisation de l’industrie. Mais cela ressemble fort au noyé qui s’accroche à un brin de paille.

 Devant cette situation deux problèmes se posent aux économistes :

 a) Peut-on affirmer que la thèse bien connue de Staline sur la stabilité relative des marchés en période de crise générale du capitalisme, thèse formulée avant la deuxième guerre mondiale, — reste toujours en vigueur ?

b) Peut-on affirmer que la thèse bien connue, formulée par Lénine au printemps de 1916, selon laquelle, malgré sa putréfaction ’dans l’ensemble le capitalisme se développe infiniment plus vite que naguère’, — reste toujours en vigueur ?

 Je pense qu’on ne saurait l’affirmer. Etant donné les nouvelles conditions dues à la deuxième guerre mondiale, il faut considérer ces deux thèses comme périmées.

6. De l’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes

 Certains camarades affirment qu’étant donné les nouvelles conditions internationales, après la deuxième guerre mondiale, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables. Ils estiment que les contradictions entre le camp du socialisme et celui du capitalisme sont plus fortes que les contradictions entre pays capitalistes ; que les Etats-Unis d’Amérique se sont suffisamment soumis les autres pays capitalistes pour les empêcher de se faire la guerre et de s’affaiblir mutuellement ; que les hommes avancés du capitalisme sont assez instruits par l’expérience des deux guerres mondiales, qui ont porté un sérieux préjudice à l’ensemble du monde capitaliste, pour se permettre d’entraîner à nouveau les pays capitalistes dans une guerre entre eux ; que, de ce fait, les guerres entre pays capitalistes ne sont plus inévitables.

 Ces camarades se trompent. Ils voient les phénomènes extérieurs affleurant à la surface, mais ils n’aperçoivent pas les forces profondes qui, bien qu’agissant momentanément de façon invisible, n’en détermineront pas moins le cours des événements.

 En apparence, la ’sérénité’ règne partout : les Etats-Unis d’Amérique ont réduit à la portion congrue l’Europe occidentale, le Japon et les autres pays capitalistes ; l’Allemagne (de l’Ouest), la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, le Japon, tombés dans les griffes des U.S.A., exécutent docilement leurs injonctions. Mais on aurait tort de croire que cette ’sérénité’ puisse se maintenir ’pour l’éternité’ ; que ces pays supporteront sans fin la domination et le joug des Etats-Unis d’Amérique ; qu’ils n’essaieront pas de s’arracher du joug américain pour s’engager sur le chemin de l’indépendance.

 Considérons d’abord l’Angleterre et la France. Il est certain que ce sont des pays impérialistes. Il est certain que les matières premières à bon marché et les débouchés assurés ont pour eux une importance de premier plan. Peut-on imaginer qu’ils supporteront sans fin la situation actuelle, quand les Américains, à la faveur d’une ’aide’ prêtée au titre du ’plan Marshall’, s’installent dans le système économique de la Grande-Bretagne et de la France, système dont ils veulent faire un appendice de l’économie américaine ; quand le capital américain s’empare des matières premières et des débouchés dans les colonies anglo-françaises, préparant ainsi la catastrophe pour les profits exorbitants des capitalistes anglo-français ? N’est-il pas plus exact de dire que l’Angleterre capitaliste et, à sa suite, la France capitaliste seront finalement obligées de s’arracher à l’étreinte des U.S.A. et d’entrer en conflit avec eux pour s’assurer une situation indépendante et, bien entendu, des profits exorbitants ?

 Passons aux principaux pays vaincus, à l’Allemagne (occidentale), au Japon. Ces pays mènent aujourd’hui une existence lamentable sous la botte de l’impérialisme américain. Leur industrie et leur agriculture, leur commerce, leur politique extérieure et intérieure, toute leur existence sont enchaînés par le ’régime’ d’occupation américain. Dire qu’hier encore c’étaient de grandes puissances impérialistes qui ébranlaient les assises de la domination de la Grande-Bretagne, des U.S.A., de la France en Europe et en Asie. Penser que ces pays n’essaieront pas de se relever, de briser le ’régime’ des U.S.A. et de s’engager sur le chemin de l’indépendance, c’est croire au miracle. On dit que les contradictions entre capitalisme et socialisme sont plus fortes que celles existant entre les pays capitalistes. Théoriquement, c’est juste, bien sûr. Ce n’est pas seulement juste aujourd’hui, cela l’était aussi avant la deuxième guerre mondiale.

 C’est ce que comprenaient plus ou moins les dirigeants des pays capitalistes. Et cependant, la deuxième guerre mondiale n’a pas commencé par la guerre contre l’U.R.S.S., mais par une guerre entre paya capitalistes. Pourquoi ? Parce que, d’abord, la guerre contre l’U.R.S.S., pays du socialisme, est plus dangereuse pour le capitalisme que la guerre entre pays capitalistes. Car si la guerre entre pays capitalistes pose seulement le problème de la domination de tels pays capitalistes sur tels autres, la guerre contre l’U.R.S.S. doit nécessairement poser la question de l’existence même du capitalisme. Parce que, en second lieu, les capitalistes, bien qu’ils proclament, aux fins de ’propagande’, l’agressivité de l’Union soviétique, n’y croient pas eux-mêmes, puisqu’ils tiennent compte de la politique de paix de l’Union soviétique et savent que l’U.R.S.S. n’attaquera pas d’elle-même les pays capitalistes.

 Au lendemain de la première guerre mondiale, on considérait aussi que l’Allemagne avait été définitivement mise hors de combat, de même que le sont aujourd’hui, selon certains camarades, le Japon et l’Allemagne. A ce moment, on disait aussi et on proclamait dans la presse que les Etats-Unis d’Amérique avaient réduit l’Europe à la portion congrue ; que l’Allemagne ne pourrait plus se relever ; qu’il ne devait plus y avoir de guerre entre pays capitalistes. Mais, malgré cela, l’Allemagne s’est remise debout comme une grande puissance quinze à vingt ans après sa défaite ; elle s’est évadée de sa captivité et engagée sur le chemin de l’indépendance. Chose caractéristique, c’est que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique ont aidé eux-mêmes l’Allemagne à se relever économiquement et à rétablir son potentiel économique et militaire. Sans doute qu’en aidant l’Allemagne à se relever économiquement, les U.S.A. et la Grande-Bretagne entendaient diriger l’Allemagne, une fois relevée, contre l’Union soviétique, l’utiliser contre le pays du socialisme. L’Allemagne cependant a dirigé ses forces, en premier lieu, contre le bloc anglo-franco-américain. Et lorsque l’Allemagne hitlérienne eut déclaré la guerre à l’Union soviétique, le bloc anglo-franco-américain, loin de se rallier à l’Allemagne hitlérienne, fut obligée, au contraire, de se coaliser avec l’U.R.S.S. contre l’Allemagne hitlérienne.

Par conséquent, la lutte des pays capitalistes pour la possession des marchés et le désir de noyer leurs concurrents se sont pratiquement révélés plus forts que les contradictions entre le camp du capitalisme et celui du socialisme. On se demande : où est la garantie que l’Allemagne et le Japon ne se relèveront pas et ne tenteront pas de s’évader de la captivité américaine pour commencer une vie propre, indépendante ? Je pense que cette garantie n’existe pas. Il s’ensuit donc que l’inévitabilité des guerres entre pays capitalistes reste entière. On dit qu’il faut considérer comme périmée la thèse de Lénine selon laquelle l’impérialisme engendre inévitablement les guerres, puisque de puissantes forces populaires ont surgi maintenant, qui défendent la paix contre une nouvelle guerre mondiale. Cela est faux.

 Le mouvement actuel pour la paix se propose d’entraîner les masses populaires dans la lutte pour le maintien de la paix, pour conjurer une nouvelle guerre mondiale. Par conséquent, il ne vise pas à renverser le capitalisme et à instaurer le socialisme, — il se borne à des buts démocratiques de lutte pour le maintien de la paix. A cet égard, le mouvement actuel pour le maintien de la paix se distingue de celui qui existait lors de la première guerre mondiale, et qui, visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, allait plus loin et poursuivait des buts socialistes.

 Il se peut que, les circonstances aidant, la lutte pour la paix évolue çà et là vers la lutte pour le socialisme, mais ce ne sera plus le mouvement actuel en faveur de la paix, mais un mouvement pour renverser le capitalisme.

 Le plus probable, c’est que le mouvement actuel en faveur de la paix, en tant que mouvement pour le maintien de la paix, contribuera, en cas de succès, à conjurer une guerre donnée, à l’ajourner temporairement, à maintenir temporairement une paix donnée, à faire démissionner le gouvernement belliciste et à y substituer un autre gouvernement, disposé à maintenir provisoirement la paix. Cela est bien, naturellement. C’est même très bien. Mais cela ne suffit cependant pas pour supprimer l’inévitabilité des guerres, en général, entre pays capitalistes. Cela ne suffit pas, car malgré tous ces succès du mouvement de la paix, l’impérialisme demeure debout, reste en vigueur. Par suite, l’inévitabilité des guerres reste également entière.

Pour supprimer l’inévitabilité des guerres, il faut détruire l’impérialisme.

 

http://comaguer.over-blog.com

 

Bulletin n° 273 - semaine 38 - 2014

URL de cet article 26988 
Dimanche 28 septembre 2014

 

Bref historique de la SÉCURITÉ SOCIALE [INA]

 
Cette vidéo est un très intéressante, mais insuffisante, évocation historique de la sécurité sociale, qui ne permet pas à ce lui qui la regarde, de comprendre véritablement les enjeux, car elle occulte plusieurs aspects:
  • > Le mode de gestion: Une gestion démocratique remplace, à partir de 1945, une gestion étatique et technocratique; cette gestion démocratique sera supprimée par les ordonnances de 1967, pour retourner à une gestion de plus en plus étatique et technocratique, dont on voit les effets désastreux aujourd'hui.
  • Le financement de la Sécurité sociale: en 1945, par rapport à la période précédente, cela change fondamentalement par l'introduction de cotisations employeurs qui sont encore aujourd'hui le double de celle du salarié; on comprend mieux aujourd'hui l'enjeu de la question du financement de la Sécurité sociale, car la multiplication des exonérations employeurs provoque:
    • => Une baisse des prestations,
    • => L'augmentation des tarifs des "complémentaires", qui ne sont financées que par le salarié ou le retraité

  • Elle occulte l'oeuvre du fondateur de la Sécurité sociale moderneAmbroise Croizat (Résistant, Ancien secrétaire de la fédération CGT de la métallurgie, Ministre communiste du Général de Gaulle de 1945 à 1947).

Vidéo intéressante quand même, parce qu'elle remonte loin dans l'histoire, jusqu'à Louis XIV et son ordonnance de marine de 1691 qui crée la "caisse des invalides de la Marine" (création de la retraite des vieux marins). 

Pour l'anecdote, notons l'existence de systèmes retraites dans les grands services publics concédés de l'ancien régime, qu'étaient lesFermes du Roi, (Exemple: "la Ferme des Tabacs" à Dieppe) où existaient des systèmes de retraites. Ceux qui s'intéressent à la généalogie savent que cela existait aussi ailleurs, parce qu'on trouve dans les registres de décès au début du 19e siècle, des mentions du genre: "Retraité de" (exemple: "Mort à l'âge de 52 ans,  retraité de la poudrerie de Maromme". Ajoutons qu'à Dieppe existait sous l'ancien régime une caisse de retraite dans la "corporation des ouvriers charpentiers, calfats et perçeurs de marine".

