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Joseph Stiglitz: Grèce, l’agneau sacrificiel

 
28 Juillet 2015

26 juillet 2015 |  Par Monica M.

Joseph Stiglitz a publié hier dans Le New York Times un article sur l’inanité des exigences de la Troïka envers la Grèce.

 

L’intérêt de cet article très clair est de montrer à quel point la politique de l’Eurozone  a dépassé toutes les limites du bon sens en matière même de … capitalisme. Le plus inquiétant est que cette politique européenne, menée sous les auspices de l’Allemagne prétendument « ordo-libérale » (en fait, tenante d’un capitalisme à visage inhumain), soit cautionnée et mise en œuvre sans état d’âme par des zélés « socialistes » et autres « sociaux-démocrates ». Ces Leaders élus ne prêtent apparemment qu’un œil distrait ou aveugle à la paupérisation des peuples qu’ils gouvernent, au  chômage galopant de la jeune génération, et adoptent tranquillement, au nom du « pragmatisme du réel » des règles insensées élaborées par des technocrates.

 

Voici ma traduction de cet article  Greece, the sacrificial lamb, de Jospeh Stiglitz,ancien Économiste en chef de la Banque Mondiale.

Alors que la crise grecque franchit un nouveau palier, l’Allemagne, la Grèce et le triumvirat du FMI, de la BCE et de la Commission Européenne (désormais mieux connu sous le nom de Troïka) sont tous sérieusement critiqués. Beaucoup de choses sont certes à blâmer, mais nous ne devrions pas pour autant perdre de vue ce qui est réellement en train d’arriver. Depuis cinq ans, j’observe de près la tragédie grecque, qui me concerne à plusieurs égards. Après avoir  passé toute la semaine dernière à Athènes en conversation avec des citoyens ordinaires jeunes et âgés, ainsi qu’avec des officiels d’aujourd’hui et d’hier, j’en suis venu à penser qu’il s’agit de bien autre chose que de la Grèce et de l’euro.

 

Certaines des lois basiques exigées par la Troïka concernent les impôts, les dépenses et l’équilibre entre les deux, et également des règles et régulations affectant des marchés spécifiques. Ce qui est frappant dans le nouveau programme (appelé le « troisième mémorandum ») est que sur les deux points il est dénué de sens pour la Grèce et pour ses créanciers. En prenant connaissance des détails, j’ai eu une impression de déjà vu. En tant qu’économiste en chef de la Banque Mondiale à la fin des années 1990, j’ai pu observer en Asie de l’Est les effets dévastateurs du programme imposé aux pays qui avaient demandé l’aide du FMI. Cela n’était pas seulement la conséquence de l’austérité, mais aussi des réformes prétendument structurelles, dans lesquelles le FMI trop souvent imposait des demandes qui privilégiaient certains intérêts  sur d’autres. Il y avait des centaines de conditions, quelques-unes petites, d’autres fortes, beaucoup non pertinentes, quelques bonnes, certaines très mauvaises, qui faisaient l’impasse sur les changements réellement nécessaires.

 

De retour en Indonésie en 1998, j’ai vu à quel point le FMI avait ruiné le système bancaire de ce pays. Je me souviens d’une photo de  Michel Camdessus, le Directeur Général du FMI à cette époque,  félicitant chaudement  le Président Suharto car l’Indonésie avait retrouvé sa souveraineté économique. Lors d’une rencontre à Kuala Lumpur en Décembre  1997, j’ai alerté sur le fait que le sang pourrait couler dans les six mois suivants. Les  émeutes ont éclaté cinq mois plus tard à Jakarta et ailleurs en Indonésie. A la fois avant et après la crise en Asie de l’est, et celles en Afrique et en Amérique latine (très récemment en Argentine), ces programmes ont échoué, aboutissant à des cycles de  récessions et de dépressions. J’avais pensé qu’on avait tiré la leçon de ces échecs, et j’ai été surpris de voir, il y a cinq ans, ce même programme rigide et inefficace imposé en Europe.

