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Vendredi 2 janvier 2015

GRÈCE : SYRIZA gauche radicale ? Pas tant que ça...

Syriza-grece

GRÈCE : Syriza ou la voie social-démocrate

 

« Syriza est prête à assumer la responsabilité historique de gouverner le pays », déclare Alexis Tsipras, le jeune président de la Coalition de la gauche radicale grecque. Celle-ci s’est constituée en parti lors de son congrès de fondation du 10 au 14 juillet 2013. Selon les derniers sondages, Syriza pourrait devenir le premier parti du pays et former le prochain gouvernement. Pour certains (1), elle représente « la seule lueur d’espoir » pour la Grèce et « l’alternative » pour l’Europe. 

Créée en 2002 en tant que coalition électorale, Syriza, ou Coalition de la gauche radicale, est devenue un parti. Sa principale composante est Synaspismos, une dissidence du Parti communiste de Grèce (KKE), devenue parti en 1991. Synaspismos regroupait les eurocommunistes, inspirés par la mutation des partis communistes français ou italien, favorables à l’intégration dans l’Union européenne et ne considérant plus le socialisme comme alternative de fond au capitaliste. Ce noyau a été rejoint par une série d’organisations et de petits partis de tendance trotskiste, d’inspiration anarchiste, écologiste, maoïste… 

Lors des dernières élections législatives, Syriza fait une percée impressionnante : elle passe de 4,9 % en 2009 à 26,9 % en juin 2012. Syriza a fait campagne sur la proposition d’un gouvernement de gauche anti-austérité, qui renégocierait la dette de la Grèce, rétablirait les salaires et les emplois dans le secteur public, supprimerait les taxes injustes, tout en restant dans la zone euro et dans l’Union européenne. Son discours était servi par son jeune dirigeant, Alexis Tsipras (39 ans), alliant charme et phrases-chocs pour séduire ses électeurs. 

Forte de ce succès, qui en a fait la seconde organisation politique de Grèce après la Nouvelle démocratie (droite), Syriza a décidé de devenir un parti afin de concrétiser son projet de « gouvernement de la gauche ». Et ce statut de parti, plutôt que de mouvement, lui permet aussi, en cas de victoire électorale, d’obtenir les cinquante sièges supplémentaires attribués au parti qui a recueilli le plus de votes. L’organisation et le programme de Syriza ont été débattus lors d’une conférence en décembre 2012, puis lors du premier congrès du parti, du 10 au 14 juillet 2013.

Négocier la dette avec l’Union européenne

« Effacer une grande partie de la dette » est un des axes adoptés par le congrès de Syriza. Son programme économique de 2012 précise : « ajuster la dette accumulée et créer les conditions pour un futur financement du développement, en effaçant une large part de la dette… Cet ajustement sera mené dans le cadre d’une solution européenne commune à la dette publique de tous les pays de l’Union européenne, sur base de négociations bilatérales (2). » 

La Plate-forme de gauche au sein de Syriza (voir encadré « Divisions internes ») a introduit un amendement stipulant que « Syriza doit rejeter la totalité de la dette de la Grèce, promouvoir l’annulation de tous les accords de prêt avec la Troïka et se préparer à cesser tout paiement si nécessaire pour soutenir l’annulation de la dette ». Cet amendement a été rejeté, mais a toutefois obtenu 40 % des voix au congrès de 2013. 

« Lors de l’élection de juin dernier [2012], le parti avait insisté sur le fait qu’il abrogerait le mémorandum imposé par la Troïka s’il parvenait au pouvoir. Cette position a évolué dans les cercles dirigeants de Syriza », estime Philippe Marlière (3), professeur à l’University College de Londres et membre du Front de gauche français. Il poursuit : « La dette ne serait plus annulée, mais un gouvernement de gauche réclamerait un délai supplémentaire pour l’honorer. » Lors de sa visite en Allemagne en janvier 2013, Tsipras a confirmé cela ; dans une interview avec la radio Deutsche Welle, il a déclaré que son parti n’annulerait pas unilatéralement la dette, mais négocierait surtout de nouveaux accords de prêts. « Un important montant de la valeur nominale de la dette doit être effacé », a-t-il encore récemment déclaré (4).

Divisions internes

Le congrès de fondation de Syriza en juillet 2013 a rassemblé 3 430 délégués. Ceux-ci ont eu moins d’un mois pour se prononcer sur les textes préparés par la direction du parti. Le congrès a consacré la plus grande part de ses débats à des questions internes, principalement celle de la dissolution des partis et organisations qui composent Syriza. Face à une forte opposition et dans un climat tendu, le congrès a finalement défini Syriza comme un parti regroupant des « tendances multiples », dont le sort sera décidé après des « consultations mutuelles » qui prendront « un temps raisonnable ». 

Loin de renforcer l’unité, le congrès a montré les profonds clivages entre les composantes de Syriza, notamment entre l’aile majoritaire, dominée par Synaspismos et la Plate-forme de gauche, regroupant plusieurs organisations, la plupart de tendance trotskiste. Celle-ci représente 30 % des voix au dernier congrès, alors qu’elle obtenait 25 % à la conférence de décembre 2012. Le Congrès a rejeté les amendements de la Plate-forme de gauche, qui ont toutefois obtenu 30 à 40 %. 