Les avancées et les reculs des systèmes de la Sécurité sociale s'incrivent donc dans des cycles longs (deux siècles); les reculs sociaux s'appuyant sur la perte de mémoire des acquis et réalisations des générations précédentes.

 

En quelque sorte cette vidéo y participe, parce qu'elle occulte l'essentiel: le financement !

 

source: blog UL CGT Dieppe

Intervention de Léon Landini au débat « Les FTP-MOI, les étrangers et une certaine idée de la France » [FÊTE DE L’HUMANITÉ ]

Le vendredi 12 septembre 2014, Léon Landini était invité au débat « Les FTP-MOI, les étrangers et une certaine idée de la France » avec Georges Duffau-Epstein (fils de Joseph Epstein, commandant FTP Île de France), Pierre Krasucki (fils de Henri Krasucki), Christian Langeois (biographe d’Henri Krasucki), Nordine Idir (responsable des Jeunesses communistes), Laurence Karsznia et Mourad Laffitte (réalisateurs du documentaire « Les FTP-MOI dans la Résistance »). Malgré l’heure précoce de cet évènement – 17 heures – l’Agora est bondée. Devant près de 500 personnes, la journaliste Caroline Constant qui anime le débat, présente Léon Landini comme résistant FTP-MOI du bataillon Carmagnole-Liberté et président du PRCF.

Éternel résistant et militant infatigable, Léon Landini tient d’abord à remercier les camarades qui rendent ici hommage aux FTP-MOI. Il rappelle qu’il aura fallu batailler durant de longues années pour que tous ces immigrés, issus pour la plupart de la famille communiste, soient enfin sortis de l’oubli ; lui même ayant beaucoup œuvré en ce sens, ce que confirment Georges Duffau-Epstein et Pierre Krasucki.

Il cite alors tour à tour, parmi les nombreux hommages rendus à ces résistants étrangers, celui de François Marcot (professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Franche-Comté), Serge Ravanel, Pierre Villon et Charles Tillon.

Il revient ensuite sur son engagement et celui de ses camarades dans les FTP-MOI, soulignant que nombre d’entre eux étaient de très jeunes étrangers devenus adultes avant l’âge. Étrangers, c’est vrai mais dont les racines s’étaient nourries de la culture communiste et de ses valeurs.

Lui dont la famille italienne et communiste avait été chassée d’Italie par les fascistes, raconte comment, alors que l’armée italienne venait d’envahir le Sud de la France, son père, son frère et lui-même choisirent de s’engager sans hésitation dans la seule voie possible : la lutte armée pour défendre le pays qui les avait accueillis et le libérer des chemises brunes.

S’il évoque avec enthousiasme les actions qu’il a menées, avec humilité sa propre arrestation, les tortures qu’il a subies, son évasion du fort Montluc et l’insurrection de Villeurbanne, c’est avec beaucoup d’émotion qu’il parle de ses camarades de Carmagnole-Liberté, hommes et femmes, morts pour la liberté de tous, dont 52 sous la torture.

Ainsi son « pote Jeannot » qu’il considérait comme un frère, abattu au cours d’un combat dans les Basses-Alpes, par les SS qui interdirent à la population d’emporter son corps sous peine de représailles ; Jeanine Sontag arrêtée après avoir été blessée pendant une action menée contre un garage à Lyon, puis torturée et assassinée.

Comme chaque fois qu’il témoigne de l’histoire de ces étrangers, la sienne donc, Léon Landini saisit l’esprit de ceux qui l’écoutent. Cette force, cette émotion, tient d’une part à la voix du vécu qui narre ce que beaucoup ignorent encore mais tient aussi à l’actualité de son discours, à un moment où l’on falsifie tant de vérités.

En effet, complétant les interventions des autres invités du débat, Léon Landini insiste sur le fait que tous ces FTP-MOI se sont battus pour un monde meilleur, libre, démocratique alors qu’aujourd’hui, il n’est rien de tout cela. Il rappelle comment le « NON » de 16 millions d’électeurs au TCE a été « volé » ; comment cette Europe mène une politique sans aucun rapport avec ce qui était espéré et prévu notamment dans le Programme du Conseil National de la Résistance ; comment les pouvoirs en place stigmatisent chômeurs, étrangers, malades... quand les loups de la finance ont vu leurs bénéfices augmenter de 30 % en moins de 6 mois cette année !

Sans doute faut-il souligner qu’à cet instant, une fois de plus, les applaudissements nourris de l’assemblée viennent renforcer les propos tenus par Léon Landini.

Quand arrive la dernière partie du débat consacrée à la transmission de cette mémoire et à la situation des étrangers en France aujourd’hui, Léon Landini se saisit de l’occasion pour rappeler que la place des étrangers dans les années 30 n’était pas toujours facile. La différence de traitement pouvait engendrer par-exemple, des oppositions entre les travailleurs étrangers et français. Et pourtant ajoute-t-il, c’est bien dans la convergence des luttes qu’ils ont su se retrouver et dépasser ces différends. Il illustre son propos en expliquant comment son père avait su unir des mineurs de toutes nationalités au travers d’une grève ; cette fraternité s’incarnant par l’interprétation de l’Internationale entonnée dans toutes les langues !

Jusqu’au bout, Léon Landini se fera un devoir de témoigner, en toute circonstance, pour rendre hommage à tous ses camarades et pour réveiller les consciences d’aujourd’hui.

« Pensez-vous que c’était une usine à fabriquer des héros » demande-t-il pour finir, à l’assemblée, avant de répondre que tous étaient convaincus qu’il fallait libérer ce pays où pourtant ils se faisaient parfois traiter de métèques, qu’il fallait se battre pour un monde différent, un monde meilleur où il ferait bon vivre, « un monde où il y ait du pain et des roses » comme disait Paul Vaillant-Couturier . C’est portés par cette conviction qu’ils ont agi, qu’ils se sont sublimés à leur insu sans jamais songer qu’ils étaient des héros.

Au terme de ces deux heures de débat, durant lesquelles pas une personne n’a quitté l’Agora, Léon Landini se voit applaudir pendant plus d’une minute trente, un militant fait remarquer qu’une telle ovation n’est pas arrivée depuis l’ère Marchais !

Très touché, il remercie l’ensemble des personnes présentes et en particulier tous les camarades du PRCF.

La force de son témoignage à la fois engagé et émouvant, n’a laissé personne indemne. Plus tard au cours du week-end, recroisant quelques camarades ayant assisté au débat, certains avoueront qu’ils n’ont pu s’empêcher de pleurer en l’écoutant.

Sans doute tout le sens de ce que Léon Landini transmet, tient-il dans les mots que sa propre mère lui adressa à lui, son frère et son père au sortir de la guerre : « Quand cette guerre a commencé, j’étais sure qu’il y aurait des chaises vides autour de cette table. Vous avez beaucoup souffert mais vous êtes là tous les trois. C’est le plus beau jour de ma vie ».

par Laurence Karsznia, pour initiative communiste

co-réalisatrice du documentaire « Les FTP-MOI dans la résistance »

(dvd disponible sur le site http://images-contemporaines.com/)

L’enregistrement sonore de l’intégralité du débat est disponible sur www.initiative-communiste.fr ici

»» http://www.initiative-communiste.fr/articles/luttes/intervention-leon-...
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le-film-du-jour.jpg« Cinema Komunisto » : une histoire fascinante du cinéma en Yougoslavie socialiste, pour comprendre la « Yougostalgie »

Compte-rendu AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/ *

« Il était une fois l'histoire d'un cinéma et d'un pays qui ne sont plus », ainsi commence ce documentaire fascinant qui retrace l'histoire du cinéma dans un pays communiste pas comme les autres : la Yougoslavie. Une façon originale de comprendre la « Yougostalgie ».

Ce documentaire nostalgique presque malgré lui, jouant de l'ironie sans malveillance, remplit un rôle assumé :lutter contre l'effacement de la mémoire de l'ancienne Yougoslavie socialiste.

C'est ce qui explique l'immense succès qu'il rencontre dans les pays d'ex-Yougoslavie, s'ajoutant à sa qualité formelle et documentaire qui lui a valu 13 prix internationaux, le mérite en revenant à sa jeune réalisatrice Mila Turajlic.

En suivant l'épopée du cinéma yougoslave, c'est l'histoire de ce pays qui nous est contée. A travers un prisme peut-être déformant on en apprend beaucoup sur la réalité du socialisme à la Tito, ses réussites comme ses limites, l'énorme trace qu'il a laissée dans les ex-Républiques yougoslaves.

Le documentaire retrace deux facettes d'un cinéma yougoslave qui fut, avec celui français et dans une moindre mesure italien, le seul à résister à la vague des films américains.

Le « cinéma de partisan », célébrer la Résistance communiste

La première facette, c'est celle d'un cinéma militant et épique, servant la propagande du nouveau régime, célébrant la Yougoslavie unie, socialiste et résistante. Ce « cinéma des partisans », c'est 400 films qui se limitent pas à l'immédiat après-guerre mais continue jusqu'aux années 1980.

Transcription d'un optimisme quelque peu ingénu dans le monde nouveau né de la Résistance, foi sincère dans la construction du socialisme ou fascination pour la figure du chef communiste et père de la nation Tito, il y a un peu de tout cela dans ces films qui ont rencontré un énorme succès, incarnation de l'image que le peuple yougoslave voulait se donner de lui-même.

Les héros sont plus la jeunesse militante, le prolétariat triomphant, les femmes engagées que Tito lui-même, figure invisible dans ces films mais omniprésente, sorte de Dieu caché, de messie libérateur impossible à représenter physiquement.

L' « aube nouvelle » promise, c'est cette fraternité retrouvée dans la Résistance au fascisme. Aux cris de « mort au fascisme », les partisans répondent « liberté pour le peuple », qui était le slogan des antifascistes yougoslaves, scandé le poing sur la tempe.

Ces films sont révélateurs d'une réalité, celle d'un pays qui s'est libéré essentiellement par ses propres forces, avec l'action décisive du Parti communiste, de son chef le Maréchal Tito, qui a su l'incarner la résistance à l'occupant, la nation multi-culturelle et prendre la direction aux monarchistes de Mihaljovic.

Les partisans de Tito – célébrés jusque dans le célèbre club sportif du « Partizan » – vont devenir une véritable armée populaire qui comptera jusqu'à 800 000 combattants, de toute origine ethnique, ce qui fera sa force par rapport aux nationalistes croates ou serbes.

Les partisans résisteront aux attaques des collaborateurs serbes de Nedic, aux fascistes croates oustachis du sinistre Pavelic, aux armées allemande, italienne et bulgare, parvenant à immobiliser entre 10 et 20 divisions allemandes pendant tout le conflit.

Certes la réalité est déformée, exagérée dans ses films qui gomment totalement les antagonismes entre nations, la complexité des alignements de la population perçue comme unanimement comme résistante – pourtant à côté de cette vaste résistance populaire communiste, il y eut aussi un groupe monarchistes (« Tchetniks ») à l'attitude plus ambiguë, des collaborateurs surtout en terre croate.

