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Suite et peut-être fin du séjour à Kazan: un jeune député communiste nous apporte peut-être un début d’explication…

 

18 Juin 2017

 

Nous avons mis plusieurs jours et même semaine avant de pouvoir rencontrer Artem Prokofiev, le jeune député communiste de la douma du Tatarstan. Il nous a parlé avec franchise, sans langue de bois, et n’a pas craint d’être cité.  Nous avons, grâce à lui, droit à une visite du parlement local qui a été construit dans les années soixante et dix et qui est à la fois somptueux et fonctionnel. ll y a 70 partis aux Tatarstan mais seuls dix sont pris en considération. Il y a deux modes de scrutins, celui au niveau des scrutins de liste des partis ce qui donne 43 membres pour Russie Unie et 3 pour les communistes. Donc ce sont les deux seuls partis représentés en tant que tels dans à douma de la République. Mais 50% des députés sont également élus au niveau des personnalités sur scrutin majoritaire uninominal. Cette fois Russie unie de fait récolte 56 élus, 1 élu de Jirinovski (que tout le monde appelle le bouffon) et 13 indépendants qui émanent de ce que nous appellerions « la société civile ».

 

Artem nous parle longuement de son travail de député, de la manière dont il tente de faire aboutir ses propositions. La presse internationale s’est fait l’écho de la mobilisation des chauffeurs routiers russes en 2015. Ceux-ci  se sont mobilisés​ contre une nouvelle taxe routière imposés aux camions de plus de douze tonnes. Ils ont menacé de bloquer Moscou si le gouvernement ne l’annulait pas. Cette taxe, qui s’appelait Platon, comme « paiement à la tonne » en russe, est entrée en vigueur le 15 novembre 2015. Officiellement, elle est destinée à l’entretien des autoroutes fédérales. Mais c’est une société privée, détenue à 50% par Igor Rotenberg, fils de l’oligarque Arkadi Rotenberg, qui était chargée de collecter les fonds et de les gérer.

 

Rapidement le mouvement a pris une dimension anti-corruption. Le mouvement a de nouveau connu un regain à partir du 15 avril 2017 où la taxe a été augmentée de 40 kopecks.

 

Artem a fait une proposition de loi qui a été rejetée par la commission d’économie locale concernant la suppression de ce système. Mais il a le droit d’être à l’initiative d’une loi et celle-ci a été néanmoins proposée au niveau central. C’était sa proposition et grâce aux communistes, le Tatarstan a été la première république à demander son démantèlement. Il nous explique que la république ne veut pas se mettre à mal avec le pouvoir. Les routiers s’attendaient à ce que Poutine tranche en leur faveur, il n’en n’a rien été. En fait cela touche au nerf du système oligarchique et le pouvoir ne peut pas retourner en arrière, ils se tiennent tous.

 

Nous discutons en présence de la représentante des femmes, elle est elle aussi toute jeune, elle vient d’un quartier de Kazan où le parti conserve des forces importantes.

 

Tout à coup Artem nous dit en riant qu’il n’est plus membre du Comité central du Parti, il est sur la liste d’attente désormais. Il a été « déchu ». C’est à cause de leurs mauvais résultats. En effet comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises, les scores du parti communiste de la fédération de Russie sont au Tatarstan les pires derrière la Tchétchénie. « Nous ne sommes tout de même pas la Tchétchénie » proteste en riant le jeune député. Mais ça a été une catastrophe, donc j’ai été « déchu », rétrogradé. C’est vrai que quand on voit les succès dans d’autres régions du pays on peut s’interroger sur ce qui se passe ici.

 

Les effectifs du parti baissent, nous sommes désormais 1100 membres, il y a des divisions. Il cite le cas de deux villes ouvrières: Naberejnye Tchelny et Nijnekamsk.  Nijnekamsk avait 235 448 habitants en 2015, c’est un important centre pétrochimique et de fabrique de pneumatiques, et  Naberejnye Tchelny est une ville industrielle et le centre administratif du rayon Toukaïevski. Sa population s’élevait à 522 048 habitants en 2014, c’est le centre d’importantes fabriques de camions. En 2012 il a éclaté un conflit entre les communistes de ces villes et la direction de Kazan. Le conflit n’est toujours pas apaisé, en 2016, il est venu une délégation nationale pour arbitrer en vain.

