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Culture 2018

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui

 

16 Avril 2018

Résultat de recherche d'images pour "stefan Zweig le monde d'hier et d'aujourd'hui"« Le monde d’hier », est la biographie testament de Stephen Zweig. Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

 

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trentes années de guerres et de révolutions, et le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et aservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite largement plusieurs articles. Parler du bouleversement du monde, apporter un témoignage précis et de première main sur la nature du fascisme, évoquer la profonde différence entre la première et la seconde guerre mondiale. Il faudrait un article complet sur l’histoire des juifs d’Europe, sur leur place dans la société d’avant-guerre, et sur l’inimaginable tragédie du nazisme.

 

Actualité oblige, le point de départ que je voudrais aborder aujourd’hui est le déclenchement de la première guerre mondiale. Après une semaine de tensions internationales, qui nous ont approchées d’une guerre ouverte entre les USA et la Russie, la question de la guerre mondiale se pose avec une acuité qui paraissait jusqu’ici inimaginable.

 

Après mon article précédent, consacré à Jaurès, avocat infatigable de la paix, et qui, dès la fin du 19ème siècle, était conscient, avertissait et appelait à s’opposer au risque de la grande tragédie, je voudrais, en m’appuyant sur le témoignage de Zweig, revenir sur le déclenchement de la guerre, ses raisons profondes, ses préparatifs, et sa mécanique inexorable.

 

La guerre mondiale ne vient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Les alertes, que Jaurès n’est pas le seul à lancer, le montrent bien.   Pourtant, la période qui précède la guerre n’a pas totalement volé son nom de « belle époque », en tous cas pour la bourgeoisie européenne, qui vit effectivement une sorte d’âge d’or, et, selon Zweig, cette exubérance européenne n’est pas sans rapport avec la violence inouie qui va se déchainer :

« Quarante années de paix avait fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes scientifiques avaient empli de fierté l’esprit de cette génération ; un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes devenaient plus belles et plus populeuses d’année en année, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connu en 1901, (…). Chaque fois que l’on revenait à Vienne, à Milan, à Paris, à Londres, à Amsterdam, on était étonné et comblé de joie. Les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les batiments publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. (…) Même nous, les écrivains, le remarquions à nos tirages, qui, en ce seul espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé. »

Ce puissant développement économique, cette « vague tonique de force », fait pourtant planer de sombres nuages, et la description de Zweig rejoint les thématiques de Jaurès. Les puissances capitalistes qui se développent sont concurrentes, et déjà en partie ennemies les unes des autres :

La tempête de fierté et de confiance qui soufflait alors sur l’Europe charriait aussi des nuages. (…) La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie, bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin, pour peupler les anciennes ; pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie, et l’Allemagne, encore tenue à l’écart, serrait déjà les poings pour porter un coup furieux. Partout, le sang montait à la tête des états, y portant la congestion.

Le fer de lance de ces appétits, c’était la grande industrie.

« Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne  de haine contre les Allemands, qui s’engraissaient de leur côté, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons – les Krupp et les Schneider du Creusot. Les compagnies de  navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendus enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage. (…) »

Et le vecteur majeur de développement de la grande industrie, ce fût rapidement l’industrie d’armement. Alors, pour défendre ses intérêts, la grande industrie nourrissait le nationalisme :

« En Autriche, nous nous sentions tout particulièrement au coeur de la zone de turbulence. (…) A l’intérieur, les pressions, poussant les nationalités les unes contre les autres allaient croissant. A dehors, l’Italie, la Serbie, la Roumanie et, en un certain sens l’Allemagne, attendaient pour se partager l’Empire. La guerre des Balkans, où Krupp et les Schneider du Creusot faisaient l’essai de leur canon respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard, les Allemands et les Italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne nous entrainait de plus en plus dans le courant de la cataracte.

Dans le capitalisme moderne, le développement de l’industrie d’armement, le développement de l’arsenal de guerre des plus grandes puissances, le « réarmement » est un signal clair de la préparation de la guerre. Dans les phases de crises économiques, le réarmement est d’abord un outil de relance de la production. Les commandes militaires sont des commandes d’état. Elle peuvent être financées par l’emprunt, l’impôt ou diverses formes de « cavalerie budgétaire ». Les commandes militaires font tourner les secteurs les plus capitalistiques, les industries de pointe et la technologie, car il faut sans cesse améliorer la performance, la grande industrie, car il faut produire en quantité, et les industries de bases : acièries, chimie, …

 

Au dela d’un certain stade, toutefois, l’industrie ne peut se satisfaire de la simple constitution d’un stock d’armes inutilisées. D’abord, comme le signale Zweig, il convient de tester le matériel le plus innovant sur de véritables opérations militaires. « Combat proven », comme dit Serge Dassault en parlant de l’avion Rafale.

 

Ensuite, pour véritablement générer une intense activité, il est préférable que les munitions soient utilisées, plutôt qu’attendre dans des entrepot leur date limite de validité.

 

Par exemple, entre 1905 et 1913, les budgets des marines de guerre des principales puissances évoluent de la manière suivante (source Wikipedia) :

 

  • Allemagne : de 231 Millions de Goldmarks à 467
  • Autriche – Hongrie : 97 Millions de Goldmarks à 155
  • France : 254 Millions de Goldmarks à 412
  • Grande Bretagne : 676 Millions de Goldmarks à 945
  • Japon : 49 Millions de Goldmarks à 203
  • Italie : 106 Millions de Goldmarks à 205
  • Russie : 252 Millions de Goldmarks à 498
  • USA : 467 Millions de Goldmarks à 595.

De même, entre 1932 et 1939, le budget militaire allemand sera multiplié par plus de 40 (correction faite de l’inflation) (source Wikipedia).

 

Franck Marsal

Le Parlement des Cigognes : un roman nécessaire et très émouvant de Valère Staraselki sur la mémoire du génocide des juifs en Pologne et la complicité de beaucoup de Polonais dans cette extermination

 

03 Avril 2018
Cette plaie ouverte et secrète de beaucoup d’entre nous, cette manière de ne pas pouvoir être de son pays, c’est aussi ce que je tente d’élucider avec Monika
 
(note de Danielle Bleitrach)

Le Parlement des Cigognes: un roman nécessaire et très émouvant de Valère Staraselki sur la mémoire du génocide des juifs en Pologne et la complicité de beaucoup de Polonais dans cette extermination

Ce n’est pas la première fois que Valère Staraselski, spécialiste amoureux de Louis Aragon (lire son très beau Aragon. La liaison délibérée chez L’Harmattan), auteur d’une très belle histoire subjective de la Fête de l’Humanité (La fête de l’Humanité. Comme un éclair de liberté, 2015), se frotte à l’écriture romanesque sur la mémoire et l’histoire: L’Adieu aux rois (2013, Cherche Midi), nous replongeait dans la France révolutionnaire de 1793 jusqu’à la chute de Robespierre en janvier 1794, Une histoire française se situait en 1789 juste avant la Révolution Française, Le maître du jardin faisait de Jean de La Fontaine un fabuleux personnage romanesque.

 

Je ne saurai trop vous recommander ma lecture d’hier, Le Parlement des Cigognes, de Valère Staraselki.

 

Le livre doit son titre à une peinture classique représentant des Cigognes se désaltérant et se reposant auprès d’un étang que l’on trouve au musée de Cracovie et autour de laquelle vont se rencontrer des jeunes français et Zygmunt, un vieil israélien rescapé du ghetto de Cracovie, revenu pour la première fois d’Israël depuis 1946.

 

C’est un roman économe, court, et bouleversant.

 

Le lecteur est amené à s’identifier à ces jeunes français qui viennent faire un séminaire de stage d’entreprise à Cracovie, l’un d’entre eux, David, connaissant l’histoire atroce des juifs de Cracovie, 25% de la population, exterminés dans le ghetto de Podgorze, fermé en 1943, puis dans un camp d’extermination dans la ville elle-même, à Plaszow, aujourd’hui encore très peu identifié par la municipalité de Cracovie, ou à Auschwitz. Les jeunes gens, avant de rencontrer ce vieux rescapé de la Shoah au musée des Beaux Arts de Cracovie vont longer les lieux aujourd’hui non identifiables et non signalés du calvaire de dizaines de milliers de juifs de Cracovie en faisant un footing sur les pourtours de la ville, qui furent il y a 75 ans l’enfer dont parle « La liste de Schindler », de Steven Spielberg, et dont David laisse échapper quelques scènes d’atrocité ordinaires, avec notamment les caprices de psychopathe du commandant du camp, Amon Göth

 

Mais le récit prend toute sa dimension tragique, onirique et poignant avec le récit du vieux survivant de la Shoah au musée et à l’aéroport de Cracovie, récit de son évasion d’un wagon à bestiau le conduisant vers la mort, de sa traque par des paysans polonais antisémites voulant le tuer, le rendre aux Allemands, ou le dépouiller, ou encore par des partisans de droite polonais de l’AK, qui n’hésitaient pas à assassiner les juifs fugitifs eux aussi dans les bois, les champs, et leurs cachettes de fortune. Récit d’une survie quasi animale de bête traquée dans la nature d’un adolescent qui fuit une humanité devenue indifférente, cruelle, et dangereuse. Zygmunt raconte aussi comment les lynchages, les pogroms, les assassinats de juifs, couverts ou organisés par l’armée polonaise de l’intérieur (partisans de droite de l’AK, Armia Krajowa), les gendarmes polonais, les scouts catholiques et la population où l’antisémitisme restait très présent en dépit de quelques actions solidaires isolées de « justes », ont continué jusqu’en 1946. Là, Valère Staraselski éclaire très utilement des passages moins connus de l’histoire qui mettent en relief le poids de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme dans la société polonaise, et la multiplicité des crimes et complicités de crime contre l’humanité auquel cela a conduit pendant la période de la guerre, qui a également été terrible pour l’ensemble de la population polonaise, évidemment.

 

De quoi aussi porter un éclairage dans la profondeur historique sur la résurgence du nationalisme d’extrême-droite en Pologne aujourd’hui.

Valère Staraselski à Dialogues Morlaix le 11 novembre 2017 avec Lucienne Nayet et Serge Puil, et d'autres camarades du PCF (photo Jean-Luc Le Calvez)

Valère Staraselski à Dialogues Morlaix le 11 novembre 2017 avec Lucienne Nayet et Serge Puil, et d’autres camarades du PCF (photo Jean-Luc Le Calvez)

Les sciences et les techniques au féminin : Rosalind Franklin

Les sciences et les techniques au féminin : Rosalind Franklin

 

02 Avril 2018

Née le 25 juillet 1920 à Notting Hill, Rosalind Franklin est promise à un grand avenir. Après l’obtention d’un doctorat de physique-chimie à Cambridge (Royaume-Uni) en 1945, elle passe trois années en France, entre 1947 à 1950, au Laboratoire central des services chimiques de l’État, afin d’y apprendre les techniques de diffractométrie de rayons X, une technique que la jeune biologiste moléculaire appliquera à l’étude des matériaux biologiques au King’s College de Londres, où elle obtient un poste en 1951.

 

 

Une ombre vient alors noircir le tableau. En 1952, elle avait réalisé plusieurs remarquables radiographies aux rayons X de l’ADN et, à son insu, Maurice Wilkins montra ces clichés à James Dewey Watson. Ce dernier, en compagnie de Francis Crick, les utilise afin de résoudre l’énigme de la structure de l’ADN et découvrir ainsi sa structure à double hélice. L’année 1953 est une année noire pour Rosalind : en raison d’une mauvaise ambiance, elle quitte King’s College pour Birkbeck College, d’un côté, et elle est fortement incitée par John Randall à abandonner ses recherches sur l’ADN, de l’autre.

 

Enfin, l’histoire des clichés connaît des suites. En effet, une semaine après les avoir vus, James Dewey Watson et Francis Crick publient le résultat de leur découverte dans Nature (avril 1953). Cette publication leur ouvre la voie du prix Nobel de médecine, obtenu en 1962, prix auquel Wilkins est associé. Il est alors trop tard pour Rosalind – elle est morte prématurément quatre ans plus tôt d’un cancer de l’ovaire, très certainement lié à sa surexposition aux rayons X – pour être elle-même associée à la récompense.

 

Ses anciens collègues du King’s College se gardent cependant bien de lui rendre hommage, et il faut attendre 2008 pour que Rosalind reçoive enfin, à titre posthume, le prix d’honneur Louisa Gross Horwitz. 

 

Einstein, Tagore, Vernadski : pas de science sans poésie

Einstein, Tagore, Vernadski : pas de science sans poésie

 

02 Avril 2018
  • Si on croyait effectivement les positivistes, il serait impossible de connaitre la composition des étoiles, on pourrait seulement mesurer, oui mais il y a eu la découverte du spectre de la lumière et surtout ce que des esprits aventureux en ont tiré. J’ai toujours été fascinée par le fait qu’Oppenheimer l’inventeur des trous noirs a eu besoin d’apprendre le sanscrit pour l’aider à penser …
  • (note de Danielle Bleitrach)
Pierre Bonnefoy
 
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Le contrôle mental dans la science

 

 

Les empires s’efforcent de gouverner les populations en les rendant stupides. Pour eux, une découverte scientifique représente toujours une menace, car elle pourrait rendre obsolètes leurs armes et leurs moyens de domination. Déjà au XVIIe siècle, l’un des principaux inspirateurs de l’empire britannique naissant, Francis Bacon, expliquait au roi d’Angleterre, entre les lignes de sa Nouvelle Atlantide, que celui-ci devrait s’efforcer de contrôler les nouveautés par différents moyens comme envoyer des espions dans le monde entier et s’assurer du silence des inventeurs. Ces derniers seraient rassemblés sur une île (entendez l’Angleterre), dans une société d’initiés chargée de déterminer quelle découverte pourrait être rendue publique et quelle découverte ne le devrait surtout pas.Mais comme cela ne suffisait pas, Bacon s’efforça de populariser l’empirisme, une « philosophie des sciences » vouée à présenter l’imagination et la capacité de l’esprit humain à formuler des hypothèses comme contraires à la véritable pensée scientifique. Pour Bacon, le scientifique devrait se borner à induire des lois générales uniquement à partir de faits observés. Il affirmait notamment : « Ce ne sont pas des ailes qu’il faut à notre esprit, mais des semelles de plomb ». Autrement dit, l’empire veut bien des techniciens, des ingénieurs et des mathématiciens, mais pas trop de découvreurs…Aujourd’hui, certains seraient tentés de penser que ce programme de Bacon n’a pas vraiment fonctionné puisque la science a connu, depuis, des progrès extraordinaires. N’a-t-on pas développé des techniques nous permettant de libérer les forces de l’infiniment petit ? N’a-t-on pas commencé à explorer l’infiniment grand ? Certes, mais ne confondons pas les découvertes et les techniques résultant de ces découvertes. Les découvertes sont évidemment antérieures à leurs conséquences pratiques, et les dernières grandes découvertes fondamentales comme la théorie des quanta ou la relativité sont déjà vieilles d’un siècle. Malgré les apparences, la progression des idées scientifiques a tout de même été bloquée depuis plusieurs décennies par de lointains successeurs et victimes de Bacon.Ces successeurs peuvent appartenir à différentes écoles de pensée, mais on les reconnaît immanquablement à leur caractéristique commune : tous partent d’un principe selon lequel il existerait des limites a priori au-delà desquelles la curiosité humaine ne pourrait pas – et ne devrait pas – s’aventurer. Certaines connaissances nous seraient inaccessibles, pas simplement aujourd’hui, mais pour toujours.Au XIXe siècle, l’une de ces écoles de pensée, le positivisme, est partie de la sociologie pour envahir les autres domaines de la science comme la physique. Selon cette doctrine, il ne faudrait pas chercher à comprendre les causes des phénomènes car elles nous seraient inaccessibles, mais il faudrait se contenter d’en mesurer les effets pour lesquels on établirait des lois mathématiques. Ainsi, à l’époque de la découverte de la radioactivité, Ernst Mach affirmait encore que la physique devait se borner au domaine macroscopique – c’est-à-dire à notre échelle – et renoncer à spéculer sur le domaine microscopique et la notion d’atome, car ces derniers, même s’ils existaient, ne seraient pas susceptibles d’observations. On comprend donc aisément pourquoi Albert Einstein affirma en 1950 à Karl Popper que l’erreur qu’il regrettait le plus était d’avoir adhéré au positivisme.L’attitude d’Einstein face à l’inconnu que l’être humain ne mesure pas encore, est totalement différente. Pour lui la pensée précède l’observation des « faits positifs » : le savant fait d’abord une hypothèse et la soumet ensuite à la validation expérimentale. Comme on le sait dans le cas de la relativité générale, cette validation a même été réalisée en 1919 par un autre savant, Arthur Eddington, qui constata lors d’une éclipse que la gravitation du Soleil courbait la trajectoire de la lumière venant d’une étoile conformément à la prévision d’Einstein [1].Aujourd’hui encore, il semble évident à la plupart d’entre nous que le temps s’écoule de manière uniforme dans l’espace à trois dimensions que nous occupons. Le temps absolu et l’espace absolu seraient donc une sorte de « décor » donné de toute éternité dans lequel se produiraient les événements de notre univers. Il nous faut faire un effort de violence contre nos évidences et nos habitudes de penser pour concevoir que l’espace peut se déformer en fonction des événements qui s’y produisent, et que le temps ne s’écoule pas à la même vitesse suivant le point de vue que l’on occupe. Cet effort, Einstein l’a démarré en s’interrogeant non pas sur la mesure d’un phénomène observé [2] mais sur une contradiction entre des lois mathématiques établies pour l’électromagnétisme, les équations de Maxwell, et le principe philosophique selon lequel les lois de la physique sont les mêmes dans tout l’univers.

 

L’indéterminisme de l’École de Copenhague


À vrai dire, tout au long de l’histoire de l’humanité, ceux qui ont voulu imposer des bornes à la pensée humaine ont toujours été ridiculisés par des découvertes ultérieures faites par d’autres qui ne s’étaient pas laisser intimider, même s’il est vrai que, parfois, il faut plusieurs siècles pour abattre certains dogmes. Malheureusement, les choses semblent avoir changé depuis le Congrès scientifique de Solvay qui s’est tenu à Bruxelles en 1927.