Ces amendements (5) étaient les suivants :

    • Syriza doit rejeter la totalité de la dette de la Grèce, soutenir l’annulation de tous les accords de prêt avec la Troïka et se préparer à mettre fin à tout paiement si nécessaire pour réaliser l’annulation de la dette.
    • Syriza doit soutenir la nationalisation, sous contrôle des travailleurs et du peuple, de tout le système bancaire et de tous les secteurs stratégiques de l’économie, comme un moyen nécessaire de rencontrer les besoins des travailleurs et de riposter aux attaques des capitalistes contre la classe ouvrière.
    • Syriza doit appeler à la formation d’un gouvernement de gauche qui doit préparer la rupture avec la zone euro et l’Union européenne.
    • Syriza doit appeler à un front uni des partis de gauche, y compris le Parti communiste et Antarsya, mais doit refuser de coopérer avec toute force politique et avec tout politicien qui a mené ou accepté les politiques d’austérité, y compris Dimar.

Le congrès a élu Alexis Tsipras comme dirigeant du parti avec 72 % des voix. Plus d’un quart des délégués ne l’ont pas soutenu. Un relativement piètre score pour un nouveau dirigeant, candidat au poste de premier ministre de surcroît. 

Syriza estime donc qu’une partie de la dette serait légitime ou qu’il suffirait de négocier avec l’Union européenne une annulation partielle de la dette pour améliorer le sort de la population. Ce qui implique que le peuple devrait payer quand même un peu, mais moins qu’aujourd’hui peut-être… 

Les dirigeants de Syriza affirment qu’ils vont annuler le mémorandum, c’est-à-dire les mesures d’austérité. « Mais le “mémorandum” et l’ “accord de prêt” ne sont pas deux choses différentes », explique le chercheur en sciences politiques Nicolas Mottas. « L’accord de prêt lui-même prévoit l’application des termes du mémorandum comme une condition préalable ; le mémorandum et l’accord de prêt sont les deux faces d’une même médaille (6). » 

Interrogée par la revue française Z, Iphigenia Kamtsidou, professeur de droit constitutionnel à l’université Aristote de Thessalonique précise : « Ce qui importe actuellement, c’est le fait que les mémorandums et les traités de prêt soumettent toute la vie politique et institutionnelle de la Grèce à des considérations extérieures. Ce sont les créanciers qui décident des buts à poursuivre, du contenu de la politique générale du pays et des mesures législatives à prendre (7). » Une clause de l’accord de prêt prévoit même que l’État grec renonce à son immunité en cas de non-paiement de la dette. Ce qui signifie que ses biens pourraient être saisis. 

Depuis le début de la crise en Grèce, Syriza parle de « crise de la dette », laissant croire ainsi qu’il s’agit du cœur du problème. Or, la dette est une des conséquences et non la cause de la crise capitaliste. La crise est provoquée par la baisse générale du pouvoir d’achat des populations suite aux mesures prises depuis trente ans pour réduire le coût du travail, des allocations sociales… Cette baisse du pouvoir d’achat de la population a été masquée pendant des années par la création d’une économie basée sur l’endettement, jusqu’à l’éclatement de la crise. Aujourd’hui, la production n’arrive plus à trouver acheteur. La crise trouve sa cause dans le fait que la richesse produite par la société n’est pas rendue à ceux qui l’ont produite, mais est concentrée dans les monopoles, entre les mains d’un nombre toujours plus réduit de capitalistes. Et ce sont aujourd’hui les revenus des travailleurs et de leurs familles qui sont rabotés pour renflouer les banques européennes. C’est une spirale infernale. C’est pourquoi la dette et toutes les mesures d’austérité (mémorandums) doivent être entièrement rejetées.

Les vieilles recettes keynésiennes

« Nous allons restaurer et renforcer l’État-providence », déclare aujourd’hui Syriza. « Nous allons annuler les mémorandums et les lois d’application. Nous allons mettre en œuvre un programme de restauration sociale et économique, de reconstruction productive et environnementale, qui va guérir les blessures infligées à la classe ouvrière et restaurer graduellement les conditions d’emploi stable et de vie décente, avec des salaires et pensions adéquats, créer de nouveaux emplois. Tous les salariés (du public) qui ont été licenciés sont nécessaires et seront réintégrés. » 

Pour financer ce programme, Syriza envisage de remettre au goût du jour deux mécanismes d’aide. Au Forum Kreistky à Vienne le 24 septembre 2013, Alexis Tsipras les explique : « Un gouvernement Syriza mettra sur la table un plan Marshall européen, qui comprendra une union bancaire autonome, la centralisation de la dette publique par la Banque centrale européenne et un programme massif d’investissement public. Avant tout, nous réclamerons une conférence spéciale sur la dette européenne, en analogie avec la Conférence de Londres de 1953 sur la dette allemande de l’époque, qui a décidé d’en amputer une large part, ainsi qu’un moratoire sur le paiement des intérêts et une clause de croissance. » 

Est-ce un programme réalisable ? « D’une part, on imagine mal aujourd’hui quels pays accepteraient de mettre en œuvre un nouveau plan Marshall », explique Philippe Marlière(8). « Les conditions économiques et géopolitiques aujourd’hui ne sont pas comparables à celles du début de la Guerre froide, sur fond de compétition soviétique. » « Tenté par le pillage de l’Allemagne de l’Ouest après-guerre, le capital atlantique avait finalement opté pour le redressement économique contre le bloc communiste à l’Est, pour en faire la tête de pont d’une Europe de l’Ouest capitaliste, libérale et anticommuniste », comme l’expliquent des communistes français (9). 

