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Lundi 19 mai 2014

Politzer critique de la psychanalyse. Hervé Hubert

Envoyé par Gilbert Rémond :

Hervé HUBERT

Entre apport et aporie de la critique marxiste : retour sur la critique de Georges Politzer faite à la psychanalyse. Perspectives actuelles.

Georges Politzer, philosophe marxiste, s’est exprimé de façon très importante sur la psychanalyse freudienne entre 1928 et 1939.

 1. La psychanalyse freudienne porte une inspiration nouvelle, celle du concret

Il est tout d’abord l’auteur de la première tentative majeure de présentation de l’œuvre de Freud aux lecteurs français ainsi que l’indique la quatrième de couverture de l’édition de poche de son ouvrage célèbre « Critique des fondements de la psychologie », qui était paru pour la première fois en 1928. Il met en avant le projet d’une « psychologie concrète », et pense que la psychanalyse freudienne, dans la Traumdeutung, porte une « inspiration nouvelle, contraire à celle de la psychologie classique »[1]  Il trouve alors une vraie opposition entre la psychanalyse et la psychologie officielle, une opposition qu’il qualifie de « formes irréductibles de la psychologie : la psychologie abstraite et la psychologie concrète »[2] La psychologie abstraite est la psychologie classique, et la psychologie concrète peut naître avec la psychanalyse. Il y a clairement un mouvement pour lui fécond qui naît avec la psychanalyse « C’est en approfondissant la manière dont Freud pose les problèmes et conçoit sa méthode que nous sommes arrivés à dégager les principales caractéristiques de la psychologie concrète, et une fois en possession de ses exigences, elles nous ont permis de découvrir les démarches fondamentales de la psychologie classique, comme le réalisme, le formalisme et l’abstraction »[3]

La psychanalyse freudienne permet donc avec bonheur de faire ligne de séparation entre la dimension concrète et la dimension abstraite de la psychologie dans sa pratique et sa théorie.

2. L’obstacle pour la psychanalyse : donner un sens à l’inconscient

Il est cependant critique de Freud dès cette étape « Il se trouve cependant que cette psychologie concrète, issue de la psychanalyse, doit commencer par se retourner contre cette dernière et servir de principe à une critique interne : nous avons dû, en effet, constater chez Freud, surtout au moment de l’élaboration théorique des faits, un franc retour à l’abstraction. Ce retour est très net et nous en avons établi l’existence, non seulement par nos remarques faites sur les notions que Freud introduit dans la Traumdeutung, mais surtout en montrant que les démarches classiques seules permettent de donner un sens à l’inconscient. Nous avons retrouvé ainsi à l’intérieur même de la psychanalyse l’opposition entre la psychologie concrète et la psychologie abstraite »[4]

L’obstacle qui ramène vers la psychologie abstraite est donc de « donner un sens » à l’inconscient.

Il pense alors que les « erreurs freudiennes » représentent une étape nécessaire dans le développement de la psychologie concrète, insiste sur le fait que la psychologie concrète qui résulte de la psychanalyse est déjà actuellement vivante, et « qu’il existe dans la psychanalyse même un certain nombre de notions et d’explications qui, étant intégralement conformes aux exigences de la psychologie concrète, prouvent par là même sa vitalité »[5]

3. « Drame, récit, signification », un triptyque contre la métapsychologie

Il développe l’idée originale du drame humain comme fondement, drame humain éclairé par le récit du sujet : « Le récit en question est essentiellement un récit significatif, et la psychologie ne s’en occupe que précisément dans la mesure où il éclaire le drame »[6] 

D’où la formule lumineuse « l’élément proprement dramatique (…) n’est rien d’autre que la signification »[7]

Faisant un long développement sur le béhaviorisme et la Gestalttheorie, il conclue alors sur le fait que pour lui, « le développement de la psychologie nous réserve certainement de grandes surprises, car l’histoire d’une science ne se devine pas à priori »[8] mais que « La psychologie ne pourra jamais revenir au réalisme et à l’abstraction : le problème est maintenant posé sur un terrain tout à fait nouveau. Et jamais elle ne pourra revenir, ni à la psychologie physiologique, ni à la psychologie introspective ; deux obstacles lui barrent le chemin : le béhaviorisme et la psychanalyse. En un mot, et quelles que soient l’imprécision de nos formules techniques et la résonance désagréable des formules de ce genre : la métapsychologie  a vécu et l’histoire de la psychologie commence »[9]

Cette dernière formule condamne par anticipation le développement d’un versant théorique de la psychanalyse : la métapsychologie freudienne.

Politzer est donc lecteur critique de Freud, un Freud qu’il juge en 1928 comme l’inventeur d’une trouvaille qui peut faire révolution dans l’abord psychologique humain. Il note pour autant des contradictions importantes qu’il déploiera dans le premier numéro de sa revue de Psychologie concrète en 1929 avec l’article « Crise de la psychanalyse »

4. Une essence foncièrement idéaliste et réactionnaire

En novembre 1933, l’analyse de Georges Politzer est toute autre. Dans l’article « Psychanalyse et Marxisme, Un faux contre-révolutionnaire, Le « Freudo-Marxisme »,  il est beaucoup plus sévère : « Jamais à aucun moment, il (Freud) n’a dépassé les limites de la culture bourgeoise littéraire et médicale, contrairement, par exemple à Marx et Engels. Ainsi il n’a pas la moindre idée de la méthode dialectique »[10]

Il indique encore très justement « On a beaucoup parlé, en effet à propos de la psychanalyse, de la dialectique des tendances, et Jean Audard nous parle de la ‘’dialectique du principe du plaisir et du principe de réalité’’. Mais le ‘’principe du plaisir’’ et le ‘’principe de réalité’’ sont des abstractions qu’on voudrait mettre sur le même plan que les principes fondamentaux des sciences, comme le ‘’principe de l’inertie’’, mais qui sont en réalité calqués sur le modèle des principes métaphysiques, comme le ‘’principe du bien’’ et le ’’ principe du mal’’. Or il ne suffit pas de se faire battre entre eux des principes abstraits pour être un dialecticien[11]

Ainsi poursuit-il, dans la sociologie psychanalytique, la lutte des classes est ramenée à un conflit idéal des instances psychanalytiques, et d’après lui la porte de la matière est fermée à la psychanalyse. « (…) d’une façon systématique, les psychanalystes ont ramenés les conflits et les luttes réels à des conflits n’existant que dans leur tête »[12]