Ce cinéma en est venu à être la caricature de lui-même, pendant des films d'action hollywoodiens, où une balle tue dix soldats allemands, les charges se font en chantant, le « bien » triomphe du « mal ».

Mais face à la valorisation de l'individualisme, le nationalisme, la guerre côté américain, le cinéma yougoslave insistait sur la solidarité, la fraternité multi-culturelle, la paix à venir.

Il a forgé ses stars, comme Bata Zivojnovic – adulé jusqu'en Chine ! – celui qui « aurait tué plus d'Allemands que Patton lui-même » (sic). Il a produit des navets, mais aussi des chefs d’œuvre, telle la Bataille de Neretva (1969) qui a remporté l'Oscar ou la bataille de Sutejska (1973).

« Hollywood-sur-le Danube » : Orson Welles, Alain Delon et Tito

La seconde facette, c'est un cinéma populaire, plus commercial, en partenariat avec les productions américaines, italiennes ou françaises.

La Yougoslavie n'était pas un pays communiste comme les autres, pour le meilleur et pour le pire. Elle reposait sur un soutien populaire incontestable, avait construit un socialisme original (« auto-gestionnaire ») mais reposant sur une unité fragile, elle-même minée par cette dynamique décentralisée, auto-gestionnaire, de plus en plus dépendante envers le monde capitaliste.

En 1948, Tito rompt avec Staline et le mouvement communiste international, pour des raisons paradoxales : Tito à la fois adoptait une position agressive envers l'ouest sur la question de Trieste, soutenait la résistance grecque, tout en suivant un modèle économique mixte, un ensemble de positions réprouvées par Staline qui cherchait la paix en Europe mais aussi l'adoption d'un socialisme à la soviétique ainsi qu'un alignement sur les positions étrangères de Moscou.

La conséquence de ce schisme – qui sera résorbé largement dans les années 1950 – c'est non seulement l'adoption par la Yougoslavie d'une position non-alignée, tiers-mondiste aux côtés des « socialisants » l'Indonésien Soekarno, l'Egyptien Nasser, l'Indien Nehru ou des communistes de la Chine de Mao et Cuba de Fidel et du Che.

Mais c'est aussi l'ouverture au « bloc occidental », diplomatique et économique. Les investissements affluent vers la Yougoslavie du « camarade Tito », qui engage des réformes qui entament l'introduction d'une dose de capitalisme aux conséquences périlleuses (endettement, concurrence exacerbée dans le pays, contrainte extérieure imposant des réformes libérales).

Sur le plan culturel, cinématographique, la Yougoslavie accepte de diffuser des films américains, qui connaissent un succès sans supplanter le cinéma national. Surtout, à partir des années 1960, la Yougoslavie devient le lieu de tournage de gigantesques co-productions.

Les plus grands réalisateurs, les plus célèbres acteurs passent alors par Belgrade : Orson Welles, Alfred Hitchcock, Sergei Bondarchuk, Giuseppe de Santis côté réalisation, Yul Brunner, Alain Delon, Sofia Loren, Richard Burton, Elisabeth Taylor, Kirk Douglas, Anthony Hopkins ou Anthony Quinn côté acteurs.

AVALA produira un certain nombre de grandes productions commerciales aux décors somptueux, aux costumes éblouissants, pour les groupes étrangers en échange de devises sonnantes et trébuchantes.

Mais dans un deuxième temps, ce sont les stars hollywoodiennes qui viendront participer aux grands films de partisans Yougoslaves.

Ainsi on retrouve Orson Welles comme conseiller à la réalisation de la « Bataille de Sutjeska », Richard Burton pour incarner Tito, et Mikis Theodorakis à la musique. Dans le film oscarisé « la bataille de Neretva », Yul Brunner en leader partisan s'oppose à Orson Welles leader monarchiste, avec une affiche signée Pablo Picasso !

Cette pléiade de stars se révèle fascinée par le personnage Tito au point pour Orson Welles de le qualifier « de plus grand homme d’État vivant », en raison de son passé de résistant, son action pour transformer son pays de façon progressiste.

Pourquoi les Serbes, Bosniaques, Slovènes sont-ils « Yougonostalgiques » ? Ce que nous apprend le film

Certes, ce portrait du cinéma yougoslave ne manquera pas de laisser sur sa faim nombre d'amoureux de ce cinéma.

D'abord, parce qu'il met totalement de côté un cinéma loin de ces extrêmes – cinéma commercial para-hollywoodiens vs cinéma partisan para-soviétique – gommant la richesse, la diversité de ce cinéma, qui trouva un écho à la « Nouvelle vague » française dans la « Vague noire » yougoslave, plus subversive, libre dans ses formes, attachées aux contradictions de la psychologie humaine.

Ensuite, parce qu'en choisissant l'angle de l'interview des réalisateurs, projectionnistes, acteurs, on oublie un peu le public de l'époque, sa réception de ce cinéma yougoslave : a-t-il été aimé par son peuple ? A-t-il contribué à élever les consciences, à forger de nouveaux sentiments, a-t-il reproduit de vieux schémas mentaux, a-t-il réussi à soulever les contradictions d'une société sans la miner ?

Toutefois, ce film est d'une valeur rare car il nous apprend quelque chose sur ce que fut la Yougoslavie :

1 – la construction d'une nation sur des bases progressistes, socialistes, antifascistes : oui, la Yougoslavie nouvelle de Tito est née d'un « récit national », a perduré sur une « propagande », comme tout régime.

Cette « propagande », ce « récit » : c'étaient ceux de la fraternité entre Bosniaques, Croates, Serbes, Slovènes, le dévouement à la paix, l'amitié avec les peuples du Tiers-monde, la fierté nationale sur la base de l'antifascisme, la construction du socialisme comme espoir d'un monde meilleur.

Au nom de cette unité mythifiée, les antagonismes sociaux, nationaux ont été gommés. L'histoire de la Seconde guerre mondiale, masquant les terribles exactions, les massacres, l'anti-sémitisme des collaborateurs. Croates contre Serbes, mais aussi Serbes contre Serbes, la guerre de libération nationale fut aussi une horrible guerre civile qui fit près de 2 millions de morts.

Ce fut la force de la Yougoslavie de Tito de proposer une idéologie – par définition nécessairement déformatrice, mobilisatrice et unificatrice – qu'on retrouve dans ce cinéma qui choisit l'unité, la réconciliation, le multi-culturalisme sur la division, la vengeance, la haine ethnique.

2 – la popularité d'un régime, d'un système socialiste qui a donné une dignité à un peuple : malgré les limites du documentaire, on perçoit que ces films – en particulier ceux épiques sur les partisans, les plus idéologiques – ont été immensément populaires.

Les réalisateurs de l'époque rappelaient qu'ils faisaient la tournée des usines, que les ouvriers étaient toujours prêt à contribuer financièrement au succès du prochain film. Les acteurs étaient les héros accessibles des travailleurs yougoslaves, dans l'usine, la rue, ou dans les grands festivals, comme celui des Arènes de Pula, en Croatie.

La popularité de ce cinéma était aussi celle de Tito, leader aimé, pleuré à sa mort et longtemps après, jamais présent (hormis une fois) dans les films, leader énigmatique et glorieux de la Résistance, bête noire des occupants (comme le sera Ho-Chi-Minh plus tard). Le public adorait voir à l'écran cette image de Tito, héros national, dirigeant du peuple, partisan communiste.

Tito lui-même était un grand amateur de cinéma. Il aurait dans son cinéma personnel regardé plus de 8 000 films, il donnait son avis sur chaque film, comme conseiller historique, assistant technique, spectateur critique.

Une popularité qui rejaillit à l'international. Outre les acteurs d'Hollywood, de la Cinecittà, ce sont aussi tous les dirigeants du monde qui accueillent en grande pompe Tito : des Etats-unis à la Chine, de l'URSS à la France, du Mexique à l'Indonésie, de l'Algérie à la Syrie.

3 – La nostalgie envers un système socialiste qui n'est plus : c'est ce qui prédomine dans le film, en dépit de ses contradictions internes. C'est Good bye Tito, pourrait-on dire de façon peu opportune.

Les protagonistes du film – acteurs, réalisateurs, producteurs, accessoiristes, techniciens – évoquent d'une part un âge d'or du cinéma yougoslave disposant de moyens abondants, profitant de la priorité donnée à la culture dans l’État socialiste en particulier au cinéma, suivant les préceptes de Lénine.

Plus largement, le socialisme se révèle être au quotidien un paradis perdu.

Ce qu'ont perdu les Yougoslaves, comme le rappellent plusieurs protagonistes, « ce sont des droits inestimables perdus à jamais sous le capitalisme », une société où « on vivait heureux, libres de s'aimer, sans peur du lendemain ».

Le témoignage le plus étonnant est celui de cet homme de cinéma qui avait quitté la Yougoslavie en 1952 pour fuir le communisme, revient en 1975 et est stupéfait du niveau de civilisation : « les gens vivaient si bien sous le communisme, il y avait des sorties pour les enfants, les soins étaient gratuits, comme les transports, le logement, l'éducation. Tout était gratuit, c'était incroyable ».

4 – Des contradictions réelles évoquées avec bienveillance: le portrait révélé de Tito est parfois à la limite de l'hagiographie involontaire sur ce personnage séducteur qui maîtrise sa propre image, piégé et piégeant son pays dans ce mythe construit autour d'une nation identifiée à lui.

Le dictateur Tito est à la fois bienveillant et intrusif, il veut contrôler « son » cinéma. Loin de la fiction du totalitarisme, on est quand même dans une conception autoritaire, personnelle de la culture, soumise aux revirements tactiques, aux excentricités, aux grands-écarts du chef.

Ce cinéma yougoslave, parfois brillant, est aussi partagé entre une tendance à l' « opportunisme » du cinéma de qualité médiocre, à l'occidentale, et le « manichéisme » de type stalinien, qui perdurera peut-être relativement plus longtemps qu'en URSS.

La difficulté de la critique artistique, nécessaire, vite assimilée à une dissidence politique coupable est évoquée. Ceux qui en sont victimes, perdant leur emploi, leur position, soulignent la contradiction vécue dans leur chair, sans nier qu'ils conservent une nostalgie de cette époque dorée.

C'est surtout la fragilité de la construction unitaire qui transparaît, à mesure que le discours cinématographique sur la Résistance devient plus abstrait, les extravagances de Tito écornent son image de dirigeant populaire, tandis que les tensions s'accumulent sur fond d'inégalités territoriales forgées dans une histoire déchirante, renforcées par l'économie mixte, décentralisée yougoslave.

Cet élément se ressent à certains moments du film, mais il n'est qu'évoqué de façon allusive. Or, les contradictions de ce cinéma parfois schizophrénique auraient pu permettre de l'évoquer de façon plus critique.

5 – La Yougoslavie après 1992, du paradis (reconstruit) au cauchemar (réel) : enfin pour finir, il apparaît dans ce film un regard particulier sur la « Yougostolagie », emprunt de pathétique, de bienveillance, d'ingénuité mais aussi d'ironie.

Le combat de la réalisatrice semble aussi de lutter contre l'effacement de la mémoire qui fera de ce pays « soit un objet de damnation, soit de glorification, oubliant ce que fut réellement la Yougoslavie », comme le dit un des protagonistes.

