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Publié le  par Descartes

Grèce : Du « rêve européen » au cauchemar du même nom

 

« Le sommeil de la raison engendre des monstres »

 

La soirée de dimanche 12 juillet 2015 restera marquée d’une pierre blanche dans les annales de l’Europe. Ce soir là, l’Europe est morte. Non pas le continent d’Europe en tant que réalité géographique. Non plus l’ensemble foisonnant d’institutions et de règles progressivement mis en place depuis l’après-guerre. Mais cette Europe-nation illusoire faite de l’amitié, de la solidarité, de la coopération entre les peuples. Le rêve est fini, nous sommes réveillés.

 

Rappellez vous du « rêve européen », celui d’une union « chaque jour plus étroite » qui donnerait naissance aux « Etrats-Unis d’Europe » dont les pays membres seraient les provinces. Imagine-t-on la France, l’Allemagne, l’Italie infliger à l’une de leurs régions pauvres le genre de remède qu’on impose aujourd’hui à la Grèce ? Imagine-t-on un gouvernement national faisant preuve à l’égard des autorités régionales de la hargne, la morgue, de l’insensibilité dont on fait preuve les dirigeants des pays de l’Eurogroupe à l’égard des autorités grecques ? Que se passerait-il en France si le Premier ministre infligeait au président de la région Corse ou Bretagne le genre d’humiliation qu’ont du subir les grecs ? Quelque soient les conflits, les suspicions, les différences à l’intérieur d’une nation, il y a une perception de son concitoyen comme un autre soi-même qui empêche ce genre d’instincts de se manifester. Il est clair qu’un demi-siècle de construction européenne n’a pas réussi à construire ce qu’on pourrait appeler une identité européenne.

 

On nous avait expliqué que la « construction européenne » devait nous protéger du retour de la brutalité dans les rapports entre états qui avait marqué les années vingt et trente. On voit aujourd’hui combien cette idée était fausse. La négociation de l’accord avec la Grèce a tous les relents de la négociation des accords de Munich en 1938. Tout y est : la prétention de l’Allemagne de mettre un état sous tutelle pour s’assurer de ses intérêts, la résistance d’un petit pays sommé de s’exécuter sous la menace de représailles terribles, la capitulation de la France qui préfère jouer les « monsieur bons offices » pour faire accepter au faible les conditions du fort, pour ensuite clamer qu’on a « sauvé » l’essentiel – la paix hier, l’Euro et l’Europe aujourd’hui. On a même eu droit au vote massif des deux chambres du Parlement pour remercier Hollande-Daladier d’avoir joué ce rôle. En 1938, le PCF fut le seul parti politique a dénoncer l’accord. Aujourd’hui, il s’est trouvé à peine une quarantaine de députés pour faire de même.

 

Les échanges autour de la table communautaire n’étaient pas ceux de partenaires réunis pour résoudre un problème commun. C’était une rencontre ou les forts posaient leurs conditions aux faibles. Avec des rares et honorables exceptions, les états-membres créanciers n’ont guère accordé d’attention à la misère des citoyens grecs, au désespoir d’une jeunesse qui voit l’avenir bouché. Ils n’ont nullement cherché ce qui est mieux pour l’ensemble des européens. Non : leur seule et unique préoccupation, c’était celle que Margaret Thatcher avait si bien résumé en son temps : « I want my money back ». Il fallait donc non seulement mettre la Grèce sous tutelle pour s’assurer que toutes les ressources dégagées par l’austérité aillent dans les poches des créanciers, mais en plus la punir et l’humilier pour bien montrer aux autres pays en difficulté ce qui arrive à ceux qui choisissent de s’écarter de la logique austéritaire.

 

Tout cela ne me surprend guère. J’ai toujours pensé que la construction européenne n’était qu’une vaste fumisterie, qui déguisait – de moins en moins bien – la brutalité des rapports entre les Etats. Aujourd’hui les choses sont claires : Le citoyen allemand comme le citoyen grec savent qu’ils n’ont aucune protection à attendre de l’Europe. Ils auront compris qu’ils ne peuvent compter que sur leurs états nationaux pour défendre leurs intérêts. Le jeune grec comprendra que si son avenir est bouché, c’est parce que la Grèce est faible, alors que le jeune allemand saura que s’il a un avenir radieux, c’est parce que l’Allemagne est forte. Alors, que reste-t-il de « l’Europe qui protège » ? Qu’à-t-elle à offrir au jeune étudiant grec, autre que l’émigration vers une nation mieux lotie que la sienne ?

 

Même la fameuse « amitié franco-allemande », vache sacrée de la politique extérieure française, se révèle pour ce qu’elle est : une fiction utilisée dans les années 1960 par la France pour obtenir l’appui politique de l’Allemagne en échange de son soutien à la candidature allemande à la réadmission dans l’espèce humaine. Aujourd’hui, l’Allemagne est redevenue une puissance et n’en a plus besoin de ce boulet, ce qui place la France en position de suppliante. « L’amitié franco-allemande » est morte, elle a été remplacée par un rapport de puissance à puissance. Et nos élites ont tellement peur de devoir faire le deuil de leurs rêves européens qu’elles sont tétanisés à l’idée de signer l’acte de décès, préférant jouer le rôle de « bon flic » chargé d’expliquer aux grecs pourquoi ils doivent tout accepter, comme Daladier le fit hier lorsqu’il s’est agi de faire avaler à Benes le dépècement de son pays.

