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Il n’y a pas un seul Marx, mais plusieurs...

L’objectif de cet ensemble, disent les auteurs, n’est pas la célébration rituelle. Il s’agit de comprendre la pensée de Marx, dans toute sa richesse et sa force visionnaire, sans occulter ses limites, ses contradictions, ses points aveugles. Mais plus particulièrement il s’agit de faire ressortir un Marx moins connu que le théoricien des mécanismes du capital. Prendre comme angle d’approche de Marx son rapport à la culture, produit un déplacement significatif de perspective. Il en résulte, d’une part, l’attribution d’une importance cruciale à certains textes — notamment les « Manuscrits de 1844 » et les Grundrisse — et à certaines catégories d’analyse — avant tout l’aliénation et la réification — qui ne jouent pas le même rôle dans une lecture plus étroitement économiste de l’œuvre. D’autre part, une telle approche favorise une interprétation renouvelée des classiques du canon marxiste, à commencer par le Capital lui-même.

Voyons donc comment ces auteurs présentent la diversité riche de la pensée et de l'œuvre de Marx.

Michel Peyret

Culture et révolution (I). Marx et la culture

Michael LöwyRobert Sayre17 novembre 2013

Michel Peyret 06Depuis quelques années on observe un regain d’intérêt pour la pensée de Marx, censée être enterrée avec la chute de Mur de Berlin. Cet intérêt a été considérablement amplifié par la crise économique capitaliste actuelle, qui semble confirmer les prédictions marxiennes. Cependant, la pensée de Marx ne se résume pas à l’analyse de l’économie capitaliste et de ses crises périodiques. On trouve aussi dans ses écrits une réflexion sur les multiples dimensions de la culture, inséparablement liée à sa critique du capitalisme, du fétiche de la marchandise et de l’aliénation.

L’œuvre de Marx a toujours suscité, par sa dimension critique, antagonique, polémique et subversive, ce que Gramsci désigne comme une « scission dans le champ culturel », c’est-à-dire une polarisation entre des choix culturels, éthiques et politiques opposés. Historiquement, l’impact des idées marxiennes s’est exercé dans toutes les sphères de la vie culturelle, depuis les arts jusqu’aux sciences humaines.

On peut donc comprendre le renouveau d’intérêt récent pour Marx comme étant lié au développement d’une crise plus générale, une crise qui dépasse de loin le domaine économique. Dans la dernière phase de la globalisation du capitalisme, ses structures et ses impératifs pénètrent plus profondément et extensivement que jamais l’existence des êtres humains et leur environnement, créant ce que Lucien Sève appelle, dans sa contribution à ce cahier, une « crise anthropologique ». Au cœur de cette crise fondamentale de l’humanité, se trouve une crise culturelle, puisque l’humain et le culturel sont des notions inséparablement liées.

Qu’est-ce que la « culture » ? Vaste question, à laquelle on ne peut prétendre fournir ici une réponse précise et complète. Une tradition importante de la pensée allemande — passant par Dithley, Weber et Tönnies — oppose Kultur à Zivilisation, le dernier terme désignant les structures et mentalités spécifiquement modernes — marchandes, techniques, industrielles, bureaucratiques — alors que le premier représente des modalités séculaires — et pré-modernes — de la vie humaine, telles que la religion, l’art, la littérature, la philosophie. Mais dans une autre optique, l’anthropologue Marshall Sahlins peut concevoir, comme Pierre Bergounioux le relève dans son texte, « le mode de production capitaliste comme une culture ». Dans ce cas, l’opposition entre Kultur et Zivilisation devient le contraste radicalement antithétique entre deux formes de culture.

La culture est donc un phénomène à la fois fondamental et étendu, aux contours imprécis. Or, la « culture » de Marx lui-même — dans le sens de la formation, ou Bildung, — était universaliste et d’une ampleur étonnante. Il faisait sienne l’ancienne devise de Térence :« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Dans ce numéro d’Europe, nous allons aborder, sans aucune vocation à l’exhaustivité, sa conception de la culture (Lucien Sève) et son rapport à quelques aspectes de la vie culturelle : la littérature tout d’abord — qui occupe une place très importante dans son œuvre — mais aussi l’art, la philosophie, la religion, l’anthropologie, etc.

