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Le tournant de la rigueur d’Alexis Tsipras

 

3 Septembre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste

Envoyé par l'auteur, Alexandre Eniline, président du Parti du Travail de Genève

 

Leçons à tirer d’un échec malheureusement prévisible

 

Les conditions d’une situation révolutionnaire énoncées par Lénine sont bien connues : que ceux qui sont en haut ne puissent plus gouverner comme avant, tandis que ceux qui sont en bas n’acceptent plus d’être gouvernés comme avant ; une dégradation brusque et significative des conditions d’existence des classes populaires ; enfin une montée des luttes populaires. Plus, ne l’oublions pas, l’existence d’un parti d’avant-garde solide et crédible, capable de faire déboucher une telle situation révolutionnaire sur une révolution.

 

Lorsque l’on n’en n’est pas encore là, mais que la situation s’en rapproche tendanciellement, une solution plus économique que la répression ou le fascisme du point de vue de la bourgeoise peut souvent être une révolution, sans révolution, un simulacre de révolution qui détourne les luttes montantes dans une voie sans issue, désamorce provisoirement la situation et provoque le désarroi généralisé, parfois pour longtemps. C’est plus ou moins ce qui s’est passé en Grèce, et, malheureusement, le gouvernement issu du parti de gauche radicale SYRIZA, malgré lui sans doute, a apporté une contribution décisive à la réalisation de ce scénario.

 

Certes, à la veille du scrutin qui porta SYRIZA au gouvernement, les conditions d’une situation révolutionnaire étaient loin d’être réunies en Grèce.

 

Néanmoins, le pays s’en rapprochait de plus en plus. Ceux qui sont en haut avaient de plus en plus de peine à gouverner comme avant. Georges Papandréou tenta de convoquer un référendum non pas par scrupule démocratique, mais parce qu’il n’avait pratiquement plus de majorité parlementaire pour appliquer les injonctions de la Troïka du fait de défections au sein de son propre parti. Poussé à la démission par les eurocrates, il fut remplacé par Lucas Papademos, à la tête d’un gouvernement d’ « union nationale », un véritable proconsul sans aucune légitimité populaire parachuté depuis Bruxelles, un ancien cadre de Goldman Sachs, la banque qui a mis la Grèce à genoux, par ailleurs. Aveu de l’incapacité de la classe dominante à continuer à gouverner par les procédures « normales » de la démocratie bourgeoise…Les partis qui ont dominé presque sans partage la Grèce depuis la chute des colonels, Nouvelle démocratie et Pasok, se retrouvent laminés. Et si l’ex premier ministre de droite Antonis Samaras a dû se résoudre à convoquer des élections anticipées, c’est parce qu’il n’avait plus les voix nécessaires à la Vouli pour faire élire le président de la République.

 

Corollaire direct : ceux qui sont en bas acceptaient de moins en moins de se voir gouverner comme avant. D’où le rejet populaire grandissant des partis qui incarnent cet ordre antérieur : les anciens partis du bipartisme qui passent en à peine quelques années de 80% cumulés à tout juste un petit tiers de voix exprimées. A contrario, les 70% de suffrages exprimés le 25 janvier 2015 se sont portées sur des partis qui d’une façon ou d’une autre capitalisaient sur un rejet de cet ordre antérieur, sans forcément incarner une alternative véritable, très loin de là même. D’où aussi les protestations montantes contre les mémorandums, contre l’austérité, contre la troïka, contre la classe politique traditionnelle corrompue…Le fait est que c’est SYRIZA qui réussit le mieux à répondre à mécontentement montant et à incarner l’alternative à l’oppression de la Troïka aux yeux du peuple grec.

 

La dégradation brutale et catastrophique des conditions de vie des classes populaires, et même des classes dites « moyennes » depuis le début des politiques d’austérité en 2009 n’est que trop évidente : large portions de la classe ouvrière réduite à la misère la plus totale, voire au seuil de la famine, chômage de masse, classes moyennes massivement déclassées,…

 

Pour ce qui est de la montée des luttes populaires, elle fut certes nettement en deçà de ce qu’une situation véritablement révolutionnaire exigerait, mais n’en fut pas moins importante : manifestations populaires de masses, grèves nombreuses et bien suivies, plusieurs grèves générales … Il faut le rappeler, ces luttes populaires furent pour une très large part organisées par les militants du KKE, et par le PAME, mouvement syndical affilié au KKE.

 

Pour ce qui est de l’avant-garde révolutionnaire enfin, les travailleurs grecs ont à leur service le KKE, qui s’il n’est pas, ni n’apparaît à ce jour comme étant en position de prendre le pouvoir et de conduire les destinées du pays à court terme, est néanmoins un parti communiste de masse, puissamment organisé, politiquement et idéologiquement solide, bien implanté parmi les travailleurs et les classes populaires, jouant un rôle indispensable dans les luttes. On a souvent coutume d’accuser le KKE de « sectarisme » et de « fermeture ». Mais si le KKE est assez réticent à des collaborations avec d’autres organisations politiques (toutefois, si on regarde notre propre expérience des alliances, on peut au moins comprendre ce choix…), et que sa façon de communiquer ne soit pas toujours très subtile et certaines de ses positions sans doute pas entièrement justes, il n’est en tout cas pas « isolé » par rapport aux travailleurs, aux luttes de masse, et au mouvement syndical (son implantation syndicale est très nettement supérieure à celle de SYRIZA par exemple).

 

La situation tendait à devenir menaçante pour la grande bourgeoisie grecque, ainsi que pour l’élite oligarchique européiste et son système oppressif, et aurait pu évoluer vers une situation authentiquement révolutionnaire, et peut-être une révolution socialiste. Le fait est que les choses se sont passées autrement.

 

L’expérience gouvernementale de SYRIZA : l’espoir échoué sur le récif du troisième mémorandum

 

Le lundi 13 juillet, le gouvernement Tsipras a capitulé devant la Troïka, totalement et sans espoir de retour, et est objectivement passé dans le camp de la bourgeoisie. Peur après, la Vouli votait le premier volet d’un troisième mémorandum, le pire qui ait été voté jusque là. Pendant ce temps, la police anti-émeute réprimait les travailleurs, les militants communistes et de gauche radicale manifestant contre ces nouvelles mesures antipopulaires, usant de nouveau de gaz lacrymogène et d’arrestations arbitraires, témoignant ainsi du fait que le gouvernement, de facto dans le camp de la bourgeoisie désormais, ne pouvait continuait à gouverner sans utiliser le bras armé de l’Etat bourgeois contre les luttes populaires. Les promesses électorales de SYRIZA se retrouvent par là même caduques. La dictature de la Troïka reprend pleinement place, dans sa réalité brutale et sans voile, avec la collaboration active d’un gouvernement « de gauche radicale ». Il y a là quelque chose du « tournant de la rigueur » mitterrandien, en plus tragique C’est triste à admettre, mais tenter de se convaincre du contraire ne serait qu’auto-duperie, que tentative vaine de fuir la réalité dans l’illusion, ce dont rien de bon ne peut jamais découler.

 

Le texte signé par Tsipras et dont la Vouli a voté les mesures qui y sont contenues est bel et bien un troisième mémorandum, pire que ceux votés par les gouvernements précédents et dont la mise en place est absolument incompatible avec quelque politique de gauche que ce soit. C’est un fait indéniable. Ainsi, les principales mesures austéritaires prévues par l’accord signé par Tsipras le 13 juillet, tirées d’un article de Yiorgos Marinos, membre du Bureau Politique du Comité Central du KKE :

 

"Maintien de l’ENFIA, la taxe sur la propriété foncière, et d’autres mesures fiscales douloureuses votés auparavant par la ND et le PASOK qui ont conduit au désespoir de millions de familles populaires, augmentation supplémentaire de la TVA avec un transfert des produits alimentaires transformés et d’autres genres largement consommées par les couches populaires au coefficient supérieur de 23 %, suppression d’allégements d’impôts pour les agriculteurs, importante augmentation de la TVA dans les îles etc. La propagande gouvernementale, selon laquelle le gouvernement augmenterait le taux d’imposition sur les grandes entreprises et les armateurs est infondée. Il s’agit d’une goutte dans l’océan. Les allègements d’impôts accordés aux armateurs et au grand capital sont maintenus. Maintien de l’ensemble des mesures portant atteinte à la Sécurité Sociale : baisse des pensions de retraite, augmentation de l’âge de départ à la retraite, des allégements des cotisations pour la Sécu pour les patrons et en plus, de nouvelles mesures pour la suppression de régimes spéciaux (des départs précoces à la retraite), du moins ceux qui étaient encore en vigueur, et la fixation de fait de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, suppression de l’allocation pour les retraités les plus démunis, augmentation des cotisations des travailleurs pour la Sécu, fusion des caisses de Sécu avec une normalisation des droits vers le bas et avec une perspective de nouvelles mesures dures au nom de la pérennité du système de la Sécurité Sociale. Maintien des conditions de travail de « Moyen-Age » qui règnent aux milieux de travail, gel des Conventions Collectives, maintien des salaires abaissés, et en plus, de nouvelles mesures anti-ouvrières au nom de l’adaptation aux orientations de l’UE sur la progression des contrats de travail individuels entre un travailleur et son patron, sur la progression de l’emploi en temps partiel et en intérim ainsi que sur des relations de travail flexibles. Mise en œuvre de la « boîte à outils » de l’OCDE (lequel le gouvernement considère comme un partenaire stratégique) qui prévoit la libéralisation des métiers, le travail du dimanche etc. Maintien des privatisations déjà achevées et nouvelles privatisations des ports, de 14 aéroports de province, du rail, de la société de gestion du gaz naturel etc. Il est prévu aussi de créer un mécanisme de mise en hypothèque et de mise en vente de la propriété publique pour collecter 50 milliards d’euros afin de rembourser les prêts. L’accord prévoit aussi des excédents budgétaires primaires de 1 % en 2015, de 2 % en 2016, de 3 % en 2017, de 3,5 % en 2018 et l’application d’un mécanisme des coupes automatiques dans les salaires, les pensions de retraite et les dépenses sociaux, dès qu’une déviation budgétaire est détectée."