 

Que le programme soit ou non bien mis en œuvre, il conduit à des niveaux insoutenables de dette, comme ce fut le cas en Argentine: les macro-politiques exigées par la Troïka entraîneront la Grèce dans une dépression plus profonde. C’est pourquoi selon l’actuelle présidente directrice du FMI, Christine Lagarde, il est nécessaire de procéder à ce qu’on appelle par euphémisme la « restructuration de la dette », en fait d’une façon ou d’une autre, la suppression d’une partie significative de la dette. Le programme de la Troïka est donc incohérent: les Allemands disent qu’il ne doit y avoir aucune réduction de la dette et que  le FMI doit faire partie du programme. Mais le FMI ne peut pas participer à un programme où les niveaux de la dette sont insoutenables, or la dette de la Grèce est insoutenable.

 

L’austérité est largement responsable de  l’actuelle dépression grecque  — un énorme déclin des produits domestiques de 25% depuis 2008,  un taux de chômage de 25% et de 50% chez les jeunes. Mais le nouveau programme  accentue encore la pression: il pose un objectif de  3.5 % d’excédent primaire en 2018 (environ 1 % cette année). Or si les objectifs ne sont pas atteints – et ils ne le seront pas, vu le schéma du programme lui-même -,  des doses d’austérité seront automatiquement ajoutées. C’est une construction déstabilisatrice. Le  taux élevé  de chômage entraînera la baisse des salaires, mais la Troïka ne semble pas encore assez satisfaite de la chute du niveau de vie des Grecs. Voilà que le troisième mémorandum exige aussi la « modernisation » des conventions collectives, ce qui signifie affaiblir les syndicats et les remplacer par des négociations au niveau des entreprises.

 

Rien de tout cela n’a de sens du point de vue des créanciers. C’est comme une prison pour endettés  du 19ème siècle. À l’instar des personnes endettées emprisonnées qui ne pouvaient donc gagner des revenus pour rembourser leurs dettes, la dépression croissante de la Grèce la rendra de moins en moins capable de rembourser.

 

Des réformes structurelles sont nécessaires, comme elles l’étaient en Indonésie, mais  la plupart de celles qui sont exigées de la Grèce ne lui permettront pas d’affronter ses problèmes. La logique qui sous-tend nombre de ces réformes structurelles n’a pas été bien expliquée, ni au public grec, ni aux économistes qui tentent de la comprendre. En l’absence d’explication, se développe en Grèce le sentiment que la Troïka défend des intérêts particuliers, dans et hors du pays,  pour obtenir ce qu’elle n’a pas obtenu par un processus plus démocratique.

 

Prenons le cas du lait. Les Grecs aiment leur lait frais produit localement et distribué rapidement. Mais les Allemands et les autres producteurs de lait européens voudraient que le  lait qu’ils vendent, transporté sur de longues distances et beaucoup moins frais, soit considéré comme aussi frais que le lait local. En 2014 la  Troïka a forcé la Grèce à enlever le label « frais » sur son lait vraiment frais  et à allonger la date limite de consommation. Maintenant on lui demande d’enlever la règle de cinq jours de date limite aussi pour le lait pasteurisé. Dans ces conditions, les gros producteurs de lait croient qu’ils vont pouvoir battre les petits producteurs de Grèce.

 

En théorie, les consommateurs grecs devraient bénéficier de prix plus bas, même s’ils pâtissent de produits de mauvaise qualité. En pratique, le nouveau marché de vente au détail est loin d’être compétitif, et tout semble  indiquer que les consommateurs ne bénéficient pas de prix plus bas. Ma propre recherche s’est focalisée sur l’importance de l’information et la façon dont les firmes tirent souvent avantage du manque d’information. C’est juste un autre exemple.

 

Un problème fondamental en Grèce, à la fois dans sa politique et son économie, est le rôle joué par un groupe de gens riches, appelés  les oligarques grecs, qui contrôlent des secteurs-clés, dont les banques et les médias. Ils ont opposé une forte résistance aux changements que George Papandreou, l’un des précédents premiers ministres, avait essayé d’introduire pour accroître la transparence et la conformité avec une structure d’impôt plus progressif. Les importantes réformes qui réduiraient les privilèges des oligarques grecs ne sont pas dans l’agenda — ce n’est pas une surprise car la Troïka a semblé, dans le passé,  être de leur côté.

