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Histoire 2017

« 10 jours qui ébranlèrent le monde », de John Reed, réédité

 
La préface d’ Aymeric Monville

Edgar Snow, compagnon et premier biographe de Mao, fut surnommé poétiquement par les Chinois «  celui qui vint en premier  ». Les Russes auraient pu en dire autant de John «  Jack  » Silas Reed, nouveau «  conquérant des deux mondes  » comme on appelait déjà Garibaldi, né dans l’Oregon en 1887 et mort à Moscou du typhus à l’âge christique de trente-deux ans, enterré aux pieds du Kremlin et auteur d’un texte presque aussi célèbre que l’Évangile  : Dix Jours qui ébranlèrent le monde.

 

On connaît l’hommage de Lénine, qui parle pour les vertus morales et civiques de Reed. On connaît moins celui, professionnel, de Dos Passos, qui voyait en lui le meilleur écrivain américain de sa génération. Mais on l’aura compris à ce double témoignage  : la rencontre de la pertinence politique et du souffle littéraire a engendré un chef-d’œuvre indétrônable, où crépite l’éternelle jeunesse d’un monde en gésine. La frénésie brûle les doigts à chaque page. Quelque part dans L’État et la Révolution, Lénine dit qu’il est bien plus beau de faire une révolution que de disserter sur elle. Peut-être fallait-il la force des écrivains américains, les dignes héritiers des grands réalistes français et russes, pour la faire tout en l’écrivant.

 

Reed s’était préparé à ce destin, reporter de guerre dès l’insurrection au Mexique — c’est le Mexique qui lui a appris à écrire, dit toujours Dos Passos — et militant dès les grandes grèves aux États-Unis. Il était révolutionnaire dans l’âme, renonçant à tout confort, d’abord pour embrasser le journalisme, puis, méprisant les prestiges d’une gloire littéraire déjà acquise, pour continuer l’aventure en Russie, avec sa compagne Louis Bryant, elle aussi journaliste et écrivain.

 

Plus que tout autre, Reed est l’homme révolutionnaire qui, comme le dit Hegel, s’est «  dépouillé de la peur de la mort et du train habituel de la vie  ». En cela, il avait vu dans le peuple russe un double fraternel  : «  Je compris soudain que le religieux peuple russe n’avait plus besoin de prêtres pour lui ouvrir la voie du ciel. Il était en train d’édifier sur terre un royaume plus splendide que celui des cieux, et pour lequel il était glorieux de mourir.  »

 

On a beau accumuler les ouvrages, cent après, ce livre reste le meilleur sur le sujet, meilleur que les livres en russe, dixit Vladimir Pozner. C’est toujours lui qui se recommande au lecteur, par sa hauteur de vue et d’abord par son titre. John Reed nous le rappelle, la révolution est d’abord un phénomène planétaire, cosmique, un bouleversement tel qu’il interdit le retour au statu quo ante.

 

Il fallait le génie d’un peintre pour décrire ces levers de soleils, ces phénomènes atmosphériques, l’immense plaine grise de Pétrograd, attendant comme une mer sans vent le grand souffle de l’histoire  : «  La vieille Russie n’était plus, la société humaine était revenue à l’état de fusion primitif et sur la mouvante mer de flammes, où se livrait, âpre et sans pitié, la lutte des classes, se formait en un lent refroidissement la croûte fragile de planètes nouvelles…  » 


«  Alors la foule devint tumultueuse et commença à se mouvoir, glissant lentement dans notre direction, pareille à une avalanche.  »

 

Le flot, la lave, l’avalanche  ; autant de tableaux qu’un Claude Simon reprendra, fasciné, comme collages cubistes et leitmotivs dans Histoire, publié d’ailleurs cinquante ans après Octobre.

 

Il y avait de la révolution dans l’air et dans l’espace. Rappelons, pour rester factuels, que bien que cinquième puissance industrielle, la Russie tsariste présentait alors une espérance de vie de 40 ans contre 60 en Occident, qu’elle avait payé le prix le plus fort pendant la Première Guerre mondiale (2 300 000 morts et le double de blessés) alors qu’elle est sortie du conflit beaucoup plus tôt, et naturellement battait tous les records pour le nombre de grèves. Ajoutons que la répression était féroce, le rôle de la Douma dérisoire, les députés bolcheviques ayant notamment été déportés sur-le-champ en Sibérie pour refus de vote des crédits de guerre. Rappelons aussi que loin d’être un simple coup de force blanquiste, le mouvement révolutionnaire était dirigé par un parti de 400 000 adhérents, le premier parti aux doumas des grandes villes et aux soviets, parti qui ne porte pas moins la responsabilité de l’insurrection qu’un Kerenski qui voulait, lui, tenter un coup de force contre Smolny, siège central du Parti bolchevique et avait donné des ordres en ce sens à son état-major le 23 octobre.

 

Il faut bien rappeler cela, à l’encontre de la vision prédominante aujourd’hui qui n’est même pas libérale, mais platement réactionnaire. Le libéralisme, en effet, fait au moins la part belle à l’action de la société civile et admet donc, en théorie, le fait que certaines révolutions ne soient pas uniquement des révolutions de palais ou le fruit démoniaque du cerveau de quelques agitateurs.

 

En effet on peut passer le génie de Lénine au scalpel et aux rayons x, il ne fit pas Octobre sans le peuple russe, celui des usines, des champs et du front, celui qui demandait la paix, le pain, la terre et tout le pouvoir aux soviets.

 

D’ailleurs, ce ne sont pas les personnages qui sont dans ce livre les plus importants. Ce sont ici les masses qui font l’histoire. Et c’est ici peut-être un des points aveugles du livre, son côté «  Fabrice à Waterloo  »  : John Reed ne montre pas assez les conflits internes aux bolcheviks. Notamment les graves différends ayant opposé d’une part Zinoviev et Kamenev à Lénine (votes des 23 et 29 octobre contre l’insurrection immédiate prônée par le dirigeant bolchevique) mais également ceux mettant aux prises ce dernier à Trotsky, lequel ne voulait pas commencer l’insurrection avant le IIe Congrès des soviets, sans parler des divergences de fond quant à la théorie de la révolution permanente, le menchevisme passé de Trotsky etc.

 

Ces divergences allaient s’approfondir et devenir décisives avec le temps. Staline était-il fondé à estimer son rôle minimisé dans les Dix Jours par rapport à Trotsky  ? Les historiens sérieux d’aujourd’hui, même parmi ceux qui ne lui sont pas favorables [1], ont tendance à réévaluer le rôle de celui en qui Lénine avait su voir, à l’inverse de Trotsky, un «  merveilleux Géorgien  ». Quoi qu’il en soit, durant la période stalinienne, à l’époque où il fallait asseoir par des textes la légitimité du régime socialiste, d’autres histoires de la Révolution, qui n’ont pas le même souffle que les Dix jours lui ont longtemps été préférées.

 

L’édition soviétique de 1958, qui intervenait après plusieurs années de mise sous le boisseau, entendait en quelque sorte rectifier le tir par rapport à ces graves questions. Néanmoins, pour éviter toute polémique, nous nous en sommes tenus à la première traduction, celle de Martin-Stahl donc, et non celle de Vladimir Pozner, pour coller au plus près aux intentions initiales de l’auteur. C’est la même inspiration qui nous avait guidés lorsque nous avons republié les Principes élémentaires de philosophie de Politzer, en prenant la version la plus ancienne (celle de 1946), quelque fondées que pussent être les intentions philologiques des éditions ultérieures. Seule «  innovation  » : nous avons jugé pertinent de transformer en notes de bas de pages les textes présentés initialement en annexe, afin de favoriser une lecture qui ne fût pas seulement celle du plaisir mais aussi celle de la découverte.

***

Du haut des murs du Kremlin, où est enterré John Reed, un siècle donc nous contemple et les Dix Jours restent inégalés. Il faudra même des années à l’historiographie sur Octobre, enfin libérée des unilatéralismes partisans, pour étayer par des preuves archivistiques ce que John Reed aura su l’exprimer d’emblée, lui qui n’a pas son pareil pour décrire les grandes dynamiques à l’œuvre. Notamment  : 


1) Le caractère concomitant des exigences de la démocratie de masse (soviets, comités d’usine, gardes rouges etc.) et de l’organisation de la spontanéité (les bolcheviks) [2]. 


2) Le fait que la violence et/ou la terreur ne sont pas un fait premier à la révolution mais se déduisent d’une dialectique entre la révolution et la contre-révolution.

 

Pour étayer ce dernier point, on peut sans crainte renvoyer aux Furies d’Arno Mayer, ouvrage magistral qui rend illisible cette histoire victimaire (à sens unique), celle qui pense qu’on peut faire l’histoire des révolutions en se contentant de «  compt[er] les carreaux cassés  » pour reprendre l’expression forte de Jean Bruhat [3]

 

Quant au premier point, il faudra sans doute attendre Marc Ferro (qui n’a guère fait école depuis), un des rares historiens à avoir tenté, dans une perspective braudélienne, de prendre la distance politique nécessaire. On pourrait lui reprocher néanmoins de présenter cette phase consolidatrice du régime, dont il voyait pourtant la nécessité intrinsèque, en cédant parfois à la vaine polémique, dont témoigne le seul titre d’un de ses livres  : Des soviets au communisme bureaucratique. En effet, est-ce l’univers des bureaux qui a vaincu à lui seul les armées hitlériennes sous les murs de Moscou, puis à Koursk et Stalingrad  ? Sont-ce les ronds-de-cuir qui ont bâti le socialisme sur les ruines de la guerre civile et produit la machine de guerre nécessaire pour détruire le fascisme puis résister à la terreur nucléaire américaine  ?

 

N’oublions pas non plus ce que l’organisation peut avoir de positif par rapport à la spontanéité révolutionnaire, aujourd’hui érigée en but en soi, en happening «  insurrectionniste bien pensant  » [4] (cf. par exemple la tonalité des publications de nos chers confrères de La Fabrique). La spontanéité des masses n’a pas à être parée de toutes les vertus, ni l’organisation de tous les vices. Les bolcheviks, comme leurs prédécesseurs jacobins, ont sans doute épargné à leur pays respectif bien des malheurs.

 

Léo Figuères nous en donne un exemple parlant  : « Les dirigeants bolcheviks, souvent au péril de leur vie, avaient sauvegardé l’existence de tous leurs prisonniers, membres du gouvernement, junkers et autres militaires que les révolutionnaires de base voulaient écharper. Leur règle fut, dans cette période et celle qui suivit immédiatement de libérer leurs prisonniers sur leur simple engagement qu’ils ne s’opposeraient pas au nouveau pouvoir.  » [5]

 

Quoi qu’il en soit, les deux tendances, spontanéiste-destructrice et consolidatrice-organisatrice étaient inscrites au même moment, sous le même rapport, dans le flux et le reflux de cette marée humaine, qui a permis l’éclosion des soviets et la défense de leurs principes par le Parti devant la menace de cette guerre qui n’a de civile que le nom, puisqu’elle se heurta à l’invasion de tant d’armées étrangères, ce qui constitue l’événement fondateur de l’URSS, au même titre qu’Octobre et explique bien des choses dans l’histoire de ce pays.

 

Il est d’ailleurs absolument stupéfiant que dans le Livre noir du communisme, Nicolas Werth ait pu consacrer un chapitre entier à la guerre dite «  civile  » sans parler de l’intervention étrangère, et française en particulier. Tout en jugeant suffisant de pallier cette absence criante de contextualisation, et même de sens, par de la psychologie de bazar  : par exemple en opposant la terreur rouge «  pensée  » à la terreur blanche «  jamais érigée en système  », selon le cliché nietzschéo-schopenhauerien bien connu. Après cela, on ne s’étonne plus qu’une présidence prétendue «  de gauche  », laquelle s’achève cette année, aura pu se placer benoîtement sous les auspices de Jules Ferry, le colonialiste, et de Clemenceau, le massacreur d’ouvrier et le bourreau de la Russie. Rappelons tout de même que, n’eût été l’intervention étrangère et particulièrement française, la guerre dite civile ne se serait pas éternisée jusqu’en 1921 et que Denikine ou Koltchak eussent été balayés aussi vite que Kornilov ou Kaledine. Il ne s’agissait évidemment pas de «  rétablir une quelconque démocratie  », les protégés de Clemenceau et compagnie étant tous plus monarchistes, réactionnaires et pogromistes les uns que les autres.

 

On pensait donc qu’avec Le Livre noir, on avait touché le fond. L’étape supplémentaire aura été le retour à la quincaillerie conspirationniste  : le wagon plombé, Lénine agent du Kaiser etc. Notre temps, qui se croit jeune, est en effet persuadé d’avoir découvert la lune en ressortant des calomnies datant de l’époque de Kerenski (voir notamment les faux documents Sisson dont parle Reed). Il est vrai que le thème s’était étoffé, de Soljenistyne à la Russie poutinienne, laquelle, en reprenant l’analyse étique de Trotsky mais en inversant le jugement de valeur, magnifie Staline comme un thermidorien ayant stoppé la révolution et non pour ce qu’il est réellement  : un Robespierre qui aurait réussi.

 

Pourtant, pour en revenir à «  l’argent allemand  », même Boris Souvarine, qui a pourtant passé la part la plus longue de sa vie à combattre sans merci l’Union soviétique, avait jugé nécessaire de ramener Soljenitsyne [6] à la raison, jugeant sans doute que tout ce qui est excessif est insignifiant.

 

Au fond, l’objectif de cette fable réactionnaire est toujours le même  : tout régime menacé — ici une monarchie tricentenaire à bout de souffle puis une démocratie bourgeoise incapable d’arrêter la guerre et de donner du pain — recourt à l’influence étrangère comme cause explicative du mécontentement populaire. Ajoutons que ces théories trouvent facilement crédit dans les périodes de reflux historique où prédominent les préjugés de l’homo œconomicus apolitique et poujadiste, lequel explique tout en politique par la connivence, la corruption et le pouvoir de l’argent.

 

On retrouve toujours, à tous les niveaux, du café du commerce à internet en passant par les publications savantes, le bon vieil ennemi, implacable, de toute révolution  : le philistinisme. On peut d’ailleurs à ce sujet en prendre la mesure actuelle, ne serait-ce qu’en mesurant la distance qui sépare l’Octobre d’Eisenstein, lequel se voulait un hommage au livre de Reed dont il porte d’ailleurs le sous-titre, de l’adaptation prudhommesque qu’en a donné Warren Beaty, Reds, où hollywood se mêle au prêchi-prêcha. On se souvient notamment des scènes finales où le réalisateur campe une Emma Goldmann, anarchiste «  revenue  » de l’expérience bolchevique face à un John Reed qui veut toujours «  y croire  ». Les gauchistes en général, de toute obédience qu’ils soient, devraient s’interroger sur leur utilisation par ce fatalisme institutionnel.

 

Retentons donc d’assembler, comme le dit le bel hymne de Schiller, ce que la mode a divisé. Et constatons que pourtant elle tourne, la Révolution. à l’heure où nous écrivons ces lignes, une nouvelle vient de tomber  : huit personnes sont aussi riches que la moitié de la richesse mondiale [7]. Qui n’a pas envie, à cette nouvelle, de chanter le «  ça ira  »  ?

 

Mais cette indignation n’est pas seulement épidermique. Elle n’est pas seulement possible, réelle mais aussi nécessaire, soit les trois catégories kantiennes de la modalité. Rappelons qu’après Thermidor, c’est presque toute la pensée allemande, soir l’esprit du temps d’alors, qui avait d’ailleurs montré le caractère inéluctable de la révolution. La révolution a eu lieu, elle peut être refaite.

En guise d’envoi, relisons donc Kant   : «  Un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé dans la nature humaine une disposition, une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu, à force de subtilité, la dégager du cours antérieur des événements  : seules la nature et la liberté, réunies dans l’espèce humaine suivant les principes internes du droit, étaient en mesure de l’annoncer, encore que, quant au temps, d’une manière indéterminée et comme événement contingent. Mais, même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples, à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre.  » [8]

 

Et bien sûr Hegel  : «  Grâce au bain de sa révolution, la nation française n’a pas seulement été libérée de beaucoup d’institutions que l’esprit humain sorti de l’enfance avait dépassées, et qui par conséquent pesait sur elle comme sur les autres ainsi que d’absurdes chaînes  ; mais en outre l’individu s’est dépouillé de la peur de la mort et du train habituel de la vie auquel le changement des circonstances a retiré toute solidité  ; voilà ce qui donne la grande force dont elle fait preuve à l’égard des autres. Elle pèse sur l’étroitesse d’esprit et l’apathie de ces derniers qui, enfin contraints d’abandonner leur indolence au profit de la réalité, sortiront de l’une pour entrer dans l’autre et peut-être (comme la profondeur intime du sentiment se conserve dans l’action extérieure) dépasseront leur maître.  » [9]

 

Octobre 1917 a signé la libération des peuples, et sonné le glas des grandes discriminations en Occident (censitaire, sexuelle et «  raciale  »), comme le rappelle à juste titre Domenico Losurdo [10]. à cet égard, il est l’événement démocratique majeur de notre temps.

 

Cette aspiration à la libération est irréversible. La secousse sismique a été entendue partout. Octobre continue d’ébranler le monde.

 

Janvier 2017.

10 jours qui ébranlèrent le monde. John Reed. Editions Delga. 354 pages. 19 euros.

Notes :

[1] Cf. Oleg Khlevniuk, Stalin. New Biography of a Dictator, Yale University Press, 2015, pp. 52-53. En lisant Khlevniuk, on constate également que Staline n’était pas non plus un simple suiviste de la position de Lénine, puisqu’en tant que rédacteur en chef de la Pravda, il s’était opposé à l’exclusion de Kamenev et Zinoviev prônée par Lénine, bien que néanmoins sur les positions de ce dernier quant à l’insurrection (p. 51)

[2] Reed écrit même :« Loin d’être une force destructrice, il me semble que les bolcheviks étaient en Russie le seul parti possédant un programme constructif et capable d’imposer ce programme au pays. S’ils n’avaient pas triomphé, au moment où ils le firent, il n’y a pour moi guère de doute, que les armées de l’Allemagne impériale seraient entrées à Pétrograd et à Moscou en décembre et qu’aujourd’hui un tsar chevaucherait à nouveau la Russie. » (p. 13)

[3] Cité in Eric Aunoble, La Révolution russe, une histoire française. Lectures et représentations depuis 1917, La Fabrique éditions, 2016, p. 78.

[4] Cf. la brochure parodique signée Comité translucide, Je sens que ça vient, Delga, Paris, 2016.

[5] Léo Figuères, Octobre 1917. La Révolution en débat, Le Temps des Cerises, Pantin, 1998, p. 61.

[6] Cf. Boris Souvarine, Controverses avec Soljenitsyne, éditions Allia, Paris, 1998.

[7La Tribune, 16 janvier 2017.

[8] Immanuel Kant, « Le Conflit des facultés » [1798], in La Philosophie de l’histoire, Opuscules, Aubier, 1947, p. 226-227. Traduction de St. Piobetta

[9] Lettre n° 85 de Hegel à Zellmann, Iéna, 23 janvier 1807. In G.W.F. Hegel, Correspondance I, Gallimard, 1967, p. 130. Traduction de Jean Carrère.

[10] Voir la brochure, Domenico Losurdo, La révolution d’Octobre et la démocratie dans le monde, Delga, 2017 mais également toute son œuvre.

1905, La révolte du Potemkine

 

23 Février 2017

 

 

 

En 1905, la mutinerie des marins du Potemkine, qui deviendra un symbole de la première révolution russe, est relayée à grand-peine par les journaux français.

 

Le 27 juin 1905, alors que l’Empire russe connaît une vague d’agitation révolutionnaire, une mutinerie éclate à bord d’un navire de guerre russe, le Potemkine, alors en manœuvre dans la mer Noire. Refusant la viande avariée qu’on leur sert, les marins du cuirassé de la flotte du tsar Nicolas II se révoltent. Plusieurs officiers sont tués. Les mutins hissent le drapeau rouge et mettent le cap sur le port d’Odessa, ville qui vient d’être secouée par des grèves ouvrières violemment réprimées par la cavalerie cosaque. Mutins et grévistes s’allient. La révolte se propage et des mutineries éclatent dans les jours qui suivent sur d’autres navires de la flotte russe.

