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Histoire 2017

La chute de Robespierre dans la presse

 

22 Mars 2017

Le 9 thermidor an II, Robespierre est arrêté. Pour ses opposants, l’incorruptible s’est mué en tyran. La convention le fait guillotiner le 10 thermidor, aux côtés de Saint-Just, Couthon, Hanriot, Payan… la presse parisienne, foisonnante depuis le début de la révolution, ne couvre pas l’événement.
 

En partenariat avec L’Histoire, retrouvez une sélection d’archives de presse issues des collections de la BnF sur la chute de Robespierre, le 9 Thermidor 1794.

 

Dans les jours qui suivent la mort de celui qui deviendra l’incarnation de la Terreur, le silence prudent de la presse se déchire, dévoilant les complots, relayant les accusations contre les robespierristes, fabriquant ce qui deviendra un symbole de libération de la presse. Le Cri des victimes de la tyrannie, Le Patriote révolutionnaire, Insurrection en faveur des droits du peuple souverain, mais aussi Journal de la liberté de la presse de Gracchus Babeuf, autant de titres qui paraissent et s’attachent à clore et à dénoncer la séquence historique précédente.

 

Comme l’écrit Jean-Clément Martin sur cette couverture par la presse de la chute de Robespierre, « vrai et faux se mêlèrent si bien qu’il demeure toujours impossible de faire un bilan des noyades et que la confiance dans les publications ne peut que demeurer incertaine. C’est donc avec ces précautions qu’il faut aborder les témoignages de ce moment particulièrement chahuté. Ces sources demeurent indispensables ; elles rendent compte de ce qui fut vécu, si l’on veut bien les mettre dans cette perspective ».

 

Revue de presse de quelques publications conservées à la Bibliothèque nationale de France.

 

Bulletin des armées du Nord, de Sambre et Meuse – N° 558 – 14 Thermidor 1794.

 

Retranscription de la séance de la Convention nationale du 13 Thermidor, où David, accusé, doit se défendre de son soutien à Robespierre.

 

« David entre dans la salle, on demande qu’il soit entendu. Je ne connais pas, dit-il, les dénonciations qui sont faites contre moi. » […] « Goupilleau interpèle David de déclarer si, après que Robespierre eu prononcé ses discours ou plutôt ses actes d’accusations, il n’a pas été l’embrasser en descendant de la tribune et s’il ne lui a pas dit : si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi. »​

 

Source BnF

 

Le Patriote révolutionnaire – N°1 – Fructidor 1794 – Journal signé Gilliberd.

 

« Je ne suis point orateur, je suis un patriote ferme et zélé, abhorrant le sang, et implacable contre les ennemis du Peuple […] La Convention a toujours été inébranlable, elle a déjoué les ruses et leurs menées […] sa fermeté s’est déployée pour terrasser ces anthropophages et ne faire que le bien public. Les Lafayette, Brissot, Dumouriez, Hébert, Danton et Robespierre, ont été les victimes de leurs propres forfaits. »

 

Et de décrire la suite de la Révolution en ces termes :

 

« Nous avons un alphabet, suivons-le jusqu’à la fin. »

Source BnF

 

Le Cri des victimes de la tyrannie – N°1 – Fructidor 1794 – Journal signé Boulay.

 

Cette publication est symptomatique de ce « cri » de libération qui semble suivre Thermidor et que l’on retrouve dans d’autres publications aux titres évocateurs de Journal des amis de la paix ou Insurrection en faveur des droits du peuple souverain.

 

« Depuis l’époque à jamais mémorable du 9 Thermidor, les amis de l’ordre et de la paix ont commencé à respirer. La terreur qui comprimait toutes les âmes, a fait place à la douce espérance. Le vaisseau de la Liberté, échappé aux écueils de l’anarchie, aux brisants du despotisme, parait enfin voguer à pleine voile vers le port. Les lois, l’humanité, la justice, trop longtemps exilées de cette terre, y seront désormais respectées. »​

 

Journal de la liberté de la presse – N°1 – 17 Fructidor – Signé par Gracchus Babeuf.

 

Gracchus Babeuf livre dans ces lignes un portrait double de Robespierre et un plaidoyer unique pour la continuation de l’œuvre révolutionnaire liée à la liberté de la presse. Le journal change de titre dès le 5 octobre 1794 devenant Le Tribun du peuple, ou le Défenseur des droits de l’homme.

 

« J’ouvre ma tribune pour plaider les droits de la liberté de la presse. Je fixe un point pour lui rallier un bataillon de défenseurs. […] Robespierre, dont la mémoire est aujourd’hui si justement abhorrée, Robespierre dans lequel il semble qu’on doive distinguer deux personnes, c’est-à-dire Robespierre sincèrement patriote et ami des principes de 1793, et Robespierre ambitieux, tyran et le plus profond des scélérats depuis cette époque ; ce Robespierre, dis-je, alors qu’il fut citoyen, est peut-être la meilleure source où il faille chercher les grandes vérités et les fortes preuves des droits à la presse. C’est avec les armes qu’il a laissées que je commencerai le combat de sophismes contre les raisonneurs du jour. »

 

Pour aller plus loin, découvrez parmi les ouvrages de BnF collection ebooks et de Collection XIX :

 

La Vie de Maximilien Robespierre de Liévin-Bonaventure Proyart
Téléchargez sur iTunes / Amazon / Google Play / leslibraires.fr / Kobo

 

Histoire politique de la Révolution française d’Alphonse Aulard
Téléchargez sur iTunes / Amazon / Google Play / leslibraires.fr / Kobo

 

Mémoires et souvenirs sur la Révolution et l’Empire de Georges Lenôtre
Téléchargez sur iTunes / Amazon / Google Play / leslibraires.fr / Kobo

 

La Corruption parlementaire sous la Terreur d’Albert Mathiez
Téléchargez sur iTunes / Amazon / Google Play / leslibraires.fr / Kobo

 

Gracchus Babeuf et la Conjuration des Égaux de Philippe Buonarroti
Téléchargez sur iTunes

 

Un épisode du temps de la Terreur d’Augustine-Éléonore de Pons
Téléchargez sur iTunes

Pour vous: Premiers films sur la Commune

 

Publié le 19 Mars 2017

Entre autre,une séquence

réalisée par une cinéaste,

la première première réalisatrice

de l'histoire du cinéma. 

A diffuser largement

 

Résultat de recherche d'images pour "Commune de paris"

Une chronique mise en ligne sur les pages d'Histoire Populaire, sur facebook,

 

(https://www.facebook.com/zephcamelinat/?fref=nf) par Oncle Karl.

 

Les premier pas d'une cinématographie consacrée à la Commune.

 

Le court métrage muet de 4 mn daté de 1906 L’émeute sur la barricade. Il faut l’indiquer car il s’agit, sauf erreur de ma part, de la toute première oeuvre cinématographique ayant pour sujet la Commune, réalisée, en outre, par Alice Guy (1873 – 1968), première réalisatrice de l'histoire du cinéma.

 

Le film est court, il n’y a pas beaucoup de moyens et il faut donc aller à l’essentiel, à savoir filmer une barricade et les combats de part et d’autre. La barricade est un des objets emblématiques de la Commune dont le cinéma s’emparera allègrement par la suite. "

 

Le cinéma et l'histoire de la Commune

Le cinéma et l'histoire de la Commune

 

Au printemps 1871, à Paris, les Communards refusent de capituler contre les Prussiens et se révoltent contre le gouvernement de Thiers qui s'enfuit à Versailles. C'est la naissance de la Commune...

 

http://www.henriguillemin.org/evenements/4825/

 

 

 

Rédigé par Canaille Lerouge

19 mars 2017

18 mars 1871 - Premier jour de la Commune de Paris – «  ... Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, ... on parle de détruire le capital ! Hein ? ». (Louise Michel)

 

18 mars 1871 - Premier jour de la Commune de Paris -  " ... Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, ... on parle de détruire le capital ! hein ? ..". ( Louise Michel )

Extrait de "L'ère nouvelle" - poésie écrite par Louise Michel - Chapitre III

-- Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, -- on parle de détruire le capital ! Hein ? ...

 

Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d'essence supérieure au travail et à la science ?

 

Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d'or et de diamants de la terre, qu'en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l'or du sable, le diamant de la gemme ?

 

Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs...

 

Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ?

 

Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l'avenir.

 

Et, du reste, cette portion de biens qu'ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science !

 

Ce n'est pas pour le reconstituer sur la terre qu'on a détruit l'enfer d'outre-vie ; détruit, le jour où l'on a eu conscience qu'il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l'enfer des religions s'écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n'engendrent que corruption.

 

C'est avec ces récompenses corruptrices qu'on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l' injustice séculaire, qu'ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.

 

Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.

 

Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.

 

Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.

 

On commence à s'apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l'exemple de la sociabilité.

 

Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?

 

Nul ne le sait.

 

Croulera-t-elle dans les désastres ?

 

Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?

 

La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?...

 

Ce qui est sûr, c'est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l'astre de la Révolution : l'homme, comme tout être, veut vivre, et nul -- pas même l'exploiteur -- ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force.

 

Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d'un bout à l'autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l'existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.

 

Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s'infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés.

 

On s'aperçoit, d'autre part, que le soleil, l'air, appartenant à tous ( parce qu'on n'a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n'en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu'en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n'empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n'entravent nullement l'arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.

 

Au contraire, plus les communications s'universalisent et mieux cela vaut pour chacun.

 

On n'a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d'intelligence, de libre essor qui vivifient.

 

En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.

 

On pourrait dire, cependant, que le soleil et l'air n'appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d'espace et de lumière qu'il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles.

 

L'ignorance qui les engendre, quelle calamité !

 

L'ignorance des premières notions d'hygiène est cause que tant de citadins -- qui succombent faute d'air -- diminuent encore cette quantité d'air.

 

Comme si la santé -- le premier des biens -- n'exigeait pas qu'on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l'on nous entasse, de l'usine où l'on nous dépouille !

 

Comme si pour assainir, l'air pur n'était pas le complément du feu !

 

" Courants d'air ! courants d'air ! " quelle sempiternelle rengaine déchire l'oreille de ceux dont l'enfance s'est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l'atmosphère rustique de la belle Nature !

Heureux le riche !

 

Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n'en peut être autrement.

 

Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.

19 mars 1962

 

Publié le 19 Mars 2017

Fin d'une tragédie

sur fond de colonialisme exacerbé

et d'un racisme toujours présent

 

Aucun texte alternatif disponible.

Le 19 mars 1962, à midi, un cessez-le-feu met fin à huit ans de guerre en Algérie.

 

Le 8 avril, un référendum avait ratifié à plus de 90% l'accord du peuple français pour qu' enfin l'Algérie puisse construire son indépendance.

La veille, à Évian, le gouvernement français a cédé au GPRA (gouvernement provisoire de la république algérienne) ses pouvoirs sur l'Algérie et le Sahara..

 

Des centaines de milliers d'algériens tués (la fourchette basse dit 250 000 et monte jusqu'à 600 000 selon les critères et dates retenus... )

 

La France annonce 27 500 militaires tués et un millier de disparus coté pouvoir colonial.

 

Des relations qui aurait du être d'amitiés et de reconciliation durablement affectées jusqu'à aujourd'hui par l'extrême droite et son organisation fasciste l'OAS.

 

Rédigé par Canaille Lerouge

Publié par  El Diablo

IVRY BANLIEUE ROUGE : un ouvrage de l’historien Emmanuel Bellanger (Éditions CREAPHIS)

IVRY BANLIEUE ROUGE : un ouvrage de l’historien Emmanuel Bellanger  (Éditions CREAPHIS)

IVRYBANLIEUE ROUGE 

En partenariat avec les Archives municipales, l’historien Emmanuel Bellanger publie « Ivry banlieue rouge. Capitale du communisme français - XXe siècle ».

Spécialiste de l’histoire des banlieues, du Grand Paris et des politiques urbaines, Emmanuel Bellanger chercheur au CNRS (Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne) publie un ouvrage sur l’histoire politique et sociale d’Ivry-sur-Seine.

S’appuyant sur de nombreux fonds d’archives jusque-là peu exploités, il livre une recherche inédite et suggestive qui éclaire la place singulière qu’occupe Ivry dans la banlieue et la France rouge au XXe siècle. L’ouvrage est édité par les Éditions Créaphis, maison d’édition spécialisée dans la publication de recherches urbaines.

550 pages/150 documents en couleur/Prix de vente : 35 euros

http://www.editions-creaphis.com

EN LIEN PDF CI-DESSOUS LE DOSSIER DE PRESSE:

 

[pdf] IVRY-BANLIEUE-ROUGE-DOSSIER-DE-PRESSE-

Publié par  Le Mantois et Partout ailleurs

16 mars 1937, Clichy, la police tire sur une manifestation anti-fasciste: 6 morts et plus de 300 blessés

16 mars 1937, Clichy, la police tire sur une manifestation anti-fasciste: 6 morts et plus de 300 blessés

C'est le début de la fin pour le Front populaire qui regroupe le Parti radical, le parti socialiste et le parti communiste, celui-ci ne participant pas au gouvernement. Neuf mois que le gouvernement du socialiste Léon Blum est en fonction. Neuf mois que la Chambre des députés légifère sur les droits conquis par les travailleurs en grève: congés payés, semaine de 40h de travail, droit syndical, augmentations salariales... Mais le 13 février 1937, Léon Blum annonce une "pause sociale"dans le programme du Front populaire: ajournement de la retraite pour les vieux travailleurs et des allocations chômage, réduction drastique des grands travaux. Et puis, il y a la "non-intervention" française depuis août 1936 dans la défense de l'Espagne de Front populaire contre un coup d'état militaire fascisant.

En juin 1936, certes, les ligues d'extrême droite françaises ont été dissoutes par le gouvernement. Mais elles ont fondé des partis fascisants à la place: le Parti social français ou le Parti populaire français. Ils relèvent la tête, encouragés par la victoire des nazis en Allemagne, du fascisme en Italie, de la dictature au Portugal. Le PCF alerte les travailleurs: "Les hommes du fascisme voudraient rayer d'un trait de plume toutes les conquêtes sociales, ramener notre pays aux jours les plus sombres de la réaction." Mais l'élan populaire s'essouffle. Le 4 décembre 1936, les députés communistes ne votent pas la confiance au gouvernement Blum. Ils s'abstiennent, espérant que le mouvement social pèse en faveur d'une reprise des réformes progressistes et démocratiques.

Le Parti social français veut tenir un meeting à Clichy, bastion ouvrier de la couronne parisienne. Le député et le conseiller général communiste pressent le ministre de l'intérieur, le socialiste Max Dormoy, d'interdire ce rassemblement factieux. Celui-ci refuse.

Une contre-manifestation est alors organisée devant la mairie de Clichy,  pour le 16 mars à 19h. Police et gardes mobiles protègent le cinéma où doit se réunir le Parti social français. Et quelques 1 800 policiers et gardes mobiles bouclent la place de la mairie. 8 barrages sont installés plus loin dans les rues, pour empêcher les manifestants de se rassembler plus encore.

21h 45, des premiers coups de feu. QQui a tiré? L'enquête n'aboutira pas. A 22 h, charge de la police. "On a tiré sur le front populaire", titrel'Humanité du 17 mars 1937.

Le 21 juin 1937, Léon Blum démissionne. Le radical Camille Chautemps le remplace. Mais Léon Blum reste vice-président du gouvernement et des ministres socialistes siègent avec lui, du 29 juin 1937 au 14 janvier 1938. Le Front populaire est déjà agonisant et le gouvernement cède plus encore aux pressions du patronat.

Les députés communistes votent la défiance le 14 janvier 1938. Camille Chautemps démissionne, mais le président de la République le charge de former un nouveau gouvernement. Le PCF croit que ses appels à l'unité autour du Front populaire ont été pris en compte. La confiance est accordé au gouvernement par 501 députés contre un seul, le 19 janvier 1938.

Cela ne dure pas et Edouard Daladier devient chef du gouvernement le 12 avril 1938. Mais les députés communistes ne lui font pas défaut, espérant toujours renverser le cours des choses, sans un mouvement populaire à leurs côtés.

En juillet 1938, Daladier publie pas moins de 182 décrets-lois, dont ceux de novembre contre les lois du Front populaire. Le 29 septembre 1938, c'était déjà les accords de Munich entre la France, la Grande-Bretagne, l'Italie fasciste et l'Allemagne hitlérienne. La Tchécoslovaquie, seul pays démocratique en cette Europe centrale, va tomber dans l'escarcelle du 3eReich nazi.

La suite, vous la connaissez.

Contribution : Karl Marx en séjour en Algérie (du 20 février au 2 mai 1882) : Extraits de lettres

 

19 Mars 2017

L’auteur de l’article veut absolument nous convaincre que Marx était raciste. C’est une imbécilité, y compris dans les extraits de lettres publiés ici. On y voit un Marx capable dans le même temps de moquer les archaïsmes, les aliénations, les poches d’autarcie qui lui font dire que « la première révolution qu’ait connue l’Inde est l’arrivée des Anglais » ou voir dans l’exploitation des femmes et des enfants dans les usines européennes un pas vers l’émancipation, et pourtant attentif à tout ce qui peut être un ferment de révolution. Ici il note la surexploitation des ouvriers « indigènes », la quinine distribuée comme salaire mais aussi la revendication égalitaire entre ceux qui sont bien habillés et ceux qui sont en guenilles. Il est aussi attentif aux êtres humains qu’aux paysages et au travail humain. Décidément, il est difficile de faire comprendre à un esprit étroit et encombré d’une vision petite bourgeoise du relativisme culturel, ce qu’est la perception de Karl Marx et son côté prométhéen

 

(note de Danielle Bleitrach)


 Oct 23, 2014 Généralités 2

 

http://www.babzman.com/contribution-karl-marx-en-sejour-en-algerie-du-20fevrier-au-2-mai-1882-extraits-de-lettres/


 

Sur la liste des passagers de première classe arrivés à Alger le 20 février 1882 à trois heures et demie du matin par le steamer Le Saïd figure Karl Marx. Atteint de bronchite chronique, il est venu comme tant d’autres touristes, passer la saison d’hiver à Alger.

 

Hélas pour lui, la météo ne sera pas de la partie: « le mois de décembre a été épouvantable à Alger, en janvier il a fait beau, en février le temps a été froid, humide aussi, je suis tombé sur les trois jours les plus froids de ce mois : les 20, 21, 22 février ».

 

Ses gendres, Paul Lafargue et Charles Longuet, ont chargé un de leurs amis de prendre en charge Karl Marx à son arrivée à Alger. C’est Albert Fermé, juge au tribunal d’Alger, qui attend donc Karl Marx sur les quais de la pêcherie pour le conduire au Grand Hôtel d’Orient où il ne passera que 2 nuits, le temps de repérer un hôtel qui lui convienne mieux. « Comme d’ailleurs l’après-midi du 22 février, le thermomètre annonçait un temps favorable et que dès le jour de mon arrivée, j’avais repéré, en compagnie du bon juge Fermé, l’Hôtel Pension Victoria, je quittai le Grand Hôtel d’Orient avec mes bagages pour une des collines en dehors de la fortification du côté de l’est de la ville ».

 

La pension Victoria se trouve dans Mustapha Supérieur, en haut du boulevard Bon Accueil.

 

« Que signifie Mustapha supérieur ? Mustapha est un prénom comme John. Quand on quitte Alger par la rue d’Isly, on voit devant soi une longue rue ; d’un côté se dressent, au pied de la colline, des villas mauresques, entourées de jardins, (une de ces villas c’est l’Hôtel Victoria) ; de l’autre côté, la route est bordée d’immeubles disposés en terrasses jusqu’au bas de la pente. Et le tout ensemble s’appelle Mustapha Supérieur. Le Mustapha inférieur commence au flanc du Mustapha supérieur et s’étend jusqu’à la mer.

 

Ici, situation magnifique, devant ma chambre la baie de la mer Méditerranée, le port d’Alger, des villas disposées en amphithéâtre escaladant les collines (des ravines au dessous des collines, d’autres collines au dessus) ; plus loin, des montagnes visibles entre autres les sommets neigeux derrière Matifou, sur les montagnes de Kabylie, des points culminants du Djurdjura (tous ces monts, comme les dites collines, sont calcaires). Le matin, à 8 heures il n’est rien de plus enchanteur que le panorama ; l’air, la végétation, merveilleux mélange européo-africain

 

Les deux Mustapha constituent une commune (Mustapha) dont le maire (ce monsieur n’a pas un nom arabe, ni français, mais un nom allemand) fait à ses administrés, de temps en temps, à l’aide d’affiches officielles, toutes sortes de communications. Vous voyez donc que le régime en vigueur ici est très doux. A Mustapha Supérieur on bâtit sans arrêt de nouvelles maisons, on démolit les anciennes, etc., et pourtant, bien que les ouvriers qu’on emploie à ces travaux soient des gens d’ici, ils sont pris de fièvres. Aussi une partie de leur salaire consiste-t-elle en une dose quotidienne de quinine, qui leur est fournie par les entrepreneurs. On peut observer le même usage en diverses régions d’Amérique du sud

 

Hier à une heure de l’après-midi nous sommes descendus à Mustapha inférieur d’où le tramway nous a amenés au Jardin Hamma ou Jardin d’Essai qui sert de Promenade publique, avec à l’occasion des concerts de musique militaire, et qui est utilisé comme  pépinière, pour faire pousser et propager des végétaux indigènes, enfin pour des expériences botaniques scientifiques et comme jardin d’acclimatation. Le tout occupe un très vaste terrain, dont une partie est accidentée, tandis que l’autre est en plaine. Pour observer tout en détail, il faudrait au moins un jour entier et le faire en outre avec un connaisseur, par exemple l’ami de Fermé, l’ex-fouriériste M. Durando, professeur de botanique, chef d’une section du Club alpin français dont il dirige régulièrement les excursions dominicales. (J’ai beaucoup regretté que mon état physique et l’interdiction formelle du Dr Stephann ne m’aient pas jusqu’ici permis de participer à ces excursions auxquelles j’ai été invité à trois reprises.)

 

Je me permets de noter que c’est précisément à ce Hamma qu’eut lieu, le 23 octobre 1541, le débarquement de 24 000 soldats sous les ordres de l’empereur Charles-Quint (ou Carlos 1er, comme l’appellent les Espagnols) ; 8 jours plus tard, il dut rembarquer les beaux restes de son armée détruite, sur les vaisseaux échappés à la tempête du 26 et ralliés à grand peine par Doria à Matifou…

 

Avant de pénétrer dans le Jardin d’Essai, nous bûmes du café, en plein air naturellement, dans un café maure. Le Maure en prépare d’excellent, nous étions assis sur des tabourets. Sur une table de bois brut, une douzaine de clients maures, le buste penché en avant, les jambes croisées, savouraient leurs petites cafetières (chacun a la sienne) tout en jouant aux cartes (une victoire que la civilisation a remportée sur eux). Le spectacle était très impressionnant : certains de ces Maures étaient habillés avec recherche et même richement, d’autres portaient ce que j’oserais appeler des blouses, qui étaient autrefois de laine blanche, à présent en lambeaux et en loques mais aux yeux d’un vrai musulman de telles contingences, la chance ou la malchance, ne sauraient établir une différence entre fils de Mahomet. Cela n’influe pas sur l’égalité absolue qu’ils manifestent dans leurs relations sociales. Ce n’est que lorsqu’ils sont démoralisés qu’ils prennent conscience de ces différences ; en ce qui concerne la haine envers les chrétiens et l’espoir de remporter finalement la victoire sur ces infidèles, leurs hommes politiques considèrent à juste titre ce sentiment et la pratique de l’égalité absolue (non du confort ou de la position sociale, mais de la personnalité) comme quelque chose qui les incite à maintenir vivante la première et ne pas renoncer au second.

 

« Les inconditionnels du Père du Marxisme en seront peut-être choqués mais dans la lettre à Laura Lafargue du 13 avril, Marx montre son petit côté raciste en écrivant : Fermé n’aime pas Alger : le climat ne lui convient pas, pas plus qu’à sa famille bien que tous les membres de celle-ci soient « des indigènes » à commencer par Madame l’épouse. Marx ne peut pourtant pas ignorer que, si elle est née à Constantine, l’épouse du juge Fermé est d’origine allemande puisqu’il s’entretient parfois avec elle dans cette langue. Le mot indigène prend toute sa valeur quand on sait que, bien qu’étant d’origine allemande, madame l’épouse et sa famille étaient juifs. Et je suis bien placé pour le savoir puisque le juge Fermé et madame l’épouse sont mes arrière grands parents maternels.


