"Son entreprise, nous dit Eric Le Lann, vise donc à resituer les évènements qui ont façonné les derniers siècles dans le champ de la lutte des classes, ce qui impose d’en avoir une vision élargie, une vision qui intègre notamment sous cette catégorie « les luttes gigantesques qui ont empêché le IIIème Reich et l’Empire du soleil levant de réduire à l’état d’esclavage des peuples entiers ». Relèvent de cette conception, à l’époque historique du Manifeste, outre les luttes entre classes exploiteuses qui ne sont pas oubliées, les luttes d’émancipations des peuples de conditions coloniales ou semi-coloniales, les luttes entre le capital et le travail, les luttes des femmes contre « l’esclavage domestique », selon les termes utilisés par ses auteurs. De manière générale, les moments où ces luttes de classes confluent sont « l’exception plus que la règle » . L’histoire se fait dans un« entrelacs de multiples contradictions et de formes différentes de lutte des classes »..."

Reprenons la lecture des constats de Eric Le Lann dans les réflexions de Losurdo.

Michel Peyret


Lutte des classes : Losurdo contre la pensée binaire

 

Eric Le Lann a lu « La lutte des classes, une histoire politique et philosophique », de Domenico Losurdo

L’histoire est-elle vraiment celle de la lutte des classes, comme le proclame le Manifeste du parti communiste ? Oui, répond le philosophe Domenico Losurdo, mais l’affirmer implique de se débarrasser d’une lecture binaire de ce concept [1], telle celle qui la réduit en une lutte rédemptrice entre opprimés et oppresseurs. Ce faisant, on le devine, Losurdo se confronte à quelques penseurs précurseurs des populistes politiques de notre temps [2]. C’est l’une des actualités de l’ouvrage, mais loin d’être la seule.

« La lecture habituelle de la lutte des classes est réductrice », considère Losurdo, et si l’on s’en tient à cette lecture, l’histoire reste inintelligible. Le concept ne passe pas l’épreuve des faits. Son entreprise vise donc à resituer les évènements qui ont façonné les derniers siècles dans le champ de la lutte des classes, ce qui impose d’en avoir une vision élargie, une vision qui intègre notamment sous cette catégorie « les luttes gigantesques qui ont empêché le IIIème Reich et l’Empire du soleil levant de réduire à l’état d’esclavage des peuples entiers ».

Relèvent de cette conception, à l’époque historique du Manifeste, outre les luttes entre classes exploiteuses qui ne sont pas oubliées, les luttes d’émancipations des peuples de conditions coloniales ou semi-coloniales, les luttes entre le capital et le travail, les luttes des femmes contre « l’esclavage domestique », selon les termes utilisés par ses auteurs. De manière générale, les moments où ces luttes de classes confluent sont « l’exception plus que la règle » [3]. L’histoire se fait dans un « entrelacs de multiples contradictions et de formes différentes de lutte des classes » [4].

Face à la tentation de la simplification, comme aux visions prenant en compte la complexité mais parfois sans qu’aucune ligne de force n’apparaisse plus, Losurdo donne avec succès, me semble-t-il, « une clé de lecture du processus historique » qui « s’efforce de tenir compte de la multiplicité des formes dans lesquelles se manifeste le conflit social »« La lutte des classe ne se manifeste presque jamais à l’état pur, elle ne se borne jamais à impliquer les sujets en antagonisme direct » [5], démontre-t-il. Exemple éclatant, « le seul événement grandiose de l’histoire actuelle », selon les termes utilisés dans le premier livre du Capital, la Guerre de sécession [6].

Il signale la mise en parallèle par Marx, toujours dans le Capital, de la Guerre de sécession et de la lutte pour la réglementation horaire de travail en Angleterre : dans les deux cas la bourgeoisie réformatrice joue un rôle. Donc,« nous sommes en présence d’une lutte des classe émancipatrice qui ne se présente pas à l’état pur ». Il s’agit dans les deux cas cités de luttes menées à la fois « par le haut et par le bas ». Dans cette approche, les forces émancipatrices ne sont donc pas déterminées mécaniquement par l’antagonisme entre le capital et le travail. Plus, les conflits, les identifications sont multiples, et il arrive donc que des fractions de la classe ouvrière se placent du mauvais côté de la barrière. Pour paraphraser le titre d’un film italien des années 70, la place au paradis de la classe ouvrière n’est pas réservée d’avance.