 

Voir toutes les archives de presse sur la mutinerie du Potemkine : cliquez ici

 

En France, l’opinion n’est pas informée immédiatement des événements du Potemkine. Il faut attendre deux jours pour que les premières informations soient publiées. L’emploi du conditionnel est de mise.

 

Le 29 juin, Le Figaro avertit ses lecteurs :

 

« Les nouvelles relatives à la situation intérieure de la Russie sont si souvent empreintes d’une exagération si évidente que nous avons accueilli, avec méfiance, la dépêche suivante, qui nous a été transmise par l’agence Havas, de Londres. »

 

Les permiers jours, il faut s’en remettre quasi exclusivement aux sources officielles. Même pour les journaux qui disposent d’un envoyé spécial en Russie.  Ainsi du Petit Journal dont l’envoyé spécial à Saint Petersbourg écrit le 3 juillet :

 

« Je suis tenté d’excuser le monde officiel s’il ne fournit pas tous les renseignements désirables sur les événements de la mer Noire. L’accablement des hauts fonctionnaires est si profond qu’il touche au désespoir. »

 

Au fil des jours, la presse a le plus grand mal à faire état de sources fiables. « On dit que le Kniaz-Potemkine a été aperçu ce matin en vue d’Odessa », écrit Le Rappel le 6 juillet, poursuivant de manière tout aussi floue :

 

« Le bruit court que six marins du Pobiedonostzeff se sont mutinés de nouveau ce matin, et qu’ils ont été arrêtés et envoyés à terre par leurs camarades. »

 

Le 7 juillet, le journaliste de Gil Blas écrit qu’il a « la conviction que nous ne savons absolument rien de ce qui se passe à bord des bateaux de l’escadre de la mer Noire », avant d’ironiser :

 

 

« La Russie me fait l’effet, en ce moment-ci, de ces théâtres de province de dixième ordre […] Pour le quart d’heure, nous sommes dans la phase de la bouffonnerie. Médiocres dans la guerre étrangère, nos alliés sont franchement mauvais dans la guerre civile. La partie de cache-cache qui dure depuis huit jours entre la marine révoltée et la marine officielle, est aussi ridicule que scandaleuse. »

 

Quelques journaux finissent par se doter de correspondants, notamment L’Humanité, très engagée dans le soutien à la Révolution russe. Ainsi, le 25 juillet, le quotidien ouvre ses colonnes à son correspondant particulier, un dénommé « C. Racovsky », qui rassure les lecteurs sur le sérieux de ses informations :

 

« Pour mettre un terme à tous ces racontars, nous avons entrepris le récit de l’odyssée du Potemkine. Mais nous ne l’avons fait qu’après avoir reçu les témoignages les plus indiscutables, les récits des membres du comité directeur du Potemkine, avoir consulté le journal de bord et recueilli les explications de Matouchtchenko [l’un des meneurs de la révolte]. Le premier point sur lequel nous voudrions insister, c’est le caractère nettement révolutionnaire de la révolte du Potemkine. »

 

La répression fera plusieurs centaines de morts et sera immortalisée dans Le Cuirassé Potemkine(1925), de Sergueï Eisenstein.

 

Le film, dont l’une des scènes les plus emblématiques représente le massacre de civils sur les marches de l’escalier d’Odessa, participe à faire de cette mutinerie un symbole de la révolte de 1905.

 

Publié par  Le Mantois et Partout ailleurs

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

La propagande nazie et le régime collaborationniste de Vichy avaient fait afficher ça, pour que la population parisienne rejette ces étrangers qui combattaient dans la Résistance française, membres des FTP-MOI issus du Pcf.

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

Si j'osais, on dirait un tract de l'extrême droite réactualisé au goût du jour.

Mais qui étaient ces valeureux combattants de la liberté et pour l'indépendance de la patrie des droits de l'homme:

Tous les Polonais, Hongrois ou Roumains sont des Juifs.

Oui, le gouvernement de Pétain et le Reich nazi avaient également fait placarder l'Affiche rouge

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

En ce jour anniversaire, n'oublions pas ce que l'extrême droite au gouvernement de 1940 à 1944, avec l'appui du patronat, fit subir au peuple de France en collaborant avec l'Allemagne hitlérienne jusqu'au bout.

 

L’inventeur du « Stalinisme » et la vie de César…

 

07 Février 2017
 

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Celui qui invente le stalinisme, si l’on en croit les archives de Simon Sebag Montefiore (1), c’est Lazare Kaganovitch, né dans une pauvre famille de juifs orthodoxes de Biélorussie, dans la clandestinité il porte le pseudonyme étonnant de Kosherovitch. Il refuse absolument de tutoyer Staline, celui-ci parait un peu étonné par tant de vénération quand Lazare déclare Lénine est mort, arrêtons de nous y référer, nous avons Staline. Ce dernier qui parait parfaitement sincère proteste parce qu’il a lui même une vénération sans limite pour Lénine et il dit « Lénine est une tour, je ne suis qu’un petit doigt », par ailleurs Kaganovitch ne se contente pas d’admirer Staline, il est partout un orateur enflammé et un organisateur fanatique qui ne craint pas d’exécuter tout ce qui résiste. Il est remarquablement intelligent mais c’est un bulldozer capable de toutes les violences, saisissant au collet ses collaborateurs et les hissant à bout de bras… « Impétueux et viril », grand et robuste avec de beaux yeux frangés de longs cils, un bourreau de travail se calmant les nerfs avec un chapelet d’ambre… Mais constamment également armé d’un marteau qu’il expédiait sur la tête de ses co,tradicteurs… le meilleur orateur, « la locomotive » Krouchtchev qui l’a beaucoup subi en particulier en Ukraine dit de lui que si le comité central lui avait mis une hache dans les mains, il aurait fait place nette. « Une brute? oui mais lisant constamment, se gorgeant d’histoire mais aussi de romans et pas seulement russes, Balzac, Dickens… Un intellectuel ouvrier « responsable de la militarisation du parti ». Comme beaucoup de ces dirigeants, il a épousé une militante rencontrée dans l’action clandestine et ils s’aiment passionnément au point de se tenir la main dans les réunions du politburo, il a beaucoup d’humour et peu de souci de la vie humaine, mais comme le pesant Molotov, un grand organisateur, ils croient à ce qu’ils font, à leur mission révolutionnaire, en l’occurrence l’industrialisation à marche forcée.

 

Ce ne sont pas des bureaucrates protégés qui admirent un chef, ce sont des gens qui croient passionnément à leur mission, qui veulent se perfectionner sans cesse. Staline ne se contente pas d’envoyer des ordres, il corrige les fautes d’orthographe et la ponctuation déficiente de Lazare Kaganovitch. Tout ce que Staline dit devient oracle pour Kaganovitch qui promet d’apprendre les règles de la ponctuation, malgré sa charge de travail. Il est vrai que Staline le protège de l’antisémitisme et a une totale confiance en celui qu’il a baptisé l’homme de fer.

 

Ce qui apparaît c’est un collectif, le stalinisme ce n’est pas un chef, c’est un corps.. Quand son fils lui dit qu’il s’appelle aussi Staline, il lui dit « Non! Tu n’es pas Staline et je ne suis pas Staline. Staline est le pouvoir soviétique. Staline est ce qu’il est dans les journaux et ses portraits. Pas toi et pas même moi! »

 

Il y a parfois des mises en scène théâtrales: Staline griffonne sur un coin de table ceux qu’il fait déporter dans chaque république pour briser la résistance des Koulaks et même de la paysannerie pauvre, et cela donne 418.000 déportés en Sibérie, mais dans le même temps presque sur le même bout de papier il additionnait les pouds de blé et de pain nécessaires pour la survie, et l’auteur de le comparer à un épicier de village qui aurait gouverné un empire. Je laisse à Simon Sebag son interprétation. Que faire pour se débarrasser de toute cette racaille qui aujourd’hui veut nous priver de la sécurité sociale? Me suis-je interrogée tant je suis en ce moment obsédée par cette question… Oui mais là la question est celle de l’industrialisation forcée et comment l’arracher à une paysannerie elle-même parfois au bord de la famine… et la question se pose avec la violence de toutes les armées blanches déchaînées contre le pouvoir soviétique et peu de temps après les armées hitlériennes, alors l’épicier de village me parait inapproprié pour la folie qui a dû s’emparer de ces hommes.

 

Je lis avec grand intérêt, mais à petites doses, le livre de Simon Sebag Montefiore : la Cour du tsar rouge (1929-1941), c’est du Suétone(2), les scandales en moins, parce que ces bolcheviques à commencer par Staline lui-même n’ont pas de déviances particulières comme les César décrits par le romain. Ils épousent des militantes, parfois totalement déséquilibrées comme la femme de Staline, mais ils manquent de temps pour les turpitudes. La Révolution est leur passion et le matérialisme historique leur vice. Staline pas plus que les autres n’est un coureur de jupon, toute leur affectivité paraît absorbée par leur rôle historique. Rien ne doit résister à leur mission, mais ça discute ferme, c’est comme cela qu’apparaissent le politburo, le comité central juste après la mort de Lénine. Staline n’a pas toujours le dernier mot. Ce travail à partir des archives est aussi informé mais mauvaise langue que celui de Suétone, mais il donne néanmoins à voir une autre réalité du pouvoir, plus loin que ce à quoi sa propre interprétation un tantinet limitée prétend. Cette lecture est ma détente, une sorte de littérature de gare, d’où les petites doses et comme ici les notes de lecture anecdotiques.

 

Danielle Bleitrach


(1) Publié en français en 2005 aux éditions des Syrtes sous le titre « Staline – La Cour Du Tsar Rouge ».

 

(2) Suetone établit la biographie des douze premiers César. Chaque biographie ne suit pas un schéma chronologique, mais est organisée en une succession de rubriques : origine familiale, naissance et carrière avant l’avènement, son avènement et les présages annonciateurs de son avènement, magistratures exercées, campagnes militaires, œuvre législative et judiciaire, générosités envers le peuple, description physique et caractère, mort et présages annonciateurs de sa mort, etc. On souligne généralement la richesse et parfois la qualité des informations de Suétone, qui a eu accès à des archives impériales en raison de ses fonctions, Suétone étant le secrétaire personnel de l’empereur Hadrien. La succession des biographies donne une histoire continue de l’Empire romain, de la fin de la République à la fin de la dynastie flavienne, mais Suétone se montre peu critique sur les sources et colporte des rumeurs. C’est exactement la description que je ferais du travail de Simon Sebag Montefiore.

Du nouveau sur un certain Staline

 

05 Février 2017

par Annie Lacroix-Riz

 

Le Monde diplomatique
Du nouveau sur un certain Staline

 Le travail d’Annie-Lacroix-Riz est irremplaçable, elle aura représenté non seulement l’honneur des communistes, mais celui des historiens français qui sont loin d’accomplir le travail sur archives de leurs collègues anglo-saxons. Il y a ceux qui comme Geoffroy Roberts rétablissent les faits occultés par la propagande, mais même la lecture de certains ouvrages superficiels et à charge peuvent être précieux. En lisant Staline, la cour du tsar rouge de Simone Sebag Montefiore, je me disais que si on rétablissait le contexte politique et si l’on enlevait les adjectifs négatifs dont il truffe son exposé, son livre serait une admirable critique du portrait de Staline tel qu’on nous le caricature. Simplement en restant sur l’exposé du contenu des lettres et des compte-rendu des séances du politburo. Les éditions Delga jouent aussi un rôle important et le drame vécu par tous ces gens est l’absence de relais, c’est peu de le dire de la presse communiste et du parti communiste. Pourtant, nous sommes en 2017, c’est-à-dire l’anniversaire de la Révolution bolchevique. S’il n’est pas question de limiter cette révolution au seul Staline, il serait temps de réfléchir aux conditions de la déstalinisation en France. Comme il faudrait analyser cette révolution d’octobre dans la diversité de sa postérité pour la célébrer et y associer un maximum de gens, des communistes et des non-communistes
 
(note de Danielle Bleitrach)

On ne saurait assez souligner l’importance du dernier ouvrage, sur « les guerres de Staline », de Geoffrey Roberts (1), dont les travaux, depuis 1989, et un livre sur le pacte germano-soviétique (The Unholy Alliance : Stalin’s Pact With Hitler, I. B. Tauris, Londres) balaient la caricature de Joseph Staline dressée par la « soviétologie » française depuis l’ère Courtois-Furet. Mais Roberts, non traduit, est inconnu en France.

 

L’historien britannique décrit les années 1939-1953 en croisant systématiquement les archives soviétiques avec les témoignages politiques et militaires a posteriori. Les deux premières parties (avant-guerre et guerre) sont les plus passionnantes et documentées. La première (trois chapitres), consacrée à la période séparant le pacte de non-agression du 23 août 1939 de l’assaut allemand du 22 juin 1941, inclut la « guerre d’hiver » contre la Finlande (décembre 1939 – mars 1940), florilège de la propagande antisoviétique d’alors et d’aujourd’hui, et les exécutions de Katyn. La « grande guerre patriotique » (six chapitres) dresse Staline en grand chef politique et militaire, entre résistance et difficultés terribles du début, leçons tirées des revers et extraordinaires victoires qui abattirent la Wehrmacht. Les étapes de cette guerre d’extermination allemande et d’héroïsme soviétique sont décrites avec un talent et une passion qui convertiraient aux vertus de l’histoire militaire les lecteurs les plus rebelles.

 

Roberts a d’ailleurs largement puisé aux énormes ressources anglophones d’une historiographie militaire renouvelée depuis plus de dix ans. S’y distinguent : 1. sur la guerre et sa conduite, un livre de David M. Glantz et Jonathan M. House (2), qui a ouvert la voie à de nombreux travaux récents, mais souvent plus conformes à la russophobie ambiante, dont Michael Jabara Carley vient de rendre excellemment compte (3) ; 2. sur le sort quotidien du soldat de l’Armée rouge, héros d’une guerre d’extermination allemande que les Soviétiques transformèrent en odyssée populaire, l’édition, par Antony Beevor et Luba Vinogradova, récemment traduite en français, des « carnets de guerre » du journaliste et écrivain Vassili Grossman (4).

 

L’« Occident » désormais dirigé par les Etats-Unis mua, la guerre à peine finie, les héros soviétiques en ennemis jurés de la guerre froide (trois chapitres). Roberts postule l’erreur de perception américaine des intentions soviétiques – pacifiques mais mal interprétées par Washington –, et inversement, Moscou se prenant à nouveau, à tort ou à raison, pour une forteresse assiégée. Son approche psychologique l’éloigne des « révisionnistes » américains. D’après eux, le colosse militaire soviétique, si indispensable jusqu’au début de 1945 pour vaincre le Reich, mais mis à terre par cette guerre impitoyable, ne put pas grand-chose contre la capacité des Etats-Unis à le réduire à l’impuissance et à transformer en nouveau « cordon sanitaire » sa zone d’influence si chèrement acquise. Mais Roberts partage avec les historiens « radicaux » l’analyse de la double obsession de Staline : assurer pour quelques décennies la sécurité à l’URSS ravagée et maintenir contre vents et marée les efforts, nés avec Lénine, de coexistence pacifique avec le « camp impérialiste ».

 

Alexander Werth, dans son grand ouvrage de 1964 (La Russie en guerre, Stock, Paris), mettait en garde contre la réécriture khrouchtchévienne de l’histoire soviétique, dominante depuis deux décennies en France. Il requérait l’examen serein du rôle de celui que des centaines de millions de personnes, en URSS et en dehors, célébraient depuis Stalingrad comme l’artisan essentiel de la victoire contre le Reich hitlérien et contre le fascisme. Le livre de Roberts marque à cet égard une étape majeure.

 

Annie Lacroix-Riz

 

Professeur d’histoire contemporaine, université Paris-VII, auteure des essais Le Vatican, l’Europe et le Reich 1914-1944 et Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930,Armand Colin, Paris, 1996 et 2006.

(1) Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, New Haven et Londres, 2006, 496 pages, 35 dollars.

(2) When Titans Clashed : How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, Lawrence (Kansas), 1995, 418 pages, 13 euros.

(3) « Years of war in the East, 1939-1945 : A review article », Europe-Asia Studies, vol. 59, n° 2, mars 2007, Londres – New York, p. 331-352.

(4) Carnets de guerre. De Moscou à Berlin, 1941-1945, Calmann-Lévy, Paris, 2007, 390 pages, 22 euros.

02 février 2017

Maud Mandel, histoire des Juifs et Musulmans de France

 

« Le livre de Maud Mandel, nous dit la présentation, vient à point nommé éclairer l’histoire des Juifs et des Musulmans de France, dans un contexte de fortes tensions intercommunautaires. Plutôt que de les analyser séparément, l’auteure aborde ce qui relie ces deux minorités, qui ont une longue histoire commune, qui ont souvent vécu côte à côte, dans les mêmes quartiers des mêmes villes. Sa perspective est centrée sur l’histoire franco-algérienne, prise comme un miroir grossissant des relations entre les deux communautés. Elle travaille sur le temps long, partant des débuts de la colonisation, vers 1830. Et elle balaie aux passages nombres d’idées reçues. Ces relations n’ont pas toujours été conflictuelles, il y a eu des périodes de cohabitation paisible, et les conflits, moins nombreux qu’on ne le croit, n’ont pas toujours éclaté aux moments attendus. Ils ont été plus vifs dans la foulée de Mai 1968, sur les campus, ou lors de la Première Guerre du Golfe (1990-1991) qu’à la création de l’État d’Israël en 1948 ou lors de la Guerre des Six jours. Et leur ampleur est très variable d’un endroit à l’autre... »

 

Reprenons la lecture de la présentation...
Michel Peyret

Deux communautés, un destin


À propos de : Maud S. Mandel, Muslims and Jews in France. History of a Conflict, Princeton, PUP, 2014.
par Abdellali Hajjat & Nonna Mayer , le 9 février 2015 

Le livre de Maud Mandel sur les juifs et musulmans en France montre la nécessité d’aborder antisémitisme et islamophobie comme des phénomènes liés l’un à l’autre dans notre société depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Abdellali Hajjat et Nonna Mayer en proposent une lecture croisée.Maud S. Mandel, Muslims and Jews in France. History of a Conflict, Princeton, PUP, 2014, 272 p.
 
Abdellali Hajjat :

La grande originalité du livre du Maud S. Mandel est de proposer, contrairement à ce que laisse penser le sous-titre, une histoire relationnelle des musulmans et juifs en France sur une période assez longue (années 1940 – années 1990), à la fois en métropole et dans les (ex-) colonies françaises. Ce défi, largement réussi, oblige à réaliser une analyse, à la fois locale et nationale, diachronique et synchronique, des relations entre différents types d’acteurs sociaux aux intérêts différenciés : organisations « juives » et « musulmanes », populations « musulmanes » et « juives », autorités politiques françaises nationales et locales (notamment marseillaises) et acteurs internationaux (mouvements sionistes, mouvements palestiniens, États nouvellement indépendants). Ce livre se situe ainsi à la croisée de l’histoire des juifs et des musulmans en France, de l’histoire coloniale et post-coloniale et de l’histoire politique française.
 
Ces relations se nouent selon des configurations historiques mouvantes, que l’auteure parvient à analyser finement, comme par exemple le moment 1948 (Nakba / création d’Israël), la décolonisation du Maghreb, la guerre des Six jours, les incidents de Belleville, Mai 68, la guerre du Kippour, etc. De ce point de vue, un des apports majeurs du livre est la mise en lumière de ce qu’on pourrait appeler la « matrice marseillaise » des années 1940-1970. En effet, la mairie de Marseille, tenue pendant des décennies par Gaston Defferre (membre du Parti socialiste et de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste) est un soutien inconditionnel d’Israël et participe à l’intégration progressive des leaders juifs, bien organisés malgré leurs divisions, dans les structures du pouvoir local, notamment après la migration des « rapatriés d’Algérie ». En même temps, la population « musulmane » y est faiblement organisée et les organisations qui les représentent formulent des critiques acerbes contre les positions sionistes des autorités françaises.
 