Il condamne Freud : « En construisant derrière le monde réel son monde idéal, Freud a subi l’influence, non pas des courants scientifiques et philosophiques les plus avancés, mais des courants les plus réactionnaires »[13] Voilà ce qui échappe aux freudo-marxistes « Les admirateurs de Freud disent ‘’Copernic’’ Les freudo-marxistes répètent servilement ‘’Copernic’’ »[14]

Freud se sert de la théorie réactionnaire de l’énergie libidinale pour expliquer la problématique de l’humain, reprenant la ‘’philosophie énergétique’’ de W.Ostwald « qui affirmait le mouvement concevable sans la matière »[15]

« La psychanalyse, en tant que théorie, est enfermée dans une démarche unique : ramener tout à ‘’une énergie pure’’, c’est-à-dire idéale, c'est-à-dire idéaliste »[16]  « (…) sortir de cette démarche la psychanalyse ne le peut pas. C’est pourquoi son développement n’a consisté que dans la répétition mécanique, abstraite et purement spéculative de cette démarche, jusqu’au moment où son application à la sociologie a dévoilé son essence foncièrement idéaliste et réactionnaire »[17]

La falsification matérialiste fonctionne du fait qu’il s’agit de la falsification énergétiste de l’instinct sexuel, et il peut affirmer « Toute l’énergétique libidineuse de la psychanalyse est une invention mythologique »[18]

La démonstration est limpide « Le matérialiste marxiste montre derrière la vertu du bourgeois ‘’ la convoitise, l’avarice, la cupidité, la chasse aux profits et les manœuvres à la Bourse ‘’- derrière la philanthropie patronale, les tentatives de corruption. Mais le psychanalyste ramène tout cela à la libido. Et comme il y ramène aussi l’avarice, la cupidité, la chasse aux profits et  les manœuvres à la Bourse, le bourgeois se trouve absous de son humiliation. Et la seule chose qui pourrait encore l’inquiéter et qui l’a, en fait, inquiété dans les débuts de la psychanalyse, le rappel du génital dans la libido, les psychanalystes l’ont supprimé au milieu des contorsions les plus compliquées ! Que de fois n’ont-ils répété qu’il ne fallait pas confondre « sexuel » et « génital », que « libido » ne signifie pas « érotisme génital (...) Mais il est clair que les contorsions psychanalytiques étaient destinées à calmer les bourgeois. Les psychanalystes qui parlent tant de la peur devant la morale bourgeoise se sont eux-mêmes dégonflés devant elle lamentablement. Pour calmer ‘’l’idéalisme’’ philistin, ils ont castré la libido et en ont fait l’énergie sexuelle des eunuques. Par ce procédé, ils l’ont calmé effectivement. La psychanalyse ne fait plus scandale».[19]

Derrière cette démonstration limpide et juste, face à l’absence totale de critique de Freud envers le capitalisme, se trouve cependant la contradiction portée par la jouissance humaine et la dialectique du désir, leur complexité : « pas-tout » de l’humain  ne se résout à l’exploitation capitaliste de l’humain par l’humain. Lacan pourra éclairer en partie cette contradiction avec le concept de jouissance dans la dernière partie de son enseignement, nous y reviendrons.

L’autre argument déployé vise également juste « Mais les psychanalystes ont offert aux bourgeois une autre compensation. Ils leur disent : ‘’Nous ‘dépouillons’ vos vertus, mais, ne vous en faites pas ; nous en faisons autant avec le prolétariat’’ »[20]

Ainsi Georges Politzer peut conclure que « la sociologie psychanalytique est une pièce maîtresse de la psychanalyse en général et de l’œuvre de Freud en particulier. Naturellement, cette sociologie qui ramène les faits sociaux, qui explique les idéologies, par l’énergétique de la libido, est une sociologie idéaliste (…) extrêmement réactionnaire : les aspirations du prolétariat se ramènent à l’énergétique libidineuse, au même titre que les aspirations de la bourgeoisie. En compensation de de l’explication libidineuse de la religion, la psychanalyse offre à la bourgeoisie l’explication libidineuse du socialisme. La révolution sociale n’aura plus de bases objectives, mais seulement des bases subjectives libidineuses »[21]

La remarque de Politzer est importante : dans la nécessité actuelle d’articuler le singulier et le collectif, il ne peut être fait l’impasse sur l’apport de Marx, et Freud produit bien cette impasse, ce qui peut faire écrire à Politzer « La psychanalyse a incontestablement enrichi l’arsenal idéologique de la contre-révolution »[22]

Nous retiendrons comme boussole ces deux phrases de la fin de cet article « Psychanalyse et Marxisme » : « (…) on a le droit de se tromper et nous avons tous fait et nous pouvons tous faire des fautes théoriques et pratiques »[23] et « Il s’agit de comprendre les faits à la lumière de ce matérialisme »[24]

5. La décadence scolastique de la psychanalyse

Nous ne nous étonnerons pas que Georges Politzer fasse un enterrement de première classe à Sigmund Freud lors de la mort de ce dernier « La mort de Sigmund Freud replace devant notre esprit la psychanalyse qui, en fait, appartient déjà au passé »[25]

Il décrit sa vision de l’histoire de la psychanalyse alors en décrivant trois périodes successives :

-          une période d’élaboration

-          une période de grandes controverses et de prestige croissant

-          la période d’insertion dans la science officielle et de décadence scolastique

Au départ, il note que la psychanalyse est combattue par les représentants de la psychiatrie universitaire, s’étend  dans le milieu dit cultivé, est à son apogée après la première guerre mondiale, puis qu’après la passion cesse, « la résistance des psychiatres classiques tombe, la psychanalyse s’intègre à son tour dans la science officielle, cependant que chez ses représentants « authentiques », elle prend l’allure d’une véritable scolastique : libido, complexe, surmoi etc., deviennent autant de clichés, et les travaux psychanalytiques tournent en rond en ruminant constamment les mêmes thèmes »[26].

