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Steve Ohana : « Mon utopie d’une Europe fédérale ne se réalisera probablement pas »

En guise d’article de relance de ce blog, j’ai eu l’opportunité de rencontrer et interviewer l’économiste Steve Ohana, dont j’avais vraiment apprSteve-Ohana-La-France-malade-de-l-euro-1914.pngécié le dernier essai « Désobéir pour sauver l’Europe ». Cet essai est sorti en 2013 mais n’a rien perdu (malheureusement) de son actualité, puisque son analyse du mauvais diagnostic de nos dirigeants et de la spirale déflationniste dans laquelle rigueur et compétitivité allaient nous entrainer s’est révélée très pertinente. Il proposait également un certain nombre d’alternatives dans cet essai, avec en fil conducteur l’idée qu’il y avait encore matière à sauver l’idée d’une Europe plus politique et démocratique, à condition d’assumer le rapport de force avec l’Allemagne et de mettre en place l’ensemble des institutions nécessaires au bon fonctionnement d’une zone monétaire 41tJezERx-L._SY344_BO1,204,203,200_comme la zone euro. L’évolution du contexte depuis deux ans l’amène dans cet entretien à revenir sur cet espoir d’une autre Europe, et à honnêtement reconnaître que l’avenir lui semble désormais très incertain, notamment sur le plan politique. Un retour sur la crise européenne et ses perspectives qui me semblait intéressant à quelques jours d’une élection en Grèce qui ouvre de nouveau le champ des possibles.

Nico : Pour commencer, quelle est votre analyse de la situation en Europe plus de six ans après le début de la crise. Certains parlaient en 2014 de sortie du tunnel, d’autres insistent sur la situation sociale dramatique dans beaucoup de pays européens. Où en sommes-nous début 2015 ?

S. Ohana : Pour répondre, il faut s’intéresser aux tendances longues, en regardant depuis 2007 les variations de PIB, de taux de chômage, etc… On constate alors que l’on est loin d’être sorti du marasme économique et qu’à bien des égards la dépression que nous subissons est pire que celle vécue dans lesze-pibpartete-2006-2013 années 30. Six ans après la crise de 29, l’Europe avait une meilleure reprise qu’aujourd’hui en termes de PIB/tête, de production industrielle, etc. Même chose en Thaïlande et en Indonésie après la crise de 1997, ou en Argentine après la dévaluation de 2001. Les comparaisons offertes par l’Histoire montrent que l’Europe obtient les plus mauvais résultats, et les faibles rebonds enregistrés ici ou là l’an dernier sont dérisoires au regard de l’ampleur du choc subi. La question du chômage notamment est dramatique dans certains pays, et n’est pas en voie d’amélioration surtout pour les jeunes. Ceci conduit à une profonde désespérance sociale et à une situation politique chaotique. Des partis contestataires commencent à se rapprocher du pouvoir, comme Syriza en Grèce, donné en tête des législatives, ou Podemos en Espagne créé il y a seulement un an. Les peuples cherchent clairement des alternatives radicales aux partis de gouvernement traditionnels qui ont échoué.

Vous avez comparé avec certaines crises du passé, mais si l’on regarde les autres régions du monde aujourd’hui, là encore, il semble que ce soit la zone euro qui s’en sorte le moins bien.

C’est clair, si on regarde le Japon, les États-Unis, le Royaume Uni, tous s’enze-us-comp-pib-3sortent mieux que la zone euro. Ils sont revenus au niveau d’avant crise pour l’emploi, voire même en ont créé, le PIB/tête a augmenté au Japon et aux US, le Royaume Uni va rapidement nous dépasser. Nous sommes clairement à la traîne de la croissance mondiale.

Pourtant, en 2010, le tournant de la rigueur et de la compétitivité devait permettre à l’Europe de rebondir… Vous expliquiez dans votre livre que ceci n’a pas fonctionné pour deux raisons majeures : le diagnostic de la crise n’était pas le bon et les remèdes ont aggravé le mal. Qu’entendiez-vous par là ?