 

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La Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles. Au 1er rang : M. Planck, M. Curie, A. Einstein, P. Langevin, et au 2e rang : L. de Broglie et N. Bohr.

Au moment de la Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles, la « nouvelle physique » – c’est-à-dire les quanta et la relativité – avait déjà bouleversé la physique classique depuis environ un quart de siècle. Comme il se doit dans toute révolution scientifique, elle avait permis de résoudre un certain nombre de problèmes et en avait fait surgir de nouveaux. Ce Congrès était l’occasion pour les plus grands savants du moment de confronter leurs points de vue. Einstein s’y heurta à « l’École de Copenhague » dont les principaux représentants étaient Niels Bohr et Werner Heisenberg.Parmi les paradoxes soulevés par la nouvelle physique, le plus célèbre d’entre eux est celui de la dualité onde/corpuscule. On savait depuis les travaux de Fresnel que la lumière a une nature ondulatoire au même titre que les vagues qu’on observe à la surface d’un liquide, c’est-à-dire qu’elle occupe tout l’espace du milieu dans lequel elle se propage [3]. Cependant, avec la découverte des quanta et de l’effet photoélectrique par Planck et Einstein, on eut la preuve expérimentale que la lumière a également un comportement corpusculaire : l’énergie lumineuse est émise par « paquets » qu’on appelle les photons. Or, on ne voit pas comment la lumière pourrait à la fois être une onde, c’est-à-dire un phénomène occupant simultanément tout l’espace, et un corpuscule localisé par définition en un seul point. Ces deux aspects se contredisent, et pourtant ils coexistent dans le même phénomène.Un paradoxe symétrique à celui-là fut également mis en évidence dans la matière. La nouvelle physique avait établi la nature corpusculaire de la matière, mais Louis de Broglie, imagina qu’elle pourrait présenter également des propriétés ondulatoires. Cette hypothèse étonnante fut pourtant validée expérimentalement : en utilisant des faisceaux d’électrons, on put mettre en évidence des phénomènes d’interférences caractéristiques d’un comportement ondulatoire et semblables à ceux qu’on obtenait avec la lumière. La dualité onde/corpuscule s’applique donc également à la matière.Pour un scientifique comme Einstein, un tel paradoxe est forcément subjectif. Il nous signale que certains de nos présupposés doivent être remis en question – concernant peut-être la nature de l’espace-temps physique – mais qu’il doit exister une théorie supérieure permettant de rendre compte de la coïncidence de ces contradictoires. Un tel paradoxe est donc un phénomène normal et heureux en science, puisqu’il nous signale que nous sommes au seuil de rejeter un préjugé et de faire une nouvelle découverte.

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Cependant, Bohr et Heisenberg ne partagent pas ce point de vue. Pour eux, le paradoxe est objectivement insoluble. Bohr, en particulier, pense que la lumière (ou la matière) acquiert une nature corpusculaire ou ondulatoire suivant le type d’expérimentation qu’on effectue : la nature de la lumière dépend de l’appareil de mesure ! Avant la mesure le phénomène est donc dans un état non pas inconnu par l’homme mais indéterminé. Einstein s’oppose catégoriquement à cette interprétation. Pour lui, bien que la mesure que l’homme effectue sur un phénomène physique, modifie d’une manière ou une autre ce phénomène, en revanche le phénomène doit nécessairement avoir un certain état déterminé en l’absence de mesure.La pensée de Bohr a été rapportée, par plusieurs auteurs qui l’ont connu, de la manière suivante :

Il n’existe pas de monde quantique, il y a seulement une description abstraite quantique. Il est faux de penser que la tâche du physicien est de découvrir comment est la nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la nature [4]

D’un point de vue sensiblement différent mais de la même espèce, Heisenberg écrit dans La nature dans la physique contemporaine :

En conséquence, les lois naturelles que, dans la théorie des quanta, nous formulons mathématiquement, ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites, mais la connaissance que nous en avons.

Selon l’École de Copenhague, il est donc impossible à l’homme de comprendre l’univers. La modélisation mathématique prend alors le dessus par rapport à la réalité physique. Il n’y a plus de problème à développer, pour un même phénomène, des modèles mathématiques contradictoires entre eux mais permettant chacun de décrire un aspect particulier du phénomène en question. Nous sommes retombés dans une nouvelle forme de positivisme.Au Congrès de Solvay, Bohr et Heisenberg ont imposé leur approche parce que leurs calculs s’accordaient avec les observations et permettaient des prévisions correctes. Ils ont lancé ce qu’on appelle aujourd’hui la physique quantique. La majorité des participants au Congrès ont accepté ce « pragmatisme » à l’exception d’Einstein qui a refusé de capituler à la pression ambiante et qui a cherché une solution, en vain, jusqu’à sa mort.Aujourd’hui, les physiciens donnent raison à Bohr contre Einstein et n’hésitent pas non plus à multiplier des modèles mathématiques contradictoires. Par exemple, le noyau des atomes a eu un premier modèle dit « de la goutte liquide » qui permet assez bien de rendre compte des énergies de liaison, mais qui ne décrit pas d’autres caractéristiques ; d’où la multiplication d’autres modèles comme le modèle « en couche », etc. Cependant, même cette inflation mathématique ne permet pas d’expliquer certains faits bien établis. Par exemple, lors d’une réaction de fission d’un noyau lourd comme l’Uranium 235 utilisé dans nos centrales nucléaires, on obtient toujours des noyaux répartis dans deux groupes, avec dans le premier, des noyaux de masse d’à peu près un tiers de la masse de l’Uranium 235, et dans le second, des masses d’à peu près deux tiers. Jamais l’Uranium 235 ne se scinde dans des proportions moitié-moitié. On constate empiriquement ce fait, mais on n’en comprend pas la raison.

 
Le dieu Hasard de la physique quantique

Le Congrès de Solvay de 1927 a vu non seulement la modélisation mathématique se substituer à la recherche des causes physiques mais, circonstance aggravante, a vu une avancée majeure des probabilités dans cette modélisation mathématique. Bien entendu, « le calcul du hasard », est très souvent nécessaire à la science, mais à condition de ne pas se tromper sur sa signification.A l’origine, le calcul des probabilités a été développé au XVIIe siècle par des savants comme Pascal et Leibniz, parce que, dans certains domaines on devait prendre des décisions concernant des événements dont on ne savait pas s’ils allaient ou non se produire dans l’avenir. Par exemple, comment effectuer de manière équitable la vente d’un bien en viager, alors qu’on ne sait pas à quel moment le vendeur va mourir (c’est-à-dire la cause de sa mort) ? On conçut alors une notion d’espérance de vie calculée à partir des données de mortalité de la population de l’époque (à quel âge meurent les gens ?). On se base donc ainsi sur des événements passés pour prendre une décision impliquant le futur. Il est important de souligner ici que la mort future du vendeur aura véritablement une cause, mais que la science du moment n’est pas encore suffisamment avancée pour la connaître par avance. Le calcul des probabilités ne nous fournit donc pas une connaissance, mais une « prothèse scientifique » pour prendre une décision malgré l’incertitude. Tout ceci est parfaitement légitime.Passons à la découverte de la radioactivité au début du XXe siècle. Un élément, l’uranium 238 par exemple, émet un rayonnement radioactif au moment où ses atomes transmutent : ils se transforment en un autre élément – en l’occurrence du thorium 234. Si l’on considère une certaine quantité d’uranium dans un bloc de matière, on est capable de connaître le temps qu’il faudra pour que la moitié de ses atomes aient transmuté. Cette durée s’appelle la demi-vie. Donc au bout d’une période de temps égale à une demi-vie, il ne restera que la moitié de la quantité d’uranium initiale ; au bout d’une période de temps égale à deux fois une demi-vie, il ne restera que la moitié de la moitié de la quantité initiale, c’est-à-dire le quart ; au bout d’une période de temps égale à trois fois une demi-vie, le huitième de la quantité initiale et ainsi de suite. Comme on le voit, la vitesse de disparition de l’uranium diminue au fur et à mesure que la quantité restante d’uranium diminue.On peut donc parfaitement décrire de manière déterministe l’évolution de la quantité d’uranium dans le bloc que nous tenons dans nos mains. Cependant, à l’échelle atomique on se trouve en présence d’une assemblée d’atomes présumés dans des conditions identiques dont certains vont transmuter tout de suite, d’autres ensuite, d’autres beaucoup plus tard. Pourquoi tous ces atomes ne transmutent-ils pas en même temps ? Étant donné qu’on ne connaît pas la cause physique de la radioactivité, on est incapable de répondre à une telle question. Par contre, on peut calculer la probabilité pour qu’un atome donné ait transmuté au bout d’une seconde, au bout d’une année, ou au bout d’un million d’années. Si l’on connaissait la cause de la transmutation des atomes, on pourrait dire précisément à quel moment cet atome disparaît. Il n’y aurait plus de probabilité mais une certitude. Mais comme ce n’est pas encore le cas, on doit se contenter de constater le phénomène à l’échelle atomique et mesurer son effet à l’échelle macroscopique.L’usage des probabilités est donc nécessaire tant qu’il nous manque certaines connaissances. Arrivera-t-on un jour à compléter les connaissances qui nous manquent ? C’est là que se situe la polémique entre Einstein et l’École de Copenhague en 1927 au sujet de la dualité onde/particule. Armés de leurs outils mathématiques, comme le célèbre principe d’incertitude d’Heisenberg, les opposants d’Einstein échafaudèrent une théorie basée non pas sur la position des particules, mais sur la probabilité de leur position. Mais attention : cette probabilité ne signifie plus pour eux que la science n’est pas encore suffisamment avancée pour déterminer la position réelle des particules, mais que notre univers est tel qu’il n’y a pas de raison pour qu’une particule soit à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Ce qui revient à dire qu’il se produit dans l’univers des événements sans cause. Dit de manière plus précise, il faut imaginer que les particules en tant que phénomène local existent tout en n’occupant aucune position réelle, ne plus se préoccuper de l’absurdité de la chose et ne s’intéresser dans les calculs qu’à la probabilité de leur position (probabilité déterminée par ce qu’on appelle une « fonction d’onde »)…Einstein protesta vigoureusement contre cette interprétation, d’où sa célèbre déclaration :
Dieu ne joue pas aux dés !
À quoi Bohr répondit :
Qui êtes-vous, Albert Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ?
Cet échange montre deux philosophies inconciliables : le Dieu d’Einstein n’agit pas sans raison, et c’est pourquoi l’être humain doté de raison est capable de comprendre les lois de l’univers, Sa création ; le Dieu de Bohr est un tyran capricieux : il agit sans raison, de manière arbitraire [5].
 
Science ou superstition ?
 
Certains se demanderont si c’est bien raisonnable de la part d’Einstein de faire intervenir Dieu dans un tel débat scientifique. Cette polémique entre Einstein et Bohr n’est telle pas tranchée depuis longtemps en faveur de Bohr ? Est-ce vraiment grave si la science ne peut plus remonter aux causes ? N’est-ce pas, au contraire, une évolution inévitable ? Et après tout, peu importe si la physique quantique est incompréhensible : ce qui nous intéresse, c’est d’établir des équations mathématiques que nous pourrons utiliser pour développer des techniques utiles, n’est-ce pas ?Ceux qui expriment un tel point de vue pragmatique ne connaissent pas l’histoire de la science. Sinon, au lieu de considérer cette introduction du dieu Hasard comme un grand progrès, ils penseraient qu’il s’agit, au contraire, d’une régression et d’une répétition d’erreurs passées. Une petite parenthèse astronomique s’impose ici.Jusqu’au XVIIe siècle, il existait plusieurs modèles mathématiques pour décrire le mouvement des planètes. Tous reposaient sur le même postulat aristotélicien selon lequel le mouvement parfait étant le mouvement circulaire uniforme, le mouvement des corps célestes devait nécessairement être une combinaison de mouvements circulaires uniformes. Ptolémée plaçait la Terre au centre de l’univers et faisait tourner le Soleil et les planètes autour de la Terre. Pour rendre compte des irrégularités des mouvements observés, il avait recours à un certain nombre d’artifices géométriques comme les épicycles : ainsi une planète comme Mars devait tourner autour d’un point imaginaire suivant un mouvement circulaire uniforme et ce point imaginaire tournait lui-même autour de la Terre selon un second mouvement circulaire uniforme, etc.Copernic décida de faire tourner la Terre autour du Soleil, mais modélisa également le mouvement des astres par des combinaisons de mouvements circulaires uniformes en utilisant également des artifices géométriques pour faire coller le modèle mathématique aux observations. Après Copernic, Tycho Brahe produisit de nouveau un modèle où la Terre était au centre de l’univers, mais où le Soleil tournait autour de la Terre et les planètes autour du Soleil.Il faut faire ici deux remarques importantes. Tout d’abord, le modèle de Brahe « fonctionnait » beaucoup mieux que celui de Copernic pour prévoir les événements astronomiques futurs, comme les éclipses. Ceci n’est pas surprenant : Brahe disposait de moyens financiers, techniques et humains considérables qui lui avaient procuré des milliers de mesures astronomiques sur de nombreuses années, les plus précises qu’on puisse accomplir à son époque. Tout ceci lui permettait d’ajuster parfaitement les paramètres de ses modèles géométriques. Fallait-il donc considérer pragmatiquement que le modèle de Brahe était supérieur à celui de Copernic ?Ceci étant posé, il faut ensuite rappeler que Copernic n’a jamais été persécuté pour avoir fait un modèle héliocentrique. Tout le monde a entendu parler des ennuis de Galilée avec l’Inquisition, mais ici encore il faut préciser quelque chose : il n’a pas été reproché à Galilée de faire un modèle mathématique héliocentrique. Tout modèle était acceptable dans la mesure où il faciliterait les calculs et permettrait des prévisions correctes. Par contre, l’Inquisition considérait comme un grave péché d’orgueil le fait qu’un mortel puisse prétendre connaître le mouvement réel des astres, car cette connaissance ne pouvait appartenir qu’à Dieu. Les astronomes devaient donc faire des prévisions sans jamais prétendre que leurs constructions géométriques correspondaient aux mouvements réels. Galilée a été persécuté parce qu’il prétendait que son modèle décrivait la réalité ! Bohr et Heisenberg n’auraient sans doute pas été inquiétés à sa place…Et pourtant, ce ne sont ni Ptolémée, ni Copernic, ni Brahe, ni Galilée qui ont découvert le véritable mouvement des astres, mais Kepler. Au début de sa Nouvelle Astronomie, Kepler montre que tous les modèles mathématiques de ses prédécesseurs basés sur le mouvement circulaire uniforme sont équivalents : géométriquement on peut remplacer l’un par l’autre et obtenir les mêmes résultats. Kepler préféra chercher la cause physique du mouvement des astres, en plaçant le moteur du mouvement dans le Soleil, et donna donc une caractérisation de cette force qu’on appelle aujourd’hui gravitation universelle. Ceci lui permit d’établir que le mouvement n’est ni uniforme, ni circulaire, mais elliptique.Ce sont les travaux de Kepler et la notion de force qu’il y introduisit, qui provoquèrent la grande révolution de la physique du XVIIe siècle qui s’ensuivit. Cette révolution ne fut possible que parce que les savants de l’époque avaient enfin compris que la recherche des causes des phénomènes devait précéder la modélisation mathématique. On peut donc dire sans exagérer qu’avec la physique quantique, nous sommes revenus à une forme de pensée moyenâgeuse munie de moyens techniques sophistiqués.
 
Comment pense Einstein ?