Karl Marx est reparti le 2 mai 1882 pour Marseille par le paquebot Péluse, en première classe comme à l’aller.

 

En 1943, à la libération de la Tunisie où il résidait, mon grand père, inquiet de l’arrivée des Américains hostiles au marxisme, a détruit les courriers que Karl Marx avait envoyés à son père après son départ d’Algérie. » *

 

(Tous les textes en italiques sont extraits des lettres de Karl Marx à sa famille ou ses amis)

 

* Commentaire de Bertrand, arrière petit-fils du juge Fermé

Chronique du blédard : Relire la révolution de Février

 

19 Mars 2017

Merci Nicole Amphoux pour cette intéressante contribution algérienne à l’analyse des Révolutions et parmi elles la Révolution de 1905 et le répit qu’elle accorde au pouvoir tsariste. Mais comment les élites qui l’ont fomentée pour conserver leur privilèges ne peuvent que trahir les aspirations populaires. Suffit-il d’en finir avec l’autocratie si l’on se contente de lui substituer l’autocratie d’un gouvernement provisoire qui dans le fond n’a pas d’autre programme que celui qu’elle vient de renverser? De plus en plus ce blog devient le fruit de collaborations qui me désignent des textes. On peut s’en réjouir

 

(note de Danielle Bleitrach pour histoire et société).


Le Quotidien d’Oran, jeudi 02 mars 2017

Akram Belkaïd, Paris

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Quelles leçons peut-on encore tirer des deux révolutions russes de 1917, celle de Février et celle d’Octobre ?

 

Dans un entretien publié par le magazine hebdomadaire russe Expert et dont plusieurs extraits ont été repris par l’hebdomadaire français Courrier international (numéro du 23 février 2017), l’historien Alexandre Choubine livre une analyse qui éclaire ces événements majeurs du début du XXème siècle mais qui permet aussi de réfléchir à des bouleversements plus récents. On pense notamment à la période immédiate qui a suivi la chute du régime du président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, en janvier 2011, avec les tentatives de certaines élites de confisquer le pouvoir en évitant (en vain) l’élection d’une Assemblée constituante au prétexte que les « masses populaires » n’étaient pas prêtes pour la démocratie.

 

Pour commencer, Choubine relève que, contrairement à ce que disait Marx, les révolutions ne sont pas « les locomotives de l’Histoire » mais ses « béliers ». « Lorsque le développement d’une société se heurte à des obstacles systémiques, la révolution n’agit pas comme une locomotive qui tire les wagons, mais comme un bélier qui casse le mur empêchant d’avancer. » Ces lignes expliquent aussi le déclenchement de la Guerre de libération algérienne en 1954 dans un contexte de blocage total et de refus systématiques des réformes par les lobbies coloniaux qui « tenaient » le pays.

 

L’historien revient ensuite sur la Révolution russe de 1905 pour rappeler qu’elle fut, avant les protestations menées par Gandhi, « le premier mouvement de désobéissance civile de l’Histoire. » A l’époque, la grève qui paralyse la Russie pousse le pouvoir tsariste à faire des concessions qui, paradoxalement, lui sauvent la mise. « C’est justement parce que le pouvoir [personnalisé par le Serge Witte, ministre puis chef du gouvernement sous Nicolas II] a cédé en octobre que, en décembre 1905, les révolutionnaires n’ont pas pu rassembler une masse critique. Parce qu’une grande partie de la population s’est dit : ça suffit, nous avons déjà obtenu beaucoup. » Cette question des concessions est fondamentale. Décidées trop tard, elles ne servent à rien. Formulées alors que la société est encore sous le choc de la révolution, elles peuvent offrir une échappatoire à l’ancien régime ou bien alors permettre son maintien sous d’autres formes. Exemple : en octobre 1988, la société algérienne a refusé d’aller à l’affrontement avec le pouvoir parce qu’elle estimait que les réformes proposées (fin du parti unique, pluralisme de la presse) étaient suffisantes et que le sang ne devait plus couler.

 

Mais souvent, ces concessions ne ciblent pas l’essentiel et passent à côté des attentes des classes populaires. Ainsi, dans la Russie de 1905, relève Alexandre Choubine, la question sociale a été négligée et c’est ce qui, entre autres, a mené à la révolution de février 1917. « La révolution de Février a été orchestrée par une partie de l’élite qui a organisé un coup d’Etat et renversé le tsar (…) Et une fois de plus la question sociale a été ignorée. Erreur fatale, car la révolution de 1917 n’a pas éclaté comme une suite de celle de 1905, elle en a été l’approfondissement. » On retrouve-là une donnée souvent ignorée dans ce genre de bouleversements majeurs. Le rôle-clé des élites qui, pour une raison ou une autre, lâchent le pouvoir en place (tsar, Ben Ali, etc.) parce que l’immobilisme de ce dernier a fini par les pénaliser (et à mettre en danger leurs privilèges).

 

C’est cet approfondissement de la révolution de 1905 que les élites libérales russes vont tenter de monopoliser quitte à renier leurs convictions et à s’aliéner le reste de la population. C’est ce qu’explique Alexandre Choubine : « Le libéralisme, victorieux en février 1917, a été immédiatement fortement affaibli parce qu’il avait entrepris d’agir contre ses principes (…) Quelle était sa revendication durant la période précédant la révolution ? Un Etat responsable. C’est-à-dire un Etat dépendant du Parlement. Or, toute en promettant de faire élire à échéance indéterminée une assemblée constituante, ils ont pratiqué liquidé l’ancienne Douma [créée en 1905] et concentré tous les pouvoirs entre les mains du gouvernement provisoire, y compris le pouvoir législatif. En d’autres termes, ils ont installé une autocratie, l’autocratie du gouvernement provisoire. »

 

Un blocage qui va mener à la révolution d’Octobre 1917 et à la victoire des bolchéviques menés par Lénine. « Une fois que la révolution a commencé, il devient impossible de l’arrêter, il faut donc mener les réformes sociales au profit des masses révolutionnaires. Dans l’idéal, il vaut mieux le faire avant que la révolution n’ait commencé (…) Au final, les bolchéviques, en s’appuyant sur les franges les plus désespérées, les plus dynamiques et les plus militarisées de la population, ont pris le pouvoir et ont entamé en solitaire des réformes radicales. Contre tous les autres. »

 

Bien entendu, comparaison n’est jamais raison surtout quand il s’agit d’histoire. Mais l’exemple russe mériterait d’être médité en Tunisie. En 2011, les premiers gouvernements de transition ayant suivi la chute de Ben Ali ont tenté, de manière plus ou moins affirmée, d’empêcher l’élection d’une Assemblée constituante. Aujourd’hui, et alors que le pouvoir tunisien est la convergence de diverses forces de droite, la question sociale demeure préoccupante. Cela à l’heure où les fonctionnaires du Fonds monétaire international (FMI) ont repris le chemin de Tunis. En Russie, 1905 a préparé 1917. Faut-il penser qu’en Tunisie, une autre révolution fera écho, tôt ou tard, à celle de 2011 ?

C'était un 15 mars.

 

Publié le 15 Mars 2017

Celui de 1944

 

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Le Conseil National de la Résistance publiait son programme pour libérer le pays et engager sa reconstruction.

 

Parmi les mesures adoptées à l'unanimité par le CNR , sans attendre la fin de la guerre mais à mettre en oeuvre au fur et à mesure de la libération du pays (les premières ordonnances seront prise dès la fin 44 et le premier trimestre 1945) :

 

Sur le plan économique :

- l'instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie ;

 

- une organisation rationnelle de l'économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l'intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l'image des États fascistes ;

 

- l'intensification de la production nationale selon les lignes d'un plan arrêté par l'État après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;

 

- le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d'assurances et des grandes banques ;le développement et le soutien des coopératives de production, d'achats et de ventes, agricoles et artisanales ;

 

- le droit d'accès, dans le cadre de l'entreprise, aux fonctions de direction et d'administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l'économie.

 

b) Sur le plan social :

 

- le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l'amélioration du régime contractuel du travail ;

 

- un rajustement important des salaires et la garantie d'un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d'une vie pleinement humaine ;

 

- la garantie du pouvoir d'achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie ;

 

- la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d'un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l'organisation de la vie économique et sociale ;

 

- un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d'existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l'État ;

 

- la sécurité de l'emploi, la réglementation des conditions d'embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d'atelier ;

 

- l'élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l'expérience de l'Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu'aux salariés de l'industrie, par un système d'assurance contre les calamités agricoles, par l'établissement d'un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d'accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d'un plan d'équipement rural ;

 

- une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ;

 

- le dédommagement des sinistrés et des allocations et pensions pour les victimes de la terreur fasciste.

 

c) Une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales.

 

d) La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l'instruction et d'accéder à la culture la plus développée quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.

 

Ainsi sera fondée une République nouvelle qui balaiera le régime de basse réaction instauré par Vichy et qui rendra aux institutions démocratiques et populaires l'efficacité que leur avaient fait perdre les entreprises de corruption et de trahison qui ont précédé la capitulation. Ainsi sera rendue possible une démocratie qui unisse au contrôle effectif exercé par les élus du peuple la continuité de l'action gouvernementale.

 

Dit comme cela en passant et pour montrer à combien d'année lumière d'un pays ravagés et se relevant d'alors se trouve le débat aujourd'hui dans la 5e puissance économique du monde.

 

La différence ? un mouvement populaire à l'initiative pour ses droits, imposant ses solutions, contrôlant ses organisations et ne déléguant pas à des affairistes pour un bail non révisable ou révocable de 5 ans la direction du pays.

 

Cela s'appelle la démocratie au travers de la souveraineté populaire. 



Rédigé par Canaille Lerouge

De la conversion des mythes…

 

15 Mars 2017

 
« Le Vrai Einstein » : le documentaire de Françoise Wolff et Tristan Bourlard est à voir sur le site de Sciences et Avenir.
 
SCIENCES ET AVENIR.FR
Si vous avez une ou deux heures inutiles, regardez ces vidéos sur Einstein, elles en valent la peine… Cela évitera de dire beaucoup de bêtises et perdre quelques heures en sa compagnie est précieux. Mon petit fils me dit qu’aux Beaumettes (la prison marseillaise) quelques vérités paraissent bien établies: Christophe Colomb, Einstein et le capitaine Cook se sont convertis à l’Islam. Les nouveaux dévots y croient durs comme fer… J’ignore tout du capitaine cook et je me demande ce qui lui vaut cette promotion…

Engels: Discours sur la tombe de Karl Marx

 

15 Mars 2017

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Le 14 mars, à trois heures moins un quart de l’après-midi, le plus grand des penseurs vivants a cessé de penser. Laissé seul deux minutes à peine, nous l’avons retrouvé, en entrant, paisiblement endormi dans son fauteuil, mais pour toujours.

 

Ce qu’a perdu le prolétariat militant d’Europe et d’Amérique, ce qu’a perdu la science historique en cet homme, on ne saurait le mesurer. Le vide laissé par la mort de ce titan ne tardera pas à se faire sentir.

 

De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humaine, c’est-à-dire ce fait élémentaire voilé auparavant sous un fatras idéologique que les hommes, avant de pouvoir s’occuper de politique, de science, d’art, de religion, etc., doivent tout d’abord manger, boire, se loger et se vêtir : que, par suite, la production des moyens matériels élémentaires d’existence et, partant, chaque degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque forment la base d’où se sont développés les institutions d’Etat, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses des hommes en question et que, par conséquent, c’est en partant de cette base qu’il faut les expliquer et non inversement comme on le faisait jusqu’à présent.

 

Mais ce n’est pas tout. Marx a également découvert la loi particulière du mouvement du mode de production capitaliste actuel et de la société bourgeoise qui en est issue. La découverte de la plus-value a, du coup, fait ici la lumière, alors que toutes les recherches antérieures aussi bien des économistes bourgeois que des critiques socialistes s’étaient perdues dans les ténèbres.

 

Deux découvertes de ce genre devraient suffire pour une vie entière. Heureux déjà celui auquel il est donné d’en faire une seule semblable ! Mais dans chaque domaine que Marx a soumis à ses recherches (et ces domaines sont très nombreux et pas un seul ne fut l’objet d’études superficielles), même dans celui des mathématiques, il a fait des découvertes originales.

 

Tel fut l’homme de science. Mais, ce n’était point là, chez lui, l’essentiel de son activité. La science était pour Marx une force qui actionnait l’histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu’il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il est peut-être impossible d’envisager l’application pratique, sa joie était tout autre lorsqu’il s’agissait d’une découverte d’une portée révolutionnaire immédiate pour l’industrie ou, en général, pour le développement historique. Ainsi Marx suivait très attentivement le progrès des découvertes dans le domaine de l’électricité et, tout dernièrement encore, les travaux de Marcel Deprez.

 

Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d’une façon ou d’une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément. Et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté et un succès rares. Collaboration à la première Gazette rhénane en 1842, au Vorwärts de Paris en 1844,48 à la Deutsche Zeitung de Bruxelles en 1847, à la Nouvelle Gazette rhénane en 1848-1849, à la New York Tribune de 1852 à 1861, en outre, publication d’une foule de brochures de combat, travail à Paris, Bruxelles et Londres jusqu’à la constitution de la grande Association internationale des travailleurs, couronnement de toute son œuvre, voilà des résultats dont l’auteur aurait pu être fier, même s’il n’avait rien fait d’autre.

 

Voilà pourquoi Marx a été l’homme le plus exécré et le plus calomnié de son temps. Gouvernements, absolus aussi bien que républicains, l’expulsèrent ; bourgeois conservateurs et démocrates extrémistes le couvraient à qui mieux mieux de calomnies et de malédictions. Il écartait tout cela de son chemin comme des toiles d’araignée, sans y faire aucune attention et il ne répondait qu’en cas de nécessité extrême. Il est mort, vénéré, aimé et pleuré par des millions de militants révolutionnaires du monde entier, dispersés à travers l’Europe, et l’Amérique, depuis les mines de la Sibérie jusqu’en Californie.

 

Et, je puis le dire hardiment : il pouvait voir encore plus d’un adversaire, mais il n’avait guère d’ennemi personnel.

 

Son nom vivra à travers les siècles et son œuvre aussi !

14 mars 2017

Fanny Caroff, le monde musulman dans les enluminures du Moyen Age

« La problématique générale de l’ouvrage, précise Fanny Caroff, peut se résumer ainsi : en quoi les productions artistiques du Moyen Age occidental – en particulier les enluminures consacrées aux croisades – permettent-elles d’appréhender les perceptions envers le monde musulman ? J’ai ainsi enquêté sur les mises en scène des épisodes historiques où sont figurés des personnages musulmans, avec en filigrane l’idée d’une propagande favorable aux croisades, sur l’attribution de figures et d’emblèmes, sur les portraits physiques, les descriptions vestimentaires et sur l’évolution « orientale » des représentations des musulmans... »

Reprenons l'entretien avec Fanny Caroff...

Michel Peyret


Entretien avec Fanny Caroff à l’occasion de la parution de son ouvrage, L’Ost des Sarrasins.

Les Musulmans dans l’iconographie médiévale 

 

Article publié le 07/03/2017 – Les Clés du Moyen Orient


Fanny Caroff est docteur en Histoire. Elle a soutenu sa thèse en 2002 à Paris I sur l’iconographie des croisades et du monde musulman dans les manuscrits enluminés du Moyen Age occidental.

Spécialisée dans les recherches iconographiques, elle a notamment travaillé à la Bibliothèque Mazarine de Paris, pour l’Institut de Recherches et d’Histoire des Textes.

Après avoir vécu et enseigné sur le continent africain pendant plusieurs années, elle travaille actuellement en France auprès de centres de documentation et poursuit ses travaux de recherche.

Elle a publié L’Ost des Sarrasins. Les Musulmans dans l’iconographie médiévale (France - Flandre XIIIe- XVe siècle), aux Editions du Léopard d’or (novembre 2016), et a également participé au dictionnaire Les Barbares, dirigé par B. Dumézil, pour les notices "Mahomet" et "Musulman" (PUF, septembre 2016).

Quel est l’objectif de votre ouvrage ?

Cet ouvrage, L’Ost des Sarrasins. Les Musulmans dans l’iconographie médiévale (France - Flandre XIIIe- XVe siècle), publié aux Editions du Léopard d’or (novembre 2016) est la synthèse du doctorat que j’ai soutenu en 2002 à la Sorbonne. A l’issue de la soutenance, Michel Pastoureau (l’un de mes deux directeurs de thèse avec Michel Balard) m’a encouragée à transformer le volumineux ouvrage universitaire en un livre plus accessible. J’ai attendu une dizaine d’années pour entreprendre ce travail de relecture, de réécriture, au milieu de bien d’autres activités professionnelles. En outre, il a fallu que je poursuive l’investigation bibliographique. Je dois dire que les divers développements de l’actualité internationale ont stimulé mon envie de publier ce travail sur l’altérité. Et ma passion pour le sujet est bien entendu intacte !

La problématique générale de l’ouvrage peut se résumer ainsi : en quoi les productions artistiques du Moyen Age occidental – en particulier les enluminures consacrées aux croisades – permettent-elles d’appréhender les perceptions envers le monde musulman ? J’ai ainsi enquêté sur les mises en scène des épisodes historiques où sont figurés des personnages musulmans, avec en filigrane l’idée d’une propagande favorable aux croisades, sur l’attribution de figures et d’emblèmes, sur les portraits physiques, les descriptions vestimentaires et sur l’évolution « orientale » des représentations des musulmans.

L’un des objectifs méthodologiques de ce livre est bien sûr de valoriser la richesse documentaire d’une source, l’enluminure, encore trop souvent sous-exploitée. Il s’agit bien d’une enquête iconographique : l’image est utilisée comme un document d’histoire.

Quel corpus utilisez-vous dans votre analyse ?

La constitution d’un corpus documentaire cohérent est effectivement un point essentiel pour asseoir la validité de l’analyse.

J’ai procédé, dans le cadre de ma thèse et donc pour ce livre, à un dépouillement systématique : recueillir toutes les enluminures mettant en scène des personnages musulmans dans le contexte historique des croisades, extraites de textes historiques réalisés dans une même aire culturelle : la France et la Flandre.

Le corpus s’est ainsi construit à partir d’environ 600 enluminures, ce qui constitue une très belle « moisson », à laquelle on peut ajouter des images « secondaires » pour assurer mes comparaisons (images de croisade sans musulmans, manuscrits espagnols, italiens, germaniques… ou encore récits de voyage). J’ai travaillé aussi bien dans les fonds parisiens, qu’européens…

Ayant été formée ou accompagnée par des chercheurs de la BnF et de l’IRHT (Marie-Thérèse Gousset ou Claudia Rabel), j’ai réalisé pour chacun des manuscrits des études codicologiques, textuelles, stylistiques… Toutes les œuvres rassemblées sont donc bien datées et documentées. J’ai beaucoup investi cette phase du travail afin de pouvoir justifier le caractère « iconographique » de mon enquête.

Sur quels critères avez-vous choisi vos illustrations pour le catalogue ?

Pour la publication de ce livre aux éditions du Léopard d’or, j’ai eu la chance de pouvoir intégrer un généreux catalogue d’images en couleur. J’ai dû choisir 70 enluminures sur les 600 qui m’ont permis de construire mon travail.

J’ai sélectionné des représentations pouvant « illustrer » chacun des points de mon enquête et qui soient représentatives de la variété de la production historique française et flamande, entre le XIIIe et le XVe siècles, période au cours de laquelle ce genre littéraire est florissant. Les premières images du corpus datent des croisades de saint Louis, vers 1250, alors que les dernières sont contemporaines de la prise d’Otrante par les Turcs en 1480.

Ce qui a été très heureux, c’est que la maison d’édition a accepté que je propose un catalogue d’enluminures commentées : j’ai pu restituer une « unité » aux images (texte, contexte, mise en scène, style…) et donc une parole aux enlumineurs, producteurs médiévaux de ces représentations de musulmans. Ce souci porté aux conditions de travail des artistes, modestes ou virtuoses, connus ou anonymes, explique en partie le choix du titre de ce livre. « L’ost des sarrasins » : c’est une indication marginale que reçoivent certains artistes pour mettre en scène des musulmans, comme sur l’enluminure en grisaille que j’ai choisi comme couverture…

Pouvez-vous dresser un tableau des relations entre musulmans et chrétiens au Moyen Age ?

Répondre à cette question est évidemment délicat en quelques lignes. On se demande souvent si l’on connaît mieux les musulmans au cours du Moyen Age et si les images proposées sont plus positives…

On ne peut pas avancer de réponses simplistes. L’expression de l’adversité et de l’altérité évolue au cours du Moyen Age. De manière synthétique, on peut dire, d’une part que les musulmans sont toujours représentés comme des adversaires : c’est-à-dire qu’ils sont toujours différents des chrétiens, les héros figurés dans les images. Toutefois la valeur « pédagogique » des images de croisade évolue entre le XIIIe et le XVe siècle et avec elle l’estimation de la dangerosité de l’adversaire car la rivalité des combattants s’aggrave essentiellement à la fin du Moyen Age, à l’heure de l’avancée ottomane : les artistes réactualisent les épisodes de croisade pour nourrir de nouveaux projets.

La récupération idéologique des récits illustrés est évidente… Mais attention : l’adversité religieuse ne doit pas être surévaluée. D’autre part, la notion d’altérité évolue également en fonction des savoirs et des intentions des enlumineurs : tous ne profitent pas des mêmes modèles et n’attachent pas la même importance à la caractérisation des personnages musulmans ! Le vocabulaire iconographique qui formule l’altérité évolue, notamment à travers l’image de l’Arabe puis du Turc ottoman.

L’inflexion majeure se produit dans le courant du XVe siècle quand le musulman est décrit comme plus opulent, sous l’influence conjointe des modes ottomanes, du goût croissant pour l’Orient et de la création d’un exotisme de mode dans les cours princières : le musulman est donc bien « orientalisé » à la fin du Moyen Age et devient le « modèle » de l’altérité pour toutes les représentations d’étranger.

Ce processus est passionnant à étudier. Notons, pour conclure, qu’il n’y a aucune amélioration significative à l’égard des personnages musulmans, contrairement à une idée répandue. En effet, la représentation du monde musulman oscille entre des appréciations apparemment contradictoires : elle corrobore, en tout cas, une perception assez moderne de la relation à l’Autre : la reconnaissance de son esthétique et la séduction de sa dimension exotique ne signifie pas son acceptation ! On comprend aisément que ce sujet de recherche, passionnant, épouse souvent des problématiques de notre actualité…

En outre, il m’a semblé indispensable de situer la représentation des musulmans par rapport à deux autres « étrangers » de l’Occident chrétien, à savoir les juifs et les Africains.

Fanny Caroff, L’Ost des Sarrasins. Les Musulmans dans l’iconographie médiévale (France - Flandre XIIIe- XVe siècle), Editions du Léopard d’or, novembre 2016.

Posté par Michel Peyret
11 mars 2017

HERODOTE.NET: An Mil, villages et civilisation européenne

« Dans les trois siècles qui suivent l'An Mil, indique le texte, au cours du «beau Moyen-Âge», un léger réchauffement climatique améliore les récoltes et favorise la croissance de la population. Suivant l'exemple donné par Cluny, les moines bénédictins, en quête de solitude, implantent de nouveaux monastères au coeur des forêts encore vierges. Les paysans, assoiffés de terres et de liberté, s'engouffrent dans ces brèches. Ils essartent et mettent en culture les friches, attirés par les exemptions fiscales promises par les seigneurs locaux. Le servage disparaît presque totalement dès la fin du XIIIe siècle au profit d'une relation de gré à gré entre propriétaires et exploitants. Dans les régions méridionales, l'Église encourage l'établissement des déshérités dans les terres en friches en sanctuarisant des espaces de libertés autour de certaines églises. Il s'ensuit la création de villages appelés «sauvetés», selon un modèle circulaire que l'on rencontre par exemple dans le Languedoc (Bram ouAlan)... »

Reprenons le texte de Herodote...

Michel Peyret


An Mil

Naissance et grandeur du village médiéval

Les villages sont l'ossature sur laquelle s'est greffée la civilisation européenne, si nombreux que «monté sur l'un des 130.000 clochers de la chrétienté latine, on en voit 5 ou 6 à l'horizon» (Pierre Chaunu).

