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Publié le  par Descartes

Tsipras-Mélenchon ou Tsipras-De Gaulle ?

 

Hier soir, j’ai invité deux chers amis à dîner chez moi. Après un bon repas, nous nous retirâmes autour de la table du salon avec une bonne bouteille d’Armagnac pour continuer la discussion commencée autour de la table, et à l’heure où tous les chats deviennent gris nous en sommes arrivés à la Grèce. Plus précisément du conflit entre le gouvernement d’Alexis Tsipras, « détenteur d’une légitimité démocratique incontestable », et les « institutions » technocratiques poussées par l’intransigeance d’un certain nombre de dirigeants européens au premier rang desquels Angela Merkel. Et c’est là que l’un de mes amis, grand connaisseur de l’Allemagne, fit une remarque qui me semble capitale : « pourquoi parle-t-on toujours de la légitimité démocratique d’Alexis Tsipras et jamais de celle d’Angela Merkel ? Après tout, elle aussi a reçu un mandat du peuple allemand ! ».

 

Mon ami a parfaitement raison. Dans cette affaire, on prend un peu trop facilement une position manichéenne et moralisante. D’un côté, la souffrance du peuple grec qui souffre, de l’autre, la cruauté des « institutions » européennes. D’un côté, la légitimité démocratique, de l’autre, la froideur technocratique. Le « gentil » Tsipras contre la « méchante » Merkel. Mais cette vision moralisante est erronée. Alexis Tsipras a été élu pour défendre les intérêts du peuple grec, et il s’honore à le faire. Mais Angela Merkel a été, elle aussi, élue pour défendre les intérêts de son pays. Pourquoi le lui reprocher ? En quoi le patriotisme – où l’égoisme national, pour parler comme les eurolâtres – de Tsipras serait-il plus respectable que celui de Merkel ?

 

Cette crise vient nous rappeler une réalité : le conflit ne se joue pas entre la Grèce et « l’Europe ». Tout simplement parce que « l’Europe » n’existe pas. Il n’y a pas de « peuple européen » pour investir Juncker ou Tusk d’un véritable mandat pour défendre ses intérêts, mandat qui leur permettrait de négocier d’égal à égal avec Tsipras. La légitimité, la vraie, celle qui vient d’une délégation explicitement consentie par les peuples souverains, ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement qui la détiennent. Ce sont eux qui, in fine, prennent les décisions. Ce sont eux qui en dernière instance détiennent le pouvoir de refuser les ordres de la bureaucratie bruxelloise, de dénoncer les traités, de quitter l’Euro ou même l’Union européenne.

 

Pendant des années, on a cherché à nous convaincre que nous avions consenti à des « transferts de souveraineté », et que les ayant consentis nous étions tenus à obéir aux institutions européennes, que ce soit à la Commission, au Parlement ou à la Cour européenne de justice. Ce qu’on a oublié de nous préciser, c’est que cette obéissance n’est due qu’aussi longtemps que nous le voulons bien. L’affaire grecque nous montre ce que beaucoup d’éminents constitutionnalistes disent depuis des années, à avoir, que la souveraineté « résidant essentiellement dans la nation », elle ne saurait être « transférée ». Que les peuples peuvent déléguer à des institutions – nationales et internationales – des pouvoirs et des compétences, mais que ces délégations sont toujours précaires et révocables. Chacune des nations qui composent l’Union européenne conserve – même si les traités ont été longtemps muets à ce sujet – le pouvoir souverain de reprendre toutes les délégations consenties en dénonçant les traités. Tsipras vient de démontrer avec panache que dans l’ordre de la légitimité, son gouvernement est au dessus de n’importe quelle institution européenne.

 

Cette démonstration ferme la longue parenthèse ou les institutions européennes – et leurs partisans locaux – ont presque réussi à nous faire croire qu’elles étaient au dessus des nations. L’illusion pouvait être maintenue lorsque les gouvernements nationaux étaient complices, et se considéraient obligés d’arriver à des accords coûte que coûte. Le pouvoir de la Commission venait en grande partie de la réticence des Etats à user de leur souveraineté et de leur volonté de paraître en toute circonstance comme des « bons européens ». Mais cette mécanique est de toute évidence cassée. L’affirmation des nouveaux membres, qui n’ont pas l’histoire des membres fondateurs, la disparition du grand croquemitaine qu’était l’URSS et dont la crainte assurait une certaine unité, l’exaspération devant des institutions européennes incapables et corrompues a eu raison de cette volonté. Matteo Renzi disant aux autres européens « si c’es ça votre Europe vous pouvez vous la garder » (en fait, selon des sources concordantes il aurait dit cela d’une manière légèrement moins polie…) est un symbole du délitement du « projet européen » des fédéralistes.

 

Il faut – et je m’adresse là à mes jeunes lecteurs – relire ce qui a été écrit dans les années 1980-90, à l’époque ou les « fédérastes » tenaient le haut du pavé et nous expliquait que la construction européenne était un mouvement irréversible qui allait pousser les Etats dans les poubelles de l’Histoire pour laisser la place à une Europe des régions. Comme le temps passe vite… aujourd’hui, c’est « l’Europe puissance » et la « citoyenneté européenne » qui sont parties aux poubelles susvisées, et on envisage l’idée que tel ou tel Etat puisse quitter la « construction irréversible » en reprenant ses billes. Dans nos écoles de Droit, on enseignait que les Etats européens n’étaient plus souverains, et que l’avenir serait une « souveraineté partagée ». L’Union européenne, nous expliquait-on, n’était pas seulement un ensemble de traités, pas seulement une organisation internationale de coopération régionale. Elle était une construction « sui generis » échappant aux règles du droit international, puisqu’elle regroupait des Etats « pas tout à fait souverains ».

