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Du féodalisme au capitalisme, la division sexuelle du travail

En effet, écrit Silvia Federici, la chasse aux sorcières, ainsi que la traite des esclaves noirs et la conquête de l’Amérique, constituent des éléments indispensables de l’instauration du système capitaliste moderne car ils ont changé de manière décisive les rapports sociaux et les fondements de la reproduction sociale, à commencer par les rapports entre les femmes et les hommes et entre les femmes et l’Etat. En premier lieu, la chasse aux sorcières a affaibli la résistance de la population face aux transformations qui accompagnèrent l’apparition du capitalisme en Europe : la destruction de la gestion communautaire de la terre ; l’appauvrissement massif et la famine, ainsi que la création dans la population d’un prolétariat sans terre, à commencer par les femmes d’âge mûr qui, n’ayant plus de terre à cultiver, dépendaient d’une aide étatique pour survivre...

Chasse aux sorcières et capitalisme ?

Les chemins de l'histoire sont quelquefois tortueux, mais, au delà des apparences, ils sont, et ils sont bien réels !

Michel Peyret


 

Capitalisme, chasse aux sorcières et biens communs. Entretien avec Silvia Federici

Silvia Federici, 25 septembre 2013

Il y a quelques siècles d’ici, elle aurait été envoyée au bûcher. Féministe infatigable, l’historienne et auteure de l’un des livres les plus téléchargés sur Internet, « Caliban and the Witch : Women, the Body and Primitive Accumulation » (Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Edition française à paraître aux Editions Senonevero en 2013) nous explique de manière rigoureuse les raisons politiques et économiques qui se cachaient derrière la chasse aux sorcières. Son dernier livre, « Revolution at Point Zero : Housework, Reproduction, and Feminist Struggle » (Common Notions/PM Press, 2012) est un recueil d’articles indispensables pour connaître sa trajectoire intellectuelle. Entretien réalisé pour la rubrique « Numeros Rojos » du journal en ligne « Publico.es » (Avanti4.be)

C’est avec un œil scrutateur que l’italienne Silvia Federici étudie depuis plus de 30 ans les événements historiques qui ont provoqué l’exploitation sociale et économique des femmes. Dans son livre « Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive », elle fixe son attention sur la transition violente entre le féodalisme et le capitalisme, où s’est forgé au fer rouge la division sexuelle du travail et où les cendres des bûchers ont recouvert d’un épais manteau d’ignorance et de mensonges un chapitre essentiel de l’Histoire. Dans son bureau du Département d’Histoire de la Hofstra University de New York, Federici nous parle de sorcières, de sexualité et de capitalisme et se propose de « faire revivre pour les jeunes générations la mémoire d’une longue histoire de résistance qui court aujourd’hui le risque d’être effacée ».

Comment est-il possible que le massacre systématique de femmes n’ait pas été abordé plus amplement que comme un chapitre anecdotique dans les livres d’Histoire ? Je ne me souviens même pas en avoir entendu parler à l’école…

Silvia Federici : C’est un bon exemple de comment l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Au milieu du XVIIIe siècle, quand le pouvoir de la classe capitaliste s’est consolidé et que la résistance fut en grande partie défaite, les historiens ont commencé à étudier la chasse aux sorcières comme un simple cas de superstitions rurales et religieuses. En conséquence, jusqu’à pas longtemps d’ici, bien peu furent ceux qui investiguèrent sérieusement les raisons qui se cachent derrière la persécution des « sorcières » et ses rapports avec l’instauration d’un nouveau modèle économique. Comme je l’expose dans « Caliban et la sorcière… » : deux siècles d’exécutions et de tortures qui ont condamné des milliers de femmes à une mort atroce ont été liquidés par l’Histoire comme étant un produit de l’ignorance ou comme quelque chose qui appartenait au folklore. Une indifférence qui frise la complicité vu que l’élimination des sorcières des pages de l’histoire a contribué à banaliser leur élimination physique sur les bûchers.