 

Le 22 juillet déjà, la Vouli adoptait, malgré le vote négatif d’un tiers des députés de Syriza, et évidemment ceux du KKE, et avec les votes de Nouvelle Démocratie, du Pasok et de To Potami, un premier paquet de mesures particulièrement graves.

 

Laissons cette fois la parole à Stathis Kouvelakis, membre du Comité central de SYRIZA, et représentant connu de son aile gauche :

 

"Les députés n’ont eu que quelques heures pour prendre connaissance de pavés monstrueux qui changent de fond en comble le code de procédure civile : 800 pages, qui faciliteront la saisie des maisons ou renforcent la position juridique des banques en cas de litige avec des emprunteurs. En outre, on trouve dans ce même projet de loi la transposition d’une directive européenne sur l’intégration au système bancaire européen, qui permet, en cas de faillite des banques, de pratiquer ce qu’on appelle un « bail-in », c’est-à-dire un prélèvement sur les dépôts bancaires pour renflouer les banques. Le cas chypriote se généralise à l’échelle de l’Europe."

 

On reconnaît bien là les pratiques de l’ère Samaras, où les directives de la Troïka doivent être votées le jour même de le réception, sans réel débat, sans même que les élus du peuple grec n’aient eu le temps de simplement lire ce sur quoi ils sont sensés voter. Preuve éclatante du fait que la démocratie bourgeoise n’est plus qu’une fiction vide de sens, tellement profanée qu’on ne fait même plus semblant d’en respecter la façade, les procédures les plus formelles. Preuve éclatante également du fait que la souveraineté nationale de la Grèce est réduite à néant, et qu’elle n’est désormais rien de plus qu’une colonie de l’Empire Euro-atlantique, gouvernée directement depuis Bruxelles et Berlin, avec la collaboration active et intéressée de la bourgeoisie compradore grecque qui profite de la situation. Plus jamais le parlement grec ne sera mis devant le fait accompli et ne votera de directives envoyées par e-mail, que disait Tsipras durant sa campagne électorale… Mais ce n’est pas tout, le troisième mémorandum prévoit une mise sous tutelle en règle de la Grèce, dont le statut colonial est acté en droit et plus seulement dans les faits. De ce fait, il n’est plus sérieusement possible d’affirmer que le gouvernement grec continue la lutte et pourrait encore renverser la situation. Il n’en n’a plus le pouvoir.

 

Donnons encore une fois la parole à Stathis Kouvelakis :

 

"En signant cet accord, la Grèce est soumise à un carcan qui va bien au-delà de celui imposé par les mémorandums précédents. C’est un véritable mécanisme institutionnalisé de mise sous tutelle du pays et de démembrement de sa souveraineté. Il ne s’agit pas simplement d’une liste – comme les naïfs peuvent le croire – de mesures d’austérité très dures, mais de réformes structurelles qui remodèlent le cœur de l’appareil d’État : le gouvernement grec perd en effet le contrôle des principaux leviers de l’État. L’appareil fiscal devient une institution dite « indépendante » ; elle se retrouve en fait dans les mains de la Troïka. Un conseil de politique budgétaire est mis en place, qui est habilité à opérer des coupes automatiques sur le budget si le moindre écart est signalé par rapport aux objectifs en matière d’excédents, fixés par les mémorandums. L’agence des statistiques devient elle aussi « indépendante » ; en réalité, elle devient un appareil de surveillance en temps réel des politiques publiques directement contrôlé par la Troïka. La totalité des biens publics considérés comme privatisables sont placés sous le contrôle d’un organisme piloté par la Troïka.

 

Privé de tout contrôle de sa politique budgétaire et monétaire, le gouvernement grec, quelle que soit sa couleur, est désormais dépossédé de tout moyen d’agir. La seule chose qui reste sous contrôle de l’État grec est l’appareil répressif. Et on voit bien qu’il commence à être utilisé comme avant, c’est-à-dire pour réprimer des mobilisations sociales. Les gaz lacrymogènes déversés sur la place Syntagma du 15 juillet, suivis d’arrestations de militants, de passages à tabac et maintenant de procès devant les tribunaux de syndicalistes, ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend lorsque la situation sociale se durcira, lorsque les saisies des résidences principales se multiplieront, lorsque les retraités subiront de nouvelles coupes dans leur retraite, lorsque les salariés seront dépossédés du peu de droits qu’ils leur restent. Le maintien du très autoritaire Yannis Panoussis comme ministre responsable de l’ordre public, et qui se voit également confier le portefeuille de l’immigration, est un signal clair du tournant répressif qui s’annonce. Ceux qui évoquent donc une stratégie de « gain de temps » ne provoquent chez moi qu’un mélange de dégoût et de révolte."

 

Signalons entre parenthèses que le gouvernement grec a utilisé le peu de souveraineté qu’il lui reste de la pire manière qui soit : pour un tournant pro-atlantiste et pro-impérialiste en matière de politique militaire. Ainsi, il a promis d’agrandir les bases militaires de l’OTAN et des USA qui existent déjà, et d’en construire une nouvelle. Et a signé un accord de coopération militaire avec Israël tellement préférentiel que le seul autre pays du monde avec lequel Israël a pu signer un semblable accord sont les USA. En visite à Tel Aviv, le ministre grec de la défense, Panos Kamenos (ANEL), a souscris sans hésitation à la propagande de guerre israélienne sur la prétendue « menace iranienne » face à laquelle il faudrait s’armer. On retrouve là quelque chose du ralliement à l’impérialisme et à ses entreprises guerrières des sociaux-démocrates de 1914…

 

Tout cela en échange d’un prêt de 80 milliards d’euros sur trois ans et qui servira presque intégralement à payer les dettes déjà existantes et à renflouer les banques…et aura pour effet d’augmenter d’autant la dette souveraine de la Grèce, qui atteint régulièrement de nouveaux sommets depuis le début des politiques mémorandaires. Egalement en échange de la promesse d’ouverture de négociations sur la dette, dont on ne sait même pas si quelque chose sortira, mais l’Allemagne a déjà rendu clair le fait qu’il ne s’agirait de négocier au mieux que sur un allongement des délais ou une réduction des intérêts de certains prêts ; il n’est par contre même pas question de simplement entrer en matière sur la moindre décote d’une dette, que tout le monde pourtant sait insoutenable, et dont la commission du parlement grec chargée de faire la vérité sur celle-ci a établit qu’elle est presque entièrement illégale et odieuse.

 

Alexis Tsipras lui-même ne partage bien entendu pas ce point de vue sur les mesures qu’il est en train d’implémenter, qui n’est pourtant pas seulement celui du KKE, mais aussi d’une partie très importante des militants, des sections locales, des députés et des membres du Comité central de SYRIZA. Il s’en est longuement expliqué à la radio de SYRIZA, mais ses justifications ne sont guère crédibles, ni même très sérieuses. Il admet certes qu’il s’agit d’un échec, d’un accord mauvais pour le peuple et pour le pays, et qu’il ne croit absolument pas à cet accord et ne fait pas siennes les lois qui seront votées pour l’appliquer. Reste qu’il va quand même appliquer cet accord, alors, pour le peuple qui devra subir une nouvelle aggravation des politiques d’austérité, cela fait une différence bien mince. Pour se justifier, Tsipras dit qu’il n’a pas eu le choix, que le rapport de force rendait une résistance ultérieure intenable, qu’il s’est battu jusqu’au bout de toutes ses forces mais a finalement perdu et été contraint de signer cet accord, pratiquement un pistolet sur la tempe. Cela on peut le lui concéder, d’un certain point de vue du moins. Etant donnée la tactique, 100% réformiste et européiste, que le gouvernement grec a choisi dès le début, et à laquelle il n’a pas voulu renoncer jusqu’à la fin, il n’aurait pas pu mieux faire. Mais cela uniquement parce qu’il s’est à lui-même imposé un cadre dans lequel il ne pouvait pas gagner, et ne pouvait que finir par capituler. On peut même lui concéder qu’il a fait tout son possible pour résister face à la troïka, qu’il s’est battu à la mesure de ses forces, d’une certaine façon du moins – essayer de convaincre des eurocrates avec des arguments économiques, c’est là une erreur de catégorie à peu près semblable à celle de tenter de dissuader par des arguments moraux un tigre qui veut vous dévorer tout cru. Mais cela suffit-il à l’exonérer de la faute politique de s’être obstiné à suivre une voie qui conduisait visiblement à l’échec ? D’autant que lorsque Tsipras déclare que ceux qui le critiquent aujourd’hui au sein de SYRIZA peuvent bien parler, mais qu’il attend toujours qu’ils lui proposent une solution alternative à l’accord qu’il a conclu, il fait preuve d’une mauvaise foi certaine : dès le tout début, et jusqu’à la toute fin, des critiques extrêmement sérieuses de la stratégie suivie et des propositions de plans B n’ont pas manqué. Mais il les a toutes balayées d’un revers de la main.

 

Alexis Tsipras met à son actif le fait qu’avant la signature du troisième mémorandum, son gouvernement a fait adopter des lois, de façon unilatérale et mettant les créanciers devant le fait accompli, qui réparent certaines injustices et améliorent au moins un peu les conditions d’existence des plus pauvres, comme la loi sur l’urgence humanitaire. Cela, on peut également le lui concéder, et c’est tout à son honneur, comme à l’honneur de SYRIZA. Mais il a dû également repousser sine die la plupart des mesures progressistes prévues par le programme électoral de SYRIZA, et qui ne pourront certainement plus être mises en place désormais. Et les mesures qui ont été prises ne font franchement pas le poids avec la régression désormais mise en place. Tsipras se targue également du fait que, grâce aux efforts de son gouvernement, l’accord signé avec la troïka est moins mauvais qu’il n’aurait pu l’être et que certaines mesures qui auraient saigné encore plus le peuple grec on pu être évitées. Soit, mais c’est au fond assez cynique de l’affirmer étant donnée la teneur du nouveau référendum, qui s’ajoute aux deux précédents. Tsipras a l’air, enfin, de considérer comme une victoire particulièrement importante d’avoir obtenu un prêt de 80 milliards sur 3 ans plutôt que de 13 milliards sur 5 mois. Mais ce prêt ne servira qu’à perpétuer l’esclavage pour dette du peuple grec et à continuer de le saigner de cette façon. Enfin, le premier ministre grec se félicite d’avoir obtenu la promesse de l’ouverture de négociations sur un allégement de la dette, dont le FMI a fini par reconnaître le caractère insoutenable. Mais nous avons déjà dit plus haut ce que vaut cette « promesse », et ce qui pourrait en sortir au maximum. Qui pourrait croire que cela suffirait à rendre soutenable une dette qui frôle déjà allègrement les 200% du PIB, ce qui ne fera que s’aggraver, du fait des inévitables conséquences récessives du 3ème mémorandum ?