Concrètement, c'est en évoquant l'après 1992 que la réalisatrice montre le mieux l'ampleur du désastre, qui contribue pour beaucoup à faire de la Yougoslavie de Tito, malgré toutes ses limites, un âge d'or.

Le film se finit en 1991, sur le festival du cinéma de Pula perturbé par les premiers conflits inter-ethniques et la tentative désespérée du directeur de dire « Non » à la haine raciale, « Oui » à la paix. En vain, le cinéma communiste yougoslave, ses mots d'ordre pleins de bons sentiments sont morts.

De cette tragédie que fut la guerre civile ethnique, la dissolution de la Yougoslavie, la chute du communisme – avec de lourdes responsabilités occidentales, Allemagne en tête dans la reconnaissance des indépendances – 200 000 Yougoslaves perdirent la vie.

Les milices nostalgiques des fascistes croates firent leur réapparition, celles islamistes en Bosnie naquirent avec des fonds du Golfe, la haine raciale prit le dessus sur la solidarité nationale : tout ce que le socialisme avait fait, le nationalisme soutenu par les pays occidentaux le défaisait.

En 1999, le film ramène le projectionniste de Tito dans l'ancien palais présidentiel du père de la nation. Dévasté par les bombardements de l'OTAN, ce qui arrache des larmes de désespoir au vieil homme. Plusieurs milliers de Serbes sont morts pendant ce bombardement, l'économie a été réduite à néant.

En 2009, et c'est le point de départ de ce film, dans un pays en ruines, le gouvernement tente de privatiser et brader la vénérable société de cinéma AVALA, laissant les vieilles gloires du cinéma yougoslave désarmées, alors que la menace de faillite pèse sur la société et que les terrains historiques sont sur le point d'être vendus.

C'est l'image de la Yougoslavie d'aujourd'hui, un pays qui n'existe plus divisé en nations formées dans la haine, jouets des puissances étrangères et qui n'ont connu depuis 1992, avec la fin du communisme, que la guerre, la misère, la dépendance étrangère.

Les récentes émeutes de Tuzla en Bosnie et le « printemps bosnien », peu relayé dans nos médias, les mouvements sociaux massifs en Slovénie, comme le vaste courant populaire anti-impérialiste en Serbie sont le reflet de cette insatisfaction générale face au capitalisme importé à coup de bombes.

Un sondage réalisé par le quotidien « Danas » en 2010 révélait que 81 % des Serbes voient la période de Tito comme la meilleure qu'ils aient vécu, contre seulement 10 % pour le régime actuel.

Le succès du documentaire « Cinema komunisto », reflétant cet âge d'or de la Yougoslavie communiste s'explique aussi par cette vague de « titostalgie », de « yougostalgie », d'un peuple mesurant ce qu'il a perdu avec la chute du communisme. Allez-le voir, achetez le DVD, cela vaut la peine !

* Une projection exceptionnelle était réalisée le 18 septembre dernier au cinéma La Clef, en présence du distributeur et historien Jacques Choukroun, des « Films des deux rives »

Dimanche 21 septembre 2014

Note de lecture de Losurdo : Staline, histoire et critique d'une légende noire

 

Note de lecture par Gilles Questiaux: Stalin, storia e critica di une legenda nera

(Staline, histoire et critique d'une légende noire) publié à Milan en 2008 et traduction française à Bruxelles en 2011

(éditions Aden)

Présentation de la traduction française ici

Domenico Losurdo est un philosophe communiste italien, né en 1941, spécialiste réputé de Hegel et de Gramsci,  professeur d'histoire de la philosophie à l'université d'Urbino, auteur en 1999 de Fuir l'Histoire, où il critique « l'autophobie » des communistes, qui est à la fois une sorte d'aliénation psychologique qui a fait des ravages depuis le chute du mur, et une composante de l'idéologie des groupes dirigeants postcommunistes en France et en Italie.

Comme hégélien, il apporte deux atouts à la connaissance historique marxiste : la réflexion rationnelle sur le rôle des grands hommes, et la critique rationnelle de la forme originaire du gauchisme moral, de la « belle âme » qui veut imposer « la loi du cœur », et l'intelligence du retournement autoritaire inévitable de la belle âme déçue. Pour Losurdo, le ferment de l'autoritarisme dans le mouvement communiste est à rechercher du coté libertaire de l'utopie communiste plus que dans la volonté de construire un État socialiste.

Il s'agit  dans Staline... , d'une histoire de l'image de Staline et non d'une biographie ni d'une histoire politique du système auquel ce nom est couramment associé. Mais remettre en cause les clichés de l'antistalinisme tels qu'ils sont reproduits sans critique depuis 1956 nécessite aussi de revenir sur le fond de la question, et de procéder à une l'évaluation de l'histoire soviétique de 1922 à 1953, et même au-delà, puisque les catégories de l'antistalinisme de la Guerre froide ont été généralisée à l'étude d'autres États dirigés par des PC, et d'autres personnalités, Chine et Mao, Cuba et Fidel,  Yougoslavie et Tito.

L'étude de la légende noire se mêle donc pour partie à une réhabilitation de la personnalité et de la figure d'homme d'État de Staline, qui est bien distingué du système politique qu'il dirigeait. Il commence en constatant que l'image de Staline était plutôt positive dans le monde, propagande de part et d'autre mise à part, au moment de sa mort en mars 1953. C'est la diffusion du rapport Khrouchtchev qui a précipité « le dieu aux enfers ». Ce rapport est une des principales cibles de Losurdo, qui synthétise de manière convaincante un grand nombre de travaux contemporains qui n'en laisse pratiquement rien subsister. Il s'agit d'un document de la lutte interne à la direction du PCUS dont la crédibilité est pratiquement nulle, et dont la plupart des assertions portant sur Staline sont tout simplement inventées. D'ailleurs la propagande antistalinienne s'est depuis assez longtemps dirigée dans d'autres directions pour étayer ses réquisitoires.

Pour reconsidérer la stature morale et intellectuelle du dirigeant principal de l'URSS,  Losurdo a utilisé le principe du « tu quoque » (« toi aussi », phrase censée avoir été prononcée par César en reconnaissant parmi ses assassins Brutus, son fils adoptif) qui aboutit à la constatation étonnante que dans le contexte de l'époque la plupart des critiques libéraux de Staline, et particulièrement les hommes d'État de premier plan qui peuvent lui être comparés, véhiculent dans leurs propos une conception du monde bien plus machiavélique et brutale que lui, et contrairement à lui fortement teintée de racisme.  Sur ce point Losurdo s'inscrit en faux contre les accusations d'antisémitisme concernant Staline personnellement, même à la fin de sa vie, durant sa maladie, et il défend résolument la thèse que l'antisémitisme, au moins au sommet de l'État soviétique, n'a joué aucun rôle dans l'affaire dite du « complot des blouses blanches ». Sur la paranoïa attribuée communément à Staline, Losurdo réussit aussi à faire passer de manière assez convaincante l'idée que la plupart des actions répressives et que la terreur d'État n'étaient pas le résultat d'un emballement délirant. Ils étaient dus à la volonté de juguler, il est vrai par des moyens extrêmes,  l'action bien réelle d'ennemis du régime, parfois déterminés à utiliser le terrorisme dans la tradition des groupes révolutionnaires russes du XIXème siècle. L'attentat contre Kirov, en décembre 1934, qui est considéré en général comme le point de départ de la grande terreur, ne peut plus être présenté sérieusement comme une provocation commanditée par Staline lui-même. Il apparaît d'ailleurs que la mentalité « complotiste » est très répandue dans l'historiographie antistalinienne.

L'autre cible principale de Losurdo est l'historiographie trotskiste, à commencer par celle de Trotski lui-même, dont les témoignages et l'analyse du système sont largement à la base de la tératologie occidentale qui essaye de comprendre l'ennemi sans recourir aux catégories scientifiques de compréhension de l'histoire. Trotski avec des nuances, et voulant, comme Khrouchtchev plus tard, dissocier Staline de l'Union Soviétique et se dédouaner par la même occasion, a eu recours à des distorsions de raisonnement qui sont en fait une régression de l'analyse historique scientifique vers l'analyse psychologique. Losurdo pense aussi que la conjecture de Malaparte, selon lequel Trotski aurait tenté un coup d'État en 1927, à l'occasion du dixième anniversaire de le Révolution d'Octobre, est probablement vraie.

Le livre de Losurdo n'étant pas une histoire de l'URSS ou de ses appareils répressifs, on y trouvera peu d'éléments pour réfuter en profondeur la légende noire connexe à celle de Staline, la légende véhiculée avec une certaine habilité par le Livre Noir du Communisme où des pamphlétaires de guerre froide sont cautionnés par la présence d'articles écrits par des historiens anticommunistes professionnels, sous l'autorité d'autres historiens, plus âgés et respectés, qui à leur tour cautionnent le tout. Mais il attaque frontalement et avec encore une fois beaucoup de crédibilité le travail de l'historien anglais influent Robert Conquest, qui avant d'être universitaire était un agent des services secrets britanniques spécialisé dans la désinformation, et qui tend à imputer à Staline la famine ukrainienne de 1933, par un double procédé d'exagération de ses effets et de sa durée et par l'attribution de cette famine à une volonté génocidaire. A l'origine, il s'agit d'une construction en guise de plaidoyer pro domo des séparatistes fascistes ukrainiens, pour substituer un génocide à un autre,  qui devait masquer leur rôle dans l'extermination des juifs d'Ukraine, et qui reprend des thèmes de désinformation largement diffusés par la propagande hitlérienne durant la guerre (propagande reprise par Conquest suivant le principe méthodologique bien connu de l'historiographie libérale : ne croyez pas les nazis, sauf quand ils parlent des communistes !)

Losurdo s'attaque aussi à la théorie de la gémellité des monstres, postulant l'égalité Hitler-Staline, et particulièrement aux thèses d'Arendt, écornant au passage sa théorie du totalitarisme (en remarquant qu'elle fit partie de thuriféraires de Staline au moment de la Libération). A l'arrivée, il ne reste qu'un seul point commun entre Hitler et Staline : ils ont été des  dictateurs contemporains. Toute idée qu'il ait pu exister une sympathie personnelle ou une complicité entre les deux ne résiste pas à l'analyse des témoignages historiques, et s'avère un mythe de plus de la Guerre Froide.

En conséquence, nombre de clichés sur Staline me semblent définitivement ruinés, et Losurdo y parvient facilement en regroupant les conclusions ou les découvertes des historiens récents, postérieurs à l'ouverture des archives soviétiques. Il est donc acquis que :

Staline n'était ni médiocre, ni stupide, ni paranoïaque.

Staline ne s'est pas effondré au moment de l'invasion hitlérienne, et n'a jamais cru en la bonne foi d'Hitler. Son commandement  a joué un rôle militaire décisif, et les généraux soviétiques les plus importants l'ont confirmé de manière indépendante, dont Joukov qui s'était souvent opposé à lui.

Staline a réprimé toute opposition en URSS. Mais cela signifie, contrairement à la légende du chef paranoïaque qu'il y avait une opposition.

Staline était totalement exempt de racisme ou d'antisémitisme et ne peut pas être accusé de génocide, ni envers les Ukrainiens, ni aucun autre peuple.

