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Impressions post-soviétiques: Une universitaire et son policier d’époux nous offrent le thé

 

18 Juin 2017

 

Nous étions invitées Marianne et moi chez une collègue de l’Université, Léa. Elle dirige un département  des  relations internationales et, à ce titre, elle a proposé à Marianne d’expliquer aux étudiants comment on devient aussi parfaitement polyglotte. Inutile de vous dire que je n’étais d’aucun secours en la matière.. Mais  Léa avait souhaité également nous offrir le thé chez elle.

 

Nous sommes sorties à 5 h ou presque, comme la marquise, phrase que récusait on le sait Paul Valéry en jugeant Balzac dépassé, ce que je ne peux admettre. Donc ce fut ce jour là, à 5 heures,  que dans le taxi, le chauffeur, un Russe nostalgique de l’URSS, un de plus, nous déclara  »  celui qui souffre vit! Celui qui souffre du malheur des autres est un homme véritable ». puis il ajouta: « Staline était un homme véritable, il souffrait pour des gens comme moi  » mais quand je lui avais dit « Vous êtes communiste ! » il avait secoué la tête et nié l’être.. Et sans plus d’explication, il nous avait laissées devant l’immeuble. Déjà à la fenêtre, Léa  nous faisait signe de prendre la porte à l’arrière…

 

C’était le 12 juin 2017, il y a peu  L’appartement de nos hôtes se situe dans le centre, un petit immeuble de quatre étages au fond d’une cour en voie d’éternelle restauration. Chaque hiver, la neige détruit la façade et creuse des fondrières, chaque printemps et été, on répare au hasard de l’inspiration et des urgences. Les marches devant la porte blindée, une nouveauté post-soviétique, sont plus ou moins bancales, mais la cage d’escalier est propre, toujours ce béton et cette ambiance de squat. Marianne m’a signalé dans la rue un écriteau sur lequel on peut lire « attention aux chutes de neige en provenance du toit ». Elle râle: « jadis il n’y avait pas ces écriteaux. Les responsables d’immeuble et les habitants eux-mêmes avaient à cœur  de surveiller les avalanches meurtrières, aujourd’hui pour éviter les procès, on colle cette mise en garde et que chacun se débrouille. »

 

Au dernier étage, ils nous attendent dans un appartement typique d’intellectuels, des livres, des tableaux, des tentures et des coussins, du confort mais sans ostentation, tout  paraît  le fruit de la récupération et de maraudes dans les brocantes. Au centre  de la pièce principale, entourée de fauteuils profonds, une table croule sous les mets . Ils ont pour moi l’aspect familier du yiddish land. ou presque,. dans des assiettes des tranches de pain bis, , de la charcuterie trop rose, des œufs de saumon, des cornichons encore crus mais déjà trop salés pour que j’y touche,. des fraises. Il y a une pile  de crêpes tièdes et un mélange que la maîtresse de maison nous dit fruit de la transmission familiale: une interprétation des gefilte fish mais à la place de la carpe, c’est du hareng gras.  Je me jette sur ce plat qui me fait vaguement penser à la cuisine de ma grand-mère, du goût et surtout de la nostalgie. Je m’empiffre et j’engloutis trois crêpes bourrées du mélange. Le tout arrosé d’un thé aux herbes…

 

 

D’ailleurs dans un coin, sur une étagère au-dessous d’un mur couvert de tableaux, il y a une sculpture qui me fait un clin d’œil, un petit rabbin hassidique devant un chandelier à sept branches rituel. Léa voit que je le regarde et elle me dit : « mon père et celui de Léonid, son mari, un géant à l’allure débonnaire, étaient juifs. Nos mères étaient orthodoxes, résultat nous sommes juifs pour les Russes et pas juifs pour les juifs. Mais en fait elle fréquente la synagogue du quartier et elle me vante leurs activités culturelles et d’aide sociale.  Présenter ses origines, les offrir aux visiteurs avec une table abondante, est une manière polie d’accéder à leur intimité, il semble n’y avoir rien de plus: dans notre conversation sans tabou il ne sera jamais question d’Israël. .Faut-il y voir comme dans l’harmonie tolérante entre Tatars et slaves la grande réussite de l’Union soviétique, la dialectique entre centralisme et fédéralisme, la politique de développement culturel des peuples?

 

Le chat, un joli rouquin, câlin, se frotte contre ma jambe, il ressemble  au mien, il  s’appelle Abraham.

 

.Il y a bien d’autres questions qui les préoccupent. Léa nous décrit sa charge de travail sans cesse accrue qui est celle des universitaires. Désormais, ils en sont à 25 heures par semaine, ce qui paraît effectivement condamner le métier d’enseignant-chercheur, celui des universitaires, puisqu’ils n’ont plus le temps de faire des recherches. A ces heures de cours, il faut encore ajouter les réunions de concertation, la gestion. Résultat la qualité des enseignements ne cessé de se dégrader.

