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Napoléon-Tsipras contre Juncker-Wellington ?


Descartes

dimanche 21 juin 2015, par Comité Valmy

Napoléon-Tsipras contre Juncker-Wellington ?

Avez-vous remarqué le battage qu’on nous fait avec l’anniversaire de la bataille de Waterloo ? Supplément spécial dans Le Monde, pages spéciales dans Libération, émissions spéciales à France Inter et interminables reportages sur la grande reconstitution organisée sur le site même de la bataille à chaque journal télévisé.

 

Pour ceux qui ont un peu de mémoire, cet engouement pour les célébrations du bicentenaire de la bataille qui vit la défaite définitive de Napoléon contraste nettement avec les conditions dans lesquelles avait été célébrée sa plus grande victoire, celle d’Austerlitz, il y a seulement quelques années. A l’époque, une coalition de bienpensants avait réussi à saboter toute tentative de commémoration. Les eurolâtres nous ont expliqué qu’il ne fallait pas offenser nos partenaires européens d’aujourd’hui, battus naguère par l’Empereur. Les faux républicains nous ont défendu de fêter la victoire du fossoyeur de la Révolution. Les éternels défenseurs des « minorités » sont montés sur la barricade pour s’opposer à l’hommage rendu à un affreux esclavagiste. Et ainsi de suite. Résultat : nos gouvernants ont renoncé à commémorer cette victoire qui en son temps ébranla les trônes et remplit d’espoir les opposants aux monarchies absolues.

 

Il est d’ailleurs très drôle de voir comment Waterloo devient pour Le Monde un « moment essentiel de la construction de l’Europe ». Le journal de référence de nos élites a d’ailleurs parfaitement raison. Si Austerlitz fut la victoire d’un empereur plébéien et bourgeois à la tête d’une armée de conscription dirigée par des maréchaux issus de la roture sur les armées des princes coalisés soutenues par l’ensemble de l’aristocratie européenne. Waterloo fut l’exacte inverse : la revanche des aristocraties sur la Révolution, de l’aristocratie contre le peuple. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le premier souci des coalisés est de rétablir les bourbons sur le trône dans une réplique aussi exacte que possible de la monarchie absolue de naguère. Pour « construire l’Europe », mieux vaut le faire entre « cousins » et le plus loin possible de l’intervention populaire, et le Congrès de Vienne préfigure à la perfection les négociations européennes d’aujourd’hui. Dans ces conditions, comment s’étonner que nos élites eurolâtres soient devenues waterloomaniaques ?

 

La révolution avait fait peur aux aristocraties, Napoléon les avait terrorisés. La victoire des armées du Duc de Wellington les a rassurées. La Révolution n’était finalement qu’une parenthèse, vite refermée. Et qui le fut pour longtemps : lorsque la guerre de 1914 commence, il n’y a en Europe que deux Républiques : la France et la Suisse. Avec le bon roi Louis XVIII, tout redevenait comme avant – ou du moins on le pensait – et le Congrès de Vienne pouvait danser comme si rien ne s’était passé. L’histoire a montré que c’était tout de même plus compliqué que ça, et ce n’est pas par hasard si, en dépit de la défaite finale, la marque laissée par Napoléon dans l’histoire européenne est aussi forte et suscite toujours autant de passions (1). C’est cette trace que nos eurolâtres voudraient faire oublier pour lui substituer un « roman européen » façon bisounours.

 

D’autant plus que les affrontements entre les aristocraties européennes et les plébéiens nationaux ne sont pas tout à fait terminés. La preuve, le feuilleton grec qui se déroule sous nos yeux. Enfin, quand je dis « sous nos yeux », j’exagère un peu. Car nous ne savons que ce que les médias veulent bien nous dire, et ceux-ci n’ont finalement guère d’autres sources d’information que les déclarations de chaque partie. Déclarations qui font partie d’une stratégie complexe de bluff et contre-bluff à laquelle on finit par ne plus rien y comprendre. Le public assiste en fait à une partie de poker menteur : il peut entendre les enchères des uns et des autres, mais ne voit pas les cartes.

 

D’un côté, nous avons les « raisonnables ». C’est-à-dire, la Commission européenne, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne. A les entendre, leur voix est la voix de la raison, de la raison éternelle et universelle. Personne ne peut avoir raison contre elle. Et la « raison » nous dit qu’il faut à la Grèce toujours plus d’austérité, toujours plus de baisses de dépenses publiques, du niveau de vie des actifs et des retraités, toujours plus de privatisations. L’ennui pour les « raisonnables » est que depuis bientôt huit ans ils n’ont fait qu’appliquer les mauvais remèdes, et qui plus est trop tard. Ce qu’ils admettent d’ailleurs avec une désarmante candeur : n’a-t-on pas entendu l’économiste en chef du FMI déclarer que l’institution avait largement sous-estimé l’effet récessif des politiques imposées à la Grèce ? Pour le dire autrement, les « raisonnables » ont perdu toute crédibilité. Pratiquement personne ne pense aujourd’hui que les politiques imposées à la Grèce sont de nature à remettre ce pays sur pied. Tout le monde sait que la position des « institutions » est d’abord dictée par la crainte de devoir payer les pots cassés.