Pour lui il est certain que « (…) la méthode de Freud n’a pas justifié les grands espoirs qu’elle a suscités »[27] et trouve caractéristique « que dans ses derniers ouvrages Freud a déclaré, parlant de l’efficacité de la psychanalyse, qu’elle n’était, comparée aux autres méthodes, que prima inter pares »[28]

Il poursuit à juste titre « Le fait est que nos moyens d’action en psychiatrie restent, après la psychanalyse, aussi insuffisants qu’auparavant. Le problème qui se pose dans ce domaine dépasse très vraisemblablement les cadres aussi bien des médications psychologiques et physiologiques prises séparément, que des méthodes qui se bornent à les combiner, en faisant abstraction des conditions historiques objectives au milieu desquelles se développe l’homme psychopathe en tant que phénomène social, et de la nécessité d’une action sur ces conditions elles-mêmes »[29]

Ce qui lui laisse penser « En fin de compte, la psychanalyse est plus intéressante comme fait historique qu’en tant que mouvement scientifique, et elle est plus instructive par les faits sociaux dont elle contient les reflets que par le contenu des théories au moyen desquelles elle a voulu nous instruire »[30]

6. Une psychologie abyssale

Il décrit la méthode de l’interprétation des rêves comme l’extraction, à la lumière des matériaux fournis par le sujet, du contenu latent du contenu manifeste. Cette réduction écrit-il « est présentée comme une pénétration dans les profondeurs de l’âme du sujet et c’est à cause de ce procédé que la psychanalyse est considérée comme une ‘’psychologie abyssale’’. Cette distinction entre le contenu manifeste et le contenu latent fut, ensuite, généralisée par Freud, et appliquée non seulement à l’interprétation des symptômes névrotiques, mais aussi à des sujets sociologiques et historiques. Et c’est ainsi qu’elle fût appliquée à l’histoire des idées. »[31]

Dans le problème des rapports entre l’individu et la réalité qui agit sur lui et sur laquelle il agit « Jamais Freud et ses disciples ne sont parvenus à une compréhension claire des rapports entre l’individu, entre la loi psychologique individuelle et la loi historique »[32]

Tel est bien l’enjeu actuel. Ainsi que l’indique Politzer la psychologie individuelle ne peut être séparée de l’histoire concrète de l’humanité et soutient que « Freud a été amené, en fait, à employer quelques formules générales passe-partout et à négliger l’homme concret dans sa réalité historique »[33]

Si les allusions sont nombreuses chez Freud et ses disciples à l’influence de la société sur l’individu, poursuit Politzer, « (…) la psychanalyse cherche à expliquer l’histoire par la psychologie et non la psychologie par l’histoire »[34]

De cette orientation idéaliste de la psychanalyse, en découle une tendance irrationaliste, la psychologie abyssale « On sait, en effet, que la psychanalyse fut proclamée ‘’psychologie abyssale’’ principalement à cause de ses  ‘’révélations’’ concernant ‘’l’inconscient’’ »[35]

Cette question de l’inconscient des profondeurs fait écrire à Politzer « Ici, encore, les psychanalystes se sont rencontrés avec un courant idéologique réactionnaire. L’irrationnel, l’inconscient sont donc la loi de la vie de l’âme. Le passage du point de vue théorique au point de vue normatif fut accompli aisément : puisqu’en fait la vie mentale est basée sur l’inconscient dynamique, pourquoi lutter contre l’inconscient au lieu de se plonger en lui ? Ainsi la psychanalyse qui est apparue tout d’abord comme donnant des mystiques sacrées des explications profanes et qu’on a accusées même d’être profanatrices – a fini par  appuyer la mystique sous toutes ses formes. Les contacts multiples établis entre la religion et la psychanalyse, la fréquence des thèmes psychanalytiques chez les obscurantistes de toute sortes, y compris les nazis, le prouvent suffisamment»[36]

Politzer conclue que du point de vue révolutionnaire, la psychanalyse a servi d’enveloppe au révisionnisme, alors que l’argument principal pour vanter le caractère révolutionnaire de la psychanalyse « consistait à dire que la psychanalyse a osé, enfin, assigner la vraie place à l’instinct sexuel, à la libido, l’érotisme »[37]

Ainsi un certain parallélisme a été établi « La sociologie scientifique a créé les bases théoriques pour la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. La psychanalyse a brisé les chaînes de l’instinct sexuel, doctrine de la libération dans les deux cas »[38]

Politzer trouve absurde de mettre en parallèle le prolétariat, c'est-à-dire une classe sociale, et l’instinct sexuel, c’est-à-dire dans le meilleur des cas un concept biologique. Il cite le grand utopiste Fourier qui avait donné des analyses géniales de l’hypocrisie, de ce qu’il a appelé la morale bourgeoise, hypocrisie dans ce domaine qui caractérise l’âge de la civilisation, c’est-à-dire l’étape historique que représente le capitalisme, et que « c’est la solution du ‘’problème sexuel’’ qui dépend de de la solution du problème social et non la solution du problème social de la solution du ‘’problème sexuel’’, comme les psychanalystes ont tendance à le croire »[39]

Cette dernière tendance, poursuit-il « précisément relève l’abstraction caractéristique des milieux de la petite bourgeoisie. L’observation des faits confirme entièrement cette façon de voir. Ce ne sont pas, en effet, les masses populaires qui ont fourni à la psychanalyse ses bases sociales »[40]

Politzer évoque ce qui a pu faire illusion dans la psychanalyse : « (…) surtout à ses débuts, la psychanalyse a trouvé des adversaires violents dans les milieux conservateurs. Cette réaction des milieux conservateurs était liée notamment aux conceptions religieuses »[41]

Politzer évoque deux faits majeurs par rapport au lien avec le milieu conservateur :

-          Des contacts officiels ont pu être établis entre la religion et la psychanalyse

-          Le rapport entre le nazisme et la psychanalyse

7. Le rapport entre nazisme, psychanalyse et science

Ce dernier point est très actuel. Politzer considère l’effet médiatique de l’exil de Freud à Londres pour faire retour sur des faits concrets qui révèlent un autre lien.

« Il est vrai que l’on a souvent fait état, dans les milieux psychanalytiques, de l’exil de Freud symbolisant la condamnation de la psychanalyse par les nazis.

Certes il y a eu des déclamations nazies contre la psychanalyse. Il n’en est pas moins vrai que la psychanalyse et les psychanalystes ont fourni pas mal de thèmes aux théoriciens nazis, en premier lieu celui de l’inconscient. 