Léa, Marianne, Abraham (le chat ) et moi… C’est Léonid qui prend la photo.

 

Son mari complète le tableau en parlant des disparités de salaires: le recteur de l’Université gagne 200 millions de roubles par mois alors qu’un prof est payé 40.000 roubles (1). Le recteur de l’université ajoute-t-il est un de ces bandits qui ont pris le pouvoir à la chute de l’Union soviétique et ont réussi à s’élever sur les ruines de sa destruction. Il ajoutera peu après que ce sont en général les Tatars qui ont trusté les postes de hauts fonctionnaires qui se partagent les avantages énormes à l’université comme ailleurs. Sa femme le regarde et ne dit mot, si ce n’est pour se plaindre de la charge de travail. 

 

Les propos du chauffeur de taxi nous hantent et nous les leur répétons. Pourquoi a-t-il dit qu’il n’était pas communiste? Léonid a son interprétation : « Il ne peut pas être communiste puisqu’il n’y a plus de communistes. Ceux qui prétendent être dans un parti à ce nom se contentent de défendre leurs intérêts en utilisant ceux du passé! »

 

Sur Staline lui-même il dira: « C’est difficile à comprendre. Nous avons en 10 ans rattrapé 200 ans de votre propre histoire. Nous étions une nation arriérée, barbare. En 1914, un recensement des troupes russes indiquait que 80% des conscrits avaient mangé de la viande pour la première fois de leur vie. 60% d’entre eux portaient des cicatrices des coups de fouet sur leur corps. On fouettait pour rien les paysans, on les pendait même, le maître avait tous les droits. le sens de la vie n’était pas le même. Et puis vous savez les révolutions c’est comme ça. Ceux qui les commencent ne savent que détruire, ceux qui veulent construire un état nouveau doivent donc à la fois tuer les anciens maîtres et ceux qui ne savent que détruire. C’est pour cela que l’on prétend que les Révolutionnaires se mangent eux-mêmes.

 

J’ai d’abord cru en l’entendant qu’il ressortait la thèse de Furet sur la violence révolutionnaire qui se cherche des prétextes et s’invente de ennemis pour l’exercer, il ne s’agissait pas de cela. D’ailleurs, il dira avec un grand rire en accord avec sa corpulence qu’il fait partie de la police et il se qualifie « d’impérialiste russe » face à l’occident, mais par rapport à ses collègues il est encore un modéré…Le Tatarstan, dit-il, est riche, il constitue une proie pour les pillards, non seulement il est un lieu de passage pour tous les trafics, de la drogue aux armes, mais il y a le pétrole et les industries n’ont pas toutes été détruites. Ils se sont installés et prospèrent sur les ruines de ce qu’ils ont détruit. On se demande s’il ne rêve pas d’un nouveau cycle, mais il est beaucoup plus raisonnable et il n’a aucun goût pour les aventures, il est réfléchi.

 

Si la collectivisation agricole et l’industrialisation forcée ont fait de nombreuses victimes, les habitants de l’ex-Union soviétique savent plus ou moins qu’ elles ont fait passer un pays arriéré à la modernité, qu’elles ont été les conditions de la victoire sur l’Allemagne nazie, même si les monarchistes et certains libéraux tentent de démontrer que la Révolution a été inutile puisque le tsarisme allait vers cette évolution. En revanche, il y a dans les discours quelque chose qui n’est jamais ou rarement dit :  ce passage accéléré à la modernité au coût humain considérable mais moins qu’on le dit en Occident où l’on a tendance à confondre les saignées de la guerre civile et celles de la deuxième guerre mondiale avec cet épisode d’accélération à marche forcée, toute cette histoire a été aussi  l’occasion pour un peuple arriéré, opprimé d’accéder à une mobilité sociale extraordinaire.  La Révolution en particulier dans sa phase de mobilisation a  offert des opportunités dont tous ici, élites comprises sont les produits. Il faut entendre ce qui n’est pas dit et qui est souvent l’essentiel, dans ce que disent nos interlocuteurs cela s’exprime par une  conscience de l ‘excellence de l’éducation  et de la culture sous l’union soviétique, voir d’un supplément d’âme, mais le fait est que cette mobilité doit pouvoir s’analyser d’un point de vue statistique autant qu’en suivant les parcours de vie Aujourd’hui pour nombre d’entre eux désormais non seulement  la mobilité est bloquée mais il y a régression. Quelle est la réalité de cette impression de blocage y compris de l’universitaire de base ? Il faudrait une étude statistique. Pour donner sens au malaise. et à sa traduction en termes moraux.

