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Economie 2017

La science économique est-elle de droite?

 

Jacques SapirPar  · 

J’ai été interviewé par un journaliste travaillant à Bruxelles, Mohsen Abdelmoumen, et qui publie entre autre dans le American Herald Tribune. Je publie ici quelques fragments de cette interview.

 


Dans votre livre « Les économistes contre la démocratie : Pouvoir, mondialisation et démocratie », vous êtes très critique envers les économistes. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

C’est essentiellement parce que les économistes se sont appropriés un pouvoir qui ne leur revient pas. Ils ont en effet pénétré les rouages des appareils de décision. Ceci est vrai à l’échelle des États, comme à celle des grandes organisations internationales, qu’il s’agisse de l’Union européenne, ou de l’OCDE ou de l’OMC. Ils sont ainsi de plus en plus portés à intervenir sur l’ensemble des problèmes sociaux et politiques. Or, quand ils interviennent, c’est en mélangeant une position d’experts et une position d’acteurs politiques. Cela pose un problème immédiat. Car, si l’expert est légitime à parler au nom d’une connaissance, l’acteur politique doit se plier à la règle du débat démocratique. En jouant sur ces deux tableaux, les économistes s’exonèrent du problème de vérification. Le problème est donc de savoir dans quel espace parle-t-on, dans celui de la pure compétence ou dans celui des choix politiques. Si on se situe dans ce dernier, il n’est plus possible d’admettre que la seule « compétence », que l’on ne saurait d’ailleurs plus vérifier car tout jugement mélangerait éléments de compétence et valeurs politiques, puisse trancher le débat. Si l’on est dans l’espace du politique, alors la question de la légitimité se pose. Or, cette question fait immédiatement référence à la question, de degré supérieur, de la souveraineté. Dans l’espace du politique, on demande d’abord qui est légitime, et qui est souverain.

 

Mais il y a un problème qui est plus profond. La crédibilité scientifique dont ils se réclament est loin d’être indiscutable, ou indiscutée. Il y a de très sérieuses raisons à cela, que j’ai exposées dans un ouvrage datant du début des années 2000[1]. La manière même dont une majorité de la profession, ceux que l’on appelle les économistes du courant dominant ou « mainstream » comprend l’objet de ses travaux est aujourd’hui débattue et fortement critiquée[2]. Les méthodes que ces économistes emploient, les modèles sur lesquels ils se fondent, sont ouvertement contestées. C’est en particulier le cas des modèles inspirés par l’économie néo-classique, qu’il s’agisse des modèles dits CGE (Computable General Equilibrium) ou qu’il s’agisse des modèles DSGE (Dynamic Stochastic General Equilibrium)[3]. Et cela renvoie à un débat plus général sur l’usage que l’on peut faire des modèles[4].

 

Mais, pour légitime et nécessaire que soit cette contestation, elle laisse cependant dans l’ombre un point essentiel: la pensée politique spontanée des économistes, ou plus précisément de ce courant dominant. En fait, les économistes font de la politique, ce que personne ne songe d’ailleurs à leur reprocher, mais ils font de la politique en prétendant ne pas en faire, et en délégitimant par avance tout discours critique. Ceci est, évidemment, une atteinte grave à la démocratie.

 

L’économie ne serait pas la discipline normative et prescriptive qu’elle est, et si les économistes étaient restés dans leurs bureaux et leurs salles de cours, cette question n’aurait, en réalité, que peu d’intérêt. Mais, quand on confie à des économistes, ou simplement au raisonnement économique, le soin de guider des décisions dont l’ampleur et les conséquences dépassent de loin l’économie, cette question devient légitime. Quand l’économie se voit progressivement transformée en un système technique dont les termes des choix ne seraient plus accessibles au simple citoyen, cette question devient impérative. Elle est même centrale pour comprendre l’évolution de la démocratie dans nos pays.

 

Il ne s’agit donc pas ici de s’interroger sur les choix partisans de tel ou tel, ou même de contester le droit à un économiste de prendre des positions politiques. Peu importe, pour la démocratie, de savoir si tel ou tel vote à gauche ou à droite. Mais encore faut-il qu’il précise, quand il le fait, qu’il prend des positions politiques, et qu’il accepte les règles du débat politique. Il ne peut se réfugier, alors, dans un argumentaire de nature technique ou, s’il le fait, il doit savoir qu’il prend des positions qui sont fondamentalement anti-démocratiques.

 

Il ne s’agit pas, non plus, de mettre en doute l’attachement formel à la démocratie de certains de mes collègues. Je suis persuadé que l’on peut, avec la plus grande sincérité, s’affirmer profondément attaché à la démocratie et dans le même temps prodiguer des conseils ou défendre des normes dont les effets seront profondément dangereux pour cette démocratie. L’amour de la servitude est d’autant plus destructeur, et d’autant plus profond, qu’il se pare d’une défense formelle de son contraire.

 

Vous êtes un économiste de renom. Ne pensez-vous pas que la science économique, comme d’autres sciences, a atteint ses limites en étant au service des classes dominantes ?

 

L’économie est avant tout une science critique, et donc une science sociale. L’idée de la construire sur le modèle de la mécanique, voire de la physique du XIXè siècle a représenté une immense erreur de la part des économistes qui l’ont portée. C’est ce que démontre avec beaucoup de talent Mirowski[5]. Elle doit nous permettre de comprendre non pas des lois générales, mais des lois tendancielles, locales et particulières de l’activité économique[6]. Si l’économie (et l’économiste) se borne à cela, il ne se met nullement au service des classes dominantes. Mais, certaines théories sont en réalité l’expression de la pensée spontanée des classes dominantes. Et ceci pose un problème quand on sort du cadre analytique pour entrer dans le domaine du normatif et du prescriptif.

