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Georges Politzer par Michel Politzer

Mais Georges Politzer, tel qu’on suit sa vie, semble avoir été de ces hommes qui détestent la repentance et le consensus, et s’il avait dû présenter sa vie, nul doute qu’il aurait insisté sur l’œuvre et l’action qui lui donnaient sens, selon lui. On peut imaginer qu’il aurait été capable après 1953 ou 1956 d’autocritique sur ses engagements, ses risques et ses illusions, mais on l’imagine mal renier ses convictions les plus profondes, ni se contenter des nouvelles modes du présent. On ne sait pas si la question est essentielle, mais on se demandait parfois ce que Georges aurait pensé de ce que son fils dit de lui. Il y a des hommages qui semblent prôner une résurrection mais pourraient signer, aux yeux des intéressés, l’enterrement définitif : la quatrième mort... Celle «infligée» par une mémoire qui manquerait certains enjeux profonds et l’actualité dérangeante, l’unité d’un homme qui se voulait penseur humaniste et rationaliste, intempestif, provocateur, au fond rétif au catéchisme du matérialisme dialectique, trop intelligent en tous cas pour y adhérer vraiment, mais engagé dans son temps, conscient des contradictions du réel, avec le sens et la discipline de l’action collective.

Prenons connaissance plus avant de ce que nous dit Nicolas Plagne après avoir lu ce que nous dit Michel.

Michel Peyret


Philosophie  

Les Trois morts de Georges Politzer
de Michel Politzer 


Flammarion 2013 /  21 €- 137.55  ffr. / 367 pages
ISBN : 978-2-08-128456-2
FORMAT : 13,6 cm × 21,0 cm

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.

On ne meurt que trois fois

Peintre et sculpteur installé dans le Morbihan, l’auteur est le fils du héros : Georges Politzer, philosophe marxiste-léniniste, militant communiste et résistant fusillé en 1942. Âgé de neuf ans au moment de l’arrestation et de l’exécution de son père, Michel Politzer nous dit avoir perdu la mémoire à ce moment ou plutôt avoir commencé à la perdre, à oublier ce père mort et absent, dont il apprit à l’adolescence, lycéen, qu’il était un une figure glorieuse du parti communiste, un de ses martyrs fusillés et qu’il en avait été un intellectuel fidèle et discipliné. Précisons d’emblée que le jeune Michel était orphelin de ses deux parents, puisque sa mère Maï, arrêtée avec son mari, fut déportée en 1943 à Auschwitz d’où elle ne revint pas.

Le jeune Michel Politzer sera donc élevé à partir de l’âge de dix ans par ses grands-parents et vivra la Libération dans un Paris 12ème où il descendait une rue portant le nom de sa famille. Par une répulsion spontanée devant le rôle que la section du parti au lycée Marcelin Berthelot voulait lui faire jouer, Michel Politzer, qui n’a pas grandi dans un milieu communiste, se distancie très vite du parti de Thorez, Duclos et Staline. Raison de plus pour ne pas lire son père, qui fait figure d’intellectuel militant. Un père étranger, une ombre…

Lecteur occasionnel de philosophie, il ne fréquentera guère l’œuvre de son père pendant des décennies, lisant davantage Deleuze et des ouvrages d’esthétique. Le domaine de Michel Politzer, c’est la création artistique dans le contexte des années 60. Politiquement, il sera l'un des fondateurs des Verts en France, libertaires et peu portés au lyrisme productiviste industriel, à la discipline de parti ou au sacrifice pour la Révolution. N’y a-t-il pas là, en partie, une forme de réaction au modèle paternel, à son idéalisation écrasante par la mythologie du PCF ? Le fossé semble se creuser, sans heurts notables, puisque le père est absent. Davantage un processus insensible d’éloignement. Mais comme l’absence consiste à être en quelque sorte présence, le paradoxe est qu’une forme ambiguë de curiosité demeure, latente. L’âge venant, le tropisme des origines, un sens plus aigu de la mort, la question de l’identité, tissée de liens familiaux et culturels, le retour obsessionnel de la Mémoire dans la société française, la présence tout aussi obsédante dans l’espace public de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah, des totalitarismes et de la force (notamment en France) de «l’illusion communiste», intérêt croissant pour l’immigration, mode de la généalogie sur fond de mutations sociales et nostalgie de la France rurale qui sait ? Tout ramène Michel Politzer à sa propre histoire, avec ses différences spécifiques.