Selon Mandel, le décalage entre, d’un côté, le soutien et la reconnaissance des leaders juifs sionistes et, de l’autre, la marginalisation des organisations « musulmanes », nourrit l’idée du « deux poids, deux mesures » et les tensions entre « juifs » et « musulmans ». Par exemple, les organisations nationalistes maghrébines critiquent en 1948 la politique française du « laisser-faire » lorsque les mouvements sionistes s’organisent depuis le camp d’Arenas et chargent des armes sur des bateaux en vue de la colonisation de la Palestine, alors qu’elles-mêmes font l’objet d’une surveillance et d’une répression massives. La « matrice marseillaise » est en quelque sorte le laboratoire de la configuration politique nationale puisque, depuis la présidence Sarkozy (2007-2012), on y retrouve de similaires ingrédients : une politique étrangère française largement favorable aux positions israéliennes, des leaders juifs reconnus et intégrés dans les structures de l’État, des organisations pro-palestiennes globalement stigmatisées et réprimées, et des « musulmans » accusés d’un « nouvel antisémitisme ».
 
Le livre nous invite ainsi à varier les échelles d’analyse, l’échelle locale pouvant parfaitement éclairer l’échelle nationale. Cette étude historique fouillée soulève par ailleurs deux questions centrales et difficiles pour faire l’histoire des groupes minoritaires, sans que l’auteure parvienne, me semble-t-il, à y répondre de manière totalement satisfaisante.
 
La question de la catégorisation

Dès l’introduction, Mandel souligne l’importance d’avoir une approche anti-essentialiste et constructiviste de l’identité, et s’appuie volontiers sur le concept de « communauté d’expérience ». Si on ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation, il reste que l’auteure fait un usage souvent problématique de la catégorie de « juif » ou de « musulman ». En effet, elle catégorise des organisations sans que ceux-ci ne revendiquent cette identité musulmane ou juive, telles que le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), supposée être une « organisation juive communiste » (p. 66), les émeutiers de l’été 1981, les mouvements de « jeunes immigrés » des années 1980 (chapitre 6) et le MTA (Mouvement des travailleurs arabes), qualifié d’organisation musulmane. Or le « mouvement beur » et le MTA n’ont jamais revendiqué une identité musulmane. Le MTA était composé de militant-e-s arabes, marxistes, majoritairement athées et parfois élevés dans des familles chrétiennes, tels que Gilles Ladkani (principal théoricien d’origine syrienne), Maurice Courbage (un des leaders du MTA Marseille), etc. On pourrait faire la même remarque, mais de manière plus nuancée, pour ce qui concerne les mouvements nationalistes algériens dont la dimension nationale s’articulait, sans s’y réduire complètement, à la dimension arabo-musulmane durant la décolonisation. Il existe ainsi une tendance à sous-estimer la portée universaliste du nationalisme arabe et à gommer sa dimension non confessionnelle, qui est essentielle pour comprendre l’engagement des nombreux juifs dans les organisations nationalistes algériennes [voir les travaux de Pierre-Jean Le Foll Luciani] et marocaines [voir ceux d’Alma Rachel Heckman]. Paradoxalement, l’auteure n’analyse le discours d’aucune organisation musulmane stricto sensu telles que la Mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France, l’Union des jeunes musulmans, etc., sauf une simple évocation à la fin du livre (p. 145).
 
L’usage de catégories religieuses est certes difficile, mais une des solutions au problème de la catégorisation est de le prendre pour objet de recherche en tant que tel. En effet, les catégorisations religieuses obéissent à la fois à la volonté d’imposer une vision et des principes de division du monde social (logique de l’État colonial notamment) et à des registres de mobilisation politique (porte-parole religieux). Ces catégorisations étatique et militante sont les principaux véhicules de la production des frontières religieuses puisque, en construisant des groupes religieux pour des raisons différentes (l’assignation étatique n’est pas la même chose que le processus d’auto-identification, le second n’étant bien sûr pas étranger à la première), ces acteurs produisent de la différence religieuse. Si la production de la différence religieuse a une certaine efficacité symbolique et pratique lorsqu’il s’agit d’une assignation étatique (le « Français musulman d’Algérie » est une catégorie juridique à la fois raciale et religieuse), elle est beaucoup plus fragile lorsqu’il s’agit des organisations religieuses : l’identification à une organisation religieuse nécessite un constant travail de mobilisation des porte-parole pour convaincre les « juifs » et les « musulmans » d’être représentés par eux.

Or la nature des relations entre ces organisations, juives ou musulmanes, et la population dite « juive » ou « musulmane » reste assez mystérieuses. Dans la mesure où le lien entre représentant et représenté n’est pas naturel, toute la question est de savoir, au delà des proclamations des porte-parole, 1) si ce lien existe vraiment et, s’il existe, 2) si les représentants sont vraiment représentatifs et, s’ils le sont, 3) si ceux-ci représentent une part significative de ladite population. Ce n’est qu’en posant ces questions que l’on peut, d’une part, mesurer la portée des discours tenus par les organisations dominantes telles que le CRIF (ou la Mosquée de Paris) et, d’autre part, rendre compte de la lutte entre organisations pour imposer leur représentativité. Dans cette perspective, l’auteure apporte des éléments importants pour saisir ce qu’elle appelle le processus de « sionisation des juifs français » (« Zionization of French Jewry », p. 80) et ses limites. La population « juive » française n’est pas sioniste en elle-même, elle serait devenue sioniste grâce au travail de mobilisation des organisations sionistes. Elle ne s’était pas mobilisée massivement en faveur d’Israël (mobilisation mesurée par un bon indicateur : les montants des levées de fonds) jusqu’à la guerre israélo-arabe de 1967, durant laquelle on constate un regain de l’activisme des organisations sionistes favorisé par la fin du positionnement pro-israélien de la politique étrangère française, l’afflux des juifs du Maghreb et la conviction que la guerre était une question de survie. Mais la mobilisation de la population « juive » en faveur d’Israël ne persiste pas après la guerre de 1967 dans la mesure où l’attitude majoritaire relèverait plutôt de l’inaction et du désintérêt. On utilise le conditionnel car, sauf à prendre le discours des organisations sionistes pour argent comptant, on ne sait finalement pas s’il est vraiment représentatif de ladite population. Du coup, on a du mal à comprendre les logiques du succès des organisations sionistes, dont les archives ont été consultées, et de la marginalisation des juifs antisionistes, qui sont évoqués surtout pour la période de Mai 68.
 
Racisme, hostilité et violence physique entre « juifs » et « musulmans »

La deuxième question centrale est celle de l’usage de la violence physique. Mandel rend compte des discours et actes contre des juifs (émeutes d’Oujda et de Jerada en 1948, Belleville 1967, France 2000, etc.), mais moins dans le sens inverse sans que l’on sache vraiment pourquoi. Quoi qu’il en soit, comment interpréter ces violences ? L’auteure a recours à la peu convaincante théorie de la frustration des « musulmans » en employant les termes de anger, bitterness, frustration, etc. Par exemple, pourquoi la migration vers la Palestine des juifs du Maroc, influencés par les organisations sionistes très actives, débouche-t-elle en 1948 sur la « frustration » et la « colère » des « musulmans » qui saccagèrent des commerces et tuèrent des juifs ? S’agit-il de frustration, de motivation politique liée à la colonisation israélienne ou d’autre chose ? Autre exemple : les rares conflits entre arabes et juifs dans le camp marseillais de l’Arenas, liés à l’utilisation du port pour exporter des armes vers Israël, relèvent-ils de la frustration ou de la lutte anticolonialiste ?
 
L’insuffisance de la théorie de la frustration relative, largement discréditée en science politique pour comprendre l’action collective, même violente, oblige à utiliser un autre cadre d’interprétation : peut-on interpréter les conflits en termes ethniques, religieux ou raciaux ? S’agit-il de racisme structurel (système de division, de hiérarchisation et d’inégalités) ? Existe-t-il un racisme anti-arabe chez les « juifs » ? Existe-t-il un racisme antijuif ou judéophobie chez les « musulmans » ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de faire certaines clarifications.
 
D’une part, il faut faire des distinctions géographiques (colonies et métropole) et temporelles (colonial et post-colonial). Avant la colonisation de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc, l’histoire des juifs ne relève ni de la légende noire dudhimmi, ni de la légende dorée de la « tolérance » islamique, mais plutôt de l’infériorisation du statut juridique des juifs (donc inégalité juridique), l’application variée de la dhimma selon les lieux et de relations « paisibles » entre juifs et musulmans. Comme le souligne l’historien marocain Mohammed Kenbib, le Maroc précolonial est marqué par une « cohabitation intercommunautaire » fondé sur une complémentarité dans l’économie locale pré-capitaliste. Or la colonisation française et l’imposition d’une économie capitaliste mettent fin à cette complémentarité et la montée en puissance des mouvements sionistes favorisent une opposition politique, d’où un phénomène de distanciation et de conflictualité. En Algérie, le racisme structurel et légalisé à l’encontre des Français musulmans s’articule avec le processus d’intégration des juifs au groupe majoritaire grâce au décret Crémieux de 1870, bien qu’il existe des différences locales et que l’assimilation des normes françaises ne soit pas totale : l’identité juive arabe s’est maintenue même en Algérie. En France métropolitaine après la Seconde guerre mondiale, les « juifs » sont en quelque sorte des « dominants dominés » ou minoritaires en voie de majoration, et les « musulmans » sont des « dominés dominés » ou minoritaires en état de marginalisation. Les relations entre eux sont limitées à certains quartiers, reproduisant une sorte de « cohabitation communautaire » locale.
 
D’autre part, il faut faire une distinction entre ce qui relève de l’idéologie, des stéréotypes et des actes discriminatoires, surtout pour la période post-coloniale. A défaut d’enquête fouillée sur ce sujet, on ne peut qu’avancer des hypothèses... Il est probable que les stéréotypes racistes soient partagés à la fois par les populations « juives » et « musulmanes », que les discours « musulmans » ouvertement racistes contre les juifs soient limités à certains groupes politico-religieux, que les discours « juifs » racistes contre les musulmans soient limités aux groupes sionistes violents ou non violents et certains journalistes et intellectuels juifs néoconservateurs. Quant aux actes racistes, antisémites ou islamophobes, les données du ministère de l’Intérieur indiquent les évolutions liées à l’actualité nationale et internationale (voir graphique CNCDH), mais ne donnent pas d’informations précises sur les auteurs, sauf quelques rares exceptions lorsque ces faits deviennent des affaires publiques, et l’enquête dirigée par Michel Wieviorka au début des années 2000 dans des quartiers immigrés est plutôt décevante [1]. Il manque cruellement une sociologie des auteurs d’actes racistes, qui permettrait d’aller au delà des analyses simplificatrices et caricaturales sur le « nouvel antisémitisme » des « territoires perdus de la République » ou la « nouvelle islamophobie » de l’ensemble de la population française.
 
Cette sociologie permettrait de vérifier ou d’infirmer des hypothèses sur les déterminants sociaux de l’usage de la violence raciste et la pertinence, ou non, de la relier à la question des relations entre groupes minoritaires. En ce sens, les travaux étasuniens sur le processus de « blanchiment » des minorités ethniques pourraient être utiles [2] : Italiens, Irlandais, juifs, etc. sont passés de groupes minoritaires racialisés, stigmatisés et discriminés à une position de membres du groupe majoritaire, les blancs [3]. Or ces travaux étasuniens insistent sur l’importance de la violence pour « devenir blanc » : être plus brutal que les blancs nativistes à l’encontre d’une minorité plus opprimée, en l’occurrence les Noirs concurrents sur le marché du travail, était une manière de « montrer patte blanche » et d’affirmer haut et fort de quel côté de la barrière raciale on se situait. N’est-ce pas ce processus qui est à l’œuvre lorsque des groupuscules juifs s’en prennent violemment à des « musulmans » ou lorsque des groupes d’individus arabes ou noirs s’en prennent violemment à des camps de Roms ? Ce cadre d’analyse pourrait aussi être utile pour interpréter la violence, symbolique celle-là, qu’assènent à longueur de tribunes et de best-sellers certains journalistes et intellectuels néoconservateurs qui se revendiquent comme juifs, à l’encontre des « musulmans ». Leur volonté d’imposer l’idée qu’il existe un « problème » musulman et un projet de « grand remplacement » n’est-elle pas une manière d’asseoir leur (récente) intégration dans le groupe majoritaire, en se distinguant de l’autre absolu et en s’identifiant au même absolu ?
 
Nonna Mayer :

Le livre de Maud Mandel vient à point nommé éclairer l’histoire des Juifs et des Musulmans de France, dans un contexte de fortes tensions intercommunautaires.
 
Plutôt que de les analyser séparément, l’auteure aborde ce qui relie ces deux minorités, qui ont une longue histoire commune, qui ont souvent vécu côte à côte, dans les mêmes quartiers des mêmes villes. Sa perspective est centrée sur l’histoire franco-algérienne, prise comme un miroir grossissant des relations entre les deux communautés. Elle travaille sur le temps long, partant des débuts de la colonisation, vers 1830. Et elle balaie aux passages nombres d’idées reçues.
 
Ces relations n’ont pas toujours été conflictuelles, il y a eu des périodes de cohabitation paisible, et les conflits, moins nombreux qu’on ne le croit, n’ont pas toujours éclaté aux moments attendus. Ils ont été plus vifs dans la foulée de Mai 1968, sur les campus, ou lors de la Première Guerre du Golfe (1990-1991) qu’à la création de l’État d’Israël en 1948 ou lors de la Guerre des Six jours. Et leur ampleur est très variable d’un endroit à l’autre, Marseille par exemple étant le meilleur exemple d’une coexistence largement pacifique entre Juifs et Musulmans. Bref la polarisation de ces deux minorités, aujourd’hui bien réelle, n’est pas inévitable, comme le montre le temps où UEJF et SOS Racisme militaient ensemble. En revanche les inégalités sociales, économiques, culturelles entre les deux communautés sont anciennes et renforcées par la politique de l’État français. C’est un sentiment d’injustice qui affleure et qui se perpétue, dont le décret Crémieux de 1870, qui accorde la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, mais pas aux Musulmans, est le plus fort marqueur symbolique. Une asymétrie qui va se poursuivre malgré la décolonisation et l’Indépendance. L’intégration en métropole sera plus facile pour les Juifs que pour les Arabes, qui ont plus de ressources (connaissance du français, instruction, soutien des organisations internationales). Sur près de deux siècles, ce livre montre comment se sont construites les représentations croisées des deux groupes et c’est passionnant.
 
On peut regretter que l’auteur ne soit pas plus explicite sur ses sources, sur les archives mobilisées. Elle reste très discrète sur sa méthodologie. On peut aussi s’interroger sur son choix de titrer son livre « Juifs et Musulmans », alors qu’elle décrit plus l’émergence et la cristallisation de la représentation des « Arabes Nord Africains » opposés aux « Juifs Nord Africains ». Dans l’opinion publique française, le terme de « Musulman » pour qualifier les populations d’origine maghrébine est récent. La figure du travailleur immigré fut première, puis quand vinrent les familles, du temps des secondes générations, celle des « beurs » s’imposa. Il faut attendre le tournant des années 2000, comme le montre l’exploration de la base de données Google Books Ngram Viewer [4], pour que l’islam vienne au centre du débat public et que l’étiquette de « musulman » se répande. Le compte rendu des relations entre les deux communautés paraît parfois un peu idyllique comme à Belleville, où juifs et arabes et chinois ne se mélangent pas, ils vivent côte à cote mais séparés [5]. Ces remarques n’enlèvent rien à l’intérêt de cet ouvrage, qui aborde de manière dépassionnée un sujet polémique et éclaire les tensions actuelles en les replaçant dans une perspective historique.
 
L’analyse de Maud Mandel s’arrête certes en 2000, au moment où éclate la Seconde Intifada qui déclenche une vague sans précédent d’actes antisémites en France [6]. Ils se maintiennent depuis à un niveau élevé, suivant les soubresauts du conflit israélo palestinien, qui pèse beaucoup plus sur les relations entre les deux communautés qu’au cours de la période décrite par le livre. L’image d’Israël est devenue de plus en plus négative [7], tandis que l’essor de l’islamisme radical et du terrorisme djihadiste a déteint sur celle de l’Islam en général [8]. Le livre de Maud Mandel rappelle opportunément qu’il n’en a pas toujours été ainsi, que le destin des deux communautés est lié, qu’hier elles se mobilisaient de concert avec succès contre tous les racismes, et qu’elles le pourraient encore.
 
Aller plus loin
Sur la Vie des idées : Juifs et musulmans de France, histoire d’une relation. Entretien avec Maud Mandel, par J.-P. Dedieu.
 
Pour citer cet article :
Abdellali Hajjat & Nonna Mayer, « Deux communautés, un destin », La Vie des idées , 9 février 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Deux-communautes-un-destin.html
 
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Posté par Michel Peyret 

Paul Ricoeur : la mémoire, l’histoire, l’oubli – C.R de lecture par Pauline Seguin

 

02 Février 2017

Certes toute ma réflexion, mes travaux sont d’abord d’inspiration marxiste, et le primat accordé à l’Histoire est aussi celui de Marx et de tous ceux qui ont travaillé à partir de sa révolution intellectuelle et pratique et là je n’en finirais pas de citer mes références. Mais Marx lui-même et tous ceux qui ont pratiqué le matérialisme historique ont été dans un dialogue perpétuel avec les penseurs du passé comme les contemporains. Il y a eu le dialogue y compris avec cet autre disciple de Husserl que fut Sartre ou des citoyens engagés comme Paul Ricoeur. Sans avoir l’immense culture de ce dernier, je suis moi aussi quelqu’un « devant qui tous les livres sont simultanément ouverts ». Paul Ricoeur est avant tout un humaniste et un philosophe militant qui revendique son devoir de citoyen. Il écrit cet ouvrage en réaction aux thèses négationnistes, et dans l’espoir de pouvoir indiquer à ses contemporains la voie d’une mémoire apaisée, réconciliée, et la voie du pardon. Je n’ai rien à pardonner, mais au contraire je cherche pour une mémoire apaisée les véritables responsabilités et je refuse de les confondre avec leurs victimes. Mais la démarche chrétienne de Paul Ricoeur ne m’est pas étrangère et ses concepts m’aident à penser ma propre recherche sur ce terrible XXe siècle dont les échos continuent à envoyer leurs ondes, épopée communiste et extermination nazie, est ce que le rideau est tombé ou tout continue à se jouer y compris quand nous l’ignorons? Cette excellente fiche de lecture est une bonne introduction à un penseur complexe, mais je n’en partage pas la conclusion « post-moderne » qui met en cause la possibilité d’une vérité en Histoire qui serait toujours celle des vainqueurs, et je partage de ce point de vue non seulement la problématique de Paul Ricoeur, mais aussi celle de Carlos Guinzburg qui récuse la démarche post moderne et cette impossibilité à reconnaître une vérité. Et qui le fait justement à partir de la dénonciation du négationnisme. Simplement je pense que le négationnisme contemporain est double, celui de la Shoah mais aussi celui du rôle joué par l’Union soviétique et même de la réalité de cette première expérience soviétique

 

(note de Danielle Bleitrach pour Histoire et société)


 

CR de lecture de Pauline Seguin. Ouvrage de réf. : Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Editions du Seuil, Points Seuil, Essais, 2000, 689 p.

 

Paul Ricoeur, intellectuel français majeur du XXème siècle, a profondément marqué toute la pensée en sciences sociales, aussi bien en France qu’à l’étranger, notamment aux Etats Unis, où il enseigna pendant plusieurs années.

 

Sa vie de philosophe éclairé et militant s’est achevée en 2005, et il est fort probable que nous ne soyons pas encore en mesure de saisir toute l’ampleur de la portée de sa pensée, sur l’ensemble du champ des sciences humaines.

 

Maintes fois cité, dans des domaines souvent extérieurs à sa discipline, la philosophie, il s’agit là d’un grand penseur humaniste qui apparaît déjà comme absolument incontournable sur plusieurs questions, et notamment sur la question qui nous intéresse, à savoir, la mémoire.

 

Il s’agit donc d’essayer, en toute modestie, de faire un compte rendu synthétique, au risque de sembler schématique, des thèses complexes défendues dans l’ouvrage La mémoire, l’histoire, l’oubli (Edition du Seuil, Paris, 2000), et de mettre à jour quels sont les enseignements majeurs que l’on peut en retenir afin d’éclairer notre étude sur la mémoire de la décolonisation en Indochine.

 

Tout en gardant à l’esprit que la complexité du langage et des concepts employés est telle que l’étude de cet ouvrage mériterait d’y consacrer beaucoup plus de temps, et d’en proposer un compte rendu plus abouti et mûri que la présente note de synthèse.

 

La démarche consiste tout d’abord, à faire une brève présentation de l’auteur, un éclairage sur les éléments de contexte déterminants pour la compréhension de cet ouvrage, avant de retracer, à grands traits, les thèses défendues par l’auteur.