 

Il faut, ici, s’interroger sur la conception de l’ordre social et politique qui découle spontanément de certaines conceptions de l’ordre économique. Ce que l’on veut mettre en lumière c’est le lien qui unit certaines des hypothèses du raisonnement économique orthodoxe aux conséquences politiques des prescriptions qui en découlent. C’est une tâche importante, compte tenu des échéances en France, en Europe mais aussi dans les instances internationales.

 

Cette pensée spontanée porte en elle les figures de la dépolitisation de la politique économique, de la naturalisation de l’économie, de la substitution des choix techniques aux choix démocratiques. Elle conduit, en pente douce, par glissements successifs, à la tyrannie. De ce point de vue, il est aujourd’hui évident que l’on est confronté aux limites des cadres théoriques dans lesquels le consensus des économistes, du moins du « mainstream » s’est constitué. Il s’agit ici de limites en matière d’explications, mais aussi de limites en ce qui concerne la cohérence et même la consistance des modèles canoniques, de limites enfin d’une méthode qui est de moins en moins scientifique[7]. De ce point de vue, on peut penser qu’en reprenant, parfois de manière consciente mais aussi parfois de manière inconsciente, le discours des classes dominantes et en cherchant à lui donner les atours d’une pensée dite scientifique, l’économie à cessé d’être une science. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas y avoir de science économique. Ce n’est pas parce que des générations d’économistes ont failli que cela condamne le projet d’existence de la science économique.

 

La décadence actuelle de la pensée économique dominante n’est pas celle de la science économique. Il n’y a rien en cette dernière qui en fasse sans coup férir un instrument de décervelage des gouvernants ou une justification de l’inaction. Cette décadence actuelle ne résulte pas d’une erreur fondatrice de l’économie mais bien de la conjonction de la faillite d’un programme de recherches particulier, que l’on peut pour simplifier qualifier de récupération libérale de l’héritage keynésien, et d’un refus d’une part, hélas majoritaire, des économistes de se doter d’une méthodologie robuste. Construisant sur du vent, ils ne nous promettent que des récoltes de tempêtes.

 

On peut penser que l’un des problèmes centraux de la science économique est d’établir la typologie et les formes des modes de coordination entre des acteurs qui sont à la fois physiquement séparés et interdépendants[8].

 

La question essentielle n’est pas, non plus, de savoir si l’économie sera ou non une « science dure ». L’opposition entre des sciences réputées molles et celles qui s’affirment dures est déjà suspecte. Au-delà, il y a beaucoup d’illusion, ou de prétention, à croire qu’une discipline puisse s’auto-affirmer dans un registre dont elle exclurait les autres, en tout ou partie. Le problème fondamental n’est pas le statut de l’économie comme science mais la compréhension par les économistes eux-mêmes des conditions dans lesquelles ils travaillent. Ceci implique une discussion sur les bases méthodologiques[9], terrain qu’évite soigneusement les économistes représentatifs de l’économie dominante ou « mainstream »[10], quand ils ne cherchent pas en réalité à délégitimer toute réflexion sur la méthodologie[11].

 

Je m’intéresse beaucoup à vos travaux et je vous considère comme un témoin de l’effondrement de l’Union soviétique. Le système capitaliste a-t-il triomphé de la Révolution bolchevique sans offrir de perspectives pour l’humanité ?

 

En fait, il convient ici de s’interroger sur ce qu’était réellement l’Union soviétique. Elève de Charles Bettelheim, j’ai développé une vision hétérodoxe de l’URSS, reposant sur l’idée que la révolution d’octobre 1917 avait donné naissance à un système de capitalisme d’Etat. Ce système s’est complexifié avec le « grand tournant » et la politique stalinienne à la fin des années 1920[12]. Il a acquis sa stabilité – certes relative – dans les années 1950[13]. Le grand économiste polonais, Oskar Lange, qui fut l’un des principaux théoriciens de la planification[14], par exemple n’a pas hésité à qualifier la planification « réellement existante » en Europe de l’Est d’économie de guerre sui-generis; par là il entendait non pas une économie centrée sur des productions militaires mais une économie fonctionnant à partir des systèmes d’ordres et de priorités que l’on avait connus lors des deux conflits mondiaux[15].

 

L’analyse des formes économiques qui commencent à se coaguler en Russie depuis 2000 suggère le retour à un modèle de développement où le poids de l’État sera particulièrement important, que ce soit sous des formes directes ou indirectes. Dans le même temps, ces formes économiques ne sont pas sans rappeler celles que l’on trouvait dans le modèle de développement russe des années 1880-1914. Ceci est particulièrement sensible dans le domaine bancaire, mais concerne aussi la très forte collusion entre de grands groupes industriels et le pouvoir politique. Mais, la question de la permanence intertemporelle de schémas de développement ne va pas sans soulever des interrogations théoriques essentielles pour l’économie et les sciences sociales. Sommes nous en présence d’un « effet de sentier » particulièrement puissant, ou devons nous analyser cette permanence comme une apparence, les acteurs du présent réutilisant à d’autres fins des moules institutionnels passés. La persistance de certaines formes institutionnelles dans des modèles de développement étalés sur près de 120 ans traduit-elle la pertinence de ces formes par rapport aux problèmes du développement ou au contraire la persistance d’habitudes passées, que l’on aura alors tendance à qualifier d’archaïsmes ?

 

La permanence des structures, compte tenu et de l’opprobre dont l’ancien système était frappé et de la radicalité des réformes prises en 1992 et 1993, constitue une interrogation que l’on ne peut esquiver. Que le système soviétique soit mort n’est cependant pas douteux ; il l’était en réalité avant que ne commence son démantèlement à la fin des années quatre-vingts. Mais ce qui émerge aujourd’hui, en particulier la tendance à la constitution d’un système corporatiste[16], renvoie largement à l’héritage soviétique.

