« La colonisation, indique Martin Rios Saloma, n’est plus militaire, mais économique, technologique et culturelle. Proche des Etats-Unis, le Mexique est aujourd’hui l’objet d’une colonisation américaine. Les entreprises américaines s’installent au Mexique, payent des salaires bas et renvoient leurs produits aux Etats-Unis. Nous subissons aussi une conquête culturelle avec beaucoup d’émissions à la télévision en anglais. La plupart des Nord-américains qui visitent le Mexique ne connaissent pas l’espagnol. Pour eux, tous les mexicains parlent anglais. Ils se sentent chez eux et pensent que tout le monde doit comprendre leur langue ! La conquête américaine cible toute l’Amérique latine... »

Reprenons la lecture de l'interview de Martin Rios Saloma...

Michel Peyret


Colonialisme : Ses nouvelles formes et ses héritages

 

le 03.11.17 | 12h00

L’universitaire et historien mexicain, Martin Rios Saloma, a pris part, mercerdi 1er novembre, au débat sur le colonialisme.

- Nous avons parfois du mal à définir le sous-continent américain. Amérique du Sud ? Amérique latine ? Quelle est la bonne appellation ?

C’est une question intéressante. Cette division géographique vient plutôt des Etats-Unis. Les USA font la différence entre l’Amérique technologiquement développée et le reste du continent. L’Amérique latine est considérée comme sous-developpée. Nous aimons être définis comme latins, les héritiers d’une culture latine. Mais, il est vrai que nos amis de l’Uruguay, du Chili et de l’Argentine préfèrent parler de l’Amérique du Sud (America del sur) par rapport à l’Amérique centrale et au Mexique.

- On parle aussi du continent ibéro-américain...

Cela veut dire un continent qui prône une relation forte et spéciale avec la Péninsule ibérique, le Portugal et l’Espagne.

- N’existe-t-il pas de sous-entendu colonial derrière cette appellation ?

Cela dépend par qui cela est dit, par les Espagnols ou les Portugais. Ces deux pays veulent toujours souligner leur héritage. Mais, si c’est dit par les sud-américains, c’est pour évoquer une certaine appartenance culturelle et pour nous différencier des Etats-Unis et du Canada.

- Dans le débat, ici au Sila, a été abordée la question des massacres commis par la colonisation espagnole en Amérique du sud. Cette question est-elle discutée au Mexique ?

Il n’y a pas de silence par rapport à cette question. Il y a toujours des débats. La célébration des 500 ans de la conquête en 1992 (arrivée de Christophe Colomb sur les côtes américaines en 1492) a permis de relancer ce sujet. Ces aspects historiques sont étudiés à l’université par des spécialistes. On organise des colloques et des expositions. Mais, il y a toujours un discours nationaliste, construit au XIXe siècle, qui ne nous permet pas de bien comprendre les processus vécus au XVIe siècle. Il y a toujours une vision mauvaise et négative de la conquête.

- Vous avez parlé de «l’utilisation» des indigènes par les occupants espagnols pour perpétrer la destruction...

En fait, au XVIe siècle, on n’utilisait pas le mot «indigène», mais «naturel» (indigène désigne en règle générale les populations non européennes). «Naturel» veut dire une personne originaire du territoire, mais qui devait recevoir une évangélisation et une formation chrétiennes.

- La conquête espagnole des Amériques était-elle religieuse à l’origine, une conquête sainte ?

C’était une conquête religieuse, oui. Mais, ce qui m’intéresse en tant qu’historien est que le processus de conquête est militaire, politique, juridique, culturel et spirituel.

- La colonisation espagnole a-t-elle des «bienfaits»?

L’héritage positif est que nous pouvons avoir aujourd’hui une communication avec tous les pays de l’Amérique du Sud (hispanophones pour la plupart). En tant qu’historien, je ne vois pas les choses en termes de «négatif» ou «positif». Lorsqu’on visite les pays de l’Amérique du sud, on relève une certaine «unité culturelle» qui nous permet de mieux se comprendre.

- Que représente l’Espagne pour vous aujourd’hui ?

C’est un pays très intéressant. J’ai fait ma formation doctorale à Madrid. La première fois que j’ai visité ce pays, c’était en 1992 pour l’anniversaire de «la découverte» (le terme découverte est aujourd’hui contesté en Amérique du Sud, l’argument est que cette région du monde existait avant la venue de Chistophe Colomb, missionné par les Rois catholiques, ndlr). Je suis fier de mes origines américaines et de ma langue espagnole.

J’ai des amis des deux côtés de l’Atlantique. Jusqu’aux années 1920, l’Espagne a joué un certain rôle colonial. Mais, l’Espagne a fait beaucoup pour réfléchir sur sa propre histoire, sur ses problèmes entre elle et les pays de l’Amérique du Sud. L’Espagne a fait un grand effort pour reconnaître les mauvais actes du XVIe siècle.

- Dans le débat, on a parlé aussi de «nouvelles formes du colonialisme»... Qu’en pensez-vous ?

La colonisation n’est plus militaire, mais économique, technologique et culturelle. Proche des Etats-Unis, le Mexique est aujourd’hui l’objet d’une colonisation américaine. Les entreprises américaines s’installent au Mexique, payent des salaires bas et renvoient leurs produits aux Etats-Unis. Nous subissons aussi une conquête culturelle avec beaucoup d’émissions à la télévision en anglais.

La plupart des Nord-américains qui visitent le Mexique ne connaissent pas l’espagnol. Pour eux, tous les mexicains parlent anglais. Ils se sentent chez eux et pensent que tout le monde doit comprendre leur langue ! La conquête américaine cible toute l’Amérique latine.

- Le président américain Trump veut construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Qu’en pensez vous ?

C’est une décision pénible et lamentable. Nous sommes des voisins, sommes obligés de nous comprendre et de construire des liens politiques, économiques, scientifiques et culturels, surtout que beaucoup de mexicains habitent de l’autre côté des frontières et beaucoup d’américains vivent au nord du Mexique. Dans un monde ouvert, aucun mur ne doit exister !