Martres-Tolosane, village circulaire de la vallée de la Garonne, près de la villa de Chiragan (DR)

Une première vague apparaît au terme des Grandes Invasions, sur les ruines du monde antique ; une deuxième surgit après l'An Mil, à la faveur des grands défrichements.

Dans une chrétienté occidentale dépourvue de villes, ces villages vont engendrer une société nouvelle fondée sur le travail de la terre et le droit coutumier.

Le village médiéval : une création originale

Avec la fin de la «paix romaine» et les invasions barbares du Ve siècle, les paysans livrés à eux-mêmes se regroupent autour des anciennes villae gallo-romaines (grandes exploitations agricoles) ou, mieux encore, trouvent protection à l'ombre des premiers châteaux forts, constructions rustiques en bois qui servent de refuge à un seigneur et à ses hommes (les châteaux en pierreapparaissent seulement vers l'An Mil).

Ces châteaux poussent un peu partout grâce à la montée en puissance de ces seigneurs qui suppléent au IXe siècle à l'incurie des rois carolingiens face aux attaques des Vikings, Sarrazins et autres pillards. Dans les régions montagneuses ou vallonnées, ils sont érigés sur les crêtes et les éperons rocheux ; dans les plaines, sur des mottes artificielles ou «mottes castrales».

Du fait de la quasi-disparition des villes antiques, toute la vie économique en vient à se concentrer autour de ces châteaux.

Cartulaire de la seigneurie du couvent de Billette, près de Paris, vers 1520-1530 (BNF)

Vilains et serfs :

Les paysans sont généralement appelés «vilains» (du latin villanus, qui désigne un habitant de la campagne et dérive de villa, exploitation gallo-romaine)... Le mot a pris une connotation péjorative dans le langage des citadins et des nobles, de même que le mot «manant» (du latin manererésider), qui désigne tout simplement l'exploitant d'un manse, autrement dit d'une exploitation familiale, avec sa maison, ses dépendances, ses droits d'usage et ses champs.

Une partie des vilains parvient à conserver sa liberté et la pleine propriétés d'une partie au moins de ses terres. Ces terres libres de tout lien féodal sont dites«alleux» (du latin allodium). En Normandie, on les surnomme aussi «fiefs du soleil» pour signifier qu'elles n'ont d'autre suzerain que le soleil !

Mais la majorité des paysans doivent s'en remettre à la «protection» du seigneur local, en lui abandonnant la propriété nominale de la terre et une partie substantielle de leurs revenus au titre des droits féodaux.

En marge de cette paysannerie plus ou moins libre, une minorité de vilains vit dans la dépendance complète du seigneur (châtelain, abbaye ou autre). Ils souffrent d'une forme inédite d'esclavage, le «servage» (du latin servus,esclave). Ces serfs ou hommes de corps travaillent sur le domaine du seigneur, la réserve, à moins que celui-ci ne préfère leur louer une terre. Ces serfs sont alors dits «chasés».

Privés de liberté et obligés même d'obtenir le consentement de leur maître pour se marier, les serfs sont attachés à titre héréditaire à la seigneurie. Ils n'ont pas le droit de la quitter. Mais réciproquement, le seigneur ne peut les en chasser.

Les serfs et autres vilains vivent dans des conditions précaires, sous la menace permanente des disettes. Néanmoins, ils sont en général beaucoup moins pressurés par le seigneur local que pouvaient l'être leurs aïeux par les métropoles antiques, qu'elles aient nom Athènes, Rome, Carthage, beaucoup moins également que leurs contemporains soumis à l'autorité de Bagdad ou Constantinople.

À la différence des notables de ces métropoles vouées à la consommation et au luxe, les seigneurs partagent le destin de leurs paysans. Leur intérêt est de les protéger et de les soutenir car leur revenu dépend tout entier de leurs récoltes.

Cette solidarité forcée permet l'aménagement rationnel des campagnes : plantations de haies, drainage et assainissement, marnage (ajout de calcaire et argile aux sols), construction de moulins, défrichements etc. Elle est à la source du décollage économique de l'Europe occidentale.

Ager et saltus :

Les premiers villages médiévaux sont structurés autour de deux lieux majeurs : le château et l'église paroissiale. Ils ne bénéficient pas de plan d'urbanisme, ce qui explique les plans routiers parfois tortueux contre lesquels il nous arrive de maugréer, mais ils tirent leur harmonie d'une judicieuse adaptation à la topographie, au climat local et aux techniques agricoles.

L'espace rural est scindé en deux parties : d'une part l'ager, qui réunit les champs cultivés sur les terres les plus fertiles ; d'autre part le saltus ou«incultum» (forêts et prés communaux).

La partie cultivée est répartie entre les tenures ou manses exploitées par les paysans et la réserve exploitée en direct par les domestiques du seigneur.

Pour préserver la fertilité des sols, les villageois organisent l'ager selon les principes de l'assolement biennal ou triennal : l'ager est divisé en deux ou trois «soles» et chaque famille dispose d'une tenure sur chacune d'elles avec obligation de respecter l'ordre des cultures (une année consacrée aux céréales d'hiver, une autre aux céréales de printemps, la dernière au repos - jachère - et à la pâture du bétail).

Le saltus n'est pas moins important pour les villageois. Il fournit du bois de chauffage, des baies... Les paysans y conduisent les porcs afin qu'ils se nourrissent de glands. C'est la glandée. Quant au seigneur, il y pratique la chasse, son loisir favori et son privilège.

L'appel de la liberté

Dans les trois siècles qui suivent l'An Mil, au cours du «beau Moyen-Âge», un léger réchauffement climatique améliore les récoltes et favorise la croissance de la population.

Suivant l'exemple donné par Cluny, les moines bénédictins, en quête de solitude, implantent de nouveaux monastères au coeur des forêts encore vierges.

Les paysans, assoiffés de terres et de liberté, s'engouffrent dans ces brèches. Ilsessartent et mettent en culture les friches, attirés par les exemptions fiscales promises par les seigneurs locaux. Le servage disparaît presque totalement dès la fin du XIIIe siècle au profit d'une relation de gré à gré entre propriétaires et exploitants.

Dans les régions méridionales, l'Église encourage l'établissement des déshérités dans les terres en friches en sanctuarisant des espaces de libertés autour de certaines églises. Il s'ensuit la création de villages appelés «sauvetés», selon un modèle circulaire que l'on rencontre par exemple dans le Languedoc (Bram ouAlan).

La guerre de Cent ans, à la fin du Moyen Âge, donne lieu en Aquitaine, à la création d'un nouveau type de village, la «bastide» à vocation militaire, avec un aménagement en damier, autour de la place d'armes.

Aux alentours de 1300, le maillage rural de la chrétienté occidentale est à peu près achevé, proche de celui que nous connaissons aujourd'hui.

À chacun son histoire

Les villages d'Europe occidentale ont des structures qui reflètent leur histoire. On a vu le cas des bastides et des sauvetés. Il y a aussi les villages perchés qui témoignent de la peur des pirates, sur les côtes méditerranéennes.

Les villages regroupés (en allemand, «haufendorf») prédominent  dans les plaines aux sols lourds, où l'assolement triennal impose une discipline collective : chaque famille a des tenures dispersées dans les différentes soles. Lorsque les menaces extérieures l'exigent, les maisons se regroupent à l'intérieur d'une enceinte plus ou moins circulaire, comme à Martres-Tolosane, dans la haute Garonne (photo ci-dessus).

Dans les régions insalubres de landes ou de marécages, on a au contraire un habitat dispersé : chaque famille s'établit au plus près des rares champs fertiles.

Enfin, dans les régions d'essartage tardif, on observe des villages-rues (en allemand, «strassendorf») : les fermes s'alignent le long de la route principale et leur tenure se déroulent d'un seul tenant à l'arrière, perpendiculairement à la route. Ce schéma se retrouve aussi au Québec, défriché selon les mêmes principes qu'en Europe.

Dès le XIe siècle, dans un élan général, les campagnes se hérissent de clochers, qui sont autant de marqueurs de l'enracinement des hommes dans leur territoire : «C'était comme si le monde lui-même se fut secoué et, dépouillant sa vétusté, ait revêtu de toutes parts une blanche robe d'église» (Raoul Glaber). Les églises de cette époque, aux formes robustes caractéristiques de l'art roman, témoignent encore aujourd'hui de la vitalité des campagnes médiévales.

Chaque village forme une communauté de fidèles soudée autour de son curé, de son église et de son cimetière : la paroisse. Le village est à la fois le lieu de la vie économique et de la vie affective, où l'on travaille, paie les impôts, se marie et baptise les enfants.

La messe dominicale, dans l'église, est une occasion de rencontre durant laquelle on s'exprime à grand bruit entre calembours, jeux d'osselets ou encore transactions entre particuliers (ce n'est qu'à partir du concile de Trenteque l'église devient un sanctuaire silencieux).

À leur mort, les habitants sont inhumés autour de l'église, voire à l'intérieur, sous le dallage, en ce qui concerne les notables. Le cimetière est un lieu de sociabilité jusqu'au début de l'époque moderne : on s'y réunit pour les fêtes, danser, jouer...

La paroisse est administrée par l'assemblée des chefs de famille, sous l'autorité lointaine du seigneur ou du représentant du roi : le bailli dans les régions septentrionales, le sénéchal dans le Midi. À l'assemblée revient en particulier l'entretien de l'église et de l'enclos paroissial, dans lequel sont rassemblées les tombes des disparus, depuis que les vivants n'ont plus peur des morts.

Bénéficiant d'une exceptionnelle stabilité démographique (l'Europe, des Pyrénées au Danube, est la seule région du monde à n'avoir connu aucune immigration pendant le dernier millénaire), ces villages entretiennent et fortifient leurs traditions.

Transmis de génération en génération, les coutumes et les droits d'usage acquièrent force de loi. Cette jurisprudence fait même obstacle à la volonté du seigneur ou du souverain. Les Anglais l'appellent fort justement «common law»(la loi commune) pour la distinguer de la loi dictée par le sommet. Elle est à l'origine de la plus belle invention qui soit : l'État de droit.


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La forêt, conquête des hommes

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Publié ou mis à jour le : 2013-05-22 08:11:41

 
Posté par Michel Peyret 

7 mars 2017

En Russie, la « révolution de Février » puise ses origines dans un profond malaise social et politique que la guerre catalyse 

 

En Russie, du 8 mars au 13 mars 1917, la « révolution de Février »

 

Serge Wolikow Historien

Vendredi, 24 Février, 2017

L'Humanité

Manifestation aux chantiers Putilov à Petrograd, février 1917. Rue des archives/BCA
Manifestation aux chantiers Putilov à Petrograd, février 1917. Rue des archives/BCA
 

Le processus révolutionnaire qui, au cours de l’année 1917, met à bas l’Empire russe et l’ordre politique et social ancien, commence au début de l’année du calendrier julien par des journées révolutionnaires qui se déroulent à Petrograd.

 

Les cinq jours qui inaugurent la vague révolutionnaire russe sont décisifs car ils révèlent une dynamique et un déroulement qui surprennent les acteurs eux-mêmes. Cette première phase révolutionnaire a longtemps été reléguée au second plan au motif qu’elle inaugurait une révolution bourgeoise au terme de laquelle les acteurs de la geste révolutionnaire auraient été dépossédés du pouvoir avant de le récupérer à la fin de l’année. En fait, les premiers jours de la révolution sont fondateurs d’une situation politique nouvelle dont la soudaineté a surpris les contemporains par son rythme, son ampleur et ses modalités.

 

La fin de l’Empire russe est scellée en quelques jours dans un espace réduit puisque les événements se passent pour l’essentiel dans la capitale. Les principaux acteurs, les ouvrières et les ouvriers des grandes usines, les soldats de la garnison, les militants clandestins comme les hommes politiques de l’assemblée, la Douma, sont les uns et les autres confrontés à une situation engendrée par la guerre. L’annonce des mesures de rationnement qui déclenche les premières protestations et manifestations de masse comme ensuite le basculement des soldats du côté des manifestants est indissociable des effets produits par la guerre dans laquelle le pays est plongé depuis l’été 1914.

 

Si l’événement révolutionnaire surgit de façon inattendue au début de 1917, il puise ses origines dans un profond malaise social et politique que la guerre catalyse. Le régime autocratique russe entré dans la guerre avec l’ambition de renforcer son assise va au contraire se révéler rapidement incapable de faire face. La guerre fait apparaître les faiblesses de l’économie russe tant du côté de l’industrie que des transports. La raréfaction des produits de consommation jointe à l’énorme ponction faite par la mobilisation sur la paysannerie entraîne des pénuries alimentaires et des problèmes de ravitaillement. Les défaites militaires dès 1915, aggravées par la perte massive de territoires en 1916, sapent le prestige d’une monarchie dont la figure du tsar et de sa famille se dégrade. L’armée est traversée par des divisions profondes, d’un côté l’état-major et le corps des officiers, pour l’essentiel appartenant à la noblesse, de l’autre les soldats issus du monde paysan. Entre eux le fossé s’aggrave à l’occasion des défaites, du manque d’armement, des pertes massives que subissent les armées russes. L’opposition politique est fortement divisée, les forces libérales qui dominent la Douma et critiquent justement le régime impérial pour son incurie et l’incapacité de la cour à faire face aux problèmes suscités par la prolongation de la guerre sont en même temps méfiantes et hostiles aux partis socialistes, eux-mêmes divisés sur l’attitude à l’égard de la guerre et la manière de lutter contre un pouvoir dont les forces de répression constituées par la police et les troupes spéciales, les cosaques, inspirent une crainte fondée sur les actions meurtrières qu’elles ont menées depuis 1905.

 

Les régiments mutinés font allégeance au soviet, qui a la réalité du pouvoir

 

Au début de 1917, les difficultés du réseau ferroviaire, aggravées par le froid intense, pèsent sur le ravitaillement alimentaire de Petrograd, les usines tournent au ralenti. Les premières manifestations sont celles des femmes, en résonance avec la Journée internationale du mouvement socialiste, le 23 février. Portées par l’exaspération des interminables queues devant les boulangeries, elles sont des milliers à se rendre dans le centre de la ville. Les jours suivants, contre toute attente, les manifestations gagnent en ampleur, les ouvriers dans la plupart des usines ont voté la grève et convergent vers le cœur de Petrograd, franchissant à pied la Neva gelée en déjouant les barrages de la police et les cosaques. En quelques jours, la situation bascule, face à la population ouvrière, aux étudiants qui manifestent bientôt par dizaines puis centaines de milliers, les soldats reçoivent des ordres contradictoires. Le tsar, éloigné de la capitale, transmet à l’état-major sa décision de ramener l’ordre en faisant donner la troupe. Ici ou là les officiers ordonnent à leurs soldats de tirer sur la foule, il y a des dizaines de morts.

 

Bientôt, cependant, une partie des soldats refusent d’obéir à ces consignes, d’autant que la foule les appelle à se joindre aux manifestants. Les casernes de la garnison, le 28, se sont retournées contre les officiers, dont bon nombre subissent un châtiment expéditif. Contrairement à une légende forgée par les libéraux quelques mois plus tard, la révolution de Février a été marquée par la violence de la répression mais aussi celle des soldats insurgés. Dès le 28 février, se forme un comité de soldats et d’ouvriers (soviet) où les militants des différents courants socialistes s’affirment. Les régiments mutinés font allégeance au soviet, qui a la réalité du pouvoir. Pour autant, paradoxe de cette révolution populaire d’ouvriers et de soldats, c’est un comité constitué par les députés de la Douma qui se transforme en gouvernement provisoire. Ces députés libéraux des partis bourgeois progressistes, qui avaient jusqu’au 1er mars hésité à s’élever contre l’autorité du tsar, vont se rallier à la République lorsque Nicolas II abdique et que la revendication républicaine est portée par le mouvement populaire. Le soviet de Petrograd, par son appel du 1er mars, met à bas l’armée tsariste et affirme le droit des soldats.

 

L’effondrement du régime, de ses symboles comme de ses institutions s’effectue en quelques jours, à travers toute la Russie. Partie des villes, la révolution gagne les campagnes et balaye l’ancien système. En France, l’Humanité, après plusieurs jours d’expectative, titre, le 15 mars : « La révolution triomphe en Russie, l’ancien régime s’écroule sous la poussée de toutes les forces nationales ». Le gouvernement provisoire annonce le développement des libertés et des réformes, l’élection d’une Assemblée constituante. Mais l’existence d’un système de deux pouvoirs, la remise à plus tard de la question de la guerre et de la terre à la base des aspirations populaires expriment les contradictions qui traversent un processus révolutionnaire inachevé qui rebondira les mois suivants.

 

Quelques livres pour aller plus loin : les Révolutions russes, de Nicolas Werth. Éditions PUF, « Que sais-je ? ». La Révolution russe, t. 1, d’Orlando Figes. Éditions Gallimard, « Folio Histoire ». La Révolution russe de 1917, de Marc Ferro. Éditions Flammarion.

Il y a 75 ans ce 7 mars

 

Publié le 5 Mars 2017

le patronat français et la droite pétainiste

faisait exécuter Pierre Semard

par les nazis

 

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Le 07 mars 1942, Pierre Semard tombait sous les balles des nazis à l’âge de 55 ans.

 

Comme le rappelle la fédération CGT des cheminots dont il étaient le secrétaire Général

 

"La vie trop brève de ce militant d’exception fut d’une intensité remarquable, traversant des moments très forts de l’histoire sociale et politique de la première partie du 20ème siècle. Il reste le symbole de la résistance des cheminots à l’Occupation.

 

Fils d’un père cantonnier du chemin de fer et d’une mère garde-barrière, Pierre Semard naît à Bragny-sur-Saône (Saône-et-Loire) le 15 février 1887. Il entre aux chemins de fer à Valence en 1912, après avoir occupé divers emplois notamment à Paris. C’est au contact du monde cheminot que Pierre Semard rejoint l’action syndicale qui marquera le début d’un engagement syndical et politique pour la justice sociale et la paix, qu’il mènera tout au long de sa vie.

 

Plusieurs fois révoqué par la compagnie des chemins de fer ou par la SNCF entre 1920 et 1939, il fut incarcéré par la police française dans la même période. Artisan de la paix, il fut emprisonné deux fois en raison de son engagement, contre l’occupation de la Ruhr et contre la guerre du Maroc puis pour sa lutte contre les dictatures et le fascisme. Il était aussi un partisan farouche de l’indépendance du syndicat vis-à-vis du politique et de la spécificité des luttes dans chaque pays.

 

Précisons aussi que militant du PCF depuis sa fondation,  il fut comme secrétaire général le premier ouvrier dirigeant d'un grand parti politique. Refusant les luttes d'apparteil et le sectarisme qui mine le jeune PCF de l'intérieur il retourne dans l'activité syndicale 

 

Il est le Secrétaire Général de la Fédération CGT des Cheminots réunifiée lorsqu'en 1936 pour "le pain la paix et la liberté" face à la menace fasciste triomphe le Front populaire.

 

1936, sans avoir besoin de faire grève tant la peur de voir l'économie paralysée, le gouvernement Blum s'engagera à ce que soit accordés les  21 jours de congés payés et la semaine de 40 heures dans les compagnies de chemins de fer.

 

Le 1er janvier 1938, lors de la création de la SNCF, seule nationalisation du Front Populaire, il devient l’un des 4 administrateurs salariés.

 

11 mois plus tard il sera révoqué de son poste en décembre 1938 pour avoir appelé à la grève contre les décrets_ lois Daladier de novembre 1938.

 

Pour s'en débarrasser le gouvernement au prix de provocations, cabales et diffamations engage une phase supplémentaire de répression.

 

Ce gouvernement, issue de la même majorité qu'en 36,  pour servir ce qui sera la bourgeoisie collaboratrice française emprisonne Pierre Semard le 20 octobre 1939.

 

Après deux ans et demi de prison, le gouvernement de Pétain le livre à l’occupant nazi. 

 

Le 07 mars 1942, à Evreux, Pierre Semard tombe sous les balles d’un peloton d’exécution.

 

La fédération CGT poursuit ainsi dans son communiqué : 

 

Cet acte, qui visait à museler et soumettre au joug des nazis la corporation et la fédération clandestine, va à l’inverse renforcer les cheminots dans leur résistance, leur combat revendicatif jusqu’à la grève générale et l’insurrection en 1944.

 

Un engagement précieux

 

L’idéal de progrès social et sociétal de Pierre Semard s’illustra par son action contre la remise en cause des acquis sociaux, la détérioration du Service Public, la fermeture de lignes, en recherchant l’implication des citoyens dans la démarche.

 

Son combat et son engagement pour la classe ouvrière, portés par la CGT et le PCF alors interdits, se retrouveront dans le programme du Conseil National de la Résistance baptisé « Les jours heureux » qui, à la Libération, met en place sur plusieurs années la nationalisation du gaz et de l’électricité, la création des Comités d’Entreprise, de la Sécurité Sociale, la retraite par répartition, le droit de vote des femmes, la 4ème semaine de congés payés, le SMIG, les ASSEDIC, le statut de la fonction publique…

 

Ces acquis constituent toujours un socle social révolutionnaire et ce n’est pas un hasard si le patronat et les politiques qui l’accompagnent oeuvrent depuis pour le détruire. C’est pourtant ce modèle social solidaire qui, parmi toutes les nations capitalistes touchées par la crise, a le mieux amorti ses effets sur les travailleurs.

 

Un combat toujours d’actualité

 

Unis par leur statut depuis 1938, les cheminots sont porteurs d’esprit de solidarité et de lutte, valeurs qui, dès l’Occupation, structurent de manière prépondérante une conscience de résistance reconnue historiquement et politiquement. Rappelons que notre corporation paya un lourd tribut à la paix, à l’indépendance et à la liberté puisque 8938 cheminots y laissèrent leur vie, 15977 ont été blessés pour faits de Résistance et 1157 sont morts en déportation.

 

Le devoir de mémoire et de transmission de la connaissance des faits est indispensable pour lutter contre l’oubli et les révisions de l’Histoire.

 

A l’heure où l’extrême droite avance ses idées de haine et de xénophobie, divise les peuples, tout en ne contestant pas les causes politiques et le capitalisme qui ont conduit à la situation économique et sociale désastreuse, les valeurs de solidarité, de paix et de justice sociale portées par la CGT doivent être diffusées et partagées avec le plus grand nombre de salariés.

 

Elles sont l’héritage des idées et des combats de Pierre Semard, homme d’exception. Sachons affirmer notre fierté d’être guidés par son courage et ses convictions.

 

Rédigé par Canaille Lerouge

L’Humanité : Les vingt jours de la Commune de Shanghai

 

05 Mars 2017
LINA SANKARI
VENDREDI, 3 FÉVRIER, 2017
L’HUMANITÉ
Shanghai, 1967. Livres, images, disques. Toutes Suvres jugées capitalistes sont brûlées. akg-images/RIA Nowosti
Shanghai, 1967. Livres, images, disques. Toutes Suvres jugées capitalistes sont brûlées. akg-images/RIA Nowosti

En février 1967, la Révolution culturelle accouche d’une commune populaire dans la plus grande ville industrielle chinoise. Inspirée de l’expérience parisienne, et instrumentalisée par Mao dans un premier temps, la rébellion échappe rapidement au pouvoir central.

 

En janvier 1967, Shanghai est en ébullition. La Révolution culturelle a été lancée quelques mois plus tôt, lorsque le président Mao a dressé les caractéristiques d’une nouvelle structure politique émancipée des bureaucrates, cette nouvelle classe privilégiée pointée du doigt pour son conservatisme. L’idée est de reprendre le pouvoir central au courant liu-denguiste (celui de Liu Shaoqi et Deng Xiaoping). Pour ce faire, il théorise l’abolition des disparités entre travaux manuel et intellectuel, agricole et industriel et la construction d’un État sur le modèle de la Commune de Paris de 1871. À Shanghai, travailleurs et étudiants se saisissent de ces directives jusqu’à déclencher la « tempête de janvier » qui, à la suite de grèves massives, aboutira au renversement de l’administration locale.