 

Paul Ricoeur (1913‐2005) est né à la veille de la première guerre mondiale, en 1913, et sera fait prisonnier de guerre entre 1940 et 1945, en Poméranie, lors de la deuxième guerre mondiale. Il apparaît donc d’emblée comme quelqu’un de « profondément marqué par un siècle tragique qu’il traverse en s’engageant pleinement dans ses enjeux majeurs, pour en éclairer le sens » [1]. Les drames et les tragédies du XXème siècle, auxquels il semble très sensible, marquent profondément sa pensée et son questionnement, et cette sensibilité accrue est perceptible tout au fil de son œuvre.

 

Influencé par la phénoménologie de Husserl (dont il semble être un héritier direct) et par l’existentialisme, il construit, en intégrant les apports de la psychanalyse, et de la pensée de Freud, une philosophie de l’interprétation, et apparaît comme un des représentants majeurs de l’herméneutique contemporaine. Les grandes questions qui marquent toute son œuvre sont celles de la volonté, du temps, du sujet, de l’altérité et des valeurs, dans la perspective d’un humanisme chrétien optimiste.[2]

 

Le temps et l’histoire constituent, dés les années 1950, un de ses thèmes privilégiés de recherche. Il publie Histoire et Vérité [3] en 1955, où il tente une définition délicate de la notion de vérité en histoire, et détermine les contours de l’objectivité en histoire (à distinguer de l’objectivité en sciences exactes). En 1983, il poursuit sa réflexion en publiant, en trois volumes, Temps et Récit [4], où il s’interroge sur les ressources de la narrativité, du récit et de la fiction, et sur leurs incidences sur le récit du temps passé.

 

Le présent ouvrage se définit, dès les premières pages, comme une réponse à ces deux ouvrages précédents, où Ricoeur se propose d’approfondir sa réflexion en palliant les lacunes de ses écrits antérieurs, et d’explorer les problématiques liées aux relations entretenues entre les trois pôles d’accès au passé que sont la mémoire, l’histoire, et l’oubli.

 

Si Ricoeur s’intéresse très tôt à l’histoire et aux problématiques soulevées par son écriture, ce n’est jamais dans la perspective de constituer une philosophie de l’histoire, ou d’établir une reconstruction téléologique de l’histoire.

 

Cet ouvrage publié en 2000 peut apparaître comme le résultat de la somme des réflexions que les drames du XXème siècle et les questionnements de l’historiographie contemporaine ont inspiré à l’auteur, conjuguée à la lecture croisée des différents philosophes et penseurs ayant écrit sur l’histoire. En effet, l’auteur s’ingénue à entrecroiser les textes de nombreux penseurs ayant écrit sur la mémoire, l’histoire et son écriture ; comme il le dit lui même, c’est un auteur « devant qui tous les livres sont simultanément ouverts » [5]. Il a tout lu, des philosophes, en passant par les sociologues, les historiens, les linguistes et les scientifiques. Et cette étude se présente donc à la fois comme l’expression de la thèse originale de son auteur, et comme une synthèse de tout ce qui a été pensé et publié avant, sur le sujet.

 

Pour resituer cet ouvrage sur le plan des idées, il convient de préciser que cette étude s’inscrit, en histoire, dans la lignée des travaux des historiens de la fin du XXème siècle (il fait notamment référence à J. Le Goff, P. Nora, M. de Certeau) qui s’interrogent sur la pratique de l’histoire et sur son écriture. En philosophie, cette recherche fait écho aux réflexions phénoménologiques sur l’essence des phénomènes de mémoire, sur les structures fondamentales de l’historiographie et de l’écriture de l’histoire, entreprises par des philosophes tels que Husserl ou Bergson. Par rapport aux sciences sociales, l’auteur se situe dans l’héritage de Foucault et de Halbwacks (auteur de travaux sur les questions de mémoire collective [6]), et tente de déchiffrer les enjeux identitaires et politiques des usages et des détournements, ou abus, aussi bien de la mémoire que de l’oubli.

 

Mais Paul Ricoeur est avant tout un humaniste et un philosophe militant qui revendique son devoir de citoyen. Il écrit cet ouvrage en réaction aux thèses négationnistes, et dans l’espoir de pouvoir indiquer à ses contemporains la voie d’une mémoire apaisée, réconciliée, et la voie du pardon.

 

Dès la première page, l’auteur annonce son engagement. Il précise que ce livre, issu d’une réflexion sur les problèmes relatifs aux liens entre mémoire et histoire, est une réponse « aux troubles (suscités) par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de (ses) thèmes civiques avoués ».[7]

La problématique d’ensemble de l’ouvrage concerne la question de la représentation du passé, « qu’en est-il de l’énigme d’une image […] qui se donne comme présence d’une chose absente marquée par le sceau de l’antérieur » [8], annonce t-il dès son introduction. Il entend rendre compte de cette problématique à travers une triple perspective : la phénoménologie de la mémoire, l’épistémologie de l’histoire, l’herméneutique de la condition historique, où s’inscrit une réflexion sur la question de l’oubli.

Dans la partie consacrée à la phénoménologie de l’histoire, il pose la question suivante : de quoi se souvient-on quand on se souvient ? Il entend par là faire référence au débat philosophique traditionnel qui oppose réalité et fiction. Il part du présupposé que la mémoire prétend être fidèle au passé, alors qu’elle relève de l’ordre de l’affection et du sensible. Quand on se souvient, nous dit‐il, se souvient‐on de cette impression sensible ou de l’objet réel dont elle procède ? A la suite de Platon et d’Aristote, P. Ricoeur distingue deux types de mémoire, la mnémé et l’anamésis. La mnémé désigne cette mémoire sensible, qui nous affecte, sans qu’il y ait intervention d’une volonté, alors que l’anamésis renvoie à ce que l’auteur appelle le rappel, et qu’il entend comme une mémoire exercée, une recherche active et volontaire, dirigée contre l’oubli. En effet, en ce sens, une des principales fonctions de la mémoire consiste à lutter contre l’oubli, et de là, l’idée de devoir de mémoire renvoie, en fait, à celle d’un « devoir de ne pas oublier » [9].

 

Abus de mémoire

 

La principale différence entre la mémoire et l’imagination, alors que l’une et l’autre relève de la problématique de la présence de quelque chose d’absent, et que la mémoire est le garant du caractère passé de ce dont elle déclare se souvenir [10]. La mémoire est forcément mémoire de quelque chose qui n’est plus, mais ayant été, elle fait donc référence à un réel antérieur. Mais la mise en image du souvenir premier suppose une reconstruction, ce qui pose la question de la fiabilité de la mémoire, et avec elle, celle de sa vulnérabilité structurelle. En effet, c’est cette vulnérabilité, issue du rapport entre l’absence de la chose souvenue et sa présence sur le mode de la représentation, qui fait que la mémoire est sujette à de multiples formes d’abus.

 

L’auteur distingue trois types d’abus : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée, et la mémoire obligée [11]. En s’appuyant sur les apports des théories psychanalytiques, il entend par mémoire empêchée la difficulté de se souvenir d’un traumatisme. Dans l’idéal, un tel souvenir nécessite le recours à un travail de mémoire, qui passe par un travail de deuil, afin de pouvoir renoncer à l’objet perdu et de pouvoir tendre vers une mémoire apaisée, et vers une réconciliation avec le passé. En effet, le souvenir traumatique, que peut constituer par exemple, à l’échelle de la mémoire collective, la « blessure de l’amour propre national » [12], s’il ne fait pas l’objet d’un travail de remémoration, impliquant un réel travail de deuil et de recul critique, s’expose au danger de ce que les psychanalystes appelle la « compulsion de répétition » [13] (manifeste notamment en cas de « trop de mémoire » ou de répétition de célébrations funèbres, comme dans le cas du sanctuaire de Yasukuni au Japon). Seul un travail de deuil et de recul critique, fondé sur l’effort de remémoration, permet à une société de tendre vers une réconciliation apaisée avec son passé.

 

Dans le cas de la mémoire manipulée, l’auteur fait référence aux manipulations idéologiques de la mémoire. En effet, les détenteur du pouvoir mobilisent la mémoire à des fins idéologiques « au service de la quête, de la reconquête ou de la revendication d’identité » [14]. Ce type de phénomènes idéologiques vise à légitimer l’autorité du pouvoir en place, à la faire apparaître comme un « pouvoir légitime de se faire obéir » [15]. L’auteur pose le caractère narratif du récit comme principal agent de l’idéologisation de la mémoire. Le récit, par définition, est sélection et mise en cohérence. C’est donc de la narrativité du récit que relève les stratégies d’oubli et de remémoration. L’histoire officielle est donc aussi une mémoire imposée, au sens où c’est elle qui est enseignée, « apprise, et célébrée publiquement » [16]. Todorov et ses travaux sur les abus de la mémoire [17] précisent que tout travail sur le passé est un travail de sélection et de combinaison réfléchie des évènements les uns avec les autres, c’est un travail qui est nécessairement orienté, non vers une recherche de vérité objective, mais vers une recherche du bien (selon le contexte, il peut s’agir de la recherche d’une certaine paix sociale, de légitimation de pouvoir en place etc.). Ce penseur révèle aussi que la manipulation de la mémoire a souvent tendance à user des stratégies de victimisation, dans la mesure où revendiquer la position de victime place le reste du monde en position de redevable, et de là, la victime apparaît légitime de se plaindre, de protester, de réclamer. En ce sens, la manipulation du souvenir traumatique permet de revendiquer une attente sur le futur, car la mémoire du passé traumatique oriente le projet assigné au futur.

 

Avec la mémoire obligée, l’auteur entend traiter de la question de « devoir de mémoire ». Lors de sa conférence sur la juste mémoire [18], il prend soin de préciser que le devoir de mémoire n’est pas comme tel un abus, c’est un vrai devoir qui consiste à rendre justice aux victime et à la cause (qui fait que les victimes sont des victimes), et à identifier les victimes et l’agresseur. Et c’est sur l’authenticité de ce devoir légitime que se greffe la possibilité des abus. C’est en effet, aux vues des conditions historiques et du contexte dans lequel ce devoir de mémoire est requis, que l’on est à même d’en saisir l’enjeu moral, la signification et la vision du futur dont il est porteur. L’idée de devoir de mémoire fait nécessairement intervenir la notion de dette, dans la mesure où il place les contemporains dans la position de redevables à l’égard de ceux qui les ont précédé. Ricoeur suppose ensuite qu’il y ait une constitution distincte mais mutuelle de la mémoire collective et de la mémoire individuelle, et il émet notamment l’hypothèse d’une triple attribution de la mémoire, à soi, aux proches et aux autres [19].

 

Mémoire, histoire et oubli : entrelacements

 

L’analyse de l’épistémologie de la connaissance historique fait apparaître les problèmes issus des rapports entre connaissance, pratique de l’histoire et expérience vive. L’auteur présuppose qu’il y a un rapport de concurrence et de confrontation entre l’intention de vérité de l’histoire et la prétention de fidélité de la mémoire. Le travail de distanciation, selon des méthodes propres aux historiens, permet à la connaissance historique de s’autonomiser et de prendre ses distances par rapport à l’expérience de la mémoire vive. La matière de l’historien est constituée, pour une large part, par les archives, elles‐mêmes issues du témoignage des hommes du passé. Ce qui renvoie encore une fois, à la question de la fiabilité du témoignage, car celui‐ci comprend les composantes narrative et rhétorique, il répond en effet à l’exigence de la cohérence et à celle de convaincre son interlocuteur. L’historien doit donc passer par une nécessaire confrontation entre les différents témoignages, afin d’être en mesure d’établir un récit probable, et plausible des événements. Le recours au témoignage est pleinement justifié, dans la mesure où l’objet de l’histoire, ce n’est pas le passé, ce n’est pas le temps, mais ce sont « les hommes dans le temps » [20]. P. Ricoeur prend le soin de préciser la différence qu’il existe entre le fait historique et l’événement réel remémoré, différence qui peut, notamment, occasionner des conflits entre la mémoire des survivants et l’histoire écrite.

 

Le fait historique est construit par le travail qui le dégage d’une série documentaire. L’histoire affirme que tel fait a eu lieu, « tel qu’on le dit ? C’est là toute la question » [21]. L’historien ne peut rien affirmer sans preuve, or, pour qu’un document puisse faire office de preuve, il faut que celui qui le consulte lui pose une question, et la question posée est nécessairement sous tendue par un projet d’explication [22]. L’interprétation, et ses écueils, sont donc présents à tous les niveaux de l’opération historiographiques (à savoir : niveau documentaire, niveau explicatif, niveau de la représentation narrative du passé) [23]. L’interprétation apparaît ainsi comme une composante structurelle de l’intention de vérité de toutes les opérations historiographiques. Cependant, l’historien a la prétention de « représenter en vérité le passé » [24], et, en ce sens, l’histoire apparaît comme le « prolongement critique » [25] de l’ambition de fidélité au passé de la mémoire, l’histoire se veut « l’héritière savante de la mémoire » [26]. Or P. Ricoeur se plait à remettre en cause la capacité du discours historique à représenter en vérité le passé, ce qui renvoie directement à la dialectique de la mise en récit, supposant une double composante narrative et rhétorique. Avant d’être l’objet de la connaissance historique, un événement est d’abord objet de récit (archive), d’où le retour de l’aporie rencontrée sur la question de la mémoire, à savoir celle du débat entre réalité et fiction. Qu’elle différence y a‐t‐il entre histoire (history) et fiction (story), si l’une et l’autre raconte, c’est à dire, mettent en récit ? [27] Il s’agit de ce que l’auteur appelle « l’aporie de la vérité en histoire », manifeste notamment lorsque à partir d’événements identiques, des historiens construisent des récits différents [28]. De là, l’historien n’est pas un agent neutre, c’est un être social, qui est dans une position de « spectateur engagé » (R. Aron) [29], ce que rend d’autant plus manifeste les événements « aux limites » [30], où l’historien a clairement une « responsabilité à l’égard du passé » [31]. La distinction entre récit historique et récit de fiction réside « dans la nature du pacte implicite » [32] passé avec le lecteur. En effet, il est convenu que l’historien traite d’événements, de situations, de personnages qui préexistent au récit qui en est fait [33]. De même, ce pacte comprend une prétention à la correspondance et à l’adéquation au passé [34]. Mais, il s’agit là d’une adéquation présumée [35], et pas forcément effective, entre la représentation historienne et la réalité du passé.

 

Dans la partie concernant l’herméneutique de la condition historique, l’auteur met en exergue la relation d’interdépendance qui existe entre la lecture historique du passé, la manière dont le « présent est vécu et agi », et les attentes qu’on assigne au futur [36]. « La projection du futur est (effectivement) […] solidaire de la rétrospection sur les temps passés » [37]. Or, l’historien, comme le juge, occupe une position de tiers, et, de fait, aspire à l’impartialité [38]. Mais, il s’agit là d’une aspiration nécessairement inassouvie, au sens où l’impartialité totale est impossible. L’historien ne peut, ni ne veut, porter un jugement historique (et quand bien même il le ferait, le jugement historique est par nature provisoire et sujet à controverse) [39]. Dans le prolongement, de même qu’il est impossible d’accéder à l’impartialité absolue, l’historien n’a pas les moyens d’écrire une histoire globale, qui annulerait les différences entre points de vue [40], une histoire unique qui embrasserait celle des exécutants, celles des victimes et celles des témoins [41]. P. Ricoeur pose par là la question du traitement historiographique del’inacceptable. En effet, « comment traiter de l’extraordinaire avec les moyens ordinaires de la compréhension historique ? » [42]. Ce type d’événements « aux limites », dont l’auteur fut à la fois témoin et victime, rend d’autant plus manifeste le caractère inévitable de l’intervention de la subjectivité en histoire. Le phénomène d’interprétation est présent d’un bout à l’autre des opérations historiographiques, et il est toujours possible d’interpréter quelque chose autrement. La controverse semble donc inévitable, et l’histoire est vouée à un perpétuel révisionnisme [43].

 

L’oubli relève de la problématique de la mémoire et de la fidélité au passé. Il englobe la problématique du pardon, au sens où celui‐ci apparaît comme la dernière étape du cheminement de l’oubli. Le pardon relève de la problématique de la culpabilité et de la réconciliation avec le passé. Mais, tous deux tendent vers l’horizon d’une mémoire apaisée [44]. Dans son acception courante, l’oubli est d’abord ressenti négativement, comme une atteinte à la prétention de fiabilité de la mémoire [45]. Or, selon l’auteur, il convient de distinguer deux sortes d’oubli. La figure négative de l’oubli, d’une part, qui est source d’angoisse, c’est l’oubli par « effacement des traces » [46]. Et la figure positive de l’oubli, d’autre part, dit « oubli de réserve » [47], celui qui est source de plaisir, quand, à l’instar de M. Proust avec la fameuse madeleine de La recherche du temps perdu, on se souvient de ce que l’on a un jour vu, entendu, éprouvé, acquis. Cette idée fait écho à la théorie d’un oubli réversible, défendue par Bergson dans Matière et Mémoire [48], ou encore, renvoie à l’hypothèse de l’inconscient et à l’idée d’inoubliable, représentées par Freud. L’œuvre de mémoire est dirigée contre l’oubli par effacement des traces. Celui‐ci a donc partie liée avec la mémoire [49], il constitue en quelque sorte son versant négatif, voire la condition même de la mémoire et de son exercice. En effet, « le souvenir n’est possible que sur la base d’un oublier, et non pas l’inverse » [50]. Et c’est en tant que pendant négatif de la mémoire que l‘oubli peut être l’objet des mêmes abus que celle‐ci.

 

Dans le cas de la mémoire empêchée d’un événement traumatique, la compulsion de répétition vaut oubli, au sens où elle empêche la prise de conscience de l’événement traumatique. En ce qui concerne la mémoire manipulée, les abus de mémoire sont aussi des abus d’oubli [51] (car la mémoire étant récit, elle est par définition sélective), il est toujours possible de raconter différemment « en supprimant, et en déplaçant les accents d’importance » [52]. Mais pour l’auteur, ce « trop peu de mémoire », s’il est imposé d’en haut, est assimilable à une sorte d’oubli « semi passif », dans la mesure où il suppose une certaine complicité des acteurs sociaux, qui font preuve d’un « vouloir-ne-pas-savoir » [53]. Dans le cadre de l’oubli commandé et institutionnalisé, l’auteur entend traiter principalement du cas de l’amnistie, dont la proximité phonétique avec amnésie éveille son questionnement [54]. L’amnistie constitue pour lui une forme « d’oubli institutionnel » [55], il s’agit d’un « déni de mémoire […] (qui) éloigne en vérité du pardon après en avoir proposé la simulation » [56]. L’amnistie revient à faire comme si de rien n’était, c’est une injonction de l’État à « ne pas oublier d’oublier » [57]. Mais il s’avère que le prix à payer est lourd, car en cas d’amnésie institutionnalisée, la mémoire collective est privée de la crise identitaire salutaire qui permettrait à la société concernée d’effectuer une réappropriation lucide du passé et de sa charge traumatique, en passant par un travail de mémoire et un travail de deuil, tous deux guidés par l’esprit de pardon. L’oubli, selon P. Ricoeur, a une fonction légitime et salutaire, non pas sous la forme d’une injonction, mais sous celle d’un vœu. S’il devoir d’oubli il y a, ce n’est pas « un devoir de taire le mal, mais de le dire sur un mode apaisé, sans colère » [58].

 

Le pardon apparaît alors comme « l’horizon commun d’accomplissement » [59] de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli, mais il ne s’agit en aucun cas d’un « happy end » [60], il ne peut être question que d’un « pardon difficile » [61], « ni facile, ni impossible » [62]. Il est de l’ordre du vœu, de l’idéal vers lequel tendre. L’auteur souligne la fonction politique d’une mémoire apaisée et du pardon, en se demandant si la politique ne commence pas là où finit la vengeance, dans la mesure où il serait contre productif pour une société de rester indéfiniment en colère contre elle‐même [63]. L’auteur tient à mettre en garde ses contemporain en rappelant à la toute fin de son ouvrage, que ce n’est que par un travail de deuil, guidé par l’horizon de réconciliation avec le passé, et par l’idéal du pardon, qu’une société est à même de se séparer définitivement du passé, afin de faire place au futur [64].