L’attitude pratique du nazisme à l’égard de la psychanalyse a été déterminée essentiellement par des raisons tactiques.

En prenant des allures d’iconoclastes, les psychanalystes ont profondément heurté les sentiments des masses des classes moyennes. Telle est la spécialité historique de l’anarchisme petit-bourgeois. En plus de la question raciale, c’est pour exploiter ce fait que le nazisme a dénoncé quelque peu le freudisme, mais cela ne l’a pas empêché, ni d’intégrer les psychanalystes parmi le personnel nazi, ni d’emprunter des thèmes à la doctrine freudienne »[42]

Politzer parle d’un éclectisme confus concernant les bases théoriques de la psychanalyse et indique « Dans ces conditions, Freud était mal outillé, au sens propre du mot, pour analyser correctement les faits nouveaux ou relativement nouveaux qu’il a pu signaler. Et, effectivement, plus la psychanalyse s’est développée, plus elle est tombée sous l’influence de courants idéologiques rétrogrades »[43]

Politzer note pourtant des contradictions « Cependant, c’est un fait que la psychologie classique parlait à peine de la sexualité, qu’elle s’est désintéressée de l’individu concret et de son milieu historique concret, de son milieu vital. C’est un fait aussi que la psychanalyse a attiré avec une particulière insistance l’attention sur ces sujets ‘’tabou’’ »[44]

Il y a donc des oscillations concernant l’apport de la psychanalyse, notamment dans son rapport à la science : « Mais parler de sujets ‘défendus’’ n’est pas un titre suffisant en matière de science, et il apparaît bien aujourd’hui que la psychanalyse n’a guère fait davantage ; elle n’a apporté aucune clarté nouvelle sur les problèmes que posent les faits dont elle s’est occupée.

Les faits auxquels la psychanalyse a touché doivent être repris pour être compris correctement »[45]

S’il semble se dessiner un espoir pour construire du nouveau à partir de la psychanalyse, en partant des faits touchés par la psychanalyse, la fin lui paraît vraisemblable «  Il est vraisemblable aujourd’hui que la psychanalyse subira un sort analogue à celui de la phrénologie et de l’hypnotisme. Comme eux elle appartient au passé »[46]

Le diagnostic est rude engageant le pronostic vital mais Lacan dans les années1950 ne sera pas moins sévère, plaçant la psychanalyse dans un état critique avancé.

Le contexte en 1939 est sombre et il est un fait historique que les psychanalystes n’ont pas combattu le nazisme qui produit alors son ombre mortelle sur l’Europe et dont Politzer sera une des victimes héroïques.

Dans sa condamnation, outre ce fait historique, pèse aussi le poids de la conception de la science, du rapport à la science qui conclue son texte ainsi « La voie des découvertes réelles et de la science effective de l’homme ne passe pas par les ‘raccourcis’ sensationnels de la psychanalyse. Elle passe par l’étude précise des faits physiologiques et historiques, à la lumière de cette conception dont l’ensemble des sciences modernes de la nature garantit la solidité »[47]

Il y a présent dans cette condamnation, la notion de recours à la physiologie, les sciences modernes de la nature, qui sont alors la référence historique du marxisme, et dont nous avons étudié l’évolution dans notre séminaire « Le défaut de civilisation, la question portée par Staline »

 Ce qui est notable, ce qui a parfois été oublié et du coup est passé aux oubliettes dans les critiques faites à Politzer, est que son travail part toujours de l’analyse des faits placés dans leur histoire, et non du préalable théorique.

8. L’orientation de Politzer : une suspicion du matérialisme historique envers la psychanalyse

Dans ce contexte historique, face aux avatars psychanalytiques ( la proximité de certains thèmes nazis et des thèmes de l’inconscient des profondeurs, le détournement fait par la psychanalyse contre le marxisme et la révolution sociale et politique, la promotion de l’individuel face au collectif, le lien entre la psychanalyse et le capitalisme, etc.,), l’orientation donnée par Politzer dans le débat a été très déterminante d’une suspicion du matérialisme historique envers la psychanalyse. Cela atteindra en France son apogée avec le numéro de la Nouvelle Critique de juin 1949 où huit psychiatres communistes publient La psychanalyse, idéologie réactionnaire. Ils reprennent les arguments développés par Georges Politzer dans sa critique de l’idéologie psychanalytique, notamment sa dégénérescence extrême aux Etats-Unis d’Amérique.

Lacan ne dira pas autre chose, nous l’avons signalé, en dénonçant « la condition psychologisante », l’abâtardissement » d’une psychanalyse devenue une astrologie plus décente[48]

Bien plus tard en 1964 dans son article « position de l’inconscient », il légitimera cette suspicion et interrogera les psychanalystes sur la part qu’ils ont dans cette suspicion « Nous trouvons donc justifiée la prévention que la psychanalyse rencontre à l’Est. C’était à elle de ne pas la mériter (…) »[49]

L’apport de Politzer nous paraît considérable dans sa critique de la psychanalyse pour aujourd’hui, légitimé par Lacan, et nous nous démarquons ainsi de certaines études marxistes antérieures ou contemporaines.

9. Althusser contre Politzer

En effet si la plupart de ces dernières font l’éloge de Politzer c’est pour en souligner l’aspect daté, notamment après l’arrivée dans l’arène de Lacan et Althusser. Ainsi Lucien Sève note-t-il l’intérêt du « retour à Freud », sous le signe de l’interprétation structurale, et le fait que se développe chez certains marxistes une attitude nouvelle, foncièrement non politzérienne, à l’égard de l’œuvre de Freud, considérée dans son principe comme scientifiquement homologue à celle de Marx. Il cite alors Althusser :

« Mais on peut bien dire aujourd’hui que ces mêmes marxistes furent, à leur manière, directement, ou indirectement, les premières victimes de l’idéologie qu’ils dénonçaient : puisqu’ils la confondirent avec la découverte révolutionnaire de Freud, acceptant ainsi dans le fait les positions de l’adversaire, subissant ses propres conditions, et reconnaissant dans l’image qu’il leur imposait la prétendue réalité de la psychanalyse. Toute l’histoire passée des rapports entre le marxisme et la psychanalyse repose, pour l’essentiel, sur cette confusion et cette imposture »[50]

Les faits historiques passés et présents montrent ainsi que l’indique Lacan, contre Althusser donc, que cela ne fut pas « une prétendue réalité de la psychanalyse » mais une réalité historiquement vérifiable de la psychanalyse ! Le retour à Freud doit être critique envers Freud lui-même, ce que fit Lacan dans son ensemble, sauf sur le point essentiel de la sacralisation du nom de Freud et de ses conséquences.[51]

Notre thèse est au contraire que Lacan a été l’élève de  Georges Politzer et qu’il lui est redevable sur de nombreux points.