Nous avons vu que, contrairement aux empiristes et aux positivistes de toutes sortes qui essaient de décrire les phénomènes observés par des lois mathématiques, Einstein – tout comme Kepler – s’efforce d’abord de comprendre les lois physiques de l’univers en émettant des hypothèses, puis essaie de valider ces hypothèses par une expérience qui vise à produire un phénomène n’ayant jamais été observé jusque-là. Bien entendu, l’hypothèse ne sera validée que si l’observation attendue se produit, sinon elle devra être rejetée. Donc ici c’est la pensée qui précède l’observation et pas le contraire.Une telle approche demande que le chercheur ait le courage d’examiner sa propre manière de penser à la recherche de ses propres préjugés qui l’empêchent de formuler la bonne hypothèse. Ces préjugés viennent de notre éducation, de ce que nous considérons comme un savoir acquis. Or tout savoir est condamné à devenir un jour obsolète, et le chercheur doit cultiver un certain état d’esprit qui lui permette d’anticiper cette obsolescence, sinon plus aucune nouvelle découverte ne sera possible. C’est ce qu’Einstein exprima à plusieurs reprises [6] dans les termes célèbres suivants qui provoquèrent beaucoup de perplexité chez ses collègues :
L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution.
Certains appellent l’imagination la « folle du logis » parce qu’ils parlent de l’imagination débridée qu’on observe chez des adultes qui n’ont pas su développer leur capacité de raison. Chez les enfants l’imagination se développe avant la raison. Cependant, il ne faut pas opposer la raison et l’imagination. L’imagination est indispensable pour explorer des territoires inconnus ; mais la raison est tout autant indispensable pour juger si l’on est dans la bonne direction ou si l’on s’égare. Les deux doivent donc travailler ensemble dans l’harmonie. Comment parvenir à ce résultat ?Ce type de problématique n’est pas nouveau dans la philosophie allemande depuis les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme du poète et philosophe Friedrich Schiller. Ce qui permet « d’éduquer le caractère », c’est l’expérience du Beau qu’on acquiert grâce aux belles œuvres d’art, et en particulier dans la poésie, le théâtre et la musique. Einstein était lui-même un grand amateur de musique, et surtout de Mozart, et il ne manquait pas une occasion pour jouer de la musique de chambre dès qu’il trouvait des partenaires. Selon son professeur de violon et ami, Shinichi Suzuki [7], il disait que :
La découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale.
Pour bien mesurer la portée de cette déclaration d’Einstein, il peut être intéressant de la comparer à une autre dont vous vous sentirez peut être plus proche. Il s’agit de la définition que Rousseau donne de la musique dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, un ouvrage destiné explicitement à introduire en France l’empirisme britannique de Bacon :
La Musique est la science des sons, en tant qu’ils sont capables d’affecter agréablement l’oreille, ou l’art de disposer et de conduire tellement les sons, que de leur consonance, de leur succession, et de leurs durées relatives, il résulte des sensations agréables.
Pour beaucoup d’entre nous, la musique est un divertissement agréable, c’est-à-dire au sens étymologique du terme, un détournement, un moyen d’échapper à la réalité vécue comme désagréable. Einstein exprime ici une idée contraire : la musique lui permet de faire une découverte majeure, elle ne le divertit pas de la réalité, elle l’y ramène. Et cet instant où le savant découvre lui procure une grande joie.D’où vient ce pouvoir de la musique sur l’intelligence humaine ? Le grand chef d’orchestre contemporain d’Einstein, Wilhelm Furtwängler, disait que la musique ne se situe pas dans les notes mais entre les notes. L’idée musicale ne se trouve pas dans la répétition d’un même motif, mais dans ce qui change au moment où l’on s’attendrait à ce que quelque chose se répète. Elle se trouve également dans les dissonances qui apparaissent et qui trouvent par la suite leur résolution. Or, comment pourrait-on caractériser une découverte scientifique ? Le savant a dans la pensée l’équivalent d’une dissonance quand, par exemple, une expérience produit soudain un effet qui contredit une théorie à laquelle il croyait. Et la résolution de cette contradiction entre l’expérience et la théorie, vient lorsqu’il rejette la vieille théorie et la remplace par une meilleure grâce à une hypothèse qu’il a formulée et validée.Ainsi pour Einstein, la recherche de la vérité et la recherche de la beauté sont une même et seule démarche. On reconnaît ici une idée fondamentale de la pensée platonicienne selon laquelle le vrai, le beau et le bon sont identiques, et pour décrire cette trinité chez Einstein, on pourrait rajouter l’action politique à la science et à la musique. Einstein était un pacifiste, et dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, il a combattu le nationalisme, ce qui lui a valu des ennuis avec le FBI à la fin de sa vie.
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Rencontre entre Tagore et Einstein près de Berlin, à l’été 1930.
Nous avons pris l’habitude en occident de qualifier de platonicienne cette idée d’identité entre le vrai, le beau et le bon ; en fait, il s’agit d’une idée universelle et pas seulement occidentale comme on s’en rend compte dès qu’on cherche à savoir sur quelles bases se sont développées les grandes civilisations. Einstein l’a constaté lui-même en s’intéressant, par exemple, à l’histoire de l’Inde comme en témoignent son intérêt pour le livre de Nehru, Discovery of India, et surtout les discussions qu’il eut avec le grand poète indien Rabindranath Tagore. À priori, tout conspirait à faire rencontrer Einstein et Tagore. Les deux étaient de grands voyageurs et des pacifistes engagés ; les deux avaient été des cancres à l’école, préférant découvrir par eux-mêmes plutôt que d’apprendre sous le joug d’une autorité extérieure ; et les deux étaient des esprits universels, curieux de tout, musiciens, etc.
 
Libérer la pensée

Dans le processus de libération de l’Inde vis-à-vis de l’empire britannique, Tagore a joué un rôle complémentaire mais tout aussi fondamental que celui de Mohandas Karamchand Gandhi. C’est lui qui a donné à Gandhi le nom de « Mahatma », ce qui signifie « Grande âme ». Il avait pris une part active au mouvement d’indépendance de l’Inde au début du XXe siècle, mais choqué par la violence fratricide qui avait opposé hindouistes et musulmans, tous deux manipulés par l’occupant britannique, il avait renoncé à l’action politique militante. Néanmoins, lorsque Gandhi revint d’Afrique du sud quelques années plus tard, Tagore reconnut immédiatement le leadership de ce dernier. Cependant, il considérait que la première liberté, c’est la liberté de penser, sans laquelle il ne pourrait pas y avoir de véritable liberté politique.Tagore s’attela donc à la tâche de libérer les entraves à la pensée de la société indienne qui l’avaient rendue vulnérable à la colonisation britannique. Pour lui, il fallait donc éliminer le système des castes, la superstition, l’arriération culturelle… en s’efforçant de promouvoir ce que la culture indienne et la culture occidentale avaient respectivement de meilleur à offrir pour les générations à venir. Dans l’université « en plein air » qu’il créa, Santiniketan, il décida de faire vivre en communauté élèves et enseignants, et d’y inviter des penseurs, artistes, savants, religieux, etc. de toutes les disciplines et du monde entier, pour organiser un véritable dialogue du savoir et des civilisations permanent. De nombreux futurs dirigeants politiques indiens dont Indira Gandhi, y ont séjourné.On aurait tort de voir en Tagore un écologiste avant la lettre, sous prétexte qu’il insiste sur la nécessité de maintenir l’harmonie entre l’homme et la nature. Ce serait plaquer des fantasmes occidentaux romantiques sur une culture qui n’est pas la nôtre. En réalité Tagore s’intéresse à tout ce qui fait progresser l’esprit humain – en ce sens, il est révolutionnaire dans son propre pays – et ceci englobe bien entendu tous les arts comme la poésie, la musique, la peinture, etc., mais également la science et ses applications.Lorsque Tagore attaque ce qu’il appelle « la machine » qui prévaut dans les villes occidentales, il désigne par là tout ce qui asservit l’homme à une tâche répétitive, le transforme en simple mécanisme et détruit ainsi sa créativité. Tagore ne prône pas du tout un rejet du progrès et un retour à des techniques « rustiques » : au contraire, il soutient tout moyen qui permet d’affranchir l’être humain des tâches stupides, et qui lui donne davantage de temps libre pour penser. A ce sujet, il est très éclairant de lire son texte The Cult of Charkha (le culte du charkha) qui est une polémique contre le charkha, c’est-à-dire le rouet de Gandhi.
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Il faut savoir que Gandhi proclamait partout que lorsque chaque Indien passerait une demi-heure par jour à filer du coton à la main avec un rouet, l’indépendance serait obtenue vis-à-vis de l’empire britannique. Gandhi avait plusieurs idées dans cette campagne ; il voulait notamment utiliser l’arme économique, car l’empire empêchait l’Inde d’avoir des filatures, et la forçait à exporter des matières premières et importer des produits finis, des textiles, fabriqués en Angleterre.
Gandhi pensait que si chaque indien filait son coton et fabriquait lui-même ses propres vêtements, cela ruinerait les exportations britanniques vers l’Inde.
Tagore comprenait l’intention de Gandhi, mais le désapprouvait sur ce point tactique : il considérait que si l’on n’éduquait pas le peuple, celui-ci penserait que l’indépendance arriverait par magie grâce au rouet. Et s’astreindre aux gestes répétitifs de filer du coton tous les jours n’aide pas à développer la pensée créatrice. Il englobait donc cet outil archaïque dans ce qu’il appelait péjorativement « la machine ».
Tagore a consacré une grande partie de sa vie à vouloir réformer la société indienne, déplorant que, depuis des siècles, chaque génération reproduisît les mêmes pratiques que celles qui précédaient. Il s’insurgeait contre ceux de ses compatriotes qui se glorifiaient d’un tel immobilisme sous couvert de défendre une fausse conception de l’identité culturelle indienne face à l’occupation de la puissance coloniale occidentale. Pour Tagore, bien qu’une véritable identité culturelle ne doive pas faire table rase du passé, elle doit néanmoins se fonder sur un principe de changement. La société indienne doit donc profiter de la science au lieu de la rejeter sous prétexte que l’occident l’a développée. Tagore écrit dans Le culte du charkha :
S’il y a une signification morale dans la promotion de la science par l’Europe, c’est dans l’aide qu’elle apporte à l’homme face aux agressions de la nature, non pas dans son utilisation de l’homme comme une machine mais dans son utilisation de la machine pour maîtriser les forces de la nature afin de servir l’homme. Une chose est certaine, c’est que nous ne pourrons pas éliminer la pauvreté générale qui accable notre pays en travaillant de nos mains pour le détriment de la science.

Si éloignés et pourtant si proches

Tagore, de même qu’Einstein, avait une conception très personnelle de la religion. Il n’aimait pas beaucoup les organisations religieuses, les dogmes qu’elles professaient et les rites que suivaient leurs fidèles, car il pensait qu’à trop vouloir suivre la lettre, on perd le plus important, c’est-à-dire l’esprit. Il considérait que les grandes religions, comme l’hindouisme, reposaient sur des fondements humanistes d’où avaient découlé certaines pratiques sociales à leurs commencements. Cependant, les sociétés et leurs nécessités évoluant au fil des âges, vouloir maintenir ces pratiques devenues périmées finit par mettre en contradiction l’esprit de la religion avec la tradition.
Par exemple, Tagore qui s’est battu toute sa vie contre le système des castes, savait que les castes avaient représenté un progrès social au moment de leur établissement. En effet, ce système prévoyait une séparation entre ceux qui représentaient l’autorité morale et intellectuelle de la société, et les guerriers chargés de la défendre. Le prestige des premiers dans la société représentait un contre-pouvoir politique aux seconds destiné à limiter leurs ambitions. Par ailleurs, les castes n’étaient pas héréditaires au départ. Au fil des siècles, le système a été perpétué mais perverti pour instaurer une quasi-forme d’esclavagisme, à l’opposé même de l’intention initiale.La solution à ce genre de dérive n’est pas très différente de ce qui préoccupe Einstein dans le domaine scientifique : la recherche des causes. Il est dangereux pour une société humaine de se livrer mécaniquement à un certain nombre de pratiques, de génération en génération, sans se demander pourquoi nos ancêtres les ont instituées. Sans cette recherche des causes, la société sombre dans une forme de superstition et pense que son existence dépend de l’énoncé d’une bonne formule [8].Quand on lit des ouvrages philosophiques de Tagore comme Sadhana ou La religion de l’Homme, on découvre à quel point il s’efforce constamment de s’appuyer sur les textes fondateurs de l’Inde, en particulier les Upanishad, mais aussi qu’il s’efforce non moins constamment d’en dégager la substantifique moelle et d’enrichir cet héritage par les apports les plus récents de l’humanité – y compris les apports venus de l’étranger et notamment de l’occident.L’extrait de Sadhana qui suit est très caractéristique de cela car, d’une part il y présente la notion d’harmonie, fondamentale dans l’histoire de l’Inde et de l’hindouisme, et d’autre part il y montre que cette même notion est également fondamentale dans la culture européenne ancienne et moderne, bien que la plupart des occidentaux l’aient oublié dans la période récente. Sur ce dernier point, il faut remarquer le clin d’œil que Tagore fait aux occidentaux à dernière phrase de cet extrait. Il s’agit d’une référence à l’Ode sur une urne grecque du poète anglais Keats faisant lui-même référence à la pensée platonicienne que l’empirisme s’efforce d’éradiquer :
Par notre sens de la vérité, nous percevons la loi dans la création, et par notre sens de la beauté, nous percevons l’harmonie dans l’univers. Lorsque nous reconnaissons la loi dans la nature, nous étendons notre domination sur les forces physiques et nous devenons puissants ; lorsque nous reconnaissons la loi dans notre nature morale, nous parvenons à la maîtrise du moi et nous devenons libres. De même, plus nous comprenons l’harmonie dans le monde physique et plus notre vie partage la joie de la création ; notre expression de la beauté dans l’art devient plus véritablement catholique (étymologiquement : universel – nda). Quand nous prenons conscience de l’harmonie dans notre âme, notre perception de la béatitude dans l’esprit du monde devient universelle, et l’expression de la beauté dans notre vie progresse vers l’infini dans l’amour et la bonté. Tel est l’objet ultime de notre existence : nous devons toujours savoir que ‘la beauté est vérité, la vérité beauté’.
Dès que l’on étudie le développement des idées dans les grandes civilisations plusieurs fois millénaires, abrahamique, hindouiste, confucéenne, etc., on est frappé par le fait qu’elles partent de grands principes très similaires bien qu’ils s’expriment sous des formes apparentes et des langages très différents. Ceci nous conduit à deux hypothèses sur l’histoire de l’homme qui ne s’excluent pas mutuellement. La première est que les civilisations ont voyagé et communiqué entre elles dans un passé beaucoup plus lointain que les historiens ne le pensent à l’heure actuelle. La seconde est que les idées fondatrices n’appartiennent pas à telle ou telle civilisation, mais sont universelles et pourraient, de ce fait, apparaître dans différents endroits du monde sans qu’il n’y ait nécessairement de communication entre ces endroits. Comme nous l’indique cette seconde hypothèse, si l’être humain est naturellement disposé à découvrir l’univers, cet esprit de découverte devrait lui-même être considéré comme un objet d’étude par les savants, beaucoup plus sérieusement qu’il ne l’est actuellement.
 
Ces considérations nous conduisent naturellement sur le seuil de la maison d’Einstein où Tagore vint lui rendre visite à plusieurs reprises en cette année 1930.
 
Les discussions entre Tagore et Einstein
 
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Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient, mais cette année-là, Tagore fit une grande tournée internationale au cours de laquelle il passa à Berlin où il eut plusieurs discussions avec Einstein. Il reste de ces discussions des fragments issus de notes prises en Anglais (Einstein s’était exprimé en Allemand) par Dimitri Marianoff, un assistant d’Einstein qui venait d’épouser Margot Einstein, la belle-fille d’Albert. Le couple Marianoff accompagna ensuite Tagore dans son voyage en Russie, puis revint à Berlin avec le poète. Entretemps, un fragment des notes de Marianoff fut publié dans le New York Times du 10 août 1930. Einstein avait revu ces notes et avait donné son accord pour publication, mais considéra par la suite qu’il était incomplet. Tagore qui n’avait pas pu être consulté avant la publication, décida de le compléter lui-même et de le publier en appendice de son livre La religion de l’Hommetranscrivant la série de Conférences Hibbert qu’il avait données à Oxford au cours de la même tournée.
 
Voici donc un extrait de cet appendice transcrit depuis la traduction française depuis l’Anglais, publiée par Les Éditions Rieder en 1933. Cet extrait reproduit l’usage des majuscules fait dans cette traduction :Einstein  : Croyez-vous au Divin comme isolé du Monde ?

Tagore  : Non, pas isolé. La personnalité infinie de l’Homme comprend l’Univers. Il n’y a rien qui ne puisse être surpassé par la personnalité humaine, et c’est ce qui prouve que la vérité de l’Univers est la vérité humaine. (…)

Einstein  : Il y a deux conceptions différentes au sujet de la nature de l’univers : 1° Le monde, en tant qu’unité dépendant de l’humanité ; 2° Le monde comme réalité, indépendant du facteur humain.

Tagore  : Quand notre univers est en harmonie avec l’Homme, l’éternel, nous le reconnaissons comme une vérité, nous en sentons la beauté.

Einstein  : C’est une conception purement humaine de l’univers.

Tagore  : Il ne peut y avoir d’autre conception. Ce monde est un monde humain – sa conception scientifique est aussi celle de l’homme scientifique. (…)

Einstein  : Alors, la Vérité, autrement dit la Beauté, n’est pas indépendante de l’Homme ?

Tagore  : Non.
(…)
Einstein  : Je suis d’accord en ce qui regarde cette conception de la Beauté, mais non en ce qui concerne la Vérité.

Tagore.  : Pourquoi pas ? La Vérité est réalisée dans l’homme.

Einstein  : Je ne peux prouver que ma conception est juste, cependant, c’est ma religion.

Tagore  : La Beauté se trouve dans l’idéal de l’harmonie parfaite existant dans l’Être Universel, la Vérité étant la compréhension parfaite de l’Esprit Universel. Nous, individus, nous en approchons au moyen de nos fautes et de nos erreurs, par nos expériences accumulées, par notre conscience éclairée – comment, sans cela pouvons-nous connaître la Vérité ?
(…)
Einstein  : Même dans notre vie quotidienne nous nous sentons forcés d’attribuer une réalité, indépendante de l’homme, aux objets dont nous faisons usage. Nous agissons ainsi pour établir une relation raisonnable entre les communications diverses faites par nos sens. Par exemple, s’il n’y a personne à la maison, cette table pourtant reste où elle est.

Tagore  : Oui, elle reste en dehors de l’intelligence individuelle mais non en dehors de l’intelligence universelle. La table que j’aperçois est perceptible par la même sorte de conscience que je possède. (…) Dans l’appréhension de la vérité existe un conflit éternel entre l’esprit humain universel et le même esprit enfermé dans l’individu. Il y a une conciliation perpétuelle qui s’établit entre notre science, notre philosophie et notre éthique. En tout cas, s’il existe une vérité absolument sans rapport avec l’humanité, alors, pour nous, elle est tout à fait non-existante. (…)

Einstein  : Alors je suis plus religieux que vous !

Tagore  : Ma religion réside dans l’accord de l’Homme supra-personnel, l’Esprit humain Universel, avec mon être individuel (…)
 
Cet extrait souligne un point de désaccord évident entre les deux penseurs, mais il ne faut pas faire abstraction du contexte dans lequel se déroule cette discussion. Elle a lieu à peine trois ans après le Congrès de Solvay de 1927. On comprend donc pourquoi Einstein est tellement préoccupé par l’idée que la vérité soit indépendante de l’homme : c’est un des arguments qu’il opposait sans cesse à Bohr quand ce dernier prétendait que la nature du phénomène observé dépend de l’appareil de mesure, et qu’en l’absence de la mesure, le phénomène est indéterminé.Cependant, le point de vue de Tagore n’est pas celui de Bohr. Quand Tagore parle de l’Homme, il ne parle pas d’un individu humain contrairement à Bohr, mais de « l’Esprit humain Universel », c’est-à-dire de l’ensemble de l’humanité de tous les temps et tous les lieux qu’il assimile à l’Absolu, au « Divin ». Le poète pense que le but de l’existence de l’individu, c’est de chercher sans cesse l’harmonie avec cet Absolu, et pour cela il y a deux voies complémentaires : l’art et la science.Ainsi, contrairement à Bohr, mais finalement en accord avec Einstein sur ce point, Tagore exprime avec force que l’univers est connaissable par l’Homme, bien que le chemin vers la vérité n’ait jamais de fin. Partant de là, il ne saurait y avoir d’obstacle honnête pour empêcher un véritable dialogue de civilisations : la paix et l’harmonie ne peuvent pas être obtenues par des individus et des sociétés identiques, mais par des êtres différents qui pensent que la vérité existe et qui la cherchent ensemble.
 