 

Il est vrai aussi que l’URSS ne s’était pas débarrassée, ni en un jour ni en un an, des legs russes. Qu’il s’agisse de la permanence des administrations, au moins jusqu’en 1929[17], de la proximité du discours industrialisateur soviétique avec celui du ministre modernisateur Witte au XIXème siècle, voire de pratiques sociales, tant rurales qu’urbaines, dont on peut suivre les traces jusque dans les années quarante, les continuités sont bien plus grandes que ne l’imaginent les représentations mythiques, en positif ou négatif, de la révolution de 1917[18]. Ce thème des permanences, transformées et recomposées par le mouvement du développement, constitue l’un des axes de l’interprétation que Moshe Lewin a donné du système soviétique[19].

 

Il est donc incontestable que les dirigeants de l’URSS ont été conscients, et souvent au sens d’une conscience tragique, de la présence de ces archaïsmes. Pourtant, et l’on pourrait ici tracer un parallèle entre la modernisation d’un Pierre le Grand et celle d’un Staline, les méthodes utilisées pour moderniser sont la cause de la survivance, voire du renforcement des éléments qualifiés d’archaïques[20]. Dans un cas comme dans l’autre, les rythmes de la modernisation imposent le recours ou le renforcement de structures anciennes, qu’il s’agisse du servage au début du XVIIIème siècle ou des modes de commandement ancestraux dans le cours de l’industrialisation soviétique, avec un mode de gestion de la main d’œuvre et un rapport aux relations homme/machine très primitifs[21]. Cette combinaison, pas toujours heureuse, entre les produits de la modernisation et des pratiques archaïques, voire entre des éléments techniques d’origines diverses est attestée longuement tant par des sources soviétiques que par des témoins occidentaux[22]. Rappelons qu’est considérée, depuis Durkheim, comme pathologique la survie dans le présent de généralités ayant été engendrées par des conditions passées qui ont depuis disparu[23]. De ce point de vue, on peut alors considérer le système soviétique comme pathologique, et c’est incontestablement l’une des voies que suggère M. Lewin quand il évoque à propos du stalinisme une pathologie systémique[24]. Pour autant, l’image de structures sociales, de normes de comportement survivant à la disparition de leurs causes premières n’est pas parfaitement convaincante. Si on accepte de quitter un instant l’URSS et la Russie pour s’intéresser à une autre trajectoire de modernisation, celle du Japon contemporain, on va retrouver la dualité entre le nouveau et l’ancien. La persistance de relations sociales traditionnelles, tout comme celle de formes anciennes d’organisation économique, ont été des éléments décisifs dans le succès de la stratégie de l’ère Meïji[25]. Il faut alors s’interroger si le renforcement dans la Russie actuelle de comportements hérités de la période soviétique, comme les relations bilatérales, les pratiques de collusion entre directeurs, mais aussi l’intégration des travailleurs à travers le développement des fonctions sociales de l’entreprise, constituent nécessairement des phénomènes négatifs. Le succès de toute stratégie de modernisation passe, très probablement, par la capacité à réutiliser des formes traditionnelles et non par la projection et l’application, directes et intégrales, de l’ensemble des formes réputées modernes et directement empruntées à des sociétés considérées comme plus avancées.

 

Il nous faut donc comprendre la période soviétique comme la forme spécifique à la Russie prise par le développement du capitalisme, une forme qui a abouti aussi à transformer ce capitalisme et qui fait qu’aujourd’hui la Russie est bien un système capitaliste mais n’est pourtant pas assimilable que ce soit aux Etats-Unis ou aux divers capitalismes européens.

 

Notes

[1] Voir J. Sapir, Les Trous Noirs de la Science Économique, Albin Michel, Paris, 2000.

[2] B. Guerrien, L’économie néo-classique, La Paris, Découverte, coll. Repères, 1989.

[3] Goodhart, C.A.E., “The Continuing Muddles of Monetary Theory: A Steadfast Refusal to Face facts”, paper presented to the 12th Conference of the Research Network macroeconomics and

Macroeconomic Policy, Berlin, Germany, October 31st – November 1st, 2008. C.A.E. Goodhart, “The Foundation of Macroeconomics: Theoretical Rigour versus Empirical realism”, paper presented at the Conference on the History of Macroeconomics, Louvain-la-Neuve, Belgium, January 2005

[4] Mäki, U., « Contested modelling: The case of economics », in Models, Simulations, and the Reduction of Complexity, ed. U. Gähde, S. Hartmann and J.H. Wolf, Berlin / New York: Walter de Gruyter 2012

[5] Mirowski P., « How not to do things with metaphors: Paul Samuelson and the science of Neoclassical Economics », in Studies in the History and Philosophy of Science, vol. 20, n°1/1989, pp. 175-191. Pour une critique plus générale sur le modèle de scientificité de la physique appliqué à l’économie, P. Mirowski, More heat than light, Cambridge University Press, Cambridge, 1990.

[6] Insel A., “Une rigueur pour la forme: Pourquoi la théorie néoclassique fascine-t-elle tant les économistes et comment s’en déprendre?”, in Revue Semestrielle du MAUSS, n°3, éditions la Découverte, Paris, 1994, pp. 77-94.

[7] Voir, J. Sapir, « Calculer, comparer, discuter: apologie pour une méthodologie ouverte en économie », in Économies et Sociétés, série F, n°36, 1/1998, numéro spécial, Pour aborder le XXIème siècle avec le développement durable, édité par S. Passaris et K. Vinaver en l’honneur du professeur Ignacy Sachs, pp. 77-89.

[8] F.A. Hayek, « Economics and knowledge », in F.A. Hayek, Individualism and Economic Order, University of Chicago Press, Chicago, 1948, pp. 36-56; première publication en 1937.