La crise de 2007-2008 était une crise de dette privée, très banale en un sens, comme il en a existé aux USA à partir de 2007 ou au Japon au début des années 90. Les pays périphériques de la zone euro ont accumulé des dettes privées colossales durant les années 2000, et c’est cette bulle qui a explosé en 2008 suite à la crise des subprimes américaine. Par contre, la dette publique de la majoritéqe-289-1-fr des pays européens avait stagné voire diminué (en % du PIB) durant les années 2000. Il ne s’agissait donc clairement pas d’une crise de dette publique, c’est l’erreur majeure de diagnostic qui a été faite. En s’appuyant sur ce mauvais diagnostic, à partir de mai 2010, les dirigeants européens ont apporté des solutions contre-productives basées sur la rigueur budgétaire censée restaurer la confiance des marchés. Alors même que cette confiance n’avait été endommagée que par répercussion sur la sphère publique de la crise de dette privée, et parce que la BCE n’avait pas soutenu immédiatement les pays en difficulté.

Le souci est que si les Etats réduisent les dépenses publiques en même temps que le secteur privé se désendette, d’où peut bien provenir la demande ? Il ne balancecommerciale_franceallemagnereste plus que l’export pour trouver des consommateurs à l’étranger, et l’on a donc essayé de transformer la zone euro en une Allemagne géante, en demandant à tous les pays d’améliorer leur compétitivité pour exporter plus. Cela aurait pu marcher à l’échelle d’un seul pays, mais pour la zone euro il faudrait que la Chine achète plein de produits, les USA aussi, c’est absolument irréaliste. Cela aggrave même la situation, puisque tout le monde essaie en même temps de réduire ses coûts salariaux et de baisser ses prix, ce qui conduit à la déflation. Les taux d’intérêt nominaux étant déjà à zéro ou presque, la baisse de l’inflation fait remonter les taux réels et l’on tombe dans cette spirale où les dettes augmentent, la demande privée se dégrade… faisant finalement tomber encore davantage l’inflation… Nous sommes en plein dedans et pas prêts d’en sortir malheureusement.

Pourtant on a connu des exemples de spirale déflationniste, avec le Japon qui se débat dedans depuis le début des années 90, ou l’Europe dans les années 30 avec les conséquences que l’on connaît. Il semble donc évident qu’il s’agit d’un risque majeur, on en parle un peu dans les médias depuis un an ou deux, mais quel est le niveau de prise de conscience des dirigeants européens ?

Je pense que nos dirigeants sont schizophrènes, à l’exception de l’Allemagne qui est à peu près cohérente et défend bien ses intérêts. Hollande et Draghi ont compris qu’il y a un problème de déflation, mais ils tentent de ménager la chèvre et le chou. Hollande est pris par les obligations budgétaires induites par la signature du TSCG, ce Traité qui nous emmène vraiment dans le mur (rappel : vidéo maison sur le TSCG ici). Et Mario Draghi, qui a pourtant vraiment conscience de la gravité de lale-president-de-la-banque-centrale-europeenne-bce-mario-draghi-lors-d-une-conference-de-presse-le-7-aout-2014-a-francfort_5024564 situation, dit malgré tout qu’enfreindre le TSCG endommagerait la crédibilité des gouvernements. De ce fait, nous sommes en train de perdre le combat contre la déflation. Il sera impossible de sortir de la trappe déflationniste tout en continuant d’appliquer le TSCG. Il nous faudra beaucoup plus de clarté intellectuelle et de cohérence dans nos politiques pour gagner ce combat.

Que devraient faire les dirigeants européens pour sortir de cette schizophrénie ?

Après une crise de dette privée, on sait très bien depuis les travaux de l’économiste Irving Fisher au début des années 30 qu’une spirale négative estimagesfis susceptible de s’enclencher : les banques dont les actifs sont suspects ne veulent plus prêter à l’économie réelle, les ménages et entreprises endettées cherchent à se désendetter et contractent donc leurs dépenses et leurs investissements, les ménages et entreprises détentrices d’épargne ne consomment pas et n’investissent pas du fait de leurs anticipations très négatives sur l’économie… Tout ceci déclenche une crise de demande car trop d’acteurs cherchent à épargner en même temps, sans débouchés suffisants pour cette épargne. La dépression économique induit elle aussi de nouveaux problèmes de surendettement des entreprises ou des particuliers, d’autant que ces dettes sont adossées à des actifs dont la valeur baisse, et le cercle vicieux est en place.