 

Un texte profond

 

Il s’agit là d’un texte très profond, et cité à maintes reprises, mais qui gagnerait à d’avantage de clarté dans l’expression. Le langage hautement conceptualisé, employé par l’auteur, en rend la lecture laborieuse, et il est fort regrettable que la difficulté de l’expression en limite quelque peu l’accès. C’est un ouvrage qui a beaucoup à apprendre aux peuples et aux dirigeants d’aujourd’hui et de demain, mais dont l’audience effective n’est pas à la hauteur des enseignements qu’il apporte.

 

Sur le fond, il convient de remarquer que , bien que l’auteur soit un rhéteur hors pair et que son raisonnement soit parfaitement mené, si brèche il y a, elle serait à chercher du côté de ses présupposés. En effet, il fonde son raisonnement sur l’idée d’une ambition de vérité de l’histoire, et d’une prétention à la fidélité de la mémoire, et ce, sans la questionner. Or la notion de vérité semble très discutable, car fondamentalement relative. En effet, l’historien a à cœur de prouver ce qu’il pense être la vérité, en s’appuyant sur de vrais documents hérités du passé, mais est‐ce à dire pour autant que la thèse qu’il défend à prétention à être vraie, absolument ? Si l’histoire, comme on l’entend souvent, et l’histoire des vainqueurs, l’ambition première des artisans historiens n’est‐elle pas moins la vérité que la démonstration de la grandeur et de la légitimité de ses commanditaires ?

 

En ce qui concerne la prétention de la fidélité à la mémoire, il s’agit là d’un point tout aussi discutable. La mémoire semble au contraire assumer sa subjectivité et revendiquer sa sensibilité. Elle se sait certainement bien plus malléable et sujette à caution, que ce que l’auteur semble bien vouloir en dire. Modulable à souhait, en fonction d’exigences extérieures, il est à croire qu’elle aurait des difficultés à désapprouver la maxime de Nietzsche: « « J’ai fait cela », dit ma mémoire. « Impossible ! » dit mon orgueil, et il s’obstine. En fin de compte, c’est la mémoire qui cède. » |65].

 

Pauline Seguin

 

Notes

1 Site Fonds Ricoeur : http://www.fondsricoeur.fr

2 Référence à l’article sur P. Ricoeur dans Le Grand Larousse Illustré.

3 P. Ricoeur, Histoire et Vérité, Edition du Seuil, Paris, 2001.

4 P. Ricoeur, Temps et Récit, T. 1, T. 2, T. 3, Edition du Seuil, Paris, 1991.

5 P. Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Edition du Seuil, Paris, 2000, p. III.

6 M. Halbwachs, La Mémoire collective, PUF, Paris, 1950.

7 P. Ricoeur, Histoire et Vérité, op. cit., p. I.

8 Ibid. p. II.

9 Ibid. p. 37.

10 Ibid. p. 26.

11 Ibid. p. 82.

12 Ibid. p. 96.

13 Ibid. p. 96.

14 Ibid. p. 98.

Staline: pièces à verser au dossier

 

02 Février 2017

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J’ai longuement hésité avant de publier cet interview, surtout en étant en train de lire le jeune staline de  simon sebag montefiore, c’est un livre qui ne manque pas de mérite mais qui est déplaisant par ce qui fait sans doute son succès, disons ses aspects Suétone, tout sur la vie intime des Césars. Mais revenons à ce témoignage du petit fils de Staline qui ressemble un peu dans sa démonstration à ce qui faisait l’intérêt des écrits de Staline, leur caractère simple parfois simplificateur mais toujours destiné à emporter la conviction d’un point de vue russe et de classe. Enfin les réserves que je peux avoir contre cette publication concernent le site Novorossia qui est de ceux que l’on peut considérer comme « infréquentables » tant il est utilisé par l’extrême-droite.Bon maintenant je vous laisse écouter, Marianne me précise que le petit fils de Staline est très connu en Russie et qu’il a porté plainte pour diffamation envers son grand père.

 

(note de Danielle Bleitrach pour Histoire et societe)


Novorossia Today en coproduction avec Novorossia TV « Le père des peuples » nous parle de Joseph Staline. Dans ce documentaire de plusieurs épisodes de 12 à 15 minutes, Jacob Jugashvili répond en exclusivité avec franchise aux questions des lecteurs de Novorossia Today du monde entier sur son arrière-grand-père.

 

1ère partie : Staline, était-il une bête féroce ? – Le père des peuples (I). Jacob Jugashvili questions – réponses.

 

2e partie :Où Soljenitsyne a trouvé ses chiffres – Le père des peuples (II). Jacob Jugashvili questions – réponses

 

Dans la 3ème partie, Jacob Jugashvili l’arrière-petit-fils de Staline aborde les questions suivantes:

 

Qu’est-ce que cela fait d’être un descendant de Staline ? Comment réagissent les gens en l’apprenant ?

 

Quelle est la part de responsabilité de Staline par rapport à Trotski et Lénine, dans la repression contre le religieux ? : destructions d’églises, deportations et executions des prêtres etc.

 

Est-ce que vous êtes pour punir tous ceux qui font ou ont fait l’apologie des regimes soviétiques et autres communistes, maoïstes,…  ?

31 janvier 2017

Christophe Patillon, Amadeo Bordiga et le communisme italien

 

« Que faire de Bordiga, interroge Christophe Patillon, (et, plus largement, de tous ces militants aguerris acquis à ses thèses) ? Telle est la question que se posent à la fois Gramsci et Togliatti dès 1923. Comment circonscrire sa capacité de nuisance ? En l'excluant ou en l'obligeant, par discipline, à prendre place dans le cercle dirigeant et à se rendre ainsi comptable de l'évolution du parti, rôle que Bordiga se refusait à jouer ? Le fascisme ne leur accorda de fait peu de temps de réflexion. Comme tant d'autres, dont Gramsci (mais pas Togliatti, en poste à Moscou), Bordiga fut mis en prison puis en relégation... »

Reprenons l'évocation de Christophe Patillon...

Michel Peyret


Amadeo Bordiga, l'homme du non

Dans l'histoire tumultueuse du communisme italien, Amadeo Bordiga occupe une place à part : celle du fantôme ou du proscrit. Et ce n'est pas le moindre intérêt du livre de Peregalli et Saggioro (sorti en 1998 en Italie) que de lever le voile sur la vie de ce communiste de premier plan, des années 1920 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

 Arturo Peregalli et Sandro Saggioro, Amadeo Bordiga : la défaite et les années obscures (1926-1945), Editions Prométeo, 2016

Dans l'histoire tumultueuse du communisme italien, Amadeo Bordiga occupe une place à part : celle du fantôme ou du proscrit. Et ce n'est pas le moindre intérêt du livre de Peregalli et Saggioro (sorti en 1998 en Italie) que de lever le voile sur la vie de ce communiste de premier plan, des années 1920 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Trois personnalités majeures émergèrent du socialisme italien pour donner naissance au Parti communiste d'Italie : Palmiro Togliatti, Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga. Le premier est passé à la postérité comme chef de l'Internationale communiste, stalinien convaincu qui sut prendre ses distances avec l'appareil soviétique après la mort du Géorgien moustachu. Le second, qui a connu de longues années de réclusion sous le fascisme, fut l'auteur d'une masse imposante d'écrits théoriques (dont les célèbres Cahiers de prison) et de concepts qui connaissent une seconde jeunesse depuis les années 1970 et sont devenus une source importante pour de nombreux chercheurs en sciences sociales. Et enfin, il y a Bordiga, « le plus grand dirigeant du communisme italien » selon les auteurs, tombé aujourd'hui dans l'oubli ; Bordiga, l'homme qui osa dire non. Et ils furent rares ceux qui osèrent dire non à la fois à Lénine et à Staline.

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Bordiga ne croyait pas à l'effondrement rapide du capitalisme à l'Ouest, condition sine qua non pour Lénine de la non dégénérescence rapide de la Révolution russe. Convaincu que la Révolution n'éclaterait pas en Allemagne et que le mouvement ouvrier européen était entré dans une phase de reflux, Bordiga plaidait pour la constitution de partis disciplinés, fondés « sur de solides bases programmatiques », et non sur des organisations de masse, « attrape-tout », rassemblement hétéroclite de révolutionnaires sincères, de réformistes en rupture de ban… Il critiquait également avec force le mot d'ordre de gouvernement ouvrier et paysan, le recours au parlementarisme pour faire avancer la cause du prolétariat, la bolchevisation des partis communistes (notamment leur structuration à partir des cellules d'entreprises), la tactique du front unique ou encore la mainmise du parti russe sur l'Internationale. Cette dernière question devint centrale à mesure que les partisans de Staline devenaient hégémoniques au sein du Parti communiste d'Union soviétique et que l'idée du « socialisme dans un seul pays » et de la nécessité de sa défense coûte que coûte pénétraient bien des têtes. Il revînt à Bordiga le « gauchiste », le « sectaire » de défier publiquement Joseph Staline lors d'une réunion de l'Internationale communiste en 1926.

Que faire de Bordiga (et, plus largement, de tous ces militants aguerris acquis à ses thèses) ? Telle est la question que se posent à la fois à Gramsci et Togliatti dès 1923. Comment circonscrire sa capacité de nuisance ? En l'excluant ou en l'obligeant, par discipline, à prendre place dans le cercle dirigeant et à se rendre ainsi comptable de l'évolution du parti, rôle que Bordiga se refusait à jouer ? Le fascisme ne leur accorda de fait peu de temps de réflexion. Comme tant d'autres, dont Gramsci (mais pas Togliatti, en poste à Moscou), Bordiga fut mis en prison puis en relégation. Peregalli et Saggioro parlent longuement de ces tout aussi longues années de prison à ciel ouvert, des relations humaines, chaleureuses qui se nouent entre condamnés avant que le stalinisme triomphant transforme tout opposant en hitléro-trotskyste, agent de l'impérialisme, traître à la classe ouvrière. Bordiga « l'indiscipliné », le « fractionniste » fut même traité d'anarchiste et d' « agent dissimulé du fascisme » !

Les staliniens de la Botte menèrent un combat sans relâche contre Bordiga (et le bordiguisme) alors même que celui-ci s'était mis en retrait de toute vie politique active, considérant que les temps étaient « contre-révolutionnaires » et ne laissaient aucun espoir de révolution communiste ; un retrait dont se servirent sans vergogne les staliniens pour appuyer leur thèse du reniement et de la trahison. Pourquoi s'acharner ainsi contre un ancien leader devenu un « fantôme » ? Parce que ses idées continuaient à irriguer une partie du mouvement révolutionnaire italien, tout simplement.

Livre disponible pour 16 € port compris en écrivant à Michel Olivier, 7 rue Paul-Escudier 75009 Paris

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Le site du Parti Communiste International, très intéressant pour connaître la pensée de Bordiga :

http://www.pcint.org/ 

Accès aux archives complètes de Programme Communiste et du Prolétaire, depuis 1960.

 

Posté par Michel Peyret 

Souvenez-vous : en 1940

 

31 Janvier 2017

Pris sur le site commun commune, Le 21 janvier 1940, la Chambre des députés (Assemblée Nationale), à l’unanimité (de la SFIO jusqu’à la droite fasciste) adoptait la loi dite de « déchéance » prononçant la perte des mandats électifs des députés communistes.On ne comprend pas la manière dont s’est développé la résistance dont les communistes furent en France la partie essentielle si l’on ne mesure pas qu’il a fallu la reconstituer alors que les communistes avaient été interdits et se retrouvaient dans la clandestinité. Alors que socialistes et droite ne préparaient pas (le mot est faible) la résistance à l’armée allemande, lâchaient les républicains espagnols, créaient les conditions de ce que l’historien  marc Bloch a appelé « l’étrange défaite », ils prenaient prétexte du pacte germano-soviétique (simple réponse au refus d’alliance proposée par l’URSS et aux abandons de Munich qui envoyait les armées nazis contre l’union soviétique), pour interdire le parti communiste et enfermer les députés. Tous les témoignages que j’ai recueillis de gaston Plissonnier à HenriKrasucki en passant par mon propre époux m’ont montré que chacun dans son coin dès cette époque se mettait à reconstituer des réseaux qui sont entrés en action dès l’invasion allemande.

 

(note de danielle Bleitrach) 


http://canempechepasnicolas.over-blog.com/article-il-y-a-74-ans-le-21-janvier-1940-les-deputes-communistes-etaient-dechus-de-leurs-mandats-a-l-u-122205659.html

 

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La loi de déchéance 21 janvier 1940 

 

« Le Sénat et la Chambre des Députés ont adopté,


« Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :

 

« Art.1-Tout membre d’une assemblée élective qui faisait partie de la Section Française de l’Internationale Communiste, visée par le décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes, est déchu de plein droit de son mandat, du jour de la publication de la présente loi, s’il n’a pas, soit par une démission, soit par une déclaration, rendue publique à la date du 26 octobre 1939, répudié catégoriquement toute adhésion au Parti Communiste et toute participation aux activités interdites par le décret susvisé.

 

« Art.2– Pour les membres des assemblées législatives, la déchéance prononcée par la présente loi est constatée à la demande du Gouvernement par le Sénat ou par la Chambre des Députés.


« Pour les membres des autres assemblées, elle est constatée, à la requête du préfet, par arrêté de préfecture.

 

« Art.3– Tout élu qui est condamné par application du décret du 26 septembre 1939, pour des faits postérieurs à la démission ou à la déclaration publique prévue à l’article premier, est déchu de plein droit de son mandat dans les conditions fixées par la présente loi, du jour où la condamnation devient définitive.

 

« La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des Députés, sera exécutée comme loi de l’Etat.

 

« Fait à Paris, le 20 janvier 1940.

 

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Par le Président de la République,
Albert LEBRUN 

 

Le Président du Conseil, ministre de la guerre et des affaires étrangères
Edouard Daladier

 

Le Garde des sceaux, ministre de la justice
Georges Bonnet 

 

Vice Président du Conseil
Camille Chautemps 

 

Ministre de l’intérieur
Albert Sarraut 

 

7 députés communistes bravent l’interdiction du PCF du 26 septembre 1939

 

Les députés sont réunis le 9 janvier 1940 à la séance de rentrée du Parlement pour écouter le discours d’usage du doyen d’âge et ensuite élire le président de la Chambre et les autres membres du bureau pour l’année 1940. La présence de sept députés communistes mobilisés et permissionnaires suscite dès l’ouverture de la séance de telles protestations sur les bancs de la droite parlementaire.

 

Il s’agit de Benenson, Dewez, Guyot, Grenier, Mercier, Michels et Puech (dit Parsal) qui ont obtenu, comme c’est le droit de tous les députés mobilisés, une permission pour siéger aux séances de la Chambre. Deux autres députés communistes mobilisés et permissionnaires, Langumier et Le Corre, sont aussi présents à la Chambre mais, en tenue militaire, ils ne peuvent siéger.

 

Précisons que ces députés, à l’exception de Mercier et Puech, n’ont pas pu adhéré, en raison de leur mobilisation, au nouveau groupe communiste formé le 28 septembre 1939 : le Groupe ouvrier et paysan français (GOPF).

 

Les députés communistes refusent l’indigne comédie d’union sacrée de ceux qui ont soutenu les accords de Munich

 

Le 9 janvier 1940, quatre des sept députés communistes présents dans l’hémicycle refusent de s’associer à l’hommage rendu par la Chambre aux armées de la République qui « se sont levées en masse à l’appel de la Patrie en danger ».

 

La Chambre vote, alors, à main levée une peine de censure avec exclusion temporaire contre les quatre députés communistes : Grenier, Guyot, Mercier et Michels. Le Parti communiste célèbre le comportement des quatre députés dans L’Humanité clandestine n° 19 du 14 janvier 1940 : « Le Parti communiste adresse ses plus chaleureuses félicitations aux députés Raymond GUYOT, MERCIER, MICHELS et GRENIER pour leur courageuse attitude à la Chambre des Députés. »

 

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L’Humanité clandestine explique : « Comme c’était leur droit et leur devoir, ils ont refusé de se prêter à l’indigne comédie d’union sacrée qui consiste à présenter comme un devoir patriotique le sacrifice imposé aux soldats et au peuple de France dans l’intérêt exclusif de la mafia de capitalistes qui rançonnent le pays. »

 

Mais la conséquence la plus importante de cet acte courageux des députés communistes sera la loi du 20 janvier 1940 qui prévoit la déchéance des élus qui n’ont pas publiquement rompu avec le Parti communiste.

 

60 députés et 1 sénateur déchus de leurs mandats

 

Ainsi, le 1 février 1940 le Gouvernement saisit la Chambre des députés et le Sénat pour que les deux assemblées législatives constatent respectivement la déchéance de 60 députés et d’un sénateur qui n’ont pas rompu avec le Parti communiste à la date du 26 octobre 1939.

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La Chambre, dans une résolution votée le 20 février 1940, vote la déchéance de 60 députés communistes qui prend effet à partir du 20 janvier 1940, date de la loi.

 

Il s’agit des 43 députés communistes membres du GOPF, des 9 non-inscrits fidèles au Parti, des 4 non-inscrits qui ont rompu le 11 janvier 1940 (Benenson, Honel, Langumier, Le Corre), de Daul et Gitton qui ont rompu avec le Parti communiste en novembre 1939 et enfin de Puech et Philippot qui ont rompu avec le GOPF en janvier 1940.

 

Puis le Sénat, dans un vote du 29 février 1940, constate la déchéance de Marcel Cachin.

 

En plus d’être déchus de leur mandat, 44 députés communistes seront jugés à partir du 20 mars 1940.

 

L’ordonnance du 5 février 1940 

 

Citation : « République française, 3è tribunal militaire permanent de Paris.

 

Nous, capitaine de Moissac, juge d’instruction militaire près le 3è tribunal militaire permanent de Paris.


Vu la procédure instruite contre les nommés -suivent les noms – inculpés d’infraction au décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes.

 

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Attendu, qu’il résulte de la même information, charges suffisantes contre :

1.BAREL 2.BARTOLI 3.BECHARD 4.BENOIST 5.BERLIOZ 6.BILLOUX 7.BONTE 8.BRUN 9.CATELAS 10.CORNAVIN 11.COSSONNEAU 12.COSTES 13.CRISTOFOL 14.CROIZAT 15.DADOT 16.DEMUSOIS 17.DUCLOS Jacques 18.DUCLOS Jean 19.DUTILLEUIL 20.FAJON 21.GAOU 22.GRESA 23.JEAN, dit Renaud Jean 24.LAREPPE 25.LEVY 26.LOZERAY 27.MARTEL 28.MIDOL 29.MONMOUSSEAU 30.MOQUET 31.MUSMEAUX 32.PERI 33.PETIT 34.PHILIPPOT 35.PRACHAY 36.PROT 38.RAMETTE 39.RIGAL 40.ROCHET 41.THOREZ 42.TILLON 43.TOUCHARD 44.VAZEILLE,

d’avoir à Paris, ou sur le territoire français, entre le 27 septembre et le 5 octobre 1939, dans tous les cas depuis temps non prescrit, en participant à la constitution et au fonctionnement du Groupement dit « Groupe Ouvrier et Paysan Français », notamment à la rédaction et à la diffusion d’une lettre en date du 1er octobre 1939, adressée à Monsieur le Président de la Chambre des Députés, et prônant la paix sous les auspices de l’Union Soviétique, participé à une activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d’ordre émanant ou relevant de la IIIè Internationale Communiste et d’organismes contrôlés en fait par cette IIIè Internationale.

Attendu que les faits sus-énoncés constituent le délit prévu et réprimé par les articles 1, 3 et 4 du décret du 26 septembre 1939, pris en exécution de la loi du 19 mars 1939.

Renvoyons les quarante-quatre inculpés sus-nommés devant le 3è Tirbunal militaire permanent de Paris, pour y être jugés conformément à la loi.

Fait en notre cabinet, au Palais de Justice, à Paris.

« Le 5 février 1940.

Le Juge d’instruction militaire : DE MOISSAC »/citation

Le procès : début 20 mars 1940

Signé : René Mateo Saint-Ouen, Seine-Saint-Denis (« HD » n° 323 mai 1996).

 

Merci à mon camarade Gérard D.M. qui m’a transmis les documents publiés ci-dessus.

Publié par  El Diablo

HISTOIRE française du SUFFRAGE universel [par Françis Arzalier]

HISTOIRE française du SUFFRAGE universel [par Françis Arzalier]

Nous vivons un moment inquiétant de l’histoire : les mots et les concepts sont outrageusement détournés de leur signification première. C’est au nom d’une bien curieuse " démocratie " que les dirigeants des USA et de la France prétendent imposer par les armes leurs volontés au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe.