« D’autre part, une annulation partielle de la dette grecque comparable à celle de l’Allemagne (en 1953) n’est pas acquise non plus, poursuit Philippe Marlière. Le comportement inflexible de la Troïka et de l’Allemagne jusqu’à présent n’incite guère à l’optimisme. » 

Comme le commissaire européen à la politique économique et financière Olli Rehn l’a rappelé en octobre 2013, le contrôle européen sur les finances grecques ne prendra pas fin à l’expiration de l’accord de prêt. Commentaire d’un quotidien grec : « Si un éventuel gouvernement Syriza voulait mettre en œuvre des politiques keynésiennes, il devrait d’abord convaincre tous ses partenaires de la zone euro d’accepter un changement du cadre législatif actuel ou alors quitter la monnaie commune. En d’autres termes, si Syriza tentait de s’écarter de “l’orthodoxie économique”, la Grèce serait traînée devant la Cour européenne de justice, devrait payer des amendes et même les subsides de l’UE selon l’accord financier multiannuel (2014-2020) seraient suspendus (10). »

Le Pasok nouveau est-il arrivé ?

La restauration de l’État-providence, ce ne serait pas la première tentative en Grèce. « En 1981, année de la première accession des socialistes grecs au pouvoir, le Pasok, armé d’un agenda d’inspiration keynésienne de relance de la demande totale, tentait de dynamiser la croissance économique et de mettre en œuvre ce qu’il appelait “la troisième voie vers le socialisme”. Une pièce centrale dans le dispositif économique et social du Pasok, centrale aussi pour l’image politique du parti, a été la politique de redistribution en faveur des couches populaires. Le Pasok a mis l’accent sur la création d’un État-providence fort, avec en point d’orgue la fondation du système national de santé en 1983(11). » 

Mais qu’est devenu le programme de relance du Pasok de 1981 ? La Revue socialiste estime que « l’échec patent du Pasok à limiter la grande fraude fiscale a creusé le déficit public et la dette de façon dramatique. La dette, de 28,6 % du PIB en 1980, [… a atteint] le niveau d’alarme après la fin du second mandat du Pasok (80,7 % du PIB en 1990). La gestion du Pasok se trouve bien à la racine de la crise actuelle de la dette. En général, les gouvernements socialistes de la décennie 1980 ont géré les finances publiques de manière irréfléchie, entraînant l’échec de leurs objectifs redistributifs (ce qui a été donné d’une main aux couches populaires dans la période 1981-83 leur a été repris de l’autre par la politique d’austérité de la période 1985-87 et par une politique fiscale trop laxiste, profitant largement au monde de l’entreprise, aux professions libérales et à l’économie noire). Non seulement les choix de gauche du Pasok, largement rhétoriques, n’ont pas mis en cause les privilèges d’un microcapitalisme grandement inégalitaire, mais ils ont fortement augmenté la richesse des classes moyennes “indépendantes”(12). » 

Dans un premier temps, le Pasok a récompensé ses électeurs. En endettant l’État grec, il a développé l’emploi public, augmenté les salaires et étendu les droits sociaux. Cette politique a permis une certaine amélioration des conditions de vie du peuple et une augmentation de la consommation. Mais en même temps, le Pasok a pris soin de préserver les intérêts et privilèges des armateurs, des grands monopoles et de l’Église orthodoxe, de préserver la classe capitaliste monopoliste. À son tour, cette classe en a réclamé davantage. Le Pasok ne pouvait ménager à la fois la chèvre et le chou : pour rester au pouvoir, il a préféré s’assurer le soutien des monopoles grecs et des bailleurs de fonds européens et il a adopté des mesures d’austérité contre le peuple, ce qui a entraîné sa chute vertigineuse. Alors qu’il remportait 43,92 % des voix aux législatives de 2009, il n’obtient plus que 13,18 % en 2012. Débarrassé de son masque de gauche, le Pasok est aujourd’hui allié à son « ennemi » d’autrefois, la Nouvelle démocratie, et applique avec zèle les recettes de la Troïka. 

Selon les besoins, les partis sociaux-démocrates prônent l’intervention massive des États ou au contraire deviennent les chantres du marché, comme on l’a constaté ces dernières décennies. Mais en définitive, que ce soit avec des partis sociaux-démocrates ou libéraux-conservateurs au pouvoir (ou les deux), la bourgeoisie internationale réussit toujours à sécuriser le taux de profit et l’extension du capital des monopoles.

Le salut dans l’Union européenne ?

Syriza veut « refonder le projet européen en direction d’une construction et d’un fonctionnement démocratique, de la justice sociale et du socialisme ». La résolution politique du congrès de fondation de Syriza en 2013 fait référence au socialisme à trois reprises, vertu morale plutôt que système politique. 

Syriza concentre ses critiques sur le gouvernement grec de coalition et « les forces politiques du merkelisme (13)». Mais elle ne remet nullement en question les principes fondateurs de l’Union européenne. Tsipras précise : « Notre proposition d’une alliance européenne la plus large possible contre l’austérité rejoint la quintessence du processus d’intégration européenne, incarnée par Jean Monnet, l’architecte de l’Union européenne qui déclare : “Nous ne coalisons pas des États, nous unifions des hommes”. » En réalité, le banquier Jean Monnet prônait la création des « États-Unis d’Europe », selon le modèle américain. C’est grâce à ce farouche atlantiste que les États-Unis ont pu influencer directement la construction de l’Union européenne. C’était un partisan d’institutions supranationales dans des secteurs essentiels de l’économie (14). Aujourd’hui, sur les traces de Monnet et d’autres de ses fondateurs, l’Union européenne est plus que jamais l’expression politique des multinationales des pays qui la composent. 

Devant les sociaux-démocrates autrichiens, Tsipras a proposé des changements pour « sauver la zone euro, sans rompre aucun des traités actuellement en vigueur (15) ». On ne touchera donc pas aux traités, depuis celui Maastricht jusqu’à celui de Lisbonne. Ces traités soumettent les États membres aux institutions et au fonctionnement de l’Union européenne, à ses objectifs, à ses principes budgétaires, à ses décisions aux niveaux économique, social et judiciaire ou encore à sa défense commune, qui renforce l’intégration militaire et consacre la coopération avec l’Otan. 