Si le retour du père («du refoulé» ?) est tardif, il s’inscrit cependant dans une chronologie qui doit peu au hasard : il suffisait d’une occasion pour que tout cristallise. A l’occasion d’une émission de télévision sur la résistance, voyant soudain la photo de son père apparaître sur l’écran et le fixer du regard, remonte le désir d’en savoir plus sur ce père négligé, dont il avait apparemment assez bien vécu l’absence. Lecteur comme tout le monde de psychanalyse, Michel Politzer ne peut que poser la question : l’art aurait-il été son refuge inconscient pendant plus de quarante ans? Un moyen d’évacuer le tragique du siècle dans son œuvre ? N’est-il pas temps de faire face ? Alors, au milieu des années 90, Michel Politzer se tourne vers ses origines : exactement, le 28 février 1996, quand, lors d’un colloque à la Sorbonne animé par Olivier Bloch, historien de la philosophie et spécialiste du matérialisme, il prend la décision de mener des recherches systématiques sur Georges Politzer. Ce livre est le fruit de quinze ans de recherches et d’écriture.

Pour l’écrire, Michel Politzer a fouillé les archives disponibles, la mémoire des derniers témoins, en France et en Hongrie, retrouvé sa famille et ses racines juives d’Europe centrale, consulté les historiens et spécialistes de la philosophie française du 20ème siècle, susceptibles de l’éclairer, lui l’amateur de philo soixanthuitarde… (voir l’introduction sur les origines et la méthode du livre et les remerciements aux «spécialistes» consultés en fin du livre). Il en sort un livre assez étrange, pas toujours facile à lire ou à suivre (méthode cinématographique ?...), en 34 chapitres de moins de dix pages chacun, mêlant souvent réflexions et souvenirs personnels d’une part et faits établis par la documentation d’autre part. On a compris que cette façon de mêler itinéraires du père et du fils est un moyen d’expliquer le livre tout autant que de lier les histoires par-delà la différence des époques et la séparation presque initiale : une approche psycho-sociale et «existentielle» intéressante, peut-être aussi thérapeutique, une façon de se rencontrer dans une autre conception du temps. Le livre enfin est parsemé d’illustrations intéressantes.

Mais pourquoi ce titre : que furent donc les trois morts de Georges Politzer ? L’auteur le dit en ouverture : celles d’abord du lycéen, jeune révolutionnaire fougueux de la Hongrie des conseils et de Bela Kun, obligé de fuir son pays et s’installant en France, la mort de György devenant alors Georges, étudiant parisien de philosophie, une rupture avec le pays natal et des origines bourgeoises et juives ensuite  soigneusement cadrées dans son curriculum vitae français et communiste ; puis la mort de la liberté créatrice d’un brillant philosophe, prometteur, à la fin des années vingt, moment de la stalinisation du PCF, naissance du Politzer militant discipliné et philosophe engagé, intellectuel «officiel» du parti ; enfin c’est 1942, mort physique du résistant communiste. Cette périodisation se défend, mais est porteuse évidemment de jugements sur chacune des étapes de ce parcours. Pour le dire simplement : Michel Politzer présente son père comme un grand philosophe avorté, esprit vif et puissant, cosmopolite (germano-autrichien et français, juif laïque, freudien et marxiste, quasi-freudo-marxiste, inspiré par l’idéalisme romantique de Schelling), critique et polémiste de talent, que les malheurs du 20ème siècle et le dogmatisme stalinien auraient en partie stérilisé, au moins obligé à une suite de concessions et sacrifices tragiques, qui furent des pertes lamentables pour la gloire philosophique de Politzer comme des renoncements de l’intellectuel à l’œuvre qu’il portait et était en droit d’espérer produire et laisser à la postérité.