Conclusion provisoire

Les discussions entre Einstein et Tagore ne nous donnent pas une solution « clef en main » pour dégager la science contemporaine de l’impasse dans laquelle elle s’est engagée. Cependant, elles nous donnent certaines idées pour changer la vieille manière de penser. Tagore comprend que le point faible de la culture occidentale, c’est d’avoir séparé arbitrairement le domaine des phénomènes physiques et celui des idées, alors qu’ils constituent le même univers. Par la relation qu’il fait entre sa pratique du violon et sa recherche scientifique, Einstein a une intuition de cela, mais comme tous les grands penseurs, il est mort avant d’avoir fini son travail.
 
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Ceci nous conduit à évoquer un troisième savant contemporain de ces deux là : le biogéochimiste russe Vladimir Vernadski. Vernadski est probablement le plus grand scientifique russe du XXe siècle. Il est notamment le premier à avoir développé de manière rigoureuse la notion de biosphère. Il a d’ailleurs écrit son livre La Biosphère en Français en 1928.Dans son approche, il décrit comment la vie se développe comme un tout et devient progressivement le phénomène géologique le plus puissant de la planète – plus puissant que les forces du non vivant dont elle prend le contrôle. Il insiste, le premier, sur le fait que l’on n’a jamais observé un organisme isolé dans le monde, mais toujours une multitude d’organismes en interaction (en harmonie, serions-nous tentés de dire) les uns avec les autres.Et l’être humain dans tout ça ? Dans les années 1930, Vernadski franchit l’étape suivante en développant la notion de noosphère. Il constate qu’une troisième couche, la pensée, a pris à son tour le contrôle des deux autres que sont la vie et le non-vivant. Il comprend que la pensée humaine est un phénomène universel que les scientifiques ont tort de traiter comme un épiphénomène du cosmos. Il comprend qu’après la Seconde Guerre mondiale il faudra que, pour avancer, la science étudie de manière rigoureuse l’interaction entre le non-vivant, le vivant et le pensant. Il meurt en 1945.Vernadski semble s’être intéressé à la pensée de l’Inde, précisément à cause de l’importance qu’y a la notion d’harmonie. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas s’il y a eu des relations entre Tagore et lui (par exemple, lorsque Tagore s’est rendu à Moscou avec la famille d’Einstein ?). Mais ce n’est pas le plus important. Bien qu’ils soient des individus exceptionnels, ni Vernadski, ni Tagore, ni Einstein ne pouvaient être considérés comme indépendants des cultures dans lesquelles ils baignaient respectivement. Et d’où qu’elles viennent, les idées sont universelles et ont cette capacité d’entrer en résonance les unes avec les autres.

[1] Idem pour la récente observation d’ondes gravitationnelles provoquées par un système de deux trous noirs : la relativité générale l’avait prévu un siècle plus tôt.
 
[2] Les expériences d’interférométrie de Michelson et Morley qui contredisaient la physique classique sont effectivement expliquées par la relativité restreinte, mais elles n’ont pas constitué le point de départ de la réflexion d’Einstein. En effet, dans l’introduction de son mémoire Sur l’électrodynamique des corps en mouvement de 1905, c’est-à-dire, la publication où il expose pour la première fois sa théorie de la relativité restreinte, il commence par des considérations sur l’asymétrie des équations de Maxwell.
 
[3] Fresnel avait validé sa théorie en mettant en évidence des phénomènes d’interférence lumineuse où l’on voit, par exemple, deux sources lumineuses dirigées simultanément vers un écran, additionner ou annuler alternativement leurs effets, ce qui se caractérise par une alternance de zones lumineuses et obscures sur le même écran.
 
[4] A. Peterson, « The Philosophy of Niels Bohr », Bulletin of Atomic Scientists n°19, 14 août 1963.
 
[5] Cette opposition entre Einstein et Bohr est un écho immanquable d’une autre célèbre polémique : celle qui eut lieu deux siècles plus tôt entre Leibniz et Newton et qu’on trouve dans la Correspondance Leibniz-Clarke. Tout comme Einstein, Leibniz pensait que Dieu agit selon le principe de la « raison suffisante » (rien n’arrive sans qu’il n’y ait une raison) et que c’est pour cela que Dieu est bon, tandis que Newton pensait que Dieu agit arbitrairement et que le bien c’est ce que Dieu veut. La conséquence scientifique de ce débat métaphysique, c’est que Newton pensait que le temps et l’espace étaient absolus et que Dieu avait créé l’univers au moment et à l’endroit qu’il avait voulus ; selon Leibniz, il n’y aurait aucune raison dans ce cas-là que Dieu n’eût pas créé un univers identique à un autre instant et à un autre endroit. Puisque Dieu n’agit pas sans raison, Leibniz en tira la conséquence que l’espace et le temps ne sont pas absolus mais des créations de Dieu : autrement dit l’espace et le temps sont relatifs ! (« Pour moy j’ay marqué plus d’une fois, que je tenais l’ESPACE pour quelque chose de purement relatif, comme le TEMPS ; pour un ordre des Coexistences, comme le temps est un ordre des successions. ») Comme on le voit les idées de Leibniz ont parcouru les époques et ont inspiré la réflexion d’Einstein.
 
[6] Voir une interview faite en 1929 avec George Sylvester Viereck du Saturday Evening Post, ainsi que dans son livre Einstein on Cosmic Religion and Other Opinions and Aphorisms.
 
[7] Shinichi Suzuki, Nurtured by Love:The Classic Approach to Talent Education.
 
[8] Nous avons l’habitude de croire que la superstition correspond à un certain état « primitif » de la pensée humaine dans son développement historique. Pourquoi ne pas concevoir au contraire que l’humanité commence par chercher à comprendre le monde dans lequel elle se trouve et que la superstition arrive après des avancées et des découvertes ? C’est-à-dire : considérer que le progrès est naturel à l’être humain, mais que l’arrêt du progrès fait dégénérer la connaissance en superstition.

Aragon récite ce poème de la Résistance: la présence inaccessible et l’incantation poétique…

Aragon récite ce poème de la Résistance : la présence inaccessible et l’incantation poétique…

 

18 Mars 2018

 

Il y a quelque chose de stupéfiant à entendre les poètes réciter leur poèmes… C’était pareil avec  Néruda, rien à voir avec la mélodie de ferrat et même Léo ferré, une mélopée scandés,   un hennissement, dans la voix une possession comparable à celle de la pythie devant les portes de l’enfer, un chaman, comme si remontait des entrailles de la terre une incantation venue du fond des âges pour dire la peine des être humains d’aujourd’hui.

 

C’est  la représentation, l’image dans l’art. Jean Pierre Vernant a tenté de nous initier à un autre mode de pensée,  à propos des KolossoÏ, ces statues grecques, représentation archaïque de la figure humaine. Vernant tente de renouer avec l’origine du signe religieux. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer une présence sacrée, mais bien d’établir une communication avec elle, marquer à la fois la présence et une distance incommensurable avec ce qui est représenté… Il s’agit de représenter et d’établir en même temps ce qu la mort représente pour le vivant d’inaccessible, de mystérieux, de fondamentalement autre.  il n’y a oeuvre d’art que dans cette incantation à l’éternité aussi bien qu’à ceux qui sont morts pour la survie de ce qui nous unit… La voix du poète crée cet archaïsme qui s’introduit dans l’histoire des hommes de notre temps face à la barbarie nazie et dit la diversité, l’unité de la dame.france et de ses artisans ..

 

L’amour chez Aragon qu’il s’agisse d’Elsa, de sa patrie, de son parti (qui lui a restitué sa patrie) est toujours cette présence sacrée qui échappe alors mêmes qu’on l’invoque, l’inaccessible, le mystérieux, l’inassouvi, le menestrel comme dans « le fou d’Elsa » évoque cette présence absence, ce mystère, cette manière d’atteindre l’éternité.

 

danielle Bleitrach

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans

 

14 Mars 2018

  • Le physicien et auteur d’une brève histoire du temps est mort chez lui à Cambridge. Ses enfants ont dit: « Il nous manquera pour toujours »… L’article insiste sur le caractère provocateur du personnage, mais le fait qu’il vive a été 50 ans de défi, comme sa passion pour la science, ses paris perdus et ses engagements… Cet enfant terrible à l’égo surdimensionné et fractionné a été élevé dans un famille de communistes et il en a conservé bien des traits y compris la dénonciation des injustices, il fait partie de ces génies dont peu de gens comprennent les travaux mais qui dégagent une fascination pour l’amplitude de sa pensée autant que l’humour ravageur et anarchisant de ses convictions
L’image contient peut-être : 8 personnes, personnes debout, chapeau et foule
Voici une contribution à la nécrologie de Stephen Hawking quand en 1969, il marchait (avec deux cannes) contre la guerre au Viet Nam. Il disait il y a peu en parlant de la révolution de l’intelligence artificielle qui s’annonçait: «  » si les machines produisent tout ce dont nous avons besoin, le résultat dépendra de la manière dont les choses sont distribuées. Tout le monde peut profiter d’une vie de loisirs luxueux si la richesse produite par la machine est partagée, ou la plupart des gens peuvent finir misérablement pauvres si les propriétaires de machines s’opposent avec succès à la redistribution des richesses. Jusqu’à présent, la tendance semble aller vers la deuxième option, la technologie conduisant à une inégalité toujours croissante. » 

Bref un marxiste tendance Monty Python…

(note et traduction de danielle Bleitrach)

The Guardian : Stephen Hawking, l’étoile la plus brillante de la cosmologie moderne, meurt à l’âge de 76 ans
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Les idées du professeur Hawking ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs.
Les idées du professeur Hawking ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs. Photo: Sarah Lee pour le Guardian
Stephen Hawking , l’étoile la plus brillante du firmament de la science, dont les idées ont façonné la cosmologie moderne et inspiré des millions de spectateurs, est décédé à l’âge de 76 ans.

Sa famille a publié une déclaration dans les premières heures de mercredi matin confirmant sa mort à son domicile à Cambridge.


Il était un grand scientifique et un homme extraordinaire dont le travail et l’héritage continueront à vivre pendant de nombreuses années. Son courage et sa persévérance avec son génie et son humour ont inspiré les gens du monde entier.

« Il a dit un jour: » Ce ne serait pas un univers si ce n’était pas la maison des gens que vous aimez.  « Il nous manquera pour toujours. »

Pour ses collègues scientifiques et ses proches, c’était l’intuition de Hawking et son sens de l’humour qui le caractérisaient autant que le corps brisé et la voix synthétique qui symbolisaient les possibilités infinies de l’esprit humain.

Hawking  quand il a été diagnostiqué avec la maladie du motoneurone en 1963 avait  21 ans. Les médecins s’attendaient à ce qu’il ne vive que deux ans de plus. Mais Hawking avait une forme de la maladie qui a progressé plus lentement que d’habitude. Il a survécu pendant plus d’un demi-siècle et assez longtemps pour que son handicap le définisse. Sa popularité aurait sûrement été moins grande sans cette maladie..

Hawking a estimé une fois qu’il a travaillé seulement 1000 heures au cours de ses trois années de premier cycle à Oxford. «Vous étiez censé être brillant sans effort, ou accepter vos limites», écrit-il dans son autobiographie de 2013, My Brief History. Au final de ses examens, Hawking se situait entre la première et la seconde place. Convaincu qu’il était considéré comme un étudiant difficile, il a dit à ses examinateurs que s’ils lui donnaient la  première place, il irait à Cambridge pour poursuivre son doctorat. S’il lui attribuaient une seconde place   il a menacé de rester à Oxford. Ils ont opté pour une première.

Ceux qui vivent dans l’ombre de la mort sont souvent ceux qui vivent le plus. Pour Hawking, le diagnostic précoce de sa maladie en phase terminale, et le fait d’être témoin de la mort d’un garçon qu’il a connu à l’hôpital à la suite d’une leucémie, lui ont donné un nouveau sens à la vie. « Bien qu’un nuage ait plané sur mon avenir, j’ai trouvé, à ma grande surprise, que j’appréciais la vie dans le présent plus qu’avant. J’ai commencé à progresser dans mes recherches », a-t-il déjà dit. En s’engageant sérieusement dans sa carrière, il a déclaré: « Mon objectif est simple. C’est une compréhension complète de l’univers, pourquoi il est tel qu’il est et pourquoi il existe.  »

Il a commencé à utiliser des béquilles dans les années 1960, mais a longtemps lutté contre l’utilisation d’un fauteuil roulant. Quand il a finalement cédé, il est devenu célèbre pour sa conduite sauvage dans les rues de Cambridge, pour ne pas mentionner la course intentionnelle sur les orteils des étudiants et la rotation occasionnelle sur la piste de danse lors des fêtes universitaires.
La première percée majeure de Hawking survint en 1970, quand Roger Penrose et lui appliquèrent les mathématiques des trous noirs à l’univers entier et montrèrent qu’une singularité, une région de courbure infinie dans l’espace-temps, se trouvait dans notre passé lointain.

Penrose a trouvé qu’il était capable de parler avec Hawking alors que le discours de ce dernier est devenu inaudible. Mais la principale chose qui se dégagea fut la détermination absolue de Hawking à ne rien laisser se mettre en travers de son chemin. « Il pensait qu’il n’avait pas longtemps à vivre, et il voulait vraiment faire autant qu’il pouvait faire à ce moment », a déclaré Penrose.

Dans les discussions, Hawking pourrait être provocateur, voire hostile. Penrose se souvient d’un dîner de conférence où Hawking est sorti avec une série de déclarations de plus en plus controversées qui semblaient faites esprès  pour provoquer Penrose. Ils étaient tous de nature technique et ils ont culminé avec la déclaration d’ Hawking déclarant que les trous blancs étaient simplement des trous noirs inversés dans le temps. « C’est ce qui m’a le plus préoccupé », a déclaré Penrose,  exaspéré, au Guardian. « Nous avons eu une longue dispute  après cela. »
 
Sa proposition que les trous noirs diffusent de la chaleur a suscité l’un des débats les plus passionnés de la cosmologie moderne. Hawking a fait valoir que si un trou noir pouvait s’évaporer dans un bain de radiation, toutes les informations qui tombaient à l’intérieur au cours de sa vie seraient perdues pour toujours. Il a contredit l’une des lois les plus fondamentales de la mécanique quantique, et beaucoup de physiciens étaient en désaccord. Hawking est venu à croire à l’explication la plus commune, sinon moins déconcertante, que l’information est stockée à l’horizon des événements du trou noir, et codée de nouveau dans le rayonnement comme le trou noir rayonne.

Cinq ans plus tard, il devint le professeur de mathématiques Lucasian à Cambridge, sans doute la chaire la plus distinguée de Grande-Bretagne, et autrefois occupéepar Isaac Newton. , Charles Babbage et Paul Dirac, le dernier des pères fondateurs de la mécanique quantique. Hawking a occupé le poste pendant 30 ans, puis est devenu directeur de la recherche au Centre for Theoretical Cosmology.

Les contributions séminales de Hawking se sont poursuivies tout au long des années 1980. La théorie de l’inflation cosmique soutient que l’univers naissant a traversé une période d’expansion formidable. En 1982, Hawking fut l’un des premiers à montrer comment les fluctuations quantiques – de minuscules variations dans la distribution de la matière – pouvaient engendrer, par l’inflation, la propagation des galaxies dans l’univers. Dans ces minuscules ondulations pondent les graines des étoiles, des planètes et de la vie telle que nous la connaissons. « C’est l’une des plus belles idées de l’histoire de la science », a déclaré Max Tegmark , professeur de physique au MIT.

Mais c’est une brève histoire du temps qui a propulsé Hawking à la célébrité. Publié pour la première fois en 1988, le titre a fait le Livre Guinness des Records après qu’il est resté sur la liste des best-sellers du Sunday Times pour une période sans précédent de 237 semaines. Il a vendu 10 millions d’exemplaires et a été traduit en 40 langues différentes. Le directeur de Hawking chez Bantam, Peter Guzzardi, qui a pris le titre original: «Du Big Bang aux trous noirs: une courte histoire du temps», l’a retourné et a changé le «court» en «bref». Néanmoins, les esprits critiques l’appelaient le plus grand livre non lu de l’histoire.
Hawking a épousé son amour de collège, Jane Wilde , en 1965, deux ans après son diagnostic. Elle le regarda pour la première fois en 1962, descendant la rue à St Albans, la tête basse, couverte d’une masse indisciplinée de cheveux bruns. Un ami l’a avertie qu’elle se mariait dans « une famille folle ». Avec toute l’innocence de ses 21 ans, elle espérait que Stephen la chérirait, écrit-elle dans son livre de 2013, Voyager vers l’infini: Ma vie avec Stephen.
En 1985, lors d’un voyage à Cern , Hawking a été transporté à l’hôpital avec une infection. Il était tellement malade que les médecins ont demandé à Jane s’ils devaient ne pas s’acharner à le maintenir en  vie. Elle a refusé, et Hawking a été rapatriée à l’hôpital Addenbrooke à Cambridge pour une trachéotomie de sauvetage. L’opération lui a sauvé la vie mais a détruit sa voix. Le couple a eu trois enfants, mais le mariage a échoué en 1991. L’aggravation du handicap de Hawking, ses demandes à Jane et son refus de discuter de sa maladie, étaient des forces destructrices que la relation ne pouvait pas supporter. Jane a écrit de lui étant « un enfant possédé d’un ego massif et fractionné », et comment mari et femme sont devenus « maître » et « esclave ».
 