Comment dans ces conditions, Syriza, arrivée au pouvoir, pourrait-elle tenir ses promesses ? Dans son programme économique publié en 2012 (16), le parti déclare : « Nous allons faire face aux déficits de manière efficace et socialement juste, en donnant la priorité à la redistribution et à la croissance respectant l’environnement et en tentant d’augmenter progressivement les salaires et les dépenses sociales. » 

Mais le financement de ce programme de relance reste très vague : « Les revenus de l’État viendront de la taxation de la fortune, des bénéfices nets, des hauts revenus, des grandes propriétés et de la propriété de l’Église. » Suffira-t-il de mettre en place un « cadastre des fortunes », et d’amener « les taux d’imposition et des barèmes d’imposition des revenus des personnes physiques et juridiques… à la moyenne européenne » ? Est-ce que les autres pays européens, aux taux d’imposition plus élevés, mènent une politique de relance ? Pour récupérer l’argent des Grecs riches, planqué en Suisse, Syriza prône « la signature d’un accord bilatéral avec la Suisse sur l’imposition des épargnes des citoyens grecs présents dans ce pays ». Cet accord est négocié depuis longtemps et n’aboutira évidemment pas. Syriza ne propose même pas de sanctionner les riches qui placent leur argent en Suisse en expropriant, par exemple, leurs avoirs en Grèce. Syriza ne propose pas l’annulation pure et simple du régime « zéro impôt » pour les armateurs et l’Église, mais va rechercher un accord « avec la branche de l’industrie maritime et les milieux des armateurs, dans le but de supprimer les 58 exemptions fiscales différentes et de créer un système fiscal solide et durable qui réponde au devoir constitutionnel de tous les citoyens grecs de contribuer aux impôts ». 

Syriza n’explique pas comment le gouvernement, sans le soutien d’un large mouvement extra-parlementaire, serait même capable d’imposer ces mesures. Comme le reconnaît le vieux militant antifasciste et député de Syriza, Manolis Glezos : « Les gens me demandent d’où viendra l’argent, mais je crains que notre réponse ne soit pas convaincante (17). » En finir avec l’austérité est impossible sans une politique de rupture avec le système qui génère cette politique, en Grèce ou ailleurs en Europe. C’est impossible sans une stratégie de lutte, avec les travailleurs et la population exploitée, contre la classe qui continue à s’enrichir malgré la crise. Or Syriza propage l’illusion d’un système capitaliste réformable et acceptable pour les masses populaires pourvu qu’il soit géré selon des valeurs humanistes. 

Il n’est pas question dans son programme de mobilisation populaire, avec des mots d’ordre clairs contre les grandes fortunes. Il n’est pas question non plus de mobiliser les travailleurs contre la résistance que la classe bourgeoise manifestera inévitablement. Enfin, il n’y est pas mentionné que tourner le dos à l’austérité, c’est impossible sans remettre en question le rôle de l’Union européenne comme puissance impérialiste, qui a fait de la Grèce un laboratoire antiouvrier.

Le socialisme de Syriza

En 1981, le Pasok parlait de « troisième voie vers le socialisme ». Aujourd’hui, Syriza parle de « socialisme du 21e siècle ». Il s’agit, selon le programme de Syriza, d’ « une voie alternative de salut social, de reconstruction sociale, productive et environnementale au bénéfice de la grande majorité sociale ». Mais ni l’un ni l’autre ne veulent s’attaquer aux racines de la crise, c’est-à-dire au système capitaliste lui-même. Sans une stratégie de lutte dirigée par la classe ouvrière contre l’infime minorité qui détient les richesses, c’est-à-dire contre la grande bourgeoisie, le programme de Syriza subira le même sort que celui du Pasok. 

Syriza veut « annuler les privatisations en cours, restaurer le contrôle public sur les entreprises stratégiques qui ont été privatisées ». Formulé ainsi, il s’agit d’un vœu pieux. Que signifie en effet « restaurer le contrôle public » si ce n’est pas s’attaquer à la question de la propriété du capital ? Dans sa résolution politique (18), Syriza évoque brièvement la crise capitaliste de suraccumulation, « principalement caractérisée par l’inflation du secteur financier » et dénonce le « capitalisme néolibéral », caractérisé principalement par la « flexibilisation du travail » et les « privatisations d’entreprises en difficulté ». 

L’analyse de Syriza a heurté Philippe Marlière (19) : « Alexis Tsipras répète inlassablement que l’Europe fait face à une “crise structurelle du capitalisme et de son modèle néolibéral”. Les mesures de rééchelonnement de la dette permettraient-elles de relancer l’économie et d’augmenter sans tarder les salaires ? Constitueraient-elles une étape anticapitaliste vers le socialisme ? Rien n’est moins sûr. » « Les mesures d’urgence sociale, frappées du bon sens, s’inscrivent dans un cadre réformiste radical. Aucun projet de dépassement du capitalisme n’apparaît clairement, surtout dans le corset budgétaire et institutionnel de la zone euro », estime Philippe Marlière. La vision de Syriza ménage le système capitaliste en lui-même. La source de la crise économique de surproduction relative, accompagnée de suraccumulation des capitaux, se situe dans les rapports de production capitalistes, dans la contradiction entre ceux qui produisent la richesse, c’est-à-dire les travailleurs, et ceux qui accaparent cette richesse, la classe capitaliste, menée par les grands monopoles. 