10. Lacan élève de Politzer

Lacan s’est nourri de Politzer. Il le cite à deux moments de son enseignement : juste après la fin de la seconde guerre mondiale en 1946 puis aux alentours de 1968, dans la période où Marx devient une référence centrale dans son enseignement.

Lacan, dans son texte de 1946, « Propos sur la causalité psychique »[52], s’adresse au psychiatre français Henri Ey, évoque Politzer et cette « relativité de la réalité » :

« (…) Et de l’horizon de votre cercle vous reviennent des considérations sur la « relativité de la réalité », qui vous font prendre en aversion votre propre rubrique.

C’est dans un tel sentiment, je le sais, que le grand esprit de Politzer renonça à l’expression théorique où il aura laissé sa marque ineffaçable, pour se vouer à une action qui va le ravir irréparablement. Car ne perdons pas de vue, en exigeant après lui qu’une psychologie concrète se constitue en science, que nous n’en sommes encore là qu’aux postulations formelles. Je veux dire que nous n’avons encore pu poser la moindre loi où se règle notre efficience »

Si Lacan évoque Politzer et en fait l’éloge cela n’est pas pour l’enterrer comme le feront beaucoup : il pose l’exigence, après Politzer, qu’une psychologie concrète initiée par la psychanalyse se constitue en science et considère également après lui qu’aucune loi n’a pu être posée qui règle l’efficience d’une pratique.

Certes, la position de Lacan va évoluer quant au rapport entre science et psychanalyse. Il ne cèdera pas cependant sur la nécessité d’un rapport à la science et son premier texte du 9 octobre 1967 sur la formation du psychanalyste, ce moment de passage du psychanalysant vers le psychanalyste dans la cure, reprend les thèmes, issus de Politzer, du rapport entre psychanalyse, nazisme et science.

« C’est l’avènement, corrélatif de l’universalisation du sujet procédant de la science, du phénomène fondamental, dont le camp de concentration a montré l’éruption. Qui ne voit que le nazisme n’a eu ici que la valeur d’un réactif précurseur. La montée d’un monde organisé sur toutes les formes de ségrégation, voilà à quoi la psychanalyse s’est montrée plus sensible encore, en ne laissant pas un de ses membres reconnus aux camps d’extermination »[53]

Lacan parle à cette occasion de « l’obscurantisme incroyable » de l’audience psychanalytique où il avait à faire valoir  en 1956 la situation de la psychanalyse.

Dans sa conférence à l’Institut français de Milan le 18 décembre 1967 « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », il en est de même : il dénonce l’assomption mystique d’un sens au-delà de la réalité, d’un quelconque être universel qui s’y manifeste en figures, ou d’expérience intérieure. Il y a également contiguïté entre la réalité de la psychanalyse américaine et le nazisme : « (…) si vous entendez parler de la fonction d’un moi autonome, ne vous y trompez pas : il ne s’agit que de celui du genre de psychanalyste qui vous attend 5ème avenue. Il vous adaptera à la réalité de son cabinet.

L’on ne saura jamais vraiment ce que doit Hitler à la psychanalyse, sinon par l’analyste de Goebbels. Mais pour le retour qu’en a reçu la psychanalyse, il est là. »[54]

En Noël1969, dans sa préface au livre d’Anika Lemaire, Jacques Lacan, il revient sur ce point : « Pour l’articulation ségrégative de l’institution psychanalytique, il suffira de rappeler que le privilège d’y entrer après-guerre se mesurait à ce que tous les analystes d’Europe centrale se fussent, les années d’avant, rescapés dans les pays atlantiques, – de là à la fournée, à contenir peut être d’un numerus clausus, qui s’annonçait d’une invasion russe à prévoir.

La suite est séquelle maintenue par la domination établie du discours universitaire aux U.R.S.S. et de son antipathie[55] du discours sectaire, par contre aux U.S.A. florissant d’y être fondateur. »[56]

Cette position de Lacan témoigne bien de l’enseignement de Politzer. Le nom de ce dernier d’ailleurs ne tarde pas à venir dans le texte. Faisant allusion à ce qu’il est en train de construire, les quatre discours : hystérique, maître, universitaire, psychanalytique, il commente à propos du discours du maître et du discours de l’université, leurs cheminements :

« Les deux cheminements se confondent quand il arrive qu’en son sein quelque chose se fasse sentir du discours qu’il refoule, et d’autant plus certainement qu’il n’est nulle part assuré. Ce fut l’épreuve un jour d’un Politzer qui ajoutait à son marxisme d’être une âme sensible.

À rouvrir le livre de poche où reparaît, contre toute vraisemblance du consentement de son auteur, cette « Critique des fondements de la psychologie », on n’imagine pas les formules, dont il interroge « si les pensées abandonnées à elles-mêmes sont encore les actes du « Je » ? » D’où il répond du même jet : « C’est impossible ». (p. 143 de l’ustensile).

Et p. 151 « Les désirs inconscients…. la conscience les perçoit, mais à aucun moment une activité en première personne, un acte ayant forme humaine (italiques de l’auteur) et impliquant le « je » n’intervient. Mais il reste que ce désir est soumis à des transformations qui ne sont plus des actes du « je »… Les systèmes trop autonomes rompent la continuité du « je » et l’automatisme des processus de transformation et d’élaboration exclut son activité ».

Voici où en revient la prétendue critique, à l’exigence des postulats tenus pour les plus arriérés même là où ils ne persistent, à savoir dans la psychologie universitaire, qu’à rester la fonder quoi qu’elle veuille.

Ce n’est pas d’un recours à l’auteur, dont procéderait le discours universitaire, que j’expliquerai comment, promouvant justement le « récit » comme cela même dont se cerne l’expérience analytique, il en ressort, fantôme, pour n’y avoir jamais regardé.

