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" Les transclasses et la non-reproduction "

La critique de Paul Desalmand

L’un des thèmes de prédilection de Pierre Bourdieu est la reproduction sociale. Une certaine viscosité sociologique conduit au maintien des hiérarchies sociales. Chacun, du fait du contexte, est conduit à reproduire ce qui a entouré ses premières années. L’enseignement joue un rôle important dans ce processus. Privilégiant le savoir des dominants pour les examens et concours qui donnent accès aux postes de direction, il est un handicap pour les dominés et contribue ainsi à les maintenir dans leur situation d’origine. La structure même de l’institution scolaire qui fermait presque la porte de l’Université au peuple jusqu’à la dernière guerre allait aussi dans ce sens. Chacun restait dans sa classe. Chacun était amené à reproduire le modèle social qu’il avait sous les yeux.

Le titre même du livre de Chantal Jaquet, Les Transclasses et la non-reproduction (Puf, 2014), montre qu’elle s’intéresse à ceux qui sont sortis de leur classe et qui échappent donc au processus de la reproduction. Elle crée un néologisme pour les désigner : les transclasses. Ils peuvent sortir de leur classe en descendant (les déclassés) ou en montant. C’est surtout à ces derniers que l’auteur s’intéresse.

Pour expliquer cette ascension qui conduit à s’insérer dans la classe supérieure, ce qui revient le plus souvent à passer du peuple dans la bourgeoisie, Chantal Jaquet refuse l’explication jugée par elle trop simple de l’ambition. Cela revient à dire que certains ont de l’ambition et que d’autres n’en ont pas. Quand on veut on peut. Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Pour elle l’ambition n’est pas une cause première, mais la résultante d’un entrelacement de causes, se rattachant à la personne et à son contexte, ce qu’elle appelle une complexion. De nombreux éléments peuvent jouer conjointement comme la place dans la fratrie, une rencontre, l’existence d’un modèle, une frustration, une personne charismatique dans le système scolaire, le rejet par le milieu d’origine, le souci de la bourgeoisie de recruter les meilleurs pour asseoir sa domination économique. Les institutions, par le biais des concours et des bourses, peuvent aussi y contribuer et sont même parfois une condition indispensable.

Chantal Jaquet fonde ses analyses sur des observations, des témoignages et des œuvres de fiction. Pour ce qui est des témoignages, elle accorde, en particulier, une grande place aux premières œuvres d’Annie Ernaux, aux livres de Didier Éribon dont Retour à Reims, à Suis-je le gardien de mon frère ? de John Edgar Wideman. Elle se réfère à une dizaine de romans dont Martin Eden de Jack London, Antoine Bloyé de Paul Nizan, Black Boy de Richard Wright et, le plus sollicité, Le Rouge et le Noir de Stendhal.

Le livre de Wideman, Suis-je le gardien de mon frère, pose bien la question : pourquoi, dans une fratrie, donc parmi, des personnes de même origine biologique vivant dans le même milieu, tel ou tel « réussit » alors que les autres se contentent de « reproduire » ou échouent dans leur tentative de ne pas le faire. Vivant dans un milieu défavorisé des Noirs de Pittsburg, l’auteur fait de bonnes études et devient un écrivain reconnu. D’autres, parmi ses frères, sans s’élever à son niveau, s’en « sortent ». Mais le cadet, veut émerger de son milieu d’une autre manière. Arrêté à la suite d’un braquage qui a entraîné mort d’homme, il est condamné à la prison à perpétuité. Son frère, qui lui rend souvent visite au parloir, s’interroge sur cette disparité. Il s’avère que le condamné était le cadet. Il voulait, comme ses frères, sans leur ressembler, accéder à un autre milieu. Il ne souhaitait pas devenir un bourge comme eux. La place dans la fratrie a, dans ce cas, joué un rôle déterminant.

Pour Julien Sorel, le héros du Rouge et le Noir, l’entrelacement des causes apparaît bien. Un modèle a joué : Napoléon. L’amour, qui brise les barrières de classe, intervient aussi. Par ailleurs, Julien est rejeté par sa famille. Il n’a pas la robustesse de ses frères qui travaillent dans la scierie paternelle, il aime la lecture. Son père est content de s’en débarrasser quand il est requis pour devenir précepteur chez des bourgeois. Le problème de l’ascension sociale est bien posé par Julien lors de son procès. Il ne cherche pas à sauver sa tête, mais attire l’attention sur le fait qu’on ne le punit pas pour son crime :

« Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contre la bassesse de sa fortune. […] Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J’ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis pas jugé par mes pairs. Je ne vois pas sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… »

Il était sur le point de passer, non seulement dans la bourgeoisie, mais dans l’aristocratie, Julien Sorel devenant Julien de la Vernaye, mais la passion l’emporte sur l’ambition et sur les déterminations qui l’avaient fait naître.

Après avoir étudié, les complexions qui permettent de rendre compte de ce passage à la classe considérée comme supérieure, et supérieure économiquement parlant, Chantal Jaquet s’arrête sur la situation inconfortable du transfuge qui ne se détache jamais tout à fait de son milieu d’origine et ne s’intègre jamais complètement dans son nouveau milieu. Un cas limite est représenté par Martin Eden, personnage de Jack London qui, ne se trouvant bien ni dans le monde des matelots dont il est issu, ni dans la bourgeoisie à laquelle il a accédé, finit par se suicider.

Chantal Jaquet ne remet pas en cause la thèse de Bourdieu qui d’ailleurs, a reconnu à l’occasion qu’il existait des exceptions au processus de la reproduction, mais sans vraiment s’y arrêter. Elle centre son exposé sur ces exceptions et avec beaucoup de pertinence montre la complexité du phénomène. Au passage, elle remarque que Pierre Bourdieu, fils de facteur devenu professeur au Collège de France, fournit un bon exemple de trannsclasse.