 

Argument un peu obligé en l’occurrence pour se donner une justification « marxiste », Alexis Tsipras cite Lénine, qui dit, dans La maladie infantile du communisme, le gauchisme, que les compromis sont une parti inévitable de la tactique révolutionnaire, et que les refuser serait une erreur gauchiste. C’est là la majeure. La mineure, affirmée par Tsipras : l’accord qu’il a conclu avec la troïka est un compromis du type de ceux que Lénine considérait comme inévitable. La conclusion s’en suit : quiconque rejette l’accord conclu le 13 juillet commet une erreur gauchiste. Le raisonnement est clairement valide. Pourtant, il est évident que la conclusion est fausse. Où est la faille ? Pas dans la majeure, qui est vraie, et qui l’est nécessairement, puisque c’est Lénine qui l’énonce.

 

Le problème vient donc de la mineure, qui est introduite par Tsipras lui-même. En effet, il déclare :

 

"C’est un compromis douloureux, sur le terrain économique comme sur le plan politique. Vous savez, le compromis est un élément de la réalité politique et un élément de la tactique révolutionnaire. Lénine est le premier à parler de compromis dans son livre La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») et il y consacre plusieurs pages pour expliquer que les compromis font partie des tactiques révolutionnaires. Il prend dans un passage l’exemple d’un bandit pointant sur vous son arme en vous demandant soit votre argent, soit votre vie. Qu’est censé faire un révolutionnaire ? Lui donner sa vie ? Non, il doit lui donner l’argent, afin de revendiquer le droit de vivre et de continuer la lutte."

 

C’est en effet bien ce que dit Lénine…sauf qu’il dit un peu plus que cela. Car il y a compromis et compromis. Et il est, en principe du moins, assez simple de donner des critères pour distinguer ceux qui sont acceptables et ceux qui ne le sont pas. Et c’est à faire comprendre cette distinction que sert la métaphore du bandit avec son arme. Elle illustre en l’occurrence le compromis conclu par le pouvoir bolchevik avec l’impérialisme allemand (curieuse coïncidence historique), le traité de Brest-Litovsk, nécessaire mais très décrié en son temps, et parfois aujourd’hui encore. Lénine décrit le compromis passé avec les bandits dans les mêmes termes que Tsipras et déclare que personne d’un tant soit peu rationnel ne qualifierait semblable compromis d’inadmissible par principe. Le traité de Brest-Litovsk était un compromis de ce type là. Toutefois,

 

Lénine ajoute un peu plus loin :

 

"Il y a compromis et compromis. Il faut savoir analyser la situation et les conditions concrètes de chaque compromis ou de chaque variété de compromis. Il faut apprendre à distinguer entre l’homme qui a donné aux bandits de l’argent et des armes pour diminuer le mal causé par ces bandits et faciliter leur capture et leur capture et leur exécution, et l’homme qui donne aux bandits de l’argent et des armes afin de participer au partage de leur butin."

 

Le « compromis » qu’ont conclu les chefs sociaux-démocrates avec « leur » bourgeoisie nationale en votant les crédits de guerre en 1914 est clairement un exemple du deuxième type : une trahison pure et simple et un passage dans le camp ennemi, qui ne peut être ni relativisé ni excusé. De quel type est le compromis conclu par Tsipras ? Le KKE déclare sans la moindre réserve qu’il s’agit d’un compromis du deuxième type. C’est aussi la lecture qu’en fait l’aile gauche de SYRIZA. Evidemment Tsipras nie cela, et affirme qu’il s’agit d’un compromis légitime : la Grèce aurait acceptée, mise au pieds du mur, de donner aux eurocrates ce qu’ils demandent pour éviter une faillite en catastrophe de ses banques et la disparition nette de toutes les épargnes populaires. Toutefois, ce n’est pas la Grèce elle-même, mais son gouvernement qui a signé. Et il a fait quelque chose de plus que de simplement donner aux bandits le butin. Ce qu’il leur donne, il le prend au peuple grec à travers le maintien et l’aggravation d’une politique d’austérité brutale. Il s’est mis dans une situation en peu différente, celle de l’homme qui, pour sauver sa vie (ses fauteuils au gouvernement plutôt), s’est mis au service des bandits et travaille désormais pour eux. Objectivement, il est passé dans le camp de l’ennemi, dans celui de la Troïka, et est devenu son gouverneur colonial. Certes, il y a été contraint et forcé (même s’il ne peut en aucun cas être exonéré de la responsabilité de s’être mis dans cette situation, en s’entêtant à suivre une stratégie vouée à l’échec), mais pour le peuple grec qui subit une oppression redoublée, la consolation est bien mince.

 

Pour ne pas admettre cela, il ne reste à Tsipras qu’une issue, qu’il emprunte : affirmer qu’il s’agit bien d’un compromis acceptable au sens de Lénine, puisqu’il n’a été conclu que pour pouvoir continuer la lutte, et que la lutte continue. Du moins, les négociations continuent. En tout cas Tsipras veut y croire. Visiblement, malgré la défaite cinglante qu’il vient de subir, il ne songe même pas à renoncer à sa tactique, pourtant infirmée par les faits : négociations dans le respect des institutions et des règles européennes…et c’est plus ou moins tout. Mais comment compte-t-il réussir là où il échoué en ayant la force d’un soutien populaire important au lendemain de sa victoire et de l’espoir qu’elle avait soulevé, d’une majorité parlementaire garantie, et de la carte que lui offrait la possibilité d’insinuer qu’en fait le gouvernement grec pourrait après tout avoir un plan B et ne ferait que gagner du temps pour le mettre en œuvre, maintenant qu’il a capitulé devant la Troïka, renié ses promesses de campagnes, accepté de signer ce avec quoi il jurait que la Grèce en a fini à tout jamais, prouvé au monde entier qu’il n’a jamais eu de plan B et signera n’importe quoi pour rester dans l’euro à n’importe quel prix, qu’il a divisé son propre parti et perdu sa majorité parlementaire ?

 

Alexis Tsipras compte pour cela sur des nouveaux facteurs fantasmés et peu crédibles. L’UE et l’Allemagne, dit-il, on subi une défaite morale malgré leur victoire écrasante, qui ne serait qu’une victoire à la Pyrrhus, tandis que la Grèce et son gouvernement de gauche auraient obtenu une victoire morale, même s’ils ont perdu. C’est que Merkel, Schaüble et consorts auront montré à la face du monde le caractère profondément anti-démocratique, antipopulaire et illégitime de leurs méthodes et de leur construction européenne. Leur façon brutale de forcer la main au gouvernement grec aura été à juste tire reconnue largement comme un coup d’Etat et un déni de démocratie scandaleux et injustifiable. Le gouvernement SYRIZA, en revanche, aura remporté une victoire morale en résistant avec courage à un ennemi bien supérieur en force pendant cinq mois entiers, en portant sur la place publique le débat sur la remise en cause de l’ordolibéralisme, de l’austérité et de l’esclavage pour une dette illégitime et odieuse, en défendant une démocratie piétinée par des eurocrates. C’est là un combat qui n’aura pas été inutile, qui aura mis l’Europe devant ses contradiction, rappelé ses principes fondateurs démocratiques qui ne sont plus respectés, et servi d’amorce à une montée des luttes à l’échelle de toute l’UE pour la réformer de l’intérieur, et sur lequel le gouvernement grec compte à son tour s’appuyer pour obtenir des résultats plus favorables face à ses « partenaires » des « trois institutions ».

 

On voit bien que tout ceci n’est pas sérieux. La construction européenne (la construction européenne en tant que telle, pas seulement ce que Merkel et Schaüble en font) serait fondamentalement un appareil ordolibéral despotique, oppressif et dirigé contre les peuples ? On peut féliciter Tsipras d’avoir redécouvert là l’eau tiède. Tout le monde le savait, et ce depuis le tout début, depuis les tout premiers textes fondateurs ! Ou du moins ceux qui voulaient savoir. On peut se référer par exemples aux analyses sérieuses et approfondies du PCF d’avant la mutation, qui n’ont pas pris une ride. Certes, le coup d’Etat brutal et scandaleux dont il a été victime a suscité une vague d’indignation en Europe, dont le principal mérite aura d’ailleurs ironiquement été une remise en cause de l’ « européisme de gauche » que SYRIZA a porté, et que son gouvernement s’entête à porter encore. Mais cela ne servira pas à grand chose au gouvernement grec. Ayant accepté de se rallier à l’austérité, il n’est plus en position de lutter contre elle, ni d’incarner cette lutte. Il ne peut pas plus rappeler de fantomatiques principes démocratiques fondateurs aux institutions européennes pour la bonne et simple raison qu’il n’y a jamais eu de tels principes fondateurs. L’UE est une construction fondamentalement anti-démocratique, qui n’a cure de l’avis des peuples, et dont le but est de passer outre toute démocratie pour imposer une tyrannie des grands monopoles européens aux travailleurs. Elle ne l’a que déjà trop montré. De facto, les négociations ne pourront plus porter que sur les modalités d’application de l’austérité. La Troïka a obtenu ce qu’elle voulait, la capitulation totale du gouvernement SYRIZA, le renoncement à ses objectifs initiaux de rupture, la poursuite et l’aggravation de l’austérité. Elle peut désormais même lâcher un tout petit peu de lest. Mais la gestion un peu plus « atténuée » de l’austérité, son dosage, est-ce là une politique de gauche radicale, dans quelque sens on prenne ce terme ? C’est là très exactement la social-démocratie contemporaine, dont le « réformisme » consiste désormais à faire passer des contre-réformes, en disant que ce serait pire si c’était la droite, et dans les faits de faire parfois pire que la droite. Tsipras s’en défend bien sûr, mais objectivement c’est bien là ce qu’il est en train de faire.