Les féministes se sont rendu compte qu’il s’agissait d’un phénomène très important, qui a modelé la position des femmes dans les siècles suivants et elles se sont identifiées avec le destin des « sorcières » en tant que femmes persécutées pour avoir résisté au pouvoir de l’Eglise et de l’Etat. Espérons qu’on enseignera aux nouvelles générations d’étudiantes l’importance de cette persécution.

Il y a quelque chose, en outre, de profondément inquiétant dans le fait que, mis à part dans le cas des pêcheurs basques de Lapurdi, les proches des prétendues sorcières ne se soulevèrent pas en armes pour leur défense alors qu’ils avaient précédemment lutté ensemble dans les soulèvements paysans...

Malheureusement, la majorité des documents à notre disposition sur la chasse aux sorcières furent écrits par ceux qui occupaient des postes de pouvoir : les inquisiteurs, les magistrats, les démonologues. Cela signifie qu’il y ait pu y avoir des exemples de solidarité qui n’ont pas été enregistrés. Mais il faut tenir compte du fait qu’il était très dangereux pour les proches des femmes accusées de sorcellerie de s’associer à elles et plus encore de prendre leur défense. De fait, la majorité des hommes qui furent accusés et condamnés pour sorcellerie étaient des parents des femmes accusées. Cela ne minimise pas, bien entendu, les conséquences de la peur et de la misogynie que la chasse aux sorcières elle-même a produit, vu qu’elle a propagé une image horrible des femmes en les transformant en meurtrières d’enfants, servantes du démon et dévoreuses d’hommes qui les séduisaient et les rendaient impuissants en même temps.

Tu exposes deux conséquences claires en ce qui concerne la chasse aux sorcières : qu’il s’agit d’un élément fondateur du capitalisme et qu’il suppose la naissance de la femme soumise et domestiquée. 

En effet, la chasse aux sorcières, ainsi que la traite des esclaves noirs et la conquête de l’Amérique, constituent des éléments indispensables de l’instauration du système capitaliste moderne car ils ont changé de manière décisive les rapports sociaux et les fondements de la reproduction sociale, à commencer par les rapports entre les femmes et les hommes et entre les femmes et l’Etat. En premier lieu, la chasse aux sorcières a affaibli la résistance de la population face aux transformations qui accompagnèrent l’apparition du capitalisme en Europe : la destruction de la gestion communautaire de la terre ; l’appauvrissement massif et la famine, ainsi que la création dans la population d’un prolétariat sans terre, à commencer par les femmes d’âge mûr qui, n’ayant plus de terre à cultiver, dépendaient d’une aide étatique pour survivre.

On a également élargi le contrôle de l’Etat sur le corps des femmes, en criminalisant le contrôle que celles-ci exerçaient sur leur capacité reproductive et sur leur sexualité (les sages-femmes et les anciennes furent les premières accusées de sorcellerie). Le résultat de la chasse aux sorcières en Europe fut un nouveau modèle de féminité et une nouvelle conception de la position sociale des femmes, qui a dévalué son travail en tant qu’activité économique indépendante (processus qui avait déjà commencé graduellement) et les a placées dans une position subordonnée aux hommes. Tel était la principale condition pour la réorganisation du travail reproductif exigée par le système capitaliste.

Tu parles ainsi du contrôle des corps : si au Moyen Age les femmes exerçaient un contrôle indiscutable sur les naissances, dans la transition au capitalisme « les utérus se transformèrent en territoire politique contrôlé par les homme et par l’Etat ».

Il n’y a pas de doutes qu’avec l’avènement du capitalisme nous commençons à voir un contrôle beaucoup plus strict de la part de l’Etat sur le corps des femmes. Ce contrôle n’a pas seulement été mené à bien par la chasse aux sorcières mais aussi à travers l’introduction de nouvelles formes de surveillance de la grossesse et de la maternité, l’institution de la peine capitale contre l’infanticide (lorsque le bébé était mort-né ou mourrait pendant l’accouchement, on accusait et on jugeait la mère). Dans mon travail, je soutien que ces nouvelles politiques, et en général la destruction du contrôle que les femmes au Moyen Age avaient exercé sur la reproduction, s’associent avec la nouvelle conception du travail que le capitalisme a promu.