 

Ce qui est sûr c’est que des communistes qui ne sont pas capables de répondre au blocage ne sont pas des communistes. Il vaut mieux l’ordre et la sécurité donnée par un Poutine. Pourquoi en est-il ainsi au Tatarstan, alors que du côté de la Sibérie, le parti communiste de la fédération de Russie paraît plus en phase avec les aspirations post-soviétiques?

 

En revanche, Léa est une « libérale ». Elle nous interroge sur notre président Macron qui est « si jeune et si beau ». Mais elle ne s’obstine pas plus avec nous qu’avec son mari…. Quand nous lui disons  tout le mal que nous pensons du dit Macron (2), elle s’exclame  » Mon dieu comme c’est intéressant d’avoir des renseignements de première main, de ceux qui connaissent la France! » Elle nous parle avec émotion de Paris, cette ville si romantique pour les Russes. Son terrible époux raconte une blague: « Un Russe dit j’ai rêvé que ‘allais encore à Paris! », son ami lui demande « je ne savais pas que tu étais déjà allé à paris! « Je n’y suis jamais allé mais en revanche j’en ai souvent rêvé! ».

 

A propos de Staline et de la Révolution, Léa nous raconte que les parents de sa mère ont été fusillés. En effet le tsar Nicolas II avait mis les chemins de fer jusqu’en Chine en concession, et sa famille était allée le construire à Harbin (3). Résultats, ils ont été considérés comme des espions potentiels de la Mandchourie et  ce titre exécutés… C’était comme ça déclare Léonid dont visiblement la famille n’a pas traversé pareille infortune.

 

Quand je leur demande s’il y a de ‘antisémitisme dans le Tatarstan, Léonid dit « pas ici. S quelque chose couve ici c’est la colère dont les Tatars trustent toutes les places de responsabilité et les avantages, une mafia, mais il ne s’agit pas de bases religieuses… En revanche, il y a de ‘antisémitisme à Samara et à Saint Pétersbourg. En fait, il s’agit de mouvements nationalistes d’extrême-droite qui s’en prennent aux juifs mais tout autant aux gens venus du Caucase ou d’Asie centrale. Pas ici répète-t-il, nous sommes tous Russes.

 

Décidément il va falloir que nous éclaircissions cette question du parti communiste, nous avons justement rendez-vous avec Artiom, le jeune député de ce parti. Nous poursuivons l’enquête et effectivement cette rencontre va nous donner quelques clés. Notez bien qu’en dehors des chauffeurs de taxi qui sont souvent des ouvriers qualifiés contraints d’avoir un métier d’appoint, nous avons été essentiellement confrontées à des universitaires ou intellectuels divers. Léonid, le policier tranche déjà sur ce groupe, il me rappelle le responsable des pompiers que nous avions interviewé dans notre voyage en Crimée et que nous avions baptisé l’homo sovieticus (4) C’est un esprit précis réaliste, désabusé mais plus proche de l’engagement qu’il n’y paraît.

Après la rencontre avec Artiom, on peut dire que notre pré-enquête, celle qui devrait nous mener à une véritable observation et même à un questionnaire, se dessine. I faudrait compléter ce travail de terrain par une connaissance statistique, historique, que nous sommes loin de posséder, même si en préparation de ce voyage, j’ai multiplié les lectures. Etre conscient de la superficialité d’une telle enquête et comme je le disais à mes étudiants jadis « On ne ferait jamais partir un avion avec le degré de certitude que nous avons sur l’interprétation des faits sociaux. » Pour le moment nous n’en sommes qu’aux impressions et toute affirmation relève de l’escroquerie intellectuelle, c’est pourtant sur moins que ça que les journalistes occidentaux tablent pour écrire des articles qui n’ont d’autre but que de nous faire accepter la guerre ou du moins une tension sociale qui favorise le « réarmement »..

 

Danelle Bleitrach

 

(1) 6000 roubles sont équivalentes à 94 euros. le chiffre de 200 millions d’euros paraît faux, c’est celui que Marianne a entendu et traduit mais après vérification 2 millions d’euros paraît plus exact.

 

(2) A un autre chauffeur de taxi qui nous parlait de macron, je répondais que lui souhaitait tout le malheur possible et lui s’était mis à rire en me disant « Prenez garde, la malheur qui arrive aux dirigeants, ils s’y entendent à nous le faire payer.

 

(3) Harbin, Hā’ĕrbīn), Kharbine, Charbin, est la capitale de la province chinoise du Heilongqiang, située en Mandchourie dans le nord de la Chine.  Souvenez-vous que c’est là qu’avait été installé par le Japon un gouvernement fantoche avec le dernier empereur. Envisager que des gens qui arrivaient de ce lieu étaient des espions de l’axe n’était pas totalement dénué de fondement dans la logique de la situation.

 

(4) Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop. URSS vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre. Delga 2015