Losurdo considère au passage comme acquis par l'évolution de l'état de la question historique que les bilans avancés par Khrouchtchev comme par Courtois sont exagérés environ dix fois. Ce qui signifie que la répression politique en URSS sous toutes ses formes a causé la mort d'environ 2 millions de personnes entre 1922 (fin de la guerre civile) et 1953, et un nombre très faible de victimes depuis 1953. C'est beaucoup moins que les chiffres hyperboliques qui ont circulés sous l'influence de Conquest et de Soljenitsyne. C'est encore beaucoup, mais ce n'est pas la même chose. 

Si le pacte germano-soviétique et la collectivisation des terres restent des ombres sur l'histoire soviétique, ils ne peuvent plus être rapportées à la malignité de Staline en personne, ni même d'un groupe dirigeant plus vaste, ils doivent être compris comme des choix exigés par la survie de l'État issu de la Révolution d'Octobre dans des situations où toutes les autres solutions étaient devenues impossibles. Cela semble indiscutable pour le pacte, moins certain pour la collectivisation, car la Révolution chinoise fournit un contre exemple, elle a survécu dans un environnement hostile en se gardant bien de développer son industrie et sa puissance militaire au dépens des paysans.

Concernant la collectivisation, le choix gauchiste (trotskiste !) de la collectivisation forcée et de l'élimination des Koulaks en tant que classe, ne fut pas celui de Boukharine, l'expert économique du pouvoir bolchevik, qui savait qu'elle provoquerait « une Saint Barthélémy » dans les campagnes, d'où sa rupture avec Staline alors qu'il dirigeait l'URSS quasiment sur le même rang que lui dans les années de la NEP.

La brutalité de la répression n'est pas niée mais elle est contextualisée:

Par rapport aux effets de « brutalisation » (en suivant dans l'utilisation de ce concept Nicolas Werth, pourtant coauteur du « Livre Noir »), cette évolution généralisée des mentalités vers le pire provoquée dans le monde par la Grande Guerre; par rapport au moment de l'histoire mondiale (la « seconde guerre de trente ans »); par rapport à la longue durée de l'histoire russe (le « deuxième temps des troubles »). Et par rapport à la situation mondiale d'oppression coloniale et raciste maintenue par tous les libéraux contemporains dans leurs empires coloniaux ou sur les peuples d'origine coloniale.

Et aussi par rapport à l'état de siège permanent où la Russie a du vivre pendant 75 ans, en butte à la détermination contre-révolutionnaire sans faille de puissants ennemis : Allemagne, Grande Bretagne, France, États-Unis avant et après la seconde guerre mondiale, à laquelle s'est ajoutée l'influence de toutes les églises instituées et de tous les grands groupes de média. L'alliance entre URSS et États-Unis de 1941/45 parait dans ce contexte purement conjoncturelle. 

Certains des aspects les plus terribles de l'État soviétique s'expliquent donc en dernière analyse d'une part par l'hostilité permanente du monde entier contre un pays pauvre et une grande nation révolutionnaire, et d'autre part, par l'héritage de despotisme de l'ancienne Russie, qui n'avait pas connu de période démocratique bourgeoise. 

Losurdo souligne aussi le rôle d'une dialectique immanente aux mouvements révolutionnaires qui lierait indissolublement l'exigence de la liberté absolue immédiate (et le rêve de la société communiste) à l'imposition de la Terreur, suivant le principe de la dialectique de la « loi du cœur » exposées dans la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel. 

Losurdo invalide, en bon hégélien, toute critique de Staline et de sa pratique historique basée sur l'opposition de l'idéal au réel , et donc sur l'idée qu'il existerait un bon idéal communiste opposable à un monstre singulier et en définitive inexplicable qui s'appellerait Staline. Il s'agirait alors pour le mouvement communiste de renoncer à la ligne hypocrite de repli tactique où il s'est piteusement abrité en Occident après le rapport Khrouchtchev, et qu'Althusser a attaqué toute sa vie sous le nom d'humanisme, Garaudy, Sève étant de bons représentants du khrouchtchevisme humaniste en France. Et dans un tout autre sens du terme du stalinisme d'appareil aussi. 

Le stalinisme est aussi périodisé : il semble que Losurdo considère que le régime est devenu autocratique en 1937, dans le contexte de la préparation de la guerre. Le régime carcéral du Goulag s'est aussi considérablement aggravé à ce moment là. Il semble avoir été relativement sous contrôle légal avant cette date. Certains faits horribles, comme le cannibalisme dans l'île arctique de Nizan, paraissent davantage le résultat d'incompétence bureaucratique dénoncée par les autorités elles mêmes, que comme le reflet normal du fonctionnement d'un système de répression exterminateur et cohérent. Et si l'URSS doit être comprise en définitive comme une formation sociale qui n'a jamais réussi à sortir de l'état d'exception, les efforts pour ce faire ont été réitérés, et le principal dirigeant bolchevik à avoir essayé ce passage à la normalité est justement Staline.

Cela dit, cette réserve pour finir : il restera toujours dans l'épopée soviétique un résidu d'excès injustifiable, et certains arguments qui consistent à produire des citations peu glorieuses de Churchill ou de Roosevelt pour les comparer à des citations de Staline sur les mêmes sujets atteignent vite leurs limites. On peut contextualiser, et il n'est pas sans signification de savoir que le Cambodge a subi un quasi génocide aérien de la part de l'USAF, de la CIA et ses supplétifs avant le génocide Khmer rouge, il n'est pas inutile de comparer l'extermination des officiers polonais internés à Katyn en URSS en 1940 avec celle de la gauche par les Américains en Corée du Sud en 1950, mais il n'empêche que de tels faits n'auraient pas dû se produire dans un pays socialiste. Il n'est pas inutile de rouvrir les dossiers Toukhatchevski ou Trotski comme ayant véritablement tentés des coups d'État ou entretenus des relations avec les ennemis étrangers de Staline. Mais ce n'est pas une justification au traitement arbitraire et cruel qu'ils ont subi.

Dernier point : Losurdo apparaît par certain coté comme un adversaire de l'utopie et de sa poésie, comme un défenseur du socialisme réel, sans guillemets. Le marxisme de Marx pour lui n'est pas un très bon guide pour comprendre la politique réelle et prosaïque, du point de vue de la gestion du réel qui résiste au rêve révolutionnaire, à l'exception sans doute du marxisme de Gramsci... et de Staline. Nous ne comprendrions bien ni les grands hommes, ni la normalité quotidienne de la vie des hommes simples, nos leaders charismatiques sont pourrait-on dire au point aveugle de notre pensée, et nous ne séparerions pas bien l'état d'exception de l'État de droit. Mais le dilemme est là, et n'est pas résolu par Losurdo, car quitte à rester prosaïque à quoi bon s'aventurer dans l'espace sans limites de la Révolution ?

Note critique additionelle :

Je comprends ainsi l'entreprise de D. Losurdo : la figure historique de Staline a été investie par une mythologie et considérablement déformée. La mythologie stalinienne d'origine, construite par la propagande officielle du parti communiste soviétique et relayée dans le monde par les partis issus de la Troisième Internationale a été remplacée par une mythologie antistalinienne de différentes origines (partis communistes ayant révisé leurs discours après 1956, trotskystes et gauchistes divers, officines de propagande de la guerre froide et historiens, journalistes, transfuges et renégats à leur service, propagande hitlérienne et ses héritiers d'extrême droite, etc.) qui correspond à une conception tératologique de l'histoire comme collection de monstres. Losurdo est donc préoccupé de vérité historique. Mais aussi comme communiste, il s'agit pour lui de contre-attaquer sur un terrain où l'adversaire semble très fort : car le mythe monstrueux sert en définitive à discréditer le mouvement communiste, ouvrier et révolutionnaire dans son ensemble. La reconsidération de la Révolution française au cours du XIXème siècle s'est faite aussi en cassant l'image sanguinaire et monstrueuse qui collait aux protagonistes le plus radicaux de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat, Hébert, etc. A y regarder de près, certains traits de personnalité de ces héros révolutionnaires ne sont guère sympathiques, mais nul historien sérieux ne s'égarerait dans un jugement moralisant sur ces acteurs historiques pour essayer de comprendre la Révolution, même en partant d'une prise de parti carrément hostile. Ce n'est pas le cas pour la Révolution russe, et surtout pour l'État qu'elle a créé.

Et il nous reste à comprendre en tant que communistes pourquoi notre histoire a connu ces dérives brutales. Nous sommes mieux placés pour ça que ceux qui ont toujours  évité de se mouiller dans la pratique du pouvoir d'État. Et Losurdo, en éliminant les scories de la mythologie contre-révolutionnaire nous aide à comprendre le réel et à nous comprendre nous mêmes.  Ces scories représentent 90% du dossier (et du bilan). Reste un résidu de violence irrationnel qu'il faut assumer rationnellement. Nous ne serons définitivement plus « staliniens » le jour où nous auront assumé le fait que Staline n'était pas le pire mais au contraire l'un des meilleurs praticiens de la théorie marxiste. Et qu'il nous faut donc inventer maintenant suite à cette expérience une nouvelle forme de démocratie  dans la lutte des classes qui n'existe encore qu'entre les lignes, chez Lénine, et certainement pas dans la régression vers la psychologie de l'analyse trotskyste. Et comme Althusser l'avait compris, Freud est aussi notre allié dans cette recherche.

Les lois de la connaissance historique développées dans le matérialisme historique, qui restent valides, rendent plus que probable, si le capitalisme ne détruit pas l'humanité auparavant, le passage au socialisme, et ce passage devra bien commencer quelque part dans le monde, et donc le problème crucial de la coexistence interne et internationale avec le capitalisme se posera dans les mêmes termes qu'il s'est posé en URSS (et se pose déjà, en Chine, à Cuba). Notre tâche à nous communistes au XXIème siècle est donc d'inventer le socialisme démocratique, vraiment socialiste et vraiment démocratique, qui sera la forme de stabilisation de la société post-capitaliste que l'URSS n'a pu atteindre. Ce socialisme démocratique serait comme toute démocratie réellement existante doté de médias indépendants du gouvernement, de syndicats et d'organes représentatifs qui ne seraient plus l'expression des fractions de la bourgeoisie mais des fractions autonomes du prolétariat.

La gauche communiste  anarchisante a pu involontairement renforcer les tendances autoritaires du sommet en dirigeant surtout sa critique vers les dirigeants intermédiaires susceptible d'opposition efficace et vers les « bureaucrates » (qui forment, soit dit en passant, le groupe qui a proportionnellement sans doute le plus souffert de la répression stalinienne), il n'empêche que la plupart des critiques de l'autoritarisme de l'appareil d'État soviétique provenant de ce coté là étaient justifiées. Lénine et Trotski se sont sans doute trompés en subordonnant les syndicats au parti, et en empêchant ainsi l'existence de contre-pouvoirs et la formation d'une légalité socialiste indispensable pour gérer les conflits réels.

Le socialisme doit être construit comme un mode de production et d'organisation de la société durable (peut être séculaire) et une société complexe et contradictoire et non comme une courte transition vers le communisme.  Mais il ne faut lâcher l'utopie à aucun prix, et c'est aussi son abandon qui est au cœur des contradictions réelles qui ont ruiné le socialisme réel, pas seulement en URSS mais aussi sous sa forme platement redistributive « d'État providence » dont Mélenchon est un représentant attardé. Sans l'utopie pourrait-on dire que « la mort n'éblouit pas les yeux des partisans » ? A ce titre là malgré leur méconnaissance ridicule du socialisme et des partis communistes, et du réel pratique en général, les situationnistes d'avant 1968, implacables avec les illusions gauchistes, tenaient fermement l'autre bout de la chaine, et ce sont leurs idées (non les nôtres) qui ébranlèrent le monde capitaliste développé, dans sa métropole, entre 1950 et 1980. Et aussi les groupes pratiquant la lutte armée, qui connurent à leur échelle une dérive violente et autodestructrice où de nombreux jeunes camarades des années 1970 restèrent sur le carreau.