À la notion de « lutte de classe », totalement absente de son discours, Syriza préfère celle de « subversion » : ce terme revient même douze fois dans la résolution politique du congrès. C’est un terme vague qui désigne la contestation du système, terme particulièrement prisé par le courant anarchiste et antiautoritaire qui est bien présent en Grèce et dans Syriza. La subversion s’oppose à l’organisation de la classe ouvrière dans un parti d’avant-garde et dans des syndicats. Le terme « subversion » a acquis une connotation plutôt culturelle dans le mouvement altermondialiste et désigne un mouvement de citoyens contre la société de consommation, contre l’injustice. 

On voudrait espérer que Syriza a bien l’intention de ne pas répéter les erreurs du Pasok et qu’elle va s’attaquer aux privilèges du capital. Mais comment comprendre les propos que Tsipras a tenus aux patrons grecs, lors de l’assemblée annuelle de la Fédération des entreprises grecques (SEV) ? Certes, il a promis de rétablir le salaire minimum à 751 euros ainsi que les conventions collectives ; mais il était surtout là pour rassurer le patronat sur le fait que « Syriza est prête à assumer la responsabilité historique de gouverner le pays ». Il lui a tenu le discours suivant : « Le consensus social et la stabilité sont l’oxygène de l’économie. L’absence de garantie empêche la dynamique de production, plus que tout autre facteur […] Nous allons lancer des investissements publics à performance rapide. Non pour déloger le secteur privé, mais pour l’encourager. Nous, en tant que prochain gouvernement du pays, nous voulons faciliter les investissements productifs d’initiative privée ; l’initiative privée qui prend le risque du marché. Pas l’initiative pirate (20)… » On est bien loin de la « subversion » !

« Nous allons mener la bataille au parlement »

Pour Syriza, la classe ouvrière n’est qu’une des composantes du peuple. Dans sa résolution politique, Syriza n’évoque la « classe ouvrière » que comme une couche sociale particulièrement victime de l’austérité. Le mouvement ouvrier n’a pas de rôle particulier à jouer dans le projet d’un « gouvernement de la gauche ». Ce dernier sera le produit d’un « mouvement social de masse multiforme, qui repoussera les attaques quotidiennes du gouvernement sur chaque front, traçant les conditions pour la grande subversion sociale et politique. Le gouvernement de la gauche émergera comme résultat de cette grande initiative et mobilisation populaire. » Avec lyrisme, Syriza cite en exemple « le large courant populaire de luttes pour la subversion qui a mené la bataille contre les mémorandums et la dette de manière massive, sur les places, les lieux de travail, les quartiers ». Mais pas un mot sur les luttes ouvrières les plus importantes, comme celle des sidérurgistes qui ont réussi à faire plier le gouvernement après neuf mois de grève (2011-2012), ni celle des matelots qui ont imposé le maintien des conventions collectives (2012). 

Les sidérurgistes d’Aspropyrgos, près d’Athènes, ont fait grève contre le plan d’austérité du patron, qui voulait leur imposer de travailler cinq heures par jour pour un salaire de 500 euros. Ils ont tenu le coup grâce au soutien du PAME — le Front militant des travailleurs, proche du KKE — et au soutien des travailleurs de toute la Grèce. Mais ne leur parlez pas de Syriza. « À Volos, l’autre usine sidérurgique du groupe, Syriza, par l’intermédiaire de son représentant syndical, a voté contre la grève et pour le plan d’austérité du patron », comme nous l’a expliqué Yannis, sidérurgiste d’Aspropyrgos. Même constat pour les ouvriers des chantiers navals, affiliés au PAME en grande majorité. En 2012, ils ont dû affronter un « bloc de gauche » dont faisait partie Syriza, qui leur proposait d’accepter un recul du temps de travail et des salaires. Cette proposition n’a récolté que 26 voix sur les 400 métallos de l’assemblée (21). 

Grâce au transfert de nombreux syndicalistes du Pasok, Syriza s’est renforcée en tant que quatrième force syndicale du pays. Mais le PAME reste la troisième force syndicale(22) du pays et la première force dans certaines régions ou certains secteurs. Cela s’est confirmé aux dernières élections syndicales de 2013 pour les travailleurs du Pirée (port d’Athènes), du secteur du bâtiment ou de celui de l’alimentation. Les syndicats affiliés au PAME y ont renforcé leur position de première force syndicale. Lors des élections des travailleurs de l’industrie alimentaire, la liste affiliée au PAME a triomphé avec 80 % des voix devant une coalition regroupant des syndicalistes de Syriza, du Pasok et de la Nouvelle démocratie (23), une liste « anti-PAME » en quelque sorte. 

De même, si Syriza peut compter sur un électorat plutôt jeune, son implantation parmi les étudiants reste très faible. La liste AP.EN., soutenue par Syriza, ne fait que 6,45 % dans les universités et 2,07 % dans l’enseignement supérieur non universitaire lors des élections des syndicats étudiants du 17 avril 2013. Ce n’est que la cinquième force, derrière les listes soutenues par la Nouvelle démocratie, le Pasok, la Jeunesse communiste et Antarsya. Elle est loin derrière la liste soutenue par la Jeunesse communiste (KNE), qui a remporté 15,77 % des voix (+1,64 %) dans les universités et 18,4 % (+2,9 %) dans l’enseignement supérieur non universitaire. 

Interrogé en 2012, Georges Stathakis, un des dirigeants de Syriza explique le rôle de son parti : « La politique d’austérité va continuer, c’est une certitude… Les Grecs manifesteront peut-être. Mais à Syriza, nous allons mener la bataille par notre travail d’opposition au parlement, sans appeler les gens à aller dans la rue (24). » 

En résumé, Syriza mise toutes ses forces sur la conquête du gouvernement, pas sur la construction d’un mouvement d’opposition au sein des travailleurs, des chômeurs, des jeunes, de tous ceux qui ont été frappés par la crise.

