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mercredi 17 mai 2017

Ukraine: du rêve européen à la Corée du Nord

Dans l'euphorie de l'obtention du régime sans visas avec l'UE, qui a été interprété par l'Ukraine comme la rupture définitive avec la Russie, P. Poroshenko décide de radicaliser l'européanité de l'Ukraine: bloquer l'accès à l'internet russe, interdire le ruban de Saint Georges et en terminer avec l'Eglise orthodoxe du Patriarchat de Moscou. Du rêve européen, le Maïdan conduit à la Corée du Nord.
Le 28 avril 2017, le Conseil national de sécurité adopte une décision selon laquelle des sanctions doivent être adoptées contre 468 personnes morales et 1228 personnes privées. Mais ce n'est qu'après les manifestations du 9 mai dans toute l'Ukraine (voir notre texte ici), dont l'ampleur a fait trembler le pouvoir, que le Président P. Poroshenko a décidé de punir son propre peuple. Ce peuple dissident, qui ose ne pas rejeter ses racines.
Les sanctions adoptées sont très variées. Evidemment, les banques sont visées et les systèmes de transfert de fonds, sans pour autant que ces mesures ne puissent aujourd'hui avoir une réelle incidence sur le secteur. Dans le domaine économique, l'interdiction d'utilisation du programme de comptabilité 1C, utilisé par 80% des entreprises ukrainiennes est beaucoup plus dommageable pour l'économie ukrainienne elle-même. Si les grandes entreprises pourront, non sans frais supplémentaires, reformater leur système comptable, les PME risquent la banqueroute. Cela concerne plus de 300 000 entreprises. L'économie ukrainienne se porte déjà assez mal, cette mesure ne va pas l'aider à redémarrer.
Le plus symbolique touche l'interdiction du Monde russe. Avec l'ampleur du mouvement populaire du 9 mai, le fait que les gens n'aient finalement pas eu peur de sortir dans la rue, que les vétérans portaient le ruban de St Georges, très symbolique dans l'histoire russe depuis l'Ancien régime (voir notre texte ici), le pouvoir a pris conscience du fait qu'il n'avait pas réussi à réduire au silence son peuple. Le Maïdan n'a pu accoucher d'un Homme nouveau, mais simplement de quelques rejetons fanatiques. 
Or, il est bien connu que les réseaux sociaux et l'internet jouent un rôle aujourd'hui autant sinon plus important que la télévision. Le pouvoir ukrainien soupçonne la Russie d'avoir utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser cette partie, manifestement importante, de la population qui ne suit pas le radicalisme de Kiev.
Mais en demandant la fermeture des réseaux sociaux russes (équivalent de Facebook et de Google) et des services de mails, Kiev part en guerre contre des millions de simples citoyens. Pour exemple, Yandex, le moteur de recherche russe, compte 11 millions d'utilisateurs en Ukraine et Mail.ru 25 millions. Et le Facebook russe (Vkontakte et Odnoklassniki) est encore plus populaire. Cela fait des millions de personnes qui doivent changer leurs habitudes, ne sachant pas très bien pourquoi. Des millions de gens qui ne sortent pas dans la rue manifester contre Kiev, des millions de gens qui tentaient de vivre comme si de rien n'était dans l'après-Maïdan. Des millions de personnes à qui Kiev ouvre les yeux: il y a un avant et un après. Il n'est plus possible de faire semblant que rien ne s'est passé et que tout continue comme avant. Les premières réactions sur Twitter sont ironiques: 
"J'ai téléphoné au SBU et signalé 17 séparatistes qui trainent sur Odnoklassniki. Ils ont aimé ma photo. Gloire à l'Ukraine"
 
"Et pourquoi en Ukraine ils ont bloqué VKontakte? Parce que Porochenko n'avait pas suffisamment d'abonnés"
 