[9] B.J. Caldwell, « Economic Methodology: Rationale, Foundation, Prospects », in U. Mäki, B. Gustafsson et C. Knudsen, (eds.), Rationality, Institutions & Economic Methodology, Routledge, Londres-New York, 1993, pp. 45-60. Idem, « Does Methodology matters? How should it practiced? », in Finnish Economic Papers, vol.3, n°1/1990, pp. 64-71

[10] Comme par exemple E.R. Weintraub, « Methodology doesn’t matter, but history of thought might », in S. Honkapohja, (ed.), Wither Macroeconomics?, Basil Blackwell, Oxford, 1989.

[11] Comme c’est le cas avec D. McCloskey, The Rhetoric of Economics, University of Wisconsin Press, Madison, Wisc., 1985.

[12] R. Hutchings, The structural origins of Soviet industrial expansion, Macmillan, Londres, 1984.

[13] J. Sapir, Fluctuations et cycles économiques en URSS, 1941-1982, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1989.

[14] O. Lange, « On the Economic Theory of Socialism », in Review of Economic Studies, vol. 4, n°1, 1936 (octobre) et n°2 (février 1937). Voir aussi A.P. Lerner, « A Note on Socialist Economies », in Review of Economic Studies, vol. 4, n°1, 1936, octobre. Idem, « Statics and Dynamics in Socialist Economies », in Economic Journal , vol. 47, juin 1937.

[15] O.Lange, “The Role of Planning in a Socialist Economy”, in O.Lange, Papers in Economics and Sociology, PWN et Pergamon Press, Varsovie-Londres, 1970, pp. 101-102

[16] J. Sapir, « Action publique et agents privés: vers un modèle russe ? », in Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 27, n°2, juin 1996, pp. 187-219.

[17] D.K. Rowney, Transition to technocracy – The structural origins of the Soviet Administrative State, Cornell University Press, Ithaca et Londres, 1989 ; S. Sternheimer, « Administration for the development : the emerging bureaucratic elite, 1920-1930 », in W. McKenzie Pintner et D.K. Rowney (eds.), Russian Officialdom – The bureaucratization of Russian society from the seventeenth to the twentieth century, The University of North Carolina Press, Chapell Hill, N.C., 1980.

[18] A. Gerschenkron, « Russia : Patterns and Problems of Economic Development, 1861-1958 », in A. Gerschenkron, Economic Backwardness in Historical Perspective – A Book of Essays, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1962, pp. 119-151 ; T. Shanin, Russia as a developping society, Macmillan, Londres, 1985.

[19] M. Lewin, La formation du système soviétique, Gallimard, Paris, 1987.

[20] A. Gerschenkron, « Russia : Patterns and Problems of Economic Development, 1861-1958 » op. cit.

[21] O. Khakhordine, « L’éthique corporatiste, l’éthique du ‘samostojatel’nost’ et l’esprit du capitalisme : réflexions sur la création du marché en Russie post-soviétique », in Revue d’Études Comparatives Est-Ouest, vol. 25, n°2, juin 1994, pp. 27-56

[22] Voir, Iz istorij magnitogorskogo metalurgitcheskogo kombinata i goroda Magnitogorska (1929-1941gg) : sbornik dokumentov i materialov, Magnitogorsk, 1965. J. Scott, Au-delà de l’Oural, Marguerat, Genève, 1945 ; un témoignage identique sur les usines de Léningrad se trouve dans A. Smith, J’ai été ouvrier en URSS, Plon, Paris, 1938.

[23] É. Durkheim, Règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1952, 15ème édition.

[24] M. Lewin, La formation du système soviétique, op. cit..

[25] Voir, J. Hirschmeier, The origins of Entrepreneurship in Meïji Japan, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1964 ; J.W.Bennet et I. Ishino, Paternalism in the Japanes Economy : Anthropological Studies of Oyabun-Kobun Patterns, University of Minnesota Press, Minneapolis, Minn., 1963 ; G. Ranis, « The community-Centered Entrepreneur in Japanese Development », in Explorations in Entrepreneurial History, vol.III, n°2, décembre 1955 ; M.Y. Yoshino, Japan’s Managerial System-Tradition and Innovation, MIT Press, Cambridge, Mass., 1968.

08 février 2017

Denis Pennel, les gains de productivité et l'emploi

 

« Oui, sauf que... ce qu'il faut regarder, indique Denis Pennel, c'est l'impact de l'automatisation sur les gains de productivité. Sur les deux derniers siècles, les gains de productivité ont été énormes, mais ils se sont plus traduits par une réduction de temps de travail que par une diminution des emplois : la part du travail dans nos vies s'est réduite comme peau de chagrin alors que dans le même temps la taille de la population active n'a fait que croître ! Le temps de travail salarial occupait 40% de la vie des hommes il y a un siècle. Aujourd'hui, il n'en représente plus que 10%... L'automatisation supprime davantage du temps de travail que des emplois ! Oui mais alors, si on pousse cette logique à son bout, le temps de travail va tendre vers zéro ? Hélas non, car cette tendance à des gains de productivité toujours plus élevés est de moins en moins vraie... »

 

Revenons aux réflexions de Denis Pennel...

 

Michel Peyret


Non, le travail n’est pas en train de disparaître

 

Denis Pennel / directeur général de la World Employment Confederation Le 30/01 à 10:01

 

« Le travail raréfier disparaître années venir. » « Le travail ne va pas se raréfier et encore moins disparaître dans les années à venir. » - Shutterstock

 

LE CERCLE/POINT DE VUE - Plusieurs études estiment que des millions d’emplois sont menacés par les robots et automates. Seulement, sur les deux derniers siècles, les gains de productivité liés au progrès technique ont plutôt été traduits par une réduction du temps de travail. Le risque d’un chômage technologique massif est donc écarté.