 

Pour constater combien la fiction qu’était le « projet européen » était devenue la colonne vertébrale d’une idéologie dominant totalement la politique française, il suffit d’observer les conséquences de l’effondrement de dimanche. La « béquille » mentale européenne s’est cassée, et du coup nos soi-disant « élites » sont obligées de penser par elles mêmes. On ne peut dire que les résultats soient brillants. Au contraire : cela a donné lieu à une suite de positions contradictoires qui montrent à quel point la « gauche » en général et la « gauche radicale » en particulier sont incapables d’une pensée cohérente.

 

Prenons le Parti socialiste. Par la voix de son secrétaire national, mais aussi par celle du président du groupe à l’Assemblée, le parti se réjouit de la signature de l’accord. Pourtant, on se souvient, les socialistes ont soutenu à chaque élection nationale la doctrine selon laquelle la politique d’austérité devait être modifiée pour faire place à une véritable relance européenne. Et les voilà se réjouissant au contraire de la signature d’un accord qui ne fait que consacrer la primauté absolue à une austérité toujours plus grande, un accord qui contient toutes les mesures que les socialistes ont toujours refusé à mettre en œuvre en France. Alors pourquoi ces réjouissances ? Et bien, parce qu’on a sauvé l’Euro ! L’Euro devient la nouvelle version de la « relique barbare » dont parlait Keynes, à laquelle l’économie réelle, c'est-à-dire, la vie des hommes et des femmes qui vivent de leur travail, doit être sacrifiée.

 

Mais si le Parti socialiste ne fait finalement que continuer dans la voie libérale-libertaire dans laquelle il s’était engagé, la cacophonie est bien pire dans la « gauche radicale », coincée entre ses sympathies pour Syriza et son eurolâtrie. Il faut dire que si toutes les eurolâtries sont imbéciles, celle de la « gauche radicale » l’est particulièrement, puisqu’il s’agit d’une eurolâtrie de rejet. La « gauche radicale » est europhile parce qu’elle est nation-phobe. Sa détestation de tout ce qui se rapporte à la nation la conduit à rechercher une instance qui puisse lui servir d’alternative. Mais comme il arrive souvent chez les nouveaux convertis, la « gauche radicale » en fait trop.

 

Ainsi, le 14 juillet Pierre Laurent félicite « le gouvernement grec (qui) a fait un choix responsable, celui de permettre avant tout la stabilité financière durable du pays » en évitant le « Grexit ». Cette déclaration appelle deux conclusions. La première, c’est que, pour le secrétaire national du PCF, le « choix responsable » pour un gouvernement de gauche, c’est « de permettre avant tout la stabilité financière durable ». Le second c’est que Laurent croit que ce accord est susceptible de garantir une telle « stabilité durable ». On se demande s’il faut rire ou pleurer…

 

Mais la suite est pire. Pendant que Pierre Laurent se félicite et félicite le gouvernement grec d’avoir signé l’accord, les députés du Front de Gauche s’apprêtent à voter contre au parlement français. Pourquoi ? Parce qu’il faut – du moins si on écoute André Chassaigne – « sauver le projet européen ». Mais… depuis quand « le projet européen » - notez bien l’article défini, il ne s’agit pas de sauver « un projet européen », ni même « un autre projet européen », mais « le » projet européen, le seul, l’unique – est-il digne d’être « sauvé » ? On découvre tout à coup que dans le désordre idéologique ambiant le PCF semble avoir fait sien le projet de Monnet et de Schuman, de Mitterrand et de Delors. Chaissaigne va plus loin encore : l’alternative, c’est le « projet européen » ou le « nationalisme » honni. C’est dire si on a les idées claires au PCF.

 

Chez la tribu Mélenchon, c’est encore plus confus. Après avoir qualifié de « maréchalistes » il y a seulement deux ans ceux qui veulent sortir de l’Euro, la tonique semble changer au PG : Ainsi, Eric Coquerel écrit curieusement que, s’agissant de l’Euro, « il nous faudra donc imposer sa transformation ou bien en sortir ». Laurent Mafféis va plus loin : « L’Allemagne a mis l’Europe dans une impasse dont il est peu probable qu’elle se relève. D’ailleurs ses méfaits économiques et sociaux ont déjà conduit le grand nombre à en faire le deuil. L’Europe n’a pas d’autre destin que celui que ses peuples pourraient lui donner. En l’état actuel elle n’en a donc plus. »

 

Allelouiah !, me direz vous. Enfin quelqu’un dans la gauche de la gauche s’aperçoit que le « projet européen » est condamné et qu’il faut faire autre chose. Seulement voilà : il est difficile de savoir au PG qui parle au nom de qui. S’agit-il de points de vue personnels ou bien d’une ligne assumée par l’organisation ? Difficile de le savoir dans l’étrange galaxie qu’est le PG, ou Mélenchon, qui pourtant n’a aucune fonction dans les organes de direction du parti, continue à signer des communiqués sur le site de celui-ci. Mais il faut rappeler qu’une motion appelant à l’inscription dans le programme du PG de la sortie de l’Euro a été battue au congrès du PG il y a deux semaines.