En réaction, vous réduisez les taux d’intérêt pour apaiser la souffrance mais à un moment vous arrivez au plancher de zéro et vous êtes bloqués. Par contre, l’inflation tend dans ce contexte à baisser (voire à devenir négative) et les taux réels ainsi à augmenter. La dette augmente (en valeur réelle), la consommation faiblit, les entreprises font faillite, on assiste alors à un phénomène divergent s’il n’y pas de mécanismes extérieurs de stabilisation.

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Pour en revenir à votre question, quels sont ces mécanismes  de stabilisation :
En premier lieu, il faut effacer une grande partie des dettes du système bancaire, le restructurer et le recapitaliser ;
Il faut ensuite une relance budgétaire : l’Etat devient le poumon de l’économie, il s’endette car il peut le faire, aidé par la Banque Centrale qui fixe des taux très bas, et il se substitue ainsi à la demande privée défaillante, permettant de maintenir l’activité et de désendetter les acteurs privés.
Il faut enfin une relance monétaire, avec une intervention forte de la Banque centrale notamment pour faciliter le désendettement du secteur privé mais aussi  éviter que la défiance des marchés ne se reporte sur la dette publique des Etats.

Pour que ça fonctionne, il faut intelligemment concilier les trois remèdes, et notamment effacer les dettes dès le début, en profitant de la panique pour faire redémarrer le système sur des bases saines. Ensuite les deux relances inflation-01(budgétaire et monétaire) doivent permettre de sortir rapidement de la crise de la demande et d’éviter une spirale déflationniste.
Ces mesures  restent d’ailleurs d’actualité aujourd’hui mais sont plus complexes à mettre en œuvre qu’en 2009, du fait des effets irréversibles de la crise : inemployabilité des chômeurs de longue durée, perte de productivité due au manque d’investissements des entreprises depuis le début de la crise, augmentation des dettes (en % des revenus ou des actifs) et perte de la confiance des ménages et des entreprises en l’avenir.

Si les dirigeants européens n’ont pas pris ces mesures, n’est-ce pas aussi parce que le cadre institutionnel de la zone euro ne le permettait pas ?

Il y avait clairement un défaut de fabrication de l’euro, les concepteurs le savaient et beaucoup l’ont reconnu après coup, comme Romano Prodi par exemple. L’architecture institutionnelle permettant de faire fonctionner une zone monétaire n’avait pas été mise en place dès le début, mais sans doutediecianniconleurointasca volontairement, en faisant le pari qu’on y viendrait nécessairement dans le futur. C’est la politique de l’engrenage très bien décrite par Coralie Delaume, qui conduit à ajouter de nouveaux éléments au fur et à mesure, et notamment à l’occasion de certaines crises, sans possibilité de retour en arrière et sans que jamais l’objectif final ne soit clairement explicité, ni débattu.
Pourtant, il aurait fallu que le cadre institutionnel soit achevé pour pouvoir réagir en 2007 dans une logique fédéraliste et non du chacun pour soi. Une crise est toujours asymétrique, il en ressort des perdants et des gagnants, et il faut donc que des institutions fédérales soient en place pour compenser cette asymétrie et permettre la convergence entre les économies (en l’absence de flexibilité des taux de changes). Si l’architecture n’est pas en place, les gagnants sont enclins à penser que, s’ils s’en sont sortis, c’est parce qu’ils se sont comportés de façon plus « vertueuse » avant la crise, on rentre alors dans une explication moralisante de la crise (à l’origine du discours perpétuel sur  les « réformes » etc.) qui empêche les perdants de rebondir. Tout le monde y perd évidemment à la fin…

A quel type d’institutions faites-vous allusion ?