Cette conception ressassée de " démocratie à l’occidentale ", réduite au capitalisme, c’est-à-dire dire à la liberté de tirer profit des capitaux, des marchandises et des hommes, doublée d’un pluralisme politique et de votes périodiques prétendument libres, ne fait plus recette dans le monde.

Les scrutins successifs en Afrique, surveillés de très près par les sponsors occidentaux qui y dépensent des fortunes à financer leurs favoris, n’arrivent à traîner aux urnes qu’une faible partie des citoyens, malgré les " petits cadeaux" déversés.
Aux États Unis, ce modèle de démocratie selon nos médias, un électeur sur deux ne se déplace pas, et des millions d’autres votent par dépit pour le plus grand démagogue qui parle à la télévision.

Même verdict ou presque en Europe, et notamment en France. Une nuée "d’experts" ne cesse de le répéter, en toute hypocrisie : c’est le suffrage universel et les pouvoirs élus qui sont vomis, par des foules répétant en chœur la même antienne : " Tous pourris ! Tous les mêmes ! A quoi sert de voter, il en sera toujours ainsi ! " ! 
Au printemps 1968, de jeunes exaltés bien assagis depuis clamaient : "Élections, piège à cons ! ". Ce slogan ravageur serait-il devenu une réalité cinquante ans plus tard ?

Il est vrai que nous avons été abreuvés depuis des décennies par des politiciens et de Droite et de Gauche, attachés à leur plan de carrière et fort peu à leur idéal affiché, prêts à se faire élire en ne disant à l’électeur que ce qu’il veut entendre, et à pratiquer le contraire une fois au pouvoir.

Ces professionnels sont ennemis acharnés pour accaparer les prébendes d’un État " représentatif ", mais tous convaincus en fait de l’évangile " libéral ", des dogmes du " Marché capitaliste " et de l’inégalité entre les hommes et entre les peuples. Cela n’a pu qu’engendrer le dégoût de la " politique ", confondue avec un art professionnalisé de réaliser ses envies de pouvoir au lieu d’un idéal altruiste, et la nausée devant des élections souvent renouvelées, qui créent l’espoir et l’éteignent aussitôt.

N’est-il pas plus que temps de redonner leur sens originel aux mots, de rappeler que la " démocratie ", ce concept formulé dans la Grèce antique, signifie un pouvoir politique exercé par les citoyens assemblés, des citoyens égaux en droits et en devoirs devant la loi commune, et en fortune aussi : un projet que l’Athènes de Périclès ne réalisa pas vraiment car les esclaves et ceux nés ailleurs étaient exclus du vote. Mais depuis deux mille ans, cette aspiration vit toujours, même si le nombre de citoyens actuels contraint à d’autres modalités qu’une assemblée générale sur la grand place pour décider des lois comme autrefois.

Et le suffrage universel est un pan essentiel de la démocratie. Encore faut il qu’il soit considéré comme une condition nécessaire mais pas suffisante, un simple vecteur d’égalité entre les hommes et entre les Nations.

Le seul moyen de retrouver la saveur initiale de ces mots, Démocratie, Suffrage universel, est d’en retracer la genèse et l’histoire.

[...]

LIEN VERS LA SUITE DE L'ARTICLE CI-DESSOUS:

Histoire française du suffrage universel.

Histoire française du suffrage universel.

Les scrutins successifs en Afrique, surveillés de très près par les sponsors occidentaux qui y dépensent des fortunes a financer leurs favoris, n'arrivent à traîner aux urnes qu'une faible pa...

 

http://ancommunistes.org/spip.php?article68

Comment Joukov brisa Hitler et enterra Clausewitz

 

30 janvier 2017
 
Un regard juridique sur l’actualité avec Régis de Castelnau
 

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Gueorgui Joukov ne dort quasiment plus depuis près d’un mois. Une heure de temps en temps assis à sa table dans le creux de son bras. Quand la fatigue est trop forte, il sort marcher dans le froid et prend de la neige à pleines poignées pour se frotter le visage.  Il n’a pas bu une goutte d’alcool mais il englouti des litres de thé noir. Ce fils de paysans pauvres, simple soldat du Tsar pendant la première guerre mondiale a rejoint l’Armée Rouge après la Révolution d’octobre. Son niveau scolaire est celui du CE2. Malgré cela il a gravi tous les échelons, officier brillant, il est étonnamment passé au travers des grandes purges de 1937 pour être nommé chef d’état-major général de l’armée soviétique à 44 ans juste avant l’agression allemande du 22 juin 1941. Il participe impuissant à la terrible catastrophe qui voit l’Armée Rouge et ses 5 millions d’hommes engloutis dans une effroyable ordalie.

 

Mais il a analysé la stratégie de son adversaire, compris qu’il fallait le bloquer sur la route de Moscou, avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Sous la pression permanente de l’ennemi, mais aussi celle de Staline. En octobre, il recule, en novembre il recule, pied à pied. Il réorganise, colmate, galvanise.

 

Le 29 novembre 1941, il appelle le dictateur à la Stavka : « L’ennemi est épuisé. Il faut liquider maintenant son étau ». Pour lui, malgré les pointes allemandes qui voient les bulbes du Kremlin, c’est maintenant ou jamais. L’armée allemande est au bout de son élan, il le sait, il le sent. Il faut lancer la contre-offensive qu’il a préparée. Staline accepte tout en lui précisant, en était-il besoin que : « Si vous rendez Moscou, votre tête comme celle de Koniev roulera ». Ce sera pour le 5 décembre. Le 4 au soir, le dictateur sanguinaire, à bout de nerfs, l’appelle à son état-major et explose au téléphone. Réponse de Joukov : « Devant moi il y a deux armées et mon front. Je sais le mieux et je décide le mieux comment agir. Si vous avez du temps pour déposer vos soldats de plomb, venez organiser aussi la bataille. » Staline raccroche. Le 5 décembre, à minuit précis,  il appelle et demande calmement :

 

« – Camarade Joukov comment vont les affaires pour Moscou ?

 

– Camarade Staline,  nous ne rendrons pas Moscou. »

 

Adolf Hitler a perdu la guerre. Il avait fait le pari d’abattre l’Union soviétique en six mois. Il a échoué et sait qu’il ne pourra plus. Il le dira en janvier 42 à Jodl. En conséquence, Heydrich lancera la « solution finale » le même mois à la conférence de Wannsee. Les aristocrates prussiens qui par vanité ont accepté de suivre un caporal autrichien exalté, sont battus par un « sous-homme » slave au caractère d’exception qui les ramènera, en passant par Stalingrad, Koursk, Smolensk,  jusque dans les ruines de Berlin trois ans plus tard. On sait depuis Thémistocle à Salamine, raconté par Hérodote, que finalement, c’est toujours un peloton de soldats qui sauve la civilisation. C’est l’histoire, de ce soldat russe, soudard vaniteux et brutal, immense capitaine, un des plus grands de l’ Histoire que Jean Lopez nous raconte dans l’extraordinaire biographie qu’il vient de lui consacrer.

 

Son travail est exceptionnel pour trois raisons :

 

Tout d’abord il a entrepris il y a quelques années, d’explorer la plus terrible guerre de l’histoire, celle qui s’est déroulée à l’est entre 1941 et 1945. Histoire peu connue, la guerre froide ayant incité les occidentaux à dédouaner la Wehrmacht de ses responsabilités pourtant écrasantes. Non seulement, celle-ci, qui a soutenu Hitler jusqu’au dernier jour s’est déshonorée, mais de plus, sur le plan stratégique et professionnel, elle a été surclassée par une armée dirigée, comme celles de Napoléon, par des fils de vachers devenus Maréchaux. Lidell Hart, l’historien militaire anglais fut le vecteur de l’imposture militaire allemande. Livre après livre, Jean Lopez, rétabli la vérité et démontre la supériorité de « l’art opératif stratégique soviétique » sur la tactique allemande issue de Clausewitz. Gueorgui Joukov est un héros russe. Il n’était pas ou peu reconnu en Occident. Ainsi qu’à tous ses camarades, justice lui est rendue, par ce livre.

 

La dimension politique ensuite, Jean Lopez conserve une objectivité totale dans son travail, et ne fait jamais preuve de complaisance, au contraire, même vis-à-vis de ceux qu’il admire. Il prend les hommes et l’Histoire dans leurs contradictions, leur grandeur et leur petitesse. La connaissance qu’il a acquise du monde soviétique en fait un témoin précieux. Il clarifie l’articulation du militaire et du politique en URSS. Au-delà de la guerre elle-même, les épisodes des grandes purges, de la première disgrâce de Joukov en 1946, de la chute de Béria après la mort de Staline sont abordés de façon limpide. Joukov entretenait des rapports « mystérieux » avec celui-ci. Il était le seul à ne pas avoir peur en sa présence et il sera un artisan actif de la déstalinisation. Mais en même temps il lui reconnaîtra toujours le mérite principal de la victoire. Les mécanismes de la deuxième disgrâce de 1957 sous Khrouchtchev sont analysés, et donnent un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays et de cette société pour nous difficilement compréhensibles. L’étude de l’Union soviétique, et c’est fort normal, est extrêmement politisée. Difficile d’aborder le sujet sereinement. Le travail de Lopez, comme celui dans un autre domaine de Nicolas Werth, s’efforcent objectivement de donner à voir et à comprendre. Qu’ils en soient remerciés.

 

Enfin, l’écriture fluide, la distance critique et l’humanité donne à la lecture un caractère passionnant. Même si, les aspects techniques sont très présents, nous sommes loin de la littérature militaire « fifres et tambours ». Ce livre se lit comme un roman. Un roman stupéfiant par la brutalité et la violence de l’effroyable tragédie. La France s’apprête à commémorer le centenaire de la première guerre mondiale. Je disais dans ces colonnes l’importance pour notre mémoire et notre identité de ce formidable événement.

 

Comprenons, comme nous l’explique inlassablement, avec quel talent,  Jean Lopez, ce que représente pour les Russes « la Grande guerre patriotique » et ses 20 millions de morts. Et rappelons-nous les vers d’Alexandre Blok : « la Russie est un sphinx, heureuse et attristée à la fois, et couverte de son sang noir… ».

 

Joukov : L’homme qui a vaincu Hitler, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Perrin, 2013.

La plus grande tragédie humaine de Léningrad en images

 

28 Janvier 2017

En janvier 1944, les troupes soviétiques arrivèrent à rompre définitivement le blocus de Léningrad, ainsi se terminait la page la plus dramatique de l’histoire de cette grande ville. A ce moment-là, il ne restait plus que 800.000 personnes alors que le 1 janvier 1941, la population dépassait les 3 millions d’habitants. Le blocus de Léningrad avait duré 872 jours et avait coûté la vie à 1,2 million de personnes. Plus de 90% d’entre eux étaient morts de faim.Dans ce temps où l’on célèbre légitimement l’horreur de l’extermination nazie dans les camps de la mort, il est bon de se souvenir que les libérateurs d’Auschwitz, les vainqueurs au corps à corps de la bête nazie, avaient à Léningrad payé du même nombre de morts que dans le camps d’Auschwitz, plus du million de morts. sans parler des autres camps, de la shoah par balle et de l’énorme saignée des peuples soviétiques, n’opposons pas ce qui doit être uni,  refusons tous les négationnismes.

 

(note de Danielle Bleitrach pour histoire et societe)


27 janvier 2017

François-Xavier Fauvelle, comme cela s'est passé partout en al-Andalus

 

« A vrai dire, indique François-Xavier Fauvelle, il faudra peut-être que le récit national révise la géométrie de la rencontre, qui n'est pas toujours, ni univoquement, celle de l'affrontement de deux camps étrangers l'un à l'autre. Sous les yeux du témoin de Ruscino, le détachement arabo-berbère a pillé d'abord, puis s'est établi à Narbonne. Pendant près de cinquante ans, jusqu'à ce qu'un autre ennemi, franc celui-là, prenne la ville en nous faisant croire qu'il la remettait dans notre giron, un émir, une administration, des soldats de la garnison et leurs familles ont été narbonnais, et des Narbonnais qui étaient nés chrétiens ou juifs allèrent à la prière du vendredi après-midi. A Nîmes même, prise dans la foulée de Narbonne mais qui ne fut islamique que durant une génération, on déposait les musulmans en terre en veillant à leurs rites. Comme cela s'est passé partout en al-Andalus, une mère chrétienne enterrait son mari ou son fils musulman dans le cimetière de tous..." 

 

Reprenons l'évocation de François-Xavier Fauvelle...

 

Michel Peyret


719 : l'année où les Arabes sont arrivés à Narbonne

 

719 : l'année où les Arabes sont arrivés à NarbonneL'"histoire mondiale de la France", vue par Petica pour "L'OBS". (©Petica pour L'OBS.)

 

L'“Histoire mondiale de la France”, volumineux ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, retient 146 dates-clés.

 

Extrait.

Invité de BibliObsPublié le 14 janvier 2017 à 17h56

 

Il faut bien parler de la menace islamique, puisqu'elle approche. Depuis qu'en Orient la prédication de Mahomet s'est lancée, sabre au poing, à l'assaut du monde, on en perçoit le sourd fracas. Vous l'entendez? La vague bientôt déferlera en causant la mort et la dévastation. De là où vous êtes posté, vous distinguez déjà, dans son écume cotonneuse, la sinistre cavalcade. L'endroit s'appelle Ruscino. C'est une colline, à deux heures à pied de la mer, dans le Roussillon (dont le nom est une déformation de Ruscino).
 
Vous habitez ici parmi des ruines familières. Dès l'alerte donnée, vous avez caché vos outils de travail, car le fer est rare: si l'ennemi vous épargne, la vie reprendra. Ni les historiens ni les archéologues ne savent qui vous êtes ni ce que vous faites là. Vous, vous attendez, comme une sentinelle solitaire guette les barbares sur la courtine d'un poste de garde aux confins du monde. Eprouvez-vous crainte ou résignation? Si l'attente est un poison, quel est son remède?
 
On a retrouvé à Ruscino quelques monnaies frappées par des souverains qui portent les noms étranges de Wittiza ou Akhila. Mais il n'y a plus de roi à Tolède, la capitale. Ils ont été défaits ou tués par les Sarrasins. Vous habitez en province, mais dans une province qui n'est plus la province de rien. Vous habitez en banlieue de Perpignan, mais vous ne le savez pas, car Perpignan n'existe pas ( je veux dire: pas encore). Nous sommes en 719, date conventionnelle, celle du calendrier grégorien (puisqu'il faut bien un point fixe dans cette histoire flottante comme une frontière).
 
Le pays est wisigoth, du moins les élites. Vous semblez, d'ailleurs, posséder des armes et des parures dans le goût de l'Europe du Nord. Si cet équipement est à vous, si vous n'avez pas détroussé un marchand sur la via Domitia, dont les pavés sont défoncés et les ornières trop profondes, alors vous avez toutes les chances de parler le dialecte germanique de vos trisaïeuls, ou bien un patois bas-latin avec un gros accent allemand, qui sonne comme du français ou du catalan.
 
Vous êtes chrétien (c'est en tout cas probable, quoique rien de matériel ne l'atteste), c'est-à-dire bon trinitarien ( je veux dire catholique). Car en vous installant en Gaule et en Hispanie, en devenant un envahisseur assagi et un barbare tout ce qu'il y a de plus romain, vous avez refoulé la vieille hérésie arienne (vous êtes devenu mainstream). Et pour donner l'exemple, vous avez appris à exécrer les juifs, dont la rumeur vous dit qu'ils ont aidé les Sarrasins à prendre l'Afrique.
 
A présent l'Afrique est là, chez nous. L'Afrique gonflée de zèle religieux par l'Orient arabe, l'Afrique berbère aux incisives limées, l'Afrique à la peau sombre, l'Afrique hurlante et nue a passé les colonnes d'Hercule il y a sept ans, elle a pris Tolède au dernier roi des Wisigoths, elle a enlevé Pampelune et Saragosse, elle a empli l'Hispanie comme une outre en vessie de chamelle. Depuis votre promontoire, vous avez vu la troupe africaine passer et s'en aller piller Narbonne. Si vous n'étiez pas si tremblant de rage ou de peur, vous apprécieriez, vous la vieille terreur des gens d'ici, vous qui aviez fendu l'Empire romain comme un tronc pour vous faire une place en son sein, l'ironie qu'il y a à vous entendre maudire le barbare du jour, à le dépeindre comme un ennemi furieux, à vous dépeindre surtout comme le gardien du monde en paix.
 
Les antiquaires qui ont remué le site de Ruscino et les archéologues qui l'ont fouillé ont permis d'établir une séquence d'occupations. C'est un document incomplet, comme un manuscrit auquel il manquerait des pages sans que l'on sache combien ni lesquelles. Elle commence à l'âge du bronze final et se poursuit à l'âge du fer.
 
Qualifions l'établissement sur cet oppidum de bon gros village gaulois, si ce n'est que «gaulois» est impropre car, à en juger par les inscriptions sur amphores ou les textes sur feuilles de plomb, les habitants étaient ibères. Ils faisaient du commerce (ce sont les centaines de monnaies de tous horizons qui l'attestent) et de la sorte ils devinrent peu à peu latins. Ils y réussirent si bien que leur bourg, sous Auguste, se vit gratifier d'un forum, privilège des colonies romaines. On a retrouvé des plaques de marbre portant des dédicaces aux membres de la dynastie julio-claudienne.
 
La fortune s'éloigne avant la fin du Ier siècle. Le site, peu fréquenté, en tout cas par ceux qui font tomber des monnaies de leur bourse et renseignent ainsi les chercheurs, est livré pour plusieurs siècles au démantèlement et au remploi. On n'a guère retrouvé d'habitat pour cette longue période, la faute peut-être à l'érosion ou à l'arasement moderne des sols. On a des silos qui ont servi de silos et ont resservi plus tard de dépotoirs ou de caches. Et des monnaies d'or frappées au nom de souverains wisigoths de la toute fin du VIIe siècle ou du tout début du VIIIe.
 
Et c'est là, juste au temps de la vigie inquiète sur le bord rocheux de son promontoire, qu'ont été abandonnés sur le site plusieurs dizaines (on en a retrouvé quarante-trois) de petits sceaux de métal frappés d'un timbre en langue et en écriture arabes, qui portent tous la mention «Maghnûm tayyib/qusima bi-Arbûnah», c'est-à-dire «Butin licite partagé à Narbonne». Son forfait accompli, l'équipée aura fait relâche sur la colline de Ruscino pour procéder au partage, laissant pour unique et fugace vestige de son bref passage des estampilles de plomb décachetées à la hâte. C'est du moins une hypothèse qui en vaut bien une autre, mais elle ne peut pas être trop éloignée de la réalité.
 
Qu'est-il advenu de vous ? On n'en sait rien. Un siècle plus tard, après une reprise d'occupation, Ruscino sera devenu un chef-lieu comtal carolingien, on y bâtira un château: finies les incursions barbares qui pénètrent et colmatent les fissures du monde, finie l'aberration de l'entre-deux languedocien. Désormais, la frontière entre les deux empires, le franc et le sarrasin, le chrétien et l'islamique, disons pour être plus allégorique entre la France et l'Afrique, passera de col en col au sommet des Pyrénées. L'escale de Ruscino, qui appartient encore à un espace et une époque intermédiaires, marque dans la ténuité et l'incertain de ses vestiges un état antérieur au bon ordre géographique. Les traces s'y juxtaposent comme les mouvements s'interpénètrent. Les termes et issues de la rencontre y sont encore indécidables. […]
 
A vrai dire, il faudra peut-être que le récit national révise la géométrie de la rencontre, qui n'est pas toujours ni univoquement celle de l'affrontement de deux camps étrangers l'un à l'autre. Sous les yeux du témoin de Ruscino, le détachement arabo-berbère a pillé d'abord, puis s'est établi à Narbonne. Pendant près de cinquante ans, jusqu'à ce qu'un autre ennemi, franc celui-là, prenne la ville en nous faisant croire qu'il la remettait dans notre giron, un émir, une administration, des soldats de la garnison et leurs familles ont été narbonnais, et des Narbonnais qui étaient nés chrétiens ou juifs allèrent à la prière du vendredi après-midi.
 