Quatre ans plus tard, Hawking épousa Elaine Mason, l’une des infirmières employées pour lui donner des soins 24 heures sur 24. Mason était l’ex-épouse de David Mason, qui a conçu le premier synthétiseur vocal monté en fauteuil roulant utilisé par Hawking. Le mariage a duré 11 ans, au cours de laquelle la police de Cambridgeshire a enquêté sur une série d’agressions présumées sur Hawking. Le physicien a nié qu’Elaine était impliquée et a refusé de coopérer avec la police, qui a abandonné l’enquête.
 
Hawking n’était peut-être pas le plus grand physicien de son temps, mais en cosmologie, il était un personnage imposant. Hawking a remporté le Prix Albert Einstein, le Prix Wolf, la Médaille Copley et le Prix ​​de physique fondamentale . Le prix Nobel lui a cependant échappé.
 
Il aimait les paris scientifiques, en dépit d’un talent certain pour les perdre. En 1975, il paria au physicien américain Kip Thorne un abonnement à Penthouse selon lequel la source de rayons X cosmique Cygnus X-1 n’était pas un trou noir. Il a perdu en 1990. En 1997, Hawking et Thorne pariaient à John Preskill une encyclopédie selon laquelle l’information devait être perdue dans les trous noirs. Hawking a concédé en 2004 . En 2012, Hawking a perdu 100 $ à Gordon Kane pour avoir parié que le boson de Higgs ne serait pas découvert .
 
Il a donné des conférences à la Maison Blanche sous l’administration Clinton – ses références indirectes à l’épisode de Monica Lewinsky évidemment perdu sur ceux qui ont examiné son discours – et est revenu en 2009 pour recevoir la médaille présidentielle de la libération de Barack Obama. Sa vie a été jouée dans des biographies et des documentaires, plus récemment The Theory of Everything , dans lequel Eddie Redmayne l’a joué. « Parfois, je pensais qu’il était moi », a déclaré Hawking en regardant le film. Il est apparu sur The Simpsons et a joué au poker avec Einstein et Newton sur Star Trek: The Next Generation . Il a livré des poses magnifiques sur The Big Bang Theory. « Qu’est-ce que Sheldon Cooper et un trou noir ont en commun? » Hawking a demandé au physicien fictif de Caltech dont le QI dépasse largement ses compétences sociales. Après une pause, la réponse est venue: « Ils sucent tous les deux. »
 
En 2012, les scientifiques se sont réunis à Cambridge pour célébrer le 70e anniversaire du cosmologiste. C’était l’un de ces jalons de la vie que peu s’attendaient à atteindre. Il a passé l’événement à Addenbrooke, trop malade pour y assister, mais dans un message enregistré intitulé Une brève histoire de la mine, il a appelé à l’exploration continue de l’espace « pour le futur de l’humanité » sans se répandre dans l’espace. survivre à mille autres années, a-t-il dit.
 
Plus tard, il s’est joint à Elon Musk de Tesla et au co-fondateur d’Apple, Steve Wozniak, pour mettre en garde contre une course aux armements artificiels et a appelé à l’interdiction des armes autonomes.
 

On achève bien les poètes… par Pablo Neruda

 

 

09 Mars 2018

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Voici l’hommage de Pablo Neruda à son ami Federico García Lorca, fusillé par les franquistes en 1936 :

 

Pour saluer une Espagne qui secoue la chape franquiste, mais aussi le compromis monarchiste franquiste, la spéculation immobilière dans le cadre de l’UE et la crise terrible qui a suivi, le chômage, la misère et qui cherche à reprendre pied dans son passé, voici la voix de Neruda célébrant à travers le poète assassiné par les franquistes, son propre engagement.

 

(note de danielle Bleitrach)


« Tout commença pour moi le soir du 19 juillet 1936. Un Chilien sympathique et aventureux, Bobby Deglané, était imprésario de ‘catch as catch can’ au cirque Prince de Madrid. Je lui avais exposé mes doutes au sujet de ce ‘sport’ et de son sérieux, et il m’avait convaincu d’aller sur place, avec Garcia Lorca, vérifier l’authenticité du spectacle. Federico ayant accepté, nous avions décidé de nous retrouver à la porte du cirque à une heure convenue. Nous passerions un bon moment à regarder les truculences du Troglodyte Masqué, de l’Étrangleur Abyssin et de l’Orang-Outang Sinistre.

 

Federico ne vint pas au rendez-vous. Il avait pris le chemin de sa mort. Nous ne nous revîmes plus. Il avait rendez-vous avec d’autres étrangleurs. C’est ainsi que la guerre d’Espagne, qui allait transformer ma poésie, commença pour moi par la disparition d’un poète.

 

Et quel poète ! Je n’ai jamais vu réuni comme en sa personne la grâce et le génie, le cœur ailé et la cascade cristalline. Federico Garcia Lorca était le farfadet dissipateur, la joie centrifuge qui recueillait dans son sein le bonheur de vivre et l’irradiait comme une planète. Ingénu et comédien, cosmique et provincial, musicien étonnant, mime parfait, ombrageux et superstitieux, rayonnant et bon garçon, il résumait en quelque sorte les âges de l’Espagne, la floraison populaire ; c’était un produit andalou-arabe qui illuminait et parfumait comme un buisson de jasmins la scène entière de cette Espagne hélas ! disparue.

 

(…) Federico Garcia Lorca n’a pas été fusillé ; on l’a assassiné. Naturellement, personne n’imaginait qu’on le tuerait un jour. De tous les poètes d’Espagne il était le plus aimé, le plus choyé, et le plus ‘enfant’ par sa merveilleuse allégresse. Qui aurait pu croire qu’il y aurait sur la terre, et sur sa terre, des monstres capables d’un forfait aussi inexplicable ? »

 

(extrait de : « J’avoue que j’ai vécu », 1974 / traduction de Claude Couffon, Éditions Gallimard)

Aragon contrebandier

Aragon contrebandier

 

25 Février 2018

  • Ce texte mérite d’être médité pour plusieurs raisons. La première disons, le premier degré est l’extraordinaire procès fait aujourd’hui à l’engagement communiste. On croirait lire une réhabilitation de Céline au nom de l’art. François la colère est mis sur le même plan que l’auteur de Bagatelle pour un massacre. L’auteur ne s’interroge jamais sur ses propres certitudes idéologiques et ce que son interprétation doit à la contrerévolution. Mais par ailleurs le texte mérite heureusement d’être lu à d’autres niveaux, d’abord celui d’une connaissance réelle de l’oeuvre d’Aragon et disons-le de son intelligence de la manière dont ce dernier est resté un surréaliste, ce qui me parait évident. C’est-à-dire qu’il y a un souci constant de faire exploser les limites de toute hagiographie,  une sorte de jeu insolent d’autant plus sublime qu’il serait « en contrebande ». C’est juste, mais là encore l’interprétation est un peu courte y compris avec l’éternelle psychanalyse à deux sous, sur le manque de mère… Est complètement occultée l’indignation d’Aragon quand il constate que ce qui est reproché aux communistes y compris dans le jdanovisme n’est jamais du domaine de la défense de la littérature mais une haine de classe dans laquelle son pays, sa langue se perd et collabore. Sa douleur n’a rien à voir avec cette hypocrisie, elle le rapproche de ceux que l’on dénonce. Il y a aussi chez Aragon une anticipation, la nécessité d’un combat pour que d’autres temps arrivent et cet immense écrivain voit tout cela dans le communisme. Cette fidélité d’Aurélien aux liens est celle de tant de communistes qui ne cessent de se nourrir des temps dans lesquels ils ont le malheur de survivre, qui veulent coller à ce réel dont ils ont hérité (l’idée de l’héritage est très forte chez Aragon plus que chez les autres surréalistes, il n’abandonne rien, et surtout pas le roman), c’est la matérialité, la peine des hommes qu’il célèbre et comme Neruda il en joue pour revendiquer d’autres temps où tout cela ne sera plus qu’un cauchemar. C’est cette dialectique de l’homme communiste que l’auteur de l’article perçoit à travers l’oeuvre littéraire, mais qu’il est incapable de comprendre dans l’Histoire, celle de ceux qui ont choisi à leurs risques et périls de la faire et de transporter en contrebande dans le présent cette relation entre héritage et avenir inconnu. Dans une dernière mesure, l’acharnement contre Aragon a quelque chose à voir dans la manière dont grâce à Mitterrand, mai 68 est devenu une contrerévolution. Mitterrand qui a accompli entre autres indignités le refus de funérailles nationales, Mitterrand l’ami de Bouquet, l’admirateur de Chardonne, le plus grand corrupteur des intellectuels et des artistes par la courtisanerie, les afféteries du pouvoir, les superficialités de Lang avait alors expliqué qu’il n’accorderait pas à Aragon les funérailles nationales puisqu’il ne les avait pas accordées à Mendes. Quel est le rapport sinon une vision politicienne d’Aragon, l’effort désespéré pour rabaisser le communisme et ses liens avec la France? Aragon le savait lui dont je peux témoigner qu’il avait refusé de voter pour Mitterrand. D’Ormesson que l’on pouvait considérer comme un adversaire reconnaissait les liens d’Aragon avec la France et se visait par rapport à lui comme un dilettante. Il y a dans l’anti-stalinisme de tous ces gens là peut-être quelque chose de l’ordre du sentiment d’avoir raté à jamais l’épopée pour tomber dans les jeux courtisans de l’époque
  • (note de Danielle Bleitrach).

Posted by  on samedi, février 24, 2018 · Leave a Comment

 

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Du dadaïsme au réalisme socialiste, d’Houra l’Oural à la Diane Française et du Con d’Iréne à La Semaine sainte, Louis Aragon fut de tous les kolkhozes littéraires. Mais ce stakhanoviste de l’écriture qui maniait aussi bien le roman à thèse que la rime révolutionnaire est aujourd’hui largement décrié pour son engagement aveugle dans le stalinisme. Paul Fuks, membre de la Société de Psychanalyse Freudienne et auteur, aux éditions de l’Age d’Homme, de Staline, pervers narcissique, revient pour Zone Critique sur la part d’ombre du fou d’Elsa, et s’interroge :  la “contrebande poétique” sous-tend elle l’œuvre du grand écrivain ?

 

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Haine et insultes ont accompagné Aragon tout au long de sa vie. On dira qu’il l’a bien cherché, et même bien mérité ; on répondra qu’aucune équation du premier degré ne rendra jamais compte d’un homme complexe, a fortiori d’un artiste d’envergure. Certes, il a été communiste jusqu’à son dernier jour ; certes, il a admiré des hommes et approuvé des faits hautement condamnables. Chacun le sait. Mais bien d’autres intellectuels et artistes, ayant partagé les mêmes errements, ne connaissent pas un tel traitement. Paul Éluard, pour ne citer que lui, ne subit pas le même opprobre. Pourtant, il fut tout aussi communiste et fut l’auteur de la fameuse Ode à Staline[1], souvent attribuée à Aragon. Bien d’autres exemples pourraient être évoqués de cette mansuétude qui contraste avec la détestation visant Aragon, sur laquelle on peut quand même s’étonner et réfléchir.

 

« Commencez par me lire » répétait Aragon à ses détracteurs. Or dès qu’on le lit, attentivement, on constate que les choses n’ont pas la simplicité des invectives. Pour ce faire, prenons strophe par strophe, vers par vers, un poème fameux Je chante pour passer le temps[2][3], pour dégager le sens latent du texte manifeste :

 

 

 

Je chante pour passer le temps

Petit qu’il me reste de vivre

Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le cœur content
À lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps

 

Aragon déclare n’écrire de la poésie – je chante [4]– que pour son seul plaisir, que pour jouer avec le temps. Voici donc un membre du Comité central du PCF revendiquant une gratuité de l’écriture : à l’époque du jdanovisme triomphant, cela seul devrait d’emblée éveiller l’attention.

 

J’ai vécu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveilles

 

Puis, le poète, passant du présent au passé composé, prend son lecteur à témoin d’une remémoration et compare l’écoulement de la vie, dont l’âge accélère le flux, au franchissement du mur du son[5]. Or ni les merveilles ni les miracles mentionnés ne sont précisés. Notre auteur étant communiste, on croit comprendre qu’il évoque la Révolution d’Octobre et les succès de l’édification de la société soviétique, par lesquelles notre univers, en effet, n’est plus pareil. Mais, surprise à la strophe suivante !

 

Allons que ces doigts se dénouent
Comme le front d’avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l’alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouent

 

Alors que le lecteur s’apprête à savourer la description des merveilles et des miracles, deux vers sibyllins le prennent à contre-pied. Le premier lui fait remarquer que ses doigts sont noués et l’invite à un lâcher-prise, le second compare ce dénouement à la séparation du front d’avec les lauriers de la gloire. Quels sont ces miracles et ces merveilles, générateurs de tension ? À quelle victoire devrions-nous renoncer ? Est-ce l’évocation du jour des merveilles qui aurait noué nos doigts, qu’il faille à présent les dénouer ? La réponse vient aussitôt : nous avons été contemporains de la naissance de l’aviation. Ah bon ! Quels rapports peuvent bien lier les merveilles angoissantes et l’aviation ? Une consolation, peut-être ? Mais de quelles déconvenues ?

 

Cela ne tient pas debout. Sauf à envisager ce qu’Aragon appelait la « contrebande poétique » par laquelle, sous l’Occupation, il avait déjoué la censure de Vichy et pu être publié dans les revues autorisées en zone Sud. Par ce stratagème, il avait pu dire des choses interdites avec des doubles sens, des allusions historiques, des allégories, des métaphores, des symboles, et des lecteurs vigilants, sous les yeux de l’occupant, surent décrypter sous-entendus et clins d’œil complices. C’est dans La Diane française et Le Crève-cœur que cette contrebande a été la plus employée. Aragon s’en est longuement expliqué dans La leçon de Ribérac[6].

 

À vrai dire, celle-ci sous-tendra toute l’œuvre romanesque et poétique à venir jusqu’à son dernier recueil, Les Adieux. Le poète n’en a dit mot, et pour cause, car, par delà le bruit et la fureur de l’Histoire mondiale, ce qui l’atteignait le plus cruellement c’était la responsabilité du camp auquel il appartenait irrémédiablement. Ce qu’a bien vu Daniel Bougnoux[7] : « la contrebande a changé d’objet depuis la Résistance et porte désormais sur les aspects refoulés du communisme, en compliquant de plus belle les textes. »

 

« Elle n’est pas toujours faite pour être décryptée, explique Pierre Daix[8]Loin de là. Il a dû souvent arriver qu’Aragon lève à demi un secret dans la conviction qu’il ne serait jamais percé. Aussi s’en est-il pris avec violence à moi dans ses notes sur la première édition de sa biographie[9] pour avoir tenté de semblables décryptages qu’il a traités de « maniaques ».

 

Il convient, en fait, de distinguer les efforts de dissimulation portant sur sa personne de ceux visant à « taire-sans taire » l’amertume due à la trahison de son idéal. Ce fut chaque fois la confrontation avec l’Histoire et ses persécuteurs successifs qui mobilisèrent chez Aragon la nécessité de tout dire à tout prix, selon tout subterfuge.

 

De plus, certains poèmes des années cinquante d’une « niaiserie délibérée[10]» et dont l’ostentation même révèle le désir d’attirer l’attention, d’être percée à jour, certains propos hyperboliques jusqu’à l’invraisemblance, ne relèveraient-ils pas aussi d’une manière de contrebande ? Quand – entre tant d’exemples possibles – il nous confie que les dernières paroles de sa mère avant de mourir, en 1942, furent : « Elle dit tout contre ma joue : « Staline… que dit Staline ?… »[11] ? Quand il déclare que dans chacun des dessins d’André Fougeron[12] « se joue le destin du monde » ? S’agissait-il d’ivresse du verbe ou d’antithèses à saisir ?

 

François Mauriac, qui qualifie Aragon de « grand mamamouchi communiste », tranche : « Si le poème d’Aragon sur le retour de Thorez a désopilé depuis huit jours la rate des Français, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’Aragon l’a voulu. Ces strophes burlesques ont été conçues pour se payer précisément cette tête-là, pour venger Picasso[13] avec éclat et sans risques. À un intellectuel de la classe d’Aragon, après l’humiliation qu’il a subie, il ne reste que de jouer le jeu à fond, de pousser l’ironie jusqu’au point où elle se confond avec le sérieux… Si Aragon se moque des militants dans l’expression cocasse qu’il donne à sa joie, cette joie est sincère, il n’en faut pas douter.[14]» En réponse à cet article, dans les Lettres, Aragon, pointant le bout de l’oreille, le cite malicieusement presque mot pour mot, permettant à ses lecteurs d’en prendre connaissance et  de comprendre de quoi il retourne…

 

La guerre passée, il ne s’agissait plus de berner la censure de Vichy, mais d’écarter la menace d’une condamnation par son parti, voire d’une exclusion. On sait quel désarroi l’a mené au bord du suicide, quand les hiérarques du PCF l’ont attaqué à propos du Portrait de Staline par Picasso. Lui, qui avait fait preuve d’assez de courage pour recevoir à deux reprises la croix de guerre – le 15 août 1918, pour avoir été le même jour à trois reprises enterré vivant par des obus et le 2 septembre 1940, avec palme et citation à l’ordre de l’armée en raison « d’un courage et d’un dévouement absolus[15]» –, qui avait participé à tous les esclandres et échauffourées des surréalistes, qui avait vécu plusieurs années dans la clandestinité de la Résistance, qui avant comme après la guerre avait plusieurs fois été menacé d’arrestation pour ses écrits, il n’a pu se dresser face au parti communiste français ni s’en affranchir. À l’évidence, c’est dans la fidélité même que son courage s’est investi, envers et contre tous.