Le livre croise donc essai de biographie d’un émigré juif hongrois naturalisé français, intellectuel des années vingt et trente et militant communiste, avec moments d’analyses des œuvres de Politzer. On voit un jeune esprit de la Mitteleuropa formé à la riche culture des métropoles de ce berceau de la modernité culturelle (Vienne, Budapest 1900) muer en universitaire français, certes original et jouant des atouts de sa formation (en traducteur et commentateur averti des auteurs germanophones par exemple), mais participant pleinement aux débats français (la célèbre polémique, audacieuse et insolente, avec Bergson, que Politzer attaque trop sévèrement, alors qu’il partagerait avec lui plus qu’on ne pense). Michel Politzer rappelle utilement le temps de la bande de jeunes philosophes que Politzer formait avec Henri Lefebvre, Norbert Gutterman, Georges Friedmann et Paul Nizan, qui se jetaient dans la bataille politico-philosophique avec un marxisme aussi fougueux et qu’indiscipliné. C’était avant l’orthodoxie du Diamat. C’est aussi l’époque où Politzer devient professeur de lycée puis à l’école du parti auprès des jeunes ouvriers. Se forme l’image d’un homme passionné de connaissance, mais aussi d’action, pédagogique et militante, qui apprendra à dominer ses impulsions, jusqu’à la soumission (un jour, Thorez aurait reproché à Duclos de traiter Politzer comme son larbin !). Enfin, Michel Politzer évoque à plusieurs reprises la vie amoureuse de cet homme statufié : un séducteur, qui liera, en secondes noces, son destin à Maï, mariage passionné, malgré la liaison finale de Maï avec Jacques Decour, brillant agrégé d’allemand et traducteur, intellectuel communiste, autre résistant fusillé avec le groupe de Politzer. Si le couple est finalement uni pour toujours par la mort, l’image de fidélité conjugale et de sublimation de l’éros par l’engagement politique relève de la légende. Georges et Maï étaient à deux doigts de se séparer, le couple battait de l’aile.

Moment essentiel de la biographie, fin qui donne rétrospectivement sa densité dramatique au récit : la guerre et la Résistance. Profondément concerné par le combat anti-fasciste et anti-nazi, Politzer est frappé par le renoncement de Munich en 38 et annonce l’imminence de la guerre. Voyant dans l’URSS le rempart de la démocratie et du socialisme, il est ébranlé par le Pacte germano-soviétique, mais reste fidèle au parti. La défaite et l’occupation, l’interdiction de l’enseignement aux Juifs lui permettent de se jeter rapidement dans l’action : la dénonciation de l’idéologie de Vichy et de la bourgeoisie française, mais aussi du fascisme. Son nom est associé à une revue de combat idéologique, La Pensée libre, qui veut représenter un rationalisme moderne de combat, engagé dans les drames de l’actualité. Il y dénonce notamment la propagande nazie et le rôle de l’institut franco-allemand qui offre sa tribune aux chantres de la collaboration et aux idéologues du nazisme. Politzer dénonce notamment les constructions fumeuses du Mythe du Vingtième siècle d’Alfred Rosenberg, dignitaire et «penseur» officiel nazi. Mais la résistance, c’est la clandestinité, le défi aux autorités et donc la traque de la police, puis la torture. A un interrogatoire, quand on lui demande de livrer les noms des chefs terroristes, Politzer cite les noms des responsables de la collaboration. Il refuse évidemment de travailler pour les nazis et de retourner la jeunesse française, conscient d’aller à la mort. Du panache jusqu’au bout.

Tout cela est mis assez bien en perspective dans l’époque, avec certes une tendance à la pique polémique, une bien-pensance anti-communiste très ''politically correct'' qui peut agacer à la longue. Mais c’est le ''shiboleth'' de notre temps… On n'est pas sûr qu’il faille être toujours d’accord avec les jugements historiques et politiques de l’auteur ou de ses conseillers historiques ou philosophiques (Michel Onfray par exemple ; est-il vraiment utile pour comprendre Politzer ? Il est vrai que l’auteur a lu feu Henri Lefebvre, à notre sens plus riche de lumières et d’empathie avec le sujet étudié). Le livre a le mérite non seulement d’exister et d’exposer honnêtement un regard sur un homme trop oublié et caricaturé, mais de le faire avec sérieux, à la suite d’une enquête approfondie. Cet hommage souligne des aspects méconnus ou inconnus de son père, par-delà la légende et les simplifications rétrospectives. Il montre qu’il était incontestablement d’une stature intellectuelle remarquable, dépassant l’apparence du polémiste stalinien que Georges Politzer a laissée, et qu’il a engagé sa vie jusqu’au sacrifice suprême pour la cause qu’il croyait juste, mettant ses actes en conformité avec ses choix politico-philosophiques. Méditer les mérites de Politzer, sans idéalisation naïve, c’est aussi admirer une qualité qui manque souvent aux intellectuels universitaires, le risque d’une pensée créatrice originale, nerveuse et tranchante, et le courage de l’engagement en acte dans la vie des hommes pour les idées humanistes qu’on prétend défendre. Tout cela est très utile. Et en ce sens, la piété filiale de Michel Politzer, sans mièvrerie ni adhésion inconditionnelle, est un beau geste et se conjugue à un travail intellectuel respectable.

