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La Russie pouilleuse de Lermontov : Porochenko et Poutine. par André Markowicz

 

18 Juin 2017

Depuis quelques jours, les Ukrainiens n’ont plus besoin de visa pour visiter les pays de l’Union européenne. Et c’est, évidemment, une très bonne nouvelle. Moins il y aura besoin de visas en Europe, mieux nous nous porterons tous.


Mais je veux parler d’autre chose. — Pour le président Porochenko, cette abolition du régime des visas marque un « nouveau tournant historique », et l’adieu « définitif » de l’Ukraine au monde de l’empire russe. Et, pour confirmer cet adieu définitif, il a cité le premier quatrain de l’un des derniers poèmes de Mikhaïl Lermontov (1814-1841), — un poème qui commence par le mot « adieu », et que j’ai traduit dans le « Soleil d’Alexandre ». Je vous cite la traduction :

 

par André Markowicz


« Adieu, Russie, patrie pouilleuse,
Pays des maîtres et des serfs,
Des policiers à tête creuse
Et du bon peuple qui les sert. »

 

Il l’a cité dans le corps d’une phrase, je crois bien, comme s’il reprenait le texte à son compte, entouré de drapeau jaunes et bleus, comme Poutine, en face, sait s’entourer de drapeaux tricolores. Et chacun a compris cette citation comme une insulte.

Poutine a eu beau jeu de répondre, même s’il s’est trompé sur la date de mort de Lermontov (il a dit qu’il était mort en 1841 ou 42… il a été tué le 15 juillet 1841) en citant la deuxième strophe :

 

« Au Caucase où le sort m’emporte
Echapperai-je à tes pachas,
À l’œil qui voit malgré les portes,
À l’oreille qui sait déjà ? »

 

Il a rappelé qu’à l’époque, l’Ukraine faisait partie intégrante de la Russie, et qu’en parlant de Russie « pouilleuse », Lermontov parlait aussi de l’Ukraine, et donc, a poursuivi Poutine, « il n’y a pas de quoi être fier ». Et puis, à sa façon, il a expliqué les circonstances de l’écriture de ce poème.

 

Pour lui, Lermontov ne pensait pas du tout à quitter la Russie. Il était un patriote, indigné par les « circonstances qui se présentaient à ce moment-là », et il était sur le chemin du Caucase, territoire russe, — sans doute révolté (mais Poutine ne le dit pas) —, « officier patriote et courageux » à remplir, dans l’armée, son « devoir devant sa patrie».

*

En 1841, Mikhaïl Lermontov, qui n’avait pas 27 ans, venait de publier « Un héros de notre temps », un des plus grands romans de la littérature russe, et un recueil de poèmes salué comme un événement majeur. Il était sous surveillance policière constante. Il était officier, dans l’armée d’active. L’armée russe achevait la conquête du Caucase, qui devenait partie intégrante de la Russie au prix de campagnes sanglantes pendant lesquelles les troupes impériales avaient ordre de brûler les villages et, souvent, tuaient indifféremment hommes, femmes et enfants. Des campagnes qui, en 1841, duraient depuis plus de vingt ans. Pour ne pas participer à ses massacres, Lermontov s’était porté volontaire comme commandant d’une troupe qu’on appellerait aujourd’hui de « commando », et qui ne se battait que contre des combattants. Il ne savait pas que le tsar Nicolas Ier, qui le poursuivait d’une vindicte impitoyable depuis son poème sur la mort de Pouchkine, avait, en juin 1841, donné ordre qu’on lui interdise de rentrer du Caucase, même pour une permission et qu’on accroisse encore la surveillance qui l’accablait déjà.


C’est au Caucase où, depuis l’époque de Pouchkine, le pouvoir envoyait ses « dissidents ». C’est là qu’ils mouraient, tués au combat ou bien de maladie, comme le décembriste Alexandre Odoïevski, à la mort duquel Lermontov a consacré un poème extraordinaire (vous le verrez, là aussi, dans le « Soleil d’Alexandre »).

 

Ces deux quatrains, terribles, — et tellement vrais ! — ils ont été écrits comme en réponse au récit de Pouchkine sur son voyage à Arzroum quand, en 1829, lui à qui Nicolas Ier, interdisait tout voyage à l’étranger, et qui, lui aussi, était sous surveillance constante de la police, il s’était, de son propre gré, enfui vers l’armée combattante au Caucase, — loin de la Russie européenne : et c’est là qu’il s’était rendu compte qu’il n’y avait pas moyen de fuir, parce que la Russie occupait déjà tout, — la pesanteur du pouvoir impérial était déjà partout.

 

Mais en même temps que ces deux quatrains, Lermontov a écrit un autre chef d’œuvre, qui s’appelle « La patrie » :

 

« Non, j’aime ma patrie, mais d’un amour bizarre
Dont ma raison ne peut venir à bout.
Ni le sang versé pour sa gloire
Ni l’orgueilleux repos qu’elle affiche partout,
Ni les chants familiers de ses siècles de flamme,
Rien n’éveille ma joie, rien ne me touche l’âme.

Mais j’aime — allez savoir pourquoi —
Ecouter le silence de ses plaines
Et le tangage infini de ses bois

Et ces fleuves sans bord comme des mers lointaines.
J’aime, d’un long regard perçant l’obscurité,
Me faire cahoter dans une carriole,
Cherchant les feux tremblants comme des lucioles
D’un village déshérité.
J’aime l’odeur des feux de chaume
Et les convois de tombereaux,
J’aime, au flanc des collines jaunes,
Les jeunes couples de bouleaux,
Et j’éprouve une joie particulière
A voir les foins dans un hangar,
Les toits de paille des chaumières,
Leurs contrevents sculptés sans art,
Et je suivrais, les nuits de fête,
Dans la fraîcheur de la rosée,
Les paysans qui, à tue-tête,
Hurlent, dansant à s’épuiser. »

Du côté de Porochenko, l’insulte pure (même s’il a cité ensuite un extrait d’un poème de Pouchkine, dont il a volontairement déformé la fin — je n’en parlerai pas ici), une insulte que je ne puis qualifier que de raciste. C’est ainsi que sonnait le quatrain de Lermontov dans sa bouche — alors que, naturellement, il est tout sauf cela. Du côté de Poutine, l’exaltation du « devoir patriotique » et de la grande Russie de Nicolas Ier. Dans les deux cas, le même nationalisme aveugle et meurtrier — l’un étant le miroir de l’autre.

 

Et laisser penser que l’Ukraine peut tourner le dos la Russie, c’est, dans le meilleur des cas, être aveugle.

Lermontov, désespéré, épuisé, voyant parfaitement qu’il n’avait pas d’avenir, cherchait, d’une façon ou d’une autre, une issue. Il l’a trouvée dans la personne de l’un de ses camarades officiers, Martynov, qu’il insulta (mais personne ne sait exactement ce qui s’est passé). Martynov le provoqua en duel. Offensé, il avait le droit de tirer le premier : Lermontov mangeait des cerises pendant qu’il visait. Martynov a tiré, Lermontov a été tué net. Il n’avait pas atteint sa 27ème année.

 

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