 

Ainsi clôt-il son poème À Novomeski [16] par :

 

Je te salue au crépuscule homme fidèle
Pour cela seul qui vaut qu’on en parle aujourd’hui
Nous sommes les bergers je te dis d’une étoile
De si loin si longtemps et malgré tout suivie
Nous sommes les bergers de toute notre vie
Et nos pieds écorchés s’en vont vers d’autres pierres


[…]
Pour être demeuré pareil à toi merci

 

On sait bien que quoi qu’ils disent, les poètes, ne parlent jamais, dans un jeu de miroirs, que d’eux-mêmes… Il est vrai également qu’il était otage d’une situation telle qu’au moindre écart de sa part Lili, la sœur d’Elsa Triolet vivant à Moscou, aurait été à coup sûr pour le moins « inquiétée ». Et ce qu’Aragon a livré de réflexion politique pour expliquer son engagement relève à l’évidence de la « superstructure »[17] justificative – tout juste calibrée pour les militants. Répondant à certains étonnements, un jour, Elsa a répondu : « Il faut voir à qui cela s’adresse ».

 

Bien plus convaincante que les arguties, en effet, est l’analyse en amont de l’histoire familiale[18] et de ses répercussions psychologiques qu’en donne avec finesse Julia Kristeva[19] : « Tout se passe comme si l’adhésion politique venait équilibrer un désordre affectif et passionnel insoutenable ». De plus, cette fidélité à toute épreuve au PCF et à l’URSS n’est pas sans rapport avec le fait que, comme dans sa famille d’origine, le secret et le mensonge y régnaient – il y était en terrain familier. « Ici, vous êtes condamnés au mensonge jusqu’à la mort[20]» a écrit François Mauriac à propos de la même bourgeoisie – quoi que d’une autre province. Qui s’étonnera qu’arrivé à l’âge adulte, Aragon ait prôné « le scandale pour le scandale [21]» ?

 

Plus tard, il a pensé pouvoir amender le parti de l’intérieur, mais le paradoxe est que dans cet effort, il s’est conformé à ce fonctionnement. L’autre paradoxe est qu’il a su utiliser ce travers pour en féconder son œuvre. « La contrebande chez lui est un des moteurs de l’écriture » observe Pierre Daix[22]. Pour lui, « il ne faut pas aborder par l’écriture le réel de face, comme à l’assaut, mais de biais, et avec une certaine « perversité ». Il prenait ce mot de façon étymologique, pervertere, retourner, renverser[23] ». L’art étant artifice, par cette autocensure de contournement, comme le romancier, le poète pouvait « mentir pour dire vrai[24] » en enfouissant ci et là des pépites de vérité. L’œuvre dans son ensemble, ses complexités et ses fourvoiements, nous offrent une étonnante dialectique entre l’inféodation politique et la libération progressive de son art – évolution très bien analysée par Olivier Barbarant[25].

 

Revenons à Je chante pour passer le temps. Si l’on admet donc une contrebande poétique à déchiffrer, on voit Aragon mettre en œuvre cette stratégie à l’encontre de ses camarades du parti. Bigre ! Ainsi, nous laisserait-il entendre que ces merveilles n’auraient été que de la pure propagande, des miracles Potemkine, dont on l’aurait gavé… plein les oreilles ? Notons que les dites merveilles n’ont pas été constatées de visu par le poète : il ne les connaît que par les oreilles, par ouïe dire. Or pour Aragon : « l’auteur […] ne parle que de ce qu’il a vu ou pu voir, de ce qu’il a vérifié, touché, contrôlé de première main, il est le saint Thomas de notre époque, il a mis sa main dans la plaie du côté[26]» Nous glisse-il, en douce, que les miracles n’en étaient pas, pas plus que les merveilles, pas plus que les fausses victoires couronnées de lauriers immérités ? Comme, par exemple, les pseudo découvertes de Lyssenko, ce prétendu « biologiste » soviétique, dont le brave petit soldat Aragon avait dû chanter les louanges en 1948[27]. Huit années plus tard, ici, il oppose l’aviation qui est une vraie gloire, une vraie merveille et non une tromperie. Voyons la suite du poème.

 

Nous avons fait des clairs de lune


Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune

 

Après l’aviation, voici l’illumination des édifices et des sculptures. Où le poète nous mène-t-il ? À un spectacle son et lumière ? Au troisième vers, un drame se profile : on pourrait nous tuer à présent sans que cela importe ! Puisque les vers se suivent, quel lien de causalité y a-t-il entre les clairs de lune et le risque qu’on nous tue ? Voyons de près ces métaphores. En première lecture, on comprend ceci : grâce à l’éclairage électrique, nous avons magnifié nos palais et nos statues par des illuminations – des clairs de lune. La disparition des oppressions capitalistes (la chute des nuits) et la mise en Commune même de la lointaine Chine (la victoire du communisme bientôt sur la terre entière), réalisent l’aboutissement eschatologique promis par l’idéal communiste. N’est-ce pas la mise en vers du mot d’ordre de Lénine de 1920 : « Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification de tout le pays » ?

 

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« Quand bien même les derniers soubresauts de l’ennemi nous emporteraient, la victoire est acquise – qui vaut bien le prix de nos vies ». Nous voici en conformité avec l’orthodoxie idéologique. Jdanov donnerait son imprimatur. Mais, distillée par la contrebande, une tout autre lecture est possible, en deçà des apparences immédiates. Située presque au milieu du poème, cette strophe – seul endroit où affleure la violence – en est l’acmé dramatique et le pivot d’intelligibilité. On remarque que ces clairs de lune ne sont destinés ni au bien-être du peuple ni à sa réjouissance : ce ne sont pas les logements ni les usines ni les fermes ni les écoles qui sont électrifiés et mis à l’honneur pour le bonheur du peuple. Il s’agit, en fait, de l’illumination, de la glorification, de l’idéalisation des lieux du pouvoir – nos palais –, et donc des détenteurs de ce pouvoir – nos statues –. Ou plus précisément : DU détenteur du pouvoir absolu, statufié à travers tout le pays et qui n’a nul besoin d’être nommé pour être reconnu. « Nous étions prêts à expliquer les pires choses, en toute innocence[28]» reconnaît Aragon en 1968. « Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre » regrette-t-il dans Le roman inachevé[29].

 

Remarquons encore que la chute des nuits n’est annoncée qu’au futur, que ces nuits sont donc encore en place et que leur obscurité, leur nocivité pèsent toujours. Si ces ténèbres ne pouvaient signifier, pour un lecteur comme Georges Marchais, que le joug des réactionnaires, elles ne se résumaient pas pour Aragon à cette seule acception. Loin de là. C’est qu’il n’a pas eu besoin des révélations du XXème Congrès pour être conscient de la qualité de la nuit dans laquelle était plongé le paradis stalinien. Pierre Daix[30] relate le retour de Moscou d’Aragon et d’Elsa Triolet le 30 janvier 1953 au Bourget ; il décrit Aragon brisé, subitement vieilli, ayant eu un malaise dans son bain qui manqua lui coûter la vie, et Elsa indignée racontant la furieuse campagne antisémite du complot des blouses blanches et que Staline préparait un pogrom. « Pierre, ce sont des nazis » avait-elle répété. En juin 1937, Aragon avait déjà eu matière à réflexion quand le général Vitaly Primakov, mari de sa belle-sœur Lili Brik, avait été exécuté prétendument pour espionnage[31].

 

« Aragon, dès les années 1930, lors de son premier voyage en Russie et, a fortiori, à partir des procès de Moscou, fut très au fait, comme il l’a avoué lui-même, du caractère répressif du régime stalinien : ce qu’il ignora, il voulut donc l’ignorer. » conclut Philippe Forest[32]. François Taillandier rapporte des propos d’André Stil[33] : « Louis savait beaucoup plus de choses que personne en France sur la vérité, les vérités de là-bas. Même que Thorez, peut-être. » On discerne mieux quelles nuits meurtrières hantaient le poète – d’autant plus tragiques pour lui qu’elles incriminaient son propre camp et fracassaient les mirages de sa jeunesse pour lesquels il avait été prêt à tout :

 

« Il y aura des grappes de désastres pour prix de l’incendie incomparable[34]», avait-il écrit en 1931 dans sa ferveur, ou plutôt, dans sa frénésie révolutionnaire par laquelle il pensait extirper et châtier cette bourgeoisie hypocrite qui avait confiné son enfance dans le mensonge. Par cette expiation – Qu’importe à présent qu’on nous tue -, le poète-militant faisait acte de contrition pour ses exaltations et ses compromissions, puis dans une attitude christique acceptait le sacrifice expiatoire et annonçait l’avenir – la fin des nuits. Il préservait malgré tout son rêve généreux, mais le reportait vers un au-delà quasi mythique, la Chine – on ne lui aura quand même pas tout pris… On l’aura blessé, mais pas détruit, pas réduit au silence, ni au désespoir. Il déploiera le lyrisme déchirant de la partie perdue d’avance, de la partie perdue sans recours[35]. Il est poignant de constater que l’échec était présent non seulement à la fin de la vie du vieil homme comme, par exemple, en 1960 dans Les poètes [36]:

 

J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile
C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

 

mais dès 1931, dans Tant pis pour moi, le plus beau poème du recueil Persécuteur persécuté, où il décrit la mort de celui qui ne verra pas triompher sa révolution et auquel le poète, double sacrifié, s’identifie :

 

Et si l’œil du mourant pris à la charnière de l’univers ancien

aperçoit le printemps au delà des fusillades
qu’il regrette de ne pas vivre assez longtemps avec son corps et
son amour
qu’il le regrette bien tandis que le traverse avec la vitesse de la
lumière la baïonnette de la destinée

 

La prescience de l’échec personnel, contrepoint tragique à l’engagement aveugle, a précédé de loin la conscience de l’échec collectif. Revenons à notre strophe qui, dégagée de sa contrebande et mise au clair, peut désormais se lire ainsi :

 

Nous avons poétisé et louangé le pire des pires
À présent, quoi qu’il nous arrive,
Tant pis pour nous, nous l’avons bien mérité[37].
Mais, même ces horreurs prendront fin.
Et mon espérance va vers un nouvel Orient.

 

On comprend à présent de quoi, dans des jeux enfantins, le poète avait besoin de se laver l’esprit. Et l’on saisit l’ironie douloureuse du bilan émerveillé. Il est difficile aujourd’hui de concevoir la liberté d’esprit qu’il a fallu à un poète, membre du PCF, entravé donc, pour écrire au début des années 50 de tels vers, même travestis, même en contrebande. Le jdanovisme sommait alors chaque artiste, selon le mot d’ordre de Staline, d’être « un ingénieur de l’âme » au seul service de la propagande du parti. Ce « réalisme socialiste », qualifié par André Breton de « moyen d’extermination morale », faisait loi en France dans les rangs des artistes membres du parti. Et il faut mesurer l’effronterie, le crime de lèse-majesté que ce fut de ne plus se référer à l’Union soviétique – la patrie du socialisme, le pays du grand Staline – mais à la dernière venue du camp socialiste, la Chine – une Chine communiste dont alors, chez nous, on ne connaissait qu’à peine le nom du chef. Avançons dans le poème.

 

Et j’en dirais et j’en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l’homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j’en dirais et j’en dirais

 

Non, il ne multipliera pas les exemples de miracles qui noueraient nos doigts et menaceraient nos vies. Même de façon détournée, il en a déjà trop dit et il s’esquive en évoquant la science qui grandit l’homme. Il n’est plus question dans cette aventure des merveilleuses victoires soviétiques, à moins que celles-ci ne soient suggérées par les secrets. On appréciera que la répétition Et j’en dirais et j’en dirais, est précédée par les clairs de lune particuliers de la strophe précédente, et est suivie par l’évocation des secrets – double voisinage riche de sens implicite. Abordons la dernière strophe.

 

Oui pour passer le temps je chante
Au violon s’use l’archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Près de moi dans l’ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante

 

Le poète, revenu à son chant et à ses plaisirs modestes, constate que le temps vient à bout des jeux comme du joueur. Ne lui reste que son amour. L’absence de ponctuation et la proximité des rimes en ante autorisent à imaginer entre virgules Près de moi dans l’ombre, si bien que l’amour est à la fois touchante et penchante, car elle a vieilli et s’est voûtée en même temps que le poète. Nous voici loin de la politique. Cette dernière strophe dédiée à son amour annonce la transition de la fort médiocre poésie militante de l’après-guerre vers le cycle magnifique du culte d’Elsa. Vient enfin la chute du poème où deux dernières répétitions enfoncent le clou avec l’insolence d’un double pied de nez conclusif :

 

Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps

 

product_9782070202232_195x320Depuis le début du poème, l’on compte pas moins de six répétitions du vers Je chante pour passer le temps, véritable programme de rupture et orientation résolument étrangère à la doxa stalinienne – vers dont le redoublement clôt le poème par un point d’orgue provocateur. Cette insistance a valeur de manifeste pour un art poétique qui affirme que, sans oubli du réel ni des circonstances, le fait poétique n’est autre que le langage même et non son utilisation politique. « Il n’y a poésie qu’autant qu’il y a méditation sur le langage, et à chaque pas réinvention de ce langage » affirme Aragon[38]. On aurait tort de penser que cette contrebande ne fut que circonstancielle, du seul fait de périodes particulières. Quelques exemples suffiront[39] pour montrer qu’elle a concerné aussi bien l’Aragon communiste que le tout aussi communiste « dernier Aragon », qu’elle se lit en filigrane tout au long de l’œuvre – jusque dans le dernier recueil de vers paru de son vivant,Les Adieux. Qui soutiendra que, dans cet hommage à Lorca datant de 1963[40],  l’indignation d’Aragon ne concerne que Franco ?

 

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d’idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou 

 

En 1966, titrer un poème L’an deux mille n’aura pas lieu, inscrit l’auteur en faux contre l’imaginaire communiste de ces années selon lequel, en l’an 2000, la victoire du communisme sur le monde entier était inéluctable. À preuve, la pièce de Maïakovski Les bains[41], où la femme phosphorescente, venant de l’an 2030 dans l’URSS de 1930, y sélectionne les meilleurs et les emmène avec elle dans l’avenir radieux du communisme triomphant. Or ce poème, L’an deux mille… par sa profonde désespérance, est à l’exact opposé de l’optimisme volontariste de rigueur dans le discours communiste[42]. Et quand, à la fin du poème, le poète implore un refuge pour l’enfant craintivement qui commence à bouger, il ne semble guère avoir le moindre espoir puisque l’échec est assuré dès le titre.

 

Dans ce long poème, tout entier formulé dans le vocabulaire chrétien[43], la contrebande court subrepticement au long des strophes pour affleurer l’explicite à l’avant-dernière :

 

Donnez-moi votre cathédrale où vous parlez si bien
Qu’on pourrait croire en Dieu dans le parfum des phrases
Et quand l’orateur est un autre à peine s’il
Y paraît au costume au vocabulaire à l’emphase
À la nuance à la rime au drapeau (…)


De quoi trembles-tu vingtième siècle à cette heure des prodiges

 

Tiens, tiens : l’orateur est un autre, donc pas un curé ; à peine s’il / Y paraît, et il parle si bien qu’on pourrait confondre celui qui croit en Dieu avec celui qui n’y croit pas ! Seul diffère à peine le costume ; pas de soutane, donc. Tiens, tiens : il a un drapeau, nous ne sommes plus dans une cathédrale, peut-être sur une tribune ? Tiens, tiens : voici l’heure des prodiges dont tremble le siècle – souvenons-nous du jour des merveilles qui nouait nos doigts. Voyons un autre exemple tiré des Adieux[44] où la violence de l’imprécation est celle de la souffrance de l’homme floué et où l’on retrouve François la Colère[45] :

 

Charognards le poids de votre genou
Le toucher de vos doigts profanateurs
Un discours jeté comme un drap sur vous
C’est cela que vous appelez l’Histoire[46][47]

 

Hormis les communistes campés sur leur « matérialisme historique », qui s’est jamais targué de détenir la science et la maîtrise du développement de l’Histoire – « de sa marche en avant » – véritable sauf-conduit pour l’infaillibilité politique et la prétention prophétique d’avoir toujours raison au mépris des hommes et de la réalité ? Enfin, dernier exemple :

 

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

 

lit-on en incipit de Que la vie en vaut la peine [48]. Ce qui peut s’interpréter de deux façons tout aussi pertinentes. À savoir la déception de n’avoir pu accomplir jusqu’au bout la vocation du poète de tout dire de la vie – sans limite. Et la confidence du poète annonçant qu’il mourra en emportant ses secrets. À cette ambiguïté, suivent plusieurs strophes débordantes d’une amertume extrême. Au point que l’espoir révolutionnaire, méritant tous les sacrifices au nom de plus grand que soi, n’est plus considéré que comme une croyance imbécile en l’azur[49]. La répétition de Malgré y scande une succession de cauchemars et blessures – ceux-là même subis par Aragon l’année précédente, en 1953, lors de la ridicule et atroce crise de l’affaire du Portrait de Staline, où il fut contraint à une autocritique humiliante dans son propre journal, Les Lettres françaises, et poussé à deux doigts du suicide. Assurément, il a tout dit de la malfaisance humaine ; assurément, il n’en dira pas plus. Il n’en montrera pas moins sa blessure, à qui voudra la voir… Quand il termine une de ces strophes par :

 

Comme si ce n’était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

 

il ne s’agit pas de météorologie, mais des forces gouvernant le monde qui écrasent nos vies et qui, aussi inexplicablement que merveilleusement, un moment, semblent nous oublier, nous épargner. En épilogue, la dernière strophe est lourde de sens.