C’est dans le nominalisme essentiel à l’Université moderne, soit celle dont s’enfume le capitalisme, que je ferai lire l’échec scandaleux de cette critique. Là est le discours où l’on ne peut que se prendre toujours plus, même et surtout à le maudire. (Opération combien risible après coup).

Mes L s’en tirent d’un coup d’éventail dont ils chassent cette « première personne » de l’inconscient. Eux savent bien comment cet inconscient, je l’entu-ile, à leur gré. C’est « en personne », nous disent-ils, qu’il vaut mieux l’engoncer.

Ils auraient pu se souvenir pourtant que je fais dire à la vérité « Je parle », et que si j’énonce qu’aucun discours n’est émis de quelque part qu’à y être retour du message sous une forme inversée, ce n’est pas pour dire que la vérité qu’ainsi un Autre réverbère, soit à Tue et à Toit avec Lui.

À Politzer, j’eusse proposé l’image du Je innombrable, défini du seul rapport à l’unité qu’est la récurrence. Qui sait ? Je l’eusse remis au transfini. »[57]

Lacan commente le colloque de Bonneval où les deux L, Laplanche et Leclaire, élèves qui le trahiront et participeront à son exclusion de l’association psychanalytique internationale dominée par les Etats-Unis, et vont développer la thèse contraire à Lacan : l’inconscient est la condition du langage.

Laplanche se gaussera de la thèse de Politzer concernant la continuité nécessaire du Je. Tout en critiquant la position de Politzer, de façon respectueuse, Lacan saisira que ce que Politzer dénonce dans son ouvrage de 1928, il y revient du fait d’être pris dans le discours universitaire et non dans le discours psychanalytique. Voilà le point essentiel de l’affaire.

Ce propos  de Lacan s’éclaire le 21 janvier 1970 dans le Séminaire « l’Envers de la psychanalyse », dans la séance intitulée par Jacques-Alain Miller, « Vérité, sœur de jouissance »

 Lacan, alors qu’il définit pour la première fois devant son auditoire, les quatre discours, insiste sur le discours universitaire et revient vers Georges Politzer. Il va donner plus clairement une clé de l’aporie de Politzer. Après avoir évoqué le sens et le non sens, Wittgenstein, Freud et  l’unglauben de la psychose, il va insister sur le point du « Ne rien vouloir savoir du coin où il s’agit de la vérité » Et là viennent l’éloge, et aussi la critique qui permet de saisir une aporie de Politzer.

Citons Lacan :

« La chose est, pour l’universitaire, si pathétique qu’on peut dire  que le discours de Politzer intitulé Fondements de la psychologie concrète, à quoi l’a incité l’approche de l’analyse, en est un exemple fascinant.

Tout se commande de cet effort pour sortir du discours universitaire qui l’a formé de pied en cap. Il sent bien qu’il y a là quelque rampe par quoi il pourrait en émerger.

Il faut lire ce petit ouvrage, réédité en livre de poche sans que rien, à ma connaissance, puisse prouver que l’auteur eût lui-même approuvé cette réédition, alors que chacun sait le drame qu’a été pour lui l’accablement des fleurs sous lequel a été couvert ce qui d’abord se pose comme cri de révolte.

Ses pages cinglantes sur la psychologie, spécialement universitaire, sont étrangement suivies d’une démarche qui, en quelque sorte, l’y ramène. Mais ce qui lui a fait saisir par où il y avait espoir pour lui d’émerger de cette psychologie, c’est qu’il ait mis l’accent sur ceci –ce que personne n’avait fait à son époque-, que l’essentiel de la méthode freudienne pour aborder ce qu’il en est des formations de l’inconscient, c’est de se fier au récit. L’accent est mis sur ce fait de langage, d’où tout, à vrai dire, eut pu partir.

Il n’était pas question à l’époque - c’est de la petite histoire – que quelqu’un, fût-il à l’Ecole Normale, ait la moindre idée de ce qu’est la linguistique, mais il est tout de même singulier qu’il ait ainsi approché que c’est là le ressort qui donne espoir de ce qu’il appelle étrangement psychologie concrète.  

Il faut lire ce petit livre, et si je l’avais ici, je le lirais avec vous. Peut-être en ferai-je ici, un jour, matière à notre entretien, mais j’ ai assez de choses à dire pour n’avoir pas non plus à m’attarder à quelque chose dont chacun d’entre vous peut voir l’étrangeté significative – que ce soit à vouloir sortir du discours universitaire, qu’implacablement on y rentre. Ceci se suit pas à pas.

Que fera-t-il comme objection aux énoncés, je veux dire à la terminologie, des mécanismes qu’avance Freud dans son progrès théorique ? – sinon qu’à énoncer autour de faits isolables d’abstraction formelle, comme il s’exprime confusément, Freud laisse échapper ce qui est pour lui l’essentiel de l’exigible en matière de psychologie,

à savoir que tout fait psychique ne soit énonçable qu’à préserver ce qu’il appelle l’acte du Je, et mieux encore, sa continuité. Ceci est écrit — la continuité du Je.

Ce terme est sans doute ce qui a permis au rapporteur[58] dont je parlais tout à l’heure de briller aux dépens de Politzer, auquel il introduit une petite référence, histoire, comme cela, d’amadouer ce qu’il pouvait alors avoir comme auditoire. Un universitaire qui s’est montré par ailleurs un héros, quelle bonne occasion de le produire. Cela fait toujours bien d’en avoir un, de temps en temps, mais cela ne suffit pas, si l’on en profite sans pouvoir démontrer pour autant l’irréductible du discours universi­taire par rapport à l’analyse. C’est pourtant d’une lutte singulière que ce livre témoigne, car Politzer ne peut pas ne pas sentir combien la pratique analytique est tout près, en fait, de ce qu’il dessine idéalement comme tout à fait hors du champ de tout ce qui s’est fait jusque-là comme psy­chologie. Mais il ne peut faire autrement que de retomber sur l’exigence du Je.

Non, certes, que moi-même j’y voie quelque chose qui soit irréduc­tible. Le rapporteur en question s’en débarrasse trop aisément à dire que l’inconscient ne s’articule pas en première personne, et de s’armer pour cela de tel et tel de mes énoncés, sur le fait que son message, le sujet le reçoit de l’autre sous sa forme inversée.