A Nîmes même, prise dans la foulée de Narbonne mais qui ne fut islamique que durant une génération, on déposait les musulmans en terre en veillant à leurs rites. Comme cela s'est passé partout en al-Andalus, une mère chrétienne enterrait son mari ou son fils musulman dans le cimetière de tous. En élaborant nos généalogies imaginaires ou matérielles, on a expulsé de nous le souvenir de cette tombe, sauf à l'accueillir aujourd'hui comme signe précurseur et insolite, mais au final insignifiant, de notre bienveillance à l'égard du voisin. Mais cette place dans le cimetière commun, nous avons échoué à la retrouver ou à la reconnaître en nous.
 
A vrai dire, il faudra peut-être que le récit national révise la géométrie de la rencontre, qui n'est pas toujours ni univoquement celle de l'affrontement de deux camps étrangers l'un à l'autre. Sous les yeux du témoin de Ruscino, le détachement arabo-berbère a pillé d'abord, puis s'est établi à Narbonne. Pendant près de cinquante ans, jusqu'à ce qu'un autre ennemi, franc celui-là, prenne la ville en nous faisant croire qu'il la remettait dans notre giron, un émir, une administration, des soldats de la garnison et leurs familles ont été narbonnais, et des Narbonnais qui étaient nés chrétiens ou juifs allèrent à la prière du vendredi après-midi.
 
A Nîmes même, prise dans la foulée de Narbonne mais qui ne fut islamique que durant une génération, on déposait les musulmans en terre en veillant à leurs rites. Comme cela s'est passé partout en al-Andalus, une mère chrétienne enterrait son mari ou son fils musulman dans le cimetière de tous. 
 

François-Xavier Fauvelle, 

bio express

 

Historien et archéologue, spécialiste de l'histoire de l'Afrique, François-Xavier Fauvelle a publié «le Rhinocéros d'or. Histoires du Moyen Age africain» (Folio histoire, grand prix 2013 des Rendez-vous de l'histoire du festival de Blois).
 
Cet extrait de "Histoire mondiale de la France" a paru dans "L'OBS" du 12 janvier 2017. 

 

Journaliste

Posté par Michel Peyret

22 janvier 2017

21 Janvier 1924 : mort de Lénine

 

21 JANVIER 1924 :mort de LENINE

Le 21 janvier 1924, Lénine mourrait après une maladie qui l’avait éloigné de la direction du parti communiste depuis mai 1922.


A sa mort, Nadiedjda Kroupskaïa, sa compagne, répondait ainsi aux condoléances publiées par la Pravda : "ne laissez pas votre hommage à Illitch prendre la forme d’une adoration de sa personne, ne construisez pas pour lui des monuments (...), n’organisez pas des cérémonies commémoratives. De son vivant, (...) tout cela était vain à ses yeux (...). Si vous désirez honorer le nom de Lénine, construisez des crèches, des écoles (...) et par-dessus tout, mette....

Losurdo et la Révolution d'Octobre

 

Losurdo et la Révolution d'Octobre

Les éditions Delga

La démocratie, même dans son acception la plus élémentaire et immédiate, implique le dépassement des trois grandes discriminations (sexuelle ou de genre, censitaire et « raciale ») qui étaient encore bien vivantes et en vigueur à la veille d’Octobre 1917 et n’ont été dépassées qu’avec le concours, parfois décisif, du mouvement politique issu de la Révolution bolchevique.

 

19 janvier 2017

HERODOTE.NET, Emmanuel Todd, histoire des sociétés

« Au début des années 90, nous dit l'article, les esprits s'échauffent en France autour de la question de l'immigration et de l'extrême-droite. Emmanuel Todd entre dans le débat public avec Le destin des immigrés (Seuil, 1994). À partir de ses recherches sur les groupes familiaux, il souligne les différences fondamentales qui distinguent les Français, les Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus d'intégration des immigrés récents en France.Par contre, lui-même voit ses convictions européistes fléchir. L'écriture de L'Invention de l'Europe le convainc de la difficulté d'unifier l'Europe, au vu de son exceptionnelle diversité anthropologique. En 1992, après mûre réflexion, il vote Non au référendum sur le traité de Maastricht.... »

Reprenons le récit de présentation de l'oeuvre de Emmanuel Todd...

Michel Peyret


Emmanuel Todd - Histoire de familles

 

Né en 1951, Emmanuel Todd bâtit dans la discrétion une œuvre qui fera date dans l'histoire des sociétés. Ses maîtres ont nom Durkheim, Le Play, Weber... et Marx.

Quelques essais d'Emmanuel Todd : L'Illusion économique (1998), Après l'Empire (2002), Le rendez-vous des civilisations (2007), Après la démocratie(2008), L'origine des systèmes familiaux (2011).

À 60 ans et des poussières, Emmanuel Todd garde l'allure et la vivacité d'un adolescent mais il a déjà fondé une oeuvre dense et originale

En marge d'essais géopolitiques qui lui valent dans les médias une réputation sulfureuse, il épluche patiemment, depuis ses études d'histoire à Cambridge, toutes les enquêtes anthropologiques sur les systèmes familiaux. Ce travail a abouti en septembre 2011 à la publication d'un épais volume de 760 pages :L'origine des systèmes familiaux, tome 1 : l'Eurasie (Gallimard).

Il s'inscrit dans la lignée de Montesquieu, Tocqueville et Raymond Aron en proposant une approche globale des sociétés. Au fil de ses ouvrages, il a mûri une pensée originale, solidement charpentée, fondée sur une culture encyclopédique et une liberté d'esprit plus proche de la tradition anglo-saxonne que de la tradition universitaire française.

Ses analyses à rebrousse-poil ont été plusieurs fois vérifiées par les événements (chute de l'URSS, montée des votes protestataires en France, affaissement de la puissance américaine, éloignement de la menace islamiste, mise à mal de l'euro...). Elles lui valent aujourd'hui une réputation de prophète ou de Cassandre.

Entretien avec Emmanuel Todd

25 mars 2015 : Emmanuel Todd explique sa démarche d'historien, ses recherches sur les structures familiales et leur intérêt pour la compréhension du monde actuel et à venir. Il est interrogé par Nicolas Kaczmarek, auteur de la présente analyse.

Les numéros en partie basse de l'écran se rapportent aux questions :


 Comment vos recherches sur les structures familiales traditionnelles ont-elles contribué à votre compréhension des problèmes sociologiques, politiques et géopolitiques du monde contemporain?

 Ces structures concernent surtout des sociétés anciennes et rurales, comment expliquez-vous que leurs caractéristiques se soient maintenues dans les sociétés urbanisées du 20 et 21e siècle?


 Comment expliquez-vous la permanence des systèmes de valeurs territoriaux, régionaux et nationaux, malgré la mondialisation économique et plusieurs dizaines d'années de flux migratoires?


 Que pouvez-vous nous dire sur l'état actuel de l'Afrique à la lumière de vos recherches sur les structures familiales que vous étudiez pour votre prochain tome ?


 L'actualité du monde est marquée par la multiplication des conflits, sur une base souvent religieuse, maintenez-vous votre thèse sur le rendez-vous des civilisations (coécrit avec Youssef Courbage), c'est-à-dire la convergence de toutes les civilisations vers un même sens, celui du progrès humain ?

Entretien avec Emmanuel Todd sur HerodoteVideos

 

Un historien aux vues prémonitoires

La chute finale, mortalité infantile et régime communiste

À 17 ans, en plein Mai 68, le jeune homme s'inscrit au Parti communiste. Après cette brève poussée d'acné juvénile, il revient aux choses sérieuses : études à Sciences Po et doctorat d'histoire à Cambridge, au sein du groupe d'anthropologie historique conduit par Peter Laslett. Sa spécialisation dans l'étude des structures familiales comble tout à la fois son goût pour l'Histoire, ses aptitudes pour les mathématiques... Elle l'aide aussi à mieux comprendre les complications de sa propre famille ! 

En 1976, grâce au soutien de deux amis de la famille, Jean-François Revel et Emmanuel Leroy-Ladurie, Emmanuel Todd publie un essai détonant intitulé La chute finale, essai sur la décomposition de la sphère soviétique - appréciez le calembour - (Robert Laffont).

Tandis que la gauche socialiste fleurette avec le PCF et que la jeunesse dénonce à l'envi l'impérialisme US, il annonce dans ce livre rien moins que la faillite prochaine du système soviétique ! À la suite du soviétologue Alain Besançon, le jeune Todd souligne le caractère peu crédible des statistiques soviétiques officielles.

Chercheur de familles

Depuis les années 1980, Emmanuel Todd développe ses recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes sociaux et les systèmes idéologiques, dans le droit fil de Frédéric Le Play, un savant un peu oublié du XIXe siècle. Il en tire de très robustes essais, La troisième planèteL'enfance du mondeLa nouvelle FranceL'invention de l'Europe, (Seuil). Au fil de ses ouvrages, il popularise et affine des concepts tels que famille souche, famille communautaire ou famille nucléaireL'origine des systèmes familiaux (2011) est le couronnement de ces travaux.

L'Invention de l'Europe et l'explication par la famille

Dans L'invention de l'Europe (Seuil, 1990), Emmanuel Todd nous fait découvrir un certain « relativisme idéologique » ! Il montre en effet que les options politiques et idéologiques des sociétés seraient sous-tendues par les structures familiales. Ainsi les Anglo-Saxons privilégient-ils la liberté et se désintéressent-ils de l'objectif d'égalité en raison de la prédominance en leur sein de la famille nucléaire absolue (père, mère et enfants).

La liberté de tester (aucune obligation de léguer quoi que ce soit à ses enfants) est caractéristique de cette structure familiale. En Allemagne, la prédominance de la famille souche (grands-parents, parents et enfants sous un même toit ou proches les uns des autres), expliquerait pour partie l'attachement de la population à des structures égalitaires et autoritaires (suivez mon regard !).

Le chercheur montre que l'aire de développement naturel du communisme correspond à la famille communautaire et égalitaire, caractérisée par l'égalité de traitement entre tous les héritiers ; a contrario, les pays où il est le moins développé correspondent à la famille nucléaire absolue (traitement indifférent des enfants). Quant aux Français, s'ils se montrent si attachés à la fois à l'égalité et à la liberté (valeurs qu'ils croient volontiers universelles), c'est que leur pays serait dominé en son coeur par le modèle familial « nucléaire égalitaire » (tous les enfants ont un droit égal à l'héritage ; il n'y a pas de liberté de tester comme en Angleterre).

La politique à fleur de peau

Au début des années 90, les esprits s'échauffent en France autour de la question de l'immigration et de l'extrême-droite. Emmanuel Todd entre dans le débat public avec Le destin des immigrés (Seuil, 1994). À partir de ses recherches sur les groupes familiaux, il souligne les différences fondamentales qui distinguent les Français, les Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus d'intégration des immigrés récents en France.

Par contre, lui-même voit ses convictions européistes fléchir. L'écriture deL'Invention de l'Europe le convainc de la difficulté d'unifier l'Europe, au vu de son exceptionnelle diversité anthropologique. En 1992, après mûre réflexion, il voteNon au référendum sur le traité de Maastricht

Et en 1995, dans un avant-propos à une réédition de L'Invention de l'Europe, il émet cette hypothèse proprement stupéfiante par son caractère prophétique : « Soit la monnaie unique ne se fait pas, et L'Invention de l'Europe apparaîtra comme une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques.


Soit la monnaie unique est réalisée, et ce livre permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l'absence de conscience collective a produit une jungle plutôt qu'une société ».

Dans une analyse présentée devant la Fondation Saint-Simon à la veille des élections présidentielles de 1995, il reprend une formule du philosophe Marcel Gauchet sur la « fracture sociale » et montre l'existence d'un vote populaire anti-Maastricht que le candidat gaulliste, Jacques Chirac, va habilement récupérer.

Des commentateurs qui ignoraient jusqu'à son (pré)nom se dépêchent alors de faire d'Emmanuel Todd un chiraquien bon teint. Erreur manifeste. Tout éloigne le politicien fonceur et extraverti du penseur soucieux d'approfondissement et enclin à une perpétuelle remise en cause. Aux élections européennes suivantes, Todd vote par bravade pour la liste communiste bien qu'il se soit éloigné de ce parti depuis l'adolescence.

Il se fend d'un essai d'économie, L'illusion économique (Gallimard, 1998), où il dénonce la vacuité de la classe dirigeante et en appelle au retour de l'idée nationale.

« La liquéfaction des croyances collectives transforme les hommes politiques en nains sociologiques. (...) Avant Chirac, la population croyait encore, majoritairement, en la compétence de ses dirigeants. Depuis le revirement du 26 octobre 1995, et son approbation par les élites, les citoyens de base savent que le système a cessé d'être sérieux », écrit-il alors.

Les attentats terroristes contre les tours jumelles de New York et le Pentagone l'amènent à réfléchir sur la place des États-Unis dans le monde actuel et à venir.

Il en tire un essai iconoclaste et d'une très grande perspicacité, Après l'empire(Gallimard). En septembre 2007, il publie avec le démographe Youssef Courbage un essai iconoclaste truffé de chiffres pour répondre aux thèses de Huntington sur le choc des civilisations : Le rendez-vous des civilisations.

Le libre-échange, voilà l'ennemi !

Emmanuel Todd revient dans le débat politique à l'avant-veille des élections présidentielles d'avril 2007 et à nouveau en septembre 2008 avec un pamphlet aussi virulent que pertinent : Après la démocratie.

Avec la montée en puissance de l'Inde et de la Chine, le libre-échange économique n'est plus d'actualité selon Emmanuel Todd car ces deux pays-continents, du fait de leur poids démographique, n'ont aucune raison de se spécialiser et peuvent donc concurrencer sans limite les producteurs occidentaux, jusqu'à épuisement de ceux-ci.

En somme, les classes populaires d'Europe ont raison contre leurs élites dirigeantes quand elles dénoncent les délocalisations et l'abattage à tout va des protections douanières ! La solution, pour Emmanuel Todd, réside dans la formation d'une entité économique étendue à toute l'Europe mais protégée de la« mondialisation » par de solides protections douanières. C'est ce qu'il appelle un « protectionnisme européen raisonnable ».

Sur ses prises de position et ses engagements, Emmanuel Todd s'en explique à l'hebdomadaire Télérama (3 mars 2007) : « De formation, je suis historien. C'est normal de vouloir connaître la suite de l'histoire non ? Je ne suis jamais allé en Iran, et je n'étais pas allé en Union soviétique avant d'annoncer l'effondrement du système, mais je ne suis pas davantage allé dans le XVIIIe siècle. Sur ces pays, je travaille en historien, à travers des documents, des paramètres, des statistiques. Et je prolonge des tendances... ».

Publié ou mis à jour le : 2016-12-08 12:27:38

16 janvier 2017

JC Grellety, un livre de Annie Lacroix-Riz

 

« C’est aussi un ouvrage, précise JC Grellety, qui démontre une fois de plus que, derrière la politique-spectacle, il y a les véritables manœuvres socio-politiques, et que, sans perception ni connaissance de ces manœuvres, un peuple est à la merci de toutes les manipulations, mensonges, escroqueries, tragédies. Il faut donc accepter de faire une plongée dans l’enfer où des salauds en costume cravate ont co-agi pour que des crimes, immédiats ou durables, frappent des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Les portraits qu’ALR fait de ces canailles/racailles en col blanc révèlent des individus, des agents de l’étranger, qui ont travaillé, pour un intérêt personnel capital, par adhésion aux dogmes nazis, par haine du peuple et des rouges, à rendre possible la disparition de la France, dans une Europe nazifiée, qui aurait été la préfiguration d’un monde nazifié, ce à quoi nous avons l’immense bonheur d’avoir échappé, grâce au courage de millions de femmes et d’hommes, partout en Europe, de l’Armée Rouge, jusqu’aux résistances nationales héroïques (grecque, yougoslave, tchécoslovaque) ... »

Revenons sur la présentation du livre de Annie Lacroix-Riz...

Michel Peyret


Les élites Française entre 1940 et 1944 : de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, un livre de Annie Lacroix-Riz [1/3]

 

A travers plusieurs notes, dont celle-ci est la première, JC Grellety  revient sur quelques éléments de discussion à la lecture du formidable travail historique d’Annie Lacroix Riz rassemblés dans un livre qui fait déjà date  » Les élites française entre 1940 et 1944″. Un livre qui fait suite aux travaux concernant plus spécifiquement les années d’avant guerre présenté par le célèbre livre « Le choix de la défaite » d’Annie Lacroix Riz, établissant les différents aspects de la collaboration de la classe capitaliste durant la guerre, avec l’Allemagne nazie puis avec l’impérialisme américain. JC Grellety revient à travers ces différents éléments de recension sur les questions, précisément, du sens et des formes de l’adaptation, de ces affairistes idéologisés, de leur servilité (en échange de bénéfices financiers) à l’égard d’un premier maître, puis à l’égard d’un second maître, lequel avait l’avantage de partager deux règles fondamentales du premier : l’argent-roi, et l’organisation anti-populaire.

De 1940 à 1944 : la Grande Terreur, l’adhésion des élites françaises à l’exploitation et à l’assassinat du Prolétariat

 

Annie Lacroix Riz les élites françaises entre 1940 et 1944Avec ce nouvel ouvrage, Annie Lacroix-Riznous donne à voir et à comprendre les œuvres et les manœuvres de la grande bourgeoisie dirigeante, en France, engagée dans la Collaboration, sous toutes ses formes, jusqu’à la préparation de sa sortie de cette responsabilité et culpabilité, afin de permettre la continuité des affaires, l’obstruction active aux révolutionnaires, souvent «rouges». Qu’il s’agisse des activités économiques, ou des activités de contrôle social et politique, ces individus, ces familles, ces réseaux, les ont pratiqués, avec détermination, parfois un enthousiasme certain, avec admiration, pour ces occupants germaniques qui, enfin, faisaient le boulot, et notamment le «sale boulot», contre les communistes, les socialistes de type communiste, les anarchistes, les franc-maçons,, et, évidemment, les Juifs – les Juifs, en tant que pauvres étrangers européens ou en tant que bourgeois français sans protection, dont l’accaparement des biens aura été l’obsession de tous ces affairistes. Il ne faut pas être sensible au vertige. C’est qu’ALR vous expose à des gouffres, au fond desquels des voix horribles couvrent les voix des victimes. Ce «mur du son», sur et contre les souffrances des victimes, aura constitué une force pratique, à la «Libération», à l’occasion de laquelle le peuple français s’est si peu «libéré» – s’il avait su.

Découvrir les manœuvres socio-politiques de la classe capitaliste et de ses hommes de mains

C’est aussi un ouvrage qui démontre une fois de plus que, derrière la politique-spectacle, il y a les véritables manœuvres socio-politiques, et que, sans perception ni connaissance de ces manœuvres, un peuple est à la merci de toutes les manipulations, mensonges, escroqueries, tragédies. Il faut donc accepter de faire une plongée dans l’enfer où des salauds en costume cravate ont co-agi pour que des crimes, immédiats ou durables, frappent des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Les portraits qu’ALR fait de ces canailles/racailles en col blanc révèlent des individus, des agents de l’étranger, qui ont travaillé, pour un intérêt personnel capital, par adhésion aux dogmes nazis, par haine du peuple et des rouges, à rendre possible la disparition de la France, dans une Europe nazifiée, qui aurait été la préfiguration d’un monde nazifié, ce à quoi nous avons l’immense bonheur d’avoir échappé, grâce au courage de millions de femmes et d’hommes, partout en Europe, de l’Armée Rouge, jusqu’aux résistances nationales héroïques (grecque, yougoslave, tchécoslovaque) .

L’histoire d’une dénazification si partielle, explications de la haine de classe

Il y a tant de noms qui, de l’Histoire de France, n’ont jamais dépassé la barrière de ce qui sépare le monde des «initiés» et le bouche à oreille partout dans le pays, la «conscience nationale». A la fausse «Libération», une justice spectacle s’est focalisée sur les noms connus de tous, les Laval, Pétain, Brasillach, et consorts, mais en a tant ignoré, parce que le travail de «l’épuration» n’a pas été fait, en a tant absous, condamné légèrement ou quand elle a condamné lourdement, a prononcé, en appel, des relaxes. Certains sont passés d’une condamnation de la prison à vie à la liberté totale. C’est dire. En quelques années, les membres et les soutiens du régime de Vichy ont retrouvé liberté, et liberté de parole et d’action, et souvent même, les rouages de l’État. Donc, depuis cette période, les colporteurs des bonnes et des mauvaises nouvelles n’ont jamais enquêté sur ces collaborateurs, et il faudra attendre quarante ans, pour qu’un Papon soit obligé de sortir de sa torpeur de retraité, pour devoir répondre de ses actes, dans les conditions que l’on sait, dans le déshonneur que l’on sait, pour sa libération «humanitaire». Mais, pour un Papon, des milliers de criminels d’une machine d’État n’ont jamais eu à rendre des comptes, à commencer par leur nom cité dans des ouvrages d’Histoire.