 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

 

Après le rappel des malheurs, Malgré tout devrait logiquement laisser espérer la consolation d’une vie finalement belle, mais la quasi-homophonie, qui substitue telle à belle, escamote le happy-end et le Malgré tout s’avère être antithétique. De sorte qu’au vers suivant, Aragon ne s’adresse plus à tout le monde, mais uniquement à ceux qui voudront bien l’entendre, énonçant ainsi la définition même de sa contrebande. Ce faisant, ce maître du bel canto nous inflige une sacrée cacophonie en accumulant trois « q » dans un seul et même alexandrin – Qu’a Qui voudra m’entendre à Qui je parle ici –, crécelle, image sonore de toutes les vilenies jusque là décrites. Puis, à l’intention des seuls lecteurs attentifs, il surprend encore en employant merci dans son sens médiéval : grâce ! pitié ! en toute logique avec ce qui précède. Enfin, comme à regret, comme épuisé, en un soupir presqu’inaudible, à contrecœur, en toute fin du poème, il finit malgré tout par lâcher la formule attendue, convenue : … que cette vie fut belle. Et la contrebande sauve le poème de la guimauve. Qu’il faille baisser le ton pour, la voix brisée, dire la chute du poème est confirmé par le premier vers du poème suivant[50] : Ce que je garde en moi je l’étouffe et le tue… Certes, certes, quand on a sa carte du parti et que l’on est à-jour de sa cotisation, on est un membre du parti communiste. Mais est-il communiste vraiment – au sens où on l’entend place du Colonel-Fabien – celui qui, en fin de vie, faisant mine de s’adresser à Hölderlin[51], écrit :

 

 

 

 

 

Maintenant tout est clair qui fut ténébreux
Et manifeste au rendez-vous que jamais ne viendra personne
Ma force est en cette science En cette certitude
Ma victoire Il a fallu me déchirer de mes mains
Pour en arriver à dire cela d’évidence
J’ai fait abandon du bonheur[52]
Je n’ai pas vu comment le Mal en Bien se change

 

En conclusion, la contrebande poétique aragonienne s’avère avoir été, en fait, dans une âpre et sourde lutte à contre-courant, la revendication secrète et douloureuse d’un quant-à-soi irréductible. Rien n’est dit et pourtant tout y est. Mine de rien. Comprenne qui pourra. Aragon s’adresse : « à qui voudra [l’]entendre ».

 

Paul Fuks

 

Notes :

 

[1] Elle fut écrite en 1950 par Paul Éluard et publiée, après sa mort en 1959, dans le recueil Poèmes pour tous (EFR, éditions du PCF, p. 175.) Ce poème se termine par : « Et Staline pour nous est présent pour demain
/ Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur /
La confiance est le fruit de son cerveau d’amour /
La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »

[2] Aragon, Le roman inachevé, Gallimard, Paris, 1956, p. 145. Dans le recueil ce poème n’a pas de titre ; le manuscrit, lui, porte le titre Le Passe temps. C’est Léo Ferré qui, finalement, a imposé le premier vers pour titre.

[3] Bien que non encarté, le chanteur Jean Ferrat a bien senti ce qui, dans ce poème, qu’il n’a pas chanté, ne concordait pas avec la bien-pensance du parti. Aussi, dans sa chanson Je ne chante pas pour passer le temps, il s’est permis de donner la leçon à Aragon.

[4] Aragon appelle « bel canto » la poésie. Ses Chroniques du bel canto sont consacrées à la production poétique des années d’après-guerre.

[5] « Hélas, j’ai passé le mur de jeunesse et je me désintègre. » a écrit Jean Cocteau le 3-08-1953, Lettres à Jean Marais, Albin Michel, Paris, 1987, p. 313.

[6] Aragon, « La leçon de Ribérac ou l’Europe française », préface aux Yeux d’Elsa, Seghers, Paris, 1945, p. 113.

[7] Daniel Bougnoux, « La tragédie politique », in Aragon, La parole ou l’énigme, colloque de 22-06-2004, ibid., p. 61.

[8] Pierre Daix, « Croisements et contrebande », ibid., p. 119.

[9] Pierre Daix, Aragon : une vie à changer, Flammarion, Paris, 1994.

[10] Olivier Barbarant, La mémoire et l’excès, Champ Vallon, Paris, 1997, p. 32.

[11] « Staline et la France », Les Lettres françaises, n° 456, 12-19 mars 1953.

[12] André Fougeron, chef de file du réalisme socialiste à la française et peintre officiel du PCF, ayant vécu des commandes de celui-ci. Souvent qualifié de « pompier de service », son œuvre, entièrement vouée à la figuration des luttes sociales, est tombée dans l’oubli.

[13] Venger Picasso de l’affront subit lors de l’affaire du portrait de Staline.

[14] François Mauriac, La paix des cimes Chroniques 1948-1955, Bartillat, Paris, 1999, p. 111.

[15] Philippe Forest, Aragon, Gallimard, Paris, 2015, p.p. 121-462.

[16] Aragon, Les Adieux et autres poèmes, Temps actuels, Messidor, Paris, 1982, p. 18. Laco Novomesky, 1904-1976, proche dans sa jeunesse des surréalistes, communiste depuis 1925, ami d’Aragon depuis 1934, condamné en 1954 pour nationalisme slovaque à 10 années de prison, relâché en 1956 et réhabilité en 1963. Il est tenu aujourd’hui pour le premier poète de Slovaquie.

[17] Ah, le charme du jargon communiste !

[18] Rappel : fils naturel et adultérin, jamais reconnu par son père, persuadé d’être le filleul de son père, le frère de sa mère, le fils adoptif de sa grand-mère maternelle. La vérité ne lui sera révélée qu’en 1918, à la veille de son départ pour la guerre.

[19] Julia Kristeva, « Le “mentir-vrai”, inexpugnable contemporain », in Aragon, La parole ou l’énigme, colloque de 22-06-2004, ibid., p. 12. Daniel Bougnoux, « La tragédie politique », ibid., p. 52. Roselyne Waller, « Une mythologie dont j’étais à la fois le Sphinx et l’Œdipe », ibid., p. 28.

[20] François Mauriac, Thérèse Desqueyroux. Œuvres romanesques, La Pochothèque, p. 323.

[21] Aragon, Le libertinage, Gallimard, Paris, 1977, p. 274.

[22] Pierre Daix, Croisements et contrebande, ibid., p. 122.

[23] Ibid., p. 122.

[24] Aragon, Le mentir-vrai, Gallimard, Paris, 1980, p 24.

[25] Olivier Barbarant, La mémoire et l’excès, ibid.

[26] Pierre Daix, Croisements et contrebande, ibid., p. 119.

[27] Revue Europe, numéro spécial, octobre 1948. Louanges dispensées avec tant de distorsions de logique que l’adhésion d’Aragon à ces théories est tout sauf évidente et laisse deviner la contrebande.

[28] Dominique Arban, Aragon parle avec Dominique Arban, Seghers, Paris, 1968, p. 93.

[29] Aragon, Le roman inachevé, ibid., p. 15.

[30] Pierre Daix, Aragon, ibid., p. 455.

[31] Victime avec le maréchal Toukhatchevski des Grandes Purges et réhabilité en 1957, en même temps que ce dernier et tant d’autres.

[32] Philippe Forest, Aragon, ibid., p. 569.

[33] François Taillandier, Aragon, ibid., p. 126.

[34] Aragon, Persécuté persécuteur, Éd. surréalistes, Paris, 1931, p. 54.

[35] Je me promène avec / Un grand trou dans le cœur. lit-on dans Échardes, in Les Adieux et autres poèmes, ibid., p 7.

[36] Aragon, Les poètes, Gallimard, Paris, 1960, p. 163.

[37] Qu’avons-nous permis Pablo mon ami / Pablo mon ami nos songes nos songes   Aragon, Élégie à Pablo Neruda, Gallimard, Paris, 1966, p. 26.

[38] Aragon, « Arma virumque cano », préface aux Yeux d’Elsa, 1942, Seghers, p. 15.

[39] Je m’en voudrais de priver un universitaire du plaisir d’une telle recherche sur l’ensemble de l’œuvre poétique, romanesque et journalistique, qui devrait faire son bonheur pendant quelques bonnes années…

[40] Aragon, Le fou d’Elsa, Gallimard, Paris, 1963, p. 376.

[41] Vladimir Maïakovski, Les bains, pièce en quatre actes, avec cirque et feux d’artifice. In Elsa Triolet, Maïakovski, Éditeurs Français Réunis, Paris, 1957, p. 430.

[42] «Je ne connais rien de plus cruel en ce bas monde que les optimistes de décision. Ce sont des êtres d’une méchanceté tapageuse…» a-t-il écrit après que son journal ait été sabordé par ses « amis » politiques. (Les Lettres françaises, 11 octobre 1972.)

[43] Le communisme d’Aragon fait méconnaître son christianisme, athée certes parce que sans Père ni Salut, mais christique, doloriste et très prégnant.

[44] Aragon, Les Adieux. Et autres poèmes, ibid, p. 66.

[45] François la Colère, pseudonyme d’Aragon entré en résistance.

[46] François Taillandier ne s’y est pas trompé, qui cite cette strophe bien à propos dans son Aragon, Fayard, 1997, Paris, p. 13.

[47] Lors de l’inauguration du lycée Paul Éluard de Saint-Denis, le 29 mai 1965, en présence des lycéens et du maire de Saint-Denis, Auguste Gillot, important cadre du PCF (on devine ce qu’a été son discours et l’on comprend à qui s’adressait l’apostrophe Charognards…), Aragon a prononcé un hommage fort peu académique, assez proche en esprit du tract de 1971 du Dr Carpentier Apprenons à faire l’amour. Bref, alors qu’il prononçait, en plein air, son allocution, un avion a survolé si bas l’assistance qu’Aragon a dû s’interrompre un instant – fait par lequel prennent sens les vers (qui précèdent la strophe citée) : « Et la vie alors se réduit au bruit / Dans le ciel d’avions qui se promènent ». J’étais présent, je pense donc avoir été témoin des circonstances qui inspirèrent ce poème. Certains se sont enorgueillis de pouvoir dire de la bataille d’Austerlitz : « j’y étais ». Moi, j’étais à Saint-Denis ce jour-là… P. F.

[48] Aragon, Les yeux et la mémoire, Gallimard, Paris, 1954, p. 17.

[49] Pas plus absurde cette croyance imbécile, soit dit entre nous, que celles en la résurrection de la chair ou en la conception virginale (« Credo quia absurdum », « C’est certain, parce que c’est impossible. ») – absurdité tout à fait assumé par Tertullien et, jusqu’aujourd’hui, par quelques autres…

[50] Aragon, « Les vêpres interrompues », in Les yeux et la mémoire, ibid., p. 25.

[51] Aragon, Les Adieux. Et autres poèmes, ibid., p. 21.

[52] Ah, comme les communistes aimaient répéter la formule de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe » !

Comment représenter le temps qui passe en photographie

Comment représenter le temps qui passe en photographie

 

25FÉV

PHOTOGRAPHIE

  • La série Day to Night (« Du jour à la nuit ») de Stephen Wilkes est une leçon pour tous les photographes. Et pas seulement les photographes comment penser une nouvelle articulation du temps et de l’espace dans le monde actuel, celui d’internet, celui de toutes les migrations.mais aussi comme ici, la ville globale dans laquelle se confondent le jour et la nuit, les lumières de la planète vues de l’espace. Sa méthode pour ce que j’ai pu en observer était déjà celle de willy Ronis trouvant un lieu et y guettant le moment où surgit l’événement, c’est ce qu’il m’avait expliqué à Palerme, ce choix d’un lieu et l’attente, les milliers de photos prises, mais lui ne voyait pas la planète de l’espace, il en saisissait, l’Histoire, ce moment où en surgissaient ceux qui la font dans leur quotidienneté émouvante. 
  • (note de Danielle Bleitrach)
Source originale
De Alexa Keefe

Bibliothèque publique de New York City
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
 

Chaque image de la série Day to Night (« Du jour à la nuit ») réalisée par Stephen Wilkes est en fait une composition d’en moyenne 1 500 clichés capturés par déclenchement manuel de l’obturateur sur des périodes allant de 16 à 30 heures. Au cours de ce procédé, Wilkes doit maintenir la ligne d’horizon bien droit pour une question de continuité. Autrement dit, l’appareil photo doit rester parfaitement immobile.

 

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They rule the seas!

Il passe alors plusieurs semaines en postproduction, rassemblant et superposant les meilleurs clichés pour former une image composite. Le temps se retrouve condensé en une seule image. Pour Wilkes, la volonté du projet est de montrer autre chose qu’une simple photographie, une expérience multidimensionnelle, une fenêtre, pour reprendre ses mots, ouverte sur un monde où l’étendue du temps, de la lumière et de la vie se déroule sur une seule image. Il nous offre une vision encore jamais vue : une vision que nos yeux ne pourront jamais capturer par eux-mêmes.

 

Sur le terrain, Wilkes commence par partir à la recherche d’un emplacement au-dessus d’un paysage urbain ou naturel. De là, il observe un récit qui se déroule : des êtres vivants qui interagissent avec leur environnement dans l’avancement de la lumière et du temps. Pour lui, c’est le « perchoir » par excellence, un point de vue d’où il peut s’adonner au plaisir d’observer sans être vu des acteurs de la scène en contrebas.

 

Son procédé est méticuleux et précis. « Je recherche un endroit particulier dans le cadre, » dit-il. « Puis je décide où commence le jour et où se termine la nuit. » Quel que soit l’angle (en diagonale, de haut en bas, d’avant vers l’arrière, ou l’inverse), il devient ce que Wilkes appelle le vecteur de temporalité. « Mes yeux parcourent la scène dans le sens du temps. En fonction de l’heure, je ne me concentre pas sur la même chose. »

 

Wilkes fixe son appareil photo sur cet angle, puis pose son regard sur la scène qui se déroule devant lui. Il n’active l’obturateur que lorsqu’il voit un moment qu’il veut capturer. « C’est un véritable casse-tête, » dit-il, « comme faire un sudoku après avoir pris de l’acide. »

 

Pendant tout le temps que dure la photographie, Wilkes ne dort pas. Il se contente de quelques séances de méditation au cours desquelles son assistant a l’ordre de crier s’il repère quelque chose d’intéressant. Il ne prend aucune pause, sauf si le soleil ou la lune sont dans la bonne position ou s’il considère que le fait de rater quelques clichés n’engendrerait aucun vide dans la transition de la luminosité au cours de la journée.

Regata Storica, Venise
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
 

Il n’y a pas de seconde chance. Il est à la merci totale des éléments, surmontant les orages à l’intérieur d’une grue remplie d’appareils électroniques, et espérant que l’arrivée du mauvais temps de ne va pas gâcher un coucher de soleil à la fin d’une journée parfaite. « Je pars plein d’énergie positive, » dit-il. « Et je n’abandonne pas. Parce qu’on ne sais jamais. Parfois, les pires conditions météorologiques engendrent les résultats les plus spectaculaires. »

 

S’il arrive à surmonter ces tests extrêmes d’endurance mentale et physique, c’est parce qu’il se dit « collectionneur ». « Si vous êtes un collectionneur et qu’il manque une seule pièce à votre collection, vous vous donnerez tous les moyens pour la trouver. J’attends. Je fais tout mon possible. J’aime collectionner les moments de magie. C’est ma spécialité. »

 

Ce qui avait commencé il y a six ans comme un projet urbain, un « poème d’amour à New York » dans ses mots, est devenu un projet d’envergure mondiale, intégrant désormais des environnements naturels. Ci-dessous, Wilkes partage certaines histoires derrière les photographies publiées dans l’article vedette de l’édition de janvier 2016 de National Geographic, en l’honneur des parcs nationaux.

Wilkes et son assistant ont passé 30 heures perchés sur une plateforme à plus de 5 mètres de haut, derrière un rideau à l’effigie d’un crocodile pour se cacher des animaux. La famille d’éléphants est passée dans le cadre juste quand ils se sont remis au travail après une pause prise pour créer une sauvegarde des fichiers (chaque séance représente environ 20 GB de données). S’ils étaient passés rien que cinq minutes plus tôt, il les aurait ratés.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
PARC NATIONAL DE SERONERA, SERENGETI, TANZANIE
 

Pour l’image ci-dessus, Wilkes a arpenté pendant deux semaines le Serengeti à la recherche d’un emplacement et d’une autorisation de photographier le parc. Ce ne fut pas chose aisée, car l’accès au parc pendant la nuit est très réglementé à cause des braconniers. Il voulait au départ photographier pendant la plus haute période de migration, mais il est arrivé au cœur d’une sécheresse qui a duré cinq semaines, durant lesquelles les animaux n’ont pas suivi leur chemin habituel. Ce qui semblait être un échec annoncé s’est transformé en aubaine quand il a découvert un point d’eau qui attirait des éléphants, des zèbres, des gnous, des suricates et des hippopotames.