 

Dans les usines textiles, des mouvements rebelles surnommés « Toujours loyaux à la pensée de Mao Zedong » ou « comités de défense de la pensée de Mao Zedong », appuyés par les gardes rouges étudiants, avaient préparé le terrain à la prise de pouvoir à l’échelle municipale. « Toute la lie de la société de Shanghai », selon les termes du maire de Shanghai, Cao Diqiu. Côté rebelle, on réclame la tête des « vieux routiers capitalistes dans le parti » et des « révisionnistes khrouchtchéviens ». Le mépris du premier magistrat de la ville exacerbe les tensions et aboutit à la paralysie des usines, des transports ferroviaires et du port. Le Wenhui Daily et Libération sont aux mains des rebelles en janvier. À ce stade, Mao Zedong applaudit. « C’est une classe qui en abat une autre. C’est une grande révolution. À mon sens, beaucoup de journaux devraient être fermés. Mais il faut bien des journaux. La question est de savoir par qui ils sont dirigés. » Le président s’inquiète néanmoins des grèves – « Nous ne devons pas faire la révolution en nous isolant de la production » – et de la destitution de l’ensemble des cadres. Après la prise de pouvoir, dans leur manifeste, qui reprend les principes de la Commune de Paris, les rebelles, emmenés par Zhang Chunqiao, précisent qu’ils peuvent être destitués à tout instant. « Ce que Mao condamne aussitôt en disant qu’il faut “un noyau permanent” à tout mouvement », précise le sinologue Alain Roux. En outre, une milice ouvrière remplace en partie l’armée et des milliers de comités de médiation populaires exercent à la place des tribunaux.

 

Pour ses instigateurs, la Commune populaire de Shanghai constitue « la continuation et le développement de la révolution d’octobre dans de nouvelles conditions historiques », explique l’un des rédacteurs du manifeste, Xu Jingxian. Pour le nouveau pouvoir local, la Commune est un épisode transitoire avant l’organisation d’élections. Est-ce pour autant une remise en cause du fonctionnement de la République populaire de Chine (RPC) sous la houlette du Parti communiste chinois (PCC) ? « Personne parmi les rebelles n’a proposé d’abolir le parti dans son ensemble, même si beaucoup manifestaient de l’hostilité ou de l’indifférence à l’idée d’incorporer les anciens cadres locaux du parti. Même dans l’ordre du 8 février, ceux qui prônaient l’abolition du système hiérarchique montraient qu’ils continuaient à suivre la règle du parti maoïste », juge le chercheur néomaoïste Hongsheng Jiang. Le mouvement de Shanghai doit néanmoins faire face à l’hostilité des ouvriers et des cadres dits « conservateurs ».

 

Bouleverser la vision du monde des masses et des cadres

 

Pour Mao, l’horizon de la Révolution culturelle n’était pas de renverser l’ensemble des cadres anciens afin de les remplacer par la rébellion, mais bien d’initier un mouvement d’éducation destiné à bouleverser la vision du monde des masses et des cadres et de forger une conscience de classe. Aux yeux de Mao encore, les divisions qui se sont fait jour au sein même de la Commune sur le rôle du parti illustraient le « manque de maturité de la conscience de classe des ouvriers chinois. Dans ces conditions, Mao pensait que le moment n’était pas venu d’instituer à Shanghai un organe de pouvoir fondé sur des élections générales », explique Hongsheng Jiang. À la mi-février, la Commune de Shanghai fait l’unanimité contre elle parmi les cadres de l’armée à Pékin et ceux du parti. Par crainte que l’armée ne le lâche, Mao se désolidarise totalement de la Commune et les étudiants lancés contre la vieille bureaucratie sont désavoués. Si la peur d’une décentralisation excessive et d’une menace à l’unité de la nation ne saurait faire reposer sur les épaules de Mao le changement de nom de la Commune en « comité révolutionnaire », il est certain que cette illustration de la Révolution culturelle que constitue la Commune de Shanghai échappe déjà à Mao. D’autant que la Commune de Shanghai, qui dura une vingtaine de jours, eût le temps d’essaimer dans le reste du pays. La répression est sans appel et tous ses leaders finiront en prison.

 

Quand un jeune traducteur observait la Commune
 

Un jeune traducteur, Zhang Deyi, fut le témoin de la Commune de Paris et s’efforça de décrire jour après jour l’avancée du peuple parisien. Il assiste ainsi à l’insurrection et rend compte du rôle des femmes. Il observe également l’entrée des troupes versaillaises dans Paris. Son aversion pour l’impérialisme occidental fait ressortir une sympathie pour les combattants de la Commune. Pourtant, « c’est lorsque les révolutionnaires chinois apprirent que la Russie des soviets s’inspirait de la Commune de Paris qu’ils commencèrent à étudier ses principes et sa signification », note le chercheur Hongsheng Jiang. Les notes du jeune traducteur n’ont été publiées qu’en 1982 et n’ont par conséquent exercé aucune influence majeure en Chine. Ce sont surtout les intellectuels communistes exilés en France qui permettront, dès les années 1920, de faire connaître les fondements de la Commune de Paris en Chine.

 

Repères

 

16 mai 1966 Circulaire  du 16 mai, considérée comme le lancement de la Révolution culturelle 12 juin Des ouvriers de l’usine textile n° 17 accusent les dirigeants de prendre la voie capitaliste 5 février 1967 Un million de personnes acclament les rebelles qui ont pris le pouvoir sur la place du Peuple de Shanghai 24 février La Commune est remplacée par le comité révolutionnaire 
 

Le carillon d’octobre

 
Par Bernard Frederick

Petrograd, le mardi 24 octobre, 20h10. [1] Tout au nord de la ville, dans le quartier ouvrier de Vyborg, deux hommes sortent d’une citée populaire.

 

De petite taille et plutôt svelte, enveloppé dans un manteau sombre, le premier marche en tête. Une large casquette à la mode russe coiffe des cheveux clairs. Son visage est à moitié masqué par une écharpe, on le distingue mal. Il se tient la mâchoire comme s’il avait une rage de dent. En partant, il a laissé sur la table de sa logeuse, Margarita Fofanova, un petit mot tracé d’une écriture nerveuse : « Je vais là où vous ne voulez pas que j’aille ».

 

Son compagnon se tient en arrière. Plus grand, plus imposant. Ses mains s’enfoncent dans les poches de sa veste de cuir noir. Elles serrent chacune la crosse d’un Lahti, célèbre pistolet finnois.

 

Les deux hommes pressent le pas. La rue est sombre, bordée d’usines. Ils longent Renault –aviation, installé là depuis 1914. Un passant les interpelle : « Où allez-vous ? » 


« Faire la révolution ! » marmonne le petit.

 

Un tramway arrive, pratiquement vide, les deux compères sautent dedans. L’homme à la rage de dent engage la conversation avec la conductrice. La discussion semble vive. L’homme en oublie son mal et fait de grands gestes. Il paraît nerveux, excité, impatient…

 

Passée la gare de Finlande et la Neva traversée, les deux silhouettes reprennent leur marche à pied le long des quais embrumés. Une patrouille les arrête : « Dokumenti ! ». Les papiers du citoyen Konstantine Ivanov semblent en règle. Il peut poursuivre son chemin.

 

Il est minuit, lorsque Ivanov et son compagnon arrivent devant un long bâtiment massif qui brillent de toutes ses lumières : Smolny, un ancien collège pour les jeunes filles de la noblesse, maintenant siège des soviets. Une foule compacte fume et débat sur le perron. Des hommes en armes, en civile ou en uniforme, se tiennent là, par petits groupes. On se bouscule pour entrer. Nos marcheurs en profitent pour s’y engouffrer, faussant la politesse à la garde. Le petit tient sa tête penchée, de nouveau dissimulée par l’écharpe. Le grand le quitte un moment puis s’en revient avec un gaillard brun, moustachu, un caucasien dirait-on, qui se penche pour entendre son interlocuteur. Celui-ci semble s’enquérir de ce qui se passe. Puis il s’installe sur une chaise, dans un coin, la casquette enfoncée sur la tête, la figure protégée par un linge. Il paraît si malingre, qu’un voisin lui tend un bouterbrot – un sandwich. Soudain, ce bienfaiteur se lève, recule comme frappé d’effroi. Fiodor Dan, dirigeant menchevique, membre du Comité central exécutif pan-russe des soviets (Tsik) vient de reconnaître Vladimir Ilitch Oulianov : Lénine.

 

Nous sommes déjà le 25 octobre. Depuis des jours, plutôt des semaines, Ilitch bouillonne. Avant de quitter sa « planque » de Vyborg, en compagnie d’Eïno Rakhia son fidèle garde du corps [2], il y a quelques heures, il a adressé aux membres du Comité central de son parti une lettre pressante : 

 

« Camarades, J’écris ces lignes dans la soirée du 24, la situation est critique au dernier point. Il est clair comme le jour que maintenant retarder l’insurrection, c’est la mort. 

 

Je veux de toutes mes forces convaincre les camarades qu’aujourd’hui tout tient à un cheveu, qu’à l’ordre du jour se posent des questions que ne peuvent trancher ni conférences, ni congrès (quand bien même ce seraient des congrès des Soviets), mais uniquement les peuples, la masse, la lutte des masses en armes » 

 

Et il insiste : « On ne peut pas attendre ! ! On risque de tout perdre ! ! ». Et il ordonne : « Il faut que toutes les régions, tous les régiments, toutes les forces se mobilisent sur l’heure et envoient sans attendre des délégations au Comité révolutionnaire militaire, au Comité central bolchevik, et exigent impérieusement qu’en aucun cas le pouvoir ne soit laissé entre les mains de Kerenski et Cie jusqu’au 25, sous aucun prétexte ; il faut à tout prix régler cette affaire ce soir ou cette nuit (…). Attendre pour agir, c’est la mort » [3].

 

Tout à l’heure, en début d’après midi, s’ouvrira le congrès pan russe des soviets. Celui-ci rassemble des centaines de délégués de toute la Russie élus par des millions d’ouvriers, de paysans, de soldats.

 

Lénine sait que l’écrasante majorité de ce peuple ne veut plus du gouvernement provisoire formé au lendemain de la chute du Tsar en février 1917. Huit mois d’hésitations et de trahisons ont discrédité les coalitions successives des Kadets de droite ou des Mencheviks dont le chef du gouvernement, Kerenski, est issu. Et, cette nuit là, au Palais d’Hiver, l’ancienne demeure impériale, Kerenski et quelques uns de ses ministres ne sont entourés que d’un bataillon de militaires professionnels, les Junkers, et d’une escouade de volontaires féminines.

 

Huit mois que le gouvernement provisoire poursuit la guerre quand les soldats n’y voulaient plus y laisser la vie ; quand les ouvriers, les paysans, avec eux, exigeaient une paix immédiate. La guerre, c’était la mort, la mutilation dans les tranchées, c’était aussi la faim dans les campagnes privées de bras et les villes sans nourritures. C’était encore les usines fermées, faute de matières premières et les salaires non payés ; ou à l’inverse, une exploitation des ouvriers aussi violente que le servage, abolit depuis à peine cinquante ans. Ilitch savait tout cela. Il savait aussi ses propres camarades hésitants, indécis et divisés. Déjà, quand la première révolution, celle de février, avait éclaté, de Suisse où il vivait en émigration, il s’était inquiété des échos qui lui parvenaient de Petrograd. Il avait indiqué dès 1914, que la « guerre impérialiste » allait conduire à la révolution en Europe. Maintenant, elle éclatait en Russie. Spontanément. Sans qu’aucun parti ne la dirige ni qu’aucun leader n’en prenne la tête. Le peuple, rien que le peuple ! Mais ce peuple allait-il se voir confisqué le pouvoir dont il s’était doté, comme en 1905 [4], avec les soviets, ces conseils de soldats, d’ouvriers, de paysans ? Serait-il amadoué par la promesse d’élections à une Assemblée constituante ? Allait-il céder aux sirènes de ceux qui lui promettaient tout, la démocratie et le pain, dans une république, après que lui, le peuple, ait écrasé l’ennemi venu de l’ouest ? Ces paysans analphabètes ne délègueraient-ils pas aux bourgeois élégants, aux intellectuels beaux parleurs, un pouvoir qu’ils semblaient avoir déjà conquis ?

 

Huit mois prouvaient le contraire. Une nouvelle révolution devenait nécessaire. Mieux, elle était en marche, au front, dans les usines, dans les campagnes secouées par les Jacqueries. Mais la politique comme la guerre suppose le mouvement.

 

Après la révolution de février, entre le gouvernement constitué de parlementaires représentants de la bourgeoisie et les soviets de députés ouvriers élus dans les usines et les quartiers des villes, s’était de fait instauré un double pouvoir. Les Mencheviks, sociaux-démocrates, affirmaient que seule la bourgeoisie pouvait prendre la succession du tsarisme et que les soviets – où ils étaient majoritaires - n’étaient qu’un instrument de la révolution démocratique bourgeoise. La confusion n’était pas moins grande du côté des bolcheviks, des amis de Lénine. On vit même Staline, rentré de déportation, et Kamenev assurer que les révolutionnaires russes devaient poursuivre la guerre afin de défendre leurs récentes conquêtes démocratiques contre l’agression de l’impérialisme allemand. C’était la position des mencheviks. La colère de Lénine éclata à son retour en Russie, le 3 avril, après avoir traversé l’Allemagne dans un wagon plombé. Bismarck avait dû penser accroître à son bénéfice l’anarchie qui régnait en Russie. Mauvais calcul !

 

A son arrivée la gare de Finlande, Ilitch, s’adressant à la foule des ouvriers et des soldats venus l’acclamer, prit le contre-pied de la ligne défendue par ses camarades. Il salua « la révolution russe victorieuse, l’avant-garde de la révolution prolétarienne mondiale ». De longues semaines durant, il aura encore à lutter pour que les Bolcheviks prennent conscience de ce qui montait « d’en bas » et contribuent à l’insurrection, à ses yeux, inévitable. Car ça poussait, en bas ! Tellement qu’en juillet, le parti et les soviets avaient été débordés. Les cosaques avaient réprimé dans le sang une manifestation. Les journaux bolcheviks avaient été fermés. Lénine avait dû s’enfuir. De ses cachettes successives, il n’avait cessé de lutter contre ses opposants, de l’intérieur du parti comme de l’extérieur, soit parce qu’ils hésitaient à faire preuve d’audace – il leur avait rappelé Danton !– soit qu’ils entendaient mettre un terme à la révolution.

 

Il avait reçu l’aide de Trotski qui, après s’être acoquiné avec les sociaux-démocrates, avait fini par rejoindre les bolcheviks et qui, comme en 1905, présidait le soviet de Petrograd. Tous deux avaient joint leurs forces pour convaincre leurs camarades qu’avant l’heure ce n’est l’heure et qu’après l’heure ce n’est plus l’heure. Ils avaient réussi. Mais, ils n’avaient pu le faire que parce que dans tout le pays montait la vague irrésistible de la Révolution. « La paix, la terre aux paysans, les usines aux ouvriers ». C’était clair pour le peuple comme les longues nuits d’été sur la Neva. Et grâce à ce peuple miséreux mais fier, tout à l’heure, ce 25 octobre, les bolcheviks auraient la majorité au congrès des soviets.

 

Mais au cas où ils ne l’auraient pas ? Ilitch voulait presser l’assaut. Toute la ville était aux mains des gardes rouges, des soldats et des marins insurgés. Seul le Palais d’Hiver leur échappait. Alors le « Vieux », comme on l’appelait familièrement- il avait 47 ans ! - tempêtait. Il anticipa. Il prit une feuille de papier et écrivit : _ « Le Gouvernement provisoire est destitué. Le pouvoir de l’État est passé aux mains de l’organe du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd, le Comité révolutionnaire militaire qui est à la tête du prolétariat et de la garnison de Petrograd. 

 

La cause pour laquelle le peuple a lutté : proposition immédiate de paix démocratique, abolition du droit de propriété sur la terre des propriétaires fonciers, contrôle ouvrier de la production, création d’un gouvernement des Soviets, cette cause est assurée. Vive la révolution des ouvriers, des soldats et des paysans ! » 

 

Il signa : « Comité révolutionnaire militaire auprès du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd » et data « 25 octobre 1917, 10 heures du matin ». En fait, dès l’aube, le communiqué était dans toutes les mains. Le journaliste américain John Reed, le lut sur un tract qu’il ramassa dans la rue au petit matin. [5]

 

Ce même soir, à 22h 30, le congrès des soviets donna cependant la majorité aux amis de Lénine. A la même heure, le croiseur Avrora – Aurore – tira ses salves à blanc : le carillon d’octobre.

 

A 2h 10, le Palais d’hiver était pris. Pratiquement sans résistance.

 

Nous emprunterons notre conclusion aux vaincus. Le 19 novembre, onze dirigeants mencheviks « internationalistes », dont Martov, écrivent une adresse « aux membres du parti » - à leur parti. 

 

« Le parti se trouve confronté à une grande défaite politique. Il a été vaincu le 25 octobre, en tant que parti sur lequel s’appuyait le Gouvernement Provisoire, renversé par le coup d’État bolchevique ; il a été vaincu en tant que parti prolétarien qui a essuyé des échecs successifs aux élections politiques de toute sorte dans les plus grands centres, il a subi des défaites successives lors des nouvelles élections aux soviets et aux comités de l’armée… » Et Martov expliquera plus tard, : « Les événements de cette sorte ne sont en aucun cas un hasard historique,(…) ils sont le produit de ce qui les a précédés, ils sont prédéterminés par toute la marche du développement social. C’est pourquoi il est impossible d’arrêter ou de prévenir la marche du développement, d’influer sur le rapport des forces de classe qui s’est développé au cours du stade précédent de la Révolution russe ». [6]

Notes :

[1] Saint-Pétersbourg, alors capitale de la Russie et de son empire, fut « russisée » en Petrograd au début de la seconde guerre mondiale. Les dates données dans cet article sont celle du calendrier Julien en cours en Russie jusqu’à l’adoption par le nouveau pouvoir, le 14 février 1918, du calendrier grégorien utilisé dans le reste de l’Europe. Entre les deux, il y a 13 jours de différence ainsi le 25 octobre correspond à notre 7 novembre.

[2] Rakhia, finnois tôt rallié aux bolcheviks, fut victime de la répression stalinienne en 1937.

[3] Œuvres t. 26

[4] Le premier soviet est apparu à Ivanovo-Voznessensk, le « Manchester russe », dans les usines textiles pendant la révolution de 1905, réprimée dans le sang .

[5] John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Éditions sociales, Paris 1958

[6] In Jean-Paul Depretto, Un menchevik face à la défaite et la Révolution d’octobre, Revue d’Histoire moderne et contemporaine 2003 n°2

1929: « L’Humanité » donne la parole aux colonisés

 

03 Mars 2017

« L'Humanité » donne la parole aux colonisés

 

En 1929, « l’Humanité » ouvre ses pages à des « indigènes » des colonies françaises. Ceux-ci témoignent de leurs conditions de vie et de travail, mais aussi de leur engagement aux côtés du parti communiste

.
 

Dans l’entre-deux guerres, à rebours de l’idéologie dominante (le « parti colonial« ), L’Humanité et le Parti communiste se font les champions de l’anticolonialisme en France. Ainsi, le 25 novembre 1929, L’Humanité inaugure une nouvelle rubrique hebdomadaire consacrée aux colonies. Le quotidien s’en explique :

 

« Il importe que les travailleurs de France sachent que l’exploitation honteuse dans les colonies, non seulement ne leur rapporte rien, mais contribue encore à renforcer le joug esclavagiste qui pèse sur leur dos. »

 

Le moment est opportun : en France, on s’apprête à fêter le centenaire de la colonisation algérienne.

 

Dès le 28, le journal consacre une pleine page à la question coloniale, titrée « Tortures, brimades, spoliations : voilà l’œuvre de la colonisation », et entièrement rédigée par « des indigènes coloniaux ». Ceux-ci, explique le quotidien, « rétablissent la vérité : ils dépeignent leurs misères, leur exploitation, les brimades, la répression féroce dont ils sont l’objet, les luttes qu’ils engagent ; ils disent leurs espérances et leur foi dans le Parti Communiste et l’U.R.S.S.»

 

On trouve d’abord dans cette page un grand article sur Madagascar, sous domination française depuis 1882. Écrit par « un groupe de Malgaches« , l’article dénonce les conditions de vie des ouvriers au service des colons.

 

« En 1922, huit indigènes ont été électrocutés à Tananarive par M. Guinaudeau, directeur d’une grande Compagnie d’électricité, président de la Chambre de Commerce et membre du Conseil d’administration général de Madagascar. Il voulait faire avouer à ces indigènes qu’ils étaient les auteurs d’un vol de 5.000 francs. M. Guinaudeau a été condamné à 16 francs d’amende pour avoir assassiné huit indigènes. »

 

Un autre article évoque les expropriations en Afrique équatoriale.

 

« Il ne suffit plus à l’impérialisme d’exploiter et de torturer les nègres, il faut les acculer à la misère par des expropriations forcées sous le signe d’utilité publique, et de civilisation. Enrichir quelques blancs au détriment des noirs, leur voler les terres dont ils jouissent depuis des millénaires. Civilisation aussi. À bas l’expropriation ! L’Afrique aux Africains ! »

 

Le numéro du 28 s’intéresse aussi aux colonies du Maghreb. Suivront, dans les numéros ultérieurs, des articles consacrés à la répression dans les îles Samoa, à la politique coloniale en Indochine ou encore à la situation des ouvriers et paysans d’Algérie.

LA MARCHE FINALE : photos en noir et blanc qui montrent les femmes et les enfants parqués pour leur mort dans les chambres à gaz à Auschwitz

 

01 Mars 2017

En lisant l’Histoire de Joukov et ce qu’avaient subi les Russes dans leur volonté éperdue de liberté et d’égalité, de la guerre civile à la grande guerre patriotique, j’ai tout à coup pensé que ce qui m’unissait à eux c’était non seulement le rôle qu’ils avaient joué dans la deuxième guerre mondiale contre le nazisme et la manière dont ils m’avaient sauvée en donnant leur vie, mais une expérience commune de l’horreur. J’ai pensé à l’atrocité des camps d’extermination, y compris les cas de cannibalisme et au siège de Leningrad où il y a eu les mêmes cas. Ce qui nous a unis ce n’est pas seulement le soulagement de la victoire mais l’expérience qui n’a rien de glorieux de jusqu’où l’être humain peut aller dans l’horreur de la survie. Cette révélation à laquelle un primo Levi n’a pas pu survivre. Ceux qui ne sont pas sortis d’un tel enfer ne peuvent pas savoir ce qu’a été le XXe siècle, l’âge des extrêmes et comment il a fallu reconstruire cette part d’humanité par une soif d’éducation, de culture, de vitalité et comment pour eux en 1991 tout est retombé dans la désagrégation
 
(note et traduction de Danielle Bleitrach).

Les images rarement vues montrent les horreurs du plus grand camp de la mort des nazis où des millions ont été tués

 

PAR JENNIFER NEWTON
27 février 2017

les femmes et les enfants juifs debout et attendent leur sort après avoir été parcouru vers les chambres à gaz

Les femmes et les enfants juifs debout et attendant leur sort après avoir marché vers les chambres à gaz

 

les femmes et les enfants juifs, qui ont été sélectionnés pour la mort, à pied vers une chambre à gaz

Les femmes et les enfants juifs, qui ont été sélectionnés pour la mort, à pied vers une chambre à gaz

 

Juifs hongrois attendent dans une clairière près d'un bosquet de bouleaux ne savent pas qu'ils sont sur le point d'être conduit aux chambres à gaz

Juifs hongrois attendant dans une clairière près d’un bosquet de bouleaux ne sachant pas qu’ils sont sur le point d’être conduits aux chambres à gaz

les femmes juives, qui ont été sélectionnés pour le travail forcé, marchent après désinfection et ayant leurs têtes rasées

Les femmes juives, qui ont été sélectionnées pour le travail forcé, marchent après désinfection et ayant leurs têtes rasées devant elles, comme un étrange clin d’oeil  des femmes et des enfants sont parqués dans l’attente de la chambre à gaz, ainsi que les hommes forcés de construire une entrée de briques du camp.

 

D’autres images montrent la maison du lieutenant-colonel SS Rudolph Hoss surplombant le camp avec une haie d’arbres plantés en face pour cacher la maison du reste du camp. 

 

Une photo montre même un concert dimanche mené par Franciszek Nierychlo et en présence de prisonniers et de SS.