Il découle de cette appréhension de la réalité tout d’abord que « la compréhension adéquate d’une situation historique concrète suppose le dépassement de la logique binaire habituelle ». Mais aussi l’invitation à une position politique qui prenne en compte l’aspect universel de l’émancipation.« Etre communiste signifie certes faire appel à la lutte des classes menées par les opprimés (au niveau international, national, et dans le cadre de la famille) mais aussi avoir développé cette capacité à regarder le tout », considère Losurdo, s’appuyant sur Engels : « le communisme est au-dessus de l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie » [7].

Pages d’histoire à l’appui, l’imbrication des différentes dimensions des luttes des classes est évoquée. Ainsi lors de la révolte des Taiping, « la guerre civile la plus sanguinaire de l’histoire mondiale, dont on estime le nombre de victimes entre 20 et 30 millions de morts » : « le fait est que ce conflit a une dimension nationale : les insurgés prennent les armes au nom de la justice sociale, mais aussi pour en finir avec une dynastie qui a capitulé face à l’agression des gouvernants et « narcotrafiquants britanniques » ».

Pour Losurdo, « non seulement les luttes de classes décisives de l’histoire contemporaine ont fini par revêtir l’aspect de luttes nationales, mais elles ont été menées, outre le plan militaire, sur le plan économique ». Dans cet esprit, il analyse précisément la Révolution haîtienne, où la bataille est perdue finalement sur ce terrain, puis la Chine contemporaine : « la Chine est le pays qui plus que tout autre met en question la division internationale du travail imposée par le colonialisme et l’impérialisme et qui promeut la fin de l’époque colombienne dont la portée historique est énorme et progressiste ».

La richesse du propos ne doit pas être réduite à ses interpellations politiques les plus directes. On lira ainsi avec passion le dialogue de Losurdo avec les interprétations d’Habermas de la lutte pour la reconnaissance chez Hegel. Ou la manière dont le travail de Marx et d’Engels est resitué dans le mouvement des idées au XIXème.

Toqueville, Renan, Disraeli sont évoqués, tout comme la parution en 1883 en Autriche du livre de Gumplowitz opposant « la lutte des races à la théorie qui fait de la lutte des classes la clé de lecture de l’histoire », pour mettre en évidence le « danger du glissement naturaliste »« lorsque les civilisations plutôt que d’être comprises à partir de contexte et conflits historiquement déterminés sont considérées comme l’expression d’une âme éternelle ». Tout au contraire, « en rupture épistémologique radicale avec les idéologies naturalistes, la théorie marxienne de la lutte des classes place le conflit social sur le terrain de l’histoire ».

Pour les militants, ce livre invite à relever « le défi implicite que représente la lecture difficile de l’imbrication » des différents aspects du conflit social. Redonner ainsi ses lettres de noblesse à la lutte des classes, est une invitation à débarrasser la politique des dispositifs préconçus, à se tourner vers celles et ceux qui peuvent faire l’histoire, s’ils y reviennent.

Notes :

[1« Le dépassement de la logique binaire, un processus pénible et inachevé »est le titre d’un chapitre.

[2] Lire à ce sujet sur le site l’article de Daniel Cirera, où celui-ci évoque "la proposition de construire le conflit politique dans une opposition entre eux et nous surplombant le conflit de classe pose un double questionnement."

[3] Voir le chapitre « Une théorie générale du conflit social »

[4] De manière encore plus précise, on peut lire dans le chapitre « Lutte des classes ou lutte entre oppresseurs et opprimés » : « tout individu, et même tout groupe, est placé dans un ensemble contradictoire de relations sociales dont chacune lui assigne un rôle à chaque fois différent (…) Ce qui décide de la position finale d’un individu (ou même d’un groupe) dans le camp des « opprimés » ou des « oppresseurs » c’est d’un côté la hiérarchisation de ces relations sociales en fonction de leur importance politique et sociale dans une situation particulière et déterminée, de l’autre le choix politique de l’individu singulier (ou du groupe) »

[5] Page 31

[6] Sur ce sujet, on peut lire : Karl Marx, Abraham Lincoln. Une révolution inachevée. Sécession, guerre civile, esclavage et émancipation aux Etats-Unis.Introduction de Robin Blackburn. Syllepse (Paris). Voir la critique de Daniel Cirera sur La faute à Diderot : http://www.lafauteadiderot.net/L-ho...