Se pose cependant la question du bilan que Michel Politzer tire de ce parcours et qu’il propose à notre réflexion. Quelle est l’actualité de Georges Politzer ? On a le sentiment que Michel Politzer veut restituer la figure véritable d’un homme dans son siècle, avec sa part d’anticipations intellectuelles inabouties (un genre de franc-tireur en psychologie entre Freud, Bergson et Sartre), un critique paradoxal de l’idéologie et des mythes politiques au nom de l’esprit et de la philosophie (victime du stalinisme), une victime du racisme et un exemple d’héroïsme. Tout cela est vrai sans doute.

Mais Michel Politzer ne semble pas vraiment comprendre pourquoi son père a placé ses espoirs de rénovation européenne et mondiale par le communisme et la révolution, jusqu’à accepter la discipline du parti : pour éviter le risque de la «compréhension» qui ressemble à la compassion de celui qui sait envers le pauvre hère, il faut peut-être relire l’historien Eric Hobsbawm sur le tragique Court Vingtième siècle. Chacun sans doute est libre et responsable de son interprétation. Mais Georges Politzer, tel qu’on suit sa vie, semble avoir été de ces hommes qui détestent la repentance et le consensus, et s’il avait dû présenter sa vie, nul doute qu’il aurait insisté sur l’œuvre et l’action qui lui donnaient sens, selon lui. On peut imaginer qu’il aurait été capable après 1953 ou 1956 d’autocritique sur ses engagements, ses risques et ses illusions, mais on l’imagine mal renier ses convictions les plus profondes, ni se contenter des nouvelles modes du présent. On ne sait pas si la question est essentielle, mais on se demandais parfois ce que Georges aurait pensé de ce que son fils dit de lui. Il y a des hommages qui semblent prôner une résurrection mais pourraient signer, aux yeux des intéressés, l’enterrement définitif : la quatrième mort... Celle «infligée» par une mémoire qui manquerait certains enjeux profonds et l’actualité dérangeante, l’unité d’un homme qui se voulait penseur humaniste et rationaliste, intempestif, provocateur, au fond rétif au catéchisme du matérialisme dialectique, trop intelligent en tous cas pour y adhérer vraiment, mais engagé dans son temps, conscient des contradictions du réel, avec le sens et la discipline de l’action collective. Français d’adoption, fier de l’être, jusqu’au sacrifice : son ''droit du sang''. Juif si l'on veut, mais juif athée et laïque, non-sioniste voire anti-sioniste. Politzer le dirait avec des mots qui sonnent ringards ; un révolutionnaire léniniste, internationaliste plus que cosmopolite, surtout anti-capitaliste, d’un mot : communiste. On n’est pas obligé d’adhérer à cela, mais Politzer aurait sans doute préféré nous laisser cette image, encore provocatrice et inactuelle, en minimisant avec pudeur les vérités secondaires ou intimes qui pourraient faire écran à son «message». Fier d’être ''mort pour la France'' et en luttant contre le nazisme, mais mort pour d’autres choses aussi qu’il n’aurait sans doute pas désavouées : une société sans classes, une éducation authentiquement libératrice, une instruction démocratisée de qualité, le refus de tout nationalisme, de tout racisme, de tout colonialisme ou néo-colonialisme, etc. Vaste programme pour le vingt-et-unième siècle !

On ne dit pas que Michel Politzer a occulté le message ou «récupéré» son père, mais par pente personnelle, il a, à notre sens, focalisé d’une certaine façon. Un autre livre était possible, avec une autre forme d’empathie et tout autant de rigueur. Affaire de perspective...

Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 29/10/2013 )

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