 

Les images de refroidissement d'Auschwitz sont en vedette dans un nouveau livre sur le camp d'extermination nazi

Ces images d’Auschwitz sont publiées dans un nouveau livre sur le camp d’extermination nazi

Juifs de Russie subissent sélection sur si elles devraient être obligées de travailler. Sur la photo, tenant une cravache peut être soit SS Unterscharfuhrer Wilhelm Emmerich ou SS Haupstumfurer Georg Hoecker

Les Juives de Russie subissent une sélection sur leur capacité de travail ou non. . Sur la photo, tenant une cravache, cela peut être soit SS Unterscharfuhrer Wilhelm Emmerich ou SS Haupstumfurer Georg Hoecker

 

Les hommes juifs attendent un traitement supplémentaire après avoir été désinfectée et avant de commencer le travail forcé de retour de rupture

Les hommes juifs attendent un traitement complémentaire après avoir été désinfectés et avant de commencer le travail forcé 

 

Les images ont été révélées dans le livre, Images of War: Auschwitz et Birkenau, Photographies rares de temps de guerre, Archives par l’historien militaire Ian Baxter.

 

Dans l’introduction du livre, Ian dit: « Le livre montre en détail la taille et la portée d’Auschwitz et le complexe de Birkenau à proximité ».

Publié par  El Diablo

Il y a 100 ans, en RUSSIE, du 8 mars au 13 mars 1917, la « RÉVOLUTION DE FÉVRIER »

Il y a 100 ans, en RUSSIE, du 8 mars au 13 mars 1917, la « RÉVOLUTION DE FÉVRIER »

PAR SERGE WOLIKOW HISTORIEN

Le processus révolutionnaire qui, au cours de l’année 1917, met à bas l’Empire russe et l’ordre politique et social ancien, commence au début de l’année du calendrier julien par des journées révolutionnaires qui se déroulent à Petrograd.

Les cinq jours qui inaugurent la vague révolutionnaire russe sont décisifs car ils révèlent une dynamique et un déroulement qui surprennent les acteurs eux-mêmes. Cette première phase révolutionnaire a longtemps été reléguée au second plan au motif qu’elle inaugurait une révolution bourgeoise au terme de laquelle les acteurs de la geste révolutionnaire auraient été dépossédés du pouvoir avant de le récupérer à la fin de l’année. En fait, les premiers jours de la révolution sont fondateurs d’une situation politique nouvelle dont la soudaineté a surpris les contemporains par son rythme, son ampleur et ses modalités.

[…]

LIEN VERS LA SUITE DE L’ARTICLE SUR LE SITE DE L’HUMANITÉ [lien ci-dessous] :

En Russie, du 8 mars au 13 mars 1917, la " révolution de Février "

En Russie, du 8 mars au 13 mars 1917, la " révolution de Février "

Le processus révolutionnaire qui, au cours de l'année 1917, met à bas l'Empire russe et l'ordre politique et social ancien, commence au début de l'année du calendrier julien par des journées ...

 

http://www.humanite.fr/en-russie-du-8-mars-au-13-m

27 février 2017

Gdansk, son Musée, la guerre, l'histoire

« Néanmoins, nous dit la présentation, deux axes importants sont mis en avant au sein de la scénographie : d'une part une vision globale de la Seconde guerre mondiale en Europe et d'autre part l'expérience polonaise dans le contexte européen, plus largement dans l'histoire du 20eme siècle.  "Il a été mis en avant la singularité de l'histoire polonaise lors de l'occupation violente et traumatisante des allemands" explique Le Professeur Pawel Machcewicz qui revient également sur le rôle de Donald Tusk, alors premier ministre de la Pologne, qui a permis le financement  des travaux sans regard sur l'utilisation des fonds. Quant à la ville de Gdansk, elle a cédé gratuitement le terrain où le Musée a été érigé. Son emplacement est stratégique autant qu'historique car il se situe au centre de Gdansk dans une zone totalement détruite par les russes en 1945. Ainsi son existence repose sur les cendres et le chaos qui a frappé Gdansk à la fin de la guerre... »

 

Reprenons la présentation générale...

 

Michel Peyret

 


Gdansk : le Musée de la Seconde Guerre mondiale au cœur d'un conflit politique

Publication : 24 janvier 2017

GDANSK MUSEE Seconde Guerre Mondial - 2017 Par Nicolas Vidal - ( Depuis Gdansk - Pologne) La ville de Gdansk ( Pologne) a présenté ce lundi 23 janvier 2017 le Musée de la Seconde Guerre mondiale. L'ouverture de ce Musée a été émaillée d'incidents depuis de longues semaines et un combat politique s'est engagé entre la ville de Gdansk et le Ministère de la Culture polonais sur l'organisation, la scénographie choisie et sur la direction elle-même.

Le ministre Piotr Glinski a entamé un bras de fer avec Gdansk sur la gestion de ce Musée et son rôle historique.  L'affaire a été portée depuis devant le tribunal administratif de Varsovie, plus haute juridiction en la matière qui délibérera ce mardi 24 janvier soit 24 heures seulement après la présentation du Musée par la direction et la ville.

Le professeur Pawel Machcewicz a introduit cette journée par un très long discours pendant lequel il a insisté sur cette joute qui dépasse les questions culturelles de la ville de Gdansk.  L'assistance fournie de l'amphithéâtre du Musée, composée essentiellement  de journalistes et de professionnels, a plusieurs fois applaudi à tout rompre aux déclarations du conservateur : " 8 ans de travail ont été nécessaires pour parvenir à l'existence concrète du Musée et il est possible que dès le 1er février 2017, tout cela soit réduit à néant si le Ministre de la Culture obtient gain de cause. C'est une attitude totalement anti-constitutionnelle".

Il se murmure notamment que l'Etat voudrait en faire un Musée militaire plus qu'un Musée de la Seconde Guerre mondiale avec des changements de perspectives et de personnels. 

Avec plus de 5000 m2 d'exposition, 2500 objets d'époque et près de 1500 pages numérisées, le Musée couvre un focus historique très large de 1910 à l'élection récente de Donald Trump et "tente de répondre à la problématique de la Seconde guerre Mondiale vue d'Europe Centrale " selon Isabelle Benoit de la société belge Tempora, maître d'œuvre de la scénographie du Musée. " Le sujet doit être clair, précis dès l'entrée dans les salles. Une exposition est comme un scénario" poursuit-elle.

Néanmoins, deux axes importants sont mis en avant au sein de la scénographie : d'une part une vision globale de la Seconde guerre mondiale en Europe et d'autre part l'expérience polonaise dans le contexte européen, plus largement dans l'histoire du 20eme siècle.  "Il a été mis en avant la singularité de l'histoire polonaise lors de l'occupation violente et traumatisante des allemands" explique Le Professeur Pawel Machcewicz qui revient également sur le rôle de Donald Tusk, alors premier ministre de la Pologne, qui a permis le financement  des travaux sans regard sur l'utilisation des fonds.

Quant à la ville de Gdansk, elle a cédé gratuitement le terrain où le Musée a été érigé. Son emplacement est stratégique autant qu'historique car il se situe au centre de Gdansk dans une zone totalement détruite par les russes en 1945. Ainsi son existence repose sur les cendres et le chaos qui a frappé Gdansk à la fin de la guerre. "Un collége d'historiens des pays engagés dans la Seconde guerre mondiale ont collaboré à la réalisation du Musée. (...) car aujourd'hui c'est un jour de fête pour nous tous que la mise en service de ce Musée malgré la menace qui pèse de voir notre travail liquidé  dès le 1er février par l'Etat et le Pis".  

Aujourd'hui, l'avenir du Musée dans sa forme actuelle est clairement posé selon la décision rendue le 24 janvier 2017. Ainsi, l'exposition officielle dévoilée ce 23 janvier pourrait ne jamais être dévoilée au public si le Ministre de la Culture obtenait un verdict favorable du tribunal administratif de Varsovie. Le responsable des droits de l'homme en Pologne a également porté plainte contre le Ministère de la Culture pour obtenir gain de cause dans ce conflit. Pawel Machcewicz se réjouit du fort soutien populaire reçu ces dernières semaines mais reste inquiet pour les changements profonds et politiques qui pourraient s'opérer pour cette exposition et qui la modifierait brutalement. Et ce dans un avenir très proche.

Musée de la Seconde guerre mondiale

52 Walowa St. 80-858 Gdansk 
www.muzeum1939.pl 

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Posté par Michel Peyret

La presse de l’époque : NOVEMBRE 1917 : LA SANGLANTE CONQUÊTE DE MOSCOU

 

 

27 Février 2017
 

 

 

 

UN REPORTER DU « JOURNAL » RACONTE LES VIOLENTS COMBATS QUI DÉCHIRENT MOSCOU À L’AUTOMNE 1917.

 

 

La révolution d’Octobre a lieu en deux temps. Si elle est un succès rapide à Petrograd (Saint-Pétersbourg), en revanche la tentative de prendre Moscou du 28 octobre au 2 novembre rencontre une vive résistance. Pendant une semaine, de violents combats ont lieu entre les troupes des bolcheviks, menées par Nicolas Boukharine, et celles de leurs opposants socialistes-révolutionnaires et monarchistes.

 

Paul Erio, reporter au Journal, qui couvre la Révolution russe depuis le mois d’avril, est sur place. La description qu’il donne du conflit qui se joue à Moscou est apocalyptique. Voici un extrait de son article rédigé le 7 novembre, mais publié le 2 décembre suite à un retard de transmission :

Il n’est pas possible de faire un récit détaillé et ordonné de la lutte épouvantable qui s’est engagée à Moscou, car chaque groupe d’émeutiers agissait séparément et sans aucune méthode ; mais ils tiraient tous furieusement, haineusement, heureux de tuer et de détruire, et ce n’est que lorsqu’ils se trouvèrent harassés, sans forces, que les léninistes, qui avaient organisé l’insurrection, purent les calmer et les décider à mettre bas leurs armes.

Erio décrit les fusillades, les émeutes, les destructions de bâtiments, mais aussi la terreur et la faim qui tenaillent la population. Comme la grande majorité des journalistes français, il se montre particulièrement hostile aux « maximalistes » (les bolcheviks) dont il pointe la « folie destructrice« .

Aujourd’hui Moscou offre un aspect lamentable, affreux. […] Dès maintenant, on parle de deux mille morts et de dix mille blessés. Cet horrible bilan n’a point fait frissonner Lénine ; il se félicite, au contraire, hautement, de la victoire remportée à Moscou par ses troupes, victoire qui, selon ses propres paroles, démontre lumineusement l’unité et la volonté du prolétariat !

Les bolcheviks finissent par s’emparer du Kremlin et par prendre le contrôle de la ville. Le 27 novembre, Paul Erio signera un article extrêmement critique sur les débuts du régime, auxquels il assiste directement (l’article ne sera publié que le 7 décembre). Lénine, qualifié le d' »illuminé sectaire et sanguinaire« , y est présenté comme le Mal absolu.

Tous les lieux communs du collectivisme prennent ici force de loi. Tous les arguments de brasserie, ressassés pendant un demi-siècle par des milliers de pseudo-anarchistes plus assoiffés que convaincus, sont prétextes à décrets. […] Les usines deviennent la possession des ouvriers. Les hôtels passent aux mains des plus bas serviteurs. Ce qui est à vous est à moi. Il n’y a plus ni riches ni pauvres. Tous les citoyens sont égaux et le plus simple des moujiks peut aspirer aux plus hautes situations. De cette dernière promesse les masses paraissent un peu ahuries par la fortune subite et imprévue qui leur échoit.

À partir du printemps 1918, le nouveau régime devra faire face à une opposition croissante, à la ville comme à la campagne – opposition populaire, monarchiste, socialiste ou encore libérale. La situation débouchera à l’été 1918 sur la guerre civile, qui déchirera l’ancien Empire russe pendant plus de cinq ans.

 


Publié le 26/02/2017

« 10 jours qui ébranlèrent le monde », de John Reed, réédité

 
La préface d’ Aymeric Monville

Edgar Snow, compagnon et premier biographe de Mao, fut surnommé poétiquement par les Chinois «  celui qui vint en premier  ». Les Russes auraient pu en dire autant de John «  Jack  » Silas Reed, nouveau «  conquérant des deux mondes  » comme on appelait déjà Garibaldi, né dans l’Oregon en 1887 et mort à Moscou du typhus à l’âge christique de trente-deux ans, enterré aux pieds du Kremlin et auteur d’un texte presque aussi célèbre que l’Évangile  : Dix Jours qui ébranlèrent le monde.

 

On connaît l’hommage de Lénine, qui parle pour les vertus morales et civiques de Reed. On connaît moins celui, professionnel, de Dos Passos, qui voyait en lui le meilleur écrivain américain de sa génération. Mais on l’aura compris à ce double témoignage  : la rencontre de la pertinence politique et du souffle littéraire a engendré un chef-d’œuvre indétrônable, où crépite l’éternelle jeunesse d’un monde en gésine. La frénésie brûle les doigts à chaque page. Quelque part dans L’État et la Révolution, Lénine dit qu’il est bien plus beau de faire une révolution que de disserter sur elle. Peut-être fallait-il la force des écrivains américains, les dignes héritiers des grands réalistes français et russes, pour la faire tout en l’écrivant.

 

Reed s’était préparé à ce destin, reporter de guerre dès l’insurrection au Mexique — c’est le Mexique qui lui a appris à écrire, dit toujours Dos Passos — et militant dès les grandes grèves aux États-Unis. Il était révolutionnaire dans l’âme, renonçant à tout confort, d’abord pour embrasser le journalisme, puis, méprisant les prestiges d’une gloire littéraire déjà acquise, pour continuer l’aventure en Russie, avec sa compagne Louis Bryant, elle aussi journaliste et écrivain.

 

Plus que tout autre, Reed est l’homme révolutionnaire qui, comme le dit Hegel, s’est «  dépouillé de la peur de la mort et du train habituel de la vie  ». En cela, il avait vu dans le peuple russe un double fraternel  : «  Je compris soudain que le religieux peuple russe n’avait plus besoin de prêtres pour lui ouvrir la voie du ciel. Il était en train d’édifier sur terre un royaume plus splendide que celui des cieux, et pour lequel il était glorieux de mourir.  »

 

On a beau accumuler les ouvrages, cent après, ce livre reste le meilleur sur le sujet, meilleur que les livres en russe, dixit Vladimir Pozner. C’est toujours lui qui se recommande au lecteur, par sa hauteur de vue et d’abord par son titre. John Reed nous le rappelle, la révolution est d’abord un phénomène planétaire, cosmique, un bouleversement tel qu’il interdit le retour au statu quo ante.

 

Il fallait le génie d’un peintre pour décrire ces levers de soleils, ces phénomènes atmosphériques, l’immense plaine grise de Pétrograd, attendant comme une mer sans vent le grand souffle de l’histoire  : «  La vieille Russie n’était plus, la société humaine était revenue à l’état de fusion primitif et sur la mouvante mer de flammes, où se livrait, âpre et sans pitié, la lutte des classes, se formait en un lent refroidissement la croûte fragile de planètes nouvelles…  » 


«  Alors la foule devint tumultueuse et commença à se mouvoir, glissant lentement dans notre direction, pareille à une avalanche.  »

 

Le flot, la lave, l’avalanche  ; autant de tableaux qu’un Claude Simon reprendra, fasciné, comme collages cubistes et leitmotivs dans Histoire, publié d’ailleurs cinquante ans après Octobre.

 

Il y avait de la révolution dans l’air et dans l’espace. Rappelons, pour rester factuels, que bien que cinquième puissance industrielle, la Russie tsariste présentait alors une espérance de vie de 40 ans contre 60 en Occident, qu’elle avait payé le prix le plus fort pendant la Première Guerre mondiale (2 300 000 morts et le double de blessés) alors qu’elle est sortie du conflit beaucoup plus tôt, et naturellement battait tous les records pour le nombre de grèves. Ajoutons que la répression était féroce, le rôle de la Douma dérisoire, les députés bolcheviques ayant notamment été déportés sur-le-champ en Sibérie pour refus de vote des crédits de guerre. Rappelons aussi que loin d’être un simple coup de force blanquiste, le mouvement révolutionnaire était dirigé par un parti de 400 000 adhérents, le premier parti aux doumas des grandes villes et aux soviets, parti qui ne porte pas moins la responsabilité de l’insurrection qu’un Kerenski qui voulait, lui, tenter un coup de force contre Smolny, siège central du Parti bolchevique et avait donné des ordres en ce sens à son état-major le 23 octobre.

 

Il faut bien rappeler cela, à l’encontre de la vision prédominante aujourd’hui qui n’est même pas libérale, mais platement réactionnaire. Le libéralisme, en effet, fait au moins la part belle à l’action de la société civile et admet donc, en théorie, le fait que certaines révolutions ne soient pas uniquement des révolutions de palais ou le fruit démoniaque du cerveau de quelques agitateurs.

 

En effet on peut passer le génie de Lénine au scalpel et aux rayons x, il ne fit pas Octobre sans le peuple russe, celui des usines, des champs et du front, celui qui demandait la paix, le pain, la terre et tout le pouvoir aux soviets.

 

D’ailleurs, ce ne sont pas les personnages qui sont dans ce livre les plus importants. Ce sont ici les masses qui font l’histoire. Et c’est ici peut-être un des points aveugles du livre, son côté «  Fabrice à Waterloo  »  : John Reed ne montre pas assez les conflits internes aux bolcheviks. Notamment les graves différends ayant opposé d’une part Zinoviev et Kamenev à Lénine (votes des 23 et 29 octobre contre l’insurrection immédiate prônée par le dirigeant bolchevique) mais également ceux mettant aux prises ce dernier à Trotsky, lequel ne voulait pas commencer l’insurrection avant le IIe Congrès des soviets, sans parler des divergences de fond quant à la théorie de la révolution permanente, le menchevisme passé de Trotsky etc.

 

Ces divergences allaient s’approfondir et devenir décisives avec le temps. Staline était-il fondé à estimer son rôle minimisé dans les Dix Jours par rapport à Trotsky  ? Les historiens sérieux d’aujourd’hui, même parmi ceux qui ne lui sont pas favorables [1], ont tendance à réévaluer le rôle de celui en qui Lénine avait su voir, à l’inverse de Trotsky, un «  merveilleux Géorgien  ». Quoi qu’il en soit, durant la période stalinienne, à l’époque où il fallait asseoir par des textes la légitimité du régime socialiste, d’autres histoires de la Révolution, qui n’ont pas le même souffle que les Dix jours lui ont longtemps été préférées.

 

L’édition soviétique de 1958, qui intervenait après plusieurs années de mise sous le boisseau, entendait en quelque sorte rectifier le tir par rapport à ces graves questions. Néanmoins, pour éviter toute polémique, nous nous en sommes tenus à la première traduction, celle de Martin-Stahl donc, et non celle de Vladimir Pozner, pour coller au plus près aux intentions initiales de l’auteur. C’est la même inspiration qui nous avait guidés lorsque nous avons republié les Principes élémentaires de philosophie de Politzer, en prenant la version la plus ancienne (celle de 1946), quelque fondées que pussent être les intentions philologiques des éditions ultérieures. Seule «  innovation  » : nous avons jugé pertinent de transformer en notes de bas de pages les textes présentés initialement en annexe, afin de favoriser une lecture qui ne fût pas seulement celle du plaisir mais aussi celle de la découverte.

***

Du haut des murs du Kremlin, où est enterré John Reed, un siècle donc nous contemple et les Dix Jours restent inégalés. Il faudra même des années à l’historiographie sur Octobre, enfin libérée des unilatéralismes partisans, pour étayer par des preuves archivistiques ce que John Reed aura su l’exprimer d’emblée, lui qui n’a pas son pareil pour décrire les grandes dynamiques à l’œuvre. Notamment  : 


1) Le caractère concomitant des exigences de la démocratie de masse (soviets, comités d’usine, gardes rouges etc.) et de l’organisation de la spontanéité (les bolcheviks) [2]. 


2) Le fait que la violence et/ou la terreur ne sont pas un fait premier à la révolution mais se déduisent d’une dialectique entre la révolution et la contre-révolution.

 

Pour étayer ce dernier point, on peut sans crainte renvoyer aux Furies d’Arno Mayer, ouvrage magistral qui rend illisible cette histoire victimaire (à sens unique), celle qui pense qu’on peut faire l’histoire des révolutions en se contentant de «  compt[er] les carreaux cassés  » pour reprendre l’expression forte de Jean Bruhat [3]

 

Quant au premier point, il faudra sans doute attendre Marc Ferro (qui n’a guère fait école depuis), un des rares historiens à avoir tenté, dans une perspective braudélienne, de prendre la distance politique nécessaire. On pourrait lui reprocher néanmoins de présenter cette phase consolidatrice du régime, dont il voyait pourtant la nécessité intrinsèque, en cédant parfois à la vaine polémique, dont témoigne le seul titre d’un de ses livres  : Des soviets au communisme bureaucratique. En effet, est-ce l’univers des bureaux qui a vaincu à lui seul les armées hitlériennes sous les murs de Moscou, puis à Koursk et Stalingrad  ? Sont-ce les ronds-de-cuir qui ont bâti le socialisme sur les ruines de la guerre civile et produit la machine de guerre nécessaire pour détruire le fascisme puis résister à la terreur nucléaire américaine  ?

 

N’oublions pas non plus ce que l’organisation peut avoir de positif par rapport à la spontanéité révolutionnaire, aujourd’hui érigée en but en soi, en happening «  insurrectionniste bien pensant  » [4] (cf. par exemple la tonalité des publications de nos chers confrères de La Fabrique). La spontanéité des masses n’a pas à être parée de toutes les vertus, ni l’organisation de tous les vices. Les bolcheviks, comme leurs prédécesseurs jacobins, ont sans doute épargné à leur pays respectif bien des malheurs.

 

Léo Figuères nous en donne un exemple parlant  : « Les dirigeants bolcheviks, souvent au péril de leur vie, avaient sauvegardé l’existence de tous leurs prisonniers, membres du gouvernement, junkers et autres militaires que les révolutionnaires de base voulaient écharper. Leur règle fut, dans cette période et celle qui suivit immédiatement de libérer leurs prisonniers sur leur simple engagement qu’ils ne s’opposeraient pas au nouveau pouvoir.  » [5]

 

Quoi qu’il en soit, les deux tendances, spontanéiste-destructrice et consolidatrice-organisatrice étaient inscrites au même moment, sous le même rapport, dans le flux et le reflux de cette marée humaine, qui a permis l’éclosion des soviets et la défense de leurs principes par le Parti devant la menace de cette guerre qui n’a de civile que le nom, puisqu’elle se heurta à l’invasion de tant d’armées étrangères, ce qui constitue l’événement fondateur de l’URSS, au même titre qu’Octobre et explique bien des choses dans l’histoire de ce pays.

 

Il est d’ailleurs absolument stupéfiant que dans le Livre noir du communisme, Nicolas Werth ait pu consacrer un chapitre entier à la guerre dite «  civile  » sans parler de l’intervention étrangère, et française en particulier. Tout en jugeant suffisant de pallier cette absence criante de contextualisation, et même de sens, par de la psychologie de bazar  : par exemple en opposant la terreur rouge «  pensée  » à la terreur blanche «  jamais érigée en système  », selon le cliché nietzschéo-schopenhauerien bien connu. Après cela, on ne s’étonne plus qu’une présidence prétendue «  de gauche  », laquelle s’achève cette année, aura pu se placer benoîtement sous les auspices de Jules Ferry, le colonialiste, et de Clemenceau, le massacreur d’ouvrier et le bourreau de la Russie. Rappelons tout de même que, n’eût été l’intervention étrangère et particulièrement française, la guerre dite civile ne se serait pas éternisée jusqu’en 1921 et que Denikine ou Koltchak eussent été balayés aussi vite que Kornilov ou Kaledine. Il ne s’agissait évidemment pas de «  rétablir une quelconque démocratie  », les protégés de Clemenceau et compagnie étant tous plus monarchistes, réactionnaires et pogromistes les uns que les autres.

 

On pensait donc qu’avec Le Livre noir, on avait touché le fond. L’étape supplémentaire aura été le retour à la quincaillerie conspirationniste  : le wagon plombé, Lénine agent du Kaiser etc. Notre temps, qui se croit jeune, est en effet persuadé d’avoir découvert la lune en ressortant des calomnies datant de l’époque de Kerenski (voir notamment les faux documents Sisson dont parle Reed). Il est vrai que le thème s’était étoffé, de Soljenistyne à la Russie poutinienne, laquelle, en reprenant l’analyse étique de Trotsky mais en inversant le jugement de valeur, magnifie Staline comme un thermidorien ayant stoppé la révolution et non pour ce qu’il est réellement  : un Robespierre qui aurait réussi.

 

Pourtant, pour en revenir à «  l’argent allemand  », même Boris Souvarine, qui a pourtant passé la part la plus longue de sa vie à combattre sans merci l’Union soviétique, avait jugé nécessaire de ramener Soljenitsyne [6] à la raison, jugeant sans doute que tout ce qui est excessif est insignifiant.