Je pense principalement à l’union bancaire, l’union fiscale et le statut de la BCE :
L’union bancaire consiste à avoir une homogénéité de toutes les banques de la zone : les banques espagnoles ne doivent pas avoir de conditions différentes de financement des banques allemandes, la sécurité pour le déposant doit être la même partout, une instance fédérale doit intervenir pour recapitaliser les banques en difficulté, etc…Si vous n’avez pas ça, vous considérez que les Etats du sud sont responsables du sauvetage de leurs propres banques. C’est injuste parce que les banques créancières de ces banques sont en grande partie allemandes et françaises, donc on a fait en réalité porter aux pays périphériques le fardeau du sauvetage de l’ensemble du système bancaire européen. C’est aussi économiquement inefficace car cela conduit à reporter la défiance des banques vers les Etats qui les abritent, puis finalement en retour de ces Etats vers les banques….On n’en sort pas…
Quand les Etats sont trop asphyxiés financièrement pour relancer leurs économies avec le levier budgétaire, la présence d’une Union fiscale, et donc d’un budget fédéral conséquent, permet de se substituer à ces Etats pour faire cette relance budgétaire à leur place, ce qui permet de maintenir la demande intérieure. En l’absence de ce levier budgétaire, tous les gouvernements se sont lancés dans une course à la compétitivité salariale visant à booster simultanément leurs exportations… sans prendre la mesure de l’impact déflationniste d’une telle politique…
Dernier élément clé d’une union monétaire, la Banque centrale doit pouvoir jouer le rôle de prêteur en dernier ressort aux pays attaqués par les marchés, pour éviter l’explosion de leurs taux. C’est particulièrement important quand il n’y a pas de budget fédéral car alors, les gouvernements nationaux sont les seuls à pouvoir maintenir les prestations sociales de base ainsi que la demande et l’emploi. On a perdu un temps fou, la défiance s’est installée, alors que dès que la BCE a dit un mot en ce sens en 2012, les primes de risque des dettes souveraines périphériques se sont effondrées.

Tous ces éléments n’avaient pas été posés avant 2007  et du coup on a repris à notre compte l’idéologie et le diagnostic de Merkel, avec des réformes institutionnelles s’inspirant du modèle allemand : on a mis en place le TSCG, on a fait une union bancaire a minima, on essaie de brider les velléités d’intervention de la BCE. Bref, ce qui a été mis en place est très insuffisant mais surtout aggrave la spirale déflationniste et de surendettement public et privé.

Pour en revenir à votre livre, vous parliez de désobéir pour sauver l’Europe. A qui devrait-on désobéir exactement ?

Le livre s’adressait à Hollande, j’aurais aimé qu’il désobéisse au début de son mandat et s’il l’avait fait je n’aurais même pas écrit ce livre. Un an après, j’ai pris acte qu’il ne souhaitait pas le faire alors que réorienter l’Europe était l’une de ses merkel_hollandepromesses phares. Cela m’a déçu et mis en colère, mais ce livre était écrit pour dire qu’il n’était pas trop tard, qu’il était encore temps de désobéir. A qui ? A l’Allemagne et à nous-même, c’est à dire à la voie tracée par Sarkozy depuis 2010. Je ne veux pas accabler l’Allemagne, elle a eu une politique cohérente par rapport à ses propres intérêts, elle est au plein emploi ou presque, n’a pas besoin de taux plus bas, ni d’inflation plus haute, c’est un pays plus vieux, plus épargnant, bref, ils défendent des choix qui préservent leurs intérêts à court terme. J’accuse ceux qui n’ont pas fait entendre leur voix et défendu leurs intérêts, et surtout la France qui est un pays du cœur de l’Europe, qui faisait partie des pays “gagnants” de la crise comme le montrent les taux auxquels elle emprunte. Elle aurait dû agiter la menace de la sortie de l’euro pour faire bouger les lignes. C’est une défaite intellectuelle et morale de ne pas avoir pris conscience de nos atouts et de ne pas avoir assumé le rapport de force. Nous avons intériorisé la petite voix de l’Allemagne : vous êtes endettés, vous n’avez pas fait vos réformes, vous allez vous faire attaquer par les marchés, etc… En  tant qu’économiste, je ne pouvais supporter ce discours permanent sur les réformes et la rigueur alors que le diagnostic n’était pas le bon. Je voulais, au milieu d’autres, essayer de rétablir la vérité et proposer d’autres options politiques et économiques.

Sur le plan politique, vous étiez très clairement en faveur d’une Europe fédérale.

Tout à fait, cela allait ensemble, une Union fiscale doit être accompagnée d’un gouvernement fédéral de la zone euro. Je dis bien la zone euro, car aujourd’hui les institutions comme le Parlement ou la Commission concernent l’UE, alors qu’on a besoin d’un gouvernement de la zone euro pour la faire fonctionner. Oui, je pensais encore au moment du livre que la seule voie de sortie vers le haut était d’aller vers un vrai fédéralisme.

Concernant le fédéralisme, vous connaissez les critiques habituelles qui sont faites sur le plan économique : pour que cela fonctionne, il faudrait des transferts importants des pays du Nord vers les pays du Sud, et l’Allemagne par exemple n’y a pas intérêt.