Cette démocratie socialiste à inventer, et en cours d'invention timide dans les pays socialistes actuels, ne peut pas être le résultat d'une transition à rebours comme celle qui à eu lieu en URSS de 1985 à 1993, ni se développer dans la continuité de la pseudo-démocratie de marché actuelle des métropoles. Il y a donc une part d'inconnu et de risque historique à prendre.

GQ 28 avril 2009

PS du 3 février 2011 : l'incapacité de beaucoup de camarades à envisager un retour critique sur les mythes de l'antistalinisme maison (Rapport Khrouchtchev, et influences trotskystes) tient au fait qu'ils croient en hurlant avec les loups se refaire une virginité qui les dispensera d'avoir à assumer la mauvaise réputation qui colle aux sales bolchos et aux vieux stals. Sans voir que cette mauvaise réputation est un gage d'authenticité. Mais on voit bien aujourd'hui comment la critique de Staline n'a pour but que de dévider la pelote et d'entrainer avec elle celle de Lénine, Octobre, et la Révolution elle même en commençant par celle de 1789. Et on doit stopper la débandade à la racine car si les anticommunistes ont raison sur un point, c'est quand ils disent que Staline et son système sont solidaires de toute l'histoire des Révolutions depuis Cromwell au moins.

PPS du 20 septembre 2014 : Je ne suis plus à 100% d'accord avec moi-même, en particulier sur la question des contre-pouvoir qui me paraissent maintenant relever d'une fiction idélogique bourgeoise. Le passage d'un pouvoir bourgeois à un pouvoir prolétarien exige un important travail d'auto-éducation du prolétariat pendant lequel il ne peut sans doute pas être aussi "tolérant" et "cultivé" que les représentants du monde d'avant la Révolution, et implique une modification fondamentale des valeurs et des formes du désir qu'elles déterminent après lesquelle disparaitront celles de l'individualisme aliéné et de l'ostentation de classe; et elle implique aussi de dépasser le stade de l'antagonisme de classe, mais pour le dépasser il faut le traverser.

Quant à Althusser, je ne le fréquente pas car ses analyses manquent de clarté à mon goût (ou je ne suis pas assez intelligent pour les comprendre). Mais son approche du freudisme est juste si j'ai bien compris, comme tentative de penser le point aveugle de la théorie, alors que la tentative de synthèse directe freudo-marxiste de Wilheim Reich a débouché sur un discours pseudoscientifique de secte.

mercredi 17 septembre 2014

La Commune : la souveraineté ne se délégue pas, elle s'exerce directement!

La grande affaire de la République « sociale » pour laquelle se sont levés les hommes et les femmes de 1871 était de se gouverner soi-même. Pour eux la souveraineté ne se délègue pas, elle s’exerce directement, ou le plus directement possible. De toutes les révolutions du XIXe siècle, la Commune est celle qui a porté à son point le plus haut cette organisation de la souveraineté populaire, où les représentants ne sont que tolérés par ceux qui les ont élus et où les citoyens entendent participer réellement à l’exercice quotidien du pouvoir. Cette insurrection était donc un « questionnement libertaire de la démocratie » selon la belle formule de Jacques Rougerie. Mais cette dimension centrale, cet horizon d’attente révolutionnaire pleinement accompli par les insurgés de 1871, s’il fait aujourd’hui consensus parmi les historiens travaillant sur la Commune, a longtemps été minoré ou critiqué par les mémoires révolutionnaires dominantes, les socialistes de la fin du XIXe siècle et surtout les communistes qui, à la suite de Lénine et Trotski, critiquent la désorganisation de la Commune, plaidant ainsi pour une stricte discipline de parti. Aujourd’hui encore la connexion n’est pas si évidente entre la Commune des historiens avec les potentialités libertaires qu’elle souligne et les usages mémoriels de la gauche radicale...

Lisons donc plus avant Eric Fournier.

Michel Peyret


Entretien avec Éric Fournier : La Commune n’est pas morte

Eric Fournier, auteur de La Commune n’est pas morte, voir la recension sur le site N’Autre école, a bien voulu répondre aux questions de Q2C sur son livre et plus généralement sur le rapport entre la Commune de Paris et l’école.

Questions de classe(s) - D’où vient ce projet de raconter non pas l’histoire de la Commune de Paris mais l’histoire de son histoire et de sa mémoire ?

Éric Fournier - Il existe déjà d’excellentes histoires de la Commune, celle de Jacques Rougerie en premier lieu (dans la collection Que Sais-je ou chez Découvertes Gallimard) ou en anglais celle de Robert Tombs (The Paris commune 1871, que les éditions Libertalia sont en train de traduire). En revanche, concernant l’impact mémoriel et politique de la Commune, il n’y avait que de très bonnes monographies sur certains points mais pas d’ouvrage s’essayant à la synthèse.

Deuxièmement, j’appartiens aux historiens qui trouvent stimulants de saisir un événement, non par ses seules causes supposées mais par ses effets, sa construction, ses résonances, sa capacité à traverser les temps. En écrivant La Commune n’est pas morte, il m’est apparu que la « grande mesure sociale » de cette insurrection fut peut-être moins sa « propre existence », selon l’aphorisme de Karl Marx, que sa puissante résonance mémorielle, sa capacité mobilisatrice favorisant d’intenses usages politiques.

Cet intérêt porté aux effets d’un événement et à sa construction rejoint le troisième point. En tant que professeur de lycée, je me dois d’être attentif aux usages de l’histoire, à la question de la transmission, de la sélection et de l’instrumentalisation du passé, bref aux porosités et aux frictions entre histoire savante, histoire scolaire et mémoires – d’où mon intérêt accru pour ces questions de mémoires.

Q2C - On apprend, dans ton livre, que dans la décennie qui suit l’écrasement de l’insurrection, une loi interdisait jusqu’à l’évocation même de l’événement. Comment expliquer cette décision puis sa levée ?

Éric Fournier - Les versaillais vainqueurs veulent immédiatement effacer toute trace de l’insurrection. Pour l’Ordre moral (des catholiques réactionnaires monarchistes très influents jusqu’en 1877), cet effacement relève d’une damnation de la mémoire, cette Damnatio mémoriae de l’antiquité romaine que les vainqueurs connaissent fort bien étant donné la forte culture classique qu’ils ont reçu à l’école et qui constituent un signe évident de distinction sociale ! Cette mesure exceptionnelle, votée par le Sénat romain, vouait à l’oubli et aux gémonies les empereurs jugés monstrueux : leurs statues étaient détruites, leurs noms martelés. Mais leur anniversaire était inscrit au nombre des jours néfastes. Cette mesure se distingue donc d’un oubli total. Il s’agit plus d’un effacement infamant. Concrètement, après 1871, cela se traduit par le fait que les communards ne sont mêmes pas nommés, seuls restent leurs crimes. C’est particulièrement visible dans les lieux de la martyrologie versaillaise. Ainsi la plaque commémorative du massacre des otages rue Haxo rappelle (en latin !) que les otages ont été exécutés « de façon impie, en haine du droit, de la religion et de la paix », mais sans nommer des fédérés ainsi réduits à leurs crimes.

Cet effacement infamant s’accorde avec l’effacement apaisant des républicains de gouvernement qui considèrent qu’il faut oublier cette terrible guerre civile. L’amnistie de 1880, qui permet aux exilés et aux condamnés de rentrer en France, s’accompagne d’une injonction d’oubli. Mais cette position est intenable. Les républicains modérés doivent expliquer pourquoi il faut oublier cet événement, ce qui revient à en parler. Et les partisans de la Commune œuvrent à la faire connaître. Enfin, la République libérale, considérant la liberté d’expression comme un de ces piliers, a de plus en plus de mal à censurer la mémoire communarde. La loi d’amnistie de 1880, puis la loi sur la liberté de la presse en 1881, rendent caduque la politique de censure. Celle-ci ne s’exprime ensuite ponctuellement qu’à l’occasion des commémorations au Père-Lachaise, lorsque le préfet Lépine ordonne la confiscation de couronnes mortuaires jugées séditieuses. La dernière restriction légale est levée en 1906 : on peut dorénavant inscrire le mot « Commune » sur une pierre tombale.

Q2C - Dans un article récent tu expliques comment la célébration de la Commune emprunte deux chemins différents et finalement antagonistes : la mise en avant de la répression, le culte des martyrs qui permet de passer sous silence la dimension révolutionnaire et de l’autre le rappel justement de cette révolution et de son « questionnement libertaire de la démocratie ». Peux-tu nous présenter cette « ligne de partage » ?

Éric Fournier - Cette ligne de partage correspond aux mémoires les plus récentes d’une Commune que l’on redécouvre après un oubli très important durant, pour résumer, les deux septennats de Mitterrand. Cette redécouverte se fait dans la recomposition, les bricolages et les emprunts aux usages antérieurs, le tout de façon ténue. Ainsi, le 8 avril 2013 plus d’une centaine de députés socialistes ont déposé un projet de résolution mémorielle « pour rendre justice aux victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871 ». Les insurgés sont ainsi réduits à des victimes passives. Dès qu’il est question de ce qui animait les insurgés de 1871, la résolution socialiste est des plus elliptiques, évoquant rapidement « les valeurs républicaines portées par les acteurs de la Commune [...] ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté ». Ils étaient républicains et cela suffit. Or, passée au tamis de la Commune, la république dessine des lignes de ruptures, apparaît sous ses différentes formes, historiquement situées et conflictuelles. La Commune c’est une guerre civile opposant des républicains « démocratiques et sociaux » et des républicains libéraux alliés à des monarchistes. L’usage mémoriel de la Commune proposé ici par la gauche au pouvoir dessine inversement en creux l’image simpliste d’une république « toujours déjà consensuelle », figure d’un récit se substituant à un roman national désormais intenable dans sa célébration d’une « France toujours déjà-là », pour reprendre la lumineuse formule de Suzanne Citron. Il y a donc une volonté d’instrumentaliser une référence de radicalité au profit d’un mol imaginaire unanimiste. La possible panthéonisation de Louise Michel, parmi d’autres candidates, participe du même problème.

Revenons à la « République démocratique et sociale » et au sens que les communards donnaient à ces mots, si différent de la « république sociale » du Conseil National de la Résistance après 1945. La grande affaire de la République « sociale » pour laquelle ce sont levés les hommes et les femmes de 1871 était de se gouverner soi-même. Pour eux la souveraineté ne se délègue pas, elle s’exerce directement, ou le plus directement possible. De toutes les révolutions du XIXe siècle, la Commune est celle qui a porté à son point le plus haut cette organisation de la souveraineté populaire, où les représentants ne sont que tolérés par ceux qui les ont élus et où les citoyens entendent participer réellement à l’exercice quotidien du pouvoir. Cette insurrection était donc un « questionnement libertaire de la démocratie » selon la belle formule de Jacques Rougerie.