Les organismes interationaux ont réagi avec beaucoup de retenue:
La représentante de Reporters Sans Frontières en Ukraine, Oksana Romaniouk, a quant à elle parlé d'"interdiction étrange et inattendue". "Soi-disant, c'est parce que la Russie gagne de l'argent sur nos utilisateurs et que nous en sommes en guerre. Mais excusez-moi, ce sont des sanctions contre les citoyens eux-mêmes", a-t-elle écrit sur Facebook.
Interrogé par l'AFP, Sergueï Plougotarenko, directeur de l'Association russe des communications électroniques, a regretté une décision "pas intelligente et inélégante qui affecte d'abord les utilisateurs ukrainiens". 
Interrogé par l'agence russe RIA Novosti, P. Leruth, président de la Fédération internationale des journalistes a déclaré que cette mesure s'assimilait à de la censure, ce qui dans n'importe quel pays contrevient aux principes de liberté d'expression et de liberté de la presse. 
 
Pour l'instant, les dirigeants européens semblent avoir d'autres priorités concernant l'Ukraine et leur réaction tarde à venir. L'eurovision est terminé, ils peuvent retomber dans leur apathie. Quant à l'OTAN, l'organisation estime qu'il ne s'agit pas d'une atteinte aux libertés, mais d'une question de sécurité nationale. Sans sourciller. Internet, le parangon de la liberté dans nos démocraties post-modernes et post-vérité. Le dieu de l'Olympe néolibéral. Alors que toute tentative de réglementation pour lutter contre les groupes de la mort, contre la pédophilie, contre le terrorisme sur internet est considérée comme une atteinte inacceptable de l'Etat contre la liberté absolue de l'individu. L'Ukraine peut bloquer Masha et l'Ours, arme de destruction massive de la Russie orientée vers l'Occident.
 
Puisque tout est permis, Kiev en profite pour aller encore plus loin et s'attaque au coeur du Monde russe, à l'Eglise orthodoxe du Patriarchat de Moscou. A ce sujet, il n'y a pas une seule ligne dans la presse française. Rappelons que, à côté de la présence historique de l'Eglise orthodoxe du Patriarchat de Moscou, encore très influente en Ukraine aujourd'hui (voir notre article sur la Marche de la Paix organisée par les orthodoxe en Ukraine), il existe une autre Eglise, L'Eglise ukrainienne du Patriarchat de Kiev, qui n'est pas reconnue comme Eglise par la Chrétienté et est soutenue par le pouvoir. Elle a été fondée en 1992 par le renégat Filaret pour soutenir les nationalistes, rôle qu'elle continue toujours à jouer.
 
Or, deux projets de loi doivent être examinés par la Rada le 18 mai 2017 (détaillés en anglais ici). Le premier prévoit la participation du pouvoir à la nomination des métropolites et de l'épiscopat. Si les organes religieux vont "collaborer avec le pays agresseur", alors le pouvoir peut les interdire. Le deuxième projet de loi prévoit la possibilité pour chaque communauté de croyants de voter à la majorité simple pour sortir du Patriarchat de Moscou et entrer dans celui de Kiev, ce qui comporte également le transfert de propriété immobilière. 
 
L'Ukraine radicalise ainsi sa politique et prend quelques risques. Elle risque de provoquer le mécontentement populaire dans une part de la population qui vivait tranquillement sa vie, envers et malgré tout. Elle force ainsi sa population à ouvrir les yeux sur la véritable nature du régime, ce qui est très bien, car rien n'est plus dangereux que la fausse normalité dont la plupart des gens s'arrangent avec ferveur. Par ailleurs, Kiev se prive ainsi d'un instrument, car le pouvoir utilisait aussi les réseaux sociaux russes pour sa propagande. Sans parler des dommages inutilement causés à l'économie nationale, qui semble vraiment ne pas faire partie des priorités nationales.
 
Autrement dit, l'Ukraine choisit une voie qui, si elle la rapproche petit à petit de l'Union européenne, l'éloigne de plus en plus de l'Europe.