 

En fait, la « gauche » en général et la « gauche radicale » en particulier se bercent de douces illusions en imaginant des « Europes » bisounoursiennes, dont l’Allemagne empêcherait on ne sait pour quelles raisons la réalisation. L’Europe n’est pas une zone franche qui échapperait mystérieusement aux rapports de force qui régissent les relations entre les états. Si les nations sont toujours là, si leurs dirigeants mettent les intérêts de leur pays avant ceux de « l’Europe », ce n’est pas par égoïsme ou faiblesse morale, mais parce que la nation a une réalité en tant qu’unité politique que l’Europe n’a pas et ne peut pas avoir, quelque soient les ingéniosités institutionnelles qu’on puisse imaginer. Merkel et Tsipras ont une légitimité que ne peuvent pas avoir Juncker, Tusk ou l’ineffable Schultz. Et ce n’est pas dû au mode d’élection ou de désignation : le Parlement européen est élu au suffrage universel direct, et pourtant il n’arrive pas à avoir la légitimité que peuvent avoir les parlements nationaux. La question n’est pas seulement la procédure, mais aussi la question du « démos » au nom duquel on gouverne : derrière Merkel ou Tsipras, il y a un peuple constitué en unité politique, conscient d’une unité d’histoire et de destin. Derrière Juncker, Tusk ou Schultz, il n’y a rien d’autre qu’une procédure. Merkel, Tsipras, Hollande parcourent leur pays, serrent des mains, ont des réunions avec des « vraies gens », écoutent et prennent en permanence le pouls d’une collectivité dont ils sont membres et qu’ils connaissent parfaitement. Imaginez-vous Schultz, Juncker ou Tusk en train de dialoguer avec des paysans de Transylvanie ou des ouvriers de Bilbao ? Comment le pourraient-ils, puisqu’ils ne parlent pas la même langue ?

 

Quant à la droite… sa situation est peut-être un peu plus confortable, du moins pour les franges proches de la logique ordo-libérale allemande. Certains dirigeants de droite, Sarkozy en tête, ont essayé de jouer cette corde en prenant des positions « dures » vis-à-vis du gouvernement grec, oubliant la sagesse populaire qui veut qu’on ne tire pas sur un homme à terre. Ils s’en mordront à mon avis les doigts. La brutalité avec laquelle la procédure européenne a été conduite a mis beaucoup de gens qui au départ soutenaient la position européenne dans l’embarras, et la droite, fut-elle libérale, ne peut ignorer le fait que cette affaire risque de rendre les institutions européennes odieuses à beaucoup de français, et alimenter la fuite de voix vers le Front National, seule organisation politique à avoir dans cette affaire gardé une ligne politique claire. La droite aussi devrait réfléchir à cet épisode.

 

Si nos élites peuvent apprendre quelque chose de cette crise, c’est combien les vaches sacrées de « l’euro-pensée » ont stérilisé le débat politique et empêché de voir les problèmes. Il est urgent de jeter aux orties ce qui reste de cette idéologie néfaste, cesser de construire des châteaux dans l’air et revenir à une réflexion politique rationnelle et pragmatique, qui ne peut être construite à mon avis qu’autour de la nation. Cela n’implique en rien qu’on soit chauvin ou isolé. On peut parfaitement bâtir entre les nations des coopérations fondées sur un partage équitable des avantages et des inconvénients. L’option d’une « union » où les nations s’effacent pour laisser place à la magie du marché pour produire et partager équitablement les richesses a, de toute évidence, échoué. Et cet échec est définitif : il ne tient ni aux erreurs commises, ni à la faillibilité des hommes, mais à la structure même du projet.

 

Comme beaucoup de parisiens, je suis allé contempler le concert et le feu d’artifice qui marque la fin de la célébration du 14 juillet. C’était, comme à chaque fois, magnifique. Mais je voudrais noter deux choses : à la fin du concert, on a chanté « La Marseillaise », et deux fois plutôt qu’une. Et pendant le feu d’artifice, on l’a joué une deuxième fois, ce qui à ma connaissance ne s’était fait que très rarement. J’ai vu les jeunes chanter l’hymne national avec passion. J’ai vu à la télévision une jeune fille qui, interrogée sur ce qu’elle avait le plus aimé dans le spectacle, a parlé elle aussi de l’émotion de la Tour Eiffel éclairée par les couleurs nationales, et d’avoir chanté l’hymne composé il y a si longtemps par Rouget de l’Isle. Et mon cœur s’est serré en pensant que l’ambiance ne devait pas être très différente en 1938. « Si vis pacem, para bellum ».

 

Descartes