Pour moi, il s’agit d’un problème purement politique, c’est sans doute la différence avec des gens comme Sapir que je lis aussi bien sûr. Je ne dis pas que c’est facile, mais je pense que pour l’Allemagne au final, ce serait gagnant économiquement. L’Allemagne a très bien fonctionné lorsque les pays du Sud de l’Europe allaient bien et lui achetaient des produits. Même si elle a trouvé des alternatives en Asie, je pense qu’elle aurait tout à gagner à redévelopper le marché intérieur européen. C’est d’ailleurs pour cela au départ qu’on a fait une monnaie unique, pour développer le marché intérieur, pas pour tous exporter vers la Chine, cela n’a pas de sens. Je pense donc que sur le plan économique, il aurait été rationnel pour l’Allemagne de faire ces transferts. Mais le coût politique est énorme, car l’Allemagne se raconte une histoire sur la crise : elle a été vertueuse et les autres ont profité  de l’euro sans faire aucun effort. Il est donc politiquement et moralement impossible pour l’Allemagne de mettre en place ces transferts, alors qu’elle avait su le faire pour l’Allemagne de l’Est.

Et au final, deux ans plus tard, je pense que ça ne se fera pas, la dynamique interne des opinions publiques est trop divergente pour espérer aller vers le fédéralisme. Il y a une radicalisation en Allemagne sur le thème de l’austérité et des transferts, et de plus en plus de désespérance et de révolte sociale en périphérie, avec une montée en puissance des partis eurosceptiques, souverainistes et anti-élites. Des forces politiques centrifuges se sont déchaînées et gonflent sous l’effet de leur propre logique.

En fait, je pense que le TSCG a tué le fédéralisme dans l’œuf, c’est une logique individuelle qui l’a emporté avec des règles à respecter pour chacun, on a quitté la sphère de la coopération. On a même intensifié la compétition entre pays, puisque l’Espagne en comprimant ses coûts essaie de prendre des marchés à la France et l’Italie, au lieu de s’allier avec eux. Un front des pays du sud contre la vision allemande aurait pu déboucher sur quelque chose d’intéressant, mais les pays se trahissent désormais entre eux, la méfiance et la compétition règnent, chacun négocie ses conditions, essaie d’avoir des faveurs de Merkel, c’est dramatique.

Force est de constater que mon rêve, mon utopie d’une Europe fédérale ne se réalisera pas, même si un miracle reste toujours possible. Je me suis trompé, et ceci m’amène à revoir mes recommandations.

Du coup, si l’option fédéraliste n’est plus réaliste, que faut-il faire, assumer les risques d’une rupture avec la construction européenne ?

J’aurais voulu que les solutions de rupture soient portées par des partis traditionnels de gouvernement, mais tout laisse pour l’instant à penser qu’ils ne le feront pas, ce qui représente un dilemme pour moi car je ne me résous pas à soutenir des partis plus radicaux, en raison du risque de clivage de la société. Mais je reconnais qu’il se passe des choses intéressantes en Grèce ou en EspagneLogo-Podemos autour de Syriza, de Podemos, ou encore de la montée en puissance d’intellectuels et de citoyens portant des discours alternatifs et de rupture avec le carcan européen actuel. Plus largement, je pense que le salut viendra en grande partie de la mobilisation des citoyens et de la société civile, que j’appelle à s’informer et à réagir en s’opposant aux politiques actuelles. J’aimerais que ce mouvement soit européen et pas propre à tel ou tel pays, car la tentation du chacun pour soi est très grande et dangereuse. Mais je reconnais aussi que je suis dubitatif voire assez pessimiste sur une possibilité de prise de conscience collective des peuples européens.

Il faut donc attendre que le système implose de lui-même finalement, pris dans ses contradictions internes ?

Sans doute, mais cela m’inquiète aussi. Si Syriza arrive au pouvoir en Grèce, est-ce qu’il y aura sortie de l’euro ou pas ? Est-ce que ce sera bénéfique à la euro21Grèce, je pense que oui, au bout de 6 mois, un an, d’autant qu’ils ont fait pas mal d’ajustements en amont. Mais si l’Italie voit que la Grèce s’en sort bien et quitte aussi l’euro, on change de dimension, et la zone euro n’y survivra pas. Politiquement, ce sera véritablement chaotique et je ne sais pas ce qui en résultera. Todd dit qu’il faut s’y préparer et qu’il se passera alors des choses très « intéressantes ». Je pense que c’est un euphémisme, ce sera sans doute extrêmement violent.