 

En 1995, l'essayiste américain Jeremy Rifkin annonçait dans son best-seller la « fin du travail ». Plus récemment, plusieurs universitaires et hommes politiques, dont Benoît Hamon, vainqueur de la primaire de gauche, ont repris l'antienne de la « raréfaction du travail », due à l'automatisation et la robotisation de notre économie.

 

Dans leur célèbre étude, Carl Frey et Michael Osborne ont estimé que 47% des emplois américains risquaient de disparaître d'ici à 2020. Leur méthodologie est depuis contestée. L'OCDE a calculé de façon plus rigoureuse qu'en moyenne seulement 9% des emplois présentent un risque élevé d'automatisation. Une analyse confirmée par le Conseil d'orientation pour l'emploi (COE) dans un rapport publié le 10 janvier : « moins de 10% des emplois cumulent des vulnérabilités qui pourraient en menacer l'existence dans un contexte d'automatisation ». En France, plus de 3 millions d'emploi seraient menacés d'ici à 2025.

 

Automatisation ne signifie pas substitution

 

Alors non, le travail ne va pas se raréfier et encore moins disparaître dans les années à venir. Si la machine ne faisait que remplacer l'humain, il n'y aurait plus aujourd'hui que très peu de travail humain dans la production, qui serait déjà assurée par des robots et automates. Le risque de chômage technologique massif peut être écarté pour de multiples raisons.

 

D'abord, l'automatisation ne signifie pas automatiquement substitution. L'automatisation n'élimine pas tant des emplois qu'elle se substitue à l'humain sur certaines tâches, redessinant les processus de production. Robots et machines modifient nombre de tâches au sein d'un emploi, sans pour autant le rendre obsolète.

 

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LE CERCLE. Demain, le commerce et ses emplois seront plus humains

 

Notons aussi que la substitution des emplois par les machines a été compensée par la croissance de la production et l'invention de nouveaux biens et services. L'immense majorité de ce que nous produisons a besoin de machines, et ce sont ces machines qui sont elles-mêmes à la source de création de nouveaux emplois : chaque emploi créé par le secteur de la haute technologie entraîne la création d'environ cinq emplois complémentaires.

 

Par ailleurs, il n'existe aucun déterminisme historique selon lequel la mécanisation et l'automatisation s'imposeraient irréversiblement. Il est possible de faire voler un avion sans pilote depuis 1945. Or il y a environ 150.000 pilotes d'avion en activité aujourd'hui, et Boeing prévoit qu'au niveau mondial, ce sont un demi-million (498.000) de pilotes supplémentaires qui devraient être embauchés d'ici à 2032 !

 

Nous avons tendance à numériser le présent mais nous sommes bien incapables d'imaginer le monde du travail d'après-demain.

 

Enfin, s'il est facile d'extrapoler les emplois actuels voués à être automatisés, comment comptabiliser les métiers de demain dont l'existence même nous échappe ? Nous avons tendance à « numériser le présent » mais nous sommes bien incapables d'imaginer le monde du travail d'après-demain. Qui aurait prédit, à l'heure du passage du transport à cheval à celui de l'automobile, l'apparition des métiers de chauffeur, carrossier, pompiste, ingénieur aérodynamicien, technicien plasturgiste, électronicien automobile, etc.

 

Sans remonter à une époque aussi lointaine, qui aurait parié il y a 10 ans un euro sur l'émergence des métiers tels que webmaster, curateur de données, manager de communautés ou animateur médias sociaux. Et demain, combien de fermier urbain, avocat en droit des robots, coach en media social, réputationiste (conseiller en e-réputation), data diététicien, numéropathe (thérapeute en désintoxication digitale), foulenceur (spécialiste en crowdfunding) ?

 

Moins de temps passé à travailler

 

L'histoire de notre développement économique est celle, multiséculaire, de l'automatisation. Entre 1970 et 2000, la tertiarisation de l'économie avait emporté la moitié des emplois sans que la société n'implosât. Des emplois ont disparu, mais de nombreux autres ont émergé. Le nombre d'emplois ou le niveau global d'activité ne sont pas figés.

 

Si le déterminisme technologique n'existe pas, notre société anxiogène a néanmoins trouvé avec l'automatisation du travail un nouveau cheval d'angoisse. La génération des calèches avait peur de la fumée des moteurs à explosion, aujourd'hui nombreux sont ceux qui ont peur de leurs nouveaux collègues de travail robotisés... Car « cette fois-ci, c'est différent ! », clament les pessimistes. Avec cette nouvelle révolution industrielle, les métiers automatisables ne sont plus uniquement les métiers manuels : des emplois qualifiés à fort contenu intellectuel sont aussi menacés par les machines.

 

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 Réduction du temps de travail : le rapport non publié qui fait polémique

Oui, sauf que... ce qu'il faut regarder, c'est l'impact de l'automatisation sur les gains de productivité. Sur les deux derniers siècles, les gains de productivité ont été énormes, mais ils se sont plus traduits par une réduction de temps de travail que par une diminution des emplois : la part du travail dans nos vies s'est réduite comme peau de chagrin alors que dans le même temps la taille de la population active n'a fait que croître ! Le temps de travail salarial occupait 40% de la vie des hommes il y a un siècle. Aujourd'hui, il n'en représente plus que 10%... L'automatisation supprime davantage du temps de travail que des emplois !