Du « gouvernement de la gauche » à un gouvernement de « salut national »

Vu le rapprochement de Syriza avec les thèses de l’ancien Pasok, il n’est pas surprenant que des anciens ministres et membres en vue du Pasok soutiennent voire rallient Syriza. Syriza présente le « gouvernement de la gauche » comme « alternative radicale » pour la Grèce et pour l’Europe. Mais qui va composer ce « gouvernement de la gauche » ? 

En septembre 2012, interviewé par un journal argentin (25), Tsipras déclarait : « La social-démocratie est incapable d’apporter des solutions aux problèmes sociaux réels du peuple. En Grèce, le parti qui représente la social-démocratie, le Pasok, n’est pas différent de l’aile droite. C’est une copie. » Pourtant, moins d’un an plus tard, Tsipras fait appel à la social-démocratie et même aux libéraux. Dans son discours d’introduction au congrès de fondation de Syriza (26), il énumère les trois courants qu’il veut gagner à son projet de « guider le pays et le peuple vers la lumière post-mémorandum ». Il s’agit du KKE, le Parti communiste de Grèce, mais aussi de ceux « qui ont un jour placé leur espoir dans le Pasok… mais qui n’ont jamais trahi leur foi et leur engagement pour la démocratie, la souveraineté populaire, l’indépendance nationale et la justice sociale » ainsi que « des citoyens inspirés par les idées du libéralisme politique… qui comprennent l’importance de la menace contre la démocratie aujourd’hui en Grèce ». Pour obtenir la majorité et former un « gouvernement de gauche », Syriza envisage donc une alliance avec des forces issues du Pasok et de Dimar, la Gauche démocratique, parti centriste qui a participé au gouvernement d’austérité (27). En revanche, la Plate-forme de gauche au sein de Syriza estime pour sa part que « Syriza doit former un front uni avec les partis de gauche, y compris le Parti communiste et Antarsya, mais doit refuser de coopérer avec les forces politiques ou les politiciens qui ont mené ou accepté des politiques d’austérité, y compris Dimar (28). » 

À plusieurs reprises, Tsipras a aussi évoqué l’éventualité d’un « gouvernement de salut national avec Syriza ». Un autre membre de la direction de Syriza a été plus loin en proposant un « gouvernement de salut national, excluant seulement les néonazis et la fraction d’extrême droite de la Nouvelle démocratie (29) ». 

Il n’est dès lors pas surprenant que d’anciens ministres et membres en vue du Pasok rallient ou soutiennent Syriza. On peut citer Louka Katseli, ministre de l’Économie puis ministre du Travail de Georges Papandreou (de 2009 à 2011). Elle a soutenu le premier plan d’austérité qui consistait notamment à démanteler les droits des travailleurs. Puis elle a pris ses distances avec son parti, notamment en critiquant le projet de référendum sur les mesures d’austérité. « Le gouvernement sortant a commis l’erreur énorme de ne pas présenter aux Grecs une feuille de route claire. Ce qui m’a également frappé est que l’exécutif sortant remette en cause l’accord donné au plan européen du 27 octobre en lançant l’idée d’un référendum. Je suis connue pour avoir été une dure négociatrice avec la Troïka quand j’étais ministre, mais j’estime que, quand on parvient à un accord, il faut s’y tenir (30). » Elle a aussi exprimé ses craintes de voir l’austérité mener à une explosion sociale. « La récession est profonde. On risque des grèves, qu’elles soient explicites ou qu’elles ne disent pas leur nom. Les confédérations syndicales n’ont pas les moyens de prévenir une explosion sociale, car elles sont peu représentatives sur le terrain, notamment dans le secteur privé. Le risque associé est que le Parti communiste capitalise la colère. » 

Après avoir refusé de voter le second plan d’austérité, elle a été exclue du Pasok. « J’ai voté contre, car les clauses qu’il comprenait allaient approfondir la récession, augmenter le déficit budgétaire et rendre la dette insoutenable, dit-elle. C’est une mauvaise recette. En outre, pour la première fois de l’histoire, un paquet économique de ce type incluait le démantèlement des conventions collectives qui font pourtant partie du pacte social européen. Enfin, certaines de ses dispositions sont anticonstitutionnelles, car elles donnent le droit à nos bailleurs de saisir les biens publics si la Grèce a des retards dans le paiement de ses créances à l’avenir (31). » 

Ensuite, elle a créé avec Harris Kastanidis un nouveau parti social-démocrate, Pacte social. Kastanidis a été ministre de l’Intérieur (1985-86), des Transports (1996-97), porte-parole du Pasok (2004-2007), ministre de la Justice (2009-2011) puis de l’Intérieur (2011). Le parti Pacte social soutient la formation d’un gouvernement avec Syriza. Louka Katseli : « Nous espérons qu’il pourra impulser des réformes avec justice et équité, et qu’il mettra un terme à cet État corporatiste et au clientélisme qui existent en Grèce depuis longtemps. Il faudra mettre un terme aux baisses des salaires et des pensions et à la hausse des taxes, instaurer une réforme fiscale et lutter contre l’évasion fiscale, favoriser l’investissement, réorganiser le secteur public (32). » Pour Katseli, il n’est pas question de rejeter la dette ni les plans d’austérité imposés par la Troïka. « Nous avons un partenariat basé sur la confiance et je pense que les deux parties ont intérêt à ce qu’il soit fructueux. Pour cela, nous avons besoin de prendre en compte d’abord la crise de l’emploi et la crise économique réelle et de voir comment nous pouvons rétablir la croissance dans l’économie, pour que la consolidation fiscale qui est essentielle puisse être réaliste et effective (33). » 

Parmi d’autres personnalités du Pasok qui soutiennent un gouvernement avec Syriza, on retrouve aussi Gerasimos Arsenis, mari de Louka Kastseli, ancien ministre de l’Économie (1984-85), de la Défense (1993-96) et de l’Éducation (1996-2000), Marilisa Xenogiannakopoulou (ministre de la Santé, 2009-2010), Spyros Kouvelis (vice-ministre des Affaires étrangères, 2009-2011) et Lambros Michos (ancien député). Des dirigeants syndicaux, connus de longue date pour leur appartenance au Pasok, ont aussi rallié Syriza. 