 

Pour en revenir une dernière fois à Lénine et au compromis, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’il s’est retrouvé devant un choix comparable à celui de Tsipras. Dès la Révolution d’octobre, les créanciers en provenance des grandes puissances impérialistes sont venus réclamer au nouveau pouvoir soviétique le payement des dettes de l’ex Empire des Romanov. Le pouvoir bolchevik leur a donné la seule réponse digne d’un gouvernement révolutionnaire : il les a envoyés promener. S’il avait fait comme Tsipras, Lénine aurait pu tenter de négocier et ne rien obtenir. Le pistolet sur la tempe (un peu plus littéralement en l’occurrence), il aurait fini par signer tout ce qu’on lui demandait, nommer Denikine ministre de la défense, faire voter grâce aux voix des Cadets, des Socialistes-révolutionnaires de droite et des Menchéviks la mise en esclavage pour dette du pays, disant que c’est là un compromis tragiquement inévitable, et la Révolution d’octobre n’aurait été qu’une vaste et sinistre farce, laissant le mouvement ouvrier et socialiste brisé et exsangue pour plusieurs générations. Au lieu de cela, le Parti bolchevik a préféré affronter la guerre civile, l’intervention étrangère, la quasi faillite de l’économie, la famine…et triompher, changeant le monde à tout jamais par sa victoire. Certes les difficultés auxquelles Lénine devait faire face étaient très différentes de celles auxquelles Tsipras s’est trouvé confronté, mais elles n’étaient en tout cas pas moindres.

 

Pourtant, sans avoir été en rien la Révolution d’octobre, l’expérience gouvernementale de SYRIZA a commencé, si ce n’est sous le drapeau rouge, du moins dans un enthousiasme bien réel et a soulevé un espoir énorme. Il était question alors de rompre définitivement avec les mémorandums et l’austérité, de briser la dictature de la Troïka et de conduire une politique au service du peuple. Tous les responsables de SYRIZA juraient que leur programme électoral serait appliqué intégralement, quoi il arrive et quoi qu’il en coûte. Bien que ce programme n’était pas révolutionnaire, la volonté de l’appliquer augurait de possibles promesses de ruptures. Comment et pourquoi tout cela a-t-il fini ainsi ? En réalité, cette issue était malheureusement prévisible. Elle est due à une stratégie profondément réformiste et européiste adoptée par le gouvernement de SYRIZA, vouée fatalement à l’échec, et qui n’est pas sans rapport avec le type même de parti qu’est structurellement SYRIZA.

 

La faillite du réformisme et de l’européisme expérimentalement démontrée

 

Tsipras aura dit dans son interview en tout cas quelque chose de juste sur la dialectique entre exercice du gouvernement et exercice du pouvoir, entre parlementarisme et lutte des classes. Citons-le :

 

"Si quelqu’un a le sentiment que la lutte des classes est une évolution linéaire et se remporte en une élection et que ce n’est pas un combat constant, qu’on soit au gouvernement ou dans l’opposition, qu’il vienne nous l’expliquer et qu’il nous donne des exemples. Nous sommes devant l’expérience inédite d’un gouvernement de gauche radicale dans les conditions de cette Europe, de l’Europe néo-libérale, un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais nous avons aussi, à gauche, d’autres expériences de gouvernement et nous savons que gagner les élections ne signifie pas, du jour au lendemain, disposer des leviers du pouvoir. C’est un combat constant. Mener le combat au niveau gouvernemental ne suffit pas. Il faut le mener, aussi, sur le terrain social."

 

Il eût été marxiste d’en conclure le caractère inévitablement inopérant du réformisme, qu’il ne suffit pas, en démocratie bourgeoise, de gagner par les urnes la majorité des sièges au parlement pour obtenir l’exercice réel du pouvoir, qu’il est donc nécessaire, même après une victoire électorale, d’intensifier les luttes populaires en dehors des institutions, de mobiliser et d’organiser les travailleurs et les classes populaires, d’opérer une rupture profonde, véritable, révolutionnaire avec l’ordre ancien, ce qui nécessite une lutte difficile de tous les instants avec la bourgeoisie qui reste toujours la classe dominante, même si ses partis ont perdu les élections, d’édifier sans attendre un véritable pouvoir populaire et un système socialiste, sous peine d’une contre-révolution qui réduirait la victoire électorale initiale à néant. En théorie, Tsipras doit savoir tout cela, puisqu’il en énonce au moins les prémisses. Mais au lieu de cela, il en fait une sophistique digne de la IIème internationale finissante, et en tire au contraire une assez piètre excuse pour sa capitulation, qu’il essaye de faire passer pour une simple péripétie d’une lutte de classes complexe et discontinue. C’est bien là le « marxisme » que pratiquait Kautsky après 1914…

 

Or, en réalité, le grand tort stratégique de SYRIZA aura été de renoncer à mener la lutte de classe, au profit d’un réformisme et d’un parlementarisme exclusif et étroit, et de cette forme particulière de réformisme qu’est l’européisme. Nous avions dit que dans ce qui ressemblait au début d’une amorce d’une situation révolutionnaire, c’est SYRIZA qui a le plus répondu aux aspirations immédiates des classes populaires. C’est que SYRIZA a pu clairement répondre à la colère légitime des travailleurs comme des petits bourgeois déclassés, par une juste dénonciation de l’austérité, de la tyrannie de la Troïka et du néolibéralisme, mais aussi en modérant fortement son discours initial et en disant à des pans très large de l’électorat ce qu’ils voulaient entendre. La justification de ce choix était qu’il s’agissait certes d’un programme minimum, nettement en-deçà des objectifs initiaux de SYRIZA, mais nécessaire pour obtenir les voix des anciens électeurs du Pasok et de Nouvelle démocratie, indignée par les mémorandums, mais n’ayant pas réellement adhéré à des idées de gauche radicale pour autant, sans quoi les élections n’auraient pas pu être gagnées. Fort bien, ce genre d’alliance tactique avec des forces et des couches sociales politiquement instables et non révolutionnaire est parfois nécessaire. A condition toutefois que cela serve à leur radicalisation, à les pousser vers la lutte, à unifier une masse originellement non-révolutionnaire sous l’hégémonie d’un parti révolutionnaire. Mais ce n’est pas ce que SYRIZA a fait. Il ne s’agissait pas seulement d’un programme minimum, ce qui eût été tout à fait légitime, mais d’un programme minimum proprement irréaliste et inapplicable, dont pourtant on a fait croire qu’il l’était : rompre avec l’austérité et assurer un véritable progrès social, relancer l’économie grâce à une politique keynésienne, tout cela sans sortir de l’euro ni de l’UE, uniquement grâce au travail parlementaire et à travers des négociations dans le respect du cadre institutionnel de l’UE. SYRIZA a ainsi pratiquement gagné la majorité absolue des sièges à la Vouli, mais n’a toutefois obtenu qu’un électorat volatile, pas forcément acquis et non mobilisable pour la lutte, et pas une base sociale ; et a conforté cet électorat dans ses préjugés petits-bourgeois et parlementaristes, et dans ses illusions européistes, plutôt que de lui faire comprendre les réels enjeux de la lutte.

 

Une fois le gouvernement Tsipras installé, il a au tout début multiplié les initiatives très positives sur le plan symboliques, mais aussi de nombreuses mesures bien réelles et importantes, comme la réouverture de la télévision publique, la réintégration de fonctionnaires illégalement licenciés, le vote sur la loi d’urgence humanitaire, que le gouvernement grec a eu le courage de faire voter malgré les cris d’hystérie des eurocrates, la cessation de certaines pratiques xénophobes et répressives de la police,… Toutes ces mesures ont soulevé un espoir bien légitime. Le discours public était aussi assez ferme alors, et disait que les obligations de SYRIZA envers le peuple grec primaient sur les règles européennes et le maintien de l’euro. Néanmoins, c’est aussi durant ce commencement apparemment très prometteur que le gouvernement a opté pour des choix qui allaient le mener fatalement au troisième mémorandum : une accentuation nette du caractère réformiste de la politique menée, bien au delà du réformisme déjà inscrit dans les textes du parti lui-même, un européisme borné et exclusif, et le renoncement à toute optique de lutte de classe. Si on a justement reproché au gouvernement grec de ne pas avoir eu de plan B, il a aussi renoncé à son plan A initial, qui laissait au moins la possibilité d’une rupture, et lui en substituait un nouveau, qui faisait totalement disparaître cette possibilité.

 

C’est le reproche que fait au gouvernement Antonis Ntavanellos, membre de la direction de SYRIZA et de sa Plateforme de gauche :

 

"Le congrès fondateur de SYRIZA [2013] a préparé un plan adopté par la majorité. Celui-ci prévoyait : des réformes en faveur des classes laborieuses et populaires [avec la définition d’un excédent budgétaire primaire, donc antérieur au service de la dette], ce qui impliquait des « actions unilatérales » qui auraient conduit à la formation autour du gouvernement d’une solide alliance sociale de gauche. Le financement de ce programme se serait effectué à partir de ressources résultant du non-service de la dette (dans une perspective de la suppression de l’essentiel de cette dernière) ; cela s’accompagnant d’une forte imposition du capital et de la richesse accumulée, en combattant la fraude et l’évasion fiscales des capitalistes, ainsi qu’une annulation des privatisations. Le rapport entre ce programme et la « mondialisation » s’exprimait dans le slogan : « Pas de sacrifice pour l’euro ». Cela laissait ouverte la perspective de « négociations », mais s’appuyant sur une politique radicale d’affrontement et de clivages au sein même du pays et en laissant ouverte la possibilité de rupture avec la direction de l’Eurozone face au dilemme entre la défense de la population et le maintien dans l’euro."