 

Oui mais alors, si on pousse cette logique à son bout, le temps de travail va tendre vers zéro ? Hélas non, car cette tendance à des gains de productivité toujours plus élevés est de moins en moins vraie. Si l'automatisation va crescendo, l'évolution de la productivité du travail est restée très faible ces dernières années. Selon l'OCDE, le ratio PIB par heure travaillée n'a progressé en moyenne annuelle que de seulement 1% aux Etats-Unis sur les dix dernières années (2004-2014), contre 2,7% sur la période 1997-2004. La tendance est similaire en Allemagne (0,8% contre 1,5%), en France (0,7% contre 2%), au Royaume-Uni (0,4% contre 2,4%) et au Japon (0,8% contre 1,9%).

 

Une des réponses au déclin de la productivité provient du développement de l'emploi dans les services à faible valeur ajoutée (du moins d'un point de vue comptable..) dans le secteur de la distribution, de la restauration, des services à la personne ou des transports, couplé à la contraction de l'industrie. Une kyrielle de secteurs économiques confrontés à des pénuries de main d'oeuvre, où l'emploi fait défaut. Vous avez dit raréfaction du travail ?

 

Denis Pennel est directeur général de la World Employment Confederation


En savoir plus sur

http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211748385003-non-le-travail-nest-pas-en-train-de-disparaitre-2061171.php#SmfseQjYDVB0ETkW.99

Éloi Laurent : « La compétitivité est une notion dangereuse »

L’hebdo "Politis" mène actuellement une série de grands entretiens.


Eloi Laurent, économiste à l’Obervatoire des conjonctures économiques (OFCE), professeur à Sciences po et à l’université de Standford, oppose à "l’économisme", une approche qui s’appuie sur des résultats de recherches et réhabilite des idées combattues par les économistes libéraux : changer les indicateurs économiques, réduire le temps de travail, augmenter le salaire minimum, relancer l’investissement public centré sur une transition écologique ambitieuse.

 

Comment décririez-vous le capitalisme tel qu’il évolue aujourd’hui, avec la révolution numérique ?

 

Éloi Laurent : Pour aller vite, nous avons connu un capitalisme de type fordiste jusque dans les années 1970, puis l’entrée dans un capitalisme hyper-financier. Aujourd’hui, nous basculons dans une troisième ère, que j’appelle dans mon livre le « capitalisme de passager clandestin ».

 

L’économie numérique est présentée comme une source d’innovation censée relancer la productivité et donc la croissance. En réalité, les entreprises du secteur « tech » telles qu’Uber, Airbnb, etc. ne reposent que marginalement sur des innovations technologiques et n’en génèrent que peu ou pas du tout : elles s’appuient surtout sur des innovations financières et fiscales qui leur permettent notamment d’échapper largement à l’impôt. Pour ce qui est de leur stratégie économique, il s’agit d’un bon vieux dumping social : Uber, par exemple, casse les prix du secteur du transport urbain de personnes pour tuer la concurrence et augmenter ses tarifs ensuite. Je ne vois ici aucune nouveauté.

 

En outre, en guise « d’économie du partage », je parlerais plus volontiers d’économie du parasitage. Amazon, par exemple, ne pourrait pas -distribuer ses paquets sans les réseaux de La Poste. S’il n’y avait pas les services publics et les biens communs, elle ne pourrait pas mener son activité privée. Tout ça, sans respecter les règles du jeu fiscal. C’est cela, le « capitalisme de passager clandestin » : privatiser les biens communs puis refuser de contribuer aux dépenses sociales.

 

Par ailleurs, la croissance induite par cette nouvelle économie réside en une extension de la sphère marchande sur le domaine privé, non en une intensification de l’innovation. L’espace privé devient un espace marchandisé : les appartements deviennent des hôtels, les voitures des taxis, les conseils amicaux des recommandations d’achat, etc. Même l’information et la communication censées être au cœur de ces entreprises me paraissent douteuses : il s’agit surtout d’exploiter le marché du narcissisme et de la solitude, bien plus que de faire fructifier la connaissance et l’échange. C’est extrêmement problématique pour les relations sociales comme pour l’activité économique.

 

Faut-il accompagner ce changement de modèle en créant un revenu « universel » ou d’« existence », comme le réclament beaucoup de gens, notamment à gauche ?

 

De manière générale, je suis d’avis qu’il faut domestiquer ce qui relève pour moi de nouvelles stratégies managériales plutôt que de s’adapter à leurs desiderata. L’auto-entrepreneur, par exemple, est en réalité un auto-exploiteur, il exploite son temps de loisir et souvent sa santé. Le conflit social est ainsi effacé : comment se révolter contre soi-même ? Comment faire une auto-grève ? Faut-il vraiment caler les services de protection sociale sur ce modèle ? Au contraire, je pense qu’il faut réintégrer tout ce précariat « néotechnologique » dans une forme de salariat stable. De même, je réfute l’idée selon laquelle nous serions en train d’assister à « la fin du travail salarié ». La réalité, c’est que, depuis dix ans que les innovations technologiques s’accélèrent, la part des emplois non salariés en France a progressé de 9 % à 10,5 % (pour retrouver aujourd’hui exactement son niveau d’il y a vingt ans). La mort du salariat n’est, semble-t-il, pas pour demain. En fait, ce n’est pas notre modèle social qu’il faut adapter, mais notre modèle fiscal. Il faut trouver des moyens de contraindre Airbnb, Uber, Google, etc. à participer au modèle social dont ils bénéficient.

 

La robotisation, pourtant, est censée détruire massivement des emplois…

 

Cela relève de ce que j’appelle dans mon livre une « mythologie économique ». Une célèbre étude de 2013 nous disait que 50 % des emplois seraient menacés par la robotisation d’ici à vingt ans. Une nouvelle étude de l’OCDE distingue les tâches automatisables des emplois automatisables, et conclut que la part des emplois menacés en France est de 9 %. Ce n’est pas rien, mais nous ne sommes pas devant une vague qui va tout emporter avec elle.

