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Minsk, Poutine, Syriza, zone euro : le décryptage de Jacques Sapir

 
23 Février 2015 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour l’économiste Jacques Sapir, les crises qui secouent l’Europe de la Russie à la Grèce témoignent de la faillite d’une certaine forme de construction européenne.

 


Jacques Sapir dirige le groupe de recherche Irses à la FMSH, et coorganise avec l’Institut de prévision de l’économie nationale (IPEN-ASR) le séminaire franco-russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie. Vous pouvez lire ses chroniques sur son blog 

RussEurope.


Au terme de plusieurs heures de négociations à Minsk, les présidents ukrainien, russe, Angela Merkel et François Hollande se sont mis d’accord sur un cessez-le-feu à partir du 15 février tandis qu’à Bruxelles, les dix-huit ministres des finances de la zone euro ne sont pas parvenus à trouver un accord sur la dette grecque. Ces deux crises, bien que très différentes, témoignent-elles d’un bouleversement des rapports de force en Europe?

 

Ces deux crises n’ont pas le même objet, le même contexte et ne mettent pas en présence les mêmes acteurs. Dans le cas de la crise ukrainienne, nous sommes en présence d’un problème de sécurité, tant dans le sens étroit (il y a une guerre civile actuellement dans le Donbass) que dans un sens plus large (comment penser la sécurité sur le continent européen). Cette crise n’est pas réglée par l’accord de Minsk même si, et pour la première fois, on peut faire preuve d’un relatif optimisme.

À Minsk, il y a un vainqueur, et il faut le reconnaître, c’est Vladimir Poutine.

Dans le cas de la crise grecque, ce qui est en cause est à la fois la manière dont on a traité ce pays depuis maintenant près de 5 ans ET la question des choix économiques et des choix institutionnels qui ont été faits en Europe. À Minsk, il y a un vainqueur, et il faut le reconnaître, c’est Vladimir Poutine. Dans le cas de la Grèce ce sera, de toutes les manières, bien plus complexe. Ce que l’on peut dire c’est que nous vivons un moment historique marqué à la fois par un retour de la Russie sur le jeu européen et par la crise, voire la faillite, d’une certaine forme de construction européenne.

 

En cas d’échec des négociations avec l’Union européenne, la Grèce peut-elle se tourner vers la Russie?

 

C’est une possibilité. Le Ministre des Finances de la Fédération de Russie, M. Siluanov, a évoqué la possibilité d’un prêt direct de la Russie à la Grèce. Mais, cette option n’est pas aujourd’hui la plus probable. Néanmoins, si la Grèce devait faire défaut et sortir -de fait- de la zone Euro, on peut parfaitement imaginer un accord de swap entre la Banque Centrale de Grèce et la Banque Centrale de Russie pour permettre à la Grèce de revenir à sa monnaie nationale avec des réserves de change suffisantes. Il est très probable que ceci a été évoqué lors des entretiens qui se sont déroulés entre le ministre des affaires étrangères grec et son homologie russe.

Nous vivons un moment historique marqué à la fois par un retour de la Russie sur le jeu européen et par la crise, voire la faillite, d’une certaine forme de construction européenne.

À terme, cela peut-il déboucher sur une recomposition complète du paysage géopolitique en Europe?

 

En tout les cas, il est clair que les équilibres géopolitiques sont en train d’évoluer très vite en Europe. L’Allemagne constate aujourd’hui l’impasse de sa politique. Elle a accepté un mécanisme fédéral, l’Euro, mais à la condition que ce mécanisme ne l’entraîne pas vers ce que l’on appelle une «union de transfert», c’est à dire une logique réellement fédérale qui verrait l’économie allemande financer à hauteur de 8% à 10% de son PIB le reste de l’Europe. Elle a beaucoup, et certainement trop, bénéficié de cette situation. Mais aujourd’hui elle se trouve coincée entre une revendication légitime grecque qui, si elle aboutit, la conduira vers cette union de transfert qu’elle veut éviter par dessus tout et un éclatement de la zone Euro dont elle porterait la responsabilité.