 

Pendant assez longtemps, il a semblé plausible au moins d’admettre l’hypothèse que le gouvernement grec était toujours en train de suivre son plan A initial, voire qu’il se donnait le temps de mettre en place un plan B, puisqu’il y a eu un certain nombre de déclaration, toujours extrêmement floues, dans ce sens, qui en tout cas rendaient possible un potentiel espoir de rupture. Mais en réalité, il ne s’agissait que de bluff dans l’espoir de renforcer légèrement sa position face aux créanciers. Du reste, cette carte fut assez maladroitement jouée et les eurocrates l’ont bien vite compris.

De fait, le gouvernement grec n’a suivi exclusivement que son plan de tenter de négocier un « compromis honorable » dans le strict cadre de soumission aux règles en place, et il était d’emblée évident que c’est les eurocrates qui partaient à coup sûr gagnants à ce jeu. Dès le départ, le gouvernement grec n’a pu obtenir qu’un financement au compte-goutte, maintenant le pays au bord de l’asphyxie, une stratégie d’étranglement progressif, qui a permis aux eurocrates d’arracher concession après concession, ligne rouge franchie après ligne rouge, ce jusqu’à la capitulation finale : engagement de la Grèce de n’entreprendre aucune action unilatérale, ajournement, d’abord à 2016, puis sine die, de mesures majeures prévues par le programme électoral de SYRIZA, engagement de ne pas revenir sur les privatisations déjà réalisées, puis acceptation d’en effectuer des nouvelles, acceptation de continuer à payer la dette illégitime, et finalement négociation du troisième mémorandum. Or il n’était pas difficile de comprendre qu’il était illusoire, même grossièrement contradictoire, de vouloir à la fois rompre avec l’austérité et rester dans l’euro et l’UE. L’alternative était d’emblée simple et exclusive : capitulation ou rupture, avec l’austérité et l’euro, l’UE, l’OTAN, et à terme le capitalisme. Or le gouvernement grec refusa de reconnaître cette évidence. En affirmant jusqu’au bout rompre avec l’austérité sans rompre avec l’euro, il finit par choisir de sacrifier le peuple grec sur l’autel de l’euro. Pour justifier sa trahison, Tsipras a avancé l’argument que SYRIZA n’avait pas reçu du peuple le mandat de rompre avec l’euro, et n’a donc pas eu d’autre choix que signer. Et c’est un sophisme. L’objectif politique majeur porté par le programme électoral de SYRIZA c’était la rupture avec les mémorandums. Par ailleurs, la ligne officielle disait que cet objectif pouvait être atteint en restant dans l’euro. Or la pratique a clairement démontré qu’il ne l’était pas. La logique aurait voulu de reconnaître qu’il y a là une contradiction insoluble dans le programme qui a porté SYRIZA au gouvernement. Le moindre respect de quelques principes démocratiques que ce soit aurait voulu de poser clairement la question au peuple, qui a porté SYRIZA au gouvernement : à quel volet du programme électoral de SYRIZA il tient le plus, la fin des mémorandums ou le maintien de l’euro ? Mais Tsipras a préféré tenter de dissimuler sous des sophismes que c’est lui qui a fait ce choix à la place du peuple et du parti : l’euro à tout prix plutôt que la rupture avec l’austérité. C’est là un choix tout politique, et c’est le même que celui du Pasok, de Nouvelle démocratie et de To Potami, le même que celui de Merkel, en clair le même que celui de la bourgeoisie.

 

Ce choix politique en faveur de l’euro à tout prix, dont Tsipras n’a jamais estimé utile d’informer ceux qui l’ont élu, a mené le gouvernement grec à l’échec des négociations et à un ultimatum des créanciers pour un troisième mémorandum délirant et punitif. A ce moment, Tsipras joua la dernière volte-face de son expérience gouvernementale de « gauche radicale » et qui suscita un espoir aussi grand qu’éphémère : il refusa de signer et convoqua un référendum sur cette proposition des créanciers, disant que le gouvernement était allé au bout du mandat que le peuple lui avait donné et qu’il s’est révélé beaucoup plus difficile que prévu à remplir. Du coup, il retournait devant le peuple et lui demandait si, oui ou non, il acceptait le seul accord qui a pu être négocié dans le cadre de ce mandat et qui était politiquement inacceptable. SYRIZA et son gouvernement firent campagne pour le NON. Malgré une campagne délirante des partis pro-mémorandaires, faite de menaces et de chantage, et des manœuvres déloyales des eurocrates pour mettre le système bancaire grec au bord de l’effondrement, le peuple grec vota pour le non à 61% des voix. Ce vote courageux et clair suscita un espoir important en Grèce et à l’extérieur de ses frontières, un espoir de rupture. De fait, on ne savait pas encore que le gouvernement grec n’avait pas de plan B et refusait d’en avoir, car le choix avait déjà été fait en faveur de l’euro à tout prix. Certaines déclarations équivoques furent faites pour laisser un peu de flou planer à ce sujet. Tsipras avait là les conditions subjectives idéales, réunies par lui in extremis, pour entamer une rupture, au nom du soutien clair que le peuple grec lui avait exprimé face à une construction européenne qui foule aux pieds toute démocratie.

 

Mais il tua dès le lendemain l’éphémère espoir qu’il avait fait naître en faisant l’exact contraire. Le référendum lui-même avait été à la base biaisé par Tsipras qui avait affirmé, à la place du peuple et sans lui demander son avis à ce sujet, que le « non » était un vote pour l’UE et pour l’euro. Or le « oui » était très évidemment aussi et par excellence un vote pour l’UE et l’euro. Mais que pouvaient faire les citoyens qui justement voulaient voter contre l’euro, et peut-être même contre l’UE ? Il y a là dans ce scrutin quelque chose de fondamentalement anti-démocratique. C’est en tout bien là de la démocratie à l’européiste. Rappelons que le KKE avait appelé à voter blanc en raison du caractère ainsi biaisé de la question : pour l’euro ou pour l’euro ? Rétrospectivement, il n’avait peut-être pas entièrement tort. Quoi qu’il en soit, dès le lendemain de l’accord, Tsipras balaya d’un revers de la main le plan B proposé par l’ex ministre des finances Yannis Varoufakis, qui pourtant aurait pu être mis en œuvre, aurait sans doute conduit à un grexit, mais aussi aurait peut-être permis d’enfin réaliser le mandat, confié par le peuple, de rompre avec les mémorandums. Varoufakis démissionna, acceptant enfin l’évidence de l’échec total de la stratégie suivie par le gouvernement dont il avait fait partie. Tsipras, lui, convoqua une réunion avec les dirigeants des partis représentés à la Vouli, et conclut un accord avec Nouvelle démocratie, le Pasok et To Potami pour proposer à la Troïka son propre projet de mémorandum, un peu atténué, et surtout reposant sur un prêt plus important et sur trois ans, mais laissant intact le système d’esclavage pour dette et l’austérité à perpétuité, l’aggravant même. Le vote du peuple grec ne devait donc servir qu’à cela, de simple argument de négociation pour arracher quelques maigres concessions. Tsipras commit par là cette fois-ci une véritable et indiscutable trahison, trahison non seulement des principes dont il se réclame, mais plus trivialement trahison des citoyens dont le vote a été clair, et qu’il a foulé aux pieds. Le référendum n’aura au final servi qu’à rendre plus flagrante sa trahison. Le KKE refusa de participer à cette mascarade, et il eut pleinement raison. L’ANEL, lui, eut quelques vagues hésitations, puis courba vite l’échine, montrant au moins par là ce que vaut le « souverainisme de droite ». La fin de cette histoire, on la connaît. Le troisième mémorandum a désormais été voté en totalité par la Vouli. Les quelques soi-disant concessions que le gouvernement grec aura obtenu de la Troïka ne peuvent en aucun cas masquer la réalité brutale de l’aggravation de l’austérité.

 

Cette issue déplorable aura au moins eu le mérite de rendre éclatante aux yeux de tous une évidence : l’UE est en tant que telle et nécessairement une nouvelle prison des peuples, une machine technocratique, ordolibérale, anti-démocratique, négatrice de toute démocratie, au service exclusif des monopoles contre les peuples, une construction impérialiste qui ne permet aucun écart par rapport au néolibéralisme entre ses murs, et que pour cette raison il est vain et illusoire d’espérer changer de l’intérieur. A vrai dire, on aurait pu s’épargner cette démonstration par les faits, et beaucoup de souffrances auraient ainsi été évitées. La nature de l’UE était connue depuis le départ, du moins par ceux qui voulaient savoir, et elle ne s’était déjà que trop révélée à de nombreuses occasion, comme le traité de Lisbonne qui fut passé de force par les parlements, au mépris flagrant du NON très clair des peuples français et néerlandais à la Constitution européenne dont il est la copie conforme, la façon dont on a fait revoter le peuple irlandais, en disant qu’il a « mal » voté, et dont on a obtenu le vote voulu par un chantage scandaleux. Du reste, les classiques du marxisme ont bien compris ce que ne pourrait qu’être nécessairement une « construction européenne » en régime capitaliste, bien avant même qu’elle existe.

 

Lénine l’a clairement dit en 1915 déjà : « Au point de vue des conditions économiques de l’impérialisme, c’est-à-dire des exportations de capitaux et du partage du monde par les puissances coloniales « avancées » et « civilisées », les Etats-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires ».

 

Jean Jaurès a soutenu sensiblement la même position (et ses héritiers autoproclamés le plus souvent ne le savent même pas) :

 

« Tant que le prolétariat international ne sera pas assez organisé pour amener l’Europe à l’état d’unité, l’Europe ne pourra être unifiée que par une sorte de césarisme monstrueux, par un saint empire capitaliste qui écraserait à la fois les fiertés nationales et les revendications prolétariennes ».