 

Ce qui est frappant, c’est la force de ce discours économique ambiant. Il présente toutes ces évolutions comme inévitables, certaines prouvées scientifiquement… La « fin du salariat », selon moi, est une propagande néolibérale pure et simple qui vise à expliquer que la sécurité de l’emploi stable, désormais, n’est plus possible pour personne. Si vous répétez cela suffisamment fort et longtemps, vous aurez des gens terrorisés, prêts à accepter des conditions de travail indignes et qui ne demanderont jamais d’augmentation de salaire. Tous ces discours sont toxiques et nocifs, et ils reposent très souvent sur des travaux fragiles qu’il faut absolument aller voir de près avant d’en propager les conclusions comme des vérités d’Évangile.

 

Faut-il réhabiliter la question de la réduction du temps de travail, comme cela semble s’esquisser chez une partie de la gauche ?

 

Je ne suis pas forcément favorable, dans les conditions économiques et sociales actuelles, au passage à 32 heures, mais c’est un sujet qu’il faut débattre publiquement, sans nier le bilan des expériences passées. Plusieurs études robustes ont montré que ce sont au minimum 350 000 emplois qui ont été créés avec les 35 heures. Ce qui n’est pas négligeable quand on constate les dégâts sur l’emploi de la prétendue « politique de l’offre » menée depuis quatre ans [notamment avec le CICE, voir Politis n° 1420, NDLR].

 

Au fond, la certitude sociale à avoir, c’est que le travail, dans toute société, est partagé. Il l’est de façon subie ou de façon choisie. La question est donc de savoir comment nous pouvons choisir une répartition utile et bénéfique du travail. En baissant les cotisations sociales, en les supprimant, et, si oui, pour quel type d’emploi ? Les arguments de Dominique Méda sur cette question me semblent tout à fait intéressants.

 

Le Front de gauche faisait figurer à son programme en 2012 la promesse d’un Smic à 1 700 euros. Est-ce crédible et réalisable ?

 

Je n’aime guère le terme de « crédible », qui laisse entendre que toute proposition politique doit passer au crible de la « science économique » pour avoir droit de cité. Réalisable, certainement. Et potentiellement bénéfique, oui, à certaines conditions. Les économistes conventionnels ont longtemps voulu faire croire que le salaire minimum avait des coûts astronomiques en matière d’emploi. En réalité, de nombreuses études montrent que le salaire minimum n’a pas d’effet négatif sur l’emploi et qu’il permet en revanche de réduire fortement les inégalités. Il se trouve qu’en France, même si nous avons moins d’inégalités de revenus que dans d’autres pays, nous avons un vrai problème de travailleurs pauvres.

 

Les libéraux répondent que, pour lutter contre le chômage, il faut améliorer la compétitivité des entreprises en baissant le coût du travail. Qu’en pensez-vous ?

 

Résumer la compétitivité au coût du travail est une conception qui date du XIXe siècle. La capacité d’une économie à bien figurer dans la concurrence mondiale réside évidemment dans d’autres facteurs : les infrastructures, la qualité de vie au travail, la formation de la main-d’œuvre, les services publics, les services sociaux… À force de faire de la compétitivité l’alpha et l’oméga de l’économie européenne, nous nous sommes enfermés dans un jeu à somme nulle, où ce qui est gagné par les uns est perdu par les autres. Il n’y a plus de culture de coopération, seulement un culte de la discipline. Cela donne une zone sinistrée économiquement depuis presque quinze ans et désormais en grave crise politique. Nous n’arrivons pas à inventer un modèle de développement qui soit créateur d’emplois, car nous avons exacerbé la concurrence sociale et fiscale. Nulle part ailleurs dans le monde, l’impôt sur les sociétés n’a baissé autant que dans l’Union européenne, et, pourtant, qui peut dire que cela a créé des millions d’emplois ? La compétitivité est une notion économiquement dangereuse et politiquement mortelle.

 

On nous explique a contrario que, « dans un monde imbriqué », il serait illusoire de mener une politique de relance par la demande, en augmentant par exemple les minima sociaux ou les salaires…

 

Tout dépend du moment. Lorsque l’activité bat son plein, que les emplois sont créés par millions et que les taux d’intérêt et l’inflation sont élevés, cela n’a aucun sens de vouloir relancer l’économie. Être « keynésien », c’est reconnaître que l’on ne peut pas être keynésien tout le temps. Il se trouve qu’en ce moment nous sommes dans une phase de quasi-déflation. Depuis huit ans, nous avons empilé les erreurs économiques élémentaires : nous avons mis en œuvre, en Europe, une austérité coordonnée au moment où il y avait un ralentissement considérable de l’activité. Le résultat est catastrophique. Il suffit de comparer les taux de chômage aux États-Unis et en Europe pour constater ce qu’est, d’un côté, une politique keynésienne et, de l’autre, une politique absurde. En 2009, il y avait le même taux de chômage aux États-Unis et dans la zone euro (9,5 %). Aujourd’hui, les États-Unis sont descendus à 5 %, tandis que, dans la zone euro, nous sommes à 10 %.

 

Nous avons actuellement des taux d’intérêt extrêmement faibles (voire négatifs), une inflation faible et un sous-emploi massif. Dans cette situation, il est judicieux pour la puissance publique d’investir. Il faut donc, tout de suite, desserrer le carcan des critères budgétaires européens, avant de les abandonner pour de bon. Ensuite, a-t-on sous la main un projet intelligent d’investissement public favorable au développement humain ? Oui : cela s’appelle la transition écologique. Puisque nous sommes obligés de faire évoluer nos systèmes de production vers une économie bas carbone pour éviter la catastrophe climatique, autant en faire un levier pour l’emploi. La solution à mon sens est là.

 

Est-ce la leçon à tirer de l’exemple suédois, qui a fait peser sa fiscalité sur la pollution ?