 

« Moi personnellement j’ai essayé en 2013, puis en 2014 de faire revenir les représentants de ces villes industrielles. Ils n’acceptaient de discuter qu’après la démission de la direction régionale » dit Artem.

 

  • Quelle est l’origine politique de ce conflit?

Ils reprochent au parti de ne pas assez se battre sur la transparence des élections. Dans ces villes, les ouvriers avaient mis en place un très bon système de vérification des élections pour empêcher les fraudes du pouvoir. Et ils accusaient la direction régionale de laisser faire. Leur position était qu’il fallait être beaucoup plus offensif quitte à entrer en lutte contre le gouvernement. La plupart actuellement ont quitté le parti. 50% d’entre eux ne sont allés nulle part, ils se sont retirés de la vie politique, mais l’autre moitié s’est ralliée aux « communistes de Russie », rapidement la majorité d’entre eux les a quittés ;  » la tendance à créer des groupuscules qui vivotent et sont utilisés contre nous dans les élections existe partout mais là elle a touché le cœur de notre électorat. Le fait est que désormais dans ces villes où le parti faisait entre 24 et 29% nous sommes tombés à 4%. »

 

S’agit-il d’une situation locale? ou même régionale? ou faut-il la mettre en lien avec ce qui est souvent reproché à Ziouganov, alors qu’il avait gagné les élections en 1996, Yeltsine lui a volé la victoire. Cette toile de fond rend certainement le conflit plus insoluble. Ziouganov a déclaré qu’il ne voulait pas déclencher une guerre civile.

 

« Chez nous dans le parlement régional on a perdu la moitié des voix, nous sommes passés de 6 à 3, et parfois nous sommes incapables de voter ensemble. Il m’arrive d’être le seul député à voter contre ce que propose le gouvernement. »

 

Quand nous lui exposons l’état d’esprit des habitants de Kazan tel que nous l’avons perçu, il ne proteste pas: « Il y a beaucoup de reproches de la part des électeurs. Ils sont fondés. 60% des Russes ont des opinions de gauche (par ce terme il entend communistes). Aux élections, ils ne sont plus que 20 à 30% ; le parti communiste ne répond pas à leurs attentes. Nous avons de grands succès dans certains territoires, mais dans l’ensemble nous n’arrivons pas à concurrencer Russie unie. Les reproches sont fondés: ils nous disent, nous votons pour vous mais rien ne change, c’est à vous de faire votre boulot.  »

 

Pourtant ce jeune homme à l’aspect fragile parait déterminé. La clé se trouve pour lui dans le fait que la jeunesse ne sait pas que tout ce qu’elle a encore de possible dans sa vie, elle le doit aux communistes, ils considèrent ça comme naturel, ils ne savent pas que c’est le prix de luttes.

 

Nous l’écoutons et je tente de lui expliquer à quel point nos histoires sont parallèles.

 

Dans le fond, on croit que les « masses » veulent de la morale, de la démocratie, des bons sentiments, ce qu’ils veulent c’est qu’on soit efficace et qu’on les sorte des problèmes dans lesquels ils sont pris.

 

Si je devais poursuivre ma pré-enquête pour faire quelque chose de vraiment sérieux, j’irais​ voir les villes ouvrières  de Naberjnye Tchelny et Nijnekamsk, mais bien sûr je n’irai jamais, est-ce que j’aurai les forces suffisantes pour retourner en Russie? Je voudrais aller en Sibérie dans les zones où le parti communiste de la fédération de Russie enregistre des succès…

 

Mais ce dont je suis sûre c’est que la vision que nous avons cultivée en France de l’URSS n’a rien à voir avec celle des habitants de la Russie, on peut parler de « nostalgie », mais je crois que c’est plus profond que ça… un peuple qui a fait la révolution ne l’oublie jamais: il sait le pouvoir des masses.

 

Danielle Bleitrach