 

Le génie de Lénine et de Jaurès, ou plutôt leur profonde connaissance du marxisme et des lois de l’évolution sociale (Jaurès, à défaut d’être à proprement parler marxiste, connaissait au moins très bien la pensée de Marx et Engels), leur ont permis de comprendre très exactement ce que l’UE serait et ne peut qu’être nécessairement. Jaurès en donne même une description qui semble avoir été écrite aujourd’hui, pour caractériser de manière absolument exhaustive ce que l’UE est.

 

Dès les toutes premières prémisses de la construction européenne, à l’ombre du Plan Marshall, les partis communistes d’Europe occidentale, alors fermes sur leur principes et solides idéologiquement, ont très exactement analysé la nature de classe de cette construction, entièrement réactionnaire et au service exclusif des grands monopoles ; son rôle conçu dans une optique ordolibérale : imposer aux peuples une politiques ultra-libérale dont ils ne veulent pas par la force et au mépris de toute démocratie ; sa structure conçue pour être verrouillée, irréformable et foncièrement anti-démocratique. Ces partis communistes ont alors combattu avec raison ce projet réactionnaire. L’euro aussi fut dénoncé comme instrument au service du grand capital, hors de tout contrôle démocratique possible, et incompatible avec quelque politique progressiste que ce soit. Cette position fermement anti-européiste était entièrement juste, et l’est d’autant plus aujourd’hui.

 

L’européisme « de gauche », par contre, est cette forme moderne de réformisme qui transpose à l’échelle de la dite construction européenne et de ses structures les illusions traditionnelles des réformistes sur la possibilité de réformer la société bourgeoise de l’intérieur, sans rupture, sans véritable affrontement avec l’adversaire de classe, en laissant intactes l’appareil de l’Etat bourgeois, dont on oublie le caractère de classe, qu’on affirme être un arbitre neutre au dessus des classes et de leur affrontement, un simple outil dont on peut changer l’usage sans problème. Ayant les mêmes causes objectives que le réformisme et l’opportunisme de la IIème Internationale – flou et inconsistance théorique ; renoncement à la lutte de classe dans sa radicalité au profit d’une intégration dans les structures démocratiques bourgeoise ; ouverture envers une aile droite opportuniste objectivement du côté de la bourgeoisie et qui impose ses vues à la totalité du parti ; prise de parti pour la petite bourgeoisie et les classes moyennes au détriment des travailleurs – la variante particulière de réformisme qu’est l’européisme en arrive à prêcher une démarche idéaliste, inconsistante théoriquement et même logiquement, qui n’offre que des objectifs illusoires et qui dévoie les luttes dans des voies sans issue, et qui se réfugie dans l’idéalisme, si ce n’est dans les vœux pieux, pour ne pas voir à quel point les faits, qui sont têtus, la contredisent chaque jour : ainsi l’habituel discours sur l’ « Europe sociale », un « euro au service des peuples », une « réorientation du rôle de la BCE »…à peu près aussi crédible qu’un « capitalisme social » ou une « OTAN au service de la paix ». Si le gouvernement Tsipras n’a peut-être pas suivi son plan A initial, il a en tout cas appliqué à la lettre un programme européiste de gauche – essayer de changer l’UE de l’intérieur – et a perdu pour cette raison, réfutant du même coup cette stratégie. Il était pourtant clair depuis le début, depuis le tout début de la construction européenne en fait, mais en tout cas dès le commencement des « négociations » entre le nouveau gouvernement et la Troïka, que cette stratégie ne pouvait que finir de la façon dont en fait elle a fini, mais, cédant à un réformisme borné, aux exigences de l’aile opportuniste de facto au service de la bourgeoisie formée des transfuges de la dernière heure du Pasok, et à son choix de complaire aux préjugés petits-bourgeois d’une partie de son électorat à tout prix, la direction de SYRIZA a fini par trahir ses objectifs politiques et le peuple grec, et lui imposer la politique d’austérité au nom de l’euro, de le sacrifier sur l’autel de l’euro, en réalité celui de l’ordolibéralisme et des intérêts des grands monopoles européens. Pourtant, cette stratégie suicidaire a toujours été critiquée au sein de SYRIZA, mais sa direction a préféré museler le débat plutôt que de l’affronter.

 

C’est ce que dénonce Stathis Kouvelakis :

 

"Ce débat n’a jamais véritablement eu lieu — ou, plutôt, il n’a eu lieu que de façon limitée, au sein de Syriza, pendant les cinq dernières années. Et ce fut toujours contre la volonté de la majorité de la direction du parti, par une sorte d’état de fait créé par le positionnement d’une minorité substantielle en faveur d’une sortie de l’euro, comme condition nécessaire pour la rupture avec les politiques d’austérité et le néolibéralisme. La majorité de la direction du parti n’a jamais vraiment accepté la légitimité de ce débat. La sortie de l’euro n’était pas présentée comme une option politique critiquable avec des inconvénients qui justifiaient un désaccord. Elle était purement et simplement identifiée à une catastrophe absolue. Systématiquement, il nous était reproché que si nous défendions la sortie de l’euro, nous étions des crypto-nationalistes ou que la sortie de l’euro entraînerait un effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires et de l’économie du pays. En réalité, c’étaient les arguments du discours dominant qui était repris par nos camarades. Ils ne cherchaient donc pas un véritable débat argumenté mais à nous disqualifier symboliquement, à disqualifier la légitimité de nos arguments à l’intérieur de Syriza et de la gauche radicale. Ainsi, quand Syriza est arrivé au pouvoir, la question s’est posée par la logique même de la situation, puisqu’il est rapidement devenu évident que ces négociations n’aboutissaient à rien. Déjà, l’accord du 20 février indiquait bien que Syriza était contraint de reculer au cours de ce bras de fer. Mais cette discussion s’est déroulée à huis clos : jamais de façon publique et jamais avec le sérieux nécessaire — si l’on excepte bien sûr les prises de position de la Plateforme de gauche de Syriza."

 

Evidemment, Tsipras devait bien se défendre, et de fait il avance quelques arguments en faveur de son choix. Mais ses arguments ne sont ni démonstratifs, ni même persuasifs. Ils ne sont en fait que de misérables sophismes pour cacher sa trahison. Il avance un des arguments préférés des européistes : le fait de n’être ni dans l’euro, ni dans l’UE, de posséder sa propre monnaie nationale, ne prémunit en rien contre la pression des marchés, les attaques sur la dette souveraine et les politiques d’austérité (Tsipras cite l’Albanie et la Serbie comme exemples) ; CQFD ce n’est ni l’euro ni l’UE le problème. Mais c’est là un non sequitur flagrant et un sophisme grossier. Personne n’a jamais dit sérieusement que la sortie de l’euro, ou même de l’UE, soit une condition suffisante pour échapper aux chaînes de l’austérité et de l’exploitation. C’est par contre indéniablement une condition nécessaire : affirmer qu’un pays dépossédé de sa souveraineté nationale, inséré dans un carcan autoritaire ordolibéral, soumis au bon vouloir de technocrates non-élus, puisse mener une autre politique que le néolibéralisme et l’austérité en restant dans ce carcan est non seulement faux, mais un simple non-sens ! Tsipras avance également un argument pour le moins faible, conservateur et fondé sur la peur du changement en fait, mais prisé par les européistes : une sortie de l’euro aurait des conséquences catastrophiques, pires que celles d’y rester à n’importe quel prix. Mais c’est là un argument absurde, sans fondements économique (il est au contraire assez clair qu’une monnaie surévaluée, instrument d’échange inégal et d’oppression impériale, qu’est l’euro est tout à fait défavorable à la Grèce), et en réalité purement idéologique, au pire sans du terme, celui de fausse conscience, masquant la réalité.

 

C’est ce que dit encore Stathis Kouvelakis :

 

"La peur du Grexit est étrangère à la rationalité économique. Elle ne repose pas sur les conséquences éventuelles d’un retour à la monnaie nationale ; par exemple : les difficultés pour les importations ou, à l’inverse, les nouvelles facilitées à l’exportation. Au niveau du « sens commun », la sortie de l’euro charrie une sorte de tiers-mondisation symbolique. Pour le Grec moyen qui résiste à l’idée d’une sortie de la zone euro, la justification de son refus renvoie à la peur d’une régression du pays au rang de nation pauvre et retardataire – qui était effectivement le sien il y a quelques décennies. N’oublions pas que la société grecque a évolué très rapidement et que le souvenir de la misère et de la pauvreté est encore présent dans les couches populaires et dans les générations âgées."

 

Comme tous les européistes, disant que le cadre national est en partie dépassé et que l’on ne peut plus sortir de l’UE, Tsipras prône une « européanisation » des luttes. Mais, sous des dehors radicaux et internationalistes, cette position est profondément antimarxiste, et est semblable à l’idée de révolution mondiale du trotskisme : masquer sous un radicalisme apparent le refus de s’engager pour la rupture révolutionnaire là où elle est réellement possible. C’est en effet oublier la loi de développement inégal sous le capitalisme, et le fait que la chaîne de l’impérialisme ne se rompt jamais qu’en son maillon le plus faible. L’UE, construction impériale, reproduit quant au fond la structure des vieux empire féodaux : réunissant sous un même joug oppressif des populations disparates et se trouvant dans des situations différentes, elle ne forme pas une unité, ni une nation. Terrain de lutte favorable à la grande bourgeoisie contre les travailleurs, elle ne l’est pas aux peuples, pour lesquels c’est au contraire l’Etat-nation, là où existe une communauté nationale et au moins un minimum d’organisation unifiée des classes populaires. Prétendre vouloir une rupture au niveau européen, c’est décider de la rendre impossible au seul endroit où elle peut se produire, à l’échelle d’un (ou de plusieurs) Etat-membre donné. Et croire qu’une telle rupture pourrait se produire en même temps à l’échelle de tous les Etats-membres, ou même de la majorité d’entre eux, c’est juste de la science-fiction. Au contraire, c’est la rupture amorcée, avec l’euro et l’UE, puis avec le capitalisme, à l’échelle d’un Etat-membre qui seule peut mener une quelconque européanisation des luttes un tant soi peu crédible : une convergence des luttes pour la destruction de la tyrannique « construction européenne » ordolibérale, qui peut éventuellement ouvrir la voie à une « autre Europe », lorsque l’UE ne sera plus.