Quand le travail devient la principale source de richesse, le contrôle sur les corps des femmes acquiert une nouvelle signification : ces mêmes corps sont alors vus comme des machines de production de la force de travail. Je crois que ce type de politique est encore très important aujourd’hui parce que le travail, la force de travail, est toujours cruciale pour l’accumulation de capital. Cela ne veut pas dire que les patrons veulent, partout et tout le temps, avoir plus de travailleurs, mais ils veulent sans aucun doute contrôler la production de la force de travail ; ils veulent décider combien de travailleurs produisent et dans quelles conditions.

En Espagne, le ministre de la Justice veut réformer la loi sur l’avortement, en excluant les cas de malformation du fœtus, et cela précisément au moment où les aides sociales aux personnes dépendantes ont été supprimées…

Aux Etats-Unis aussi ils tentent d’introduire des lois qui pénalisent gravement les femmes et qui limitent leur capacité de choisir si elles souhaitent ou pas avoir un enfant. Par exemple, plusieurs Etats introduisent des lois qui rendent les femmes responsables de ce qui arrive au fœtus pendant la grossesse.

Il y a eu le cas polémique d’une femme qu’on a accusé d’assassinat parce que son fils est mort-né et qu’on a découvert ensuite qu’elle avait pris certaines drogues. Les médecins ont pourtant conclu que la consommation de cocaïne n’était pas la cause de la mort du fœtus, mais ce fut en vain, l’accusation a suivie son cours. Le contrôle de la capacité reproductive des femmes est également un moyen de contrôler la sexualité des femmes et notre comportement en général.

Tu poses cette question : pourquoi Marx n’a-t-il pas analysé la procréation en tant qu’activité sociale déterminée par des intérêts politiques ?

Ce n’est pas une question dont la réponse est facile, vu qu’il nous semble évident aujourd’hui que la procréation et l’éducation des enfants sont des moments cruciaux dans la production de la force de travail et que ce n’est pas un hasard s’ils sont l’objet d’une régulation très stricte de la part de l’Etat. Je crois, cependant, que Marx ne pouvait pas se donner le luxe de voir la procréation comme un moment de la production capitaliste parce qu’il l’identifiait avec l’industrialisation, avec les machines et la grande industrie. La procréation, tout comme le travail domestique, semblait être l’opposé de l’activité industrielle. La fait que le corps de la femme allait se mécaniser et se transformer en machine pour la production de force de travail est quelque chose que Marx ne pouvait envisager.

Aujourd’hui, au Etats-Unis du moins, l’accouchement s’est également mécanisé. Dans certains hôpitaux, pas ceux pour les riches à l’évidence, les femmes accouchent sur une ligne de montage, avec un temps bien défini pour l’accouchement et si elles excèdent ce temps, on pratique alors une césarienne.

La sexualité est une autre thématique que tu abordes d’un point de vue idéologique, l’Eglise étant l’institution qui a promu avec une grande virulence un contrôle féroce et une criminalisation dans ce domaine. Le pouvoir qu’elle accordait aux femmes était-il si fort que cette tentative de contrôle se poursuit encore aujourd’hui ?

Je crois que l’Eglise s’est opposée à la sexualité (mais ses membres l’ont toujours pratiqué en cachette) parce qu’elle a peur du pouvoir qu’elle exerce sur la vie des personnes. Il est important de rappeler que tout au long du Moyen Age, l’Eglise était également impliquée dans la lutte pour éradiquer la pratique du mariage des prêtres car cela était vu comme une menace pour la conservation de son patrimoine. En tous les cas, l’attaque de l’Eglise contre la sexualité a toujours été une attaque contre les femmes. L’Eglise a peur des femmes et a tenté de nous humilier de toutes les manières possibles, en nous désignant comme coupables du péché originel et la cause de la perversion chez les hommes, en nous forçant à cacher nos corps comme s’ils étaient contaminés. Ils ont également tenté d’usurper le pouvoir des femmes, en présentant les membres du clergé comme ceux qui donnent la vie et même en allant jusqu’à adopter la robe comme vêtement.