 

Au fond, l’objectif de cette fable réactionnaire est toujours le même  : tout régime menacé — ici une monarchie tricentenaire à bout de souffle puis une démocratie bourgeoise incapable d’arrêter la guerre et de donner du pain — recourt à l’influence étrangère comme cause explicative du mécontentement populaire. Ajoutons que ces théories trouvent facilement crédit dans les périodes de reflux historique où prédominent les préjugés de l’homo œconomicus apolitique et poujadiste, lequel explique tout en politique par la connivence, la corruption et le pouvoir de l’argent.

 

On retrouve toujours, à tous les niveaux, du café du commerce à internet en passant par les publications savantes, le bon vieil ennemi, implacable, de toute révolution  : le philistinisme. On peut d’ailleurs à ce sujet en prendre la mesure actuelle, ne serait-ce qu’en mesurant la distance qui sépare l’Octobre d’Eisenstein, lequel se voulait un hommage au livre de Reed dont il porte d’ailleurs le sous-titre, de l’adaptation prudhommesque qu’en a donné Warren Beaty, Reds, où hollywood se mêle au prêchi-prêcha. On se souvient notamment des scènes finales où le réalisateur campe une Emma Goldmann, anarchiste «  revenue  » de l’expérience bolchevique face à un John Reed qui veut toujours «  y croire  ». Les gauchistes en général, de toute obédience qu’ils soient, devraient s’interroger sur leur utilisation par ce fatalisme institutionnel.

 

Retentons donc d’assembler, comme le dit le bel hymne de Schiller, ce que la mode a divisé. Et constatons que pourtant elle tourne, la Révolution. à l’heure où nous écrivons ces lignes, une nouvelle vient de tomber  : huit personnes sont aussi riches que la moitié de la richesse mondiale [7]. Qui n’a pas envie, à cette nouvelle, de chanter le «  ça ira  »  ?

 

Mais cette indignation n’est pas seulement épidermique. Elle n’est pas seulement possible, réelle mais aussi nécessaire, soit les trois catégories kantiennes de la modalité. Rappelons qu’après Thermidor, c’est presque toute la pensée allemande, soir l’esprit du temps d’alors, qui avait d’ailleurs montré le caractère inéluctable de la révolution. La révolution a eu lieu, elle peut être refaite.

En guise d’envoi, relisons donc Kant   : «  Un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé dans la nature humaine une disposition, une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu, à force de subtilité, la dégager du cours antérieur des événements  : seules la nature et la liberté, réunies dans l’espèce humaine suivant les principes internes du droit, étaient en mesure de l’annoncer, encore que, quant au temps, d’une manière indéterminée et comme événement contingent. Mais, même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples, à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre.  » [8]

 

Et bien sûr Hegel  : «  Grâce au bain de sa révolution, la nation française n’a pas seulement été libérée de beaucoup d’institutions que l’esprit humain sorti de l’enfance avait dépassées, et qui par conséquent pesait sur elle comme sur les autres ainsi que d’absurdes chaînes  ; mais en outre l’individu s’est dépouillé de la peur de la mort et du train habituel de la vie auquel le changement des circonstances a retiré toute solidité  ; voilà ce qui donne la grande force dont elle fait preuve à l’égard des autres. Elle pèse sur l’étroitesse d’esprit et l’apathie de ces derniers qui, enfin contraints d’abandonner leur indolence au profit de la réalité, sortiront de l’une pour entrer dans l’autre et peut-être (comme la profondeur intime du sentiment se conserve dans l’action extérieure) dépasseront leur maître.  » [9]

 

Octobre 1917 a signé la libération des peuples, et sonné le glas des grandes discriminations en Occident (censitaire, sexuelle et «  raciale  »), comme le rappelle à juste titre Domenico Losurdo [10]. à cet égard, il est l’événement démocratique majeur de notre temps.

 

Cette aspiration à la libération est irréversible. La secousse sismique a été entendue partout. Octobre continue d’ébranler le monde.

 

Janvier 2017.

10 jours qui ébranlèrent le monde. John Reed. Editions Delga. 354 pages. 19 euros.

Notes :

[1] Cf. Oleg Khlevniuk, Stalin. New Biography of a Dictator, Yale University Press, 2015, pp. 52-53. En lisant Khlevniuk, on constate également que Staline n’était pas non plus un simple suiviste de la position de Lénine, puisqu’en tant que rédacteur en chef de la Pravda, il s’était opposé à l’exclusion de Kamenev et Zinoviev prônée par Lénine, bien que néanmoins sur les positions de ce dernier quant à l’insurrection (p. 51)

[2] Reed écrit même :« Loin d’être une force destructrice, il me semble que les bolcheviks étaient en Russie le seul parti possédant un programme constructif et capable d’imposer ce programme au pays. S’ils n’avaient pas triomphé, au moment où ils le firent, il n’y a pour moi guère de doute, que les armées de l’Allemagne impériale seraient entrées à Pétrograd et à Moscou en décembre et qu’aujourd’hui un tsar chevaucherait à nouveau la Russie. » (p. 13)

[3] Cité in Eric Aunoble, La Révolution russe, une histoire française. Lectures et représentations depuis 1917, La Fabrique éditions, 2016, p. 78.

[4] Cf. la brochure parodique signée Comité translucide, Je sens que ça vient, Delga, Paris, 2016.

[5] Léo Figuères, Octobre 1917. La Révolution en débat, Le Temps des Cerises, Pantin, 1998, p. 61.

[6] Cf. Boris Souvarine, Controverses avec Soljenitsyne, éditions Allia, Paris, 1998.

[7La Tribune, 16 janvier 2017.

[8] Immanuel Kant, « Le Conflit des facultés » [1798], in La Philosophie de l’histoire, Opuscules, Aubier, 1947, p. 226-227. Traduction de St. Piobetta

[9] Lettre n° 85 de Hegel à Zellmann, Iéna, 23 janvier 1807. In G.W.F. Hegel, Correspondance I, Gallimard, 1967, p. 130. Traduction de Jean Carrère.

[10] Voir la brochure, Domenico Losurdo, La révolution d’Octobre et la démocratie dans le monde, Delga, 2017 mais également toute son œuvre.

1905, La révolte du Potemkine

 

23 Février 2017

 

 

 

En 1905, la mutinerie des marins du Potemkine, qui deviendra un symbole de la première révolution russe, est relayée à grand-peine par les journaux français.

 

Le 27 juin 1905, alors que l’Empire russe connaît une vague d’agitation révolutionnaire, une mutinerie éclate à bord d’un navire de guerre russe, le Potemkine, alors en manœuvre dans la mer Noire. Refusant la viande avariée qu’on leur sert, les marins du cuirassé de la flotte du tsar Nicolas II se révoltent. Plusieurs officiers sont tués. Les mutins hissent le drapeau rouge et mettent le cap sur le port d’Odessa, ville qui vient d’être secouée par des grèves ouvrières violemment réprimées par la cavalerie cosaque. Mutins et grévistes s’allient. La révolte se propage et des mutineries éclatent dans les jours qui suivent sur d’autres navires de la flotte russe.

 

Voir toutes les archives de presse sur la mutinerie du Potemkine : cliquez ici

 

En France, l’opinion n’est pas informée immédiatement des événements du Potemkine. Il faut attendre deux jours pour que les premières informations soient publiées. L’emploi du conditionnel est de mise.

 

Le 29 juin, Le Figaro avertit ses lecteurs :

 

« Les nouvelles relatives à la situation intérieure de la Russie sont si souvent empreintes d’une exagération si évidente que nous avons accueilli, avec méfiance, la dépêche suivante, qui nous a été transmise par l’agence Havas, de Londres. »

 

Les permiers jours, il faut s’en remettre quasi exclusivement aux sources officielles. Même pour les journaux qui disposent d’un envoyé spécial en Russie.  Ainsi du Petit Journal dont l’envoyé spécial à Saint Petersbourg écrit le 3 juillet :

 

« Je suis tenté d’excuser le monde officiel s’il ne fournit pas tous les renseignements désirables sur les événements de la mer Noire. L’accablement des hauts fonctionnaires est si profond qu’il touche au désespoir. »

 

Au fil des jours, la presse a le plus grand mal à faire état de sources fiables. « On dit que le Kniaz-Potemkine a été aperçu ce matin en vue d’Odessa », écrit Le Rappel le 6 juillet, poursuivant de manière tout aussi floue :

 

« Le bruit court que six marins du Pobiedonostzeff se sont mutinés de nouveau ce matin, et qu’ils ont été arrêtés et envoyés à terre par leurs camarades. »

 

Le 7 juillet, le journaliste de Gil Blas écrit qu’il a « la conviction que nous ne savons absolument rien de ce qui se passe à bord des bateaux de l’escadre de la mer Noire », avant d’ironiser :

 

 

« La Russie me fait l’effet, en ce moment-ci, de ces théâtres de province de dixième ordre […] Pour le quart d’heure, nous sommes dans la phase de la bouffonnerie. Médiocres dans la guerre étrangère, nos alliés sont franchement mauvais dans la guerre civile. La partie de cache-cache qui dure depuis huit jours entre la marine révoltée et la marine officielle, est aussi ridicule que scandaleuse. »

 

Quelques journaux finissent par se doter de correspondants, notamment L’Humanité, très engagée dans le soutien à la Révolution russe. Ainsi, le 25 juillet, le quotidien ouvre ses colonnes à son correspondant particulier, un dénommé « C. Racovsky », qui rassure les lecteurs sur le sérieux de ses informations :

 

« Pour mettre un terme à tous ces racontars, nous avons entrepris le récit de l’odyssée du Potemkine. Mais nous ne l’avons fait qu’après avoir reçu les témoignages les plus indiscutables, les récits des membres du comité directeur du Potemkine, avoir consulté le journal de bord et recueilli les explications de Matouchtchenko [l’un des meneurs de la révolte]. Le premier point sur lequel nous voudrions insister, c’est le caractère nettement révolutionnaire de la révolte du Potemkine. »

 

La répression fera plusieurs centaines de morts et sera immortalisée dans Le Cuirassé Potemkine(1925), de Sergueï Eisenstein.

 

Le film, dont l’une des scènes les plus emblématiques représente le massacre de civils sur les marches de l’escalier d’Odessa, participe à faire de cette mutinerie un symbole de la révolte de 1905.

 

Publié par  Le Mantois et Partout ailleurs

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

La propagande nazie et le régime collaborationniste de Vichy avaient fait afficher ça, pour que la population parisienne rejette ces étrangers qui combattaient dans la Résistance française, membres des FTP-MOI issus du Pcf.

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

Si j'osais, on dirait un tract de l'extrême droite réactualisé au goût du jour.

Mais qui étaient ces valeureux combattants de la liberté et pour l'indépendance de la patrie des droits de l'homme:

Tous les Polonais, Hongrois ou Roumains sont des Juifs.

Oui, le gouvernement de Pétain et le Reich nazi avaient également fait placarder l'Affiche rouge

21 février 1944, les 22 membres du groupe Manouchian sont fusillés par les nazis, la seule femme du groupe sera décapitée le 10 mai 1944

En ce jour anniversaire, n'oublions pas ce que l'extrême droite au gouvernement de 1940 à 1944, avec l'appui du patronat, fit subir au peuple de France en collaborant avec l'Allemagne hitlérienne jusqu'au bout.

 

L’inventeur du « Stalinisme » et la vie de César…

 

07 Février 2017
 

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Celui qui invente le stalinisme, si l’on en croit les archives de Simon Sebag Montefiore (1), c’est Lazare Kaganovitch, né dans une pauvre famille de juifs orthodoxes de Biélorussie, dans la clandestinité il porte le pseudonyme étonnant de Kosherovitch. Il refuse absolument de tutoyer Staline, celui-ci parait un peu étonné par tant de vénération quand Lazare déclare Lénine est mort, arrêtons de nous y référer, nous avons Staline. Ce dernier qui parait parfaitement sincère proteste parce qu’il a lui même une vénération sans limite pour Lénine et il dit « Lénine est une tour, je ne suis qu’un petit doigt », par ailleurs Kaganovitch ne se contente pas d’admirer Staline, il est partout un orateur enflammé et un organisateur fanatique qui ne craint pas d’exécuter tout ce qui résiste. Il est remarquablement intelligent mais c’est un bulldozer capable de toutes les violences, saisissant au collet ses collaborateurs et les hissant à bout de bras… « Impétueux et viril », grand et robuste avec de beaux yeux frangés de longs cils, un bourreau de travail se calmant les nerfs avec un chapelet d’ambre… Mais constamment également armé d’un marteau qu’il expédiait sur la tête de ses co,tradicteurs… le meilleur orateur, « la locomotive » Krouchtchev qui l’a beaucoup subi en particulier en Ukraine dit de lui que si le comité central lui avait mis une hache dans les mains, il aurait fait place nette. « Une brute? oui mais lisant constamment, se gorgeant d’histoire mais aussi de romans et pas seulement russes, Balzac, Dickens… Un intellectuel ouvrier « responsable de la militarisation du parti ». Comme beaucoup de ces dirigeants, il a épousé une militante rencontrée dans l’action clandestine et ils s’aiment passionnément au point de se tenir la main dans les réunions du politburo, il a beaucoup d’humour et peu de souci de la vie humaine, mais comme le pesant Molotov, un grand organisateur, ils croient à ce qu’ils font, à leur mission révolutionnaire, en l’occurrence l’industrialisation à marche forcée.

 

Ce ne sont pas des bureaucrates protégés qui admirent un chef, ce sont des gens qui croient passionnément à leur mission, qui veulent se perfectionner sans cesse. Staline ne se contente pas d’envoyer des ordres, il corrige les fautes d’orthographe et la ponctuation déficiente de Lazare Kaganovitch. Tout ce que Staline dit devient oracle pour Kaganovitch qui promet d’apprendre les règles de la ponctuation, malgré sa charge de travail. Il est vrai que Staline le protège de l’antisémitisme et a une totale confiance en celui qu’il a baptisé l’homme de fer.

 

Ce qui apparaît c’est un collectif, le stalinisme ce n’est pas un chef, c’est un corps.. Quand son fils lui dit qu’il s’appelle aussi Staline, il lui dit « Non! Tu n’es pas Staline et je ne suis pas Staline. Staline est le pouvoir soviétique. Staline est ce qu’il est dans les journaux et ses portraits. Pas toi et pas même moi! »

 

Il y a parfois des mises en scène théâtrales: Staline griffonne sur un coin de table ceux qu’il fait déporter dans chaque république pour briser la résistance des Koulaks et même de la paysannerie pauvre, et cela donne 418.000 déportés en Sibérie, mais dans le même temps presque sur le même bout de papier il additionnait les pouds de blé et de pain nécessaires pour la survie, et l’auteur de le comparer à un épicier de village qui aurait gouverné un empire. Je laisse à Simon Sebag son interprétation. Que faire pour se débarrasser de toute cette racaille qui aujourd’hui veut nous priver de la sécurité sociale? Me suis-je interrogée tant je suis en ce moment obsédée par cette question… Oui mais là la question est celle de l’industrialisation forcée et comment l’arracher à une paysannerie elle-même parfois au bord de la famine… et la question se pose avec la violence de toutes les armées blanches déchaînées contre le pouvoir soviétique et peu de temps après les armées hitlériennes, alors l’épicier de village me parait inapproprié pour la folie qui a dû s’emparer de ces hommes.

 

Je lis avec grand intérêt, mais à petites doses, le livre de Simon Sebag Montefiore : la Cour du tsar rouge (1929-1941), c’est du Suétone(2), les scandales en moins, parce que ces bolcheviques à commencer par Staline lui-même n’ont pas de déviances particulières comme les César décrits par le romain. Ils épousent des militantes, parfois totalement déséquilibrées comme la femme de Staline, mais ils manquent de temps pour les turpitudes. La Révolution est leur passion et le matérialisme historique leur vice. Staline pas plus que les autres n’est un coureur de jupon, toute leur affectivité paraît absorbée par leur rôle historique. Rien ne doit résister à leur mission, mais ça discute ferme, c’est comme cela qu’apparaissent le politburo, le comité central juste après la mort de Lénine. Staline n’a pas toujours le dernier mot. Ce travail à partir des archives est aussi informé mais mauvaise langue que celui de Suétone, mais il donne néanmoins à voir une autre réalité du pouvoir, plus loin que ce à quoi sa propre interprétation un tantinet limitée prétend. Cette lecture est ma détente, une sorte de littérature de gare, d’où les petites doses et comme ici les notes de lecture anecdotiques.

 

Danielle Bleitrach


(1) Publié en français en 2005 aux éditions des Syrtes sous le titre « Staline – La Cour Du Tsar Rouge ».

 

(2) Suetone établit la biographie des douze premiers César. Chaque biographie ne suit pas un schéma chronologique, mais est organisée en une succession de rubriques : origine familiale, naissance et carrière avant l’avènement, son avènement et les présages annonciateurs de son avènement, magistratures exercées, campagnes militaires, œuvre législative et judiciaire, générosités envers le peuple, description physique et caractère, mort et présages annonciateurs de sa mort, etc. On souligne généralement la richesse et parfois la qualité des informations de Suétone, qui a eu accès à des archives impériales en raison de ses fonctions, Suétone étant le secrétaire personnel de l’empereur Hadrien. La succession des biographies donne une histoire continue de l’Empire romain, de la fin de la République à la fin de la dynastie flavienne, mais Suétone se montre peu critique sur les sources et colporte des rumeurs. C’est exactement la description que je ferais du travail de Simon Sebag Montefiore.

Du nouveau sur un certain Staline

 

05 Février 2017

par Annie Lacroix-Riz

 

Le Monde diplomatique
Du nouveau sur un certain Staline

 Le travail d’Annie-Lacroix-Riz est irremplaçable, elle aura représenté non seulement l’honneur des communistes, mais celui des historiens français qui sont loin d’accomplir le travail sur archives de leurs collègues anglo-saxons. Il y a ceux qui comme Geoffroy Roberts rétablissent les faits occultés par la propagande, mais même la lecture de certains ouvrages superficiels et à charge peuvent être précieux. En lisant Staline, la cour du tsar rouge de Simone Sebag Montefiore, je me disais que si on rétablissait le contexte politique et si l’on enlevait les adjectifs négatifs dont il truffe son exposé, son livre serait une admirable critique du portrait de Staline tel qu’on nous le caricature. Simplement en restant sur l’exposé du contenu des lettres et des compte-rendu des séances du politburo. Les éditions Delga jouent aussi un rôle important et le drame vécu par tous ces gens est l’absence de relais, c’est peu de le dire de la presse communiste et du parti communiste. Pourtant, nous sommes en 2017, c’est-à-dire l’anniversaire de la Révolution bolchevique. S’il n’est pas question de limiter cette révolution au seul Staline, il serait temps de réfléchir aux conditions de la déstalinisation en France. Comme il faudrait analyser cette révolution d’octobre dans la diversité de sa postérité pour la célébrer et y associer un maximum de gens, des communistes et des non-communistes
 
(note de Danielle Bleitrach)

On ne saurait assez souligner l’importance du dernier ouvrage, sur « les guerres de Staline », de Geoffrey Roberts (1), dont les travaux, depuis 1989, et un livre sur le pacte germano-soviétique (The Unholy Alliance : Stalin’s Pact With Hitler, I. B. Tauris, Londres) balaient la caricature de Joseph Staline dressée par la « soviétologie » française depuis l’ère Courtois-Furet. Mais Roberts, non traduit, est inconnu en France.

 

L’historien britannique décrit les années 1939-1953 en croisant systématiquement les archives soviétiques avec les témoignages politiques et militaires a posteriori. Les deux premières parties (avant-guerre et guerre) sont les plus passionnantes et documentées. La première (trois chapitres), consacrée à la période séparant le pacte de non-agression du 23 août 1939 de l’assaut allemand du 22 juin 1941, inclut la « guerre d’hiver » contre la Finlande (décembre 1939 – mars 1940), florilège de la propagande antisoviétique d’alors et d’aujourd’hui, et les exécutions de Katyn. La « grande guerre patriotique » (six chapitres) dresse Staline en grand chef politique et militaire, entre résistance et difficultés terribles du début, leçons tirées des revers et extraordinaires victoires qui abattirent la Wehrmacht. Les étapes de cette guerre d’extermination allemande et d’héroïsme soviétique sont décrites avec un talent et une passion qui convertiraient aux vertus de l’histoire militaire les lecteurs les plus rebelles.

 

Roberts a d’ailleurs largement puisé aux énormes ressources anglophones d’une historiographie militaire renouvelée depuis plus de dix ans. S’y distinguent : 1. sur la guerre et sa conduite, un livre de David M. Glantz et Jonathan M. House (2), qui a ouvert la voie à de nombreux travaux récents, mais souvent plus conformes à la russophobie ambiante, dont Michael Jabara Carley vient de rendre excellemment compte (3) ; 2. sur le sort quotidien du soldat de l’Armée rouge, héros d’une guerre d’extermination allemande que les Soviétiques transformèrent en odyssée populaire, l’édition, par Antony Beevor et Luba Vinogradova, récemment traduite en français, des « carnets de guerre » du journaliste et écrivain Vassili Grossman (4).

 

L’« Occident » désormais dirigé par les Etats-Unis mua, la guerre à peine finie, les héros soviétiques en ennemis jurés de la guerre froide (trois chapitres). Roberts postule l’erreur de perception américaine des intentions soviétiques – pacifiques mais mal interprétées par Washington –, et inversement, Moscou se prenant à nouveau, à tort ou à raison, pour une forteresse assiégée. Son approche psychologique l’éloigne des « révisionnistes » américains. D’après eux, le colosse militaire soviétique, si indispensable jusqu’au début de 1945 pour vaincre le Reich, mais mis à terre par cette guerre impitoyable, ne put pas grand-chose contre la capacité des Etats-Unis à le réduire à l’impuissance et à transformer en nouveau « cordon sanitaire » sa zone d’influence si chèrement acquise. Mais Roberts partage avec les historiens « radicaux » l’analyse de la double obsession de Staline : assurer pour quelques décennies la sécurité à l’URSS ravagée et maintenir contre vents et marée les efforts, nés avec Lénine, de coexistence pacifique avec le « camp impérialiste ».

 

Alexander Werth, dans son grand ouvrage de 1964 (La Russie en guerre, Stock, Paris), mettait en garde contre la réécriture khrouchtchévienne de l’histoire soviétique, dominante depuis deux décennies en France. Il requérait l’examen serein du rôle de celui que des centaines de millions de personnes, en URSS et en dehors, célébraient depuis Stalingrad comme l’artisan essentiel de la victoire contre le Reich hitlérien et contre le fascisme. Le livre de Roberts marque à cet égard une étape majeure.

 

Annie Lacroix-Riz

 

Professeur d’histoire contemporaine, université Paris-VII, auteure des essais Le Vatican, l’Europe et le Reich 1914-1944 et Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930,Armand Colin, Paris, 1996 et 2006.

(1) Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, New Haven et Londres, 2006, 496 pages, 35 dollars.

(2) When Titans Clashed : How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, Lawrence (Kansas), 1995, 418 pages, 13 euros.

(3) « Years of war in the East, 1939-1945 : A review article », Europe-Asia Studies, vol. 59, n° 2, mars 2007, Londres – New York, p. 331-352.

(4) Carnets de guerre. De Moscou à Berlin, 1941-1945, Calmann-Lévy, Paris, 2007, 390 pages, 22 euros.

02 février 2017

Maud Mandel, histoire des Juifs et Musulmans de France

 

« Le livre de Maud Mandel, nous dit la présentation, vient à point nommé éclairer l’histoire des Juifs et des Musulmans de France, dans un contexte de fortes tensions intercommunautaires. Plutôt que de les analyser séparément, l’auteure aborde ce qui relie ces deux minorités, qui ont une longue histoire commune, qui ont souvent vécu côte à côte, dans les mêmes quartiers des mêmes villes. Sa perspective est centrée sur l’histoire franco-algérienne, prise comme un miroir grossissant des relations entre les deux communautés. Elle travaille sur le temps long, partant des débuts de la colonisation, vers 1830. Et elle balaie aux passages nombres d’idées reçues. Ces relations n’ont pas toujours été conflictuelles, il y a eu des périodes de cohabitation paisible, et les conflits, moins nombreux qu’on ne le croit, n’ont pas toujours éclaté aux moments attendus. Ils ont été plus vifs dans la foulée de Mai 1968, sur les campus, ou lors de la Première Guerre du Golfe (1990-1991) qu’à la création de l’État d’Israël en 1948 ou lors de la Guerre des Six jours. Et leur ampleur est très variable d’un endroit à l’autre... »

 

Reprenons la lecture de la présentation...
Michel Peyret

Deux communautés, un destin


À propos de : Maud S. Mandel, Muslims and Jews in France. History of a Conflict, Princeton, PUP, 2014.
par Abdellali Hajjat & Nonna Mayer , le 9 février 2015 

Le livre de Maud Mandel sur les juifs et musulmans en France montre la nécessité d’aborder antisémitisme et islamophobie comme des phénomènes liés l’un à l’autre dans notre société depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Abdellali Hajjat et Nonna Mayer en proposent une lecture croisée.Maud S. Mandel, Muslims and Jews in France. History of a Conflict, Princeton, PUP, 2014, 272 p.
 