 

Ces deux issues terrifient les gouvernants allemands. En un sens, ils terrifient aussi les gouvernants français qui sont sommés par la victoire de Syriza aux élections, de prendre leurs responsabilités. Aucun n’en a envie, et le statu-quo actuel leur convient. Mais, ce statu-quo est devenu impossible à reproduire. C’est une des raisons de l’hystérie diplomatique qui a saisie les dirigeants de nos deux pays ces derniers jours. Mais en réalité ils n’ont aucun projet de recomposition du paysage géopolitique européen. Nous allons vers une crise grave du fait du manque d’imagination, mais par dessus tout du manque de courage, de ces dirigeants.

 

Le vieux rêve du général de Gaulle d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural est-il en train de renaître?

Nous allons vers une crise grave du fait du manque d’imagination, mais par dessus tout du manque de courage, de ces dirigeants.

De fait, quand vous lisez le préambule de l’accord qui a été signé à Minsk, vous voyez une allusion très claire à un espace humanitaire et économique commun allant de l’Atlantique au Pacifique.

 

Mais, pour qu’une telle perspective ait une chance de se réaliser, il faudrait que les dirigeants européens, et bien entendu les dirigeants allemands et français en premier lieu, comprennent ce qu’exige la situation. De fait, l’Europe est en train de périr de la zone Euro. Il est paradoxal, mais ce fut dit par bien des économistes, que l’incomplétude de la zone Euro puisse entraîner l’Europe dans sa perte. C’est ce qui arrivera si l’on ne se décide pas aujourd’hui de dissoudre dans le calme l’Euro.

 

Les tensions montent en Europe, et l’image de l’Allemagne s’est profondément dégradée. Nous vivons en réalité un «moment national» qui se caractérise dans de nombreux pays par une révolte populaire contre les dénis de souveraineté organisés et perpétrés à Bruxelles. Si l’on veut sauver l’Europe il faut soit imposer un changement radical de politique économique, ce que propose Syriza mais que refuse et refusera Berlin pour des raisons que l’on peut comprendre soit redonner de la flexibilité aux relations entre les pays, et permettre à ces derniers de recouvrer leur monnaie et de dévaluer si la situation l’impose. Le choix de l’une ou l’autre de ces solutions permettrait de repartir de l’avant et de tendre la main à la Russie. Mais, les dirigeants allemands et français sont incapables de faire l’un ou l’autre. Ils présideront donc à la destruction de ce qu’ils ont cru construire.

 

L’Europe est en train de périr de la zone Euro.

Un scénario catastrophe est-il néanmoins totalement à exclure? Les crises peuvent-elle déboucher sur une explosion sauvage de l’Europe, voire sur une guerre?

 

Il faut dire tout de suite qu’une guerre généralisée, sur le modèle de la Seconde Guerre mondiale, est impossible aujourd’hui en Europe. Outre le fait que des puissances nucléaires seraient directement impliquées, la densité des installations civiles mais dont la destruction aurait des effets comparables à des armes atomiques (centrales nucléaires, usines chimiques, etc…) est telle que cela exclu tout scénario de guerre généralisée. Par contre, un scénario d’explosion de l’Europe est pensable, et peut-être même probable. Il faudrait, dès aujourd’hui réfléchir sur les contours de ce que serait une «autre Europe», une Europe plus démocratique, plus proche des peuples, et qui serait plus efficace. Il est d’ailleurs frappant que les grands succès ont été le fait de coopérations multilatérales autour d’un maître d’œuvre, qu’il s’agisse d’Airbus, de l’Agence Spatiale Européenne, d’Ariane, et non de projets mis en œuvre par la commission européenne. Cela devrait inciter les politiques à réfléchir.