 

L’expérience de Tsipras comme premier ministre aura au moins eu un mérite indéniable, dont on doit lui rendre gré : il aura contribué à ouvrir les yeux à énormément de monde de par l’Europe, tant il aura clairement prouvé par la pratique que l’UE ne saurait d’aucune manière être amendée de l’intérieur, qu’elle est incompatible non seulement avec le socialisme, mais même avec l’application du programme social-démocrate le plus modéré, le plus raisonnable, le moins revendicatif, avec le moindre écart envers le dogme ordolibéral, et qu’elle brisera sans pitié toute tentative de changement en son sein, sans aucun scrupule « démocratique ». Par là, il aura rendu un service précieux aux peuples en lutte, et aux résistances contre l’UE et sa tyrannie. Malheureusement pour lui, il ne pourra pas en profiter, puisqu’il a irrémédiablement trahi et est passé dans le camp d’en face. Mais malgré lui, il aura grandement contribué à faire reculer l’européisme qui paralysait et paralyse notablement encore le mouvement communiste européen, et conduit plusieurs partis communistes à infléchir leur ligne afin d’adopter une position plus juste, en faveur de la rupture.

 

Citons par exemple un long mais utile et intéressant extrait d’une résolution adoptée par le Parti communiste espagnol (PCE) :

 

"Le principe fondamental du moment est qu’il est, tout simplement, impossible de « gérer » le paquet de mesures farouchement néolibérales signé avec l’Union européenne. La cohérence, totale et détaillée de ce paquet (non seulement parce que cela est exigé par les institutions de l’Union, mais de par sa nature même) rend directement impossible de limiter, même un peu, sa portée. Il n’est pas davantage réaliste de compter parvenir à une nouvelle "croissance" économique en Grèce grâce à l’arrivée présumée de nouveaux investissements étrangers, tout en restant dans le cadre de l’application de ce paquet de mesures. Cela est non seulement improbable mais, même dans ce cas, la nouvelle activité économique aurait lieu dans des conditions répondant aux intérêts des investisseurs étrangers, sur la base d’une plus grande exploitation des travailleurs, et non aux besoins du peuple grec. Et il est encore moins vrai de prétendre que la sortie du pays de la zone euro, même s’il elle a lieu soudainement, serait le prélude à une véritable apocalypse économique et sociale, sans pour autant que cela ignorer le scénario extrêmement complexe dans son développement qui s’ouvrirait. La mise en œuvre du paquet de mesures ne peut que perpétuer le caractère périphérique et dépendant de l’économie de la Grèce par rapport au noyau capitaliste de l’UE.

 

La « gestion » de la barbarie néolibérale a été le but de la social-démocratie européenne dans un passé récent, avec un développement incohérent depuis le début et un échec retentissant dans son résultat final. Cela a contribué à juste titre à son déclin politique aujourd’hui et à sa position de plus en plus subordonnée dans l’alliance avec les forces conservatrices et libérales au sein de l’UE. Le développement de la crise en Grèce amène à assimiler une leçon essentielle : on ne résiste au pouvoir de l’Union européenne qu’en reprenant une véritable souveraineté populaire, ce qui passe par le contrôle public sur les leviers économiques de base (notamment les mécanismes capables de contrer les actions de guerre financière contre le pays). De même, on ne peut pas assimiler le maintien dans l’Union économique et monétaire ou dans l’Union européenne elle-même à un principe dogmatique, sans l’associer à la sauvegarde des droits, des intérêts et des besoins vitaux de la population."

 

Le Parti progressiste des travailleurs de Chypre (AKEL) et le Parti de Gauche (France) ont également adopté des positions allant dans le sens d’une sortie de l’Euro de leurs pays respectifs. Des voix se sont également fait fortement entendre dans ce sens, notamment au sommet de Die Linke, et dans l’Humanité, où c’est une première depuis assez longtemps.

 

Citons un extrait de l’article en question, signé Jean Ortiz :

 

"Ce bunker européen est irréformable. La preuve sans appel par la Grèce et sa mise sous tutelle, sous protectorat. L’UE est devenue, selon Maastricht et consorts, une machine de guerre contre précisément l’indépendance et la souveraineté des pays et des hommes. […] Sortons de ce « machin », de cette prison. De nombreux économistes ont démontré que la sortie de l’euro à elle seule ne suffirait pas, mais qu’elle ne constituerait pas une catastrophe majeure comme on nous en rebat les oreilles. Il y a- t-il pire que le pire ? J’ai mal à la Grèce. Je n’accable pas Tsipras (ne nous trompons pas de cible !) mais ceux qui lui ont mis un pistolet sur la tempe mériteraient d’être jugés pour crime contre l’humanité. Je ne signerai aucun texte, aucun appel. Je ne veux être manipulé que par ma conscience."

 

A la croisée des chemins : social-démocratisation assumée ou lutte pour une rupture révolutionnaire

 

Il y a exactement un siècle et un an de cela, les partis membres de la IIème Internationale ont massivement et irrémédiablement trahi la classe ouvrière et tous leurs principes en passant sans réserve dans le camp ennemi, celui de la bourgeoisie, au nom de leur réformisme de plus en plus assumé, de leur structure « ouverte », en particulier au courant opportuniste représentant les intérêts des maîtres du capital au sein même de la classe ouvrière, et de leur intégration au sein des institutions démocratiques bourgeoises. Assumant la continuité politique et organisationnelle de la IIème Internationale, la social-démocratie est invariablement et partout devenue ce qu’elle est aujourd’hui : une force politique au service de la bourgeoisie, dont les travailleurs n’ont plus rien à attendre. A contrario, ceux des militants des partis socialistes qui refusaient de renier ainsi leurs principes ont suivi le chemin tracé par Lénine et la Révolution d’octobre : une rupture radicale et profonde avec la IIème Internationale faillie, ses pratiques parlementaristes et opportunistes, son inconsistance idéologique et son mode d’organisation taillé sur mesure pour l’opportunisme, ce afin de fonder le Mouvement communiste international et les partis communistes. C’était le seul chemin juste, qui permit des avancées colossales pour les travailleurs durant le XXème siècle. Nous sommes les héritiers de ce mouvement, qui, malgré ses reculs et ses échecs, reste et restera la seule force politique qui défend réellement la cause des travailleurs et incarne l’espoir d’une société nouvelle.

 

A un siècle de distance exactement, c’est, à échelle réduite, un processus similaire que nous pouvons observer, malgré des différences notables. SYRIZA a incontestablement incarné un espoir majeur, celui d’une libération des chaînes de l’austérité et du néolibéralisme pour le peuple grec, et représenté un combat politique juste et progressiste en faveur des classes populaires, que nous ne pouvions que soutenir et qui aurait pu, s’il avait été mené à terme, être une bannière fédératrice pour les luttes populaires à l’échelle de tout le continent. La social-démocratie avait aussi incarné un espoir semblable en son temps, la veille encore du vote des crédits de guerre.

 

Mais SYRIZA reproduisait en son sein toutes les tares de la IIème Internationale, et pour cette raison a trahi de la même façon : choix exclusif du parlementarisme et du réformisme au détriment de la lutte de classe, abandon de facto de tout objectif révolutionnaire, de toute volonté conséquente de changer la société, vacuité idéologique, faisant la part belle à un assemblage hétéroclite de tendances, qui ont assez peu en commun, et tout particulièrement à l’opportunisme, représenté de façon notable par les transfuges de la dernière heure du Pasok, volonté de conciliation avec une partie de la bourgeoisie, refus de combattre l’impérialisme, et au fond soumission devant lui. Aussi, très logiquement, comme la IIème Internationale en son temps, le gouvernement SYRIZA et la majorité de son groupe parlementaire ont fini par trahir leurs principes et ceux qui les ont élus, passer dans le camp du capital, et livrer les travailleurs à la guerre, économique pour le moment, mais aussi par la préparation à une guerre proprement dite, par le renforcement des infrastructures de l’OTAN, et par une participation à une escalade contre l’Iran, qui peut finir par déboucher sur une guerre atroce dont l’ampleur ne peut pas être sous-estimée.

 

Cette capitulation éhontée réfute de façon flagrante tous ceux qui soutiennent ou ont soutenu que SYRIZA (ou PODEMOS) représenterait quelque chose de « nouveau », de « moderne », qui pourrait avantageusement remplacer le « vieux » modèle de parti communiste et qu’il vaudrait peut-être la peine d’imiter. Car SYRIZA est trait pour trait une reproduction du vieux – réellement vieux, périmé – modèle de parti social-démocrate, irrémédiablement dépassé. Vouloir suivre ce modèle représenterait une régression simpliciter cent ans en arrière, le retour aberrant à ce qui a été irrémédiablement montré erroné par l’histoire. Plus simplement, c’est une volonté de social-démocratisation des partis communistes qui ne dit pas son nom.

 

Dans ces circonstances, il n’est politiquement plus possible de soutenir de quelque façon que ce soit le gouvernement grec. Plus que jamais, nous devons être solidaire du peuple grec, du peuple grec qui lutte, qui lutte contre l’austérité, le néolibéralisme, la tyrannie des eurocrates et l’oppression des monopoles, une lutte qui nous concerne et qui est aussi la nôtre. Ce qui implique de soutenir la lutte des travailleurs grecs contre leur gouvernement « de gauche », qui applique une politique d’austérité d’une brutalité inédite pour le compte de la Troïka. Continuer à soutenir Tsipras de quelque façon que ce soit reviendrait à soutenir aussi Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, la Troïka…contre le peuple grec. En un mot à passer aussi objectivement dans le camp de la bourgeoisie.