Gouverner avec le Pasok ne serait pas un fait nouveau pour Syriza. Lors des élections municipales de 2010, Syriza s’est alliée au Pasok dans trois communes urbaines d’Athènes et de Thessalonique. Sur l’île d’Ikaria, Syriza s’est alliée avec le Pasok et la Nouvelle démocratie contre la liste communiste du KKE, majoritaire sur l’île depuis des décennies. Elle a même reçu et accepté le soutien du parti d’extrême droite Laos qui a retiré son candidat. Le KKE a récolté à lui seul 49,5 % des voix et n’a été devancé que de quelques centaines de voix par l’alliance anti-KKE. 

Syriza prétend donc sortir le peuple grec de l’austérité en s’alliant avec d’anciens ministres du Pasok, qui ont approuvé les accords avec la Troïka et les plans d’austérité qui en découlent. Cette ouverture envers la social-démocratie vaut également au niveau européen. « Un gouvernement de la gauche en Grèce tendra la main aux sociaux-démocrates européens, aux libéraux libres-penseurs d’Europe, à tous les Européens qui ne veulent pas que l’Europe s’enfonce dans un cauchemar. Et nous leur demanderons de nous rejoindre dans un projet commun : le projet de stabilisation de la zone euro — une première étape vers une Europe ouverte, démocratique et unie (34) », déclare Tsipras devant les sociaux-démocrates autrichiens.

Gauche radicale ? Pas tant que ça…

« Notre tâche est de clarifier notre position… qui ne constitue nullement une menace envers les États-Unis ni une tentative de déstabiliser la géopolitique de la région », déclare Alexis Tsipras lors de sa visite aux États-Unis en janvier 2013. Il ajoute : « Au contraire, nos politiques sont complémentaires des initiatives internationales, y compris de celles de l’administration Obama dans le contexte d’une stabilisation macro-économique large et globale (35). » Dans une carte blanche du New York Times, deux professeurs américains, James K. Galbraith et Yanis Varoufakis, écrivent que « Syriza n’a pas l’intention de quitter l’Otan ni de fermer les bases militaires américaines (36) ». Ils se basent sur les propos tenus par Tsipras lors de ses rencontres aux États-Unis. 

« Alexis au balcon… Tsipras dans les salons (37) », titrait un quotidien grec en octobre 2013. Le président de Syriza a en effet appris à jongler avec le double discours : des slogans et des promesses accrocheuses pour ses électeurs et des propos rassurants envers les dirigeants européens et étasuniens, et envers les cercles financiers. Devant son public, surfant sur la vague nationaliste, Syriza présente la Grèce comme une « colonie » allemande par la dette et présente l’euro « comme le vecteur de la politique allemande ». Pour démocratiser l’Europe, il faudrait essentiellement la dégager de la « domination allemande ». Mais lors de son voyage en Allemagne en janvier 2013, Tsipras a rencontré le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. Il a voulu faire comprendre aux dirigeants allemands que son projet de « gouvernement de la gauche » assurerait une gestion de crise et resterait fidèle aux structures fondamentales de l’Union européenne. 

Tsipras a tenu des propos similaires lors de son voyage aux États-Unis en janvier 2013. Le congrès de Syriza s’est néanmoins prononcé pour le « retrait de l’Otan et la fermeture de toutes les bases militaires étrangères ». Mais, selon Philippe Marlière, « la gauche de Syriza reproche à Alexis Tsipras de déjà rechercher des compromis avec les institutions du capitalisme financier. Son voyage à Washington a soulevé une certaine émotion à gauche. Tsipras y a rencontré des représentants du département d’État, à qui il a assuré que la Grèce resterait membre de l’Otan si Syriza parvenait au pouvoir. Il s’est également entretenu avec des responsables du Fonds monétaire international. Sa conférence à la Brookings Institution, un think tank très social-libéral, a été également été perçue comme une initiative visant à promouvoir une image d’homme d’État respectable et pragmatique… La gauche anticapitaliste grecque n’est pas loin de penser qu’Alexis Tsipras est déjà dans la peau d’un premier ministre social-démocrate (38). » 

P>Au cours des deux dernières années, le programme de Syriza s’est sensiblement modifié. Prenons, par exemple, les revendications concernant le secteur public. Avant les élections du 6 mai 2012, Syriza avait placardé des affiches dans tout le pays revendiquant « 100 000 emplois maintenant, dans les écoles, les hôpitaux et les services publics ». Après les élections, la revendication d’embauches figurait toujours au programme, mais sans chiffre. En juillet 2013, il n’est plus question d’embauches supplémentaires, mais d’annuler les licenciements. La résolution politique du congrès mentionne que « tous les employés qui ont été licenciés seront réembauchés » et que « le premier objectif sera de restaurer les relations de travail, les conventions collectives, les salaires minimums, les allocations de chômage et les allocations familiales au niveau d’avant les mémorandums ». 