Abdellali Hajjat :

La grande originalité du livre du Maud S. Mandel est de proposer, contrairement à ce que laisse penser le sous-titre, une histoire relationnelle des musulmans et juifs en France sur une période assez longue (années 1940 – années 1990), à la fois en métropole et dans les (ex-) colonies françaises. Ce défi, largement réussi, oblige à réaliser une analyse, à la fois locale et nationale, diachronique et synchronique, des relations entre différents types d’acteurs sociaux aux intérêts différenciés : organisations « juives » et « musulmanes », populations « musulmanes » et « juives », autorités politiques françaises nationales et locales (notamment marseillaises) et acteurs internationaux (mouvements sionistes, mouvements palestiniens, États nouvellement indépendants). Ce livre se situe ainsi à la croisée de l’histoire des juifs et des musulmans en France, de l’histoire coloniale et post-coloniale et de l’histoire politique française.
 
Ces relations se nouent selon des configurations historiques mouvantes, que l’auteure parvient à analyser finement, comme par exemple le moment 1948 (Nakba / création d’Israël), la décolonisation du Maghreb, la guerre des Six jours, les incidents de Belleville, Mai 68, la guerre du Kippour, etc. De ce point de vue, un des apports majeurs du livre est la mise en lumière de ce qu’on pourrait appeler la « matrice marseillaise » des années 1940-1970. En effet, la mairie de Marseille, tenue pendant des décennies par Gaston Defferre (membre du Parti socialiste et de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste) est un soutien inconditionnel d’Israël et participe à l’intégration progressive des leaders juifs, bien organisés malgré leurs divisions, dans les structures du pouvoir local, notamment après la migration des « rapatriés d’Algérie ». En même temps, la population « musulmane » y est faiblement organisée et les organisations qui les représentent formulent des critiques acerbes contre les positions sionistes des autorités françaises.
 
Selon Mandel, le décalage entre, d’un côté, le soutien et la reconnaissance des leaders juifs sionistes et, de l’autre, la marginalisation des organisations « musulmanes », nourrit l’idée du « deux poids, deux mesures » et les tensions entre « juifs » et « musulmans ». Par exemple, les organisations nationalistes maghrébines critiquent en 1948 la politique française du « laisser-faire » lorsque les mouvements sionistes s’organisent depuis le camp d’Arenas et chargent des armes sur des bateaux en vue de la colonisation de la Palestine, alors qu’elles-mêmes font l’objet d’une surveillance et d’une répression massives. La « matrice marseillaise » est en quelque sorte le laboratoire de la configuration politique nationale puisque, depuis la présidence Sarkozy (2007-2012), on y retrouve de similaires ingrédients : une politique étrangère française largement favorable aux positions israéliennes, des leaders juifs reconnus et intégrés dans les structures de l’État, des organisations pro-palestiennes globalement stigmatisées et réprimées, et des « musulmans » accusés d’un « nouvel antisémitisme ».
 
Le livre nous invite ainsi à varier les échelles d’analyse, l’échelle locale pouvant parfaitement éclairer l’échelle nationale. Cette étude historique fouillée soulève par ailleurs deux questions centrales et difficiles pour faire l’histoire des groupes minoritaires, sans que l’auteure parvienne, me semble-t-il, à y répondre de manière totalement satisfaisante.
 
La question de la catégorisation

Dès l’introduction, Mandel souligne l’importance d’avoir une approche anti-essentialiste et constructiviste de l’identité, et s’appuie volontiers sur le concept de « communauté d’expérience ». Si on ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation, il reste que l’auteure fait un usage souvent problématique de la catégorie de « juif » ou de « musulman ». En effet, elle catégorise des organisations sans que ceux-ci ne revendiquent cette identité musulmane ou juive, telles que le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), supposée être une « organisation juive communiste » (p. 66), les émeutiers de l’été 1981, les mouvements de « jeunes immigrés » des années 1980 (chapitre 6) et le MTA (Mouvement des travailleurs arabes), qualifié d’organisation musulmane. Or le « mouvement beur » et le MTA n’ont jamais revendiqué une identité musulmane. Le MTA était composé de militant-e-s arabes, marxistes, majoritairement athées et parfois élevés dans des familles chrétiennes, tels que Gilles Ladkani (principal théoricien d’origine syrienne), Maurice Courbage (un des leaders du MTA Marseille), etc. On pourrait faire la même remarque, mais de manière plus nuancée, pour ce qui concerne les mouvements nationalistes algériens dont la dimension nationale s’articulait, sans s’y réduire complètement, à la dimension arabo-musulmane durant la décolonisation. Il existe ainsi une tendance à sous-estimer la portée universaliste du nationalisme arabe et à gommer sa dimension non confessionnelle, qui est essentielle pour comprendre l’engagement des nombreux juifs dans les organisations nationalistes algériennes [voir les travaux de Pierre-Jean Le Foll Luciani] et marocaines [voir ceux d’Alma Rachel Heckman]. Paradoxalement, l’auteure n’analyse le discours d’aucune organisation musulmane stricto sensu telles que la Mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France, l’Union des jeunes musulmans, etc., sauf une simple évocation à la fin du livre (p. 145).
 
L’usage de catégories religieuses est certes difficile, mais une des solutions au problème de la catégorisation est de le prendre pour objet de recherche en tant que tel. En effet, les catégorisations religieuses obéissent à la fois à la volonté d’imposer une vision et des principes de division du monde social (logique de l’État colonial notamment) et à des registres de mobilisation politique (porte-parole religieux). Ces catégorisations étatique et militante sont les principaux véhicules de la production des frontières religieuses puisque, en construisant des groupes religieux pour des raisons différentes (l’assignation étatique n’est pas la même chose que le processus d’auto-identification, le second n’étant bien sûr pas étranger à la première), ces acteurs produisent de la différence religieuse. Si la production de la différence religieuse a une certaine efficacité symbolique et pratique lorsqu’il s’agit d’une assignation étatique (le « Français musulman d’Algérie » est une catégorie juridique à la fois raciale et religieuse), elle est beaucoup plus fragile lorsqu’il s’agit des organisations religieuses : l’identification à une organisation religieuse nécessite un constant travail de mobilisation des porte-parole pour convaincre les « juifs » et les « musulmans » d’être représentés par eux.

Or la nature des relations entre ces organisations, juives ou musulmanes, et la population dite « juive » ou « musulmane » reste assez mystérieuses. Dans la mesure où le lien entre représentant et représenté n’est pas naturel, toute la question est de savoir, au delà des proclamations des porte-parole, 1) si ce lien existe vraiment et, s’il existe, 2) si les représentants sont vraiment représentatifs et, s’ils le sont, 3) si ceux-ci représentent une part significative de ladite population. Ce n’est qu’en posant ces questions que l’on peut, d’une part, mesurer la portée des discours tenus par les organisations dominantes telles que le CRIF (ou la Mosquée de Paris) et, d’autre part, rendre compte de la lutte entre organisations pour imposer leur représentativité. Dans cette perspective, l’auteure apporte des éléments importants pour saisir ce qu’elle appelle le processus de « sionisation des juifs français » (« Zionization of French Jewry », p. 80) et ses limites. La population « juive » française n’est pas sioniste en elle-même, elle serait devenue sioniste grâce au travail de mobilisation des organisations sionistes. Elle ne s’était pas mobilisée massivement en faveur d’Israël (mobilisation mesurée par un bon indicateur : les montants des levées de fonds) jusqu’à la guerre israélo-arabe de 1967, durant laquelle on constate un regain de l’activisme des organisations sionistes favorisé par la fin du positionnement pro-israélien de la politique étrangère française, l’afflux des juifs du Maghreb et la conviction que la guerre était une question de survie. Mais la mobilisation de la population « juive » en faveur d’Israël ne persiste pas après la guerre de 1967 dans la mesure où l’attitude majoritaire relèverait plutôt de l’inaction et du désintérêt. On utilise le conditionnel car, sauf à prendre le discours des organisations sionistes pour argent comptant, on ne sait finalement pas s’il est vraiment représentatif de ladite population. Du coup, on a du mal à comprendre les logiques du succès des organisations sionistes, dont les archives ont été consultées, et de la marginalisation des juifs antisionistes, qui sont évoqués surtout pour la période de Mai 68.
 
Racisme, hostilité et violence physique entre « juifs » et « musulmans »

La deuxième question centrale est celle de l’usage de la violence physique. Mandel rend compte des discours et actes contre des juifs (émeutes d’Oujda et de Jerada en 1948, Belleville 1967, France 2000, etc.), mais moins dans le sens inverse sans que l’on sache vraiment pourquoi. Quoi qu’il en soit, comment interpréter ces violences ? L’auteure a recours à la peu convaincante théorie de la frustration des « musulmans » en employant les termes de anger, bitterness, frustration, etc. Par exemple, pourquoi la migration vers la Palestine des juifs du Maroc, influencés par les organisations sionistes très actives, débouche-t-elle en 1948 sur la « frustration » et la « colère » des « musulmans » qui saccagèrent des commerces et tuèrent des juifs ? S’agit-il de frustration, de motivation politique liée à la colonisation israélienne ou d’autre chose ? Autre exemple : les rares conflits entre arabes et juifs dans le camp marseillais de l’Arenas, liés à l’utilisation du port pour exporter des armes vers Israël, relèvent-ils de la frustration ou de la lutte anticolonialiste ?
 
L’insuffisance de la théorie de la frustration relative, largement discréditée en science politique pour comprendre l’action collective, même violente, oblige à utiliser un autre cadre d’interprétation : peut-on interpréter les conflits en termes ethniques, religieux ou raciaux ? S’agit-il de racisme structurel (système de division, de hiérarchisation et d’inégalités) ? Existe-t-il un racisme anti-arabe chez les « juifs » ? Existe-t-il un racisme antijuif ou judéophobie chez les « musulmans » ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de faire certaines clarifications.
 
D’une part, il faut faire des distinctions géographiques (colonies et métropole) et temporelles (colonial et post-colonial). Avant la colonisation de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc, l’histoire des juifs ne relève ni de la légende noire dudhimmi, ni de la légende dorée de la « tolérance » islamique, mais plutôt de l’infériorisation du statut juridique des juifs (donc inégalité juridique), l’application variée de la dhimma selon les lieux et de relations « paisibles » entre juifs et musulmans. Comme le souligne l’historien marocain Mohammed Kenbib, le Maroc précolonial est marqué par une « cohabitation intercommunautaire » fondé sur une complémentarité dans l’économie locale pré-capitaliste. Or la colonisation française et l’imposition d’une économie capitaliste mettent fin à cette complémentarité et la montée en puissance des mouvements sionistes favorisent une opposition politique, d’où un phénomène de distanciation et de conflictualité. En Algérie, le racisme structurel et légalisé à l’encontre des Français musulmans s’articule avec le processus d’intégration des juifs au groupe majoritaire grâce au décret Crémieux de 1870, bien qu’il existe des différences locales et que l’assimilation des normes françaises ne soit pas totale : l’identité juive arabe s’est maintenue même en Algérie. En France métropolitaine après la Seconde guerre mondiale, les « juifs » sont en quelque sorte des « dominants dominés » ou minoritaires en voie de majoration, et les « musulmans » sont des « dominés dominés » ou minoritaires en état de marginalisation. Les relations entre eux sont limitées à certains quartiers, reproduisant une sorte de « cohabitation communautaire » locale.
 
D’autre part, il faut faire une distinction entre ce qui relève de l’idéologie, des stéréotypes et des actes discriminatoires, surtout pour la période post-coloniale. A défaut d’enquête fouillée sur ce sujet, on ne peut qu’avancer des hypothèses... Il est probable que les stéréotypes racistes soient partagés à la fois par les populations « juives » et « musulmanes », que les discours « musulmans » ouvertement racistes contre les juifs soient limités à certains groupes politico-religieux, que les discours « juifs » racistes contre les musulmans soient limités aux groupes sionistes violents ou non violents et certains journalistes et intellectuels juifs néoconservateurs. Quant aux actes racistes, antisémites ou islamophobes, les données du ministère de l’Intérieur indiquent les évolutions liées à l’actualité nationale et internationale (voir graphique CNCDH), mais ne donnent pas d’informations précises sur les auteurs, sauf quelques rares exceptions lorsque ces faits deviennent des affaires publiques, et l’enquête dirigée par Michel Wieviorka au début des années 2000 dans des quartiers immigrés est plutôt décevante [1]. Il manque cruellement une sociologie des auteurs d’actes racistes, qui permettrait d’aller au delà des analyses simplificatrices et caricaturales sur le « nouvel antisémitisme » des « territoires perdus de la République » ou la « nouvelle islamophobie » de l’ensemble de la population française.
 
Cette sociologie permettrait de vérifier ou d’infirmer des hypothèses sur les déterminants sociaux de l’usage de la violence raciste et la pertinence, ou non, de la relier à la question des relations entre groupes minoritaires. En ce sens, les travaux étasuniens sur le processus de « blanchiment » des minorités ethniques pourraient être utiles [2] : Italiens, Irlandais, juifs, etc. sont passés de groupes minoritaires racialisés, stigmatisés et discriminés à une position de membres du groupe majoritaire, les blancs [3]. Or ces travaux étasuniens insistent sur l’importance de la violence pour « devenir blanc » : être plus brutal que les blancs nativistes à l’encontre d’une minorité plus opprimée, en l’occurrence les Noirs concurrents sur le marché du travail, était une manière de « montrer patte blanche » et d’affirmer haut et fort de quel côté de la barrière raciale on se situait. N’est-ce pas ce processus qui est à l’œuvre lorsque des groupuscules juifs s’en prennent violemment à des « musulmans » ou lorsque des groupes d’individus arabes ou noirs s’en prennent violemment à des camps de Roms ? Ce cadre d’analyse pourrait aussi être utile pour interpréter la violence, symbolique celle-là, qu’assènent à longueur de tribunes et de best-sellers certains journalistes et intellectuels néoconservateurs qui se revendiquent comme juifs, à l’encontre des « musulmans ». Leur volonté d’imposer l’idée qu’il existe un « problème » musulman et un projet de « grand remplacement » n’est-elle pas une manière d’asseoir leur (récente) intégration dans le groupe majoritaire, en se distinguant de l’autre absolu et en s’identifiant au même absolu ?
 
Nonna Mayer :

Le livre de Maud Mandel vient à point nommé éclairer l’histoire des Juifs et des Musulmans de France, dans un contexte de fortes tensions intercommunautaires.
 
Plutôt que de les analyser séparément, l’auteure aborde ce qui relie ces deux minorités, qui ont une longue histoire commune, qui ont souvent vécu côte à côte, dans les mêmes quartiers des mêmes villes. Sa perspective est centrée sur l’histoire franco-algérienne, prise comme un miroir grossissant des relations entre les deux communautés. Elle travaille sur le temps long, partant des débuts de la colonisation, vers 1830. Et elle balaie aux passages nombres d’idées reçues.
 
Ces relations n’ont pas toujours été conflictuelles, il y a eu des périodes de cohabitation paisible, et les conflits, moins nombreux qu’on ne le croit, n’ont pas toujours éclaté aux moments attendus. Ils ont été plus vifs dans la foulée de Mai 1968, sur les campus, ou lors de la Première Guerre du Golfe (1990-1991) qu’à la création de l’État d’Israël en 1948 ou lors de la Guerre des Six jours. Et leur ampleur est très variable d’un endroit à l’autre, Marseille par exemple étant le meilleur exemple d’une coexistence largement pacifique entre Juifs et Musulmans. Bref la polarisation de ces deux minorités, aujourd’hui bien réelle, n’est pas inévitable, comme le montre le temps où UEJF et SOS Racisme militaient ensemble. En revanche les inégalités sociales, économiques, culturelles entre les deux communautés sont anciennes et renforcées par la politique de l’État français. C’est un sentiment d’injustice qui affleure et qui se perpétue, dont le décret Crémieux de 1870, qui accorde la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, mais pas aux Musulmans, est le plus fort marqueur symbolique. Une asymétrie qui va se poursuivre malgré la décolonisation et l’Indépendance. L’intégration en métropole sera plus facile pour les Juifs que pour les Arabes, qui ont plus de ressources (connaissance du français, instruction, soutien des organisations internationales). Sur près de deux siècles, ce livre montre comment se sont construites les représentations croisées des deux groupes et c’est passionnant.
 
On peut regretter que l’auteur ne soit pas plus explicite sur ses sources, sur les archives mobilisées. Elle reste très discrète sur sa méthodologie. On peut aussi s’interroger sur son choix de titrer son livre « Juifs et Musulmans », alors qu’elle décrit plus l’émergence et la cristallisation de la représentation des « Arabes Nord Africains » opposés aux « Juifs Nord Africains ». Dans l’opinion publique française, le terme de « Musulman » pour qualifier les populations d’origine maghrébine est récent. La figure du travailleur immigré fut première, puis quand vinrent les familles, du temps des secondes générations, celle des « beurs » s’imposa. Il faut attendre le tournant des années 2000, comme le montre l’exploration de la base de données Google Books Ngram Viewer [4], pour que l’islam vienne au centre du débat public et que l’étiquette de « musulman » se répande. Le compte rendu des relations entre les deux communautés paraît parfois un peu idyllique comme à Belleville, où juifs et arabes et chinois ne se mélangent pas, ils vivent côte à cote mais séparés [5]. Ces remarques n’enlèvent rien à l’intérêt de cet ouvrage, qui aborde de manière dépassionnée un sujet polémique et éclaire les tensions actuelles en les replaçant dans une perspective historique.
 
L’analyse de Maud Mandel s’arrête certes en 2000, au moment où éclate la Seconde Intifada qui déclenche une vague sans précédent d’actes antisémites en France [6]. Ils se maintiennent depuis à un niveau élevé, suivant les soubresauts du conflit israélo palestinien, qui pèse beaucoup plus sur les relations entre les deux communautés qu’au cours de la période décrite par le livre. L’image d’Israël est devenue de plus en plus négative [7], tandis que l’essor de l’islamisme radical et du terrorisme djihadiste a déteint sur celle de l’Islam en général [8]. Le livre de Maud Mandel rappelle opportunément qu’il n’en a pas toujours été ainsi, que le destin des deux communautés est lié, qu’hier elles se mobilisaient de concert avec succès contre tous les racismes, et qu’elles le pourraient encore.
 
Aller plus loin
Sur la Vie des idées : Juifs et musulmans de France, histoire d’une relation. Entretien avec Maud Mandel, par J.-P. Dedieu.
 
Pour citer cet article :
Abdellali Hajjat & Nonna Mayer, « Deux communautés, un destin », La Vie des idées , 9 février 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Deux-communautes-un-destin.html
 
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Posté par Michel Peyret 

Paul Ricoeur : la mémoire, l’histoire, l’oubli – C.R de lecture par Pauline Seguin

 

02 Février 2017

Certes toute ma réflexion, mes travaux sont d’abord d’inspiration marxiste, et le primat accordé à l’Histoire est aussi celui de Marx et de tous ceux qui ont travaillé à partir de sa révolution intellectuelle et pratique et là je n’en finirais pas de citer mes références. Mais Marx lui-même et tous ceux qui ont pratiqué le matérialisme historique ont été dans un dialogue perpétuel avec les penseurs du passé comme les contemporains. Il y a eu le dialogue y compris avec cet autre disciple de Husserl que fut Sartre ou des citoyens engagés comme Paul Ricoeur. Sans avoir l’immense culture de ce dernier, je suis moi aussi quelqu’un « devant qui tous les livres sont simultanément ouverts ». Paul Ricoeur est avant tout un humaniste et un philosophe militant qui revendique son devoir de citoyen. Il écrit cet ouvrage en réaction aux thèses négationnistes, et dans l’espoir de pouvoir indiquer à ses contemporains la voie d’une mémoire apaisée, réconciliée, et la voie du pardon. Je n’ai rien à pardonner, mais au contraire je cherche pour une mémoire apaisée les véritables responsabilités et je refuse de les confondre avec leurs victimes. Mais la démarche chrétienne de Paul Ricoeur ne m’est pas étrangère et ses concepts m’aident à penser ma propre recherche sur ce terrible XXe siècle dont les échos continuent à envoyer leurs ondes, épopée communiste et extermination nazie, est ce que le rideau est tombé ou tout continue à se jouer y compris quand nous l’ignorons? Cette excellente fiche de lecture est une bonne introduction à un penseur complexe, mais je n’en partage pas la conclusion « post-moderne » qui met en cause la possibilité d’une vérité en Histoire qui serait toujours celle des vainqueurs, et je partage de ce point de vue non seulement la problématique de Paul Ricoeur, mais aussi celle de Carlos Guinzburg qui récuse la démarche post moderne et cette impossibilité à reconnaître une vérité. Et qui le fait justement à partir de la dénonciation du négationnisme. Simplement je pense que le négationnisme contemporain est double, celui de la Shoah mais aussi celui du rôle joué par l’Union soviétique et même de la réalité de cette première expérience soviétique

 

(note de Danielle Bleitrach pour Histoire et société)


 

CR de lecture de Pauline Seguin. Ouvrage de réf. : Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Editions du Seuil, Points Seuil, Essais, 2000, 689 p.

 

Paul Ricoeur, intellectuel français majeur du XXème siècle, a profondément marqué toute la pensée en sciences sociales, aussi bien en France qu’à l’étranger, notamment aux Etats Unis, où il enseigna pendant plusieurs années.

 

Sa vie de philosophe éclairé et militant s’est achevée en 2005, et il est fort probable que nous ne soyons pas encore en mesure de saisir toute l’ampleur de la portée de sa pensée, sur l’ensemble du champ des sciences humaines.

 

Maintes fois cité, dans des domaines souvent extérieurs à sa discipline, la philosophie, il s’agit là d’un grand penseur humaniste qui apparaît déjà comme absolument incontournable sur plusieurs questions, et notamment sur la question qui nous intéresse, à savoir, la mémoire.

 

Il s’agit donc d’essayer, en toute modestie, de faire un compte rendu synthétique, au risque de sembler schématique, des thèses complexes défendues dans l’ouvrage La mémoire, l’histoire, l’oubli (Edition du Seuil, Paris, 2000), et de mettre à jour quels sont les enseignements majeurs que l’on peut en retenir afin d’éclairer notre étude sur la mémoire de la décolonisation en Indochine.

 

Tout en gardant à l’esprit que la complexité du langage et des concepts employés est telle que l’étude de cet ouvrage mériterait d’y consacrer beaucoup plus de temps, et d’en proposer un compte rendu plus abouti et mûri que la présente note de synthèse.

 

La démarche consiste tout d’abord, à faire une brève présentation de l’auteur, un éclairage sur les éléments de contexte déterminants pour la compréhension de cet ouvrage, avant de retracer, à grands traits, les thèses défendues par l’auteur.

 

Paul Ricoeur (1913‐2005) est né à la veille de la première guerre mondiale, en 1913, et sera fait prisonnier de guerre entre 1940 et 1945, en Poméranie, lors de la deuxième guerre mondiale. Il apparaît donc d’emblée comme quelqu’un de « profondément marqué par un siècle tragique qu’il traverse en s’engageant pleinement dans ses enjeux majeurs, pour en éclairer le sens » [1]. Les drames et les tragédies du XXème siècle, auxquels il semble très sensible, marquent profondément sa pensée et son questionnement, et cette sensibilité accrue est perceptible tout au fil de son œuvre.