 

La crise grecque a déchiré le voile de l’illusion. Elle montre de façon éclatante la primauté en dernière instance du politique sur le juridique en matière de rapports entre nations. Contrairement aux personnes, qui obéissent aux normes parce qu’ils n’ont pas le choix, les Etats n’obéissent aux normes venues de l’extérieur que lorsqu’ils le veulent bien. Que la Grèce puisse aujourd’hui dire « non » et quitter éventuellement la zone Euro et même l’Union sans que cette dernière puisse s’y opposer est la démonstration que la souveraineté réside toujours pleinement et entièrement dans les nations, et que les pouvoirs de Bruxelles ne durent qu’aussi longtemps que les nations le lui accordent.

 

On peut raisonnablement dire que les allemands ont raison lorsqu’ils affirment que les grecs ont vécu bien au dessus de leurs moyens en empruntant leur argent durement gagné. Le retraité allemand qui est parti à 65 ans, qui a prêté de l’argent à la Grèce pour permettre aux grecs de partir à 55 ans et qui ne verra plus son argent a raison d’être en colère. Et Merkel a raison de défendre ses intérêts, en cherchant à récupérer l’argent. D’un autre côté, si les grecs ont joué au jeu de l’emprunt, c’est parce que l’Euro – voulu par les allemands – l’a rendu possible et même encouragé. Le retraité allemand n’est donc pas aussi innocent qu’il y parait, et de la même manière qu’il demande à ce que les grecs dépensiers soient punis, il pourrait demander des comptes aux dirigeants allemands qui ont mis en place l’Euro, et aux milieux économiques allemands qui en ont tiré profit.

 

Mais la recherche des coupables ne sert à rien. L’affaire grecque n’est pas la lutte du bien contre le mal, du gentil contre le méchant. C’est un conflit entre des intérêts d’Etat. Et dans ce type de conflit, la question n’est pas celle de savoir qui a raison, mais qu’est ce qu’on fait. L’argent prêté par les allemands est parti, il a été dépensé. Qu’il ait été bien dépensé ou mal dépensé ne change rien au fait : les grecs n’ont pas les moyens de rembourser sans faire d’énormes sacrifices, et le fait qu’ils aient moralement tort ne change absolument rien. Mais voilà : Tsipras et Merkel ont chacun reçu un mandat, et ces mandats sont contradictoires. Tsipras ne peut pas revenir à Athènes et expliquer au Voulé qu’il a accepté un nouveau plan d’austérité, et Merkel ne peut revenir à Berlin et expliquer au Bundestag qu’elle a consenti à la spoliation des retraités allemands.

 

Tsipras agit pour défendre les intérêts du peuple grec. Il a raison. Merkel agit pour défendre les intérêts du peuple allemand. Elle aussi a raison. Il y a vingt-huit intérêts nationaux, et les gouvernements respectifs les défendent plus ou moins bien. Et ils ont tous raison. Tout simplement parce que l’essence de la souveraineté est « salus populo suprema lex esto » (« le salut du peuple est la loi suprême »). Un Etat est tenu de défendre les intérêts de se citoyens même lorsqu’ils ont moralement tort. Par essence, il ne peut pas en être autrement.

 

Et il est important de comprendre que l’idée que ces conflits pourraient être résolus par invocation d’un « intérêt européen » supérieur aux intérêts nationaux est une illusion. Tout simplement parce que, en l’absence d’un « peuple européen » capable de le définir, « l’intérêt européen » n’existe pas. Il n’y a pas de « juge » européen suffisamment légitime pour imposer une solution au débiteur comme aux créanciers, comme le ferait un juge des faillites en droit interne. Tout simplement parce que ce juge devrait agir « au nom du peuple européen », alors que ce peuple n’existe pas. Le déroulement de cette crise ne fait que montrer cette évidence, que les « fédérastes » européens ont réussi pendant trente ans à nier. L’époque où tout conflit se terminait par un accord est, décidément, finie.

 

Un mot encore : Il est des moments où les hommes font l’histoire, et il revient à Alexis Tsipras l’immense mérite d’avoir déchiré le voile de l’illusion européenne. Rarement quelqu’un aura mérité autant qu’on lui applique le célèbre adage « il ne savait pas que c’était impossible, donc il l’a fait ». Je dois admettre mon erreur : lorsque Tsipras est devenu la coqueluche du PGE, lorsqu’on parlait de lui comme du « Mélenchon grec » et de Syriza comme une sorte de PG hellénique, je me suis méfié. Je me suis dit qu’une fois au pouvoir, et au-delà de la rhétorique, il deviendrait social-libéral et eurolâtre comme n’importe quel gauchiste français. J’avais tort, je le reconnais humblement. Son appel au référendum – une procédure qui responsabilise le peuple bien plus que les délires « participatifs » des partisans de la VIème République – me fait penser irrésistiblement à De Gaulle. Comme mongénéral, Tsipras sacralise le mandat populaire : il estime ne pas avoir mandat pour signer l’accord proposé par les créanciers, et il le soumet donc au peuple. A lui de dire s’il est prêt à payer le prix du refus, ou s’il préfère celui de l’acceptation. A titre de comparaison, rappelez-vous d’un certain candidat à la présidence de la République française qui, après avoir juré qu’il renégocierait un certain traité, s’empressa une fois élu de le signer sans modification. Et sans rien demander au peuple…

 

Cela demande beaucoup de courage pour un homme politique de sortir des limites rassurantes du précédent et de prendre le destin dans ses mains. Tsipras a eu ce courage. Cela devient rare, par les temps qui courent…

 

Descartes