Ce n’est certes pas là raison suffisante. Ailleurs j’ai bien dit que la vérité parle Je. Moi, la vérité, je parle. Seulement, ce qui ne vient à l’idée, ni de l’auteur en question, ni de Politzer, c’est que le Je dont il s’agit est peut-être innombrable, qu’il n’y a nul besoin de continuité du Je pour qu’il multiplie ses actes.

Ce n’est pas là l’essentiel. »[59]

Lacan fait donc à nouveau l’éloge de Politzer, qui, ignorant la linguistique,  a été le seul à souligner en 1928 le facteur déterminant de la psychanalyse « l’essentiel de la méthode freudienne pour aborder ce qu’il en est des formations de l’inconscient, c’est de se fier au récit. L’accent est mis sur ce fait de langage (…) »

Cela est très important et justifie notre titre « Lacan élève de Politzer » : la thèse qui fait l’originalité du retour à Freud chez Lacan,et qui donnera à terme la formule « l’inconscient est structuré comme un langage », est bien inaugurée par Politzer en 1928. Le « structuré comme » n’est pas bien sûr politzerien mais althusserien. Cependant les dernières années de l’enseignement de Lacan sont marquées par la rupture avec la psychanalyse freudienne et le structuralisme. L’idée que je soumets et porter au travail est que cette dernière partie de l’enseignement de Lacan que l’on peut nommer « l’orientation du réel » n’est pas sans lien avec l’orientation concrète.

Lacan donne donc aussi une clé concernant une première aporie de Politzer. Nous entendons par aporie le fait de se priver du chemin qui permet de sortir de la contradiction, de trouver une issue à cette dernière.

De quoi s’agit-il ? Politzer critique la psychologie universitaire, qu’il appèle psychologie classique, démonte ses avatars entamés par la psychanalyse. Pour autant Politzer ne peut sortir du discours unversitaire.

 Lacan insiste pour dire qu’il y a un irréductible entre le discours universitaire découvre à ce moment précis de son enseignement et la psychanalyse et  souligne que Politzer est alors tout près de la solution.

Politzer a été tout près avec la construction de la psychologie concrète et du tryptique « drame, récit, signification » de la solution qui permettait de sortir du discours universitaire qui est une des apories de la psychanalyse. Dans le discours universitaire, qu’il convient de différencier du savoir produit par des universitaires en particulier, le savoir scientifique est aux commandes et répond au discours du maître.

Où se trouve la solution ? Dans la pratique insiste Lacan soit donc la pratique de transfert.

La pratique de transfert permet de sortir de l’aporie du discours universitaire. Politzer n’avait pas cette pratique.

Actuel Politzer

Actuel Politzer ! pourrait-on énoncer à l’issue de ce bref parcours.

La critique faite par Politzer à la psychanalyse est toujours très actuelle et le catalogue de remarques qu’il dresse au début de son ouvrage de 1928 à la psychologie universitaire mériterait d’être reprise pour la psychologie et la psychanalyse aujourd’hui. Le savoir critique qu’il produit par la suite à partir de Marx est confirmé par les faits historiques et repris par Lacan : la psychanalyse n’a pas combattu le nazisme (Freud a été de ce point de vue politique réactionnaire), elle a connu la voie vers l’American way of life de façon caricaturale puis larvée, malgré les efforts de Lacan. Le libéralisme a eu clairement un allié objectif à travers la psychanalyse. Cela est majoritairement fondé aujourd’hui encore même si des critiques psychanalytiques, la plupart du temps abstraites et idéalistes, du capitalisme se font plus nombreuses.

Avec le concept de drame qui noue l’action, le regard, le corps, le récit qui place l’humain fait de langage, la signification qui suppose un savoir, Politzer a tracé les grandes lignes d’une orientation pour une révolution de la psychanalyse. Lacan s’en est inspiré, l’a cité comme moteur de travail.

Pour autant il y a eu une aporie Politzer : des contradictions concernant la psychanalyse freudienne qui n’ont pas trouvé leur chemin et aboutissent à une condamnation de la psychanalyse. Ces contradictions étaient présentes dès l’analyse de 1928 mais ont abouti à une impasse du fait de l’impossibilité de sortir du discours universitaire, de rentrer dans le discours psychanalytique. Ce qui lui fit défaut fut cette absence de référence à la pratique de transfert. Là est la clé de l’aporie.

Cela est clair pour l’approche de Politzer qui était donc selon Lacan tout près de la solution.

Il s’agit donc de prendre en compte cet outil du transfert et la supposition dans le rapport au savoir, qui y est afférente.

Avec cet outil, qui lui manquait, les thèses de Politzer me paraissent de plus en plus actuelles et pertinentes pour sortir de certaines apories : un certain enlisement psychanalytique, des thèmes répétitifs constamment ruminés qui tournent en rond, une articulation du singulier et du collectif engoncée dans l’abstractionspéculative.

Les psychanalystes qui travaillent dans les situations concrètes de l’angoisse sociale et de la folie produisent, transmettent un savoir et son envers du fait même de la rencontre et du transfert avec ce dont il s’agit dans le conflit social subjectif et objectif. Exerçant dans des structures publiques héritées de l’influence communiste dans la psychiatrie française entre 1960 et 1970, ces travailleurs de la santé mentale ont pour référence une base sociale différente pour la psychanalyse et un autre rapport au transfert.

Lacan fournit également un autre outil à travers le concept de jouissance qui change de statut dans son enseignement après 1968 avec le terme de plus de jouir, pris en homologie à la plus-value de Marx. La jouissance de l’humain ne se résout pas au concept d’exploitation. Là aussi l’abord du concret promu par Politzer me paraît extrêmement porteur, à la condition cependant de pouvoir faire un retour à Lacan à partir de Politzer ! En effet tout un pan de l’enseignement de Lacan est à reconsidérer à la lumière de la critique de l’abstraction, du formalisme ou du spéculatif. C’est ce pan qui a nourri les thèses bricolées par Lacan, au sens élevé du terme « bricolée » et non péjoratif,  à partir de Lévi-Strauss, Saussure, le structuralisme, et qui donneront les formules « l’inconscient est structuré comme un langage », « le signifiant est le symbolique » etc…

Il se trouve que  c’est surtout cette référence qui est prise lorsque l’étude du plus de jouir est faite. Le livre récent de Pierre Bruno, « Lacan, passeur de Marx »[60]en témoigne parfaitement. Cet ouvrage, par ailleurs tout à fait intéressant, ne prend pas en compte l’orientation du réel, la forclusion du sens dégagées par Lacan en 1976 et qui ne sont donc pas sans lien avec la psychologie concrète et l’obstacle du « donner un sens à l’inconscient » promus par Politzer. Il est significatif que dans l’ouvrage « Lacan, passeur de Marx » le nom de Politzer n’y apparaît que deux fois dans une visée tout à fait anecdotique.