Censure : interdiction d’exposer la collaboration de la classe capitaliste

De la liste établie en 1947 des 45 «agents français de l’ennemi» «passibles de la peine de mort», aucun des grands capitalistes n’a subi ce sort, à la différence des rares Laval, Deloncle, Doriot, ceux-là étant morts en outre dans les circonstances typiques de la guerre. C’est pourquoi la continuité du travail et des révélations d’Annie Lacroix-Riz force un respect définitif, et, preuve que ce qu’elle expose gêne en plus haut lieu, son travail est ignoré par nos élites actuelles, logiquement : elles sont dans la continuité des précédentes et des précédentes des précédentes, et, parmi elle, le régime collaborateur du nazisme. Alors, bien sûr, il y avait Laval, le fameux affairiste et corrompu, l’incarnation de ce que peut provoquer dans et par un «homme», la passion folle de l’argent. Laval était un des chouchous des Nazis. Il avait tant fait pour «l’amitié franco-allemande». Il était aussi le favori des «synarques» (cf l’histoire «secrète» (!) de la Synarchie, une organisation socio-économique des années 20 et 30 en France qui a pensé un fascisme français avant de le rendre possible et effectif, à partir de la fin des années 30, organisation que des historiens de salon continuent de prétendre être une «légende»). «Les RG, écrit-elle, lui prêtaient sous l’Occupation une fortune de trois cent à quatre cent millions de francs – répartie sur un très grand nombre d’affaires.» La ploutocratie n’est pas qu’américaine… Laval était-il trop germanophile et anglophobe pour le nouveau régime ? Il est débarqué du premier gouvernement, à la grande colère de ses amis allemands. C’est une banque disparue, la banque Worms, qui, source de la synarchie, pilote entièrement le second gouvernement, jusqu’au retour de Laval à la mi 42. Ce second gouvernement va pratiquer la collaboration la plus engagée et, dans le même temps, des relations avec le gouvernement fédéral des Etats-Unis d’Amérique. Pour tous ces affairistes, il ne faut jamais insulter l’avenir est un principe fondamental. La présence et les activités de cette Banque, dont de nombreux dirigeants sont des français juifs, interpelle autant sur ceux-ci que sur les nazis eux-mêmes. De quoi les Juifs européens étaient-ils le symbole pour les Nazis, si ceux-ci toléraient, voire, protégeaient des Juifs européens riches et à leur service ? Pour les Nazis, les Juifs honnis n’étaient-ils pas l’autre nom pour les Pauvres, quelle que soit leur origine, nationalité ? Car, contrairement aux images véhiculées par les Nazis et d’autres sur «les» Juifs, si divers, l’immense majorité de ceux-ci, dans les pays de l’Est, étaient pauvres, petits commerçants, artisans, petits fonctionnaires, puisque les États dans lesquels ils vivaient les ghéttoïsaient depuis longtemps (la Pologne, l’Ukraine, …). Nous ne nous étendrons pas sur Laval, le bien ou le mal connu. Il est l’un des rouages d’une machine européenne, dont sa partie française travaille aux mêmes objectifs, avec les mêmes exigences, que les autres, dont les objectifs sont : l’appropriation/valorisation des biens des uns et des autres, et leur concentration entre un tout petit nombre de mains (le nazisme est une forme du capitalisme), et l’attaque, et, autant que possible, la destruction, par la victoire, de ce pays et de cette force qui résistent à tout cela, à savoir l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Des méconnus ou des oubliés, Annie Lacroix-Riz rappelle l’existence, les actions, les méfaits, d’un Adrien Marquet, maire de Bordeaux, auquel elle consacre plusieurs pages, où son engagement total dans la collaboration est révélée ; d’un Marcel Peyrouton, Pierre-Etienne Flandin, Jean-Hérold Plaquis, Bernard Faÿ, l’homme qui prendra la tête du «Service des Sociétés Secrètes», le «croisé anti-maçonnique», dont la revue, «Les Documents Maçonniques» (le titre est trompeur, puisque la dite publication est anti-maçonnique), était «entièrement» contrôlée «par les Allemands, qui fournissaient même les articles à y faire paraître». L’existence, les activités et les crimes de ce «service» mériterait une publication spéciale, avec toutes les difficultés d’aujourd’hui, puisque, dès lors que le tuteur et ami allemand est parti, face à l’arrivée des soldats anglo-américains, des archives précieuses ont été détruites, dans des proportions énormes.

La collaboration : terreur de masse et assassinat de masse du prolétariat

Plusieurs champs économiques et productifs sont analysés, avec des figures dirigeantes : aux côtés des politiques, on trouve donc des personnalités des «médias», pour parler le langage d’aujourd’hui, et notamment ceux d’Inter-France, mais aussi et bien évidemment, des dirigeants militaires, comme de l’Église catholique. Il est très important de le dire : on ne parle pas ici de personnalités «mondaines» – comme elles y ont prétendu elle-même, dans leur vie. Il s’agit de criminels/criminelles. Ils ont porté assistance, à des degrés divers, à une armée d’assassins, dont le projet était mondial. En France même, ils ont pu viser des personnes ou des groupes, aider à leur repérage, arrestation, torture, assassinat, déportation. Et ce qui caractérise ces criminels, c’est qu’ils appartiennent toutes et toutes à ce «milieu mondain», que ce sont des «gens de bien», nés. Ils ont voulu, rendu possible, contribué à ce qui n’est pas nommé, à tort, en raison de ses caractéristiques, la «Terreur». Car, la période désignée comme telle sous la Révolution Française, est une plaisanterie d’enfants de choeur, à côté de celle-ci. C’est bien de cela dont nous parle Annie Lacroix-Riz dans ce nouvel ouvrage : qui, dans ces «élites», a pris part à cette Terreur anti-populaire, anti-communiste, par laquelle une grande bourgeoisie française a donné tous ses moyens et toute son influence pour gagner la guerre. De cet échec, beaucoup ne s’en sont pas remis, en gardent, encore, rancoeur, haine, et continuent à porter les idéaux et les objectifs de ce régime, autrement. La France pétainiste n’a jamais disparu, elle a su se cacher, changer, s’adapter, pour se maintenir et se renforcer. Il ne faut donc pas s’étonner de l’entendre chaque jour vous parler à votre oreille.

JC Grelety pour Etincelles & Initiative Communiste

Cette première note sera suivie de deux ou trois autres notes, sur le même ouvrage, afin de traiter ses autres champs et apports. Il sera question, précisément, de ce sens et des formes de l’adaptation, de ces affairistes idéologisés, de leur servilité (en échange de bénéfices financiers) à l’égard d’un premier maître, puis à l’égard d’un second maître, lequel avait l’avantage de partager deux règles fondamentales du premier : l’argent-roi, et l’organisation anti-populaire («communiste»)

source

Partager la publication "Les élites Française entre 1940 et 1944 : de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, un livre de Annie Lacroix-Riz [1/3]"

A lire sur le même sujet :

 
Posté par Michel Peyret

La lutte pour l’accouchement sans douleur…

 

11 Janvier 2017

Retour au fascicule
La polyclinique des Bluets et les débuts de l’accouchement sans douleur (1938-1957) Si l’on sait où l’on commence à savoir ce que la sécurité sociale doit à l’ouvrier communiste, Ambroize Croizat, on ignore le rôle joué par le Front populaire et les communistes dans la bataille pour l’accouchement sans souleur, comme d’ailleurs plus tard pour l’humanisation de la maladie mentale. Quand j’ai adhéré au PCF, j’ai pu encore rencontrer tous ces médecins qui combattaient contre l’antique malédiction: « tu accoucheras dans la douleur ». Oui, tous ces gens ne se contentaient pas d’une idéologie abstraite, ils mettaient en oeuvre une certaine humanisation de la société et la victoire de l’humanité contre la folie, la souffrance, la situation des femmes. le parti n’était pas une machine électorale autour d’un individu, c’était le rassemblement de tous ceux qui voulaient changer le monde dès maintenant et le mettaient en oeuvre.  
 
(note de danielle Bleitrach)

Michel Dreyfus

 

Matériaux pour l’histoire de notre temps Année 1999 Volume 53 Numéro 1 pp. 27-33
 
Fait partie d’un numéro thématique : Protection et politiques sociales en Europe
 
Référence bibliographique

 

Cet article contient des illustrations pour lesquelles nous n’avons pas reçu d’autorisation de diffusion (en savoir plus)

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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

 

 

 

Etréchy (91) ne reconnait toujours pas le communiste

Robert Pesant « mort pour la France » en 1941

Etréchy (91) ne reconnait toujours pas le communiste Robert Pesant "mort pour la France" en 1941

Mes amis de COMRA, Comité  pour la mémoire des Résistants au nazisme dans la région arpajonnaise, viennent d'éditer un fascicule sur cette résistance, en particulier sur la mort de Robert Pesant, communiste fusillé au Mont-Valérien par les Allemands, le 16 décembre 1941. La municipalité d'Etréchy  n'a toujours pas fait graver sur le Monument aux morts de la commune le nom du résistant communiste mort pour que vive la République française, libre et souveraine.

Je vous mets en ligne un article que j'avais consacré à Robert Pesant.

Aujourd'hui, dit Comra, une solution consisterait à inscrire le nom de Robert Pesant sur le monuments aux morts ou à poser une plaque à son pied.

Mais jusqu'à ce jour, rien de la part de la municipalité malgré l'avis de l'Office national des anciens combattants, l'intervention du président de l'A1ssociation nationale des familles de fusillés de la Résistance et le témoignage de Fernand Devaux, interné à Aincourt, désigné comme otage et qui survécut à l'enfer nazi d'Auschwitz.

BBC: Marx « le plus grand penseur du millénaire »

 

09 Janvier 2017

Les lecteurs de BBC Nouvelles dans le monde ont participé à l’élaboration de cette liste visant à désigner le plus grand penseur du millénaire, je ne sais pas honnêtement s’il faut accorder quelque pertinence à ce sondage, vu le discrédit dans ce domaine et le caractère un peu hétéroclite des sélectionnés, mais le fait est

 

(note de Danielle Bleitrach)



Karl Marx: les idées révolutionnaires controversées 

L’écrivain révolutionnaire Karl Marx l’a emporté selon un sondage de BBC News en ligne pour désigner le plus grand penseur du millénaire, au mois de septembre 2016.

 

Millénaire

L'écrivain du XIXe siècle a remporté le vote de septembre avec une marge nette, repoussant Albert Einstein, qui avait mené pendant la majeure partie du mois, à la deuxième place.

 

Le top 10 inclus également des philosophes comme Emmanuel Kant et René Descartes, ainsi que le scientifique du  XXe siècle Stephen Hawking.

 

Le vote a été le neuvième des séries mensuelles Votre Millennium BBC News en ligne. En octobre, vous pouvez voter pour le plus grand explorateur des mille dernières années.

 

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Pour vous inspirer, deux explorateurs britanniques Brian Jones et David Hempleman-Adams, ont déjà rejoint le top-10 des listes personnelles.

 

Karl Marx est probablement le penseur socialiste le plus influent qui a  émergé au XIXe siècle et l’un des fondateurs du communisme.

 

Bien que les dictatures tout au long du XXe siècle aient déformé ses idées originales, son travail en tant que philosophe, sociologue, historien et en tant que révolutionnaire est respecté par les universitaires d’aujourd’hui.

 

Karl Heinrich Marx (1818-1883) est né dans une famille de classe moyenne en Allemagne, mais il est devenu un révolutionnaire à Paris, Bruxelles et Londres.

 

Il a rencontré Friedrich Engels (1820-1895) en France, un esprit jumeau. Ensemble, ils ont écrit le Manifeste communiste, qui a décrit la théorie de la lutte des classes. Marx a été exilé de Paris et Bruxelles pour ses activités révolutionnaires et ils se sont installés à Londres, où il a vécu jusqu’à sa mort.

 

Parmi les autres œuvres influentes de Marx il y a les Manuscrits économiques et philosophiques, qui sont resté inédits jusqu’aux années 1930, et l’œuvre monumentale Das Kapital.

 

Les lecteurs BBC News en ligne à travers le monde ont participé au sondage du millénaire.

 

Dag Thoresen de Norvège a déclaré: « Karl Marx a inspiré des milliers de luttes de libération. Il était le père de la pensée politique moderne ».

 

Et Jyotsna Kapur aux Etats-Unis a déclaré: « Marx a analysé le mieux le fonctionnement du capitalisme. Étant donné que c’est le système qui caractérise le monde à la fin du XXe siècle, son travail est aussi pertinent pour comprendre le monde dans lequel nous vivons comme il l’était pour la compréhension du XIXe siècle ».

 

Cliquez ici pour voir les résultats complets du vote de septembre.

Publié par  El Diablo

1941-2016. Soixante-quinzième anniversaire des premières grandes exécutions d’otages

1941-2016. Soixante-quinzième anniversaire des premières grandes exécutions d’otages

En octobre 1941 eurent lieu les premières exécutions massives d’otages par les Allemands. L’importance d’un événement se mesure à sa portée, et celle-ci fut considérable à plusieurs titres, répressif, psychologique et politique.

Un tournant répressif 

Ces exécutions concrétisèrent une dynamique meurtrière enclenchée par l’Allemagne à la suite de l’invasion de l’URSS à partir du 22 juin 1941. L’ennemi principal (fantasmé) est partout le judéobolchevisme. Une conviction au fondement de l’idéologie nazie dont les effets meurtriers – et vite génocidaires dans les territoires soviétiques conquis – se firent sentir dans les territoires occupés y compris à l’ouest où, jusqu’alors, les Allemands s’étaient efforcés de paraitre « corrects ».

En France occupée, de juin 1940 à l’été 1941, il y eut 50 fusillés après condamnations à mort, et aucun otage ne fut exécuté. La politique des otages visait en priorité des notables qui étaient libérés sans dommages. Les punitions collectives, amendes, couvre-feu, étaient privilégiées pour sanctionner les manifestations d’hostilité aux forces d’occupation. Au total, une répression « légale » relativement modérée alors que la Résistance était encore balbutiante et que le pays était assommé par la défaite, et encore massivement confiant en Pétain….

Durant l’été 1941, tout change. Le 14 août 1941, le général Otto Von Stülpnagel, à la tête du Militärbefelshaber in Frankreich (MBF), décréta que toute activité communiste était désormais passible de la peine de mort. Le 19 août, Samuel Tyszelman et Henri Gautherot, arrêtés à Paris lors d’une manifestation le 13 août, condamnés à mort le 18 août, furent exécutés à la Vallée aux Loups de Châtenay-Malabry. Le 21, Pierre Georges - le futur Colonel Fabien - qui venait d’abattre l’aspirant de marine Moser à la station de métro Barbès-Rochechouart, déclara à ses amis : « Titi est vengé. ». C’était le premier attentat meurtrier contre les troupes allemandes. D’autres suivirent rapidement.

Aussitôt le commandant du Gross Paris annonça « qu’à partir du 23 août, tous les Français mis en état d’arrestation, que ce soit par les autorités allemandes en France, ou qui sont arrêtés par les Français pour les Allemands sont considérées comme otages. En cas de nouvel acte, un nombre d’otages correspondant à la gravité de l’acte commis, sera fusillé […] Pour le choix des personnes dont l’exécution est proposée, il y a lieu de veiller qu’elles appartiennent (sic), autant que possible, à l’entourage des auteurs identifiés ou présumés des attentats. »Von Falkenhausen prit des dispositions similaires pour le Nord-Pas-de-Calais, zone rattachée au Militärbefehlshaber in Bruxelles (MBB) de Bruxelles, dans laquelle des attentats se produisirent dans la nuit du 24 au 25 août. Le 6 septembre, trois otages tombèrent sous les balles au Mont-Valérien, cinq à Lille le 15 septembre, puis vingt le 26 septembre. La répression montait en puissance, ce qu’allait tragiquement illustrer les exécutions massives d’octobre 1941.

Celles-ci furent préparées par les décisions prises au plus haut niveau du pouvoir nazi en septembre. Le 16 septembre 1941, ce qu’il est convenu d’appeler le décret Keitel (Feldmaréchal, chef de l’Oberkommando der Wehrmacht, OKW) relaya les directives de Hitler à tous les responsables des régions occupées : « dans tous les cas de révolte contre les forces d’occupation allemandes, il y a lieu, quelques puissent être les conditions particulières, de conclure à des origines communistes […] dans de tels cas, on peut généralement considérer la peine de mort pour 50 à 100 communistes comme le châtiment convenable pour la mort d’un soldat allemand. L’effet de terreur doit être accru par la méthode d’exécution ».

Cette directive fut déclinée en France le 28 septembre 1941 par la promulgation du Code des otages du MBF placé sous l’autorité de Otto Von Stülpnagel : faute de pouvoir arrêter les coupables, l’occupant décida de représailles massives en priorité contre les communistes et les juifs déjà incarcérés, innocents des faits, mais « idéologiquement coupables ». Il énuméra ainsi les catégories parmi lesquelles il convenait de choisir les victimes :


« a) les anciens élus des organisations communistes et anarchistes, ainsi que les permanents ;

b) les personnes qui se sont adonnées à la diffusion de l’idéologie communiste par la parole ou par les actes, par exemple par la rédaction de tracts (intellectuels) ;

c) les personnes qui ont montré par leur comportement qu’elles étaient particulièrement dangereuses (par exemple, agresseurs de membres de la Wehrmacht, saboteurs, receleurs d’armes) ;

d) les personnes arrêtées pour distribution de tracts ;

e) les personnes arrêtées récemment à la suite d’actes de terreur ou de sabotage en raison de leurs relations avec l’entourage des auteurs supposés desdits actes. »

La mise en œuvre de cette politique ne tarda pas, en riposte aux attentats de Nantes et de Bordeaux. Le 22 octobre, 48 otages furent exécutés en Loire-Atlantique, àChâteaubriant (27 otages du camp d’internement français de Choiseul) et à Nantes (16 des prisons de Nantes au champ de tir du Bêle) ainsi qu’au Mont-Valérien (5 otages du Fort de Romainville) en représailles à l’exécution du Feldkommandant Fritz Hotz à Nantes le 20 octobre par un commando composé de Gilbert Brustlein et Guisco Spartaco, de l’Organisation spéciale de combat (OS) du Parti communiste français (PCF) clandestin. Le 24 octobre, 50 otages dont 35 détenus au camp de Mérignac et 15 au fort du Hâ, furent exécutés au camp de Souge (Gironde) en représailles à l’exécution le 21 octobre 1941, d’un officier allemand, conseiller d’administration militaire (Kriegsverwaltungsrat) Hans Reimers, abattu à Bordeaux par un militant communiste, membre de l’Organisation Spéciale (OS), Pierre Rebière.

Le 15 décembre 1941, le bilan fut particulièrement tragique puisque 95 otages tombèrent sous les balles des pelotons, 69 au Mont-Valérien, 13 à Caen, 9 à Châteaubriant et 4 à Fontevrault. Deux députés communistes, Gabriel Peri et Lucien Sampaix figuraient parmi les victimes. 52 étaient d’origine juive.

Au total, sur les 243 otages qui tombèrent de septembre à décembre 1941, on recense 154 communistes non juifs, 56 juifs dont une majorité de communistes, 17 considérés comme gaullistes, 4 reconnus coupables de violences contre des soldats, 5 pour détention illégale d’armes. Ces statistiques sont fondées sur le dépouillement des archives de Vichy (ministère de l’Intérieur et Délégation Générale dans les Territoires Occupés sous la responsabilité de de Brinon) d’une part, et des autorités d’Occupation (MBF et MBB) d’autre part.

Il faut ajouter que parallèlement, les condamnations à mort se multiplièrent. Désormais les recours en grâce furent rejetés à plus de 80% contre 25% dans la période antérieure.

LIEN VERS LA SUITE DE L'ARTICLE SUR LE SITE DU MAITRON:

1941-2016. Soixante-quinzième anniversaire des premières grandes exécutions d’otages