 

Photographier un récit animal plutôt qu’humain était une grande première pour Wilkes. Mais il en a tiré quelque chose d’incroyable. « Il y a un si beau message dans cette photo, » dit-il. « Les animaux étaient complètement assoiffés, et ils ont partagé. Je les ai observés pendant 26 heures au cours desquelles chacun a eu son tour pour aller boire ou se baigner dans cette ressource unique. Ils ne se sont jamais grognés dessus. Cela vous fait réaliser que les animaux ont tout compris. Il est temps que nous comprenions enfin que l’eau est une ressource à partager. »

Pour capturer cette vue, Wilkes a passé 26 heures penché à 45 degrés sur une plateforme installée sur le rebord d’un affleurement.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES

TUNNEL VIEW, PARC NATIONAL DE YOSEMITE, ÉTATS-UNIS

 

Cette image a été inspirée par le tableau d’Albert Bierstadt intitulé « Yosemite Valley ». Wilkes a d’ailleurs emporté avec lui une reproduction de la peinture lorsqu’il cherchait son emplacement. Pour capturer cette vue, il a dû avoir recourt à l’installation la plus complexe de la série : il était attaché, avec deux assistants, sur le rebord d’un affleurement à un angle de 45 degrés sur une surface en contreplaqué mesurant environ 1,2 mètre de large sur 2,4 mètres de long. Un simple faux pas aurait suffi à envoyer l’appareil photo par-dessus bord. « C’est mon assistant qui a trouvé l’endroit, et on s’y est rendu à pied le jour de la préparation, » se souvient Wilkes. « Je lui ai dit : ‘Bon Dieu, Brian ! Tu ne m’avais pas prévenu que ça serait comme ça ! Je n’ai plus 14 ans, tu rigoles ? Vingt-six heures sur ce rebord ? Ça va pas la tête ?’ »

 

Mais lorsqu’il a commencé à photographier, Wilkes ne s’est plus intéressé qu’aux afflux et reflux de lumière et de visiteurs devant lui. « Une fois que j’ai cadré l’image, je ne sais plus rien faire d’autre que de me concentrer sur ça ; la volonté de réaliser l’image s’empare de moi, » dit-il. « Une fois que je suis piqué, la beauté à l’état brut de ce que je suis en train de faire dépasse tout le reste. Quelle que soit ma peur, une fois que je vois la scène au travers de l’objectif, tout change. Je me déconnecte totalement de la réalité physique qui m’entoure. »

Wilkes a passé 16 heures à 25 mètres de haut dans une nacelle élévatrice sur un terrain de softball, l’endroit parfait pour capturer le plus d’action possible lors de la période des cerisiers en fleurs.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
TIDAL BASIN, WASHINGTON, ÉTATS-UNIS
 

Capturer les cerisiers en pleine floraison est très compliqué, surtout compte tenu de la météo très variable au printemps à Washington. « Vous pourriez passer cinq ans à vous dire ‘cette année, c’est la bonne’ sans ne jamais réussir à bien les capturer. Le simple fait de les avoir eus en pleine floraison, sans vague de froid, sans pluie, et sans vent au-dessus de 20 km/h était en soit un exploit. »

 

Wilkes et Kim Hubbard, éditrice photo, ont cherché ensemble le meilleur emplacement et sont tombés sur ce point de vue d’où on peut observer le Tidal Basin, les personnes qui se promènent dans le West Potomac Park, ainsi que plusieurs monuments. « En le regardant, j’ai dit ‘Si j’allais un tout petit peu plus haut, je pourrais avoir le lever du soleil sur le Jefferson Memorial et le coucher du soleil sur le Washington Monument,’ » se souvient-il. « Je savais que j’obtiendrais un excellent récit humain. »

 

Wilkes n’a pas reçu l’autorisation d’apporter son imposant chariot élévateur chargé sur un camion. À la place, il a utilisé une nacelle élévatrice moins stable et haute de 25 mètres qui lui a permis de capturer une large vue, mais aussi d’être secoué par les avions décollant et atterrissant à l’aéroport Reagan non loin de là. Ce fut un véritable défi de rester complètement immobile pour les clichés de nuit en exposition prolongée.

 

Au total, Wilkes a passé 16 heures à photographier, sans prendre de pause. En réponse à la question sur sa façon de résister aux besoins naturels, il a mentionné une collection de bouteilles rouges avant de résumer : « En gros, il ne faut ni trop boire, ni trop prendre de cafés. Je pense que je vais faire don de ma vessie à la science après ce projet. »

Wilkes a passé 27 heures à capturer cette image du South Rim dans le Grand Canyon depuis la Desert View Watchtower. Ce point de vue lui a permis d’avoir l’échelle des visiteurs évoluant sur le belvédère.
 
PHOTOGRAPHIE DE STEPHEN WILKES
SOUTH RIM, GRAND CANYON, ÉTATS-UNIS
 

« Quand le soleil s’est levé, il y avait probablement les plus beaux nuages que j’aurais pu imaginer, » se souvient Wilkes à propos de cette image.

 

« C’était comme un ciel en kit. J’avais choisi la fin du mois de juillet spécialement pour cette image dans l’espoir de m’y rendre au début et au milieu de la saison des orages. Nous avons eu beaucoup de chance de capturer un éclair à la fin de la journée. »

 

« En fait, on peut voir les nuages de pluie se former. Ce récit, c’est-à-dire le fait de pouvoir capturer le changement des nuages et du ciel sur l’évolution de la journée, c’est quelque chose de très profond dans les parcs. La magie des parcs, c’est en partie le fait que peu importe où on se trouve, il y a toujours quelque chose d’incroyable qui peut arriver. »

Aki Kaurismäki: « Nous devons exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul »

Aki Kaurismäki : « Nous devons exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul »

 

20 Février 2018
  • Le cinéaste finlandais présente «El otro lado de la esperanza», prix du meilleur réalisateur à la dernière Berlinale et raconte à ce périodique espagnol à quel point il est à bout, lui et le monde dont il faudrait « exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul », de l’anarchie comme moyen de survie et de lucidité sur les limites de ce que l’on peut faire. le truc que je trouve le plus cohérent dans ce qu’il dit c’est que c’est gens là ont une telle inhumanité qu’ils vont bien finir par nous déglinguer, une analyse pertinente de l’évolution vers le fascisme. Et c’est cohérent dans ce qui ne pourrait être qu’une proclamation de petit bourgeois pris de rage, c’est que cela part de son propre intérêt, tant que l’individu n’en arrive pas là il est suspect.
  • (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Nando Salvà

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Aki Kaurismäki, à Vigo, où il a présenté The Other Side of Hope. / EFE / SALVADOR SAS

 

Il est clair  qu’Aki Kaurismäki  est un directeur à idées fixes. Les ingrédients qu’il a utilisé durant  trois décennies pour faire ses films -humour impassible, délicieux anachronismes visuels, d’une simplicité désarmante narratives et des personnages qui  quand ils font des choses très absurdes sont très  sérieux se retrouvent dansq  son nouveau film, qui a remporté le prix de la  meilleure mise en scène dans la dernière Berlinale. Deuxième volet d’une trilogie sur le drame des immigrés,  «L’autre face de l’espoir»  transforme les tribulations d’un réfugié à Helsinki en une chanson de solidarité et de décence.

 

Qu’est-ce qui l’a poussé à vouloir consacrer une trilogie au drame des réfugiés en Europe?  Je n’ai jamais pensé que j’étais très intelligent mais maintenant, à cause des dirigeants politiques, je me sens n idiot. Je suis né en Europe et j’ai été éduqué en tant qu’Européen, mais aujourd’hui j’en ai honte. La démocratie occidentale ne suit plus les règles de base de la démocratie authentique. Nous avons oublié que les réfugiés sont des gens qui aiment et ont besoin d’être aimés, qui ont une histoire et des sentiments, et qui souffrent. Et il souffre principalement à cause de notre indifférence, et du traitement inhumain que nous leur donnons.

 

Après avoir placé ‘Le Havre’ (2011) en France, dans le nouveau film, il est retourné en Finlande. Le traitement des réfugiés n’est-il pas meilleur là-bas?  Tout le monde croit que les pays nordiques sont un paradis de bien-être, et c’est un canular. Dans mon pays, les immigrants sont maintenant traités comme s’ils étaient des ordures. Oui les gens ordinaires sont magnifiques et s’efforcent de les aider, mais le gouvernement et les fonctionnaires font ce qu’ils peuvent pour les empêcher d’entrer ou de les jeter. Si mon gouvernement continue ainsi, j’ai l’intention de brûler mon passeport finlandais.

 

Vous êtes généralement considéré comme un réalisateur misanthrope, mais en réalité, votre  cinéma est plein d’humanisme. Comment vous définiriez-vous? Je ressemble à un gars froid, mais je suis sentimental. Je prends grand soin des autres, même si je ne prends pas soin de moi-même. Sans solidarité, notre vie est creuse. J’en suis venu à penser que mes films pouvaient changer le monde, ou au moins changer l’Europe. Maintenant, je suis content de changer trois ou quatre personnes. En tout cas, je veux croire que l’humanité peut redresser son cours même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous.

 

« Je veux croire que l’humanité peut redresser son cours, même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous »

 

Comment?  Je ne vois pas d’autre solution pour sortir de cette fosse de misère que de tuer cette minorité qui a toute la richesse du monde. Nous devons exterminer, les riches et les politiciens qui lèchent leurs fesses. Ils nous ont conduits à cette situation où les valeurs humanitaires ne valent rien. Si nous ne le faisons pas, ils nous tueront.

 

Tu sembles apocalyptique.  Je n’ai jamais été aussi pessimiste que je le suis maintenant. Je suppose que tôt ou tard je finirai par me suicider. Après tout, se suicider est quelque chose de très finlandais. Notre problème est que nous n’avons pas assez d’heures de soleil. Nous manquons de vitamine D, et cela nous déprime.

 

Vous avez  dit un jour que, pendant la réalisation d’un film, la moitié du temps e vous êtes sobre et l’autre moitié saoul. est-ce toujours vrai ?  Est-ce quand je bois je ne suis pas capable d’écrire, donc pendant le processus de script je suis sobre, et pendant l’édition aussi. Mais je peux diriger et boire en même temps, alors quand je dirige , je bois. Mais de moins en moins.

 

« Je préfère passer les journées à cueillir des champignons qu’à faire des films, après tout, mes films sont de la merde »

 

L’histoire  des réfugiés est la troisième trilogie de votre  carrière. Pourquoi  cette habitude de regrouper vos films en trios?  Parce que je suis fainéant, et j’ai besoin de faire des plans pour maintenir l’énergie. Cela dit, peut-être que cette trilogie n’aura que deux films. Personne n’a jamais fait ça avant, non? Je sais que j’ai déjà dit ça par le passé, mais maintenant c’est sérieux: je ne ferais peut-être pas plus de films. J’ai passé trop de temps à faire des films, et je suis fatigué. Je préfère passer les journées à cueillir des champignons. Après tout, mes films sont de la merde.

 

Personne d’autre ne semble partager cette opinion.  Comme je le dis toujours, bien que la phrase ne soit pas la mienne, dans le monde des aveugles, l’homme borgne est le roi.

 

N’y a-t-il aucun de tes films que tu aimes?  Certains ne me semblent pas odieux, mais je n’ai rien fait de satisfaisant. Sinon, je me serais retiré juste après l’avoir fait. Et maintenant je suis en retard, parce que je suis physiquement et mentalement à bout . Même ainsi, si je suis encore vivant dans cinq ans, je pourrais faire un autre film. C’e sera  peut-être même la comédie la plus optimiste de toute ma carrière.

 

Le linceul de Jean-Philippe Smet par Olivier Robens

Le linceul de Jean-Philippe Smet par Olivier Robens

 

03 Février 2018

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Lelouch qui continue à filmer et Macron à macroniser.dans les endeuillés.

 

C’est un jeune homme qui m’a proposé ce texte qui a le mérite de ré-ouvrir les débats sur l’art tels qu’ils se sont développés à partir des écrits de Lukacs, de Walter benjamin, de l’école de Francfort, une période fructueuse et où déjà pourtant comme dans la notre qui comme dans le roman de kracauer (genest) rayonne d’une lumière claire, légère et terrible. pas de pacifisme, pas de communisme, mais l’apologie élaborée d’un monde décomposé dans la conscience de la mort. Walter Benjamin se croyant reconnu se suicidera à la frontière, une de plus. Pour les autres, Brecht en tête, c’est l’exil aux Etats-Unis où ils découvrent que tout ce qu’ils croyaient être en situation de combattre en Allemagne était ici franchement admis ici, y compris se vendre tous les matins, le fascisme ici n’avait pas besoin de s’imposer dans sa forme guerrière, il était déjà là, il avait pris les consciences sans une seule bataille de rues, sans parades, sans avoir besoin de parodier le socialisme dans une esthétique de la guerre, dans les industries culturelles avec au centre Hoolywood, le spectacle et la création comme dans un Steven Spielberg  de plus en plus épuisé dans sa grande machine à effets spéciaux démocratiques. Quelle bataille intellectuelle est encore possible?  A propos de l’étrange parade de la mort de Johnny, cette défunte et puissante Amérique en terre de France, que reste-t-il de notre peuple, de sa classe ouvrière, dont plus on s’éloignait des centres, plus l’atmosphère jadis devenait politique, il y a la proposition de deux lectures, celle de l’humaniste, d’un marxisme des lumières et celle d’une radicalité brechtienne, celle de Walter Benjamin auquel il est fait directement référence sur la reproductibilité de l’oeuvre d’art, le cinéma, le disque, la marchandisation, le spectacle qui prime sur la création et pour « l’élite » un académisme. C’est à partir de ce genre de réflexions que l’on a envie, moi du moins de reprendre le débat autour du réalisme socialiste parce qu’il nous redonne les concepts pour en comprendre les enjeux, hier et aujourd’hui.

 

(note de Danielle Bleitrach)


(réponse à un article de Francis Combes et Patricia Latour[1])

 

L’émotion publique suscitée par le décès de Johnny a suscité en vidéo et par écrit divers commentaires de progressistes. Les thèmes évoqués faisant écho à des analyses auxquelles je me suis livré pour rédiger un ouvrage à paraître très prochainement, je me permets d’intervenir à mon tour.

 

Patricia Latour et Francis Combes se réclament explicitement d’un marxisme qu’ils inscrivent dans la continuité des lumières. Toutefois, le matérialisme dialectique place la culture dans l’espace des superstructures, à la fois comme une dimension inséparable de l’humanisation et comme un reflet des pratiques sociales. Le marxisme ne saurait en effet concevoir ni nature humaine ni pure production de l’esprit se développant indépendamment des conditions dans lesquelles se déroule la reproduction sociale. Remettant en cause la philosophie antérieure (et peut-être même toute philosophie), le matérialisme dialectique nie donc que « la culture (soit) ce qui s’oppose à l’état de nature et permet à l’homme de progresser ». L’ensemble des activités humaines s’oppose à l’état de nature, non que l’être humain ait cessé de s’insérer dans une totalité biologique mais parce qu’ils se dote de moyens sociaux (et Marx ne cesse d’insister sur cette socialisation croissante) pour assurer la reproduction de ses conditions d’existence. Si le concept de culture peut avoir un sens dans la Weltanschauung marxiste, son appréhension théorique requiert qu’il soit  isolé au sein des activités sociales. Il ne peut s’incarner que dans deux types de pratiques: la transmission des savoirs (et notamment du « thesaurus des oeuvres de l’esprit ») et une activité artistique. Les deux peuvent être plus ou moins liées faisant converger la culture et de l’enseignement. Les auteurs se réclament de cette conception par le truchement d’une citation de Cicéron.

 

Peut être « une ruse de l’histoire pour occidentaliser tous les peuples »[2] le marxisme propose une vision ordonnée du monde qui ne place ni les rapports économiques ni la science dans les systèmes symboliques[3]….

 

Patricia Latour et Francis Combes me semblent confondre deux problématiques: celle de la hiérachie des expressions culturelles et celle de la place sociale de l’art et notamment des productions artistiques en cours.

 

La notion de « relativisme culturel » s’avère ambigüe. Elle peut qualifier deux approches qui se succèdent historiquement et ne sont pas de même nature. Avant même les anthropologues, les cubistes et les surréalistes ont contesté la supériorité des expressions et des cultures « civilisées » sur les pratiques des peuples « sauvages ». Cette remise en cause plonge ses racines dans le 18° siècle éclairé des Voltaire, Montesquieu et Rousseau. Paradoxalement, l’analyse raisonnable du développement humain ne peut se concevoir que comme la prise en compte d’un potentiel de choix civilisationnels alternatifs. La mémoire orale des papous n’est pas moins un trésor de l’humanité que la Joconde, voila qui est aujourd’hui reconnu et ne devrait pas poser problème.

 

Un autre « relativisme culturel » prétend trouver ses racines chez Bourdieu. L’auteur de « La Distinction proclamait, certes que : « nos goûts ne sont jamais que les dégoûts des goûts des autres ». Prendre cette expression au pied de la lettre amène à méconnaître la distance qui sépare une approche sociologique d’une approche esthétique. Elle tend a assimiler reconnaissance sociale par la diffusion commerciale et « valeur artistique ».

 

Cette problématique n’a rien d’inédit. La reconnaissance sociale n’implique pas celle de la postérité. Delille, Lemercier, Leconte de Lisle, Léon Dierckx et même Gide… nombreux sont les créateurs qui en ont fait les frais. Est-ce à dire que cette reconnaissance contemporaine se présente aujourd’hui sous les mêmes traits que par exemple, à la « Belle époque »? La réponse est évidemment négative pour deux raisons:

 

–  la culture n’est plus « un processus d’auto-éducation, qui nous permet de progresser ». Après Rimbaud , qui, rappelons-le, voulait « se faire nègre », au sens que cette expression pouvait avoir vers 1870, des créateurs majeurs refusent d’ailleurs depuis longtemps cette logique,

 

– les produits culturels sont aujourd’hui reproductibles ce qui permettra aux générations futures d’accéder aux oeuvres de celui qui n’était qu' »interprète et comédien ». En ce sens oui, le « spectacle prime sur la création » mais, pour rendre à Walter Benjamin l’hommage qui lui est dû, ne peut on dire aussi que les interprétations datées acquièrent, à l’aune du temps qui passe, une certaine aura?

 

Benjamin, toujours lui, évoque le rôle des oeuvres comme support d’un culte athée au sens étymologique de ce terme. Les (flasques) queues devant les expositions d’oeuvres impressionnistes semblent corroborer cette vision. Mais au bout de combien de décennies pourra-t’on constater cette érection en objet de reconnaissance sociale?

 

Seul le concept de reproductibilité permet d’aborder utilement la conjoncture d’aujourd’hui et il doit se concilier avec un autre, celui d’académisme, une structuration particulièrement caractéristique du contexte français pour construire une « culture élitiste ». Celle-ci n’est plus l’objet privilégié de la « manipulation par l’Etat » et n’a plus rien à faire avec les « rituels qui permettent à la tribu de se rassembler ». Dans ces conditions, le pouvoir du capital a-t’il besoin de conserver une avant-garde? Comment construire une nouvelle alliance refusant la violence gratuite et l’instrumentalisation du sexe marchandisé?

 

Telles me semblent être les questions de l’heure.

 

[1] Mis en ligne sous le titre : « de Lévi-Strauss à Johnny » http://www.cerisesenligne.fr/article/?id=5822. A l’exception de celle de Pierre Bourdieu, toutes les citations entre guillemets du présent article ont été tirés de ce texte.

[2] Une analyse de la pensée de Lévi-Strauss et du rôle qu’elle a joué dans la conjoncture intellectuelle d’après-guerre excéderait à la fois ma connaissance de l’œuvre de cet auteur et les dimensions d’un bref article. On peut se reporter à l’excellent « Structuralisme et Dialectique » de Lucien Sève.

[3] La science utilise évidemment des symboles mais les relations scientifiques existent objectivement et indépendamment des symboles qui les expriment.

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