 

De l’autre côté, le gouvernement Tsipras invoque le mandat démocratique du peuple grec – ce qui, reconnaissons-le, est un argument faible à l’heure de demander un prêt aux banquiers – mais surtout, et c’est là un argument bien plus fort, l’absurdité des politiques « raisonnables » imposées par la « troïka » qui n’ont réussi qu’à transformer la crise grecque en catastrophe dont on ne voit pas d’autre issue qu’une succession de « plans d’aide » et d’austérité per secula seculorum. Tsipras pointe aussi, avec beaucoup de bon sens, le fait que la dette grecque n’est pas payable. Payer une dette équivalente à 180% du PIB impliquerait le sacrifice de plusieurs générations sur l’autel de l’austérité. Dans l’histoire économique, aucun pays n’a jamais réussi pareil exploit. Tôt ou tard, il faudra « restructurer » la dette grecque, façon polie de dire qu’une partie sera passée par pertes et profits.

 

Mais pourquoi alors ne pas le faire tout de suite ? La réponse est assez évidente : parce que même si tout le monde sait que la dette grecque ne sera jamais payée, personne dans le camp « raisonnable » n’a envie de le reconnaître. Il y a d’abord une question financière : une restructuration ne change rien à la réalité, mais change beaucoup de choses dans la comptabilité des banques et des institutions. Une restructuration effacerait la valeur d’actifs qui sont aujourd’hui comptés dans les réserves des banques et notamment de la BCE. Elle obligerait le FESF à couvrir les actifs grecs qu’elle a garantis, ce qui fait tout de même plus d’une centaine de milliards. Mais il y a surtout une question politique : accorder à Tsipras ce qu’il réclame depuis le début sonnerait pour les « institutions » comme une capitulation en rase campagne. Ce serait admettre que depuis cinq ans elles se trompent. Pire : accorder cette victoire à Tsipras montrerait que la fermeté paye, et pourrait donner des mauvaises idées à d’autres pays – l’Italie, l’Espagne et pourquoi pas la France – de suivre la même voie.

 

Ce sont ces considérations politiques qui rendent l’accord quasi impossible : la Grèce est un petit pays, et les pertes des « institutions » sont gérables. Mais céder sur la Grèce établirait un précédent extrêmement dangereux. Il faut donc que la Grèce soit punie. Mais cette punition risque de mettre par terre la fiction de la « solidarité européenne » et endommager très sérieusement l’Euro et l’UE elle-même.

 

Et puisque les solutions rationnelles sont exclues à priori, tout le monde joue au jeu du bluff. Côte « raisonnables », on prétend que finalement un défaut, une sortie de l’euro voire un départ de l’UE de la Grèce ne serait finalement pas si grave. Ce qui est pour le moins étonnant si l’on tient compte du fait que les mêmes affirment sur tous les tons et à chaque opportunité exactement le contraire depuis des années. Certes, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais ce changement est un peu trop soudain pour ne pas être suspect. Tsipras a donc de bonnes raisons de ne pas y croire. Il sait très bien qu’un « grexit » porterait à l’Euro un coup dont les conséquences sont difficiles à prévoir. Il sait surtout que les dirigeants « raisonnables » ne se sont jamais distingués par leur courage, et qu’il y a beaucoup de chances que sur la dernière ligne droite ils préfèrent céder plutôt que de prendre le risque de s’aventurer en terrain inconnu. Alors, pourquoi se presser ? Si comme le dit un adage communautaire les négociations en Europe se terminent toujours par un accord, à quoi bon aller chercher un accord qui viendra de toute manière à vous ?

 

La force de Tsipras est en fait la faiblesse de ses partenaires. La Commission européenne et la BCE pourraient « tuer » la Grèce avec une grande facilité, en fermant les robinets. Seulement, une telle action montrerait les institutions européennes sous leur vrai jour : des machines technocratiques destinées à imposer leurs politiques aux gouvernements démocratiquement élus. C’en serait fini de la mystique de « l’amitié européenne », de la « citoyenneté européenne » et autres balivernes. Pour les eurocrates, il faut que la Grèce soit sauvée. Le problème est que le gouvernement grec n’a aucun intérêt à leur faciliter la tâche…

 

Quelle sera l’issue de la crise ? Difficile à savoir. Au point où nous en sommes, un accord implique que quelqu’un accepte de perdre la face. Or, perdre la face semble suicidaire pour tous les acteurs du drame. Imagine-t-on Angela Merkel allant devant le Bundestag pour expliquer que ces salauds de grecs – l’expression n’est pas trop forte au vu de la presse allemande de ces derniers jours – ne payeront finalement pas leurs dettes ? Imagine-t-on Tsipras allant devant le parlement grec pour expliquer qu’il consent à un n-ième tour de vis austéritaire ? J’aurais donc tendance à parier que rien ne bougera. Et si rien ne bouge, la Grèce se trouvera en cessation de paiements dans dix jours…

 

(1) On trouve dans les asiles de fous pas mal de gens qui se prennent pour Napoléon. On peinerait à trouver beaucoup qui se prennent pour Wellington…

 

Descartes

"pro rege saepe, pro patria semper"