Lecteur passionné, l’auteur du Capital a maintes fois proclamé sa dette envers des œuvres littéraires qui lui ont appris, au sujet de la société bourgeoise, plus que tous les traites d’économie. Mais c’est l’ensemble de sa vision du monde, ses idées esthétiques, éthiques, et politiques qui se sont formées en rapport direct et profond avec les œuvres littéraires.

Nous allons donc examiner les liens qui le rapprochent de certains auteurs, et la lecture qu’il pouvait faire de leurs œuvres : Shakespeare (Savas Michael-Matzas), Heinrich Heine (Hans-Georg Pott) et les écrivains romantiques (Robert Sayre, Michael Löwy). Nous prenons aussi en compte le fait que Marx était lui-même un écrivain, même s’il n’a pas écrit de romans et si ses poèmes de jeunesse ne sont pas immortels. Ses écrits politiques et théoriques de la maturité ont une dimension « poétique » et littéraire évidente. Dans un certain sens, on peut lire le Capital comme une œuvre d’art (Francis Wheen). Son langage imagé contient, entre autres — ce qui peut surprendre — une grande richesse de « métaphores théologiques » (Enrique Dussel).

Sans avoir élaboré une esthétique, Marx n’en a pas moins esquissé un certain nombre d’idées sur l’art (Isabelle Garo, Jean-Marc Lachaud), notamment en rapport avec une réflexion sur l’énigmatique pérennité de l’art grec ancien (Stephanos Rozanis). Dans les essais qui touchent à la signification que revêt l’art à ses yeux, une idée revient souvent : selon sa manière de la concevoir, l’activité artistique occupe une place privilégiée, pour ne pas dire exceptionnelle, parmi les activités humaines.

Pour Marx, le travail artistique est celui où se réalisent le plus complètement nos facultés créatrices. C’est l’activité humaine qui donne l’image la plus suggestive de ce que peut être une transcendance de l’aliénation. L’art constitue ainsi une sorte de préfiguration d’une culture, et d’une société libérées qui seraient possibles à l’avenir. Cet élément culturel revêt donc une importance capitale dans la vision globale qu’a Marx de l’histoire humaine.

Les excursions de Marx se déploient également sur une multiplicité déroutante d’autres terrains et disciplines culturels. Un échantillon en est fourni ici par l’anthropologie (Emmanuel Terray), l’historiographie (Michel Vovelle) et la géopolitique (Enzo Traverso). Dans la terminologie allemande des sciences humaines, la technologie fait partie de la Zivilisation et non de la Kultur. On peut cependant estimer que les réflexions théoriques et philosophiques de Marx et certains marxistes sur la rationalité technologique (Andrew Feenberg) appartiennent, malgré tout, à la culture.

L’objectif de cet ensemble n’est pas la célébration rituelle. Il s’agit de comprendre la pensée de Marx, dans toute sa richesse et sa force visionnaire, sans occulter ses limites, ses contradictions, ses points aveugles. Mais plus particulièrement il s’agit de faire ressortir un Marx moins connu que le théoricien des mécanismes du capital. Prendre comme angle d’approche de Marx son rapport à la culture, produit un déplacement significatif de perspective. Il en résulte, d’une part, l’attribution d’une importance cruciale à certains textes — notamment les « Manuscrits de 1844 » et les Grundrisse — et à certaines catégories d’analyse — avant tout l’aliénation et la réification — qui ne jouent pas le même rôle dans une lecture plus étroitement économiste de l’œuvre. D’autre part, une telle approche favorise une interprétation renouvelée des classiques du canon marxiste, à commencer par le Capital lui-même.

Nous sommes convaincus qu’il n’y a pas un seul Marx, mais plusieurs, ou si l’on préfère, que Marx n’est pas monolothique mais hétérogène. Nous formons le vœu que ce dossier puisse faire apparaître un profil de ce penseur qui reste invisible du point de vue d’une certaine orthodoxie — un Marx underground, ou souterrain, pour reprendre une formule suggestive de Georges Labica qui parlait d’un« marxisme underground ». Ce qui pourrait aussi, peut-être, jeter une autre lumière sur l’actualité du marxisme : car il existe un Marx qui nous parle toujours, non seulement en tant qu’agents ou victimes économiques, mais en tant qu’êtres « culturels » du XXIe siècle.

Texte introductif au dossier de la revue « Europe », n° 988-989, août-septembre 2011.
Table des matières : http://www.scopalto.com/europe/988/marx-et-la-culture


Source : http://www.preavis.org/breche-numerique/article2510..html