Ces dernières revendications ne sont plus guère mentionnées dans les discours récents de Syriza. En décembre 2013, devant la Chambre de commerce américano-hellénique, Tsipras appelle le monde des affaires à aider à « reconstruire le pays ». Il explique les trois réformes qu’une administration de gauche mettra en œuvre : un système de taxation « simple, transparent, stable et effectif » ; une administration publique « antibureaucratique et efficace » qui serait « débarrassée de la dépendance envers les partis, des échanges de faveurs et du manque de méritocratie » et la lutte contre les cartels « avec une législation anti-oligopolistique et une commission de recrutement réellement indépendante (39). » Ces propositions sont tout à fait acceptables pour la majorité de la classe politique, des sociaux-démocrates aux libéraux. 

En résumé, à mesure que Syriza se rapproche du pouvoir, son programme perd ses aspects radicaux pour devenir acceptable pour une partie de la bourgeoisie grecque et européenne. 

Cécile Chams 

(cecile.chams at gmail.com)

est membre du département des Relations internationales du Parti du Travail de Belgique. Elle suit l’actualité politique en Grèce depuis des années. 

 

(1) C. Durand et R. Keucheyan, « Syriza ou le moment de changer l’Europe », Libération, 14 mai 2012, http://www.liberation.fr/monde/2012/05/14/syriza-ou-le-moment-de-changer....

(2) « The Economic Program of Syriza-EKM », 12 juin 2012, Greek Left Review,http://greekleftreview.wordpress.com/2012/06/12/the-economic-program-of-....

(3) P. Marlière, « Alexis Tsipras entre radicalisme et “réalisme” », Médiapart, 22 mars 2013,http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/220313/alexis-tsipras-e....

(5) P. Petrou, « The battle for SYRIZA goes on », 31 juillet 2013,http://socialistworker.org/2013/07/30/the-battle-for-syriza-goes-on.

(6) Nicolas Mottas, « Le charme caché de l’opportunisme », 5 avril 2013 (en grec),http://leninreloaded.blogspot.be/2013/04/blog-post_3049.html.

(7) Z, mai 2013, http://law-constitution.web.auth.gr/kamtsidou/2013/06/29/tout-le-pays-va-devenir-une-zone-franche-συνέντευξη-με-τον-α-καϊδατζή-σ/.

(8) P. Marlière, 22 mars 2013, op. cit.

(9) Solidarité internationale PCF, 13 octobre 2013, http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/article-alexis-tsipra....

(11) G. Moschonas et A. Pantazopoulos, « Le Pasok et le rêve brisé de la Grèce », La Revue socialiste, no 39, 5 octobre 2010, http://www.revuesocialiste.fr/2010/10/05/le-pasok-et-le-reve-brise-de-la....

(12) G. Moschonas et A. Pantazopoulos, op. cit.

(13) Alexis Tsipras : « Comme Grec, je suis fier de diriger la gauche de l’Europe », EurActiv, 26 novembre 2013, http://www.euractiv.com/eu-elections-2014/alexis-tsipras-greek-proud-lea....

(14) Werner Wüthrich, « La “méthode Monnet”, une clé pour comprendre la crise de l’euro »,Horizons et Débats, 19 décembre 2011, http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=3035.

(15) Forum Kreisky, Vienne, 24 septembre 2013, op. cit.

(16)Le programme économique de Syriza, 12 juin 2012, Greek Left Review,http://greekleftreview.wordpress.com/2012/06/12/the-economic-program-of-....

(17) Ekathimerini, 31 octobre 2013.

(18) Political resolution of the first Congress of Syriza, 5 août 2013, http://left.gr/news/political-resolution-1st-congress-syriza.

(19) P. Marlière, Médiapart, 22 mars 2013.

(20) 902Ta Nea et Ekathimerini, 13 mai 2013

(21) Rizospastis, 24 avril 2012.

(22) Après les forces syndicales proches de la Nouvelle Démocratie et du Pasok.

(23) Communiqué du KKE, 1er mars 2013.

(24) La Tribune, 29 juin 2012. Op. cit.

(25) Alexis Tsipras, « Interview with leader of the Greek Syriza Party: ‘The Euro is a Powder Keg that is Going to Explode!’ », Greek Left Review,https://greekleftreview.wordpress.com/2012/10/01/interview-with-leader-o...

(26) 10 juillet 2013, http://links.org.au/node/3448.

(27) La Gauche démocratique (Dimar) est issue d’une scission de droite de Synaspismos. Jusqu’au 21 juin 2013, elle faisait partie du gouvernement formé par la Nouvelle Démocratie et le Pasok. Dimar a voté l’essentiel des lois d’austérité.

(28) P. Petrou, « The battle for Syriza goes on », 31 juillet 2013,http://socialistworker.org/2013/07/30/the-battle-for-syriza-goes-on.

(29) P. Petrou, « The battle for Syriza goes on », 31 juillet 2013,http://socialistworker.org/2013/07/30/the-battle-for-syriza-goes-on.

(32)Ibid.

(34) Alexis Tsipras au forum Kreisky, Vienne, 24 septembre 2013,http://yanisvaroufakis.eu/2013/09/24/alexis-tsipras-at-the-kreisky-forum....

(36) James K. Galbraith et Yanis Varoufakis , « Seule Syriza peut sauver la Grèce », New York Times, 23 juin 2013, http://www.nytimes.com/2013/06/24/opinion/only-syriza-can-save-greece.ht....

(37) To Vima, 6 octobre 2013.

(38) P. Marlière, Médiapart, 22 mars 2013, op. cit.