Mais cette dimension centrale, cet horizon d’attente révolutionnaire pleinement accompli par les insurgés de 1871, s’il fait aujourd’hui consensus parmi les historiens travaillant sur la Commune, a longtemps été minoré ou critiqué par les mémoires révolutionnaires dominantes, les socialistes de la fin du XIXe siècle et surtout les communistes qui, à la suite de Lénine et Trotski, critiquent la désorganisation de la Commune, plaidant ainsi pour une stricte discipline de parti. Aujourd’hui encore la connexion n’est pas si évidente entre la Commune des historiens avec les potentialités libertaires qu’elle souligne et les usages mémoriels de la gauche radicale. Ainsi, lors de la manifestation du 18 mars 2012, Mélenchon a exposé de façon lyrique une mémoire que l’on pourrait qualifier de post-communiste et ne s’est absolument pas référé à cette république par en bas qu’était aussi la Commune. En revanche, en 2001, le philosophe Toni Négri a rapidement qualifié le mouvement social de décembre 1995 de « Commune de Paris sous la neige » eu égard « à la capacité d’auto reconnaissance subversive des citoyens des grandes villes ». Au même moment, Tardi expose une Commune libertaire dans Le Cri du peuple, tout comme le cinéaste Peter Watkins.

Nous sommes aujourd’hui dans une période de recomposition de la mémoire militante de la Commune. Tous les possibles sont ouverts. Les plus prometteurs, les plus innovants ; comme les plus plats, les plus nostalgiques ou les plus attendus.

Q2C - Bien que ton ouvrage évoque la place de la Commune dans les programmes d’histoire de l’école de la République, tu ne t’attardes pas trop sur cet aspect des choses. Pourtant, pendant longtemps, cette absence a été brandie comme le symbole d’un enseignement historique au service des puissants et du pouvoir. On peut aussi y lire un « embarras » dans l’élaboration du récit consensuel que la République veut présenter d’elle-même à travers son école. Peux-tu nous résumer cet enjeu ?

Éric Fournier - Ce qui est clair c’est que la Commune est peut-être l’événement le plus apte à briser le récit linéaire, finaliste, consensuel d’une République libérale destinée à advenir pour apaiser les tensions et clore le siècle des révolutions. Cette insurrection complexe, à la croisée des chemins d’un XIXe siècle qui est lui-même le siècle des possibles, résume bien les enjeux liés à l’histoire scolaire aujourd’hui. Soit l’on considère que l’histoire à l’école doit prioritairement transmettre des connaissances – une sorte d’abrégé d’érudition pour créer une culture commune – et dans ce cas la Commune est définitivement encombrante, inapte à édifier les élèves à je ne sais quel supposé invincible ancrage des institutions républicaines. Soit – et c’est évidemment ma position – on considère que l’histoire scolaire doit initier à la richesse des situations historiques, bousculer les évidences, favoriser la distance critique, mettre en évidence les possibles du passé. Alors, la Commune est un magnifique objet. En ce sens, l’effacement de la Commune dans les nouveaux programmes de Première générale qui font commencer l’étude de l’histoire de la IIIe République vers 1880 est une réponse transparente des institutions.

En revanche, parler d’absence de la Commune dans les programmes scolaires et les pratiques de classe est une question délicate, qui appelle une réponse nuancée et pour tout dire en suspens. La Commune dans l’histoire scolaire est mon nouveau chantier de recherche, que je mène avec Laurence de Cock. En l’état actuel, trois points sont certains : Les programmes autorisent dès la fin du XIXe siècle de traiter de la Commune. Celle-ci est présente très tôt dans les manuels scolaires. Pourtant, l’idée générale est que la Commune est l’une des grandes absentes de l’enseignement secondaire. Il y a donc une tension, une contradiction même, et les rares études à ce sujet confondent une fois de plus programmes, manuels scolaires et pratiques de classes effectives. Cette confusion entre les programmes et les manuels fait fi de la liberté pédagogique des enseignants. En d’autres termes ceux qui regrettent l’absence – supposée – de cette révolution qui s’organisait par en bas ignorent la capacité des professeurs, à la base, à s’emparer des programmes ou à ne pas suivre les injonctions des manuels.

D’ailleurs, depuis quand cette absence scolaire de la Commune est-elle posée dans le débat public par des enseignants ou par des acteurs politiques ? En l’état embryonnaire de ce chantier, la question apparaît lors du Centenaire de la Commune en 1971. Avant, rien n’est moins sûr et cela reste à vérifier. Comment expliquer, par exemple, que Maurice Dommanget (1888-1976) – instituteur, secrétaire général de la Fédération Unitaire de l’Enseignement et militant révolutionnaire – ait écrit pléthore de livres et d’articles sur la Commune, notamment dansL’École émancipée et dans L’École libératrice, mais à ma connaissance aucune prise de position pour une plus grande place de la Commune dans l’histoire scolaire ? Considérait-il que l’autonomie des maîtres était suffisante et que ses articles étaient destinés à leur faciliter la transmission de l’événement ? Ou, inversement, avait-il acté que le « roman national » était politiquement situé et que c’était à une contre-éducation populaire de transmettre la Commune ? Voilà quelques pistes de travail.

Q2C - L’héritage éducatif de la Commune est des plus riches : laïcité, instruction gratuite et obligatoire, enseignement intégral... Sais-tu comment il a été défendu et mis en avant par ses « héritiers » ? Dans une formule souvent ignorée, Jules Ferry précise même que son projet d’école publique entend s’opposer aussi bien à l’école religieuse qu’à l’école des ouvriers communistes et socialistes inspirée par la programme et les réalisations de la Commune*. C’est un aspect que tu n’abordes pas trop dans ton ouvrage alors qu’il éclaire les motivations des fondateurs de l’école de la République mais aussi l’importance du souvenir de cette insurrection dans l’esprit des possédants.

Éric Fournier - Ta question participe intensément de la mémoire révolutionnaire de la Commune comme « l’aurore » des révolutions du XXe siècle, alors qu’elle est le « crépuscule » de celles du XIXe siècle, comme l’a souligné Rougerie. Il en est de même en matière scolaire. L’idéal éducatif de la Commune s’inscrit dans celui des républicains avancés du XIXe siècle, dans la continuité plus que dans l’innovation ou la rupture. Il prolonge les propositions du républicain Hyppolite Carnot, ministre de l’instruction publique entre février et juin 1848. Ce qui signifie, et cela bouscule nos propres évidences, que maints points de l’idéal éducatif de la Commune ne sont pas très différents des préconisations de Jules Ferry. Souvenons-nous, par exemple, de son très beau discours sur l’éducation des femmes en 1870. Mais une révolution est un moment d’intense recomposition politique. Jules Ferry, l’un des principaux opposants à Napoléon III, devient brutalement un républicain conservateur en 1871. Et c’est en homme d’ordre qu’il refonde l’école après 1880, guidé par le souvenir d’une Commune qu’il a combattu, comme par l’héritage commun des projets éducatifs des républicains avancés d’avant 1871. Il y a donc une proximité plus forte que ce que l’on pourrait croire entre l’école de Ferry et l’école rêvée par les Communards. Ce qui explique peut-être à quel point Ferry, dans le passage que tu cites, prend soin, violemment soin d’ailleurs, de distinguer son école de celle des communards. Ferdinand Buisson, figure centrale de l’école républicaine, est une illustration éclatante de ces porosités. Il est présent à Paris pendant la Commune, participe aux débats sur l’enseignement, favorise même la fuite de communards en Suisse. En précisant que son projet scolaire doit prévenir une nouvelle Commune, Ferry riposte par avance à ses détracteurs conservateurs qui pourraient y voir une troublante résurgence d’une insurrection que l’on cherche à effacer des mémoires, ou qui ne doit subsister que comme un déplorable exemple de guerre civile.

Ce qui distingue sans doute le plus la Commune du programme scolaire des républicains avancés du premier XIXe siècle c’est l’importance accordé à l’enseignement professionnel dans le cadre d’un « enseignement intégral » ambitionnant qu’un « manieur d’outil puisse aussi écrire un livre » (H. Bellanger).La seule école ouverte par la Commune est un établissement professionnel mixte, rue Lhomond, dans un collège jésuite laïcisé. La brièveté de la révolution et l’urgence de la guerre empêchent d’expérimenter réellement les projets scolaires de la Commune. Or, c’est dans la pratique que les communards ont le plus innové, inventé, bien plus que dans les discours. Une Commune plus longue aurait peut-être permis de voir le projet scolaire des communards se transformer en expérimentation concrète, gagner en densité pratique, et se distinguer plus fortement. Les troupes versaillaises ont brisé cet horizon.

Q2C - Quelles réactions à ton ouvrage ? As-tu d’autres projets après ce livre ?

Éric Fournier - Les réactions ont été très positives. J’ai effectué plus d’une quinzaine de présentations de mon livre et presque systématiquement nous avons débattu de la Commune dans l’histoire scolaire, ce qui atteste tant du regain d’intérêt pour la Commune que des enjeux politiques liés à l’enseignement de l’histoire. J’ai constaté, hélas, que certains intervenants, politiquement situés très à gauche, regrettaient la faible présence de la Commune dans les programmes actuels (ce qui est faux pour le collège d’ailleurs) tout en appelant de leurs vœux l’élaboration d’un autre « roman national », tout aussi édifiant, mais de gauche !

Parmi mes autres projets, il y a cette recherche sur la Commune et l’histoire scolaire, que j’ai évoquée plus haut, et aussi une autre sur la mémoire de la Commune au sein de l’armée française. La Commune semble une mémoire souterraine, resurgissant ponctuellement, oscillant entre victoire régénératrice devenue vite encombrante et modèle possible de lutte-contre insurrectionnelle. Avec cet objet, je n’abandonne pas totalement la question de l’enseignement de la Commune, mais ici dans le cadre des écoles de guerre, forme (très) spéciale d’enseignement supérieur !

* « Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. On y exalte l’Ancien Régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de chose se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. » J. Ferry, 1879

Vendredi 12 septembre 2014

Lénine explique les leçons que peuvent tirer les militants révolutionnaires de l'œuvre de Tolstoï, le grand écrivain russe

Tolstoi.jpg

Portrait de Tolstoi réalisé par le peintre russe Ilya Repine en 1887 

Mort de Tolstoï

Par Vladimir Ilitch Lénine

Traduction réalisée en 1968 

par une équipe Editions sociales/Editions du Progrès

 (cf. plus bas) reprise par http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

« Il expliquera aux masses la critique du capitalisme faite par Tolstoi, non pour que les masses se bornent à maudire le capital et le pouvoir de l'argent, mais pour qu'elles apprennent à s'appuyer, à chaque pas de leur vie et de leur lutte, sur les conquêtes techniques et sociales du capitalisme, pour qu'elles apprennent à se fondre en une seule armée de millions de combattants socialistes, qui renverseront le capitalisme et créeront une société nouvelle sans misère du peuple, sans exploitation de l'homme par l'homme. »

Léon Tolstoi est mort. Son importance mondiale comme artiste, sa renommée mondiale de penseur et de prédicateur traduisent, l'une et l'autre, l'importance mondiale de la révolution russe

Léon Tolstoi s'est fait connaître comme grand écrivain dès l'époque du servage. Dans une série d'œuvres géniales qu'il composa au cours de sa carrière littéraire de plus d'un demi-siècle, il peignit surtout la vieille Russie d'avant la révolution, demeurée, même après 1861, dans un état de demi-servitude, la Russie rurale, la Russie du propriétaire foncier et du paysan. Décrivant cette période historique de la vie russe, Léon Tolstoi a su poser dans ses écrits un si grand nombre d'immenses problèmes, il a su atteindre à une telle puissance artistique que ses œuvres se classent parmi les meilleures de la littérature mondiale. La période de la préparation de la révolution dans un des pays opprimés par les tenants du servage apparut, grâce à la peinture géniale de Tolstoi, comme un pas en avant dans le développement artistique de l'humanité tout entière.