Pour éviter le chaos d’une implosion non maîtrisée, certains comme Todd effectivement mais aussi Sapir disent qu’il faut prendre la main plutôt que de subir, et réfléchir à des scénarios de dissolution coordonnée par exemple. Qu’en pensez-vous en tant qu’économiste ?

Les scénarios de dissolution dépendent du contexte et ça change tout si c’est Marine le Pen qui les met en œuvre par exemple pour la France. Si on ajoute le chaos politique à la complexité économique, on n’a plus aucune vision de 41zJHvoDuDL._SY344_BO1,204,203,200_l’avenir, et je me refuse à faire la moindre prévision sur ce qui pourrait advenir. Il faudrait que les partis au pouvoir ou d’autres prennent des décisions courageuses, soit pour faire fonctionner l’euro, soit pour aller vers un démantèlement coordonné et maîtrisé. Un mouvement citoyen pourrait aider à faire émerger une nouvelle offre politique, combinant un programme de rupture par rapport au statu quo et une stratégie de coopération intelligente entre Etats européens.

Est-ce qu’on peut encore “sauver” l’Europe comme vous le souhaitiez en 2013 ?

Il faut bien définir le concept : qu’est ce qui doit être sauvé dans l’Europe : l’UE, la construction européenne, l’euro ? En européiste naïf, j’avais une vision un peu angélique de la construction européenne. Je pensais que c’était très bien au début mais que ça s’était dégradé ensuite, beaucoup plus tard. Le livre de Coralie Delaume notamment m’a fait évoluer : dans mon livre, j’ai fait remonter l’origine des problèmes à 2010 (avec les plans de sauvetage et le tournant austéritaire),europe_ puis à 1992 avec l’adoption du traité de Maastricht, mais après la lecture du livre de Coralie Delaume, je me suis demandé si le ver n’était pas dans le fruit depuis beaucoup plus longtemps. Ce qui est clair est que la construction européenne s’est fourvoyée, on est arrivé à une Europe beaucoup trop technocratique et figée sur des dogmes pseudo-libéraux. Je suis moi-même libéral, mais libéral keynésien, c’est-à-dire que je pense que l’Etat a un rôle très important à jouer et doit disposer de plusieurs leviers, notamment budgétaires et monétaires, pour permettre le plein emploi et la bonne utilisation de nos ressources humaines et financières. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Europe est trop figée dans ses structures, trop orientée idéologiquement dans ses choix économiques et politiques et finalement antidémocratique, car les citoyens ne sont plus en mesure de révoquer des politiques économiques défaillantes et de décider quel degré de « libéralisme », de redistribution et de solidarité ils souhaitent. Bref, je pense qu’il faudra tout remettre à plat si l’on veut encore sauver une certaine idée de l’Europe.

Ce qu’il faut sauver a minima, c’est quoi du coup, une certaine forme de coopération entre les peuples ?

Il y a une tentation dans certains pays de retour à la souveraineté nationale absolue, par opposition à la situation actuelle, mais je n’adhère pas à cette utopie vendue notamment par le FN selon laquelle ceci pourrait se passer de manièrecrise-finir-avec-cacophonie-sauve-peut-dune-e-L-1 coopérative et sans heurts. Si l’on commence à agir de façon unilatérale, chacun va réfléchir à ses intérêts et cela va déboucher sur un équilibre négatif et dangereux. C’est déjà en partie le cas certes, mais ce serait alors poussé à l’extrême. Il faut souhaiter que l’on trouve une solution intermédiaire, avec plus de flexibilité et de souveraineté pour les Etats nations, mais dans un univers restant coopératif, car nous avons quand même toujours des intérêts partagés et une Histoire commune. Je souhaite vraiment qu’une prise de conscience des citoyens européens permette de basculer vers cet équilibre coopératif plutôt que vers une situation chaotique et le réveil des égoïsmes nationaux.
L’examen des dynamiques politiques actuellement à l’œuvre n’incite pas vraiment à l’optimisme en cette matière.
Mais les situations font les révolutions intellectuelles et les grands hommes, comme l’a montré l’arrivée au pouvoir de Roosevelt en 1933 aux Etats-Unis.

C’est donc notre devoir de continuer à combattre, à éclairer le chemin et à espérer.