 

Ce que la Suède a choisi de faire, avec d’autres pays nordiques, et dès les années 1990, c’est une véritable réforme structurelle sociale et écologique. Ils ont fait basculer les impôts des biens vers les maux. Du travail et des revenus vers la pollution. Aujourd’hui, la taxe carbone suédoise se monte à 120 euros la tonne de CO2. Cette réforme fiscale n’a pas empêché la Suède de créer des centaines de milliers d’emplois et d’avoir une activité économique fleurissante tout en réduisant fortement ses émissions de CO2.

 

C’est un exemple intéressant, car la « compétitivité » suédoise a fait de la question écologique une force, alors qu’elle nous est constamment présentée comme un frein. Nous avons au contraire de bonnes raisons de penser que plus le niveau de contrainte environnementale est élevé, plus cela stimule l’innovation. Il faut trouver de nouvelles idées pour faire des économies d’énergie, favoriser l’efficacité énergétique, etc. La contrainte est donc féconde. En se donnant des contraintes intelligentes, la Suède a réussi à se développer.

 

On nous explique aussi que la Suède a fait décoller sa croissance économique en 2015 (4,5 %) grâce à son plan d’accueil des migrants.

 

C’est le summum de l’indécence. L’idée selon laquelle la contribution que nous attendons de ces pauvres gens qui ont survécu au double enfer de la guerre et de la migration est une augmentation du PIB est choquante. Sous couvert d’essayer de rassurer les pays qui les accueillent, il s’agit d’une « monétarisation » des réfugiés. L’humanité, ce n’est pas ça. Le raisonnement kantien élémentaire est de ne pas prendre les gens pour des instruments, mais de considérer l’humain comme une fin en soi. Prétendre que l’argument le plus convaincant pour accueillir des réfugiés est qu’ils sont bons pour la croissance, c’est la phase morale terminale de l’« économisme » que je dénonce dans mon livre.

 

Vous militez justement pour des indicateurs prenant en compte le bien-être en économie. Qu’est-ce qu’ils pourraient changer ?

 

Tout ! Notre société est actuellement calée sur le taux de croissance. La réduction des inégalités, la fin des discriminations, la réduction des pollutions ne sont acceptables que si c’est « bon pour la croissance »… Notre devise républicaine devrait donc être « Liberté, égalité, fraternité pour la croissance ». Je pense que nous avons trois objectifs nouveaux au XXIe siècle : le bien-être, la résilience et la soutenabilité. Nous devons nous concentrer à court terme sur le bien-être : la santé, l’éducation, le revenu des personnes (qui n’est pas la croissance du PIB), la richesse de la vie sociale, la qualité de la vie civique. C’est d’autant plus important que nous constatons aujourd’hui une contradiction de plus en plus forte entre l’augmentation du PIB et celle du bien-être humain sous l’effet du dérèglement climatique.

 

Deux économistes orthodoxes ont violemment attaqué les iconoclastes, dont vous faites partie, en les traitant de « négationnistes ». Pourquoi tant de haine ?

 

Je suis très surpris par la couverture médiatique vertigineuse que reçoit ce prétendu « pamphlet ». Il s’agit en réalité d’un torchon indigne, à la fois indigent sur le fond et indécent sur la forme. Voilà deux idéologues hargneux qui osent, à l’aide d’un éditeur irresponsable, instrumentaliser quelque chose d’aussi grave que la mémoire de la Shoah pour régler des petits comptes mesquins avec des chercheurs et des journalistes qu’ils ont décrétés comme étant les ennemis de la « science ». Je ne comprends pas pourquoi on s’intéresse à ça alors qu’il y a des dizaines d’ouvrages passionnants qui ont très peu de visibilité. Il faut vite remettre ce livre dans la poubelle d’où il n’aurait jamais dû sortir et oublier cette minable opération mercantile.

 

Allons-nous vers un effondrement du capitalisme ?

 

Malheureusement, je crains que l’effondrement de la bio-sphère n’advienne avant celui du capitalisme. Le capitalisme est capable de métamorphoses complexes et subtiles. C’est sa grande force.

 

Ce que nous pouvons faire, face à la menace d’effondrement de la biosphère, c’est faire jouer ces métamorphoses dans notre intérêt en remettant la main sur la définition même du capital. Je crois en la notion de « capital naturel » ou de « patrimoine naturel », si l’on préfère. Cela n’a rien à voir avec une monétarisation de la nature, c’est une approche dynamique du développement humain. On ne peut pas conserver au XXIe siècle une définition étriquée du capital, comme le fait par exemple Thomas Piketty. Les deux formes de capital les plus importantes sont, à mes yeux, le capital social et le capital naturel. L’articulation des deux, c’est ce que j’ai appelé dans des ouvrages précédents la « sociale-écologie [^1] ».

 

Est-ce réalisable dans le cadre d’une nation ?

 

Oui, tout à fait. La justice climatique, par exemple, peut être visée à l’échelle de la France comme à celle du monde. Pendant des siècles, nous avons laissé les individus seuls face à la pauvreté, à la vieillesse, etc. Puis nous avons inventé l’État providence. C’est cela qu’il faut réinventer aujourd’hui, face à des crises écologiques qui sont en réalité des risques sociaux. J’appelle cela l’État « social-écologique ».

 

[^1] Voir notamment Pour une transition sociale-écologique. Quelle solidarité face aux défis environnementaux ?, avec Philippe Pochet, Les petits matins/Institut Veblen, 2015.

 

Éloi Laurent vient de publier Nouvelles Mythologies économiques (Les Liens qui libèrent, 112 p., 12 euros).

http://www.politis.fr/articles/2016/10/eloi-laurent-la-competitivite-est-une-notion-dangereuse-35613/