 

Vouloir nier ou relativiser cette réalité, certes très peu motivante, de s’accrocher à ses illusions, de continuer à soutenir ne serait-ce qu’un peu le gouvernement grec parce qu’officiellement il reste « de gauche radicale », reviendrait pour un parti communiste à perdre le contact avec la réalité, à renoncer dans le faits à tout ce qui fait sa raison d’être, à entamer une social-démocratisation totale et irréversible. C’est ce qu’ont montré de façon éclairante les tentatives de justifier Tsipras de la part de Pierre Laurent et de Pablo Iglesias. Pour ce faire, ils ont dû reprendre à leur compte un peu de la rhétorique bourgeoise sur la « responsabilité » dont le gouvernement grec aurait fait preuve et l’excuse de Tsipras lui-même sur le fait qu’il n’aurait pas eu le choix. Pierre Laurent et André Chassaigne ont même à un moment songé à voter pour le troisième mémorandum au parlement français – au nom du soutien à Tsipras – avant de se raviser ! En essayant de faire croire (et peut-être à s’illusionner soi-même) que le gouvernement grec reste un gouvernement « de gauche » et continue la lutte, ce genre de posture revient finalement à défendre une sorte de « TINA de gauche » au nom du « réalisme », en fait de la soumission aux règles du capitalisme. C’était assez flagrant dans les propos de Pablo Iglesias, qui avait affirmé qu’il aurait fait la même chose que Tsipras s’il était au pouvoir, puisqu’il n’est pas possible de faire autrement au sein de l’UE. PODEMOS a été récompensé par une chute bien méritée dans les sondages après cette déclaration. C’est là très exactement le discours auto-justificatif servi par le PS hollandiste – on est de gauche mais on ne peut pas faire autrement que l’austérité parce que ce n’est pas possible étant donnée la situation. Et il est logiquement injustifiable de condamner sans réserve ce que fait Hollande, mais de justifier la même chose faite par Tsipras, puisque c’est Tsipras. Outre qu’elle soit politiquement inacceptable, une telle position est parfaitement illisible aux yeux de la quasi totalité de la base sociale potentielle d’un parti communiste. S’engager dans cette voie serait pour tout parti communiste synonyme de sortie rapide de la scène politique, ou alors le conduirait à prendre la place de la social-démocratie, dans le même rôle qu’elle, ce qui n’est pas vraiment mieux.

Ce processus de social-démocratisation, de pasokisation en l’occurrence, est très avancé au sein même de SYRIZA. Tsipras s’en défend bien sûr, mais, comme Marx l’a très clairement dit, on ne juge pas quelqu’un sur la base de ce qu’il pense de lui-même, et objectivement, en se mettant au service de l’UE et de l’oligarchie grecque pour appliquer le troisième mémorandum, il a très exactement pris la place qu’occupait le Pasok au service de la bourgeoisie grecque, mais avec un masque de gauche. Cela met le KKE en position très confortable pour dire que ce qu’il a toujours dit c’est réalisé : SYRIZA était un nouveau Pasok en formation, désormais c’est chose faite. Mais c’est aussi l’analyse que fait l’opposition de gauche au sein même de SYRIZA.

 

Citons par exemples les propos de Panos Kosmas à la dernière réunion du Comité central de SYRIZA, juste après le vote du premier volet du troisième mémorandum :

 

"Tout cela signifie une mutation de SYRIZA en force politique favorable au mémorandum et sa dégénérescence accélérée. La proposition pour un Congrès extraordinaire en automne, c’est-à-dire après les faits, après la ratification du nouveau mémorandum et son installation, ouvre la porte grande ouverte à cette mutation, à cette dégénérescence."

 

Certains ont d’ailleurs remarqué qu’un processus similaire eut lieu au sein même du Pasok, arrivé au gouvernement en 1981, la même année que Mitterrand, sur un programme très à gauche, presque révolutionnaire, et qui se débarrassa très vite de ses membres les plus radicaux pour adopter un tournant similaire à celui du PS mitterrandien à la même époque. Et, ayant refait en quelque sorte un remake de la trahison de la IIème Internationale, SYRIZA se condamne à devoir imploser comme elle. Ce processus d’implosion est en réalité déjà pratiquement achevé. Et il est inévitable : ceux qui sont ouvertement passés dans le camp du capital et ceux qui veulent rester dans celui du travail ne peuvent pas continuer de rester dans le même parti, et n’ont aucune raison de le faire. Le fait est que la politique suivie par Tsipras et son gouvernement est massivement contestée au sein du parti, de son organisation de jeunesse, de ses sections locales, de son Comité central, de son groupe parlementaire, et l’a même été au sein du gouvernement. La plateforme de gauche, qui forme environ un tiers des membres du parti, est le fer de lance de la contestation, mais nombre de membres qui n’en font pas partie n’acceptent pas pour cette raison de renier ce pour quoi ils se sont toujours battu et de facto radicalisent leurs positions suite à l’échec lamentable de la stratégie initiale. Cette opposition de gauche à l’interne s’est massivement prononcée contre toute capitulation devant la Troïka, contre le troisième mémorandum (une courte majorité des membres du Comité central ont signé un texte en ce sens) et pour une sortie de l’euro, dans le cadre du capitalisme il est vrai pour nombre de ses membres, ce qui ne serait en tout cas pas suffisant.

 

Face à cette protestation légitime de la base de SYRIZA contre la trahison de ses chefs, Tsipras et son entourage ont réagi par un raidissement autoritaire. S’ils ont eu l’absurde idée de tenter de convaincre les eurocrates par des arguments rationnels, pour leurs opposants internes d’arguments ils n’ont que la consigne et la contrainte : refus de laisser les instances démocratiquement élues du parti, auxquelles Tsipras, en tout que président de SYRIZA doit pourtant des comptes ; ajournement du Congrès du parti en septembre, après le vote du mémorandum, pour qu’il ne puisse pas se prononcer sur cette question ; limogeage des ministres en désaccord avec la capitulation ; appels multipliés à la discipline et à l’unité du parti à tout prix (qui n’est plus désormais qu’une unité formelle, factice, dans l’obéissance au gouvernement) ; appels à des purges internes exprimés par des représentants de l’aile droite de SYRIZA ; appels à la loyauté à tout prix au gouvernement mêlés de chantage aux députés de SYRIZA restés fidèles à leurs principes par Tsipras. Très ironiquement, en parlant du caractère intolérable de l’existence de deux lignes contraires au sein d’un parti au pouvoir, Tsipras a repris les mots de…Staline, adressés en l’occurrence à l’opposition boukharinienne au sein du PC(b) à la fin des années vingt. Du reste le secrétaire général de SYRIZA, Stathis Koronakis, a démissionné de ses fonctions pour protester contre la négation de la démocratie interne au sein de SYRIZA.

 

Face à cette mutation mémorandaire de SYRIZA, imposée à ses membres sans débat démocratique, l’aile gauche de SYRIZA s’est vite structurée pour former un nouveau parti. 25 députés ont démissionné du groupe parlementaire de SYRIZA et créé un groupe séparé. La construction d’un nouveau parti, nommé Unité populaire, sous la direction de l’ex-ministre, limogé par Tsipras, Panayótis Lafazánis, est presque achevée et débouchera sur la présentation de listes aux élections anticipées. Les démissions de membres, ou même de sections internes de SYRIZA se multiplient. C’est que Tsipras n’avait pas tort : deux lignes aussi opposées ne pouvaient pas continuer à coexister au sein d’un même parti. Comme il fallait s’y attendre, SYRIZA s’est retrouvée coupée en deux en deux, avec un parti toujours nommé SYRIZA, rassemblant l’aile droite et un marais autour de Tsipras, au sein d’un nouveau Pasok, et Unité populaire en formation, qui est certes très hétéroclite et ne possédant ni la cohérence ni la radicalité des militants qui formèrent les premiers partis communistes au lendemain de la Première Guerre mondiale, mais qui pourrait devenir ce que SYRIZA a semblé incarner La fixation des élections anticipées au 20 septembre prochain a accéléré les choses : l’aile gauche de Syriza a déjà annoncé la création prochaine d’un nouveau parti. L’implosion aura été encore plus rapide que nous l’avions supposé.

 

Ne possédant plus de majorité parlementaire, Tsipras a été contraint de démissionner de son poste de premier ministre et de convoquer des élections anticipées pour le 20 septembre. Il est à peu près certain que les listes de SYRIZA pro-gouvernementales, qui feront campagne pour l’application du mémorandum dans l’optique de la poursuite de la stratégie illusoire de continuer à négocier sur la dette avec l’UE de la même façon que les six derniers mois, devront faire face à d’autres listes issues de SYRIZA mais faisant au contraire campagne sur la lutte contre les mémorandums. Dans cette situation, il est très probable que Tsipras ne pourra pas récupérer sa majorité qu’il a perdue, et devra conclure une alliance d’ « union nationale » avec le Pasok, To Potami et peut-être même Nouvelle démocratie, rendant ainsi totalement apparent le caractère de classe de son gouvernement. Nous nous retrouvons donc de nouveau au point de départ : le KKE reste la seule force politique constituée et conséquente qui conduit la lutte au service des classes populaires grecques, une lutte dont il est de notre devoir d’être solidaires.

 

Dans cette situation, le mouvement communiste européen est à la croisée des chemins. La capitulation et la pasokisation de SYRIZA n’ont que trop mis en lumière des tares majeures qui ne peuvent plus durer – le réformisme et l’européisme. Répéter le chemin qu’avait naguère prise une social-démocratie au faîte de sa puissance serait fatal à des partis communistes affaiblis et souvent en crise. Il ne reste qu’un seul chemin à suivre : celui d’une lutte sans concessions contre l’oppression capitaliste et la tyrannie des eurocrates, pour une rupture révolutionnaire, pour le socialisme. Pour cela, nous devons lever haut notre drapeau rouge, le drapeau de Marx, Engels et Lénine, celui de la révolution socialiste. C’est certes là un chemin difficile, mais il est le seul qui permette à un parti communiste d’accomplir son rôle historique, plutôt que de s’enliser dans le marécage du réformisme, qui conduit toujours fatalement à la trahison, ou au moins à l’impuissance. Ainsi que l’avait dit Che Guevara, « le présent est fait de luttes, l’avenir nous appartient ».

 

Alexander Eniline Président du Parti du Travail / Genève