 

Comme il est  rapidement devenu clair durant la crise que les banques grecques devraient être recapitalisées, il était sensé que le parlement vote ce qui était demandé au gouvernement grec. C’était nécessaire pour s’assurer que les prêts sous influence politique, y compris pour les médias oligarchiques, cesseraient. Quand de tels prêts sous influence  ont repris — même pour les sociétés de médias qui en termes strictement commerciaux n’auraient pas dû obtenir de prêts — la Troïka a fermé les yeux.  Elle n’a pas non plus bougé  quand des propositions ont été avancées pour faire reculer les importantes initiatives du gouvernement Papandreou sur la transparence et l’e-gouvernement, qui ont permis de fortement baisser les prix des médicaments et  d’affaiblir le népotisme.

 

Normalement, Le FMI alerte sur les dangers d’un taux d’imposition trop élevé. Pourtant en Grèce, la Troïka a insisté en faveur de taux élevés d’impôts même pour les bas salaires.  Tous les derniers gouvernements grecs ont reconnu qu’il était important d’améliorer les rentrées fiscales, mais une politique fiscale erronée peut contribuer à détruire une économie. Dans une économie où le système financier ne fonctionne pas bien, où les petites et moyennes entreprises ne peuvent pas accéder au crédit, la Troïka exige que les firmes grecques, y compris les épiceries et petites boutiques, paient toutes leurs taxes d’avance, en début d’année, avant d’avoir gagné un revenu, avant même de savoir si elles vont en avoir un. Cette exigence est censée réduire l’évasion fiscale, mais dans l’état où se trouve la Grèce, elle détruit les petites entreprises  et accroît le ressentiment contre le gouvernement et la Troïka.

 

Cette exigence semble en désaccord avec une autre demande adressée à la Grèce: éliminer la retenue à la source transfrontalière (concernant l’argent envoyé de la Grèce aux investisseurs étrangers). De telles retenues à la source caractérisent pourtant les bons systèmes fiscaux dans des pays comme le Canada et représentent une partie importante des recettes fiscales. Apparemment s’il est important de s’assurer que les Grecs paient leurs impôts, il semble moins important de s’en assurer pour les étrangers.

 

Il y a d’autres étrangetés dans le paquet de renflouement de la Troïka, notamment parce que chacun de ses membres a prescrit sa médecine favorite, ce qui peut donner lieu à de dangereuses interactions.

 

La bataille, cependant, ne concerne pas seulement la Grèce. Il ne s’agit pas juste d’argent, bien que certains en Europe et en Grèce aient  profité de la Troïka pour mettre en avant leurs propres intérêts  au détriment des citoyens grecs ordinaires et de l’économie de ce pays. C’est une chose que j’ai observée à plusieurs reprises  moi-même quand j’étais à la Banque Mondiale, particulièrement en Indonésie. Quand un pays est faible, il y a toutes sortes de façons de lui faire du mal.

 

Mais ces débats portent  en fait  sur des problèmes de pouvoir et d’idéologie. Nous le savons tous, il ne s’agit pas juste d’un débat académique entre la droite et la gauche. Certains points relèvent de la lutte politique: les conditions terribles imposées à l’aile gauche de Syriza devraient alerter chacun en Europe sur ce qui pourrait lui arriver. D’autres relèvent de la lutte économique: l’occasion d’imposer à la Grèce un cadre économique qui n’aurait pas été adopté d’une autre manière.

 

Je crois vraiment que les politiques imposées ne marcheront pas, qu’elles entraîneront la dépression sans fin, des niveaux intolérables de chômage et une inégalité toujours croissante. Mais je crois aussi fortement  en la démocratie  — que la bonne  façon  de faire, quel que soit le cadre  économique que l’on pense bon, est la persuasion, non la contrainte. L’évidence de la réflexion est tellement en contradiction avec ce qu’on inflige à la Grèce et à ce qu’on exige d’elle ! L’austérité entraîne une contraction économique; un capitalisme solidaire —antithèse de ce que la Troïka est en train de créer  — est la seule façon de créer de la prospérité partagée et durable.

 

Pour le moment, le gouvernement grec a capitulé. Peut-être, comme la demi décennie perdue est en train de devenir la décennie perdue,  comme la politique s’aggrave de plus en plus, comme s’impose l’évidence que ces politiques ont échoué, la Troïka retrouvera-t-elle ses esprits. La Grèce a besoin de restructuration de la dette, de réformes structurelles et d’objectifs raisonnables d’excédent primaire. Il est plus probable, cependant, que la Troïka fera ce qu’elle a fait ces cinq dernières années : blâmer la victime.

 

http://www.nytimes.com/2015/07/26/opinion/greece-the-sacrificial-lamb.html