Tolstoi artiste n'est connu que d'une infime minorité, même en Russie. Pour que ses œuvres grandioses puissent effectivement être mises à la portée de tous, il faut lutter et lutter encore contre l'ordre social qui a condamné des millions et des dizaines de millions d'hommes à l'ignorance, à l'hébétement, à un labeur de forçat et à la misère; il faut la révolution socialiste.

Et Tolstoi n'a pas seulement créé des œuvres d'art que les masses apprécieront et liront toujours, quand, après avoir brisé le joug des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, elles se seront créé des conditions humaines d'existence, il a su rendre, avec une force remarquable, l'état d'esprit des grandes masses, opprimées par le régime actuel; décrire leur situation, exprimer leur sentiment spontané de protestation et de colère. Appartenant surtout à l'époque qui va de 1861 à 1904, Tolstoi a incarné, dans ses oeuvres, avec un relief extraordinaire – comme artiste, comme penseur et prédicateur – les traits historiques particuliers de la première révolution socialiste tout entière, sa force et sa faiblesse.

Un des principaux traits distinctifs de notre révolution, c'est qu'elle fut une révolution bourgeoise paysanne, à une époque où le capitalisme avait atteint un degré de développement extrémement élevé dans le monde entier et relativement élevé en Russie. Ce fut une révolution bourgeoise, car elle avait pour tâche immédiate de renverser l'autocratie tsariste, la monarchie tsariste et de détruire la propriété foncière des hobereaux, et non de renverser la domination de la bourgeoisie. La paysannerie, surtout, ne se rendait pas compte de ce qu'était cette dernière tâche, ni en quoi elle différait des objectifs plus proches et plus immédiats de la lutte. Ce fut aussi une révolution bourgeoise paysanne, car les conditions objectives avaient mis en avant le problème de la transformation des conditions fondamentales de la vie des paysans, de la destruction de l'ancien régime moyenâgeux de possession foncière, du « déblaiement du terrain » pour le capitalisme; les conditiobs objectives poussèrent les masses paysannes dans l'arène d'une action historique plus ou moins indépendante.

Dans les oeuvres de Tolstoi se sont exprimées et la force et la faiblesse, et la puissance et l'étroitesse du mouvement paysan de masse. Sa protestation chaleureuse, passionnée, parfois impitoyablement acerbe, contre l'État et l'Église officielle policière, traduit les sentiments de la démocratie paysanne primitive, au sein de laquelle des siècles de servage, d'arbitraire et de brigandage administratifs, de jésuitisme clérical, de mensonges et d'escroqueries, ont accumulé des montagnes de colère et de haine. Sa négation intransigeante de la propriété foncière privée traduit la mentalité de la masse paysanne à un moment historique de l'ancien régime moyenâgeux de possession foncière, des hobereaux, de la couronne et des « apanages » avait fini par former un obstacle intolérable au développement du pays et devait, inéluctablement, être détruit de la manière la plus rigoureuse et la plus impitoyable. Sa dénonciation incessante du capitalisme, empreinte du sentiment le plus profond et de la plus véhémente indignation, exprime toute l'horreur du paysan patriarcal qui voit s'avancer sur lui un nouvel ennemi, invisible, inconcevable, venant de la ville ou de l'étranger, détruisant tous les « fondements » de la vie rurale, apportant une ruine sans précédent, la misère, la mort par la famine, l'ensauvagement, la prostitution, la syphilis – tous les fléaux de l' « époque de l'accumulation primitive », aggravés au centuple par le transfert sur le sol russe des procédés les plus modernes de brigandage, élaborés par Monsieur Coupon, (1)

Mais, en même temps, l'ardent protestaire, l'accusateur passionné, le grand critique, montra, dans ses oeuvres, une incompréhension des causes de la crise qui fonçait sur la Russie et des moyens d'en sortir, digne tout au plus d'un naif paysan patriarcal, mais non d'un écrivain de formation européenne. La lutte contre l'Etat féodal et policier, contre la monarchie, se réduisit, chez lui, à nier la politique, conduisit à l'enseignement de la « non-résistance au mal », aboutit à l'écarter complètement de la lutte révolutionnaire des masses en 1905-1907. La lutte contre l'Eglise officielles'accompagnade la prédication d'une religion nouvelle, épurée, c'est-à-dire d'un nouveau poisonépuré, raffiné, à l'usage des masses opprimées. La négation de la propriété foncière privée conduisit non pas à concentrer toute la lutte contre l'ennemi véritable, la propriété foncière des hobereaux et son instrument de domination politique, la monarchie, mais à des soupirs rêveurs, vagues et impuissants. La dénonciation du capitalisme et des fléaux qu'il apporte aux masses s'accompagna d'une attitude absolument apathique à l'égard de la lutte libératrice que mène à l'échelle mondiale le prolétariat socialiste international.

Les contradictions dans les vues de Tolstoi ne sont pas celles de sa pensée strictement personnelle; elles sont le reflet des conditions et des influences sociales, des traditions historiques au plus haut point complexes et contradictoires, qui ont déterminé la psychologie des différentes classes et des différentes couches de la société russe à l'époque postérieureà la réforme, mais antérieureà la révolution.

Aussi n'est-il possible de porter un jugement exact sur Tolstoi qu'en se plaçant au point de vue de la classe qui, par son rôle politique et sa lutte lors du premier règlement de ses contradictions, lors de la révolution, a prouvé sa vocation de chef dans le combat pour la liberté et pour l'affranchissement des masses exploitées, prouvé son attachement indéfectible à la cause de la démocratie et ses capacités de lutte contre l'étroitesse et l'inconséquence de la démocratie bourgeoise (y compris la démocratie paysanne): ce jugement n'est possible que du point de vue du prolétariat social-démocrate.

Voyez le jugement que portent sur Tolstoi les journaux du gouvernement. Ils versent des larmes de crocodile, protestant de leur respect à l'égard du « grand écrivain », et défendant en même temps le « Saint » Synode. Or, les saints pères viennent de perpétrer une vilenie, particulièrement abjecte, en dépêchant des popes auprès du moribond, afin de duper le peuple et dire que Tolstoi « s'est repenti ». Le Saint Synode a excommunié Tolstoi. Tant mieux. Il lui sera tenu compte de cet exploit à l'heure où le peuple réglera ses comptes avec les fonctionnaires en soutane, les gendarmes en Jésus-Christ, les sinistres inquisiteurs qui ont encouragé les pogroms antijuifs et les autres exploits de la bande tsariste des Cent-Noirs.

Voyez le jugement que portent sur Tolstoi les journaux libéraux. Ils s'en tirent avec ces phrases creuses, ces poncifs libéraux, ces lieux communs professoraux sur la « voix de l'humanité civilisée », l' « écho mondial unanime », les « idées de la vérité, du bien », etc., pour lesquels Tolstoi avait si fort – et si justement – stigmatisé la science bourgeoise. Ils ne peuvent pas exprimer clairement et franchement leur point de vue sur les opinions de Tolstoi concernant l'Etat, l'Eglise,la propriété foncière privée, le capitalisme – non parce que la censure les en empêche; au contraire, la censure leur permet de se tirer d'embarras! – mais parce que chaque affirmation dans la critique faite par Tolstoi est une gifle administrée au libéralisme bourgeois; parce que le seul énoncé intrépide, franc, d'une âpreté implacable, des problèmes les plus douloureux, les plus maudits de notre temps, porte un coup droit aux phrases stéréotypées, aux pirouettes banales, aux mensonges « civilisés » évasifs de notre presse libérale (et libérale populiste). Les libéraux sont tout feu, tout flamme pour Tolstoi, contre le synode – et en même temps, ils sont pour... les adeptes desViekhi, avec lesquels « on peut discuter », mais avec qui « on doit » s'accomoder au sein d'un même parti, « on doit » travailler ensemble en littérature et en politique. Or, les gens des Viekhi reçoivent les embrassades d'Antoni Volynski (2)

Les libéraux mettent en avant que Tolstoi a été une « grande conscience ». N'est-ce pas là une phrase creuse que répètent sur tous les modes le « Novoie Vrémia » (3) et tous ses pareils? N'est-ce pas là une échappatoire aux problèmes concrets de la démocratie et du socialisme, posés par Tolstoi? Cela ne met-il pas au premier plan ce qui, en Tolstoi, exprime ses préjugés et non sa raison, ce qui, en lui, appartient au passé et non à l'avenir, à sa négation de politique et sa prédication d'auto-perfectionnement moral, et non à sa protestation véhémente contre toute domination de classe?

Tolstoi est mort, et la Russie d'avant la révolution a sombré dans le passé, la Russie dont la faiblesse et l'impuissance se sont exprimées dans la philosophie et ont été dépeintes dans les oeuvres du génial artiste. Mais il y a, dans son héritage, ce qui ne sombre pas dans le passé, ce qui appartient à l'avenir. Cet héritage, le prolétariat de Russie le recueille, et il l'étudie. Il expliquera aux masses des travailleurs et des exploités le sens de la critique tolstoienne de l'État, de l'Église, de la propriété foncière privée, non pour que les masses se bornent à leur auto-perfectionnement et à des soupirs en invoquant une vie selon Dieu, mais pour qu'elles se lèvent pour porter un nouveau coup à la monarchie tsariste et à la grande propriété foncière qui, en 1905, n'ont été que légèrement entamées et qu'il faut anéantir. Il expliquera aux masses la critique du capitalisme faite par Tolstoi, non pour que les masses se bornent à maudire le capital et le pouvoir de l'argent, mais pour qu'elles apprennent à s'appuyer, à chaque pas de leur vie et de leur lutte, sur les conquêtes techniques et sociales du capitalisme, pour qu'elles apprennent à se fondre en une seule armée de millions de combattants socialistes, qui renverseront le capitalisme et créeront une société nouvelle sans misère du peuple, sans exploitation de l'homme par l'homme.

Notes:

(1) « Monsieur Coupon »: expression imagée employée dans les années 80 et 90 pour désigner le capital et les capitalistes. Elle fut lancée par l'écrivain Gleb Ouspenski dans ses essais « Graves péchés »

(2) Antonius Volynsky, prélat orthodoxe ultra-réactionnaire

(3) « Le temps nouveau », quotidien des milieux réactionnaires publié à St-Pétersbourg entre 1868 et 1917

Extrait du « Social-démocrate », n 18, 16 (29) novembre 1910 – in Oeuvres, tome XVI, p 340-345 – Editions sociales/Editions du Progrès – 1968

Traduction supervisée par Roger Garaudy – Réalisée par Michèle Coudrée, Robert Chabanne, Nikita Siberoff, Olga Tatarinova

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