 

Influencé par la phénoménologie de Husserl (dont il semble être un héritier direct) et par l’existentialisme, il construit, en intégrant les apports de la psychanalyse, et de la pensée de Freud, une philosophie de l’interprétation, et apparaît comme un des représentants majeurs de l’herméneutique contemporaine. Les grandes questions qui marquent toute son œuvre sont celles de la volonté, du temps, du sujet, de l’altérité et des valeurs, dans la perspective d’un humanisme chrétien optimiste.[2]

 

Le temps et l’histoire constituent, dés les années 1950, un de ses thèmes privilégiés de recherche. Il publie Histoire et Vérité [3] en 1955, où il tente une définition délicate de la notion de vérité en histoire, et détermine les contours de l’objectivité en histoire (à distinguer de l’objectivité en sciences exactes). En 1983, il poursuit sa réflexion en publiant, en trois volumes, Temps et Récit [4], où il s’interroge sur les ressources de la narrativité, du récit et de la fiction, et sur leurs incidences sur le récit du temps passé.

 

Le présent ouvrage se définit, dès les premières pages, comme une réponse à ces deux ouvrages précédents, où Ricoeur se propose d’approfondir sa réflexion en palliant les lacunes de ses écrits antérieurs, et d’explorer les problématiques liées aux relations entretenues entre les trois pôles d’accès au passé que sont la mémoire, l’histoire, et l’oubli.

 

Si Ricoeur s’intéresse très tôt à l’histoire et aux problématiques soulevées par son écriture, ce n’est jamais dans la perspective de constituer une philosophie de l’histoire, ou d’établir une reconstruction téléologique de l’histoire.

 

Cet ouvrage publié en 2000 peut apparaître comme le résultat de la somme des réflexions que les drames du XXème siècle et les questionnements de l’historiographie contemporaine ont inspiré à l’auteur, conjuguée à la lecture croisée des différents philosophes et penseurs ayant écrit sur l’histoire. En effet, l’auteur s’ingénue à entrecroiser les textes de nombreux penseurs ayant écrit sur la mémoire, l’histoire et son écriture ; comme il le dit lui même, c’est un auteur « devant qui tous les livres sont simultanément ouverts » [5]. Il a tout lu, des philosophes, en passant par les sociologues, les historiens, les linguistes et les scientifiques. Et cette étude se présente donc à la fois comme l’expression de la thèse originale de son auteur, et comme une synthèse de tout ce qui a été pensé et publié avant, sur le sujet.

 

Pour resituer cet ouvrage sur le plan des idées, il convient de préciser que cette étude s’inscrit, en histoire, dans la lignée des travaux des historiens de la fin du XXème siècle (il fait notamment référence à J. Le Goff, P. Nora, M. de Certeau) qui s’interrogent sur la pratique de l’histoire et sur son écriture. En philosophie, cette recherche fait écho aux réflexions phénoménologiques sur l’essence des phénomènes de mémoire, sur les structures fondamentales de l’historiographie et de l’écriture de l’histoire, entreprises par des philosophes tels que Husserl ou Bergson. Par rapport aux sciences sociales, l’auteur se situe dans l’héritage de Foucault et de Halbwacks (auteur de travaux sur les questions de mémoire collective [6]), et tente de déchiffrer les enjeux identitaires et politiques des usages et des détournements, ou abus, aussi bien de la mémoire que de l’oubli.

 

Mais Paul Ricoeur est avant tout un humaniste et un philosophe militant qui revendique son devoir de citoyen. Il écrit cet ouvrage en réaction aux thèses négationnistes, et dans l’espoir de pouvoir indiquer à ses contemporains la voie d’une mémoire apaisée, réconciliée, et la voie du pardon.

 

Dès la première page, l’auteur annonce son engagement. Il précise que ce livre, issu d’une réflexion sur les problèmes relatifs aux liens entre mémoire et histoire, est une réponse « aux troubles (suscités) par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de (ses) thèmes civiques avoués ».[7]

La problématique d’ensemble de l’ouvrage concerne la question de la représentation du passé, « qu’en est-il de l’énigme d’une image […] qui se donne comme présence d’une chose absente marquée par le sceau de l’antérieur » [8], annonce t-il dès son introduction. Il entend rendre compte de cette problématique à travers une triple perspective : la phénoménologie de la mémoire, l’épistémologie de l’histoire, l’herméneutique de la condition historique, où s’inscrit une réflexion sur la question de l’oubli.

Dans la partie consacrée à la phénoménologie de l’histoire, il pose la question suivante : de quoi se souvient-on quand on se souvient ? Il entend par là faire référence au débat philosophique traditionnel qui oppose réalité et fiction. Il part du présupposé que la mémoire prétend être fidèle au passé, alors qu’elle relève de l’ordre de l’affection et du sensible. Quand on se souvient, nous dit‐il, se souvient‐on de cette impression sensible ou de l’objet réel dont elle procède ? A la suite de Platon et d’Aristote, P. Ricoeur distingue deux types de mémoire, la mnémé et l’anamésis. La mnémé désigne cette mémoire sensible, qui nous affecte, sans qu’il y ait intervention d’une volonté, alors que l’anamésis renvoie à ce que l’auteur appelle le rappel, et qu’il entend comme une mémoire exercée, une recherche active et volontaire, dirigée contre l’oubli. En effet, en ce sens, une des principales fonctions de la mémoire consiste à lutter contre l’oubli, et de là, l’idée de devoir de mémoire renvoie, en fait, à celle d’un « devoir de ne pas oublier » [9].

 

Abus de mémoire

 

La principale différence entre la mémoire et l’imagination, alors que l’une et l’autre relève de la problématique de la présence de quelque chose d’absent, et que la mémoire est le garant du caractère passé de ce dont elle déclare se souvenir [10]. La mémoire est forcément mémoire de quelque chose qui n’est plus, mais ayant été, elle fait donc référence à un réel antérieur. Mais la mise en image du souvenir premier suppose une reconstruction, ce qui pose la question de la fiabilité de la mémoire, et avec elle, celle de sa vulnérabilité structurelle. En effet, c’est cette vulnérabilité, issue du rapport entre l’absence de la chose souvenue et sa présence sur le mode de la représentation, qui fait que la mémoire est sujette à de multiples formes d’abus.

 

L’auteur distingue trois types d’abus : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée, et la mémoire obligée [11]. En s’appuyant sur les apports des théories psychanalytiques, il entend par mémoire empêchée la difficulté de se souvenir d’un traumatisme. Dans l’idéal, un tel souvenir nécessite le recours à un travail de mémoire, qui passe par un travail de deuil, afin de pouvoir renoncer à l’objet perdu et de pouvoir tendre vers une mémoire apaisée, et vers une réconciliation avec le passé. En effet, le souvenir traumatique, que peut constituer par exemple, à l’échelle de la mémoire collective, la « blessure de l’amour propre national » [12], s’il ne fait pas l’objet d’un travail de remémoration, impliquant un réel travail de deuil et de recul critique, s’expose au danger de ce que les psychanalystes appelle la « compulsion de répétition » [13] (manifeste notamment en cas de « trop de mémoire » ou de répétition de célébrations funèbres, comme dans le cas du sanctuaire de Yasukuni au Japon). Seul un travail de deuil et de recul critique, fondé sur l’effort de remémoration, permet à une société de tendre vers une réconciliation apaisée avec son passé.

 

Dans le cas de la mémoire manipulée, l’auteur fait référence aux manipulations idéologiques de la mémoire. En effet, les détenteur du pouvoir mobilisent la mémoire à des fins idéologiques « au service de la quête, de la reconquête ou de la revendication d’identité » [14]. Ce type de phénomènes idéologiques vise à légitimer l’autorité du pouvoir en place, à la faire apparaître comme un « pouvoir légitime de se faire obéir » [15]. L’auteur pose le caractère narratif du récit comme principal agent de l’idéologisation de la mémoire. Le récit, par définition, est sélection et mise en cohérence. C’est donc de la narrativité du récit que relève les stratégies d’oubli et de remémoration. L’histoire officielle est donc aussi une mémoire imposée, au sens où c’est elle qui est enseignée, « apprise, et célébrée publiquement » [16]. Todorov et ses travaux sur les abus de la mémoire [17] précisent que tout travail sur le passé est un travail de sélection et de combinaison réfléchie des évènements les uns avec les autres, c’est un travail qui est nécessairement orienté, non vers une recherche de vérité objective, mais vers une recherche du bien (selon le contexte, il peut s’agir de la recherche d’une certaine paix sociale, de légitimation de pouvoir en place etc.). Ce penseur révèle aussi que la manipulation de la mémoire a souvent tendance à user des stratégies de victimisation, dans la mesure où revendiquer la position de victime place le reste du monde en position de redevable, et de là, la victime apparaît légitime de se plaindre, de protester, de réclamer. En ce sens, la manipulation du souvenir traumatique permet de revendiquer une attente sur le futur, car la mémoire du passé traumatique oriente le projet assigné au futur.

 

Avec la mémoire obligée, l’auteur entend traiter de la question de « devoir de mémoire ». Lors de sa conférence sur la juste mémoire [18], il prend soin de préciser que le devoir de mémoire n’est pas comme tel un abus, c’est un vrai devoir qui consiste à rendre justice aux victime et à la cause (qui fait que les victimes sont des victimes), et à identifier les victimes et l’agresseur. Et c’est sur l’authenticité de ce devoir légitime que se greffe la possibilité des abus. C’est en effet, aux vues des conditions historiques et du contexte dans lequel ce devoir de mémoire est requis, que l’on est à même d’en saisir l’enjeu moral, la signification et la vision du futur dont il est porteur. L’idée de devoir de mémoire fait nécessairement intervenir la notion de dette, dans la mesure où il place les contemporains dans la position de redevables à l’égard de ceux qui les ont précédé. Ricoeur suppose ensuite qu’il y ait une constitution distincte mais mutuelle de la mémoire collective et de la mémoire individuelle, et il émet notamment l’hypothèse d’une triple attribution de la mémoire, à soi, aux proches et aux autres [19].

 

Mémoire, histoire et oubli : entrelacements

 

L’analyse de l’épistémologie de la connaissance historique fait apparaître les problèmes issus des rapports entre connaissance, pratique de l’histoire et expérience vive. L’auteur présuppose qu’il y a un rapport de concurrence et de confrontation entre l’intention de vérité de l’histoire et la prétention de fidélité de la mémoire. Le travail de distanciation, selon des méthodes propres aux historiens, permet à la connaissance historique de s’autonomiser et de prendre ses distances par rapport à l’expérience de la mémoire vive. La matière de l’historien est constituée, pour une large part, par les archives, elles‐mêmes issues du témoignage des hommes du passé. Ce qui renvoie encore une fois, à la question de la fiabilité du témoignage, car celui‐ci comprend les composantes narrative et rhétorique, il répond en effet à l’exigence de la cohérence et à celle de convaincre son interlocuteur. L’historien doit donc passer par une nécessaire confrontation entre les différents témoignages, afin d’être en mesure d’établir un récit probable, et plausible des événements. Le recours au témoignage est pleinement justifié, dans la mesure où l’objet de l’histoire, ce n’est pas le passé, ce n’est pas le temps, mais ce sont « les hommes dans le temps » [20]. P. Ricoeur prend le soin de préciser la différence qu’il existe entre le fait historique et l’événement réel remémoré, différence qui peut, notamment, occasionner des conflits entre la mémoire des survivants et l’histoire écrite.

 

Le fait historique est construit par le travail qui le dégage d’une série documentaire. L’histoire affirme que tel fait a eu lieu, « tel qu’on le dit ? C’est là toute la question » [21]. L’historien ne peut rien affirmer sans preuve, or, pour qu’un document puisse faire office de preuve, il faut que celui qui le consulte lui pose une question, et la question posée est nécessairement sous tendue par un projet d’explication [22]. L’interprétation, et ses écueils, sont donc présents à tous les niveaux de l’opération historiographiques (à savoir : niveau documentaire, niveau explicatif, niveau de la représentation narrative du passé) [23]. L’interprétation apparaît ainsi comme une composante structurelle de l’intention de vérité de toutes les opérations historiographiques. Cependant, l’historien a la prétention de « représenter en vérité le passé » [24], et, en ce sens, l’histoire apparaît comme le « prolongement critique » [25] de l’ambition de fidélité au passé de la mémoire, l’histoire se veut « l’héritière savante de la mémoire » [26]. Or P. Ricoeur se plait à remettre en cause la capacité du discours historique à représenter en vérité le passé, ce qui renvoie directement à la dialectique de la mise en récit, supposant une double composante narrative et rhétorique. Avant d’être l’objet de la connaissance historique, un événement est d’abord objet de récit (archive), d’où le retour de l’aporie rencontrée sur la question de la mémoire, à savoir celle du débat entre réalité et fiction. Qu’elle différence y a‐t‐il entre histoire (history) et fiction (story), si l’une et l’autre raconte, c’est à dire, mettent en récit ? [27] Il s’agit de ce que l’auteur appelle « l’aporie de la vérité en histoire », manifeste notamment lorsque à partir d’événements identiques, des historiens construisent des récits différents [28]. De là, l’historien n’est pas un agent neutre, c’est un être social, qui est dans une position de « spectateur engagé » (R. Aron) [29], ce que rend d’autant plus manifeste les événements « aux limites » [30], où l’historien a clairement une « responsabilité à l’égard du passé » [31]. La distinction entre récit historique et récit de fiction réside « dans la nature du pacte implicite » [32] passé avec le lecteur. En effet, il est convenu que l’historien traite d’événements, de situations, de personnages qui préexistent au récit qui en est fait [33]. De même, ce pacte comprend une prétention à la correspondance et à l’adéquation au passé [34]. Mais, il s’agit là d’une adéquation présumée [35], et pas forcément effective, entre la représentation historienne et la réalité du passé.

 

Dans la partie concernant l’herméneutique de la condition historique, l’auteur met en exergue la relation d’interdépendance qui existe entre la lecture historique du passé, la manière dont le « présent est vécu et agi », et les attentes qu’on assigne au futur [36]. « La projection du futur est (effectivement) […] solidaire de la rétrospection sur les temps passés » [37]. Or, l’historien, comme le juge, occupe une position de tiers, et, de fait, aspire à l’impartialité [38]. Mais, il s’agit là d’une aspiration nécessairement inassouvie, au sens où l’impartialité totale est impossible. L’historien ne peut, ni ne veut, porter un jugement historique (et quand bien même il le ferait, le jugement historique est par nature provisoire et sujet à controverse) [39]. Dans le prolongement, de même qu’il est impossible d’accéder à l’impartialité absolue, l’historien n’a pas les moyens d’écrire une histoire globale, qui annulerait les différences entre points de vue [40], une histoire unique qui embrasserait celle des exécutants, celles des victimes et celles des témoins [41]. P. Ricoeur pose par là la question du traitement historiographique del’inacceptable. En effet, « comment traiter de l’extraordinaire avec les moyens ordinaires de la compréhension historique ? » [42]. Ce type d’événements « aux limites », dont l’auteur fut à la fois témoin et victime, rend d’autant plus manifeste le caractère inévitable de l’intervention de la subjectivité en histoire. Le phénomène d’interprétation est présent d’un bout à l’autre des opérations historiographiques, et il est toujours possible d’interpréter quelque chose autrement. La controverse semble donc inévitable, et l’histoire est vouée à un perpétuel révisionnisme [43].

 

L’oubli relève de la problématique de la mémoire et de la fidélité au passé. Il englobe la problématique du pardon, au sens où celui‐ci apparaît comme la dernière étape du cheminement de l’oubli. Le pardon relève de la problématique de la culpabilité et de la réconciliation avec le passé. Mais, tous deux tendent vers l’horizon d’une mémoire apaisée [44]. Dans son acception courante, l’oubli est d’abord ressenti négativement, comme une atteinte à la prétention de fiabilité de la mémoire [45]. Or, selon l’auteur, il convient de distinguer deux sortes d’oubli. La figure négative de l’oubli, d’une part, qui est source d’angoisse, c’est l’oubli par « effacement des traces » [46]. Et la figure positive de l’oubli, d’autre part, dit « oubli de réserve » [47], celui qui est source de plaisir, quand, à l’instar de M. Proust avec la fameuse madeleine de La recherche du temps perdu, on se souvient de ce que l’on a un jour vu, entendu, éprouvé, acquis. Cette idée fait écho à la théorie d’un oubli réversible, défendue par Bergson dans Matière et Mémoire [48], ou encore, renvoie à l’hypothèse de l’inconscient et à l’idée d’inoubliable, représentées par Freud. L’œuvre de mémoire est dirigée contre l’oubli par effacement des traces. Celui‐ci a donc partie liée avec la mémoire [49], il constitue en quelque sorte son versant négatif, voire la condition même de la mémoire et de son exercice. En effet, « le souvenir n’est possible que sur la base d’un oublier, et non pas l’inverse » [50]. Et c’est en tant que pendant négatif de la mémoire que l‘oubli peut être l’objet des mêmes abus que celle‐ci.

 

Dans le cas de la mémoire empêchée d’un événement traumatique, la compulsion de répétition vaut oubli, au sens où elle empêche la prise de conscience de l’événement traumatique. En ce qui concerne la mémoire manipulée, les abus de mémoire sont aussi des abus d’oubli [51] (car la mémoire étant récit, elle est par définition sélective), il est toujours possible de raconter différemment « en supprimant, et en déplaçant les accents d’importance » [52]. Mais pour l’auteur, ce « trop peu de mémoire », s’il est imposé d’en haut, est assimilable à une sorte d’oubli « semi passif », dans la mesure où il suppose une certaine complicité des acteurs sociaux, qui font preuve d’un « vouloir-ne-pas-savoir » [53]. Dans le cadre de l’oubli commandé et institutionnalisé, l’auteur entend traiter principalement du cas de l’amnistie, dont la proximité phonétique avec amnésie éveille son questionnement [54]. L’amnistie constitue pour lui une forme « d’oubli institutionnel » [55], il s’agit d’un « déni de mémoire […] (qui) éloigne en vérité du pardon après en avoir proposé la simulation » [56]. L’amnistie revient à faire comme si de rien n’était, c’est une injonction de l’État à « ne pas oublier d’oublier » [57]. Mais il s’avère que le prix à payer est lourd, car en cas d’amnésie institutionnalisée, la mémoire collective est privée de la crise identitaire salutaire qui permettrait à la société concernée d’effectuer une réappropriation lucide du passé et de sa charge traumatique, en passant par un travail de mémoire et un travail de deuil, tous deux guidés par l’esprit de pardon. L’oubli, selon P. Ricoeur, a une fonction légitime et salutaire, non pas sous la forme d’une injonction, mais sous celle d’un vœu. S’il devoir d’oubli il y a, ce n’est pas « un devoir de taire le mal, mais de le dire sur un mode apaisé, sans colère » [58].

 

Le pardon apparaît alors comme « l’horizon commun d’accomplissement » [59] de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli, mais il ne s’agit en aucun cas d’un « happy end » [60], il ne peut être question que d’un « pardon difficile » [61], « ni facile, ni impossible » [62]. Il est de l’ordre du vœu, de l’idéal vers lequel tendre. L’auteur souligne la fonction politique d’une mémoire apaisée et du pardon, en se demandant si la politique ne commence pas là où finit la vengeance, dans la mesure où il serait contre productif pour une société de rester indéfiniment en colère contre elle‐même [63]. L’auteur tient à mettre en garde ses contemporain en rappelant à la toute fin de son ouvrage, que ce n’est que par un travail de deuil, guidé par l’horizon de réconciliation avec le passé, et par l’idéal du pardon, qu’une société est à même de se séparer définitivement du passé, afin de faire place au futur [64].

 

Un texte profond

 

Il s’agit là d’un texte très profond, et cité à maintes reprises, mais qui gagnerait à d’avantage de clarté dans l’expression. Le langage hautement conceptualisé, employé par l’auteur, en rend la lecture laborieuse, et il est fort regrettable que la difficulté de l’expression en limite quelque peu l’accès. C’est un ouvrage qui a beaucoup à apprendre aux peuples et aux dirigeants d’aujourd’hui et de demain, mais dont l’audience effective n’est pas à la hauteur des enseignements qu’il apporte.

 

Sur le fond, il convient de remarquer que , bien que l’auteur soit un rhéteur hors pair et que son raisonnement soit parfaitement mené, si brèche il y a, elle serait à chercher du côté de ses présupposés. En effet, il fonde son raisonnement sur l’idée d’une ambition de vérité de l’histoire, et d’une prétention à la fidélité de la mémoire, et ce, sans la questionner. Or la notion de vérité semble très discutable, car fondamentalement relative. En effet, l’historien a à cœur de prouver ce qu’il pense être la vérité, en s’appuyant sur de vrais documents hérités du passé, mais est‐ce à dire pour autant que la thèse qu’il défend à prétention à être vraie, absolument ? Si l’histoire, comme on l’entend souvent, et l’histoire des vainqueurs, l’ambition première des artisans historiens n’est‐elle pas moins la vérité que la démonstration de la grandeur et de la légitimité de ses commanditaires ?

 

En ce qui concerne la prétention de la fidélité à la mémoire, il s’agit là d’un point tout aussi discutable. La mémoire semble au contraire assumer sa subjectivité et revendiquer sa sensibilité. Elle se sait certainement bien plus malléable et sujette à caution, que ce que l’auteur semble bien vouloir en dire. Modulable à souhait, en fonction d’exigences extérieures, il est à croire qu’elle aurait des difficultés à désapprouver la maxime de Nietzsche: « « J’ai fait cela », dit ma mémoire. « Impossible ! » dit mon orgueil, et il s’obstine. En fin de compte, c’est la mémoire qui cède. » |65].

 

Pauline Seguin

 

Notes

1 Site Fonds Ricoeur : http://www.fondsricoeur.fr

2 Référence à l’article sur P. Ricoeur dans Le Grand Larousse Illustré.

3 P. Ricoeur, Histoire et Vérité, Edition du Seuil, Paris, 2001.

4 P. Ricoeur, Temps et Récit, T. 1, T. 2, T. 3, Edition du Seuil, Paris, 1991.

5 P. Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Edition du Seuil, Paris, 2000, p. III.

6 M. Halbwachs, La Mémoire collective, PUF, Paris, 1950.

7 P. Ricoeur, Histoire et Vérité, op. cit., p. I.

8 Ibid. p. II.

9 Ibid. p. 37.

10 Ibid. p. 26.

11 Ibid. p. 82.

12 Ibid. p. 96.

13 Ibid. p. 96.

14 Ibid. p. 98.

Staline: pièces à verser au dossier

 

02 Février 2017

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J’ai longuement hésité avant de publier cet interview, surtout en étant en train de lire le jeune staline de  simon sebag montefiore, c’est un livre qui ne manque pas de mérite mais qui est déplaisant par ce qui fait sans doute son succès, disons ses aspects Suétone, tout sur la vie intime des Césars. Mais revenons à ce témoignage du petit fils de Staline qui ressemble un peu dans sa démonstration à ce qui faisait l’intérêt des écrits de Staline, leur caractère simple parfois simplificateur mais toujours destiné à emporter la conviction d’un point de vue russe et de classe. Enfin les réserves que je peux avoir contre cette publication concernent le site Novorossia qui est de ceux que l’on peut considérer comme « infréquentables » tant il est utilisé par l’extrême-droite.Bon maintenant je vous laisse écouter, Marianne me précise que le petit fils de Staline est très connu en Russie et qu’il a porté plainte pour diffamation envers son grand père.

 

(note de Danielle Bleitrach pour Histoire et societe)


Novorossia Today en coproduction avec Novorossia TV « Le père des peuples » nous parle de Joseph Staline. Dans ce documentaire de plusieurs épisodes de 12 à 15 minutes, Jacob Jugashvili répond en exclusivité avec franchise aux questions des lecteurs de Novorossia Today du monde entier sur son arrière-grand-père.

 

1ère partie : Staline, était-il une bête féroce ? – Le père des peuples (I). Jacob Jugashvili questions – réponses.

 

2e partie :Où Soljenitsyne a trouvé ses chiffres – Le père des peuples (II). Jacob Jugashvili questions – réponses

 

Dans la 3ème partie, Jacob Jugashvili l’arrière-petit-fils de Staline aborde les questions suivantes:

 

Qu’est-ce que cela fait d’être un descendant de Staline ? Comment réagissent les gens en l’apprenant ?

 

Quelle est la part de responsabilité de Staline par rapport à Trotski et Lénine, dans la repression contre le religieux ? : destructions d’églises, deportations et executions des prêtres etc.

 

Est-ce que vous êtes pour punir tous ceux qui font ou ont fait l’apologie des regimes soviétiques et autres communistes, maoïstes,…  ?