J’ai dégagé dans ma thèse de Doctorat de Psychanalyse en 2003 « Transsexualisme, une logique de retranchement »[61] la rupture épistémologique fondamentale dans l’enseignement de Lacan qui énonce le 8 décembre 1971 dans son séminaire que « le signifiant, c’est la jouissance » : l’abstraction spéculative du « le signifiant, c’est le symbolique » tombe. Le signifiant comme jouissance fonctionne comme « motérialité », matérialité concrète prise dans une logique.

Cela fournit une dimension concrète à la logique humaine individuelle et collective. J’ai noté dans le séminaire « Le défaut de civilisation au XXème siècle, la question portée par Hitler – lecture de l’inconscient »[62] la fonction des plus de jouir d’Hitler dans l’articulation du singulier et du collectif. Je l’ai repris succinctement dans un article « Déchéance de nationalité et plus de jouir »[63]

Il s’agit donc de prendre l’orientation de travailler dans la pratique et dans la théorie à partir de Lacan et Politzer, avec comme outil fonctionnel le transfert, en saisissant le plus de jouir « de l’individu concret et de son milieu historique concret »

L’aporie de Politzer peut se transformer en levier pour avancer sur les apories psychanalytiques d’aujourd’hui. Les potentiels me paraissent considérables avec des contributions sur l’envers de la situation de départ : saisir le potentiel subversif sinon révolutionnaire de la psychanalyse pour transformer le rapport social.

L’outil psychanalytique du transfert et le champ d’expérience de la psychanalyse me permet en effet d’avancer la thèse que si l’essence de l’homme est dans les rapports sociaux, ainsi que l’affirme Marx, nous pouvons rajouter que le rapport social est un transfert. Le rapport social fonctionne comme transfert, dans l’orientation psychanalytique du terme. Cette thèse que j’ai formulée pour la première fois dans l’introduction au 1er colloque international tenu à La Havane « Trans-Identité, Genre et Culture » le 10 juin 2010, peut développer ses potentiels dans les histoires singulières comme dans l’étude de l’Histoire. Tel est le pari issu de l’étude d’une aporie.

Nanterre, le 24 septembre 2010

Hervé Hubert, Psychiatre, Psychanalyste

Docteur en Psychanalyse (Paris 8), Docteur en Psychologie (Rennes 2)

Ancien Expert près la Cour d’Appel de Rennes

Chef de service d’un centre de consultations psychanalytiques gratuites en langues étrangères à Paris

A enseigné la psychanalyse au Département de Psychanalyse Paris 8 de 1999 à 2007

Directeur de Séminaires de Psychanalyse à l’Institut Paul Sivadon, Paris



[1] POLITZER G, Critique des fondements de la psychologie , PUF, Quadrige, 2003, p. 239

[2] idem

[3] idem

[4] Idem, p. 240

[5] idem

[6] Idem, p. 249

[7] Idem, p. 251

[8] Idem, p.262

[9] Idem,

[10] POLITZER G, Ecrits 2 les Fondements de la Psychologie, Editions Sociales, Paris, 1973, p. 270

[11] Idem, p. 272

[12] Idem, p. 271

[13] Idem, p. 272

[14] Idem

[15] LENINE, Matérialisme et empiriocriticisme, p. 138

[16] POLITZER G, opus cité, p. 273

[17][17] Idem, p. 274

[18] idem

[19] Idem, p.277

[20] Idem,

[21] Idem, p. 278

[22] Idem, p.278

[23] Idem, p. 280

[24] Idem, p. 281

[25] Idem, p. 282, publié une première fois in La Pensée n°3, oct-nov-déc 1939; signé du pseudonyme de Th. W. Morris

[26] Idem, p.282-283

[27] Idem, p. 284

[28] idem

[29] Idem,

[30] Idem, p. 286

[31] Idem, p. 292

[32] Idem, p. 293

[33] Idem, p. 295

[34] Idem, p.297

[35] idem

[36] Idem, pp. 297-298

[37] Idem, p. 299

[38] idem

[39] idem

[40] Idem, pp.299-300

[41] P. 300

[42] idem

[43] P. 301

[44] idem

[45] Op cité, pp. 301-302

[46] Op cité, p. 302

[47] idem

[48] LACAN J, Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, pp 45, 52, 833

[49]  Idem, p. 833, Position de l’inconscient

[50] Pour une critique marxiste de la psychanalyse,  Paris, Editions sociales, 1977, pp. 200-201

[51] L’inquisition de certains psychanalystes contre Michel Onfray et son ouvrage sur Freud, une affabulation freudienne témoigne de ce point aveugle, voir HUBERT H, Ce que Michel Onfray apporte à la psychanalyse, Libération, 19 mai 2010

[52] Ecrits, opus cité, p. 161

[53] LACAN J, Proposition du 9 octobre 1967 in Ornicar ? Analytica, volume 8, avril 1978, p.22

[54] LACAN J,  De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité in Scilicet, Le Seuil, 1968

[55] Le refus de la ségrégation est naturellement au principe du camp de concentration.

[56] LEMAIRE A, Jacques Lacan, Pierre Margada, Bruxelles 1977, p. 8

[57] Idem, pp. 9-10

[58] Il s’agit donc de Jean  Laplanche

[59]  LACAN J, Le Séminaire, L’envers de la Psychanalyse, Seuil, Paris, 1991, pp 72-73

[60] BRUNO P, Lacan, passeur de Marx, érès, 2010

[61] HUBERT H, Transsexualisme, une logique de retranchement, Thèse Université Paris 8, 2003

[62] HUBERT H,  Le défaut de civilisation au XXème siècle, la question portée par Hitler – lecture de l’inconscient, Séminaire tenu à la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008-2009, inédit, Séminaire du Cedrate (hébergé)

[63] HUBERT H, Déchéance de nationalité et plus de jouir, Le Monde.fr le 25 août 2010