Dans un entretien tu affirmes que la chasse aux sorcières se poursuit toujours actuellement. Qui sont les hérétiques d’aujourd’hui ?

Il y a depuis plusieurs années des chasses aux sorcières dans différents pays africains, ainsi qu’en Inde, au Népal, en Papouasie-Nouvelle Guinée. Des milliers de femmes ont été assassinées de cette manière, en les accusant de sorcellerie. Et il est clair que, comme aux XVI et XVIIe siècles, cette nouvelle chasse aux sorcières est liée à l’extension des rapports capitalistes dans le monde entier. Il est préférable d’avoir des paysans qui luttent les uns contre les autres tandis que dans de nombreux points du monde on assiste à un nouveau processus d’ « enclosure », avec la privatisation des terres et un énorme pillage des ressources élémentaires de subsistance.

Il existe également des preuves qui indiquent qu’une partie de la responsabilité pour cette nouvelle chasse aux sorcières, qui est à nouveau spécialement dirigée contre des femmes âgées, doit être attribuée à l’œuvre des sectes fondamentalistes chrétiennes, comme le mouvement pentecôtiste. Ils ont de nouveau introduit dans le discours religieux la thématique du diable, ils ont augmenté le climat de suspicions et la peur existante provoquée par la détérioration dramatiques des conditions de vie économiques.

« Omnia sunt communia ! », « Tout est commun ! » , tel fut le cri des Anabaptistes dont la lutte et la défaite, comme tu le racontes dans ton livre, fut effacée par l’Histoire. Ce cri est-il toujours aussi subversif ?

Certainement, car nous sommes en train de vivre une époque de « sunt omnia privata » !. Si les tendances actuelles continuent, il n’y aura bientôt plus de trottoirs, de plages, de mers, ni d’eaux côtières, ni de terres, ni de bois auxquels nous pourrons accéder sans devoir payer avec de l’argent. En Italie, certaines municipalités tentent de faire passer des lois qui interdisent aux gens de déposer leurs essuies sur les rares plages libres restantes, et ce n’est qu’un tout petit exemple. En Afrique, nous sommes témoins des plus grandes appropriations de terres dans l’histoire du continent de la part d’entreprises minières, agro-industrielles, agro-combustibles, etc. La terre africaine est en voie de privatisation et les gens sont expropriés à un rythme qui coïncide avec celle de l’époque coloniale. La connaissance et l’éducation se transforment en marchandises seulement disponibles pour ceux qui peuvent payer et même nos propres corps sont en train d’être brevetés.

Ainsi, l’« omnia sunt communia » constitue toujours un idéal radical, bien qu’il faut faire attention à ne pas accepter la forme détournée avec laquelle cet idéal est utilisé, par exemple, par des organisations comme la Banque Mondiale qui, au nom de la préservation de la « communauté globale », privatise les terres et les forêts et expulse les populations qui vivaient d’elles.

Comment pourrait-on aborder la question des biens communs aujourd’hui ?

La question des biens communs c’est de savoir comment créer un monde sans exploitation, égalitaire, où des millions de personnes ne meurent plus de faim au milieu de la surconsommation obscène de quelques uns, où l’environnement ne soit pas détruit et où la machine n’augmente pas notre exploitation au lieu de la réduire. Tel est je crois notre problème commun et notre projet commun : créer un monde nouveau. 

Source :
http://blogs.publico.es/numeros-rojos/2013/09/17/entrevista-silvia-federici-y-la-caza-de-brujas/ 
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera