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Histoire 2015

Le jugement historique à porter sur Staline. Annie Lacroix-Riz répond à son biographe trotskyste, Jean Jacques Marie

 

23 Décembre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste

Lettre diffusée par l'auteur, au moment de sa rédaction. Elle comporte trois parties : la réfutation des clichés colportés par Marie sur la personnalité monstrueuse prétée à Staline, le dossier d'archive sur les compromission du trotskysme pendant l'occupation, et une mise au point sur la famine ukrainienne de 1932.

 

Le Pecq, le 8 décembre 2007

Annie LACROIX-RIZ

Jean-Jacques MARIE

 

Cher collègue,

 

Vous me permettrez de préciser les inexactitudes et malhonnêtetés de votre article, tout en répondant aux arguments qu’avance votre courrier. Je ne vous reproche pas un modeste article de synthèse (et ne parle pas ici de votre « Staline paru chez Fayard » ou de votre « Trotsky paru chez Payot » dont on pourrait examiner le cas par ailleurs). Je fais allusion au brûlot paru dans l’Express des 20-26 septembre 2007 assimilant Staline à « Caligula [qui] symbolise la cruauté, la dissimulation, la mégalomanie, le bluff, le mépris des hommes, tous traits applicables à Staline. » Curieux choix. Vous prenez au pied de la lettre les auteurs latins (à commencer par cette commère de Suétone) dont on sait que, issus des milieux privilégiés, ils ont haï les empereurs qui montraient quelque combativité contre les prébendes des sénateurs. Caligula les traitait en effet fort mal mais, comme lui, j’ai plus de sympathie pour un cheval que pour un sénateur romain. Je n’avais pas songé à cette comparaison entre historiens contemporains « dominants » et chroniqueurs latins avocats d’une impitoyable société de classe, mais elle est riche d’enseignements.

 

Comme tous les collègues français ou presque, vous partez du principe que Staline a tué femmes, enfants et vieillards, sans parler des hommes valides, grâce à une réglementation, par lui élaborée, aussi idiote que féroce et qu’il aurait légitimée par des complots imaginaires. Ce qui vous donne l’occasion de brocarder « le mauvais roman des Sayers et Kahn ». Ce n'est pas parce que le regretté Vidal-Naquet, qui ne redoutait rien tant, et de longue date, que de passer pour « compagnon de route » du communisme, a donné sa caution à cette thèse – fort étrangère à son champ de spécialité – qu’elle est fondée. L'ouvrage en question, The great conspiracy against Russia, New York, Boni & Gaer, 1946, préfacé par le soviétophile sénateur Claude Pepper (un des deux seuls ambassadeurs « progressistes », avec Davies, nommés par Roosevelt), établit en effet que la Russie soviétique a fait l'objet depuis sa naissance d’un complot permanent des puissances impérialistes, acharnées à faire disparaître cet insupportable modèle socio-économique et politique.

 

Le travail de Sayers et Kahn appartient certes à la catégorie de « l’histoire immédiate », mais ses « notes bibliographiques » souffrent la comparaison avec « l’absence de références » de votre « court article de magazine », et quel magazine! Je vous renvoie à ces notes, précisées pour chaque chapitre p. 140-147 de cette édition de 1946 : elles incluent des ouvrages « officiels » soviétiques, d'autres, non soviétiques, assurément anti-trotskistes, mais documentés, ainsi que d’abondantes sources occidentales de renseignements, des archives étatiques publiées, tels les Foreign Relations of the United States, les papiers Lansing, le compte rendu sténographique des procès depuis le début des années trente, etc. J’ai consulté moi-même ce type de matériau au Quai d'Orsay (comptes rendus bruts et commentaires diplomatiques). Le document brut des séances est instructif, parce que, torturés ou pas, les inculpés fournirent des détails précis sur leurs tractations avec l’étranger qu’aucun tortionnaire, si habile fût-il, n’aurait pu leur inspirer, comme je l’ai fait remarquer naguère à propos des procès qui eurent lieu dans les démocraties populaires de l’Est européen, pendant la Guerre froide, contre de hauts clercs stylés et mandatés par le Vatican (Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 1996, 540 p., réédité en 2007, chapitre 11; sur l’appréciation desdits complots par une historiographie plus récente, cf. infra).

 

En outre, l’ouverture des archives internationales (soviétiques comprises, mais je travaille moi-même sur les occidentales, cf. infra) ne ridiculise pas, mais étaie la thèse de Sayers et Kahn du complot international, comme l’excellent ouvrage, traduit en français, d’Arno Mayer, Les Furies, terreur, vengeance et violence, 1789, 1917, Fayard, Paris, 2002. « L'ambassadeur d'un pays capitaliste devient fiable dès lors qu'il répète la propagande officielle, m’écrivez-vous. Pour répéter ainsi le mauvais roman des Sayers et Kahn, il faut tout ignorer du dossier Toukhatchevski à Moscou et même de la déclaration du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS de 1957 sur le procès des militaires qui en citait quelques extraits, documents autrement sérieux qu'une correspondance de diplomates étrangers. » J’ai consacré au « dossier Toukhatchevski » des mois de recherche indépendante dans les archives diplomatiques (françaises, américaines, britanniques, allemandes, récemment italiennes)   et militaires françaises (Service historique de l'armée de terre, incluant des fonds spécifiques sur le procès Toukhatchevski) : leur concordance est formelle sur les tractations entre Toukhatchevski (et quelques-uns de ses pairs) et l’État-major de la Wehrmacht, impliquant cession de l’Ukraine contre renversement du pouvoir soviétique.

 

Ces sources d'origine très diverse excluent toute erreur et balaient les a posteriori de « la déclaration du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS de 1957 sur le procès des militaires ». Vous vous en contentez parce qu’elle cite « quelques extraits » favorables à la thèse de la réhabilitation de Toukhatchevski, que les dirigeants soviétiques prononcèrent en effet. Le père de Nicolas Werth, l’excellent journaliste britannique Alexander Werth qui, à la différence de son fils, aimait beaucoup l’URSS et ne haïssait pas son chef, souligna dès 1964 les périls d’une réécriture de l’histoire soviétique systématiquement antistalinienne. Il conclut à de sérieuses manipulations « khrouchtchéviennes », en confrontant à des récits d’après mars 1953 nombre de réalités politiques et événements que, ayant passé la période de guerre en URSS, il connaissait personnellement (La Russie en guerre, Paris, Stock, 1964, p. 19-20). Un document de 1957, favorable à Toukhatchevski, vous suffit à établir son innocence. Au nom de quel impératif méthodologique? En revanche, mes courriers diplomatiques, qui vous déplaisent, ne seraient pas des archives : votre remarque « Beau document d'archives puisqu'il est archivé! » relève du chef-d'œuvre de mauvaise foi. Vous me permettrez de prétendre, cher collègue, savoir aussi bien que vous ce qu’est une archive. Il n'est que de me lire pour le constater.

 

Je vous remercie donc de lire mon « ouvrage Le choix de la défaite » que vous n'avez « pas lu », notamment ses p. 389-407 (surtout 393-398). Moi, je vous parle de votre article, et je l’ai lu. Vous déduisez du « titre », qui vous déplaît, certes, mais que j’ai scrupuleusement et précisément choisi, que je recours aux « mêmes fables grossières » dont j’aurais usé « dans la lettre à Celia Hart en ignorant les documents soviétiques eux-mêmes. » Parlons-en. Lorsque j’ai répondu aux énormes sottises de Mme Hart, j’ai fourni à mes interlocuteurs les sources de documents établissant la complicité formelle, de 1935 à 1946, entre trotskistes, Trotsky en tête, et élites des puissances les plus résolues à en finir avec l’expérience soviétique (qu’on taxe cette ligne d’anti-stalinisme ne change rien à l’affaire). J’ai notamment envoyé à mon ami (trotskiste) Pedro Carrasquedo, le 22 octobre 2004, les références qui suivent, puisque, travaillant aux Archives nationales, il se proposait de les examiner pour « arbitrer », après le délai nécessaire à l’examen, entre mes accusations graves et les cris d’indignation de divers groupements trotskistes. C’est ce que vous appelez ignorance des « documents soviétiques eux-mêmes ». Pedro, que j’ai relancé dans les semaines qui ont suivi son engagement, n’a à la présente date toujours pas usé de son arbitrage et ne m’a plus reparlé du dossier après avoir différé sa remise d'avis.

 

Vous conviendrez aisément, puisque vous considérez toujours comme nulles et non avenues les accusations soviétiques de complot ou de complicité de ressortissants soviétiques avec des pays hostiles, que, pour établir les liens éventuels avec l’étranger, les sources diplomatiques et policières, notamment occidentales, sont indispensables. Je vous remercie de vérifier les sources que j’ai fournies, qui ne laissent aucun doute sur l’utilisation des trotskistes contre les communistes par les Allemands hitlériens avant et pendant l'Occupation puis par les Américains supposés démocrates. Je conçois que le dossier vous soit désagréable, mais je ne l’ai pas « forgé » (je vous adresse l’original in extenso du texte envoyé à Pedro, qui pourra confirmer mes dires, raison pour laquelle je lui communique notre échange).

Sur Knochen et Boemelburg, voir Le choix de la défaite et Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy, Paris, Armand Colin, 1999, réédité en 2007, et surtout le prochain, De Munich à Vichy : la mort annoncée de la Troisième République, à paraître en 2008 chez le même éditeur.


« PIECES INDIQUEES A PEDRO CARRASQUEDO SUR TROTSKI ET LES TROTSKISTES

 

Le Pecq, 22 octobre 2004

 

Remarques sur les pièces déjà indiquées, sur lesquelles nous pourrons discuter (j’en ai annoté une quantité considérable), et sur d’autres

 

3W, vol. 358, interrogatoire d’Allemands, AN,

 

Le dossier 4, Knochen, direction générale de la sûreté nationale direction des RG, janvier 47, révèle une filière d’utilisation d’« agents » trotskistes contre le PCF et sa propagande pro-soviétique :

 

Lutte contre le communisme, œuvre de Boemelburg, notamment très efficace utilisation de propagande trotskiste par agent Barbe ou Barbet, sur radios clandestines installées « consistait à critiquer l’évolution du communisme russe et plus particulièrement de Staline en soulignant qu’il s’éloignait de plus en plus des doctrines initiales de Marx et de Lénine », pour « dissocier les diverses organisations communistes en jetant le trouble dans les esprits », 104, et « d’autres collaborateurs français pour ces émissions mais je ne connais pas leur nom »; et usage d’autres comme le Tchèque Rado, « ex-officier des Brigades internationales », et deux autres agents Tchèques; et Boemelburg « avait d’excellents contacts avec des fonctionnaires de la police spéciale française et, notamment, Deitmar ((sic) Detmar d'après Berlière), Baillet et Rotte ((sic) pour Rottée).

 

(cet interrogatoire suggère qu’il a bien existé des « retournements » d’anciens des Brigades internationales, ce qui relève d’impératifs policiers élémentaires, et ce qui suit dans les dossiers F7 sur des financements réguliers depuis le milieu des années trente rend vraisemblable l’existence d’un noyau acquis aux Allemands depuis lors).

 

Europe URSS 1918-1940, vol. 988, relations Allemagne-URSS, novembre 33-décembre 39, MAE

 

Lettre 881 François-Poncet au ministre des Affaires étrangères, Berlin, 9 juin 37, 43-48, 6 p.

 

Et surtout, fondamental, Lettre 306 de Robert Coulondre au ministre des Affaires étrangères, Moscou, 15 décembre 37, 50-7, 8 p.

 

7 N 3123, URSS, rapports des attachés militaires, 1937-1940 (colonel, jusqu’en février 39, puis général Palasse), SHAT,

 

essentiel, tout voir sur 1937 et 1938, notamment tous comptes rendus mensuels et pièces des procès, dont interrogatoires, plus que troublants sur la situation depuis 1934-1936, vu leur recoupement avec d’autres éléments de la documentation, notamment sur l’Ukraine. La chronologie donne la preuve que ce sont les dénonciations des premiers inculpés qui fournissent les éléments nécessaires à l’enquête sur les généraux, et non une initiative préalable des dirigeants soviétiques ou de Staline pour tordre le cou à leurs (ses) rivaux.

 

Insistance sur le caractère catastrophique, vis à vis de l’étranger et de la politique de « sécurité collective », de ces procès, que l’URSS n’a pas voulus : sa politique extérieure est trop décisive dans la période pour justifier une initiative « intérieure » par ailleurs destructrice de la politique Litvinov.

 

Lis tout, et soigneusement (même si les inculpés ont été torturés, ils n’ont pu inventer sur ordre du GPu les révélations faites, et que le renseignement militaire de diverses capitales corrobore dans les mois suivant le « procès des généraux » et les exécutions de juin 1937 (compare avec les procès d’après Deuxième Guerre mondiale contre les clercs dans les pays d’Europe orientale, chapitre 11 du Vatican)

 

7 N 3150, URSS, rapports des attachés militaires, armée et politique, procès Toukhatchevski, épurations, SHAT

 

Tout voir, j’en ai 16 p. Ce dossier me semble irréfutable. Il est extrêmement surprenant que les excellents Haslam et Carley n’y aient pas mis les pieds. Carley a consulté les fonds du SHAT (cf. mon complément bibliographique de l’agrégation, que je te joins).

 

Je te laisse voir et on commente ensemble.

 

F 7, 13429, 1932, AN

 

Note A.V. 5 1552 sur « La collusion germano-soviétique », Paris, 4 février 32, dactylographié, 9 p. [plus précisément, note sur « les tractations entre l’État-major de la Reichswehr et l’État-major de l’Armée rouge qui ont eu lieu depuis 1922. », transmise parole ettre 1634 Ministre de l'Intérieur (direction de la Sûreté générale) au Président du Conseil ministre des Affaires étrangères, Paris, 5 février 32, dactylographié, 1 p., in URSS 1918-1940, vol. 1268, politique étrangère, 1930-1940, MAE]

 

sur la collaboration militaire germano-soviétique depuis Rapallo, [cf. aussi 1/4208, (P.P.), « D'un correspondant », Paris, 1er mai 31, dactylographié, 7 p., annoté presque in extenso, F 7, 13428, 1931]

Sur l’intimité entre certains généraux, dont Toukhatchevski, et la Reichswehr depuis la collaboration militaire des années vingt (Kork, etc., déjà soupçonnés dans les années vingt, et sauvés du poteau d’exécution par l’intervention de la Reichswehr)

 

F 7, 13431, juillet-décembre 1933 (3 documents de 1934 et 35 à la fin), AN

 

Ce volume établit l’existence de liens entre Pierre Naville et des agents hitlériens (ferait désordre, au colloque, imminent, si je ne m’abuse, sur Pierre Naville). Tu devrais, avec tes moyens, obtenir davantage de renseignements.

 

Bordereau d'envoi plusieurs courriers août-septembre envoyés par Contrôleur général Strasbourg au directeur de la Sûreté générale, Services de Police administrative, 28 septembre 33, paginé 320

 

Sur l’Allemand Pfeiffer, et groupement trotskiste, correspondance signée Ervin Bauer, mais au nom de Pierre Naville, 11, rue Manin, 19e.

 

Toujours documentation novembre sur Ervin Bauen et son courrier à Pierre Naville, avec renseignements novembre 33 (sic), paginé 566 (transmis à Contrôleur général … Alsace-Lorraine, lettre 10409, 15 novembre 33) sur le 2e

 

LA LUTTE CONTRE LA « DÉFENSE NATIONALE » NE RELÈVE PAS D’UNE TACTIQUE EXCLUSIVE D’EXTRÊME GAUCHE

 

F7, vol. 12960, 1e bobine, 1935, juillet-12 août 1935, 443 p., dossier dit des « notes Jean », AN

 

Promiscuités anticommunistes attestées entre des éléments trotskistes, cités, et Doriot (acheté pour sa part de longue date par les patrons, Laval et les Allemands), cf. P.P., 26 juillet 1935, 294-5, P.P. 2 août 25, 373-4 (sauf à faire preuve de naïveté politique, il faut expliquer politiquement la protection active de Doriot auxdits éléments)

 

F7, vol.15284, divers partis,

 

Dossier Parti communiste internationaliste (P.C.I)

 

plusieurs courriers de 1945 et 1946 des RG, sur le financement américain de la 4e internationale, notamment sur Pierre Naville, précis (j’en ai annoté cinq, sans préciser sur mes notes si ce sont les seuls du dossier, je ne m’en souviens donc plus)

 

(renseignements parfaitement compatibles avec le rôle anticommuniste joué aux États-Unis par le courant trotskiste contre le mouvement communiste, notamment dans le domaine syndical)

 

F7, VOL. 12961, 1E BOBINE, 1935, MARS-JUILLET 1936

 

C.  2976, Paris, 24 mars 36, 16

 

Rôle, notamment financier, des Allemands dans la réorganisation trotskiste en France

 

V.P. 6, Paris, 10 avril 36, 156-8, le choix des thèmes de propagande

 

Et plusieurs courriers, que je n’ai pas annotés, vois le volume. »

___________________________________________________________________

« Sur la famine en Ukraine, de 1932-1933 », distinguons entre deux domaines : n’étant pas spécialiste de l’histoire sociale russe ou soviétique et ne lisant pas le russe, je n’ai abordé la question que dans la mesure où les énormités publiées sur « la famine en Ukraine » me paraissaient antagoniques avec « la correspondance de certaines ambassades occidentales », correspondance abondante et convergente.

 

Cette affaire ukrainienne était pour moi suspecte, les courriers de 1933 regorgeant d’indications précises sur une « campagne allemande » relative à l’Ukraine et liée au plan de sa conquête. Sur le détail de l’histoire sociale, je me suis donc appuyée sur les multiples travaux étrangers parus ces dernières années, tous fondés sur les archives soviétiques. J’y ai trouvé confirmation de ce qu’établissait la correspondance diplomatique « occidentale » (pas italienne ni allemande) : la thèse génocidaire est absurde et « la famine en Ukraine », d'une part n'est pas spécifiquement ukrainienne (vous ne le prétendez heureusement pas), d'autre part est incommensurable avec celle des années vingt.

 

J’affirme pour ma part, documents diplomatiques divers à l'appui, que « la famine en Ukraine » fut considérablement gonflée par une campagne de presse inscrite dans le projet de conquête allemande.

 

Ce tapage, qui faisait ricaner les diplomates, si antisoviétiques fussent-ils (tel François-Poncet), associa étroitement le Reich, la Pologne (à laquelle Berlin fit croire qu’il y aurait un morceau d’Ukraine pour elle, comme il lui promit, du dépeçage de la Tchécoslovaquie auquel elle participerait, le « pourboire » de Teschen – pour moins d’un an) et le Vatican, laquais du Reich – pour ne citer que les auxiliaires les plus importants, puisque tous les féaux de l’Allemagne s’alignèrent. C’est évidemment cette campagne que j’ai rencontrée d'abord, dans les sources diplomatiques.

 

Les travaux d’histoire sociale que j’ai lus ensuite ont confirmé ce qui ressortait des séries économiques et sociales des fonds URSS du Quai d'Orsay, à savoir que l’épisode devait beaucoup aux pratiques de rétention des paysans privilégiés (ou relativement privilégiés, mais ulcérés par la collectivisation). Ces travaux ignorent complètement les opérations germano-ukrainiennes en cours ou, comme vous, sans les connaître, les imputent aux forgeries intéressées de Staline. Notez cependant que le Reich finance le mouvement autonomiste ukrainien depuis la fin du 19e siècle, comme il apparet clairement des volumes Allemagne de la « Nouvelle série 1897-1918 » du Quai d'Orsay). Restons sur le seul terrain socio-économique. Des trotskistes dont le chef théoricien n’a pas toujours récusé la collectivisation la trouvent criminelle quand c’est un Staline qui la réalise? « 1929-1930. Lance la collectivisation forcée ». Ah bon, parce que la contradiction entre les propriétaires bénéficiaires de la NEP et les paysans sans terre, d'une part, et la modernisation du pays, d'autre part, est une dimension étrangère à votre courant de pensée? « et instaure le goulag » (article, p. 40) : sur cette énormité, je vous renvoie à l’historique présenté par Mayer de la prison et du camp de travail dans l’histoire russe puis soviétique.

 

Vous constaterez à la lecture de la dernière version de ma présentation critique de « la famine en Ukraine » (qui figure sur mon site), jointe au courrier électronique par lequel je vous adresse la présente lettre, que je ne suis pas l’ignorante que vous croyez sur l’histoire sociale de l’URSS. Je maintiens toute mon argumentation sur le scandale du chiffrage des morts de « la famine en Ukraine » et ailleurs, chiffrage que vous-même, dans votre article (p. 40, « en Ukraine (4 millions de morts) et au Kazakhstan (1,8 million) » et maints collègues avez repris à la « source » statistique d’Alain Blum, consistant à regrouper une décennie de mortalité sur l’an 1933 (et pourquoi 4 en Ukraine?).

 

Vous m’avez sidérée par la remarque que, « en 1932-33 aucun photographe n'a pu mettre les pieds dans la région touchée par la famine et bouclée par l'armée et les troupes spéciales du Guépéou. » Il existerait donc un exemple historique qu’une interdiction officielle de photographier ait empêché la prise clandestine de photos? Manquons-nous de photographies clandestines sur « la destruction des juifs d’Europe »? L’URSS était, quoique vous en pensiez, truffée, surtout en Ukraine, d’agents divers, surtout allemands et polonais, très souvent déguisés en clercs, et chargés de renseignement militaire (je vous renvoie à cet égard à mon ouvrage Le Vatican, l'Europe et le Reich, explicite et documenté). Le début de la décennie trente a correspondu à leur effectif maximal dans ce malheureux pays. Ils ont accumulé les plans d’installations militaires (j’en conte tel épisode « vatican ») mais ils n’auraient pas fait de photos?

 

C’est une thèse absolument irrecevable. Et, comme il n’existe pas de photos de « 1932-33 », vous trouvez naturel qu’on les remplace par celle de la famine de 1920-1921? Vous devriez consulter l’ouvrage du photographe-historien Tottle Douglas, Fraud, Famine and Fascism. The Ukrainian Genocide Myth from Hitler to Harvard, Toronto, Progress Book, 1987.

 

Vous dites pouvoir « sans aucun problème […] mettre une ou plusieurs […] sources archivistiques soviétiques et russes, de première main […] en face de chacune de [vos] affirmations ». Je vous remercie donc de me préciser à quelles sources « de première main » contemporaines des faits (et non postérieures à la mort de Staline si elles ne sont pas contrôlables par des sources « de première main ») vous avez puisé vos développements « psychologisants » sur cet homme fourbe, sadique, cruel, rompu à « la méfiance et la dissimulation » par sa formation au séminaire de Tiflis (article, p. 41); sur le lien entre le jugement de Soukhanov sur Staline « tache grise » et la « balle dans la nuque » dont il mourra « plus tard », ce nul étant « rancunier ». La « société » soviétique aurait été « affamée » (sur quelles études économiques vous appuyez-vous?, les archives que je fréquente depuis des décennies établissent plutôt les progrès dans l’alimentation de la population entre 1917 et 1941). D’où tenez-vous que « la terreur » relevait de la seule malignité de Staline? Car selon vous, l’Allemagne ne s’occupait pas de l’URSS, pas plus que de l’Ukraine : d'ailleurs, quand la Wehrmacht est entrée en URSS, le Reich n’avait jamais rien fait, ni tenté contre l’URSS, pas stipendié ses adversaires – pas plus que dans le reste de l’Europe occupée d'ailleurs. Allez donc lire ce que pensait le père de Nicolas Werth de la Gleichshaltung de la France de 1938. Paris et Londres ne s’étaient non plus jamais occupés des Soviets, ni Washington, ni Rome-Saint-Siège. La Cinquième Colonne, terme inventé par les franquistes pour qualifier leurs œuvres dans le camp républicain espagnol, serait une invention stalinienne. C’est comme la Révolution française : l’aristocratie européenne a tranquillement attendu qu’elle « mangeât ses enfants », en lui consacrant à peine un regard. Vous rejoignez l’historiographie la plus réactionnaire, Furet et ses héritiers, qui a actuellement envahi le champ de la Révolution française et clame partout que les révolutionnaires ont, sinon totalement inventé, du moins instrumentalisé le péril contre-révolutionnaire (voir les travaux de Jean-Clément Martin, dont la nomination a sonné le glas de l’influence marxiste – stalinienne? – sur cette historiographie, si solide depuis Mathiez).

 

Je conteste formellement votre thèse, celle de l’historiographie dominante française, de la fabrication des complots. L’historiographie « révisionniste » américaine ou britannique fournit depuis des décennies des travaux documentés par des sources étatiques « de première main » sur les dits complots. Votre citation du seul « mauvais roman des Sayers et Kahn » date singulièrement, tant ce champ de recherche a été confirmé et rénové dans les dernières décennies. Arno Mayer recense un certain nombre des travaux correspondants. Roberts aussi, dont vous réduisez les ouvrages (j’en ai cité un, mais il y en a d’autres) à des « études britanniques qui […] utilisent des fragments […] de documents d'archives accessibles » (assurément, vous n’avez jamais lu Roberts). J’en cite également beaucoup, notamment dans la recension du dernier livre de Roberts (qui figure sur mon site), et je trouve depuis plus de 35 ans traces diplomatiques, militaires et policières avérées par leur abondance et leur concordance de ces complots « occidentaux ».

 

Admettons que Staline aurait « tenu » des militants par la connaissance de leurs faiblesses. En quoi la chose signale-t-elle son indignité? Trotskiste, et par définition « militant révolutionnaire » ou « ouvrier », vous connaissez la fonction des responsables des « biographies » des militants et la règle établie par l’Internationale communiste à ce sujet (qui n’avait pas scandalisé Trotski à son époque bolchevique, à ma connaissance). Elle n’établit pas la vilenie des communistes, mais la simple conscience que le camp d’en face pouvait introduire des « moutons noirs » dans le leur. Complot imaginaire? J’ai consulté dans le volume F7 13427, Allemagne, renseignements 1929-30 (Archives nationales) les « listes noires du PC allemand » que détenait la police française (et comment donc? Par quelle curieuse voie?). Elles comportaient « deux parties » :

1° « espions, provocateurs et traîtres »,

2° « Escrocs, chevaliers d’industrie et nuisibles au parti ». La confrontation de ces listes avec des sources directes légitime ces précautions communistes de « flicage », qui ne faisaient que répondre à l’adversaire. La pression étrangère en URSS, réelle, non imaginaire, et l’achat de militants par l’adversaire (dont vous auriez une idée précise en lisant mon Choix de la défaite, et bien d’autres avant moi ont traité du cas de Doriot) ont évidemment enraciné ces pratiques. Elles vous choquent? Pas moi, qui suis habituée aux archives policières, donc à la traque des révolutionnaires et à la corruption de militants las de la dure action de classe, piégés pour un motif ou un autre, tentés par une vie plus facile, etc.; qu’elles attestent. Je comprendrais, même si je n’avais pas de sympathie politique précise, que les révolutionnaires aient tenté de se prémunir contre le flicage et la corruption éventuels des leurs. Ils avaient en effet fort à faire. L’épisode des fonds inépuisables de l’UIMM ne surprend que ceux qui ne travaillent pas sur les fonds des services spécialisés de la police, seule sources sérieuses sur ces pratiques.

 

En revanche, quelles sont vos sources sur la tenue en laisse de Thorez et d’Ernst Thälmann, par Staline qui « aim[ait] les taches »? Prétexte à imputer à Staline seul la ligne « de combattre en priorité les socialistes, jugés plus dangereux que les nazis » (article, p. 42). Il faut résolument ignorer l’histoire allemande, et le rôle réel du SPD de soutien actif aux forces de réaction avant, pendant et après la Première Guerre mondiale, pour attribuer le conflit SPD-KPD aux caprices de Staline. Vous n’allez pas dans votre article jusqu'à mentionner la thèse de Margaret Buber-Neumann, selon laquelle cette canaille de Staline aurait livré à Hitler les militants du KPD. Merci de me dire si des archives soviétiques ont confirmé la thèse de cette ex-communiste que l’Occident a sacralisée autant que Kravchenko (franche canaille   selon les fonds du Quai d'Orsay, formels : correspondance de janvier 1948, Europe URSS 1944-1948 vol. 45, relations avec les Anglo-Saxons, janvier-mai 1948, MAE   qui a d'ailleurs usé de son témoignage au procès de 1949). Je n’ai en des décennies jamais rien trouvé sur ce point, mais vous suggérez que Staline obtint par le pacte germano-soviétique la capacité de libérer des griffes hitlériennes certains militants communistes ou d’y maintenir les autres, tel Ernst Thälmann qui, « emprisonné par la Gestapo, […] ne sert plus à rien. Staline le laissera pourrir en prison. » (article, p. 42). Il aurait donc eu le pouvoir de l’en sortir.

 

Je n’ai pas lu « les lettres envoyées par Thälmann à Staline et Molotov par l'intermédiaire de sa femme Rosa », mais j’ai consulté des sources m’autorisant à mettre en doute vos affirmations. Je mentionne en passant votre présentation, peu originale en France, du pacte germano-soviétique – une des horreurs que vous imputez à Staline (article, p. 40), dont je présente les origines, depuis 1932-1933, dans Le choix de la défaite. Ce fut une simple précaution, de l’avis du grand antibolchevique Churchill, prévue depuis 1933 par les diplomates et attachés militaires « occidentaux » au cas où l’URSS n’obtiendrait pas une alliance tripartite comme celle de 1914. Cette thèse, confirmée par les sources et la bibliographie que vous ignorez, interdit à tout historien à la fois documenté et honnête de transformer l’URSS et le Reich en alliés du 23 août 1939 au 22 juin 1941. J’affirme, comme Roberts et Carley, qu’ils ne le furent point. Et j’accorde crédit à un document figurant dans le volume 36 de la série URSS Europe 1944-1949 du ministère des Affaires étrangères, Allemagne-URSS octobre 1944-octobre 1947, établissant que seuls les hitlériens avaient pouvoir sur Ernst Thälmann, et aucunement Staline. Selon cette note de renseignement (sans date, classée dans de la correspondance de novembre 1944, « Expérience russe Heinrich Himmler »), était considérée, le 15 février 1945 (date manuscrite) comme « vraisemblable » par la direction Europe du Quai d'Orsay, Himmler tenta depuis la fin 1943 d’utiliser Thälmann comme intermédiaire dans une tentative de « paix séparée germano-russe » (divers détails sont fournis sur ses conditions). La pression dura, mais le dirigeant communiste ne voulut rien savoir. Himmler décida donc, au bout de plusieurs mois de « supprimer les témoins gênants de cette “expérience”. Thälmann fut assassiné par la Gestapo [en août 1944] sur l’ordre de Himmler et pour donner le change, on exécuta avec lui quelques autres détenus politiques. Officiellement, le gouvernement du Reich annonça que le camp de concentration où se passa le drame [Buchenwald] avait été atteint par des bombes ennemies au cours d’un raid aérien. Les deux hommes de confiance de Himmler furent impliqués dans l’affaire du complot contre Hitler et exécutés. » Qu'est-ce que Staline a à voir avec le sort d’Ernst Thälmann après mars 1933?

 

Sur Staline pendant la guerre, vous répétez tous les poncifs sur le pleutre terrifié, méfiant envers un Sorge habitué des bordels, « paralys[é] » par le 22 juin 1941; manque à peine la thèse de la pure et simple surprise, Staline étant pris « à la gorge » par l’invasion; « piètre chef de guerre » seulement « soucieux […] de dresser les généraux les uns contre les autres », hurlant au faux complot pour expliquer « la débâcle » dont il est seul responsable (article p. 45). Vous gagneriez à lire Roberts, qui, avec ses sources (pas des bribes) et son immense bibliographie, vous dément en tous points. De quelles sources directes tenez-vous 1° le discours de Staline au « chef de la Tcheka » sur les délices du « choix de la victime » et de l’assouvissement de la vengeance? (article, p. 45-46), 2° l’épisode suivant, exemple concret présumé de la passion de Staline pour le rôle du chat écrasant la souris (p. 46). Vous servez au lecteur la thèse de l’antisémite (« Sa campagne antisémite vise à décimer les juifs », p. 46), qui nous change de celle de la droite et de l’extrême droite que vous ne mentionnez pas, qui avait inondé l’entre-deux-guerres, du Staline « pantin des juifs ». Merci de vous reporter sur ce point à mes arguments critiques de Roberts sur l’après 1945. Votre amalgame final sur les thèses alléguées des « vétérans » est franchement indigne.

 

Votre humour sonne faux sur l’« “historien” anglais » (pourquoi ces guillemets ? Vous lui refusez le titre d’historien?) qui pourrait « pomper [l]e gros livre […d’] un “historien” stalinien russe » (qui? Pas historien non plus? Alors, les seuls historiens sont les historiens français antisoviétiques?). Ces façons, qui frôlent la xénophobie, surprennent, moins cependant que l’incroyable incapacité des historiens trotskistes français (l’Américain Moshe Lewin, lui, ne nie pas les évidences) à envisager les rapports sociaux quand ils traitent de celui qui a dirigé l’URSS de la fin des années vingt à 1953. Accepteriez-vous de n'importe quel « historien » ou historien qu’il évacue l’analyse économique et sociale? C’est ce que votre haine de Staline vous conduit à faire de façon systématique, comme nos collègues vernaculaires de tous bords, extrême droite incluse. C’est désolant. On peut à propos de l’URSS de Staline écrire n'importe quoi, comme on agit avec les photos : puisqu’on ne dispose pas des bonnes (et pour cause), on fait avec les fausses, car cesser d’ériger Staline en monstre sanguinaire, fût-ce sur la base de sources convergentes, serait « vraiment gonflé ». Le « militant ouvrier » que vous flattez d’être ne s’interroge-t-il pas sur l’exploitation par « l’ennemi de classe » de sa réputation de « spécialiste de l’URSS »? Si le stalinisme vous fait horreur, ne réfléchissez-vous jamais à la remarque du vieux Bebel sur le sens des flagorneries ou félicitations de la bourgeoisie? Aucun « militant ouvrier » ou historien honnête et indépendant n'est sollicité par L’Express pour ses qualités militantes ou scientifiques. Et notre collègue anglais Simon Sebag Montefiore, auteur dans le même magazine du torchon « Le voyou qui lisait Platon » (p. 48, 50), pourrait y réfléchir aussi, lui dont tous les ouvrages obtiennent traduction immédiate en français, tandis que Roberts et tant d’autres sont condamnés à l’obscurité.

 

Bien cordialement,

 

Annie Lacroix-Riz

Etre l’enclume ou le marteau

 

Décembre 1933 : Discours final de Dimitrov au procès de l’incendie du Reichstag

 

par  pam

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Il y a 80 ans, en février 1934, un procès fabriqués par les nazis pour conforter leur prise de pouvoir et éliminer les communistes, finissait par la libération du communiste Georges Dimitrov. Avec ses camarades bulgares, il avait été accusé de l’incendie du Reichstag pour mettre en scène un procès spectacle destiné à frapper l’opinion publique internationale.

La défense de Dimitrov a été extraordinaire, utilisant autant le droit et les déclarations des nazies que transformant le procès en tribune politique publique pour démasquer Goering et Goebbels ;

Et les nazis ont été obligés de l’acquitter...


Dimitrov. - En vertu du paragraphe 258 du code de procédure criminelle, j’ai le droit de parler comme défenseur et comme accusé.

Le président. - Vous avez le droit de parler le dernier. Cela vous est accordé maintenant.

Dimitrov. - En vertu de ce code, j’ai le droit de discuter avec le ministère public et, ensuite, de faire une dernière déclaration.

Messieurs les juges, messieurs les accusateurs, messieurs les défenseurs, déjà, au début du procès, il y a trois mois de cela, j’ai adressé, en tant que prévenu, une lettre au président du tribunal. J’y exprimais mon regret de ce que mes interventions aient abouti à des conflits avec les juges. Mais je protestais résolument contre l’interprétation de ma conduite comme un abus prémédité de mon droit de poser des questions et de faire des déclarations aux fins de propagande. On conçoit qu’étant accusé bien qu’innocent, je cherche à me défendre contre de fausses accusations par tous les moyens dont je dispose.

Je reconnais, écrivais-je, que certaines questions n’ont pas été posées par moi de façon aussi juste du point de vue de l’opportunité et de la formulation que je l’aurais voulu. Mais cela ne s’explique que par mon ignorance du droit allemand. En outre, je suis pour la première fois de ma vie impliqué dans un pareil procès judiciaire. Si j’avais eu un défenseur de mon choix, j’aurais certainement pu éviter des incidents aussi fâcheux pour ma propre défense. J’avais nommé plusieurs avocats, Detchev, Moro-Giafferi, Campinchi, Torrès, Grigorov, Léo Gallagher (Amérique) et le docteur Lehmann (de Sarrebrück). Mais le tribunal d’Empire a repoussé sous divers prétextes, toutes mes propositions, les unes après les autres. Ce n’est pas que je nourrisse une méfiance personnelle à l’égard de M. le docteur Teichert, ni comme homme, ni comme avocat. Mais, dans l’état actuel des choses en Allemagne, je ne puis nourrir la confiance nécessaire envers Teichert dans son rôle de défenseur officiel. C’est pourquoi je m’efforce de me défendre moi-même, et il est évident qu’il m’arrive de commettre des irrégularités au point de vue juridique.

Dans l’intérêt de ma défense devant le tribunal, et aussi, comme je le crois, dans celui de la marche normale du procès, je m’adresse encore une fois - la dernière - à la Cour suprême, pour lui demander d’autoriser l’avocat Marcel Willard, à qui ma sœur a donné aujourd’hui pleins pouvoirs, à prendre part à ma défense. Si cette dernière proposition devait être, elle aussi, repoussée, il ne me resterait qu’à me défendre moi-même du mieux que je pourrai.

Cette proposition ayant été rejetée, j’ai décidé d’assumer moi-même ma défense. N’ayant besoin ni du miel, ni du venin de l’éloquence du défenseur qui m’a été imposé, je me suis défendu seul au long de ces débats.

Il est tout à fait clair que je ne me sens lié en aucune façon par la plaidoirie du docteur Teichert. Ce qui compte seul pour ma défense, c’est ce que j’ai déclaré jusqu’ici moi-même devant le tribunal, et ce que je vais déclarer tout de suite. Je ne voudrais pas offenser mon camarade de parti, Torgler - à mon avis, son défenseur l’a déjà bien assez malmené - mais je dois le dire explicitement : je préfère être condamné à mort, innocent, par le tribunal allemand qu’obtenir mon acquittement par une défense comme celle du docteur Sack au profit de Torgler.

Le président (interrompant Dimitrov). - Il ne vous appartient pas de faire des critiques de cette nature.

Dimitrov. - J’admets que je parle un langage rude et vif, mais ma lutte et ma vie l’ont été également.

Cependant, mon langage est sincère et franc. Je cherche à appeler les choses par leur nom. Je ne suis pas un avocat qui a l’obligation de défendre ici son client.

Je me défends moi-même comme un communiste accusé.

Je défends mon honneur politique, mon honneur de révolutionnaire.

Je défends mes idées, mes convictions communistes.

Je défends le sens et le contenu de ma vie.

Aussi bien chaque parole prononcée par moi devant le tribunal, c’est, pour ainsi dire, le sang de mon sang et la chair de ma chair. Chaque parole est l’expression de ma plus profonde indignation contre l’accusation injuste, contre le fait qu’un pareil crime anticommuniste soit attribué aux communistes.

On m’a souvent reproché de ne pas prendre au sérieux la Cour suprême allemande. C’est absolument injustifié.

Il est vrai que pour moi, communiste, la loi suprême est le programme de l’Internationale communiste, la Cour suprême la Commission de contrôle de l’Internationale communiste.

Mais pour moi, comme accusé, le tribunal suprême est une instance qu’il convient de considérer avec le maximum de sérieux, non seulement parce qu’il est composé de juges d’une haute qualification juridique, mais encore parce que ce tribunal est l’organisme juridique le plus important de l’Etat allemand, de l’ordre social régnant, instance qui peut en définitive condamner à la peine capitale. Je puis, la conscience tranquille, déclarer que, devant le tribunal et, par conséquent, aussi devant l’opinion publique, je n’ai dit que la vérité sur toutes choses. En ce qui concerne mon Parti, qui est réduit à l’illégalité, j’ai refusé d’apporter aucun témoignage quel qu’il soit. J’ai toujours parlé avec sérieux, avec ma conviction la plus profonde.

Le président. - Je ne tolérerai pas qu’ici, dans cette salle, vous vous adonniez à la propagande communiste. Vous l’avez fait tout le temps. Si vous continuez dans ce sens, je vous retirerai la parole.

Dimitrov. - Je dois protester résolument contre l’affirmation que j’ai poursuivi des fins de propagande. On peut estimer que ma défense devant le tribunal a eu une certaine action de propagande. J’admets aussi que ma conduite devant le tribunal puisse servir d’exemple à tout accusé communiste, mais ce n’était pas là le but de ma défense. Mon but consistait à réfuter l’accusation visant à faire croire que Dimitrov, Torgler, Popov et Tanev, le Parti communiste allemand et l’Internationale communiste ont un rapport quelconque avec l’incendie.

Je sais que personne en Bulgarie ne croit à notre prétendue complicité dans l’incendie du Reichstag. Je sais qu’à l’étranger, en général, il est peu probable qu’il se trouve des gens pour le croire. Mais en Allemagne les conditions sont différentes : ici on peut ajouter foi à ces étranges affirmations. C’est pourquoi j’ai voulu prouver que le Parti communiste n’a eu et n’a rien de commun avec la participation à ce crime.

Si l’on parle de propagande, bien des interventions, ici, ont revêtu ce caractère. Les discours de Goebbels et de Goering ont également exercé une propagande indirecte en faveur du communisme, mais personne ne peut les rendre responsables de ce que leurs interventions ont eu un tel effet de propagande (mouvement et rires dans la salle).

Non seulement la presse m’a diffamé de toutes les manières, - ce qui m’est totalement indifférent, - mais à travers moi on a qualifié le peuple bulgare de « sauvage » et de « barbare » ; on m’a qualifié d’ « individu balkanique suspect », de « sauvage Bulgare », et je ne saurais passer cela sous silence.

Il est vrai que le fascisme bulgare est sauvage et barbare. Mais la classe ouvrière et la paysannerie de Bulgarie, les intellectuels du peuple bulgare ne sont ni des barbares ni des sauvages. Le niveau des conditions matérielles dans les Balkans est certainement moins élevé que dans les autres pays d’Europe ; mais, au point de vue intellectuel et politique, il est faux de dire que nos masses populaires sont à un niveau inférieur à celui des masses des autres pays européens. Notre lutte politique, nos aspirations politiques en Bulgarie ne sont pas inférieures à celles des autres pays. Un peuple qui pendant cinq cents ans a vécu sous le joug étranger sans perdre sa langue et sa nationalité, un peuple d’ouvriers et de paysans qui a lutté et continue à lutter contre le fascisme bulgare, n’est ni barbare, ni sauvage. Les barbares et les sauvages en Bulgarie, ce sont uniquement les fascistes.

Mais je vous le demande, monsieur le président, dans quel pays les fascistes ne sont-ils ni des barbares, ni des sauvages ?

Le président (interrompant Dimitrov). - Ne faites-vous pas allusion à la situation en Allemagne ?

Dimitrov (avec un sourire ironique). - Evidemment non, monsieur le Président...

A l’époque où l’empereur d’Allemagne Charles-Quint disait qu’il ne parlait l’allemand qu’à son cheval, et où les nobles allemands et les hommes instruits n’écrivaient que le latin et avaient honte de la langue maternelle, dans la « barbare » Bulgarie, Cyrille et Méthode avaient créé et diffusé l’ancienne écriture bulgare.

Le peuple bulgare a lutté de toutes ses forces et de toute sa ténacité contre le joug étranger. Aussi bien je proteste contre les attaques dont le peuple bulgare est l’objet. Je n’ai pas à rougir d’être un Bulgare, je suis fier d’être un fils de la classe ouvrière bulgare.

Avant d’en venir à la question essentielle, je dois marquer ceci : le docteur Teichert nous a reproché de nous être nous-mêmes placés dans la situation d’inculpés de l’incendie du Reichstag. A cela je dois répondre que, depuis le 9 mars, jour de notre arrestation, jusqu’au début de ce procès, il s’est écoulé bien du temps ; pendant cette période on aurait pu éclaircir tous les points éveillant des soupçons. Au cours de l’instruction, j’ai parlé à des fonctionnaires de la commission d’enquête sur l’incendie du Reichstag ; ces fonctionnaires m’ont déclaré que nous, les Bulgares, ne sommes pas coupables de complicité dans ce crime. On ne devait que nous imputer d’avoir vécu avec de faux passeports, sous des noms d’emprunts, sans nous être faits enregistrer, etc.

Le président. - Ce dont vous parlez maintenant n’a pas été débattu au procès ; par conséquent, vous n’avez pas le droit d’en parler ici.

Dimitrov. - Monsieur le Président, on aurait dû pendant ce temps vérifier toutes les données pour nous éviter en temps opportun cette accusation. L’acte d’accusation porte que « Dimitrov, Popov et Tanev affirment être des émigrés bulgares. Cependant, on doit tenir pour prouvé qu’ils séjournaient en Allemagne aux fins d’action politique illégale ». Ils sont, est-il dit dans l’acte d’accusation, « envoyés par Moscou en Allemagne chargés de préparer une insurrection armée ».

A la page 83 de l’acte d’accusation, il est dit : « Bien que Dimitrov ait déclaré avoir été absent de Berlin du 25 au 28 février, cela ne change rien, cela ne le dégage pas, lui, Dimitrov, de l’accusation de participation à l’incendie du Reichstag. » Cela ressort, - est-il dit plus loin dans l’acte d’accusation, - non seulement des dépositions de Hellmer, d’autres faits témoignent également que...

Le président. - Vous ne devez pas lire ici tout l’acte d’accusation, nous le connaissons parfaitement.

Dimitrov. - Je dois dire que les trois quarts de tout ce qu’ont dit au procès le procureur et les défenseurs, est depuis longtemps connu de tout le monde et cependant ils l’ont répété ici (mouvement et rires dans la salle). Hellmer a témoigné que Dimitrov et Van der Lübbe se trouvaient au restaurant Bayernhof. Plus loin je lis dans l’acte d’accusation :

Si Dimitrov n’a pas été pris sur le lieu du crime, il n’en a pas moins participé à la préparation de l’incendie du Reichstag. Il s’était rendu à Munich pour se ménager un alibi. Les brochures trouvées chez Dimitrov montrent qu’il participait au mouvement communiste d’Allemagne.

Telle est la base de cette accusation hâtive, qui s’est avérée une fausse-couche.

Le président (interrompant Dimitrov). - Vous ne devez pas employer de ces expressions irrespectueuses en parlant de l’accusation.

Dimitrov. - Je tâcherai de trouver d’autres expressions.

Le président. - Mais pas aussi inadmissibles.

Dimitrov. - Je reviendrai aux méthodes d’accusation et à l’accusation, à un autre point de vue.

Le caractère de ce procès avait été déterminé par cette thèse que l’incendie du Reichstag est l’œuvre du Parti communiste d’Allemagne, de l’Internationale communiste. Cet acte anticommuniste - l’incendie du Reichstag - a été attribué aux communistes, comme devant proclamer le signal de l’insurrection communiste, le signal du renversement de la Constitution allemande actuelle. A l’aide de cette thèse on a conféré à tout le procès un caractère anticommuniste. L’accusation porte :

L’accusation s’en tient au point de vue que cet attentat criminel devait servir d’appel, de signal aux ennemis de l’Etat, qui voulaient déclencher ensuite l’attaque générale contre l’Etat allemand pour l’anéantir sur l’ordre de la IIIe Internationale et ériger à sa place la dictature du prolétariat, un Etat soviétique.

Messieurs les juges ! Ce n’est pas la première fois que semblable attentat est attribué aux communistes. Je ne peux citer ici tous les exemples de ce genre. Je rappelle l’attentat sur le chemin de fer ici, en Allemagne, près de Juterborg, attentat commis par un aventurier anormal, un provocateur. A ce moment, non seulement en Allemagne mais aussi dans les autres pays, on a, des semaines durant, accrédité le bruit que c’était là l’œuvre du Parti communiste allemand, que c’était un acte de terrorisme des communistes. Plus tard on apprit que cela avait été fait par le fou, l’aventurier Matuchka. Celui-ci a été arrêté et condamné.

Et voici un autre exemple, l’assassinat du président de la République française par Gorgoulov. Là aussi, on écrivit dans tous les pays qu’on y voyait la main des communistes. Gorgoulov était représenté comme un communiste, un agent soviétique. Qu’elle était la vérité ? Cet attentat s’est trouvé être organisé par les gardes blancs, et Gorgoulov s’est avéré un provocateur qui voulait obtenir la rupture des relations entre l’Union soviétique et la France.

Je rappellerai aussi la tentative de faire sauter la cathédrale de Sofia. Cet attentat n’avait pas été organisé par le Parti communiste bulgare, mais ce dernier n’en a pas moins été l’objet de poursuites. Deux mille ouvriers, paysans et intellectuels furent sauvagement assassinés par les bandes fascistes sous le prétexte que les communistes avaient fait sauter la cathédrale. Cette provocation, l’explosion à la cathédrale de Sofia, avait été organisée par la police bulgare. Déjà en 1920, le chef de la police de Sofia, Proutkine, avait organisé pendant la grève des cheminots des attentats à l’aide de bombes, comme moyen de provocation contre les ouvriers bulgares.

Le président (interrompant Dimitrov). - Cela n’a rien à voir avec ce procès.

Dimitrov. - Le fonctionnaire de police Heller a parlé ici de la propagande communiste des incendies, etc. Je lui ai demandé s’il ne connaissait pas des cas où des incendies, allumés par des entrepreneurs pour toucher le montant de l’assurance, avaient été ensuite imputés aux communistes. Le Völkischer Beobachter du 5 octobre a écrit que la police de Stettin...

Le président. - Cet article n’a pas été présenté au procès. (Dimitrov tente de continuer.)

Le président. - Je vous interdis d’en parler ici, du moment que ce fait n’a pas été mentionné au procès.

Dimitrov. - Toute une série d’incendies...

Le président interrompt de nouveau Dimitrov.

Dimitrov. - On en a parlé à l’instruction, parce que toute une série d’incendies ont été imputés aux communistes. Par la suite, il s’est avéré que les propriétaires des immeubles les avaient allumés « pour donner du travail ! ». Je voudrais également traiter un instant de la question des faux documents. Il existe un grand nombre de faux qui ont été utilisés contre la classe ouvrière. Ces exemples sont nombreux. Je rappellerai par exemple la fameuse lettre de Zinoviev. Cette lettre n’avait jamais été écrite par Zinoviev. On l’avait fabriquée. Et ce faux fut utilisé par les conservateurs anglais contre la classe ouvrière. Je rappellerai une série de faux qui ont joué un rôle dans la politique allemande.

Le président. - Cela sort du cadre de ces débats.

Dimitrov. - On a affirmé ici que l’incendie du Reichstag devait servir de signal à une insurrection armée. Et on a cherché à fonder cette affirmation comme suit :

Goering a déclaré ici, au procès, que le Parti communiste allemand, au moment où Hitler a accédé au pouvoir, était obligé d’exciter l’effervescence des masses et d’entreprendre une action violente quelconque. Il a dit : « Les communistes étaient obligés de faire quelque chose - alors ou jamais ! » Il a affirmé que le Parti communiste avait depuis de longues années déjà appelé à la lutte contre le national-socialisme et que pour le Parti communiste allemand, au moment où les nationaux-socialistes accédaient au pouvoir, il ne restait rien d’autre à faire que de déclencher l’action - maintenant ou jamais. Le procureur général a essayé ici de formuler la même thèse de façon plus claire et plus ingénieuse.

Le président. - Je ne permettrai pas que vous offensiez le procureur général.

Dimitrov. - Ce que Goering a affirmé en qualité d’accusateur suprême, le procureur général l’a développé ici. Le procureur général, le docteur Werner, a dit :

Le Parti communiste se trouvait dans cette situation qu’il devait ou céder sans livrer combat ou accepter le combat, même si les préparatifs n’avaient pas été achevés. C’était la seule chance qui restait au Parti communiste dans les conditions données. Ou bien renoncer sans coup férir à son but, ou bien se décider à un acte risqué, jouer son va-tout, ce qui aurait pu modifier la situation en sa faveur. L’affaire pouvait avorter, mais alors la situation n’aurait pas été plus mauvaise que si le Parti communiste avait reculé sans se battre.

La thèse, formulée ainsi et attribuée au Parti communiste, n’est pas une thèse communiste. Cette supposition montre que les ennemis du Parti communiste allemand le connaissent mal. Qui veut bien combattre son adversaire, doit bien le connaître. Interdire le Parti, dissoudre les organisations de masse, perdre la légalité, ce sont là évidemment des coups sérieux portés au mouvement révolutionnaire. Mais cela ne signifie pas encore, il s’en faut de beaucoup, que de ce fait tout soit perdu.

En février 1933 le Parti communiste était menacé d’interdiction. La presse communiste était interdite, l’interdiction du Parti communiste était imminente. Le Parti communiste allemand s’y attendait. On en parlait dans les tracts, dans les journaux. Le Parti communiste allemand savait bien que les Partis communistes sont interdits dans nombre de pays, mais qu’ils n’en continuent pas moins à travailler et à combattre. Les Partis communistes sont interdits en Pologne, en Bulgarie, en Italie et dans certains autres pays.

Je veux en parler, fort de l’expérience du Parti communiste bulgare. Ce dernier avait été interdit à la suite de l’insurrection de 1923, mais il continuait de travailler et, bien que cela lui ait coûté de nombreuses victimes, il est devenu plus fort qu’avant 1923. Cela tout homme doué d’esprit critique comprend l’importance de ce phénomène.

Le Parti communiste allemand même illégal peut, la situation s’y prêtant, accomplir la révolution. L’expérience du Parti communiste russe le prouve. Le Parti communiste russe était illégal, il subissait de sanglantes persécutions, mais la classe ouvrière, le Parti communiste en tête, a conquis le pouvoir. Les dirigeants du Parti communiste allemand ne pouvaient tenir ce raisonnement : devant l’interdiction de leur Parti tout était perdu et : l’alternative se posait : ou bien l’insurrection, ou bien la fin. La direction du Parti communiste ne pouvait avoir une idée aussi stupide. Le Parti communiste savait pertinemment que le travail illégal coûterait de lourds sacrifices et exigerait de l’abnégation et du courage, mais il savait aussi que ses forces révolutionnaires se consolideraient et qu’il serait capable de réaliser les tâches qui lui incombent. Aussi la supposition que le Parti communiste allemand ait voulu dans cette période, jouer son va-tout, doit être absolument exclue. Par bonheur, les communistes n’ont pas la vue aussi courte que leurs adversaires, et ils ne perdent pas la tête dans les situations difficiles.

Il convient d’ajouter à cela que le Parti communiste allemand et les autres Partis communistes sont des sections de l’Internationale communiste. Qu’est-ce que l’Internationale communiste ? Je me permettrai de citer un passage de ses statuts. Je cite ici le premier paragraphe :

L’Internationale communiste, Association internationale des travailleurs, est l’organisation des Partis communistes des différents pays en un Parti communiste unique mondial. Guide et organisateur du mouvement révolutionnaire mondial du prolétariat, champion des principes et des buts du communisme, l’Internationale communiste lutte pour la conquête de la majorité de la classe ouvrière et des grandes couches de paysans pauvres, pour les principes et les buts du communisme, pour l’instauration de la dictature mondiale du prolétariat, pour la création d’une Fédération mondiale des Républiques socialistes soviétique, pour l’abolition complète des classes et la réalisation du socialisme, première étape de la société communiste. (Programme de l’Internationale communiste, suivi des Statuts de l’I.C., p. 79. (N.R.).)

Dans ce parti mondial de l’Internationale communiste, comptant des millions de travailleurs, le Parti communiste de l’Union soviétique est le plus fort Parti. Il est le Parti dirigeant de l’Union soviétique, le plus grand Etat du monde. L’Internationale communiste, ce Parti communiste mondial, analyse la situation politique de concert avec la direction des Partis communistes de tous les pays.

L’Internationale communiste devant laquelle toutes les sections sont directement responsables, n’est pas une organisation de conspirateurs, mais un parti mondial. Un tel Parti mondial ne joue pas aux soulèvements et à la révolution. Un tel Parti mondial ne peut dire officiellement à des millions de membres une chose, et en même temps faire secrètement le contraire. Un tel Parti, mon excellent docteur Sack, ignore la comptabilité en partie double !

Docteur Sack. - Parfait, continuez votre propagande communiste !

Dimitrov. - Un tel Parti, quand il s’adresse aux millions de prolétaires, quand il prend ses décisions sur la tactique et les tâches immédiates, le fait sérieusement, avec la pleine conscience de sa responsabilité. Je citerai ici la décision de la XIIe assemblée plénière du Comité exécutif de l’Internationale communiste. Comme ces décisions ont été mentionnées au procès, j’ai le droit d’en donner lecture.

Conformément à ces décisions, la tâche essentielle du Parti communiste allemand consistait à

Mobiliser les millions de travailleurs pour la défense de leurs intérêts vitaux, contre leur pillage féroce par le capital monopoliste, contre le fascisme, contre les décrets-lois, contre le nationalisme et le chauvinisme, en luttant pour l’internationalisme prolétarien, en développant les grèves économiques et politiques, les manifestations et en amenant les masses à la grève politique générale ; gagner les masses principales de la social-démocratie, liquider résolument les faiblesses du mouvement syndical. Le principal mot d’ordre que le Parti communiste allemand doit opposer à celui de la dictature fasciste (« le troisième Reich »), de même qu’au mot d’ordre du Parti social-démocrate (« la deuxième République »), doit être : la République ouvrière et paysanne, c’est-à-dire de l’Allemagne socialiste, soviétique, assurant aussi la possibilité du rattachement volontaire des peuples d’Autriche et des autres régions allemandes. (Thèses, décisions, résolutions de la XIIe assemblée plénière du Comité exécutif de l’Internationale communiste. Bureau d’Editions, Paris, 1933, p. 15 (N.R.).)

Travail de masse, lutte de masse, résistance de masse, front unique, point d’aventures ! Voilà les bases de la tactique communiste.

On a trouvé chez moi, un appel du Comité exécutif de l’Internationale communiste. J’estime que l’on peut également le citer. Deux points sont particulièrement importants dans cet appel. Ainsi, on y parle des démonstrations qui se déroulent dans différents pays en liaison avec les événements d’Allemagne. On y parle des tâches du Parti communiste dans sa lutte contre la terreur national-socialiste, ainsi que pour la défense des organisations et de la presse de la classe ouvrière. Il est dit, entre autres, dans cet appel :

Le principal obstacle dans la voie de la réalisation du front unique de lutte des ouvriers communistes et social-démocrates, a été et reste la politique de collaboration avec la bourgeoisie, suivie par les partis social-démocrates, qui actuellement ont amené et exposé le prolétariat international aux coups de l’ennemi de classe. Cette politique de collaboration avec la bourgeoisie, connue sous le nom de politique dite du « moindre mal », a, en fait, amené en Allemagne le triomphe de la réaction fasciste.

L’Internationale communiste et les Partis communistes de tous les pays ont plus d’une fois affirmé leur volonté de lutter en commun avec les ouvriers social-démocrates contre l’offensive du Capital, la réaction politique et la menace de guerre. Les Partis communistes ont été les organisateurs de la lutte commune des ouvriers communistes, social-démocrates qui brisaient systématiquement le front unique des masses ouvrières. Déjà le 20 juillet de l’année dernière le Parti communiste allemand, après l’effondrement du gouvernement social-démocrate prussien Von Papen, adressait au parti social-démocrate et à la Centrale syndicale d’Allemagne, la proposition d’organiser une grève commune contre le fascisme. Mais le parti social-démocrate et la Centrale syndicale d’Allemagne, avec l’approbation de toute la IIe Internationale, qualifièrent cette proposition d’organiser la grève commune, de provocation. Le Parti communiste allemand renouvela sa proposition d’action commune au moment où Hitler accédait au pouvoir, invitant le Comité central du parti social-démocrate et la direction de la Centrale syndicale allemande à organiser en commun la résistance au fascisme. Mais cette fois encore, sa proposition fut repoussée.

Bien plus, lorsqu’en novembre de l’an dernier les travailleurs des transports berlinois se mirent unanimement en grève contre la réduction des salaires, la social-démocratie torpilla le front unique de lutte. La pratique du mouvement ouvrier international est pleine d’exemples analogues.

Cependant l’appel du Bureau de l’Internationale ouvrière socialiste du 19 février de cette année, contient la déclaration des partis social-démocrates, affiliés à cette Internationale, affirmant leur volonté d’établir le front unique avec les communistes pour la lutte contre la réaction fasciste en Allemagne. Cette déclaration est en contradiction flagrante avec tous les actes de l’Internationale socialiste et des partis social-démocrates, jusqu’à ce jour. Toute la politique et l’activité de l’Internationale socialiste jusqu’à présent donnent à l’Internationale ouvrière et aux partis communistes le droit de ne pas croire à la sincérité de la déclaration du Bureau de l’Internationale ouvrière socialiste, lequel fait cette proposition au moment où, dans toute une série de pays, en Allemagne avant tout, la classe ouvrière elle-même prend déjà l’organisation du front unique de lutte dans ses propres mains.

Néanmoins, en présence du fascisme qui attaque la classe ouvrière d’Allemagne et dénoue toutes les forces de la réaction mondiale, le Comité exécutif de l’Internationale communiste appelle tous les Partis communistes à faire encore une tentative pour établir le front unique avec les masses ouvrières social-démocrates par l’intermédiaire des partis social-démocrates. Le Comité exécutif de l’Internationale communiste fait cette tentative dans la ferme conviction que le front unique de la classe ouvrière contre la bourgeoisie repousserait l’offensive du Capital et du fascisme et accélérerait grandement la fin inévitable de toute l’exploitation capitaliste.

Etant donné les conditions particulières de chaque pays et la diversité des tâches concrètes de lutte qui se posent devant la classe ouvrière dans chacun d’eux, l’accord entre les Partis communistes et les partis social-démocrates en vue d’actions déterminées contre la bourgeoisie, peut être réalisé avec le plus de succès dans le cadre de chaque pays. Aussi le Comité exécutif de l’Internationale communiste recommande-t-il aux partis social-démocrates adhérants à l’Internationale socialiste, l’action commune contre le fascisme et l’offensive du Capital. Ces pourparlers doivent avoir pour base les conditions élémentaires de la lutte commune contre l’offensive du Capital et du fascisme. Sans un programme concret d’action contre la bourgeoisie, tout accord entre les partis serait dirigé contre les intérêts de la classe ouvrière...

Devant l’ensemble de la classe ouvrière internationale, le Comité exécutif de l’Internationale communiste formule ces propositions et appelle tous les Partis communistes, le Parti communiste d’Allemagne en premier lieu, sans attendre le résultat des pourparlers et des accords sur la lutte commune avec la social-démocratie, à procéder immédiatement à l’organisation de comités de lutte communs, tant avec les ouvriers social-démocrates qu’avec les ouvriers de toutes les autres tendances. Les communistes ont démontré par leur lutte de longues années qu’ils ont été et seront toujours aux premiers rangs de la lutte pour le front unique non en paroles mais en fait, dans les actions de classe contre la bourgeoisie.

Le Comité exécutif de l’Internationale communiste est fermement convaincu que les ouvriers social-démocrates et sans-parti, indépendamment de l’attitude que les chefs de la social-démocratie observent à l’égard de la création du front unique, surmonteront tous les obstacles et réaliseront, en commun avec les communistes, le front unique non en paroles mais en fait. Maintenant surtout que le fascisme allemand a organisé, en vue d’écraser le mouvement ouvrier d’Allemagne, une provocation inouïe (l’incendie du Reichstag, faux relatif à l’insurrection, etc.), chaque ouvrier doit comprendre son devoir de classe dans la lutte contre l’offensive du Capital et de la réaction fasciste.

Cet appel ne dit rien d’une lutte immédiate pour la prise du pouvoir. Cette tâche n’a été posée ni par le Parti communiste allemand, ni par l’Internationale communiste. Il est naturellement vrai que l’appel de l’Internationale communiste n’écarte pas la possibilité d’une insurrection armée. Le tribunal en a faussement conclu que dès l’instant où le Parti communiste se propose comme but une insurrection armée, c’est donc que cette insurrection était préparée en fait et devait immédiatement éclater. Cela est illogique, inexact, pour ne pas dire plus. Oui, bien entendu, lutter pour la dictature du prolétariat est la tâche des Partis communistes du monde entier. C’est notre principe, c’est notre but. Mais c’est là un programme précis, pour la réalisation duquel sont nécessaires non seulement les forces de la classe ouvrière, mais encore des autres couches de travailleurs.

Que le Parti communiste allemand ait été pour la révolution prolétarienne, tout le monde le sait. Mais ce n’est point là la question qui doit être résolue à ce procès. La question est de savoir si réellement une insurrection armée avait été fixée au 27 février pour la prise du pouvoir, en liaison avec l’incendie du Reichstag.

Qu’est-il résulté de l’instruction judiciaire, messieurs les juges ? La légende visant à faire croire que l’incendie du Reichstag était l’œuvre des communistes, s’est effondrée complètement. Je ne vais pas citer les témoignages apportés, ainsi que l’ont fait les autres défenseurs. Mais cette question peut être considérée comme entièrement élucidée pour tout homme au jugement normal. L’incendie du Reichstag ne se trouve en aucune liaison avec l’activité du Parti communiste, non seulement avec une insurrection, mais avec une démonstration, une grève ou tout autre action de ce genre. Ceci a été parfaitement prouvé par l’instruction. L’incendie du Reichstag - je ne parle pas des affirmations de malfaiteurs et d’anormaux, - n’a été compris par personne comme le signal de l’insurrection. Personne n’a remarqué, en liaison avec l’incendie du Reichstag, aucun acte, action ou tentative d’insurrection. Personne n’avait alors rien entendu à ce sujet. Tous les racontars sur ce point se rattachent à une période beaucoup plus récente. La classe ouvrière se trouvait alors en état de défensive contre l’attaque du fascisme. Le Parti communiste allemand s’efforçait d’organiser la résistance des masses, leur défensive. Mais il a été démontré que l’incendie du Reichstag a fourni le prétexte, a été le prélude d’une campagne destructrice largement conçue contre la classe ouvrière et son avant-garde, le Parti communiste. Il a été irréfutablement prouvé que les représentants responsables du gouvernement n’avaient même pas songé les 27 et 28 février que l’insurrection communiste était imminente.

J’ai posé à ce sujet nombre de questions aux témoins cités ici. J’ai interrogé tout d’abord Heller, le fameux Karwahne (rire dans la salle), Frey, le comte Heldorf, les fonctionnaires de police. Malgré les différentes variantes, tous m’ont répondu qu’ils n’avaient pas entendu dire qu’une insurrection communiste dût éclater. Cela signifie que les milieux dirigeants n’avaient pris absolument aucune mesure contre la possibilité d’une telle insurrection.

Le président. - Pourtant, le tribunal a reçu communication du chef du département occidental de la police sur ce point.

Dimitrov. - Le chef du département occidental de la police, dans sa communication, rapporte que Goering l’avait mandé auprès de lui et lui avait donné des instructions verbales sur la lutte contre les réunions communistes, grèves, démonstrations, campagne électorale, etc. Mais, même cette communication ne dit pas que des mesures avaient été prises contre l’insurrection communiste imminente. Hier, l’avocat Seifert a également parlé de cela. Il a fait cette conclusion que personne dans les milieux dirigeants ne s’attendait à une insurrection à ce moment. Seifert se référait à Goebbels, indiquant que ce dernier n’avait pas tout d’abord ajouté foi à la nouvelle de l’incendie du Reichstag. En a-t-il été ainsi ? C’est là une autre question.

A cet égard, une preuve est également fournie par le décret-loi du gouvernement allemand, en date du 28 février 1933. Ce décret fut promulgué aussitôt après l’incendie. Lisez-le. Que dit-il ? Il y est dit que tels ou tels articles de la constitution sont supprimés, à savoir les articles concernant la liberté d’organisation, la liberté de la presse, l’inviolabilité de la personne, l’inviolabilité du domicile, etc. C’est là le fond du décret-loi, de son deuxième paragraphe. L’offensive contre la classe ouvrière...

Le président. - Pas contre les ouvriers, mais contre les communistes...

Dimitrov. - Je dois dire qu’en vertu de ce décret-loi on arrêta non seulement des communistes, mais aussi des ouvriers social-démocrates et chrétiens, on interdit leurs organisations. Je voudrais souligner que ce décret-loi était dirigé non seulement contre le Parti communiste allemand, - quoique, bien entendu, avant tout, contre ce dernier, - mais aussi contre les autres partis et groupes d’opposition. Cette loi était nécessaire pour instaurer le régime d’exception, elle est directement, organiquement, liée à l’incendie du Reichstag.

Le président. - Si vous continuez à attaquer le gouvernement allemand, je vous retirerai la parole,

Dimitrov. - Dans ce procès, une question n’a pas du tout été éclaircie.

Le président. - En parlant vous devez vous adresser aux juges, et non à la salle, autrement votre discours peut être considéré comme de la propagande.

Dimitrov. - Une question n’a pas été éclaircie, ni par le ministère public, ni par la défense. Je ne m’étonne pas qu’ils n’aient pas jugé cela indispensable. Ils redoutent beaucoup cette question. C’est la question de savoir quelle était la situation politique en Allemagne en février 1933. Je dois m’arrêter sur ce point. Fin février, la situation politique était telle qu’à l’intérieur du camp du front national la lutte se livrait...

Le président. - Vous vous engagez sur un terrain, que je vous ai déjà interdit plus d’une fois.

Dimitrov. - Je tiens à rappeler la proposition que j’ai faite au tribunal, de citer des témoins tels que Schleicher, Brüning, Papen, Hugenberg, vice-président du Casque d’Acier, Duesterberg, etc.

Le président. - Mais la Cour a refusé de faire comparaître ces témoins. Aussi ne devez-vous pas vous y arrêter.

Dimitrov. - Je le sais et, de plus, j’en connais la raison.

Le président. - Il m’est désagréable de vous interrompre sans cesse pendant votre dernière intervention, mais vous devez vous conformer à mes injonctions.

Dimitrov. - Cette lutte intérieure dans le camp national se poursuivait en liaison avec la lutte menée dans les coulisses entre les dirigeants de l’économie allemande. La lutte se poursuivait entre les milieux de Thyssen et Krupp (industrie de guerre), qui ont financé des années durant le mouvement national-socialiste, et leurs concurrents qui devaient être refoulés au second plan.

Thyssen et Krupp voulaient établir dans le pays une dictature politique, une domination absolue, sous leur direction personnelle ; à cet effet, il fallait écraser le prolétariat révolutionnaire. Le Parti communiste s’efforçait, dans cette période, de créer le front unique pour rassembler toutes les forces en vue de résister aux tentatives des nationaux-socialistes pour anéantir le mouvement ouvrier. Une partie des ouvriers social-démocrates sentaient la nécessité du front unique de la classe ouvrière. Ils s’en rendaient compte. Des milliers d’ouvriers social-démocrates rejoignirent les rangs du Parti communiste allemand. Mais, en février et mars, la tâche consistant à établir le front unique ne signifiait nullement l’insurrection ni sa préparation, mais seulement la mobilisation de la classe ouvrière contre la campagne spoliatrice des capitalistes et contre la violence des nationaux-socialistes.

Le président (interrompant Dimitrov). - Vous avez toujours souligné que vous vous intéressez uniquement à la situation politique en Bulgarie ; or vos développements de tout à l’heure prouvent que vous avez manifesté un très grand intérêt pour les questions politiques d’Allemagne.

Dimitrov. - Monsieur le Président, vous m’adressez un reproche. A cela je ne puis que vous répondre ceci : comme révolutionnaire bulgare je m’intéresse au mouvement révolutionnaire de tous les pays. Je m’intéresse, par exemple, aux questions politiques sud-américaines, et je les connais peut-être aussi bien que les questions allemandes, bien que n’ayant jamais été en Amérique. Au reste, cela ne veut point dire que si en Amérique du Sud, le siège de quelque Parlement vient à brûler, ce sera de ma faute. Je m’intéresse à la politique allemande, mais je ne me mêle pas des affaires politiques de l’Allemagne.

Au cours de ces débats, j’ai appris bien des choses et, grâce à mon sens politique, j’ai vu clair dans bien des détails. La situation politique de cette période comportait deux facteurs essentiels : le premier, c’est l’effort des nationaux-socialistes pour accéder au pouvoir ; le deuxième - à l’opposé du premier - c’est l’activité du Parti communiste visant à créer le front unique des ouvriers contre le fascisme. A mon avis, cela s’est révélé également pendant ces débats.

Les nationaux-socialistes avaient besoin d’une manœuvre de diversion, pour détourner l’attention des difficultés qui existaient à l’intérieur du camp national et briser le front unique des ouvriers. Le « gouvernement national » avait besoin d’un prétexte valable pour lancer son décret-loi du 28 février qui supprimait la liberté de la presse, l’inviolabilité de la personne, et inaugurait un système de répression policière, de camps de concentration et autres mesures de lutte contre les communistes.

Le président (interrompant Dimitrov). - Vous voilà arrivé à l’extrême limite, vous faites des allusions !

Dimitrov. - Je veux simplement éclairer la situation politique en Allemagne à la veille de l’incendie du Reichstag, comme je la comprends.

Le président. - Il n’y a pas place ici pour des allusions à l’adresse du gouvernement et pour des affirmations depuis longtemps réfutées.

Dimitrov. - La classe ouvrière devait se défendre de toutes ses forces, et c’est pour cela que le Parti communiste a tenté d’organiser le front unique, en dépit de la résistance de Wels et de Breitscheid, qui maintenant, à l’étranger, poussent des clameurs hystériques.

Le président. - Vous devez passer à votre défense, si vous le voulez ; autrement vous n’aurez pas assez de temps pour le faire.

Dimitrov. - J’ai déjà déclaré que sur un point je suis d’accord avec l’acte d’accusation. Maintenant, il faut confirmer cet accord. C’est en ce qui concerne la question de savoir si Van der Lübbe a organisé l’incendie seul ou s’il avait des complices. Le représentant de l’accusation Parisius a déclaré ici que, de la réponse à la question de savoir si Van der Lübbe avait ou non des complices, dépendait le sort des accusés. Je réponds à cela : non, mille fois non : cette conclusion du procureur est illogique. J’estime que Van der Lübbe n’a réellement pas été seul à incendier le Reichstag. L’expertise et les données ressortant de ces débats m’amènent à conclure que l’incendie dans la salle des séances du Reichstag était d’un autre genre que celui allumé dans le restaurant du rez-de-chaussée, etc. Le feu a été mis à la salle des séances par d’autres gens et par un autre procédé. L’incendie allumé par Van der Lübbe et l’incendie dans la salle des séances coïncident seulement pour le temps ; pour le reste ils sont foncièrement différents. Le plus probable, c’est que Van der Lübbe a été l’instrument inconscient de ces gens, instrument dont on a abusé. Il ne dit pas toute la vérité ici. Maintenant encore il persiste dans son mutisme. Bien qu’il ait eu des complices, ce fait ne décide pas du sort des autres accusés. Van der Lübbe n’a pas été seul, c’est vrai, mais ceux qui étaient avec lui n’étaient ni Torgler, ni Popov, ni Tanev, ni Dimitrov.

N’est-il pas probable que, le 26 février, Van der Lübbe a rencontré à Hoenigsdorf une personne à qui il a communiqué ses tentatives de mettre le feu à l’Hôtel de ville et au palais ? Que cet homme lui a dit que tous ces incendies ne sont que des jeux d’enfants, qu’une affaire sérieuse, ce serait l’incendie du Reichstag pendant les élections ? Et n’est-il pas probable que c’est ainsi que de l’union secrète entre la démence politique et la provocation politique a surgi l’incendie du Reichstag ? L’allié du côté de la démence politique est au banc des prévenus. Quant aux alliés du côté de la provocation politique, ils sont en liberté. Tandis que le naïf Van der Lübbe faisait ses tentatives malhabiles pour mettre le feu au restaurant, dans le corridor et au rez-de-chaussée, des inconnus se servant de ce liquide inflammable secret dont a parlé le docteur Schatz, ne perpétraient-ils pas l’incendie de la salle des séances ? (Van der Liibbe se met à rire. Tout son corps est secoué d’un rire silencieux. L’attention de toute la salle, des juges et des prévenus se porte à ce moment sur Lùbbe.)

Dimitrov (montrant Lübbe). - Les complices inconnus ont veillé à tous les préparatifs de l’incendie. Ce Méphistophélès a su disparaître sans laisser de traces. Et voilà qu’ici se trouve l’instrument stupide, le pitoyable Faust, tandis que Méphistophélès a disparu. Le plus probable, c’est qu’un pont a été jeté à Hoenigsdorf entre Van der Lübbe et les représentants de la provocation politique, les agents des ennemis de la classe ouvrière.

Le procureur général Werner a déclaré ici que Van der Lübbe était un communiste ; il a dit ensuite que si même il n’était pas communiste, il a accompli son œuvre dans l’intérêt du Parti communiste et en liaison avec ce dernier. C’est là une affirmation fausse.

Qui est Van der Lübbe ? Un communiste ? Pas du tout ! Un anarchiste ? Non. C’est un ouvrier déclassé, c’est une épave rebelle de la société, une créature dont on a abusé, qu’on a utilisée contre la classe ouvrière. Non il n’est pas communiste. Il n’est pas anarchiste. Pas un seul communiste au monde, pas un seul anarchiste ne se comporterait devant le tribunal comme le fait Van der Lübbe. Les anarchistes commettent souvent des actes insensés, mais toujours devant les juges, ils revendiquent leurs responsabilités et expliquent leurs buts. Si un communiste avait fait quelque chose d’analogue, il ne se tairait pas devant le tribunal, alors que quatre innocents sont au banc des accusés à ses côtés. Non, Van der Lübbe n’est pas un communiste, ni un anarchiste, il est l’instrument dont a abusé le fascisme.

Avec cet homme, avec ce misérable instrument dont on a abusé, que l’on a utilisé au préjudice du communisme, il ne peut y avoir rien de commun, il ne peut y avoir aucune relation entre lui et le président de la fraction communiste du Reichstag, entre lui et les communistes bulgares.

Je dois rappeler ici que le 28 février au matin, Goering a publié un communiqué sur l’incendie. Ce communiqué annonçait que Torgler et Koenen s’étaient enfuis des locaux du Reichstag à 10 heures du soir. Cette nouvelle fut radiodiffusée dans tout le pays. Le communiqué disait que l’incendie avait été allumé par les communistes. Toutefois, on n’a pas fait d’enquête sur les agissements de Van der Lübbe à Hoenigsdorf. L’homme qui passa la nuit avec Van der Lübbe au poste de police, n’a pas été retrouvé...

Le président (interrompant Dimitrov). - Quand avez-vous l’intention de finir vos discours ?

Dimitrov. - Je veux parler encore une demi-heure. Je dois exposer ma façon de voir sur cette question...

Le président. - On ne peut tout de même pas parler sans fin.

Dimitrov. - Pendant les trois mois que dura le procès, monsieur le Président, vous m’avez, un nombre incalculable de fois, contraint au silence, en me promettant qu’à la fin du procès je pourrais parler en détail pour me défendre. Cette fin du procès est arrivée. Mais contrairement à votre promesse vous limitez de nouveau mon droit de parole. La question de ce qui s’est passé à Hoenigsdorf est extrêmement importante. Waschinski, qui avait passé la nuit avec Van der Lübbe, n’a pas été retrouvé. Ma proposition de le découvrir a été reconnue inutile. L’affirmation que Van der Lübbe s’est trouvé à Hoenigsdorf avec des communistes est un mensonge monté par le témoin national-socialiste, le coiffeur Grave. Si Van der Lübbe avait été à Hoenigsdorf avec des communistes, la chose aurait été depuis longtemps élucidée, monsieur le Président. Mais personne ne s’est préoccupé de découvrir Waschinski.

Le jeune homme, qui s’était présenté au commissariat de la porte de Brandebourg pour apporter la première nouvelle de l’incendie du Reichstag, n’a pas été recherché ; il reste jusqu’à présent inconnu. L’instruction a sur une fausse voie. Le docteur Albrecht, député national-socialiste, qui avait quitté le Reichstag immédiatement après l’incendie, n’a pas été interrogé. On n’a pas cherché les incendiaires là où ils étaient, mais là où ils n’étaient pas. On les recherchait dans les rangs du Parti communiste, et on avait tort. Cela a permis aux vrais incendiaires de disparaître. On a donc décidé : du moment qu’on n’a pas pris et qu’on n’a pas osé prendre les vrais fauteurs de l’incendie, il faut en prendre d’autres, des « ersatz-incendiaires » pour ainsi dire, du Reichstag...

Le président. - Je vous interdis de dire cela, et je vous donne encore dix minutes.

Dimitrov. - J’ai le droit d’apporter et de motiver des propositions concernant le verdict. Le procureur général a traité toutes les dépositions des communistes comme indignes de foi. Je n’adopterai pas une position contraire. Je n’affirmerai pas, par exemple, que tous les témoins nationaux-socialistes sont des menteurs. Je pense que parmi les millions de nationaux-socialistes il se trouve aussi d’honnêtes gens...

Le président. - Je vous interdis de pareilles remarques malveillantes.

Dimitrov. - N’est-il pas significatif que tous les principaux témoins à charge sont des députés nationaux-socialistes, des journalistes et des partisans du national-socialisme ? Le député national-socialiste Karwahne n’a-t-il pas dit avoir vu Torgler en compagnie de Van der Lübbe au Reichstag ? Le député national-socialiste Frey a déclaré avoir vu Popov avec Torgler au Reichstag. Le garçon de restaurant national-socialiste Hellmer a témoigné qu’il avait vu Van der Lübbe avec Dimitrov. Le journaliste national-socialiste Weberstedt aurait vu Tanev avec Van der Lübbe. Est-ce un effet du hasard ? Le docteur Dröscher, qui est intervenu ici en qualité de témoin, et qui est en même temps collaborateur au Völkischer Beobachter, Zimmermann...

Le président (interrompant Dimitrov). - Cela n’est pas démontré.

Dimitrov. - ... a affirmé que Dimitrov est l’organisateur de l’explosion à la cathédrale de Sofia, ce qui a été démenti, et qu’il m’aurait vu avec Torgler au Reichstag. Je déclare, avec une certitude à cent pour cent, que Dröscher et Zimmermann, ce n’est qu’une et même personne...

Le président. - Je le nie, cela n’est pas prouvé.

Dimitrov. - Le fonctionnaire de police Heller a cité ici un poème communiste pris dans un livre édité en 1925, pour démontrer que les communistes ont mis le feu au Reichstag en 1933.

Je me permettrai également de citer des vers du plus grand poète d’Allemagne, Goethe :

Apprends à être plus intelligent.L’aiguille de la grande balanceDu bonheur reste rarement en repos ;Tu dois ou t’éleverOu descendre ;Tu dois dominer et gagner,Ou bien servir et perdre.Souffrir ou triompher,Etre l’enclume ou le marteau.

Oui, quiconque ne veut pas être l’enclume, doit être le marteau ! Cette vérité, la classe ouvrière allemande dans son ensemble, ne l’a comprise ni en 1918, ni en 1923, ni le 20 juillet 1932, ni en janvier 1933. La faute en est aux chefs social-démocrates, aux Wels, Severing, Braun, Leipart, Grasseman. Aujourd’hui, bien entendu, les ouvriers alle­mands pourront la comprendre !

On a beaucoup parlé ici du droit allemand et de la légalité, et je tiens à dire mon opinion à ce sujet égale­ment. Le jugement d’un tribunal se ressent toujours, incontestablement, des combinaisons politiques du moment actuel et des tendances politiques dominantes.

Le ministre de la justice Kerl est sans aucun doute pour le tribunal, une autorité compétente. Il a exprimé son opinion dans une interview publiée dans la presse.

La prévention du droit libéral formel, déclare-t-il, consiste à affirmer que la justice doit avoir le culte de l’objectivité. Maintenant nous en sommes arrivés à la source d’éloignement entre le peuple et la justice et la faute de cet éloignement retombe toujours en fin de compte sur la justice. Qu’est-ce que l’objectivité au moment où le peuple lutte pour son existence ? Le soldat combattant, l’armée combattante connaissent-ils l’objectivité ? Le soldat et l’armée ne savent qu’une chose, ne savent qu’une considération, ne connaissent qu’une seule question : Comment dois-je sauver la liberté et l’honneur ? Comment sauver la nation ?

Ainsi, il va de soi que la justice d’un peuple qui combat dans une lutte à mort, ne peut avoir le culte d’une objectivité morte. Les dispositions du tribunal, du ministère public, des avocats doivent être dictées exclusivement par cette seule considération, à savoir : qu’est-ce qui importe pour la vie de la nation ? Qu’est-ce qui sauvera le peuple ?

Ce n’est pas l’objectivité invertébrée qui signifie le marasme et, par là même, la pétrification, l’éloignement vis-à-vis du peuple, non, tous les actes, toutes les mesures prises par la collectivité dans son ensemble et par chaque individu doivent être subordonnés aux besoins immédiats du peuple, de la nation.

Ainsi, le droit est une notion relative...

Le président. - Cela n’a pas de rapport avec le sujet. Vous devez faire vos propositions.

Dimitrov. - Le procureur général a proposé d’acquitter les prévenus bulgares, à défaut de preuves de culpabilité.

Le procureur général a proposé d’acquitter les Bulgares accusés, faute de preuves. Mais cela ne saurait nullement me satisfaire. La question est loin d’être aussi simple.

Cela n’écarterait pas complètement les soupçons. Au cours du procès, il a été démontré péremptoirement que nous n’avons rien de commun avec l’incendie du Reichstag et que, par conséquent, il n’y avait pas la moindre base pour justifier des soupçons contre nous. Nous, Bulgares, aussi bien que Torgler, devons être acquittés, non pas faute de preuves, mais parce que nous, communistes, n’avons rien et ne pouvions rien avoir de commun avec un acte anticommuniste.

Je propose donc de rendre le jugement que voici :

1. La Cour suprême reconnaît notre innocence dans l’affaire, et l’accusation injustifiée ; ceci est vrai pour nous : - pour moi, Torgler, Popov, Tanev.

2. Déclare que Van der Lübbe a été instrument utilisé au détriment et au préjudice de la classe ouvrière.

3. Qu’il convient de mettre en jugement les personnes coupables d’avoir porté de fausses accusations contre nous.

4. Et de nous dédommager aux dépens de ces coupables pour le temps perdu, la santé compromise et les souffrances endurées.

Le président. - Ce que vous nommez vos propositions, le tribunal les aura en vue au cours de la délibération sur le verdict à prendre.

Dimitrov. - Le temps viendra où ces comptes seront réglés avec intérêts. La pleine lumière sur la question de l’incendie du Reichstag et les véritables incendiaires c’est, évidemment, le tribunal du peuple de la future dictature du prolétariat qui s’en chargera.

Au XVIIe siècle, le fondateur de la physique scientifique Galileo Galilée, a comparu devant le sévère tribunal de l’Inquisition qui devait le condamner, comme hérétique, à la mort, il s’est écrié avec une profonde conviction et résolution :

« Et pourtant la terre tourne ! » Et ce principe scientifique est devenu plus tard le patrimoine de toute l’humanité.

(Le président interrompt brutalement Dimitrov, se lève, rassemble ses papiers, et s’apprête à sortir.)

Dimitrov (continuant) : Nous, communistes, pouvons aujourd’hui, proclamer avec non moins de résolution que le vieux Galilée :

« Et pourtant elle tourne ! » La roue de l’histoire tourne, avance, vers une Europe soviétique, vers l’Union mondiale des Républiques soviétiques. Et cette roue, poussée par le prolétariat sous la direction de l’Internationale communiste, on ne parviendra à l’arrêter ni par des mesures d’extermination, ni par des condamnations aux travaux forcés, ni par des exécutions. Elle tourne et continuera à tourner jusqu’à la victoire définitive du communisme !

(Les policiers empoignent Dimitrov et le forcent à se rasseoir sur le banc des accusés. Le président et le tribunal s’éloignent pour délibérer sur la question de savoir si Dimitrov peut continuer son discours. Après délibération, la Cour revient et annonce que la parole est définitivement retirée à Dimitrov.)

Auschwitz… par Louis Aragon

 

19 Décembre 2015

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Que ce poème soit une gifle à la figure de Hollande, le minable, qui prétendit nier le rôle des communistes et leur interdire le Panthéon…



Voici le poème assorti de l’excellent commentaire de Nicolas Bernard

 

Moi, si je veux parler, c’est afin que la haine
Ait le tambour des sons pour scander ses leçons
Aux confins de Pologne, existe une géhenne
Dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson.

Auschwitz ! Auschwitz ! Ô syllabes sanglantes !
Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu.
On appelle cela l’extermination lente.
Une part de nos cœurs y périt peu à peu

Limites de la faim, limites de la force :
Ni le Christ n’a connu ce terrible chemin
Ni cet interminable et déchirant divorce
De l’âme humaine avec l’univers inhumain…

Puisque je ne pourrais ici tous les redire
Ces cent noms, doux aux fils, aux frères, aux maris,
C’est vous que je salue, en disant en cette heure la pire,
Marie-Claude, en disant : Je vous salue Marie.

A celle qui partit dans la nuit la première,
Comme à la Liberté monte le premier cri,
Marie-Louise Fleury, rendue à la lumière,
Au-delà du tombeau : je vous salue Marie. …

Les mots sont nuls et peu touchants.
Maïté et Danielle…Y puis-je croire ?
Comment achever cette histoire ?
Qui coupe le cœur et le chant ?


Aragon écrivit ce texte en 1943,le 6 octobre…

 

Danielle, c’est Danielle Casanova, Maîté n’est autre que Maï Politzer, et Marie-Claude s’avère être Marie-Claude Vaillant-Couturier. Toutes de brillantes intellectuelles communistes, des Résistantes aussi. Elles furent déportées à Auschwitz au sein d’un convoi parti de Romainville le 24 janvier 1943 comprenant 230 femmes, des Résistantes communistes, gaullistes ou des conjointes de Résistants, le fameux « convoi des 31.000 ». 49 survivantes. Parmi les mortes, Danielle Casanova et Maï Politzer, décimées par une épidémie de typhus – autre moyen de régulation des effectifs du Lager par les S.S.

 

Aragon, traumatisé, ne put que crier sa rage, sous le pseudonyme révélateur de « François la Colère » – . Toute à sa tristesse, il commit une erreur de détail, ce faisant, parlant de Marie-Louise Fleury au lieu de Marie-Thérèse Fleury. J’y reviens plus bas, car cette petite erreur de sa part va nous donner la possibilité de déterminer la source du poème.

 

La deuxième strophe permet de faire la lumière de ce qu’Aragon connaissait sur Auschwitz : « Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu/On appelle cela l’extermination lente ». Un tel passage tendrait à indiquer que le poète communiste ignorait la présence de chambres à gaz à extermination rapide dans ce Lager, et l’assimilait à un camp de concentration où les déportés mouraient en esclaves, accablés de douleur, affamés et assoiffés, brutalisés par les S.S. (« Limites de la faim, limites de la force »).

 

Il est vrai que la première mention du nom d’Oswiecim – Auschwitz, en polonais – dans la presse internationale date, si je ne m’abuse, du 25 novembre 1942 (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 1991, p. 965-966). Ce jour là, dans un article qui n’est pourtant pas paru en « une », le New York Times évoquait le meurtre programmé des Juifs de Pologne dans les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka : les nazis avaient déjà tué, précisait le Times deux millions de Juifs. Enfin, l’article mentionnait la présence de chambres à gaz sur l’ancienne frontière russe, et de fours crématoires à Oswiecim. Les Alliés avaient, à cette date, reçu une moisson de renseignements de la part de la Résistance polonaise, de leurs services de décryptage des codes nazis et d’autres fuites, sur la politique nazie d’extermination (voir Richard Breitman, Official Secrets. What the Nazis planned, what the British and Americans knew, Hill & Wang, 1998). Mais elles se noyaient dans une masse d’autres données relatives aux massacres et aux famines touchant l’Europe orientale et l’U.R.S.S. occupée. Les Américains et les Britanniques ne surent pas faire le tri, ou ne réalisèrent pas ce qu’impliquait un tel scoop.

 

L’information selon laquelle les Juifs étaient supprimés par gaz en Pologne occupée fut introduite en France à l’automne 1942. Sans préciser le nom d’aucun camp, le journal clandestin J’accuse mentionnait ces gazages. D’autres journaux reprirent la nouvelle à leur compte. C’est au mois de mars 1943 que J’accuse, pour la première fois en France, cita le nom d’Auschwitz, mais l’assimiaite à un camp de concentration (mort lente), et non à un camp d’extermination (mort à l’arrivée). Or, Auschwitz était un camp mixte, camp de travail et site d’annihilation de masse.

 

L’émission de la B.B.C. Les Français parlent aux Français mentionna les camps d’extermination le 8 juillet 1943. Il fallut attendre le 17 août pour que cette émission évoquât assez précisément Auschwitz, à partir du témoignage d’un évadé recueilli par la Résistance polonaise.

 

Mais l’information avait déjà été diffusée en France par le biais de tracts. Comme le note l’historienne Claudine Cardon (Un témoignage sur l’horreur d’Auschwitz. Le tract du Front national de lutte pour la libération de la France) :

 

[En mai 1943, N.D.L.R.], un tract édité par le Comité directeur du Front national de lutte pour la libération de la France (zone Sud), créé par le Parti communiste clandestin [ledit Front national ne doit surtout pas être confondu avec notre F.N. actuel, N.D.L.R.L.], était distribué sous le titre : Un cas parmi mille. On constate que ce tract est composé de trois parties, dont la première est consacrée aux « 31.000 » ou, plus exactement, aux « cent femmes françaises [qui] furent emmenées en janvier dernier du fort de Romainville ». Il cite les noms de huit d’entre elles et notamment Maï Politzer, Hélène Solomon, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova. Il annonce que ces cent femmes se trouvent à Auschwitz alors que depuis leur départ vers l’Est en janvier 1943, personne n’avait reçu de leurs nouvelles jusqu’à ce qu’en mai, les parents de Marie-Thérèse Fleury soient avisés par les autorités occupantes que leur fille était décédée dans ce camp.

 

La seconde partie du tract contient, pour l’essentiel, une description du camp d’Auschwitz occupant la moitié du tract et tirée du témoignage d’un homme qui vécut 4 mois dans ce camp. Cette description du camp est la première à paraître en France dans la presse clandestine.


Claudine Cardon précise, s’agissant de Marie-Thérèse Fleury :

 

En réalité, les parents de M.-T. Fleury avaient été informés, en avril 1943, par un télégramme rédigé ainsi : « Marie-Thérèse Fleury décédée le 16 avril 1943, insuffisance myocarde, à l’hôpital d’Auschwitz ». D’autres familles de « 31.000 » avaient été prévenues de la mort de leur parente à la même époque et dans des conditions similaires (Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Editions de Minuit, 1965 et 1985). Cette date est confirmée par Les livres des Morts d’Auschwitz (Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995).


C’était à cette déportée que s’adressait Aragon dans une espèce de symbiose laïco-christique, à ceci près qu’il l’appela Marie-Louise, au lieu de Marie-Thérèse.

 

Par la suite, les communistes diffusèrent un mémorandum détaillant les conditions de vie à Auschwitz mais sans mentionner les chambres à gaz – l’évadé polonais à la base de cette description ne les décrivait pas parce qu’elles n’étaient peut-être pas encore pleinement élaborées à la date de sa fuite. Au contraire, le mémorandum soulignait que les Polonais qualifiaient Auschwitz de « camp de l’exécution lente ». Propos qu’Aragon reprit dans le vers « On appelle cela l’extermination lente ».

 

Ainsi, Aragon s’inspira de sources polonaises, transmises à Londres, puis relayées en France par la Résistance communiste en mai-juin 1943 et reprises par la B.B.C. en juillet. Lui-même communiste, il ne pouvait qu’y avoir accès. D’où son poème, qui ignore – et pour cause : ses sources n’en faisaient pas mention – l’existence des chambres à gaz dans ce camp précis. Mais il ne pouvait manquer d’ignorer le fait pour les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka, à propos desquels des renseignements précis et fiables avaient été diffusés depuis 1942. Là encore, reste à évaluer l’impact de cette information « extraordinaire » sur les territoires euopéens occupés. Les crimes nazis étaient si nombreux, l’extermination des Juifs paraissait si « incroyable », parce que si inconcevable…

 

Nicolas Bernard

Au Collège de France, la magistrale Leçon inaugurale de l’historien Patrick Boucheron

 
19 Décembre 2015
Le retour de l’Histoire et son actualité… Histoire et societe s’en réjouit...

  • Publié le 18/12/2015.

© Jérôme Bonnet

Victor Hugo, Jules Michelet, Michel Foucault… Une heure durant, jeudi 17 décembre, le médiéviste a livré une puissante réflexion sur “Ce que peut l’histoire”.
 

Patrick Boucheron, titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIII-XVIe siècle », a prononcé sa Leçon inaugurale au Collège de France jeudi 17 décembre à 18h dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre-Marcelin Berthelot. Dans une brève présentation, l’historien Roger Chartier a retenu trois mots qui, selon lui, pourraient servir de repères à l’œuvre et au travail de Patrick Boucheron : la ville, l’indiscipline et la République. Trois bornes du cheminement intellectuel d’un médiéviste, spécialiste de l’histoire urbaine de l’Italie, qui ne redoute pas de s’inviter dans l’histoire plus contemporaine pour ne pas rester en retrait des problèmes de son temps. « Il y a un mois, je suis retourné place de la République » : les premiers mots de sa conférence témoignent de cette « indiscipline » dont parlait quelques minutes auparavant Roger Chartier et qui conduit Patrick Boucheron à faire de l’histoire une discipline vibrante et énergique, liée autant par les textes et les historiens qui l’ont façonnée, que par les échos du présent qui ne cessent de la bousculer et de l’enrichir.

 

Pendant une heure, ce fut, certes, un festival oratoire, une puissante réflexion sur « Ce que peut l’histoire », thème de sa Leçon, mais, surtout, une invitation passionnée à un partage intellectuel et à comprendre que faire de l’histoire n’est pas perdre son temps. Victor Hugo, Jules Michelet, Michel Foucault, Georges Duby, Jacques Le Goff, Marc Bloch, Fernand Braudel, Montaigne ou Dante s’immiscèrent presque fraternellement moins comme références obligées que, comme compagnons de l’acte de lire car « lire, comme l’a dit Boucheron, c’est s’exercer à la gratitude ».

 

Il développera dans ses cours et séminaires qui débuteront en janvier 2016 les thèmes qu’il a esquissés hier soir : la discontinuité en histoire, le discours et les récits historiques, et, bien sûr, ce long Moyen-Age du XII-XVIe siècle. Patrick Boucheron n’est pas de ces historiens qui, comme l’écrivait Lucien Febvre « font de l’histoire comme leur vieilles grands-mères de la tapisserie ». Il aime à détricoter les chronologies trop pesantes, à réfuter les bavardages sur le déclin et à affronter « tous ceux qui répugnent à l’idée d’une intelligence collective ». Le Collège de France, comme diraient les bibliothécaires, vient de faire une belle acquisition en la personne de cet historien.

 

En ce 17 décembre 2015, dans cet amphithéâtre à l’ambiance solennelle, il y eut une heure d’enchantement intellectuel. Un historien parla à ses pairs, au public, à ses amis, à tous les savants comme à tous les curieux, enchaînant les faits, les idées, les problématiques et les digressions fécondes. Tâche forcément émouvante pour celui qui s’y colle — une Leçon inaugurale, tout de même ! — et moment passionnant pour les auditeurs qui lui offrirent des applaudissements reconnaissants. Ses cours intitulés « Souvenirs, fictions, croyances. Le long Moyen-Âge d’Ambroise de Milan » commenceront le 4 janvier 2016. Ses séminaires – « Les effets de la modernité, expériences historiographiques » – débuteront, eux, le 16 avril 2016.

 

Regarder la leçon sur le site du Collège de France

 

Conférence vidéo : Les origines du Carcan Européen – Annie Lacroix-Riz

 

Le 14 novembre dernier, notre camarade l’historienne Annie Lacroix-Riz donnait à Saint Ouen une conférence autour de son livre « Les origines du Carcan Européen ». Cette conférence a été filmé, donnant une chance à tous ceux qui n’ont pu s’y déplacer de la voir.

 

 

 

Cahiers d’Histoire: Gilbert Badia : ces Allemands qui ont affronté Hitler

 

12 Décembre 2015

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Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Paris, Éditions de l’Atelier, 2000, 256 p.

Ce livre doit être lu comme un essai, dont l’esprit est donné par son titre : les Allemands qui ont affronté Hitler. L’historien et germaniste, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Allemagne contemporaine et du mouvement ouvrier, Gilbert Badia nous narre histoire de ces Allemands, hommes et femmes, qui ont résisté au nazisme. L’auteur, qui n’est pas pour rien le biographe de deux femmes, Rosa Luxembourg et de Clara Zetkin, insiste à plusieurs reprises sur le rôle de ces dernières. Mais plus largement, il entend comprendre et présenter les motivations individuelles, voire personnelles des résistants et souligner le courage extraordinaire dont ils ont fait preuve.

Animé d’une admiration et d’un respect communicatifs pour les protagonistes de l’histoire qu’il raconte, Gilbert Badia entend leur rendre justice, par-delà les querelles partisanes. Son livre se lit d’abord comme une réhabilitation. C’est d’abord une réhabilitation de la résistance allemande dans son ensemble. Certes cette résistance est restée marginale et divisée, certes elle n’a jamais joui d’un large soutien populaire comme ce fut le cas de la résistance française, mais il n’en demeure pas moins que des hommes et des femmes ont trouvé le courage d’affronter une dictature terrible, dans des conditions extrêmement difficiles, tout en sachant qu’ils encouraient les plus grands dangers s’ils tombaient entre les mains de la SS ou de la Gestapo dont les représentants torturaient avec sadisme (le mot revient à plusieurs reprises) tous ceux qui entendaient leur résister. Mais Gilbert Badia s’attache surtout à réhabiliter ceux qui ont été injustement oubliés. Aussi n’est-ce pas un hasard si son livre s’ouvre sur l’histoire extraordinaire de « Georg Esler : le héros méconnu ». Ce menuisier, ancien syndicaliste, proche du parti communiste, va durant plusieurs mois minutieusement préparer un attentat contre Hitler dont il est le seul maître d’œuvre. Le 9 novembre, un engin explosif placé dans la colonne de la brasserie explose faisant huit morts mais Hitler, qui a quitté les lieux treize minutes plus tôt, est miraculeusement épargné. Aux juges qui l’interrogent Elser déclarera qu’il a agi absolument seul pour éviter la guerre et « changer la situation ». Ce n’est qu’en 1970 que Georg Esler, longtemps soupçonné d’avoir été manipulé par la SS, est reconnu officiellement comme un résistant. De même, ce n’est que tardivement que les derniers doutes ont été levés concernant les vraies motivations de Kurt Gerstein. Ce militant catholique, plusieurs fois emprisonné durant le nazisme, s’engage dans la SS pour « espionner » de l’intérieur et collecter des informations sur l’extermination massive des juifs, informations qu’il tente en vain de diffuser au Vatican et auprès des ambassades occidentales. Arrêté par les Alliés à la fin de la guerre, il se suicide dans sa cellule non sans avoir rédigé un document essentiel : le fameux rapport Gerstein. On peut comprendre que les actions extraordinaires de Georg Esler ou de Kurt Gerstein se soient longtemps heurtées à l’incrédulité mais c’est au nom de mobiles d’ordre politique que d’autres grandes figures résistantes ont été volontairement oubliées par les historiens : « Il est rare que les historiens, quel que soit leur souci d’objectivité, ne soient pas influencés par l’air du temps, c’est-à-dire par les orientations politiques dominantes à un moment donné. » Aussi, Gilbert Badia choisit-il d’insister, mais sans exclusive, sur les résistants venus de la gauche moins connus en France et dont l’action, magnifiée à l’Est, a été longtemps occultée dans les travaux historiques et l’opinion publique ouest-allemande. Le livre rend largement compte des actes des résistants communistes et sociaux-démocrates à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Allemagne y compris dans les camps de concentration. À rebours d’une historiographie qui remet en cause l’héroïsme des déportés communistes, en particulier à Buchenwald, Gilbert Badia souligne au contraire le courage et l’abnégation dont ont fait preuve ces communistes qui ont parfois passé plus de dix ans dans les camps : « Ce qui me frappe pourtant c’est le nombre de témoignages – de tous bords – qui soulignent combien de vies ont été sauvées par les communistes. » De même, après Gilles Perrault, il lève l’opprobre, longtemps maintenu sur le mouvement de « l’Orchestre rouge », soupçonné d’avoir constitué un réseau d’espionnage au service de l’URSS : « Ces patriotes ont risqué leur vie en tentant d’empêcher ou d’arrêter une guerre dont ils ont diagnostiqué, dès l’hiver 1941, qu’elle serait perdue par le Reich. Bien avant les membres du réseau responsable de l’attentat du 20 juillet, ils ont dénoncé les crimes des militaires allemands en Pologne et en URSS et compris que seul un changement de régime pouvait éviter à l’Allemagne la destruction de ses villes et des millions de morts. Autant de raisons de donner à l’Orchestre rouge toute sa place dans ce panorama des résistances allemandes. »

Mais Gilbert Badia n’oublie pas pour autant de consacrer de longs paragraphes aux résistants dont la reconnaissance, à l’Ouest tout au moins, n’a jamais posé de problème : les étudiants du Mouvement de la Rose Blanche, comme les résistants conservateurs, à l’origine de l’attentat du 20 juillet 1944, même si concernant ces derniers, il souligne l’ambiguïté de leurs motivations et le caractère tardif de leur passage à l’acte.

C’est parce qu’il veut d’abord réhabiliter des hommes dont il entend souligner le courage que le livre de Gilbert Badia n’est pas une reconstitution minutieuse de l’histoire des différents réseaux de la résistance allemande et des conditions de leur développement. Le livre fourmille certes de renseignements mais ils sont souvent épars et ont d’abord pour fonction de planter le décor de l’action héroïque des hommes. Aussi ce livre se lit-il facilement et avec plaisir. Regrettons toutefois que les notes soient si rares et la bibliographie, placée à la fin du volume, trop sommaire. Il reste qu’on ressort plus riche de la lecture de ce livre à l’issue de laquelle on ne peut manquer de s’interroger sur ce qui a fondé le courage de ces individus exceptionnels.

 

Sandrine Kott, « Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 87 | 2002, mis en ligne le 28 octobre 2009, consulté le 11 décembre 2015.

 

URL :http://chrhc.revues.org/1682

La résistance communiste allemande

 

12 Décembre 2015

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La Résistance communiste

 

 

Dès le début des années 30, les communistes se mobilisèrent contre le NSDAP et tentèrent de convaincre les militants nazis de rejoindre le parti communiste. Mais face à la montée du nazisme, ils durent changer de tactique, et organisèrent de grandes manifestations de protestation, qui donnèrent souvent lieu à des affrontements entre les deux camps. L’union des partis de travailleurs était problématique, car même si la base du parti communiste allemand (KPD) et du parti social-démocrate (SPD) avait la volonté de former un front uni contre le nazisme, cette union ne put voir le jour, car les dirigeants communistes traitaient les sociaux-démocrates de « sociaux-fascistes », et les sociaux-démocrates refusaient de se plier aux directives idéologiques de Moscou. Le 30 janvier 1933, le jour de l’arrivée au pouvoir de Hitler, les communistes lancèrent un appel à la grève générale et à des manifestations de masse, qui fut suivi partout en Allemagne. Les nazis réagirent en procédant à des arrestations, des perquisitions et des rafles.

 

Face aux mesures répressives prises par le gouvernement nazi contre les communistes, ceux-ci durent se résoudre à continuer le combat dans la clandestinité. Des réseaux clandestins se mirent en place, mais la plupart furent démantelés très rapidement par la Gestapo, qui disposait d’un très grand nombre d’informateurs. Dès février 1933, l’incendie du Reichstag fut pris comme prétexte par les nazis pour interdire le parti communiste et procéder à l’arrestation des cadres du parti ; plus de la moitié des dirigeants du parti furent arrêtés ou assassinés par la Gestapo. A la suite de l’arrestation de Ernst Thälmann, chef du parti communiste allemand, au début du mois de mars 1933, Moscou donna l’ordre aux cadres du parti de s’exiler, afin de former une direction du parti à l’étranger, qui avait pour mission d’apporter son soutien à la base du parti restée en Allemagne. Walter Ulbricht, chef provisoire du KPD et futur dirigeant de la RDA, s’exila en 1933 en Tchécoslovaquie pour y fonder une antenne du parti, et rejoignit en 1936 Wilhelm Pieck, lui aussi futur dirigeant de la RDA, à Paris, où avait été créée une autre antenne du KPD. En 1939, ils trouvèrent refuge en URSS, où ils restèrent jusqu’à la fin de la guerre. 

 

En Allemagne, les membres du parti tentèrent de déjouer la surveillance de la Gestapo pour former des réseaux illégaux. Mais la police disposait de fichiers du parti communiste, qu’elle avait réquisitionnés lors de rafles, et les résistants furent arrêtés par milliers et envoyés dans les premiers camps de concentration, que les prisonniers politiques communistes et sociaux-démocrates furent obligés de construire.


La presse illégale fut la première activité des résistants communistes, qui diffusèrent clandestinement des tracts et des publications visant à convaincre la population allemande de se soulever contre Hitler et de renverser le régime nazi. D’autre part, un réseau de messagers fut mis en place ; ceux-ci avaient pour mission de faire passer des informations sur le Reich à l’étranger, aux directions exilées du parti, et de transmettre en Allemagne les nouvelles de l’étranger, afin de contrer la propagande hitlérienne.


Les syndicats communistes essayaient de leur côté de mobiliser clandestinement les travailleurs au sein des entreprises contre le gouvernement nazi. Mais leur tâche était ardue, car certains membres du parti s’étaient résignés à la victoire nazie, d’autres s’étaient engagés dans le NSDAP, et les persécutions dont étaient victimes les communistes en décourageaient plus d’un à continuer le combat. De plus, l’implantation des syndicats communistes était très faible dans les entreprises avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, car la majorité des membres du parti étaient alors au chômage, et les activistes ne purent former de véritable contrepoids au nazisme dans les entreprises allemandes.

 

En 1935, le Komintern et le bureau politique du KPD décidèrent de changer leur tactique contre le national-socialisme, et de tenter de s’unir aux sociaux-démocrates afin de former un front uni contre le nazisme. D’autre part, la structure hiérarchique habituelle du parti, facile à démanteler par la Gestapo, qui avait pu ainsi procéder à des arrestations par milliers, fut abandonnée ; les résistants s’organisèrent en petites cellules, dirigées par des instructeurs qui avaient été formés à cette tâche, et qui fonctionnaient dans la clandestinité au sein des entreprises et à la place des anciennes antennes locales du parti. Ces cellules recevaient leurs directives des centrales du KPD coordonnées par le comité central de Moscou et exilées à Amsterdam, Strasbourg, Luxembourg, Copenhague, Prague, Paris et Stockholm, qui envoyaient clandestinement des messagers en Allemagne. Ceux-ci traversaient la frontière tchécoslovaque grâce à un réseau de passeurs ; cette organisation imprimait également des tracts, qui étaient ainsi acheminés dans le Reich, et aidait des réfugiés à fuir l’Allemagne. Le même type de réseau existait aux frontières belge et néerlandaise, mais la Gestapo parvint à démanteler ces organisations en 1935-36, grâce à l’infiltration d’espions. 

 

En 1936, lors des Jeux Olympiques de Berlin, qui furent pour les nazis un événement majeur de propagande, les communistes organisèrent une grève dans une usine de Berlin, ce qui contredisait la propagande hitlérienne, selon laquelle toute l’Allemagne soutenait les nazis. La Gestapo fit en sorte que les journalistes étrangers ne soient pas au courant de cette grève, et plaça à la suite de cet incident des espions nazis dans toutes les usines, de façon à ce que de tels mouvements de contestation ne puissent plus se reproduire.

 

Pendant la guerre, la plupart des pays voisins étant occupés par les troupes allemandes, il devint de plus en plus difficile de maintenir un contact entre les directions exilées du parti et la base restée en Allemagne ; les cellules de résistants communistes furent de plus en plus isolées et ne parvenaient que rarement à recevoir les directives du parti. Les résistants communistes qui travaillaient aux chemins de fer ou dans les compagnies de transport fluvial ou maritime purent toutefois continuer à transmettre des messages. De plus, les communistes disposaient d’un service secret qui collectait des informations et les envoyait par radio aux centrales de renseignements de Paris et Bruxelles, qui avaient des agences dans tous les pays européens. 

 

Le pacte de non-agression de l’URSS conclu par Hitler et Staline le 23 août 1939 choqua et désorienta les résistants qui luttaient depuis six ans dans la clandestinité ; une direction du parti indépendante de Moscou fut créée en Allemagne en réaction à ce pacte, et son comité central envoya des messagers dans les différentes cellules locales pour donner l’ordre de poursuivre le combat contre le nazisme. Après l’attaque nazie de l’URSS, la section communiste allemande renoua avec Moscou. Mais la volonté de ces résistants communistes de provoquer un soulèvement de la population allemande contre la guerre et le gouvernement nazi n’avait aucune chance de réussir, étant donné qu’une grande partie des Allemands soutenait Hitler, qui remportait une victoire après l’autre. La cote de popularité du dictateur était telle pendant les premières années de la guerre, qu’une révolution était irréalisable. Willi Gall, qui avait commencé à organiser la résistance intérieure, fut arrêté en 1940 ; son successeur, Wilhelm Knöchel, coordonna les activités des différentes cellules à partir d’Amsterdam, puis s’installa à Berlin en 1941 ; il fut arrêté en janvier 1943 et donna sous la torture des informations aux nazis, ce qui mit en danger toute la résistance communiste et fragilisa ses activités.

 

A la fin de la guerre, alors que les troupes soviétiques s’approchaient de plus en plus de l’Allemagne, des agents communistes furent parachutés dans le pays pour organiser la résistance communiste. Et lorsque la zone d’occupation soviétique donna naissance à la RDA, de nombreux communistes qui s’étaient exilés à Moscou, dont Walter Ulbricht et Wilhelm Pieck, en devinrent les dirigeants.

 

Principaux groupes de résistance communistes :

 

L’Aide Rouge (« Die Rote Hilfe »)


Ce groupe, fondé à Paris par le résistant communiste Wilhelm Beuttel, soutenait des personnes persécutées par le régime national-socialiste. Wilhelm Beuttel, qui était retourné en 1942 en Allemagne, travailla dans le groupe de résistance de Wilhelm Knöchel. Il fut arrêté par la Gestapo en 1943 et exécuté en 1944.

 

Le groupe de Wilhelm Knöchel dans la Ruhr


Wilhelm Knöchel, qui dirigeait depuis 1935 le comité exilé du KPD à Amsterdam, rentra en 1941 en Allemagne pour réorganiser la résistance communiste dans la Ruhr. Son organisation diffusa clandestinement une publication antinazie, Le Combattant de la Paix (« Der Friedenskämpfer »), qui informait les Allemands des crimes commis par les nazis et de la situation internationale, et les incitait à se soulever contre Hitler, afin de renverser eux-mêmes la dictature nazie. Wilhelm Knöchel fut arrêté par la Gestapo en 1943 et fut exécuté en 1944, et son organisation fut démantelée. Une cinquantaine de résistants qui travaillaient dans ce groupe furent également arrêtés, torturés et assassinés.

 

Le groupe de Josef (Beppo) Römer


Josef Römer publia à la fin des années 20 un journal communiste, Élan nouveau (« Aufbruch ») ; il fut arrêté en mars 1933 et passa six ans en camp de concentration. Après sa libération, il tenta d’organiser un attentat contre Hitler et prit contact avec le cercle de résistance de Adam von Trott zu Solz et celui de Robert Uhrig. En 1940, il créa un groupe de résistance qui diffusait un journal clandestin, Service de renseignements (« Informationsdienst »). Il fut arrêté en 1942 et exécuté en 1944.

 

Le groupe de Robert Uhrig à Berlin


Robert Uhrig fut arrêté une première fois en 1934, parce qu’il avait diffusé un journal clandestin et qu’il avait récolté des fonds pour les familles de victimes des persécutions nazies. Il fut libéré après 21 mois de travaux forcés et créa une organisation de résistance en 1938 à Berlin ; son objectif était de former des groupes de résistants communistes au sein des entreprises. A partir de 1941, le groupe, qui comptait une centaine de membres en 1940, et le double en 1942, a travaillé avec d’autres mouvements, notamment l’organisation Harnack / Schulze-Boysen, afin de mettre en place un service de renseignements. La Gestapo a démantelé l’organisation en 1942 ; une centaine de résistants, dont Robert Uhrig, furent arrêtés, torturés, déportés en camp de concentration, et furent exécutés en 1944. Leur famille fut également arrêtée. Ceux qui purent échapper aux persécutions se joignirent au groupe de Anton Saefkow.

 

Le groupe de Walter Budeus


En 1936, Walter Budeus créa dans l’entreprise de métallurgie dans laquelle il travaillait une organisation composée d’une cinquantaine de résistants. A la fin des années 30, il prit contact avec Robert Uhrig et Beppo Römer, afin de coordonner les activités des différents groupes. Leur travail consistait à collecter des informations sur l’industrie de guerre, diffuser des tracts et prendre contact avec d’autres groupes de résistance. Walter Budeus fut arrêté en 1942 et condamné à mort en 1944.

 

Le groupe de Bernhard Bästlein, Oskar Reincke et Franz Jacob à Hambourg


En 1941-42, à leur libération de camp de concentration, Bernhard Bästlein, Oskar Reincke et Franz Jacob fondèrent une organisation de résistance au sein des chantiers navals de Hambourg. Ce groupe, qui diffusait des tracts antifascistes et envoyait des lettres aux soldats stationnés au front de l’Est pour les inciter à refuser de combattre, était en contact avec d’autres mouvements de résistance, notamment l’organisation Harnack / Schulze-Boysen. Arrêtés par la Gestapo en 1943, ils purent profiter des bombardements alliés pour s’échapper et entrer dans la clandestinité. Mais arrêtés à nouveau en 1944, une soixantaine de résistants furent exécutés en 1944-45.

 

Le groupe de Anton Saefkow et Franz Jacob à Berlin 


Fondé en 1943, ce groupe diffusa des tracts antifascistes et prit contact en 1944 avec Julius Leber et Adolf Reichwein, des résistants sociaux-démocrates qui prenaient part au complot qui préparait l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. La Gestapo, qui avait infiltré un espion dans cette organisation, arrêta le 22 juin 1944 Anton Saefkow, Franz Jacob, Julius Leber et Adolf Reichwein. Des centaines de résistants de ce groupe furent arrêtés et assassinés.

 

Le groupe de Theodor Neubauer et Magnus Poser en Thuringe

 

Cette organisation, créée en 1942, était en contact avec d’autres groupes de résistance, par exemple avec un groupe de l’université de Iéna, ainsi qu’avec un groupe du camp de concentration de Buchenwald, et put ainsi envoyer de la nourriture, des tracts, mais aussi des armes aux prisonniers. Theodor Neubauer, qui avait été interné plusieurs années en camp de concentration avant de créer ce groupe de résistance, fut arrêté en 1944 et exécuté en 1945.

 

Le groupe de Georg Schumann et Otto Engert à Leipzig


Ce groupe était en contact avec des prisonniers de guerre russes et des travailleurs de force étrangers, ainsi qu’avec l’organisation de Harro Schulze-Boysen, celle de Theodor Neubauer et Magnus Poser en Thuringe et celle de Anton Saefkow à Berlin. L’objectif principal du groupe de Leipzig était d’unifier les divers mouvements de résistance communistes, mais cette tentative ne put aboutir en raison de la surveillance qu’exerçait la Gestapo.

 

Comité national de l’Allemagne libre (Nationalkomitee Freies Deutschland », NKFD)


Ce comité fut fondé en 1943 par la section politique de l’armée soviétique et par le comité central du KPD exilé à Moscou ; ses objectifs étaient, au moyen d’un travail de propagande, de détourner les prisonniers de guerre allemands du nazisme et d’encourager les soldats allemands à déserter. Le NKFD tentait de rallier toutes les tendances politiques à l’union contre Hitler ; dans ses rangs, on ne comptait pas uniquement des communistes, mais aussi, par exemple, une centaine de pasteurs, prêtres et étudiants en théologie de la Wehrmacht, prisonniers dans les camps russes, qui se sont joints au NKFD  en raison des persécutions dont étaient victimes les Églises dans le Reich. Les communistes, notamment Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht, futurs dirigeants de la RDA, ont finalement pris la tête du NKFD, qui est devenu un instrument de propagande entre les mains du gouvernement soviétique.

 

L’organisation Allemagne libre (« Freies Deutschland »)


Ce groupe, fondé à Cologne en 1943 par un réseau de résistants communistes, comptait plus de deux cents membres, et rassemblait des résistants de tous les horizons politiques et idéologiques. Des tracts incitant la population allemande à commettre des sabotages, afin d’enrayer la machine de guerre nazie, et encourageant les soldats à déserter, furent distribués, et les résistants apportèrent leur aide aux travailleurs de force étrangers prisonniers en Allemagne. La Gestapo arrêta de nombreux membres du groupe, qui se disloqua progressivement.

 

Organisations résistantes indépendantes du KPD

 

Parti communiste allemand oppositionnel (« Kommunistische Partei Deutschlands (Opposition), KPO)


L’aile droite du KPD avait été exclue du parti en 1928 et avait fondé une organisation communiste indépendante, le KPO. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, seuls quelques militants désignés par les cadres du parti s’exilèrent en France, où ils fondèrent un comité exilé (« Auslandskomitee », AK) en contact, grâce à un réseau de messagers, avec la base du parti, qui poursuivait clandestinement ses activités en Allemagne. Un comité du KPO, qui siégeait à Berlin, se chargeait de coordonner les activités des cellules locales du parti. La structure à la fois hiérarchisée et morcelée du parti permit d’éviter les grandes rafles de la Gestapo. Les objectifs principaux du KPO étaient de transmettre des informations sur le régime hitlérien et de travailler en collaboration avec les résistants exilés à l’union des travailleurs contre le nazisme. Des tracts furent distribués, et les membres du parti avaient pour mission de créer des syndicats clandestins dans les entreprises dans lesquelles ils travaillaient. Lorsque le contact avec le comité exilé fut rompu en raison de l’occupation de la France par les troupes allemandes, le KPO prit contact avec d’autres organisations de travailleurs, notamment avec les sociaux-démocrates, afin de créer des syndicats clandestins, et de distribuer des tracts visant à mobiliser la population allemande contre Hitler.

 

L’Orchestre Rouge (« die Rote Kapelle »)


A partir de la fin de l’année 1941, l’organisation Harnack / Schulze-Boysen coopéra avec les bureaux des renseignements soviétiques de Paris et Bruxelles, sans que ses membres deviennent pour autant des agents soviétiques et perdent leur indépendance, comme les autorités nazies l’ont prétendu par la suite. La Gestapo nomma ce groupe de résistance L’Orchestre Rouge (« die Rote Kapelle »).

 

Le groupe de Herbert et Marianne Baum


Herbert Baum et sa femme Marianne, qui luttaient depuis 1933 au sein des jeunesses communistes, fondèrent en 1938-39 un groupe de résistance, dont les membres, des adolescents juifs proches du communisme, diffusèrent des tracts antifascistes et mirent le feu à une exposition anticommuniste organisée à Berlin dans le cadre de la propagande nazie, Le Paradis soviétique (« Das Sowjetparadies »). Les jeunes gens furent arrêtés en 1942 ; une vingtaine d’entre eux furent exécutés, certains, comme Herbert Baum, se suicidèrent dans leur cellule, et les autres résistants moururent en camp de concentration. Les représailles de la Gestapo ne s’arrêtèrent pas là : 500 juifs berlinois furent déportés en camp de concentration à la suite de cette action.

 

Le texte de ma conférence sur « le nazisme n’a jamais été éradiqué », pour une sociologie de l’art et du cinéma

 

05 Décembre 2015


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La première page de couverture du  livre de Danielle Bleitrach, Richard Gerhke, avec la collaboration de Nicole Amphoux et Julien Rebeil, éditeur Lettmotif, 2015.

 

Ce livre a bénéficié de la collaboration de Richard Gerhke, architecte. De longues discussions nous ont occupés pendant un an tous les mardi. La plupart de mes livres sont un travail collectif, même si je m’accorde en général le rôle de metteur enscène, ils sont comme le cinéma une œuvre collective et c’est ce que que je recherche. Ce livre qui avait commencé dans le cadre d’un master a été ainsi poursuivi sous forme de débat par défaut avec Richard. Nicole Amphoux,  comme Julien Rebeil,  l’ont relu a plusieurs reprises pour en corriger les fautes,  mais aussi pour  donner leur avis sur le fond, ce que Nicole a toujours su faire avec beaucoup de pertinence,  au fil de nos collaborations. Il ne faut pas sousestimer cette aventure du livre qui en fait tout le prix à mes yeux, produire un objet à plusieurs quitte à ce que cela devienne un duo ou la mise en scène d’une auteure comme dans ce livre. Les bourreaux meurent aussi sont un fim donc une production collective, mais aussi à la fois un duo ou même un trio et pleinement sous l’entière responsabilité de Fritz Lang.

 

I -L’AUTEURE

 

Danielle Bleitrach, sociologue, Université de Provence, j’ai également une formation d’historienne, médiéviste. Après une licence d’histoire, j’ai travaillé ce qui était à l’époque un diplôme indispensable à l’agrégation, sous la direction de Georges Duby. Le sujet portait sur l’iconographie des cloîtres provençaux.

 

Ma génération était alors marquée par la guerre d’Algérie, les  luttes anticoloniales, tout prenait sens ou devait prendre sens, la censure régnait, il nous fallait saisir une image, un mot passé en contrebande. Nous étions très attentifs.

 

C’est à cette époque où je m’interroge sur les images, comme des traces d’histoire, que je découvre Fritz Lang avec Le tombeau hindou, ce fut un éblouissement. Je me souviens encore avec netteté de cet étrange panneau-éventail décoré d’yeux, actionné par un esclave caché dans une autre pièce, le voyeurisme du rameur, du prolétaire, comme dans le mythe d’Ulysse et des rameurs enchaînés. Et d’une manière plus obscure,  de la fosse aux lépreux dans les sous-sols du palais, une constante chez Lang :  le haut, ce qui est dans la lumière, dans le kitsch du faux paradis des exploiteurs et les souterrainslie de l’exploitation, de l’humiliation et de sourdes révoltes.

 

Devenue sociologue, j’ai écrit plusieurs  ouvrages sur la classe ouvrière, sur   la sociologie du développement dans le Tiers-monde,  en Afrique, en Amérique latine,  et sur l’espace post-soviétique  aujourd’hui.

 

Mes étudiants moqueurs m’appelaient Highlander,  tant je leur paraissais avoir connu de multiples vies et des temps lointains.  Souvent,  j’ai eu envie d’écrire mes mémoires… Mais une espèce de pudeur me l’interdisait,  j’avais côtoyé de grands écrivains, des réalisateurs et je n’ai jamais voulu parler d’eux,  Aragon me disant « tout est dans mes œuvres. Il suffit de les lire ». Je me suis tenue à cette opinion fondamentale et j’ai prétendu me raconter à travers leurs œuvres, en évitant de m’appesantir sur ces chants de l’ordinaire de nos rencontres.. De surcroit, cinéphile depuis toujours, ma mémoire s’empare de films, de scènes et les substitue à mon vécu, cela devient alors une expérience dans laquelle je disparais en tant qu’auteure  et qui peut interpeller le lecteur. Nous verrons que cela a à voir avec Brecht et l’épique. Mais,  pour revenir au film Les Bourreaux meurent aussi,  ce sont bien aussi de mes « mémoires » dont il s’agit.

 

Ce livre revisite la traumatisme de ma petite enfance (la peur d’une enfant juive devant le nazisme ). 

 

Une jeune amie à qui je dois le titre de ce livre m’a un jour demandé « mais qu’est -ce que le fascisme pour toi ? ».  C’est la peur, peur de la guerre, peur de la violence arbitraire, mais aussi peur de l’autre qui devient un inconnu porteur de menaces et  parmi ces inconnus,  les jeunes, les enfants, vos propres enfants sont au premier rang. C’est ce que décrit Brecht dans une scène de Grand peur et misère du III e Reich.  Il décrit un couple qui critique les nazis et qui  s’aperçoit que leur enfant les écoute.  Celui-ci sort et ils ont peur qu’il aille les dénoncer. Mais c’est aussi la préoccupation fondamentale de Lang,  telle que Brecht la rapporte dans son journal de travail  :  que font-ils de nos jeunes ? On pourrait ajouter bien d’autres cas pour les exilés, comme celui de Douglas Sirk dont le fils est un nazi qui mourra sur le front de l’est.

En postface,  sous forme de confidence,  je décris cette nuit dramatique où l’enfant que je suis est retenue par la gestapo,  tandis que dans le hall du palace la rafle se poursuivait avec brutalité.   Le concierge,  pour calmer mon effroi,  me faisait des ombres chinoises sur le mur. Quand je pense à cela,  je revois la petite fille de M le Maudit avec derrière elle une affiche qui dénonce le monstre et l’ ombre de celui-ci  qui plane sur elle.

 

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L’enfance et le nazisme… M le Maudit de Fritz Lang 

 

La petite fille qui contemple l’ombre menaçante c’est moi… Toute ma vie j’ai fait deux cauchemars, l’un d’entre eux était la manière dont on m’annonçait que j’allais partir en camp de concentration. Je ne pouvais pas m’échapper, j’étais pétrifiée… Et la monstruosité se rapprochait inexorablement… Ce que j’ai voulu montrer c’est à quel point le travail de Lang et de Brecht dans les Bourreaux substitue à cette peur pétrifiée de la victime, une autre perspective celle de la résistance, l’appel à la compréhension et à l’action collective. Ce qui m’a libéré et m’a à jamais attachée aux communistes et à l’union Soviétique, expression la plus poussée de la forme collective du refus du nazisme en contradiction avec ma solitude et mon impuissance de petite enfant juive coupable d’être..

 

II- 1 – LE FILM, analyse et réflexion sociologique

 

En 1943,  sort le film de Brecht et Lang : « Les Bourreaux meurent aussi ». Il fait partie de la série de 4 films antinazis de Fritz Lang (Man hunt, Espions sur la Tamise, Cape et poignards).  C’est  l’engagement des deux grands de la littérature et du cinéma auquel il faut ajouter celui du  très grand musicien Hanns Eisler. Le film est une réponse à la propagande nazie. Dans le livre,  je décris ce qu’a été cette pression de la propagande  subie par le peuple allemand et la place du cinéma. Mais aux Etats-Unis, à Hollywood, les sympathisants nazis sont puissants et,  avant l’entrée en guerre des Etats-Unis,  ils organisent la pression contre tout ce qui peut dénoncer le nazisme. Charlie Chaplin, avec son film Le dictateur,  subit une campagne effrénée.  L’attaque de Pearl Harbour suspend la propagande pronazie,  mais,  dès le début de la Guerre froide, c’est sur la base de leur lutte antinazie  que beaucoup de réalisateurs subiront le Maccarthysme . Le film est sur la liste noire et plusieurs  de ses participants,  dont Brecht,  seront convoqués devant le tribunal des activités anti-américaines.

 

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Heydrich dans la grande salle du château où l’attendent les notables tchécoslovaques humilie le général tchèque qui a fait un salut militaire et pas le salut nazi.

 

Le film est contemporain de l’événement qu’il décrit: l’assassinat par la Résistance Tchèque d’un très haut dignitaire nazi, que l’on présente comme le successeur d’Hitler, Heydrich dit le Bourreau de Prague.

 

Le nom d’Heydrich, un dirigeant de la SS, est attaché à toutes les étapes de l’extermination des juifs, il est le supérieur d’Eichmann. Son exécution par la résistance tchèque  va donner lieu à une abominable répression.  En particulier,  un village minier, Lidice,  qui a donné asile à ses assassins,  est rasé, tous les habitants sont  tués, y compris les  femmes et les enfants.

 

Mais,  dans le film, il n’est pas question de l’extermination des juifs.  Il y a seulement deux allusions, un des otages porte un brassard avec l’étoile, et on voit l’horloge du ghetto pragois dont les chiffres sont en hébreu et dont les aiguilles tournent à l’envers.

 

La plupart des commentaires souvent superficiels de ce film insistent sur la mésentente entre Brecht et Lang,  en reprenant certains extraits toujours les mêmes du journal de travail de Brecht. Il n’y a guère que Lotte Eisner et Bernard Eisenschitz pour insister sur l’entente politique entre Brecht et Lang. Par parenthèse,  si vous n’avez qu’un seul livre à lire sur Lang, lisez Fritz Lang au travail de Bernard Eisenschitz.

 

Ce que nous avons voulu montrer est que cette entente politique est aussi,  mais surtout  de l’ordre du « métier »,  ou plutôt de la manière dont l’art est politique puisqu’il agit,  pour citer Döblin.Ce sont d’abord des artistes, mais sans esthétisme surtout celui suspect de la glorification de la guerre d’un Junger dénoncé par Walter Benjamin. Ce qui prime c’est l’espression la plus adéquate, celle ou le contenu remonte en formes, d’une préoccupation disons sociale. Ils mettent au service de leur conviction cet art nourri non seulement de leur expérience cinématographique et théâtrale mais de toute l’immense culture dont ils disposent. C’est pourquoi on ne peut pas analyser de la mêle manière quelqu’un comme Spielberg qui possède tout l’univers cinématographique et quelqu’un comme Lang et Manuel de Olivera qui sont des Européens porteurs de millénaires. Godard avec son art de la formule explique que Hollywood n’a pas d’histoire puisqu’elle a nié celle du continent avant l’arrivée des blancs, donc ils produisent des histoires faute d’Histoire et ont une technique quasi taylorienne de la production et la soumission au capital de tous les intellectuels mobilisés dans cette production. Ce que nous retrouvons dans le concept de champs artistique pour désigner l’expérience de Lang  aux Etats-Unis qui succède au champ artistique allemand ou européen entre culture populaire et autoritarisme.. Malheureusement la critique s’avère souvent inculte, ignorant à la fois la préoccupation disons politico-morale et le background culturel des auteurs., les questions auxquels ils répondent autant que ce qui nourrit leur art. La politique des auteurs telle qu’elle s’est développée en France a aujourd’hui atteint ses limites et tourne en rond de ce fait.

 

Dans mon livre,  je consacre une part importante à la rencontre entre Brecht et Lang à Berlin. Je ne sais pas s’il y a eu rencontre physique mais la rencontre intellectuelle, politique et artistique est indéniable. Elle a lieu quand Lang tourne M le Maudit avec Peter Lorre, l’acteur qui au même moment met au point le soir « le gestus » du comédien avec Brecht. Le gestus brechtien est le rapport social que l’acteur établit entre son personnage et les autres, au travers de ses attitudes, de son regard, de l’ensemble du langage corporel dont il dispose, mais aussi de l’intonation et de la voix et qui est destiné à marquer une distance qui permet l’interprétation du spectateur. Au même moment,  Lang torture littéralement Peter Lorre pour qu’il exprime ce que le plus terrible des meurtriers a dans les reins, le ventre et le sexe. Il insistera sur  le fait que l’acteur comme celui qui joue  l’inspecteur dans les Bourreaux a pour origine le théâtre d’interprétration. Dans les Bourreaux,  tous les personnages sont  quasiment à contre emploi, le héros est si figé qu’il ressemble au Golem. Donc,  le premier pivot de la rencontre entre Brecht et Langa lieu autour de l’acteur Peter Lorre.

 

Les réunit   aussi l’approche scientifique du monde de la pègre et de ses liens avec l’ordre  qui force les mères à ne pas s’occuper de leurs enfants. Il y a la parenté de M le Maudit avec L’opéra de quat sous et surtout avec Alexander platz de Döblin. Enfin, Lang est fasciné par ces deux grands auteurs, Brecht surtout, non seulement parce qu’il est en pleine évolution face au nationalisme allemand devenu nazisme, mais parce qu’il tourne son premier parlant et la question du son est essentielle avec celle des dialogues. Le son ne se représente pas, il est ou n’est pas. Il attend de Brecht un autre rapport au parlant et pas seulement dans le dialogue mais dans le son. Avant l’arrivée de Brecht aux Etats-Unis, il tentera de faire un film parlé- chanté avec Kurt Weill, You and me ou Casier judiciaire. A sa manière,  Lang rêve d’une œuvre totale,  à l’antithèse de celle de Wagner, préoccupation commune avec Brecht et le musicien des Bourreaux,  Hanns Eisler. A l’ œuvre totale wagnérienne qui emporte le spectateur dans le monde des dieux, Brecht et Hanns Eisler substituent  un décalage permanent entre décor, jeu des acteurs, chants.

 

Si le film qui est centré sur l’assassinat de Heydrich ne parle pas des juifs,  du moins pas directement (mais il y a Prague), la rupture avec la réalité historique va encore plus loin . A l’inverse de deux autres films qui paraissent également en 1943, celui de Jennings en Angleterre et celui de Douglas Sirk, il n’est pas question du massacre de Lidice, la petite ville minière dans laquelle les assassins d’heydrich s’étaient réfugiés. A ces faits connus, y compris le rôle d’Heydrich contre les juifs – que les exilés allemands ne peuvent pas ignorer – , Brecht et Lang substituent une machination dans laquelle les résistants de Prague, dans une organisation collective clandestine, forcent la gestapo à se contenter « d’un coupable »,  qui est en fait un de leurs collaborateurs. Le tout sur le fond omniprésent de la résistance du Front russe.

 

On pourrait également comme nous l’avons fait accorder une place essentielle à Prague, à ce cri qui remonte du passé, de la guerre de trente ans, de cet autre bourreau quI officia durant des heures contre les révoltés protestants, les petits potentats contre la révolte des paysans, les révolutions avortées… La mère Courage de Brecht et l’univers du ghetto pragois, du rabbin Loew et du golem chez Lang y compris dans Metropolis. 

 

Le censeur d’Hollywood, perspicace comme beaucoup de censeurs, a considéré ce film comme une « apologie du mensonge » et le Maccarthysme a dénoncé le rôle de l’organisation clandestine, apologie du communisme autant que le fait que beaucoup de communistes avaient œuvré à ce film. En France,  quand il arrive avec un lot de films américains,  il est amputé de tout l’aspect collectif de la Résistance.

 

Nous avons en effet ici une caractéristique du film, l’absence de « héros » ou plutôt une situation telle que le héros n’a plus de motivation individuelle. Tout l’enjeu est par rapport à cet engagement collectif chaque scène s’y réfère. Ce qui lui donne une construction « épique » pour emprunter le terme bien connu du théâtre de Brecht.

II-2 – L’EPIQUE, comment dire la vérité sur l’histoire pour une pédagogie du présent ?

 

Attention, épique ou plutôt  ce terme « episch » en Allemand est un faux ami. Le théoricien de l’ « episch  » est à l’origine  Döblin, le grand auteur allemand, malheureusement méconnu en France. Il porte sur le roman et ce n’est pas un hasard si le dernier livre de Brecht est le roman des Tuis.  Brecht s’affirme disciple de Döblin, il se réfère à cette conception de l’épique, en particulier ce déplacement dans le temps et dans l’espace, en Chine, pour décrire une situation,  celle des intellectuels marchandisés et de leur rôle face aux pouvoirs. Döblin est l’auteur d’Alexander Platz qui inspire à la fois L’opéra de quat’sous et M le maudit, et même le héros chômeur du Testament de Mabuse,  toujours en 1933.

 

Le terme d’episch n’insiste pas comme le terme français sur l’épopée, l’héroïsme,  mais sur le narratif, le passé devenu présent, une leçon pédagogique pour le présent, pas une reconstitution ni une parodie. Ainsi quand Brecht  prend un personnage des temps passés comme César alors que ce qui le préoccupe est le nazisme,  il désigne certains traits communs à toutes les dictatures : l’oscillation entre les classes et l’autonomie relative par rapport à la classe dominante, idée qu’il actualise de la façon suivante dans son Journal de travail : « L’industrie obtient son impérialisme, mais doit prendre celui qu’on lui donne, signé Hitler ». C’est exactement le sens de la première scène où Heydrich vient imposer sa dictature du capital aux capitalistes tchèques,  à l’armée, l’industrie, la banque tchèques qui  obtiennent la domination totale sur le prolétariat,  mais c’est celle qu’on leur donne et qu’ils doivent ramasser à terre,  comme la cravache du maître.  Ils doivent parler allemand…

La notion de modèle permet à Brecht de dépasser la contradiction pointée par Lukács dans Le Roman historique, entre, d’une part, l’actualisation intempestive du fait historique, par exemple à des fins satiriques immédiates (c’est la pratique de Feuchtwanger), et, d’autre part, la « fuite » dans un passé archéologique coupé du présent, dont le paradigme est pour Lukács Flaubert ou Conrad Ferdinand Meyer. Chez Brecht, la force « éclairante » du modèle explicatif appliqué à l’épisode antique, en quoi consiste l’historisation, se veut le gage de son rendement pédagogique pour le présent

 

Le rendement pédagogique d’un film de propagande contre le nazisme, ce n’est pas seulement de faire haïr le nazisme aux Américains et de les engager dans la guerre, mais c’est de leur faire comprendre qu’on ne lutte réellement contre le nazisme qu’en luttant contre son essence qui est le capitalisme.  Le peuple uni qui défend ses intérêts de classe contre l’exploiteur qui le mène à la guerre est le seul apte à lutter contre lui.  Non pas parce qu’il donne dans le grandiloquent petit bourgeois ou l’amour suspect de la guerre, mais parce qu’il défend ses intérêts réels, les intérêts de classe.

 

A ce titre,  l’épique du roman historique que vante Lukacs comme l’essence du réalisme est opposé à Brecht et Döblin qui partagent un certain mépris pour Thomas Mann et ses grandes fresques historiques (les Buddenbrock). Nous montrons dans notre livre à quel point la méconnaissance de Brecht par la critique cinématographique peut conduire à d’extraordinaires contresens. On attribue à Brecht un texte ampoulé et héroïque d’un des otages des Bourreaux, texte qui le met hors de lui dans son journal de travail.

 

L’épique a plusieurs règles, la disparition du narrateur tout puissant, la recherche de la vérité scientifique sur une époque, le refus du beau et de l’esthétisme mais également de l’embrigadement de l’écriture au service d’un pouvoir, d’une cause, il s’agit de fouiller à la recherche de la vérité que l’on découvre avec le lecteur-spectateur.

 

Sur tous les plans il y a rencontre politique mais aussi artistique avec Lang, même si l’engagement n’est pas exactement le même. Par exemple,  l’opposition entre  la forme dramatique du théâtre (intérêt tendu vers le dénouement, une scène conduisant à une autre) et la forme épique (intérêt tendu vers le déroulement , chaque scène pour elle-même) parait aussi celle de Lang,  en particulier dans son dernier Mabuse en Allemagne dont on ne sait plus ce qu’il advient du couple et où  tout est centré sur le voyeurisme et le nouveau nazisme,  celui du nucléaire. Est-ce un hasard si dans le film anti-nazi de Lang, Cape et poignard, comme dans la pièce de théâtre élaborée à la même époque par Brecht comme dans ses collages, la préoccupation est celle du nucléaire d’Hiroshima, préoccupation que l’on retrouve dans le dernier Mabuse de Lang tourné en Allemagne ?

 

Cette quête d’une véritable recherche scientifique dans l’œuvre implique également une construction qui est celle du film les Bourreaux dont chaque élément joue dans l’autonomie, comme un ver de terre que l’on aurait coupé,  dit Döblin.  L’influence cinématographique sur l’écriture de Döblin est revendiquée, assumée par ce dernier, comme pour Brecht. Avant de tourner les Bourreaux meurent aussi, pour décrire le nazisme,  Brecht et Lang avaient envisagé de tourner ensemble Grand peur et misère du IIIe Reich, une suite de 24 scènes autonomes qui décrivent l’atmosphère de peur, de délation du Reich. La structure du film reste également celle d’une construction morcelée autour de ce que représente la lutte contre le nazisme qui culmine,  à la fin,  dans un montage dans lequel une bonne partie des héros et de la population anonyme de Prague viennent témoigner de la culpabilité du collaborateur,  pourtant innocent de l’assassinat d’Heydrich.

 

Il est à noter que,  quand le film arrive en France, à la Libération, il subit de nombreuses coupes qui toutes vont dans le même sens,  substituer une construction dramatique (autour d’une histoire d’amour) à la contruction épique du film.

 

Mais les scènes autonomes s’imbriquent, s’opposent les unes aux autres parfois jusqu’à l’abstraction formelle, le réalisme devient allégorie. Ainsi,  nous accordons une grande place aux différentes morts  parallèles,  comme la mort d’Heydrich et celle du chef de la Résistance, deux gisants ou encore la mort du collaborateur copié du château de Kafka.

 

Parce que ce que veut décrire Lang n’est pas le destin qui est la mort,  mais la lutte contre le destin qui donne sens à la vie. Toutes les morts ne sont pas équivalentes. De même,  chaque moment de la prise de conscience des protagonistes intervient dans un contexte collectif qui lui donne sens :la séance de cinéma, le lynchage de Mascha qui veut aller dénoncer l’assassin pour sauver son père, la salle de tortures dont émerge un homme que l’on traîne, la ville de Prague y compris ses carillons, toute entière mobilisée dans la machination. La première séquence du film décrit Heydrich et les notables tchèques collaborateurs.  

 

Heydrich  exige toujours plus de production d’armement  et devant  le constat du freinage des ouvriers, de leur sabotage, il  exige des otages à assassiner. Nous avons une structure qui rappelle Metropolis avec le château et le monde prolétarien qui résiste au Moloch, le haut et le bas, mais il n’y a plus de réconciliation, d’ambiguité cette fois, la révolte est organisée. Malgré quelques invraisemblances dont se plaint Brecht. Le fait est que si l’on compare ce film par exemple à celui de Renoir de la même époque ou même Le dictateur de Chaplin, il ne pêche pas par excès de candeur comme ces derniers.

 

II-3-Les champs sociaux artistiques : l’Allemagne, Hollywood

 

Notre méthode d’analyse, celle de la désignation de champs artistiques, constitués dans un moment historique déterminé, nous a fait dessiner deux champs, celui de l’Europe et de l’Allemagne, le contexte de la montée du nazisme avec la rencontre de Brecht et de Lang que nous datons de M le maudit, l’opéra de quat’sous,  autour de la figure de Peter Lorre, et la rencontre hollywoodienne avec d’autres conditions de production autant que des représentations idéologiques dominantes. Ce à quoi aboutit Brecht dans son analyse de Hollywood et qui lui permettra d’approfondir sa problématique sur les intellectuels, les Tuis au stade de la marchandisation, c’est que les Américains n’ont pas besoin de la dictature nazie, puisque le travail est déjà fait dans leur tête et qu’il n’y a plus de résistance. A ce titre il faut se souvenir de la phrase de Brecht sur Hollywood et la manière dont on doit se vendre tous les jours au marché,  reprise par Godard dans Le mépris et dite par Fritz Lang.

 

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Peter Lorre dans M le Maudit quand il tourne ce film travaille le soir avec Brecht à l’élaboration du gestus.

 

J’ai repris le concept de champ social emprunté à Bourdieu. Je rappelle que pour ce dernier le monde social est constitué de divers champs d’activité, c’est-à-dire d’espaces relativement autonomes dans lesquels  les participants sont en lutte pour la définition et l’accumulation d’un capital spécifique. Si la société est structurée sur la base de l’accumulation du capital-argent tel que l’a défini Marx avec l’antagonisme entre exploiteurs et exploitants, les champs eux ont leur propre jeu. Les membres d’un même champ sont à la fois concurrents et unis par le partage d’une même croyance dans l’intérêt de ce « jeu », que Bourdieu qualifie d’illusion. Bourdieu a étudié tour à tour la structuration de différents champs, allant du champ littéraire au champ politique, en passant par les champs académique, religieux ou économique.

 

Le champ artistique, tel que j’ai tenté de l’utiliser, comprend bien sûr les diverses disciplines artistiques d’une époque mais avec une dominante. Ainsi,  dans l’Allemagne de Weimar dans laquelle règne Fritz Lang, nous avons insisté sur deux dimensions, l’art de masse et la mise en scène, proche de la propagande,  avec deux arts,  l’architecture et le cinéma. Ce qui correspond non seulement à la propagande nazie qui copie l’art soviétique, mais aussi au projet de Bismarck et de l’empereur Willem II,  recréer l’unité du monde germanique morcelé en principautés autonomes féodales depuis l’échec de la guerre de trente ans,  par la langue et la culture.

 

Nous avons donc une contradiction à l’œuvre dans le champ artistique de la République de Weimar entre le projet romantique jamais abouti et la volonté d’imposer l’unification culturelle par la force. L’œuvre de Lang traduit cette contradiction, tandis que Brecht la mine de l’intérieur (par exemple dénonciation de l’œuvre totale de Wagner). Cette insistance sur la contradiction à l’œuvre dans le champ artistique existe déjà chez Bourdieu, mais nous avons insisté sur l’importance qu’elle a pour comprendre les différences, les évolutions et la rencontre enfin entre Brecht et Lang, mais aussi Hanns Eisler.

 

Le moment clé du dévelppement de cette contradiction du champ, c’est le positionnement par rapport au nazisme qui donne le sens politique mais aussi esthétique de leur propos, de leur entente. Si l’engagement anti-nazi de Brecht proche des communistes paraît assez évident, celui de Lang parait plus problématique (réfutation de l’anecdote, de la mise en scène de Lang dans sa rencontre vrai ou imaginaire avec Goebbels, le temps de la prise de conscience est beaucoup plus long). Ainsi Lang qui appartient de par sa famille au monde Tchèque-Viennois est très intéressé par la psychanalyse qui correspond à sa hantise de savoir ce que le criminel a en lui plus que par le suspens de l’histoire, le déroulement plutôt que le dénouement qu’on lui impose souvent à Hollywood. La psychanalyse en tant qu’elle fait état d’un malaise dans la civilisation et qu’elle déconstruit le sujet romanesque appartient également au champ artistique européen, mais devient une parodie dans le champ historique hollywoodien.

 

Je voudrais enfin souligner que le champ artistique tel que nous le concevons va plus loin que les œuvres dites culturelles, non seulement il est déterminé par les rapports de production d’une époque (le capitalisme) mais aussi par l’ensemble des objets quotidiens (exemple du faussaire dont les faux se voient au siècle suivant parce qu’il a malgré lui introduit son temps dans sa copie). Cela renvoie aussi au style. Comment se fait-il que Lang qui change de style dans différentes périodes de sa vie soit toujours reconnaissable comme Brecht.  Il y a bien sûr la manière dont il remplit le cadre, mais pas seulement. Il y a cette préoccupation, ce contenu qui remonte en forme.

 

J’ai donc proposé deux champs artistiques pour aborder un film, une œuvre, une institution de production, en suivant la méthode de Bourdieu,  mais en lui donnant une profondeur historique plus grande. Le premier champ artistique que j’ai voulu caractériser est celui de l’Allemagne de Weimar dans lequel Brecht et Lang connaissent chacun la célébrité, mais en fait je l’éclaire par le projet culturel allemand,  tel que l’exprime l’empereur de Prusse, Willem. L’autre c’est Hollywood, référence au Mépris de Godard, le marché où l’on va se vendre. Le statut de l’intellectuel soumis au morcellement des industries culturelles : Le roman des Tuis au XXe siécle, entre enrôlement et marchandisation.

II-3-La lutte contre le nazisme et la fable

 

Comment lutter contre le nazisme quand l’univers qui nous entoure n’est plus que propagande et mensonge? Inventer une fable, celle de la machination du peuple, est la seule manière de révéler ce que l’on veut nous cacher, la nature de classe du nazisme et le fait qu’il n’est pas infâme parce qu’il est antisémite, mais il est antisémite parce qu’il est infâme. Dire que la fable est la manière de révéler la vérité cachée pose la question de la fiction et de l’Histoire.

 

Il y a une entente politique et esthétique entre Brecht et Lang sur le nazisme et sur la manière de le peindre. Cette entente politique ne place pas l’antisémitisme au cœur de leur fable, parce qu’il s’agit bien d’une fable. Donc sur la manière dont la fiction traduit la réalité.

 

Lever les ambiguités sur la proximité de Lang et du nazisme, le nazisme est un simulacre qui copie la rébellion ouvrière, la révolution bolchevique et la porte à la décadence . Exemple : l’emprunt de Speer, l’architecte nazi,  aux Nibelungen, mais il copie le palais des Burgonde, son incendie, que Lang décrit comme la forme décadente des Burgondes. En revanche, dans le même film, pour s’éloigner de la conception wagnérienne de Siegfrid, Lang emprunte à la peinture allemande,  en particulier au tableau de Böcklin, Le silence dans la forêt. Lang et ses décorateurs s’inspirent aussi de Gaspard David Friedrich et d’artistes du tournant du siècle. L’exaltation de Siegfried a été déformée par les nazis, mais Engels en fait aussi le symbole de la jeunesse allemande naïve,  en rupture avec le capitalisme C’est toute l’ambiguité du romantisme allemand, parfois réactionnaire,  mais aussi en rupture avec le capitalisme. Et il y a aussi une évolution politique de Lang. Héros de la guerre, il est très patriote et quand il tourne son premier film, le Métis, le tournage a lieu dans les rues berlinoises, dans les batailles de rues spartakistes,  il s’en moque totalement. Mieux,  le personnage de Mabuse qui représente le nouveau riche diabolique de l’Allemagne en proie à la faillite peut aussi bien symboliser le spartakisme que le nazisme dans sa volonté de faire le mal. Mais dans le dernier Mabuse, au retour en Allemagne, l’ésotérisme de pacotille de Mabuse cède complètement la place au véritable mal,  celui du héros américain qui vend des centrales nucléaires. Metropolis et la fin du film sur la  collaboration de classe continue à porter la préoccupation de Lang entre science et magie et il reconnait lui-même son absence de conscience politique de l’époque. Il y a une rupture avec le Testament de Mabuse et Mle maudit. Lang a à la fois un imaginaire proche de celui de Brecht, l’objectivité, la grande ville, la modernité et aussi un goût pour la magie, le mystère, le symbolisme, mais en fait ce qui l’intéresse ce sont les pulsions primitives, masquées dans nos sociétés mais que le crime révèle.

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Métropolis, la fin les masses ouvrières avancent le coup baissé devant la réconciliation patronat ouvrier …

 

Autre chose est le fait que Lang a constitué,  dans la UFA, des équipes de tournage qui sont utilisées par les nazis et en particulier par Leni Rienfenstalh dans   Le triomphe de la volonté. Le début des Bourreaux,  tant sur la première image qu’avec la musique d’Hanns Eisler,  pastiche et contredit Le triomphe de la volonté.

 

La ressemblance entre le nazi et le résistant que l’on trouverait en particulier dans Man hunt mais aussi dans Les Bourreaux ne signifie pas une identité entre les deux,  mais c’est une figure de la littérature allemande, le Doppelgänger, l’homme qui se voit lui-même contemple sa mort. Il y a un danger de réinterprétation par méconnaissance du champ artistique allemand non seulement à l’époque dont il est question mais dans sa profondeur historique. Il faut combiner les conditions politiques, économiques et idéologiques de la production de l’œuvre avec le temps de longue durée qui en a produit les représentations. Pour l’Allemagne,  il y a le rôle du romantisme et de l’échec révolutionnaire autant que l’esthétisme de la guerre dénoncés par Walter Benjamin. Il n’y a pas de phénomène comparable au surréalisme,  mais il y a l’expressionnisme. La force de Lang comme de Brecht, c’est d’être nourris  de ce terreau,  mais d’être constamment en rupture avec lui « ni Brecht , ni moi n’avons jamais été expressionnistes »,  dit Lang

 

Enfin,  pour mettre en évidence le background historique du champ artistique,  nous avons beaucoup insisté sur Prague, qui tient Prague tient l’Europe, lieu de la guerre de trente ans avec les guerres de religion mais aussi guerre des paysans, lutte entre le rationalisme et l’illusion baroque, entre science et magie avec au centre le Golem.

 

Le monde prolétarien communiste emprunte aussi à Lang ses figures. Nous avons donné l’exemple de cette revue lancée par Willi Münzenberg, qui connut un destin singulier[1][ii]. Ayant conscience de l’importance des médias, il eut l’idée de les développer au service du communisme, ce qui lui a valu le surnom de « Hugenberg rouge ». Dès 1921, il crée AIZ « Arbeiter Illustrierte Zeitung », le plus grand hebdomadaire photographique ouvrier des années 30, diffusé à 420.000 exemplaires, dans lequel travaille le dadaÏste Franz Jung.

 

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Couverture de  AIZ, référence directe à Mabuse, voir ci-dessous..,

 

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Dans le joueur , lang fait grimer Mabuse par son valet.

– FICTION , dire le faux pour chercher la vérité

 

Dans les deux sujets qui lui tiennent à cœur, la lutte contre le nazisme et la lutte contre la peine de mort (invraisemblable vérité, il y a accumulation de fausses preuves, fausse preuves pour démontrer la vérité d’une situation. Le coupable est bien coupable malgré que les preuves contre lui soient de l’ordre du complot justifié par une cause. Réflexion sur la trace, sur le postmodernisme en Histoire, sur le négationnisme. Voir Carlo Guinzburg

 

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L’assassin d’Heydrich se cache derrière une porte alors qu’il est poursuivi par la Gestapo

 

Au-delà ce métier de sociologue qui se confond avec celui de l’historien qui m’a guidé, il y a ma propre histoire et ce que représente le cinéma pour les gens de ma génération.

 

Ce que dit Serge Daney de « nuit et brouillard »(1956): « C’était donc par le cinéma que je sus que la condition humaine et la boucherie industrielle n’étaient pas incompatibles et que le pire venait juste d’avoir lieu ». Moi je le savais de toute éternité depuis ma naissance de petite juive en 1938, et la fuite éperdue de ma petite enfance…

 

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Et le cinéma auquel je me référais pour cette période c’était « la bataille du rail »(1946), la résistance des cheminots français qui font sauter des ponts. Et je pensais : je ne veux pas aller en camp de concentration comme un mouton, je veux avant faire sauter des ponts. Dix ans de différence avec la génération des soixante-huitards, de la nouvelle vague, cela compte par rapport à la mémoire du cinéma. Et plus encore sans doute avec la génération qui a pratiquement tout oublié de cette histoire et qui voit le nazisme comme le seul holocauste en oubliant que la Résistance a aussi existé à Auschwitz et que le ventre de la bête immonde est encore fécond.

 

Danielle Bleitrach

 

Quatre modules de présentation du film:

 

1) les films antinazis de Lang Man hunt  (chasse à l’homme) Les Bourreaux meurent aussi L’espion sur la Tamise Cape et poignard

 

2) rencontre entre Brecht et Lang M le maudit You and me (casier judiciaire) tourné avec Kurt Weil Les bourreaux meurent aussi Le mépris de Godard

 

3) mensonge et vérité Les bourreaux meurent aussi L’invraisemblable vérité Le criminel Orson Wells Le mur invisible Elia Kazan

 

4) science et magie autour de Prague

Métropolis le Golem les bourreaux meurent aussi.

Lénine, Le socialisme et la guerre

Les principes du socialisme et la guerre de 1914 1915

 

par  communistes

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Il est parfois des lectures qui éclaire le réel avec la force d’une découverte scientifique qui fait s’exclamer "eureka" ! Car c’est bien ce capitalisme mondialisé libéré de la guerre froide qui maintient le monde dans la guerre contre toute indépendance nationale...

De libérateur des nations que fut le capitalisme dans la lutte contre le régime féodal, le capitalisme impérialiste est devenu le plus grand oppresseur des nations. Ancien facteur de progrès, le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point que l’humanité n’a plus qu’à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années, et même des dizaines d’années, la lutte armée des “ grandes ” puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l’aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d’oppressions nationales de toute nature.

C’est le socialisme victorieux après deux guerres mondiales qui a imposé les indépendances nationales jusqu’à sa défaite... et c’est bien ce capitalisme dont la mondialisation a largement dépassé les données étudiées par Lénine (60%du PIB mondial est réalisé dans 600 multinationales...) qui les détruit.

L’attitude des socialistes à l’égard des guerres

Les socialistes ont toujours condamné les guerres entre peuples comme une entreprise barbare et bestiale. Mais notre attitude à l’égard de la guerre est foncièrement différente de celle des pacifistes (partisans et propagandistes de la paix) bourgeois et des anarchistes. Nous nous distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien inévitable qui rattache les guerres à la lutte des classes à l’intérieur du pays, que nous comprenons qu’il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les classes et sans instaurer le socialisme ; et aussi en ce sens que nous reconnaissons parfaitement la légitimité, le caractère progressiste et la nécessité des guerres civiles, c’est à dire des guerres de la classe opprimée contre celle qui l’opprime, des esclaves contre les propriétaires d’esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, des ouvriers salariés contre la bourgeoisie. Nous autres, marxistes, différons des pacifistes aussi bien que des anarchistes en ce sens que nous reconnaissons la nécessité d’analyser historiquement (du point de vue du matérialisme dialectique de Marx) chaque guerre prise à part. L’histoire a connu maintes guerres qui, malgré les horreurs, les atrocités, les calamités et les souffrances qu’elles comportent inévitablement, furent progressives [1], c’est à dire utiles au développement de l’humanité en aidant à détruire des institutions particulièrement nuisibles et réactionnaires (par exemple, l’autocratie ou le servage) et les despotismes les plus barbares d’Europe (turc et russe). Aussi importe t il d’examiner les particularités historiques de la guerre actuelle.

Les types historiques des guerres modernes

La grande révolution française a inauguré une nouvelle époque dans l’histoire de l’humanité. Depuis lors et jusqu’à la Commune de Paris, de 1789 à 1871, les guerres de libération nationale, à caractère progressif bourgeois, constituèrent l’un des types de guerres. Autrement dit, le contenu principal et la portée historique de ces guerres étaient le renversement de l’absolutisme et du système féodal, leur ébranlement, l’abolition du joug étranger. C’étaient là, par conséquent, des guerres progressives ; aussi tous les démocrates honnêtes, révolutionnaires, de même que tous les socialistes, ont toujours souhaité, dans les guerres de ce genre, le succès du pays (c’est-à dire de la bourgeoisie) qui contribuait à renverser ou à saper les bastions les plus dangereux du régime féodal, de l’absolutisme et de l’oppression exercée sur les peuples étrangers. Ainsi, dans les guerres révolutionnaires de la France, il y avait un élément de pillage et de conquête des terres d’autrui par les Français ; mais cela ne change rien à la portée historique essentielle de ces guerres qui démolissaient et ébranlaient le régime féodal et l’absolutisme de toute la vieille Europe, de l’Europe du servage. Dans la guerre franco allemande, l’Allemagne a dépouillé la France, mais cela ne change rien à la signification historique fondamentale de cette guerre, qui a affranchi des dizaines de millions d’Allemands du morcellement féodal et de l’oppression exercée sur eux par deux despotes, le tsar russe et Napoléon Ill.

La différence entre guerre offensive et guerre défensive

L’époque de 1789 1871 a laissé des traces profondes et des souvenirs révolutionnaires. Avant le renversement du régime féodal, de l’absolutisme et du joug national étranger, il ne pouvait absolument pas être question de voir se développer la lutte du prolétariat pour le socialisme. Parlant du caractère légitime de la guerre “ défensive ” à propos des guerres de cette époque, les socialistes ont toujours eu en vue, très précisément, ces objectifs qui se ramènent à la révolution contre le régime médiéval et le servage. Les socialistes ont toujours entendu par guerre “ défensive ” une guerre “ juste ” dans ce sens (comme a dit exactement un jour W. Liebknecht). C’est seulement dans ce sens que les socialistes reconnaissaient et continuent de reconnaître le caractère légitime, progressiste, juste, de la “ défense de la patrie ” ou d’une guerre “ défensive ”. Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres “ justes ”, “ défensives ”, quel que soit celui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des Etats opprimés , dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “ grandes ” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices.

Mais imaginez qu’un propriétaire de 100 esclaves fasse la guerre à un autre propriétaire qui en possède 200, pour un plus “ juste ” partage des esclaves. Il est évident qu’appliquer à un tel cas la notion de guerre “ défensive ” ou de “ défense de la patrie ” serait falsifier l’histoire ; ce serait, pratiquement, une mystification des simples gens, de la petite bourgeoisie, des gens ignorants, par d’habiles esclavagistes. C’est ainsi qu’aujourd’hui la bourgeoisie impérialiste trompe les peuples au moyen de l’idéologie “ nationale ” et de la notion de défense de la patrie dans la guerre actuelle entre esclavagistes, qui a pour enjeu l’aggravation et le renforcement de l’esclavage.

La guerre actuelle est une guerre impérialiste

Presque tout le monde reconnaît que la guerre actuelle est une guerre impérialiste, mais le plus souvent on déforme cette notion, ou bien on l’applique unilatéralement, ou bien on insinue que cette guerre pourrait avoir une portée progressiste bourgeoise, de libération nationale. L’impérialisme est le degré supérieur du développement du capitalisme, que celui ci n’a atteint qu’au XX° siècle. Le capitalisme se sent désormais à l’étroit dans les vieux Etats nationaux sans la formation desquels il n’aurait pu renverser le régime féodal. Le capitalisme a développé a concentration au point que des industries entières ont été accaparées par les syndicats patronaux, les trusts, les associations de capitalistes milliardaires, et que presque tout le globe a été partagé entre ces “ potentats du capital ”, sous forme de colonies ou en enserrant les pays étrangers dans les filets de l’exploitation financière. A la liberté du commerce et de la concurrence se sont substituées les tendances au monopole, à la conquête de terres pour y investir les capitaux, pour en importer des matières premières, etc. De libérateur des nations que fut le capitalisme dans la lutte contre le régime féodal, le capitalisme impérialiste est devenu le plus grand oppresseur des nations. Ancien facteur de progrès, le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point que l’humanité n’a plus qu’à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années, et même des dizaines d’années, la lutte armée des “ grandes ” puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l’aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d’oppressions nationales de toute nature.

La guerre entre les plus gros propriétaires d’esclaves pour le maintien et l’aggravation de l’esclavage

Afin de montrer clairement le rôle de l’impérialisme, nous citerons des données précises sur le partage du monde entre ce qu’on appelle les “ grandes ” puissances (c’est à-dire celles qui réussissent à piller sur une grande échelle) :

Le partage du monde par les “grandes” puissances esclavagistes :

Colonies Métropoles Total
1876 1914 1914
km2(millions) habitants (millions) km2(millions) habitants (millions) km2(millions) habitants(millions) km2(millions) habitants(millions)
Angleterre 22.5 251.9 33.5 393.5 0.3 46.5 33.8 440
Russie 17 15.9 17.4 33.2 5.4 136.2 22.8 169.4
France 0.9 6 10.6 55.5 0.5 39.6 11.1 95.1
Allemagne 2.9 12.3 0.5 64.9 3.4 77.2
Japon 0.3 19.2 0.4 53 0.7 72.2
Etats-Unis de l’Amérique du Nord 0.3 9.7 9.4 97 9.7 106.7
Les 6 “ grandes ” puissances 40.4 273.8 65 523.4 16.5 437.2 81.5 960.6
colonies n’appartenant pas aux grandes puissances (mais à la Belgique, à la Hollande et à d’autres Etats) 9.9 45.3 9.9 45.3
Trois pays “ semi- coloniaux ” (Turquie, Chine et Perse) 14.5 361.2
Total 150.9 1367.1
Autres Etats et pays 28 289.9
Tout le globe 133.9 1657

Il ressort de ce tableau que les peuples qui, de 1789 à 1871, ont combattu la plupart du temps à la tête des autres peuples pour la liberté, sont devenus désormais, après 1876, à la faveur d’un capitalisme hautement développé et “ plus que mûr ”, les oppresseurs et les exploiteurs de la majorité des populations et des nations du globe. Entre 1876 et 1914, six “ grandes ” puissances ont accaparé 25 millions de kilomètres carrés, soit une superficie représentant deux fois et demie celle de toute l’Europe ! Six puissances tiennent dans la servitude plus d’un demi-milliard (523 millions) d’habitants des colonies. Pour 4 habitants des “ grandes ” puissances, il y en a 5 dans e leurs ” colonies. Tout le monde sait que les colonies ont été conquises par le fer et par le feu, qu’on inflige à leurs populations un traitement barbare, qu’on les exploite par mille moyens (exportation de capitaux, concessions, etc. ; en les trompant sur la qualité des marchandises qui leur sont vendues, en les assujettissant aux autorités de la nation “ dominante ”, etc., et ainsi de suite). La bourgeoisie anglo française dupe le peuple lorsqu’elle prétend mener la guerre pour la liberté des peuples et de la Belgique : en réalité, elle mène la guerre pour conserver les immenses territoires coloniaux dont elle s’est emparée. Les impérialistes allemands auraient immédiatement évacué la Belgique, etc., si les Anglais et les Français avaient partagé avec eux leurs colonies “ à l’amiable ”. La situation a ceci de singulier que, dans ce conflit, le sort des colonies sera tranché par l’issue de la guerre sur le continent. Du point de vue de la justice bourgeoise et de la liberté nationale (ou du droit des nations à l’existence), l’Allemagne aurait incontestablement raison contre l’Angleterre et la France, car elle a été “ lésée ” en fait de colonies ; ses ennemis oppriment infiniment plus de nations qu’elle ne le fait elle même, et chez son alliée, l’Autriche, les Slaves opprimés jouissent assurément d’une plus grande liberté que dans la Russie tsariste, cette véritable “ prison des peuples ”. Mais l’Allemagne fait elle aussi la guerre pour opprimer des nations, et non pour les affranchir. Ce n’est pas l’affaire des socialistes d’aider un brigand plus jeune et plus vigoureux (l’Allemagne) à piller des brigands plus vieux et plus repus. Les socialistes doivent profiter de la guerre que se font les brigands pour les renverser tous. Pour cela, il faut avant tout que les socialistes disent au peuple la vérité, à savoir que cette guerre est, dans un triple sens, une guerre d’esclavagistes pour la consolidation de l’esclavage. C’est une guerre qui vise, premièrement, à aggraver l’esclavage des colonies au moyen d’un partage plus “ équitable ” et d’une exploitation ultérieure mieux “ orchestrée ” ; deuxièmement, à accentuer le joug qui pèse sur les nations étrangères à l’intérieur des “ grandes ” puissances elles mêmes, car l’Autriche aussi bien que la Russie (la Russie dans des proportions beaucoup plus grandes et bien pires que l’Autriche) ne se maintiennent qu’au moyen de ce joug qu’elles renforcent par la guerre ; troisièmement, à intensifier et à prolonger l’esclavage salarié, car le prolétariat est divisé et accablé, tandis que les capitalistes gagnent sur tous les tableaux en s’enrichissant par la guerre, en exacerbant les préjugés nationaux et en accentuant la réaction, qui connaît une recrudescence dans tous les pays, même dans les pays républicains les plus libres.

“ La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ” (à savoir : par la violence)

Cette sentence célèbre appartient à Clausewitz, l’un des auteurs les plus pénétrants en matière militaire. Les marxistes ont toujours considéré avec juste raison cette thèse comme la base théorique de l’interprétation de chaque guerre donnée. C’est de ce point de vue que Marx et Engels ont toujours envisagé les différentes guerres.

Appliquez ce point de vue à la guerre actuelle. Vous verrez que, durant des dizaines d’années, pendant près d’un demi siècle, les gouvernements et les classes dirigeantes d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Italie, d’Autriche et de Russie ont pratiqué une politique de pillage des colonies, d’oppression de nations étrangères, d’écrasement du mouvement ouvrier. C’est cette politique, et nulle autre, qui se poursuit dans la guerre actuelle. En Autriche et en Russie notamment, la politique du temps de paix,consiste, comme celle du temps de guerre, à asservir les nations et non à les affranchir. Au contraire, en Chine, en Perse, dans l’Inde et les autres pays dépendants, nous assistons durant ces dernières dizaines d’années à une politique d’éveil à la vie nationale de dizaines et de centaines de millions d’hommes, à une politique tendant à les libérer du joug des “ grandes ” puissances réactionnaires. La guerre sur ce terrain historique peut être aujourd’hui encore une guerre progressive bourgeoise, une guerre de libération nationale.

Il suffit de considérer que la guerre actuelle continue la politique des “ grandes ” puissances et des classes fondamentales qui les constituent pour constater aussitôt le caractère manifestement antihistorique, mensonger et hypocrite de l’opinion selon laquelle il serait possible, dans la guerre actuelle, de justifier l’idée de la “ défense de la patrie ”.

L’exemple de la Belgique

Les social chauvins de la Triple (aujourd’hui Quadruple) Entente (en Russie : Plékhanov et Cie) aiment par dessus tout invoquer l’exemple de la Belgique. Mais cet exemple se retourne contre eux. Les impérialistes allemands ont violé sans vergogne la neutralité de la Belgique, comme ont fait toujours et partout les Etats belligérants qui, en cas de besoin, foulaient aux pieds tous les traités et engagements. Admettons que tous les Etats qui ont intérêt à respecter les traités internationaux aient déclaré la guerre à l’Allemagne, en exigeant de ce pays qu’il évacue et dédommage la Belgique. En l’occurrence, la sympathie des socialistes serait allée, bien entendu, aux ennemis de l’Allemagne. Or, le fait est justement que la guerre menée par la “ Triple (et Quadruple) Entente ” ne l’est pas pour la Belgique ; cela est parfaitement connu, et seuls les hypocrites le dissimulent. L’Angleterre pille les colonies de l’Allemagne et la Turquie ; la Russie pille la Galicie et la Turquie ; la France réclame l’Alsace Lorraine et même la rive gauche du Rhin ; un traité a été conclu avec l’Italie sur le partage du butin (Albanie et Asie Mineure) ; un marchandage analogue est en cours avec la Bulgarie et la Roumanie. Sur le terrain de la guerre actuelle des gouvernements actuels, il est impossible d’aider la Belgique autrement qu’en aidant à étrangler l’Autriche ou la Turquie, etc. ! Que vient faire alors ici la “ défense de la patrie ” ?? C’est là précisément le caractère particulier de la guerre impérialiste, guerre menée par des gouvernements bourgeois réactionnaires qui ont fait historiquement leur temps, avec pour enjeu l’oppression d’autres nations. Quiconque justifie la participation à cette guerre perpétue l’oppression impérialiste des nations. Quiconque préconise d’exploiter les difficultés actuelles des gouvernements pour lutter en faveur de la révolution sociale défend la liberté réelle de la totalité des nations, qui n’est réalisable qu’en régime socialiste.

Pourquoi la Russie fait-elle la guerre ?

En Russie, l’impérialisme capitaliste du type moderne s’est pleinement révélé dans la politique du tsarisme à l’égard de la Perse, de la Mandchourie, de la Mongolie ; mais ce qui, d’une façon générale, prédomine en Russie, c’est l’impérialisme militaire et féodal. Nulle part au monde la majorité de la population du pays n’est aussi opprimée : les Grands Russes ne forment que 43% de la population, c’est à dire moins de la moitié, et tous les autres habitants sont privés de droits, en tant qu’allogènes. Sur les 170 millions d’habitants de la Russie, près de 100 millions sont asservis et privés de droits. Le tsarisme fait la guerre pour s’emparer de la Galicie et étrangler définitivement la liberté des Ukrainiens, pour conquérir l’Arménie, Constantinople, etc. Le tsarisme voit dans la guerre un moyen de détourner l’attention du mécontentement qui s’accroît à l’intérieur du pays et d’écraser le mouvement révolutionnaire grandissant. Aujourd’hui, pour deux Grands-Russes, on compte en Russie deux ou trois “ allogènes ” privés de droits : le tsarisme s’efforce, au moyen de la guerre, d’augmenter le nombre des nations opprimées par Russie, d’accentuer leur oppression et de faire ainsi échec à la lutte pour la liberté que mènent les Grand-Russes eux mêmes. La possibilité d’asservir et de piller les autres peuples aggrave le marasme économique, car il arrive souvent que la source des revenus soit moins le développement des forces productives que l’exploitation semi féodale des “ allogènes ”. Ainsi, du côté de la Russie, la guerre porte un caractère foncièrement réactionnaire et hostile aux mouvements de libération.

Qu’est-ce que le social chauvinisme ?

Le social chauvinisme, c’est la “ défense de la patrie ” dans la guerre actuelle. De cette position découlent, par voie de conséquence, la renonciation à la lutte de classe pendant la guerre, le vote des crédits militaires, etc. Les social chauvins pratiquent en fait une politique antiprolétarienne, bourgeoise, car ils préconisent en réalité, non pas la “ défense de la patrie ” au sens de la lutte contre l’oppression étrangère, mais le “ droit ” de telles ou telles “ grandes ” puissances à piller les colonies et à opprimer d’autres peuples. Les social chauvins reprennent à leur compte la mystification du peuple par la bourgeoisie, selon laquelle la guerre serait menée pour la défense de la liberté et de l’existence des nations, et se rangent ainsi aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat. Sont des social chauvins aussi bien ceux qui justifient et exaltent les gouvernements et la bourgeoisie d’un des groupes des puissances belligérantes que ceux qui, à l’instar de Kautsky, reconnaissent aux socialistes de toutes les puissances belligérantes un droit identique à la “ défense de la patrie ”. Le social chauvinisme, qui prône en fait la défense des privilèges, des avantages, des pillages et violences de “ sa propre ” bourgeoisie impérialiste (ou de toute bourgeoisie, en général), constitue une trahison pleine et entière de toutes les convictions socialistes et de la résolution du Congrès socialiste international de Bâle.

Le Manifeste de Bâle

Le Manifeste sur la guerre, adopté à l’unanimité à Bâle en 1912, vise justement la guerre qui a éclaté en 1914 entre l’Angleterre et l’Allemagne avec leurs alliés actuels. Le manifeste déclare nettement que nul intérêt du peuple ne peut justifier une telle guerre, menée pour “ le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties ”, sur la base de la politique impérialiste, spoliatrice, des grandes puissances. Le manifeste déclare expressément que la guerre est un danger “ pour les gouvernements ” (tous sans exception), met en évidence la crainte que la “ révolution prolétarienne ” leur inspire, rappelle de la manière la plus explicite l’exemple de la Commune de 1871 et celui d’octobre décembre 1905, c’est à dire l’exemple de la révolution et de la guerre civile. Par conséquent, le Manifeste de Bâle indique, précisément pour la guerre actuelle, la tactique de la lutte révolutionnaire des ouvriers à l’échelle internationale contre leurs gouvernements, la tactique de la révolution prolétarienne. Le Manifeste de Bâle reprend les termes de la résolution de Stuttgart disant qu’au cas où la guerre éclaterait, les socialistes devraient exploiter “ la crise économique et politique ” créée par la guerre pour “ précipiter la chute de la domination capitaliste ”, c’est à dire mettre à profit les difficultés suscitées aux gouvernements par la guerre, ainsi que la colère des masses, en vue de la révolution socialiste.

La politique des social chauvins, qui justifient la guerre du point de vue bourgeois sur le mouvement de libération, qui admettent la “ défense de la patrie ”, qui votent les crédits, qui entrent dans les ministères, etc., est donc une trahison pure et simple du socialisme, qui ne s’explique, comme on le verra plus loin, que par la victoire de l’opportunisme et de la politique ouvrière national libérale au sein de la majorité des partis européens.

Les fausses références à Marx et Engels

Les social chauvins russes (Plékhanov en tête) invoquent la tactique de Marx dans la guerre de 1870 ; les social-chauvins allemands (genre Lensch, David et Cie) invoquent les déclarations d’Engels en 1891 sur la nécessité pour les socialistes allemands de défendre la patrie en cas de guerre contre la Russie et la France réunies ; enfin, les social-chauvins genre Kautsky, désireux de transiger avec le chauvinisme international et de le légitimer, invoquent le fait que Marx et Engels, tout en condamnant les guerres, se sont néanmoins chaque fois rangés, de 1854 1855 à 1870 1871 et en 1876 1877, du côté de tel ou tel Etat belligérant, une fois le conflit malgré tout déclenché.

Toutes ces références déforment d’une façon révoltante les conceptions de Marx et d’Engels par complaisance pour la bourgeoisie et les opportunistes, de même que les écrits des anarchistes (les Guillaume et Cie) dénaturent les conceptions de Marx et d’Engels pour justifier l’anarchisme. La guerre de 1870 1871 a été, du côté de l’Allemagne, une guerre historiquement progressive jusqu’à la défaite de Napoléon III qui, de concert avec le tsar, avait longtemps opprimé l’Allemagne en y maintenant le morcellement féodal. Dès que la guerre eut tourné au pillage de la France (annexion de l’Alsace et de la Lorraine), Marx et Engels condamnèrent résolument les Allemands. Au reste, dès le début de cette guerre, Marx et Engels avaient approuvé le refus de Bebel et de Liebknecht de voter les crédits et recommandé à la social démocratie de ne pas faire bloc avec la bourgeoisie, mais de lutter pour la sauvegarde des intérêts de classe particuliers du prolétariat. Appliquer le jugement porté sur cette guerre progressive bourgeoise et de libération nationale à la guerre impérialiste actuelle, c’est se moquer de la vérité. Il en va de même, de façon encore plus frappante, pour la guerre de 1854 1855 et pour toutes les guerres menées au XIX° siècle, alors que n’existaient ni l’impérialisme actuel, ni les conditions objectives déjà mûres du socialisme, ni des partis socialistes de masse dans tous les pays belligérants, c’est à dire à une époque où faisaient précisément défaut les conditions d’où le Manifeste de Bâle dégageait la tactique de la “ révolution prolétarienne ” en relation avec la guerre entre les grandes puissances.

Invoquer aujourd’hui l’attitude de Marx à l’égard des guerres de l’époque de la bourgeoisie progressive et oublier les paroles de Marx : “ Les ouvriers n’ont pas de patrie ”, paroles qui se rapportent justement à l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps, à l’époque de la révolution socialiste, c’est déformer cyniquement la pensée de Marx et substituer au point de vue socialiste le point de vue bourgeois.

La faillite de la Il° Internationale

Les socialistes du monde entier ont déclaré solennellement en 1912, à Bâle, qu’ils considéraient la future guerre européenne comme une entreprise “ criminelle ” et ultra-réactionnaire de tous les gouvernements, qui devait précipiter la chute du capitalisme en provoquant inévitablement la révolution contre ce dernier. La guerre est venue, la crise a éclaté. Au lieu de la tactique révolutionnaire, la majorité des partis social démocrates ont appliqué une tactique réactionnaire et se sont rangés du côté de leurs gouvernements et de leur bourgeoisie. Cette trahison à l’égard du socialisme marque la faillite de la II° Internationale (1889 1914), et nous devons voir clairement ce qui a déterminé cette faillite, ce qui a engendré le social chauvinisme et ce qui lui a donné sa vigueur.

Le social-chauvinisme, dernier mot de l’opportunisme

Durant toute l’existence de la II° Internationale, une lutte s’est poursuivie à l’intérieur de tous les partis social-démocrates entre l’aile révolutionnaire et l’aile opportuniste. Dans plusieurs pays, il y a eu scission sur ce point (Angleterre, Italie, Hollande, Bulgarie). Aucun marxiste ne doutait que l’opportunisme fût l’expression. de la politique bourgeoise au sein du mouvement ouvrier, l’expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de l’alliance avec “ leur ” bourgeoisie d’une partie minime d’ouvriers embourgeoisés contre les intérêts de la masse des prolétaires, de la masse des opprimés.

Les conditions objectives de la fin du XIX° siècle renforçaient tout particulièrement l’opportunisme, l’utilisation de la légalité bourgeoise étant transformée de ce fait en servilité à son égard ; elles créaient une mince couche bureaucratique et aristocratique de la classe ouvrière, et attiraient dans les rangs des partis social démocrates nombre de “ compagnons de route ” petits bourgeois.

La guerre a accéléré ce développement, transformé l’opportunisme en social chauvinisme, et l’alliance tacite des opportunistes avec la bourgeoisie, en une alliance ouverte.

En outre, les autorités militaires ont décrété partout la loi martiale et muselé la masse ouvrière, dont les anciens chefs sont passés, à peu près en bloc, du côté de la bourgeoisie.

La base économique de l’opportunisme est la même que celle du social chauvinisme : les intérêts d’une mince couche d’ouvriers privilégiés et de la petite bourgeoisie, qui défendent leur situation privilégiée, leur “ droit ” aux miettes des profits réalisés dans le pillage des autres nations par “ leur ” bourgeoisie nationale, grâce aux avantages attachés à sa situation de grande puissance, etc.

Le contenu politique et idéologique de l’opportunisme est le même que celui du social chauvinisme : remplacement de la lutte des classes par leur collaboration, renonciation aux moyens révolutionnaires de lutte, soutien de “ son ” gouvernement en difficultés au lieu d’une utilisation de ces difficultés pour la révolution. Si l’on considère tous les pays européens dans leur ensemble, sans s’arrêter à telles bu telles personnalités (quel que soit leur prestige), on constatera que c’est bien le courant opportuniste qui est devenu le principal rempart du social chauvinisme, et que du camp des révolutionnaires s’élève presque partout une protestation plus ou moins conséquente contre ce courant. Et si l’on considère, par exemple, le groupement des tendances au congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, on constatera que le marxisme international était contre l’impérialisme, tandis que, dès cette époque, l’opportunisme international le soutenait.

L’unité avec les opportunistes, c’est l’alliance des ouvriers avec “ leur ” bourgeoisie nationale et la scission de la classe ouvrière révolutionnaire internationale

Autrefois, avant la guerre, l’opportunisme était souvent considéré comme une “ déviation ”, une “ position extrême ”, mais on lui reconnaissait néanmoins le droit d’être partie intégrante du parti social démocrate. La guerre a montré que c’est désormais chose impossible. L’opportunisme s’est pleinement “ épanoui ”, il a joué jusqu’au bout son rôle d’émissaire de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier. L’unité avec les opportunistes est devenue un tissu d’hypocrisies, dont nous voyons un exemple dans le parti social démocrate allemand. Dans toutes les grandes occasions (par exemple, lors du vote du 4 août), les opportunistes présentent leur ultimatum et l’imposent en mettant en jeu leurs nombreuses relations avec la bourgeoisie, leur majorité dans les directions des syndicats, etc. L’unité avec les opportunistes, n’étant rien d’autre que la scission du prolétariat révolutionnaire de tous les pays, marque en fait aujourd’hui la subordination de la classe ouvrière à “ sa ” bourgeoisie nationale, l’alliance avec celle ci en vue d’opprimer d’autres nations et de lutter pour les privilèges impérialistes.

Si dure que soit, en certains cas, la lutte contre les opportunistes qui règnent dans maintes organisations, quelque forme particulière que prenne, dans certains pays, le processus d’épuration des partis ouvriers se débarrassant des opportunistes, ce processus est inévitable et fécond. Le socialisme réformiste agonise ; le socialisme renaissant “ sera révolutionnaire, intransigeant, insurrectionnel ” selon l’expression si juste du socialiste français Paul Golay.

Le “ kautskisme ”

Kautsky, la plus grande autorité de la II° Internationale, offre un exemple éminemment typique, notoire, de la façon dont la reconnaissance verbale du marxisme a abouti en fait à le transformer en “ strouvisme ” ou en “ brentanisme [1] ”. Nous en avons un autre exemple avec Plékhanov. A l’aide de sophismes manifestes, on vide le marxisme de son âme vivante, révolutionnaire. On admet tout dans le marxisme, excepté les moyens révolutionnaires de lutte, la propagande en leur faveur et la préparation de leur mise en œuvre, l’éducation des masses dans ce sens. Au mépris de tout principe, Kautsky “ concilie ” la pensée fondamentale du social chauvinisme, l’acceptation de la défense de la patrie dans la guerre actuelle, avec des concessions diplomatiques et ostentatoires aux gauches, telles que l’abstention lors du vote des crédits, la prise de position verbale en faveur de l’opposition, etc. Kautsky, qui écrivit en 1909 tout un livre sur l’imminence d’une époque de révolutions et sur le lien entre la guerre et la révolution ; Kautsky, qui signa en 1912 le Manifeste de Bâle sur l’utilisation révolutionnaire de la guerre de demain, s’évertue aujourd’hui à justifier et à farder le social chauvinisme, et se joint comme Plékhanov à la bourgeoisie pour railler toute idée de révolution, toute initiative allant dans le sens d’une lutte nettement révolutionnaire.

La classe ouvrière ne peut jouer son rôle révolutionnaire mondial sans mener une lutte implacable contre ce reniement, cette veulerie, cette servilité à l’égard de l’opportunisme et cet incroyable avilissement de la théorie marxiste. Le kautskisme n’est pas un effet du hasard, c’est le produit social des contradictions de la II° Internationale, de la fidélité en paroles au marxisme alliée à la soumission de fait à l’opportunisme.

Ce mensonge majeur du “ kautskisme ” se manifeste sous des formes diverses dans les différents pays. En Hollande, Roland Holst, tout en repoussant l’idée de la défense de la patrie, plaide pour l’unité avec le parti des opportunistes. Trotsky, en Russie, repoussant également cette idée, plaide aussi pour l’unité avec le groupe opportuniste et chauvin de “ Nacha Zaria ”. Rakovski, en Roumanie, tout en déclarant la guerre à l’opportunisme, qu’il rend responsable de la faillite de l’Internationale, est prêt cependant à admettre l’idée de la défense de la patrie. Ce sont là des manifestations du mal que les marxistes hollandais ( Gorter, Pannekoek) ont appelé le “ radicalisme passif ”, et qui vise à substituer au marxisme révolutionnaire l’éclectisme en théorie, et la servilité ou l’impuissance devant l’opportunisme dans la pratique.

Le mot d’ordre des marxistes est celui de la social-démocratie révolutionnaire

La guerre a, sans conteste, engendré une crise extraordinairement violente et aggravé, à l’extrême la misère des masses. Le caractère réactionnaire de cette guerre, le mensonge éhonté de la bourgeoisie de tous les pays, qui dissimule ses visées do brigandage sous le manteau de l’idéologie “ nationale ”, suscitent nécessairement, dans la situation révolutionnaire qui existe objectivement, des tendances révolutionnaires au sein des masses. Notre devoir est d’aider à prendre conscience de ces tendances, de les approfondir et de leur donner corps. Seul le mot d’ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile exprime correctement cette tâche, et toute lutte de classe conséquente pendant la guerre, toute tactique sérieusement appliquée d’“ actions de masse ” y mène inévitablement. On ne peut savoir si c’est à l’occasion de la première ou d une seconde guerre impérialiste des grandes puissances, si c’est pendant ou après cette guerre, qu’éclatera un puissant mouvement révolutionnaire. Mais, de toute façon, notre devoir impérieux est de travailler méthodiquement et sans relâche dans cette voie.

Le Manifeste de Bâle invoque sans détours l’exemple de la Commune de Paris, c’est à dire la transformation d’une guerre de gouvernements en guerre civile. Il y a un demi-siècle, le prolétariat était trop faible, les conditions objectives du socialisme n’étaient pas encore venues à maturité, il ne pouvait y avoir ni corrélation ni coopération des mouvements révolutionnaires dans tous les pays belligérants ; l’engouement d’une partie des ouvriers parisiens pour “ l’idéologie nationale ” (la tradition de 1792) attestait de leur part une défaillance petite bourgeoise, que Marx avait signalée en son temps et qui fut une des causes de l’échec de la Commune. Un demi siècle plus tard, les conditions qui affaiblissaient la révolution d’alors ont disparu, et à l’heure actuelle il est impardonnable pour un socialiste de renoncer à agir, très précisément, dans l’esprit des communards parisiens.

L’exemple de la fraternisation dans les tranchées

Les journaux bourgeois de tous les pays belligérants ont cité des exemples de fraternisation entre soldats même dans les tranchées. Et les décrets draconiens promulgués par les autorités militaires (Allemagne, Angleterre) contre cette fraternisation ont démontré que les gouvernements et bourgeoisie y attachaient une sérieuse importance. Si des cas de fraternisation ont pu se produire, malgré la donation totale de l’opportunisme à la direction des partis social démocrates d’Europe occidentale, et alors que le social chauvinisme est soutenu par toute la presse social-démocrate, par toutes les autorités de la Il° Internationale, cela nous montre à quel point il serait possible d’abréger la durée de la guerre criminelle, réactionnaire et esclavagiste d’aujourd’hui et d’organiser le mouvement international révolutionnaire, si un travail systématique ait effectué dans ce sens, ne serait ce que par les socialistes de gauche de tous les pays belligérants.

L’importance de l’organisation illégale

Les anarchistes les plus marquants du monde entier se sont déshonorés tout autant que les opportunistes par le social chauvinisme (dans l’esprit de Plékhanov et de Kautsky) dont ils ont fait preuve au cours de cette guerre. Un des résultats utiles de ce conflit sera sans doute qu’il tuera la fois l’opportunisme et l’anarchisme.

Sans renoncer en aucun cas et sous aucun prétexte à, utiliser la plus minime possibilité légale pour organiser les masses et propager le socialisme, les partis social-démocrates doivent rompre avec toute attitude servile devant la légalité. “ Tirez les premiers, messieurs les bourgeois ” , écrivait Engels [2], en faisant précisément allusion à la guerre civile et à la nécessité pour nous de violer la légalité après que celle ci l’aura été par la bourgeoisie. La crise a montré que la bourgeoisie enfreint la légalité dans tous les pays même les plus libres, et qu’il est impossible de conduire masses à la révolution sans constituer une organisation clandestine pour préconiser, discuter, apprécier et préparer les moyens de lutte révolutionnaires. En Allemagne, par exemple, tout ce que les socialistes font d’honnête se fait contre le vil opportunisme et l’hypocrite “ kautskisme ”, et cela, précisément, dans l’illégalité. En Angleterre, on est passible du bagne pour l’impression d’appels invitant à refuser le service militaire.

Considérer comme compatible avec l’appartenance au parti social démocrate la répudiation des procédés clandestins de propagande et les railler dans la presse légale, c’est trahir le socialisme.

De la défaite de “ son propre ” gouvernement dans la guerre impérialiste

Les partisans de la victoire de leur gouvernement dans la guerre actuelle, de même que les partisans du mot d’ordre : “ Ni victoire ni défaite ”, adoptent les uns et les autres le point de vue du social chauvinisme. Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son gouvernement ; elle ne peut manquer de voir le lien entre les échecs militaires de ce dernier et les facilités qui en résultent pour le renverser. Seul le bourgeois qui croit que la guerre engagée par les gouvernements finira de toute nécessité comme une guerre entre gouvernements, et qui le désire, trouve “ ridicule ” ou “ absurde ” l’idée que les socialistes de tous les pays belligérants doivent affirmer qu’ils veulent la défaite de tous les gouvernements, de “ leurs ” gouvernements. Par contre, une telle position correspondrait exactement à la pensée secrète de tout ouvrier conscient et s’inscrirait dans le cadre de notre activité visant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile.

Il est hors de doute que l’important travail d’agitation contre la guerre effectué par une partie des socialistes anglais, allemands et russes “ affaiblissait la puissance militaire ” de leurs gouvernements respectifs, mais cette agitation faisait honneur aux socialistes. Ceux ci doivent expliquer aux masses qu’il n’est point de salut pour elles hors du renversement révolutionnaire de “ leurs ” gouvernements respectifs, et que les difficultés rencontrées par ces gouvernements dans la guerre actuelle doivent être exploitées précisément à cette fin.

Du pacifisme et du mot d’ordre de la paix

L’état d’esprit des masses en faveur de la paix exprime souvent le début d’une protestation, d’une révolte et d’une prise de conscience du caractère réactionnaire de la guerre. Tirer profit de cet état d’esprit est le devoir de tous les social-démocrates. Ils participeront très activement à tout mouvement et à toute manifestation sur ce terrain, mais ils ne tromperont pas le peuple en laissant croire qu’en l’absence d’un mouvement révolutionnaire, il est possible de parvenir à une paix sans annexions, sans oppression des nations, sans pillage, sans que subsiste le germe de nouvelles guerres entre les gouvernements actuels et les classes actuellement dirigeantes. Tromper ainsi le peuple ne ferait que porter de l’eau au moulin de la diplomatie secrète des gouvernements belligérants et de leurs plans contre révolutionnaires. Quiconque désire une paix solide et démocratique doit être partisan de la guerre civile contre les gouvernements et la bourgeoisie.

Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes

La mystification du peuple la plus largement pratiquée par la bourgeoisie dans cette guerre est le camouflage de ses buts de brigandage derrière l’idée de la “ libération nationale ”. Les Anglais promettent la liberté à la Belgique ; les Allemands à la Pologne, etc. En réalité, comme nous l’avons vu, c’est une guerre entre les oppresseurs de la majorité des nations du monde pour consolider et étendre cette oppression.

Les socialistes ne peuvent atteindre leur but sans lutter contre tout asservissement des nations. Aussi doivent ils exiger absolument que les partis social démocrates des pays oppresseurs (des “ grandes ” puissances, notamment) reconnaissent et défendent le droit des nations opprimées à disposer d’elles mêmes, et cela au sens politique du mot, c’est à dire le droit à la séparation politique. Le socialiste appartenant à une puissance impérialiste ou à une nation possédant des colonies, et qui ne défendrait pas ce droit, serait, un chauvin.

La défense de ce droit, loin d’encourager la formation de petits Etats, conduit au contraire à la formation plus libre, plus sûre et, par suite, plus large et plus généralisée, de grands Etats et de fédérations entre Etats, ce qui est plus avantageux pour les masses et correspond mieux au développement économique.

Les socialistes des nations opprimées, pour leur part, doivent lutter sans réserve pour l’unité complète (y compris sur le plan de l’organisation) des ouvriers des nationalités opprimées et oppressives. L’idée d’une séparation juridique des nations (ce qu’on appelle l’ “ autonomie nationale culturelle ” de Bauer et Renner) est une idée réactionnaire.

L’époque de l’impérialisme est celle de l’oppression croissante des nations du monde entier par une poignée de “ grandes ” puissances ; aussi la lutte pour la révolution internationale socialiste contre l’impérialisme est elle impossible sans la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles mêmes. “ Un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre ” (Marx et Engels). Ne peut être socialiste un prolétariat qui prend son parti de la moindre violence exercée par “ sa ” nation à l’encontre d’autres nations.

Notes

[1] L. Brentano : économiste bourgeois, partisan du “ Socialisme d’État ” et à l’origine de théories visant à prouver la possibilité de réaliser l’égalité sociale dans le cadre du capitalisme.

[2] Cf. F. Engels : Le socialisme et la guerre

[3traduction de marxistes.org...peut-être faut-il lire progressistes ? pam

30 août 1918 : La blessure de Lénine ouvre la voie à Staline

 

par  Hervé Fuyet

Six ans à peine après son arrivée au pouvoir, Lénine disparait. Six années d’une activité politique extraordinaire, abrégées par un coup de pistolet qui va empêcher la finalisation d’une innovation politique qui aurait pu, peut-être, sauver l’URSS. Deng Xiaoping reprendra, un demi-siècle plus tard, la formule proposée par Lénine.

 

Lorsque le coup de feu de Fanny Kaplan claque (1918) et que seule une éraflure saigne dans le cou de Lénine, nul ne sait que celui-ci (48 ans) n’a plus que quelques années à vivre. Bien que personne ne sache que son geste a finalement atteint son but, Fanny va être fusillée. Elle a tiré parce qu’elle voulait voir la guerre contre l’Allemagne continuer alors que Lénine et les bolcheviks ont stoppé ce massacre inutile. Le sang a coulé, c’est une première, et grave, fracture parmi les révolutionnaires d’octobre.

 

A l’Ouest aussi, le massacre tire à sa fin. Mais les capitalistes européens, qui ont senti la division chez les soviets, volent au secours des contre-révolutionnaires russes, c’est le début de la guerre civile avec son cortège de massacres, et de famines, que les bolcheviks ne gagnent (1920) qu’à force de rigueur, de mobilisations et de "communisme de guerre". Depuis octobre 17 les bolcheviks on dus signer deux compromis en position de faiblesse, Brest-Litovks contre les allemands en 18, et en 21 contre les polonais à Riga. Dans ces deux situations Lénine a dû batailler ferme pour imposer à ses camarades ces compromis.

 

En 21 le nouvel état, exsangue, sort enfin de la guerre. Lénine observe la situation ; les spartakistes ont échoué en Allemagne, comme Béla Kun en Hongrie. Ses espoirs se concentrent sur la Chine et l’Inde à cause surtout de leur potentiel de force de travail qui, forcément, va immanquablement, faire exploser le carcan colonial. Mais cela ne règle en rien la situation russe. Le peuple est affamé, la classe ouvrière, minoritaire dés le départ, a pourtant gagné la guerre civile, mais elle est décimée. La paysannerie, largement majoritaire, maintenant propriétaire de la terre, est toujours aussi ignare. Pour s’installer dans le monde moderne, il lui faut apprendre à lire, écrire, compter, acheter, vendre, payer des impôts etc.. c’est cela que Lénine qualifie de "révolution culturelle" et pas le "proletkult" qui à Pétrograd ou Moscou singe les surréalistes français. Lénine préconise la fin du "communisme de guerre" et ses réquisitions arbitraires qui indisposent les paysans, on passe aux impôts en numéraire, ce qui stimule la circulation monétaire. La faim, enfin, recule.

 

Mais Lénine est conscient du retard économique russe. Il a polémiqué longuement avec Kaustky et les mencheviks qui lui reprochaient d’avoir pris le pouvoir trop tôt, dans un pays trop arriéré, il a répondu que la révolution était arrivée là où la chaîne du capital s’était brisée et pas là où les professeurs l’avaient prévu. Les peuples ne sont pas sagement assis devant les tableaux noirs des pédants....Mais il sait qu’il faut, urgemment, rattraper le retard sur les pays capitalistes avancés. C’est de cette équation qu’il sort, entre deux crises, son cerveau étant de plus en plus mal irrigué, une formule qui surprend tout le monde : La NEP– Nouvelle Politique Economique. En 20-21 il est encore assez solide pour développer de long raisonnements qui finissent par trouver une majorité dans le parti Bolchevik. Mais qu’est-ce que la NEP ? C’est le capital qui manque le plus, Les capitalistes russes ont fuit, les inviter à revenir est illusoire, d’ailleurs la plupart sont ruinés. Non la solution c’est les capitalistes étrangers, allemands et américains en priorité. Lénine leur propose des concessions pour 20, 30 ou 40 années, parfois grandes, en Sibérie, comme la moitié de la France. Là ils paient, à l’état soviétique, des royalties prévues par contrat, ils sont propriétaires de tout, bois, pétrole, fer etc.. qu’ils exploitent avec la main d’oeuvre qu’ils embauchent, et qu’il forment, sur place. Au final, plus d’impôts dans les caisses de l’état, et surtout plus de compétences pour la classe ouvrière, plus de capital humain, plus de prolétaires pour la Révolution !

 

Jusqu’à sa mort, lorsque l’artère carotide, blessée par Fanny Kaplan et mal cicatrisée, se bouchera complètement, Lénine se battra pour la NEP, c’est même dans le cadre de la NEP qu’il incitera les paysans à constituer des coopératives pour doper la productivité de la terre que leur a remise la Révolution. Mais force est de constater qu’il est quasi seul sur ce terrain, si Trotski le soutient sans trop de réticence, les autres, Staline, Kaménev, Boukharine... se taisent. Ils sont dubitatifs, les résultats comptables sont indéniables, mais les cadres de ces entreprises étrangères qui affichent leur aisance nouvelle choque ceux qui pensent que le communisme c’est d’abord, et avant tout, l’égalité.

 

Seul Lénine pouvait expliquer, à ces jeunes communistes sommaires, que les revenus des "nepmans" étaient fonction de leurs apports directs ou indirects à la société soviètique. Seul, il avait la carrure pour faire sentir la différence entre un capitaliste américain qui investit des milliards de dollars au Kamtchaka et les ex-nobles qui se prélassaient à la cour de Nicolas II.

 

Mais Lénine meurt le 21 janvier 1924 et, faute d’impulsion politique, la NEP va péricliter jusqu’en 1927, quand Staline pourra, sans aucune contestation, troquer la NEP contre le "socialisme dans un seul pays" qui, malgré son caractère totalement non marxiste, ne fera tousser que Trotski. Lequel obtiendra le retrait de la formule, mais pas de la chose qui, en fait, sous différents aspects, survivra jusqu’en 1991.

 

Le projet de Staline est simple, il s’agit de construire, en autarcie, une société idyllique qui, par son exemple, attirera les prolétaires de tous les pays. Les partis communistes n’ont plus qu’un objectif : défendre en toute circonstance la patrie du socialisme ! Plus de capital étranger, plus de nepmans, du volontarisme....

 

En fait, comme Lénine et les autres, Staline est persuadé que dès que le capital mondial sera en capacité, il attaquera militairement l’URSS. Mais contrairement à Lénine, il ne croit pas qu’il soit possible de le neutraliser en l’intéressant, même partiellement, au développement de l’URSS. Pour Staline, l’industrialisation, plus qu’à développer les compétence du peuple est surtout envisagée pour mettre, militairement, le pays en capacité de soutenir n’importe qu’elle agression. C’est ainsi qu’on peut comprendre le stalinisme sous toutes ses faces, goulag, culte, procès fabriqués, terreur,... etc mais aussi l’extraordinaire victoire de 1945, magistralement maîtrisée, du début à la fin, par le dictateur.

 

Sauf que lorsque Staline meurt, la victoire de 45 n’incite pas les successeurs à remettre en question la méthode. C’est pourtant des conséquences de l’autarcie et de la valeur insuffisante de la force de travail, conséquence de la faiblesse de l’industrie légère, que le régime va s’écrouler en 91. Si les Khrouchtchev, Gorbatchev et consort, qui n’ont pas su tirer d’autres leçons que superficielles (le culte, le goulag...) du stalinisme, sont évidemment les responsables ultimes de l’échec, ils ne sont que les produits d’un choix politique antérieur qui a broyé physiquement leurs prédécesseurs bien que ceux-ci (Trotski...) n’aient pas osés, en 27 et avant, contredire Staline sur l’abandon de la NEP.

 

Que serait devenu l’URSS, et l’Europe, et le Monde si la NEP avait survécu à Lénine ? Personne ne peut le dire, mais si le pire, ou le meilleur, ne sont jamais sûr, il n’est pas interdit de penser que l’histoire de cette Révolution, aurait pu, pour le peuple soviétique, et pour les autres, mieux se terminer.

Le canular Holodomor : « l’embargo sur l’or de l’occident et la famine soviétique de 1932-33 »

 

12 Novembre 2015
 

Hunger in Ukraine, 1932.

 

Non seulement la thèse de la famine suscitée par Joseph Staline a été une invention de Goebbels, mais durant la guerre froide, elle a été baptisée Holodomor pour créer un parallèle avec l’holocauste et entretenir celui entre Staline et Hitler. Aujourd’hui les fascistes ukrainiens appuyés par l’occident reprennent le thème pour créer une hostilité entre les Russes et les Ukrainiens et une grande campagne est lancée en Europe sur ce thème, tendant à montrer que les Russes en la personne de Joseph Staline auraient toujours été les ennemis des Ukrainiens. Les spécialistes russes nient ce qu’ils appellent un canular et le replacent dans le contexte y compris l’attitude de l’occident à l’époque

(note de Danielle Bleitrach)

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Dans une interview exclusive avec Spoutnik, l’économiste russe, auteur et politicien Nikolai Starikov partage ses vues sur la controverse entourant la famine de 1932-33 en URSS et fait la lumière sur la politique de sanctions occidentales anti-soviétiques dans les années 1930.

 

La désastreuse famine de 1932-33 en URSS, utilisée par l’Occident comme un gourdin contre l’Union soviétique pendant la guerre froide, ne doit pas être abstraite de son contexte historique.

 

La famine, par la suite fortement politisée et sans fondement, surnommée « Holodomor », n’est qu’une partie de l’histoire du jeune État soviétique et les difficultés auxquelles il a dû faire face après la première guerre mondiale.

 

Touché sévèrement par la première guerre mondiale et épuisé par la guerre civile et l’intervention étrangère, l’État soviétique devait reconstruire son industrie et moderniser son secteur agricole pour survivre et améliorer les conditions de vie du peuple soviétique.

 

« Piatiletki » « Blocus doré » de l’Occident et Staline

 

Les gouvernements occidentaux étaient initialement hostiles à la direction soviétique et ont refusé de reconnaître le nouvel Etat. Après que l’intervention de l’Entente ait échoué lamentablement, les puissances occidentales – notamment la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis – ont essayé de s’emparer de l’URSS par le biais de pressions économiques.

 

« Dans ce laps de temps les dirigeants soviétiques était axés sur la création d’industries que l’État soviétique n’avait pas. Afin d’accomplir cette tâche, le Kremlin a mis en place ce qu’on appelle les « piatiletki « (« plans quinquennaux »). En fait, la solution du problème a été divisée en deux phases : tout d’abord, ils [les dirigeants soviétiques ] ont prévu de construire de nouvelles installations industrielles, deuxièmement, de fortement augmenter la production agricole par l’utilisation de machinerie agricole et puis il fallait payer pour du nouveau matériel étranger grâce à l’argent gagné grâce aux exportations agricoles, » dit Nikolai Starikov, économiste russe, auteur et politicien,

 

« Et c’est par là que l’Occident avait tenté d’agir sur l’Union soviétique », fait remarquer l’auteur.

 

« En 1925 un « blocus de l’or » a été imposé à l’URSS: les puissances occidentales ont refusé d’accepter l’or comme moyen de paiement pour les équipements industriels qu’ils livraient à la Russie. Tout d’un coup ils ont exigé que le gouvernement soviétique paye pour les équipements avec du bois, du pétrole et des céréales, » a souligné Starikov.

 

Les gouvernements occidentaux ont expliqué que leur décision a été déclenchée par le refus des bolcheviks de payer les dettes de l’Empire russe.

 

Mais ce n’est pas tout : à l’ouest lors des années 1930,  – les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne – ont créé un embargo sur le commerce avec l’Union soviétique et ont refusé de vendre n’importe quoi à l’URSS surtout pas de GRAIN.

 

« Imaginez, l’URSS avait été pris au milieu d’un effort tous azimuts pour reconstruire et moderniser sa base industrielle, » explique  Starikov  « alors que l’équipement dont (l’URSS avait un besoin criant de) ne pouvait être acheté qu’avec du grain »

 

Cercle vicieux de la Famine et de l’Agriculture soviétique

 

Mais qu’en est-il du secteur agricole de la Russie à cette époque ?

 

Il est à noter que depuis la fin du XIXe siècle, l’Empire russe avait souffert des famines répétées. En outre, au cours de la première guerre mondiale la superficie des terres cultivées de la Russie avait diminué significativement.

 

Dans les années 1920, la Russie, y compris le territoire de l’Ukraine moderne, a été frappée par une série de famines, qui se produisent tous les deux à quatre ans. Les promoteurs de la notion de ce que l’on appelle « Holodomor » (l’idée que le gouvernement soviétique a délibérément organisé la terrible famine de 1932-33) généralement ignore le fait que l’Union soviétique avait traversé de graves famines en 1920-21, 1924, 1927 et 1928.

 

« L’année des deux révolutions russes, 1917, a vu des récoltes dramatiques conduisant à la famine urbaine en 1917-18. Dans les années 1920, l’URSS a connu une série de famines : 1920-23 dans la Volga et dans l’Ukraine, plus en Sibérie occidentale en 1923 ; dans la Volga et l’Ukraine en 1924-25 et une famine grave et peu étudiée en Ukraine en 1928, » le professeur Grover Furr de Carr de Montclair State University a écrit dans son livre « mensonges de sang : A l’évidence c’est la preuve que toutes les accusations contre Joseph Staline et l’Union soviétique dans terres de sang de Timothy Snyder sont fausses, » dit-il en citant les travaux de recherche de Prof. Mark B. Tauger, un expert renommé sur la famine.

 

Les famines, causés par le retard agricole de la Russie, les catastrophes naturelles et les effets à long terme de la guerre, faisaient partie d’un problème d’approvisionnement alimentaire plus large en Russie après la première guerre mondiale.

 

Alors, la question se pose : alors que les puissances occidentales connaissaient les besoins désespérés de l’URSS en grain quand ils ont imposè des sanctions à l’Union soviétique, exigeant des grains comme le seul moyen de paiement ?

 

« Bien sûr, les élites politiques occidentales connaissaient ce problème, » dit Nikolai Starikov à Spoutnik, .

 

« En fait la demande de l’Occident exigeant que l’Union soviétique paye en grains pour les approvisionnements occidentaux n’a pu qu’engendrer un déficit de grain supplémentaire en URSS, » a souligné l’économiste.

 

Starikov a expliqué que n’ayant aucun autre instrument visant à renverser le régime communiste indésirable, les élites politiques et financières occidentales avaient prévu de fomenter l’instabilité interne par le biais, notamment, du déficit artificiel de nourriture dans l’État soviétique. La nécessité d’utiliser des grains comme moyen de paiement venait renforcer la collectivisation soviétique, selon l’économiste.

 

Dans son livre « Crise : Comment a-t-elle été organisée » (« Krizis: Kak Eto Delayetsya, » 2009) Nikolai Starikov a attiré l’attention sur le fait que les sanctions de l’occident contre l’Union soviétique ont coïncidé avec la grande dépression.

 

L’embargo imposé à l’URSS par les gouvernements occidentaux a porté un coup sévère au commerce entre l’Ouest et l’Union soviétique. L’économiste a souligné que le fait contredisait l’intérêt des producteurs de l’Ouest, touchés par la récession du début des années 1930.

 

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil : en imposant des sanctions économiques contre la Russie en 2014, les élites politiques occidentales ont encore une fois complètement ignoré les intérêts de leurs propres fabricants nationaux et de leurs entreprises.

 

Starikov a souligné que l’embargo occidental pourrrait être l’un parmi une multitude de facteurs qui sont à l’origine de la terrible famine de 1932-33 en URSS.

 

Toutefois, la famine pourrait en aucun cas être appelée une tentative délibérée de la direction soviétique d’affamer sa population en Ukraine, la région de la Volga, Caucase du Nord ou le Kazakhstan en 1932-33. La collectivisation soviétique pourrait également ne pas être considérée comme un déclencheur de famine.

 

Collectivisation de Staline : rompre le cercle vicieux

 

« Cette famine de 1920, et spécialement celle de 1928, où le fond, le contexte immédiat, pour une part explique le recours à la collectivisation selon Grover Furr.

 

« Ce cycle des famines est crucial car il nous permet de voir que la collectivisation n’a pas « causé » la famine de 32-33. Les famines avaient lieu régulièrement, comme Tauger le prouve, et je le mentionne dans « Blood Lies, » La famine de 32-33 avait des causes environnementales, les mêmes qui se succédaient depuis mille ans.

 

« Le seul moyen d’arrêter ce cycle de mille ans de famines était de moderniser l’agriculture. Ce fut le grand triomphe de la collectivisation – qui a mis un terme à ce cycle des famines, » il a souligné.

 

Le Professeur Furr a souligné que les deux promoteurs de la notion de « Holodomor » et ceux qui rejettent le « Holodomor » mais blâment la collectivisation pour la famine, ne parlent jamais de ce cycle des famines ou les famines des années 1920.

 

« La famine de 1932-33 a été la dernière famine ! C’était vraiment un immense triomphe, qui est refusé uniquement parce qu’il a été mis en oeuvre par les communistes et le socialisme, pas par les capitalistes et le capitalisme, » a ajouté le professeur Furr.

 

Selon Nikolai Starikov, le problème de la famine de 1932-33 est devenue une question hautement politisée. Jongler avec les chiffres des victimes de la famine est devenu un jeu pour les politiciens : en premier lieu la famine de 1932-33 a été une tragédie pour des millions de soviétiques de divers groupes ethniques.

 

Était-il approprié sur le plan éthique d’utiliser cette tragédie pour creuser un fossé entre russes et ukrainiens pendant l’ère de la guerre froide ? qu’est-ce que  l’élite politique occidentale avait fait pour empêcher ou minimiser la catastrophe ? Et qui profite de la tragédie en la désignant aujourd’hui comme la famine du tueur Staline ?

 

http://sputniknews.com/russia/20151112/1029956744/holodomor-hoax-ussr-ukraine-starikov.html#ixzz3rFpew8tL

Rosa Luxembourg , une vie

 

12 Novembre 2015

http://www.revue-ballast.fr/rosa-luxemburg-une-vie/

 

Une légende ne requiert que deux dates : naître quelques jours avant que n’éclate la Commune de Paris et mourir assassinée au lendemain de la Première Guerre mondiale. La balle qui l’atteignit lui ôta la vie mais lui donna l’éternité : un siècle est passé sans effacer son nom. En 2009, la comédienne Anouk Grinberg lisait ses lettres de prison sur les planches d’un théâtre parisien, en partenariat avec France Culture ; un an plus tard, la chanteuse Claire Diterzi mettait en scène le spectacle Rosa la rouge – la première loua pour l’occasion son ouverture et sa joie de vivre ; la seconde y vit matière à « délire » et « fantaisie ». En janvier 2011, Jean-Luc Mélenchon se recueillait devant sa tombe, jurant « de ne pas laisser rouler au néant le flambeau reçu des beaux combats du passé contre l’inhumanité du capitalisme ». Le film Ich bin eine Terroristin, road movie ingénu, n’allait pas tarder à lui rendre hommage tandis que les éditions Smolny et Agone commençaient à rééditer son œuvre complète. Un colloque s’est tenu à la Sorbonne en son honneur, en 2013 ; un an plus tard on inaugurait à Paris des jardins à son nom. Les mythes arrondissent et arasent les angles et les teintes : ils sont la somme des rumeurs et de l’air du temps. Rosa Luxemburg, rebelle sympa, rock et gauche bon teint ? Rosa, puisqu’il semble d’usage de la nommer par son prénom, « icône féministe » – aux dires de la BBC ? On nous pardonnera de chicaner.

 

luxemburg Berlin, 15 janvier 1919.

luxemburg
Rosa Luxemburg se repose dans sa chambre. Quartier cossu de Wilmersdorf. Voilà quelques jours qu’elle vit clandestinement dans cet immeuble. Des affiches, collées aux murs de la cité, exigent sa mise à mort. Il est un peu plus de vingt-et-une heures lorsqu’elle entend des soldats. Combien sont-ils ? Qui a bien pu la dénoncer ? Elle ramasse quelques livres – dont Faust, de Goethe. Les militaires font irruption dans la pièce ; elle est debout, sa valise prête. La nuit porte du noir et Luxemburg boite. Elle a toujours boité – trace de tous ces mois qu’elle passa, plâtrée et alitée, lorsqu’elle n’était qu’enfant ? Peut-être. À moins que ce ne soit cette jambe, fichu tas d’os, la droite ou la gauche, celle qui fut toujours et résolument plus courte que l’autre ?… Ils l’installent dans une voiture puis roulent en direction de l’hôtel Eden. Karl Liebknecht, camarade et fondateur, à ses côtés, de la Ligue Spartakiste, s’y trouve déjà. On la couvre d’injures. Imagine-t-elle que bientôt tout s’achèvera ? « L’ordre règne à Berlin », pouvait-on lire, la veille, dans l’article qu’elle avait écrit pour le journal Die Rote Fahne. Ses mots tenaient solidement sur leurs pieds. Ses mots n’avaient pas l’œil flottant. Ses mots ne claquaient pas des dents.

 

« Que nous enseigne toute l’histoire des révolutions modernes et du socialisme ? La première flambée de la lutte de classe en Europe s’est achevée par une défaite. Le soulèvement des canuts de Lyon, en 1831, s’est soldé par un lourd échec. Défaite aussi pour le mouvement chartiste en Angleterre. Défaite écrasante pour la levée du prolétariat parisien au cours des journées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une terrible défaite. La route du socialisme – à considérer les luttes révolutionnaires – est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale ! Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces « défaites », où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? » Des mots comme ça, il faut bien les payer un jour et Rosa Luxemburg n’est pas sans l’ignorer. Les soldats crachent leur rancœur. « Votre « ordre » est bâti sur le sable. Dès demain la révolution « se dressera de nouveau avec fracas » proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi J’étais, je suis, je serai ! » Le capitaine Waldemar Pabst l’interroge. Elle refuse de lui répondre. Ses mots ne sont pas pour lui.

Le Salut par les masses
« Des affiches, collées aux murs de la cité, exigent sa mise à mort. Il est un peu plus de vingt-et-une heures lorsqu’elle entend des soldats. »

 

Le Peuple. Elle n’en venait pas mais ne voyait que par lui. Elle ne vivait pas au quotidien à ses côtés mais n’écrivait que pour lui. Les masses allaient un jour, une fois conscientisées, une fois sûres de leur destin historique et de la mission qui reposait sur leurs épaules jusqu’alors écrasées, écrasées sous les coups de fouets et de crosses, sous les mauvais coups et les coups durs, ces masses, oui, un jour, à n’en point douter, allaient relever la tête pour que tombe la leur, tyrans, bourgeois, possédants et exploiteurs. Ceux-là. Tous ceux-là, les opulents et les prospères, qui considèrent, écrivit-elle dans son article « Masse et Chefs », « la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas loisible de tout dire, auquel, dans son propre intérêt, on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les « chefs », hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et de l’autre. »

 

Mais les masses étaient-elles mûres ? Voici la question que Luxemburg continuait de poser au lendemain de l’armistice et de l’abdication de Guillaume II d’Allemagne. L’Europe crevait le ventre à l’air, râles amers, gorge ouverte. Quatre années à écorcher le cœur des nations. Quatre années à creuser la terre pour n’y voir que du sang. Quatre années à ramper pour les rois et les rats. Cadavres éclatés, tranchées et gueules cassées, mitrailleuses MG 08-15, chlore et ypérite… Dix-neuf millions de morts. Où donc était-il, le Peuple ? Dans la Marne, à Verdun, dans l’Aisne, à Pozières ou à Liège. Il ne savait pas qu’il avait une mission historique à remplir, le Peuple. Il se battait – comme il pouvait. L’écrivain français Léon Werth y était et se souvint : les masses ne firent que servir. Partout, de part et d’autre, la même servilité. « Il ne peut plus croire à l’esprit révolutionnaire des masses, puisque, orienté contre la guerre, il suffit de la guerre pour l’anéantir. […] Derrière les deux talus, il y a deux masses obéissantes qui sont devenues inertes au point de n’être plus capables de souffrir. Derrière les deux talus, il y a des kilomètres d’obéissance. » (Clavel soldat) Personne pour relever le menton. Ou si peu. À compter sur les doigts d’une main qui ferme le poing : Luxemburg, cita-t-il. La légendaire Rosa Luxemburg qui passa une partie de la guerre en prison pour s’être dressée contre elle.

guerre

Luxemburg, pourtant, y croyait encore, aux masses, en ce mois de décembre 1918 : le Kaiser ne venait-il pas d’être chassé du trône par les insurgés allemands ? L’Empire n’était-il pas en train de mordre la poussière ? Mutineries, grèves, création de Conseils ouvriers aux quatre coins de du pays et drapeau rouge hissé au Berliner Stadtschloss – le château impérial : n’était-ce pas là, enfin, l’avènement de la Révolution ? Que faire ? Élire une Assemblée constituante sur les vestiges de l’Empire déchu ou prendre le pouvoir afin d’instaurer une authentique République prolétarienne ? Les socialistes allemands s’écharpaient. Mais les spartakistes, menés par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, ne balbutiaient pas : une Assemblée élue au suffrage universel donnera les clés du pays, comme toujours, l’Histoire en est témoin, à la bourgeoisie – fût-elle républicaine. Foin du parlementarisme ! Foin de la démocratie représentative ! La classe ouvrière doit s’emparer de l’appareil d’État puis bâtir un véritable régime d’émancipation. Seul horizon possible : la lutte à mort contre les nantis. Les textes de Luxemburg refusent toute tergiversation : « Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s’agit aujourd’hui de porter la hache sur l’arbre de l’exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l’objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l’existence. C’est maintenant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus maintenant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre. »


« La Révolution ne vient pas à point à qui sait l’attendre : elle attend seulement d’être confisquée par les plus pressés. La prise de pouvoir des bolcheviks, l’année passée, hantait tous les esprits. »

 

Le temps pressait. Chaque jour en vain consumé confortait l’ennemi. La Révolution ne vient pas à point à qui sait l’attendre : elle attend seulement d’être confisquée par les plus pressés. La prise de pouvoir des bolcheviks, l’année passée, hantait tous les esprits… Liebknecht et Luxemburg créèrent un Parti communiste d’Allemagne le 30 décembre. Leurs objectifs ? Actualiser le programme en dix points que Marx et Engels avaient formulé dans le Manifeste du parti communiste, en 1848. Qu’est-ce à dire ? Ils établirent vingt-cinq mesures à prendre, déclinées en quatre volets – parmi lesquelles : désarmer la police et les soldats « d’origine non prolétarienne » et armer la classe ouvrière pour défendre, dans l’immédiat, la Révolution ; instaurer un tribunal révolutionnaire pour juger les responsables de la guerre ; réquisitionner des vivres pour nourrir la population ; créer une République allemande socialiste unifiée ; remplacer les parlements par des conseils d’ouvriers élus (avec possibilité de révoquer chacun des représentants) ; supprimer « toutes les différences de caste, de tous les ordres et de tous les titres » ; assurer l’égalité entre les hommes et les femmes ; réduire le temps de travail (durée maximale journalière fixée à six heures) ; confisquer les biens dynastiques de l’Empire ; annuler les dettes de l’État ; exproprier les grandes et moyennes exploitations agricoles et créations de coopératives agricoles socialistes ; exproprier les banques, mines, grandes entreprises industrielles et commerciales ; confisquer toutes les fortunes excédant un montant à définir ; prendre en main les transports publics par la République des Conseils et la direction des usines par des conseils d’entreprises élus liés à des conseils ouvriers ; soutenir, à l’extérieur, les révolutions prolétariennes à échelle mondiale. Rien de moins.

 

« Le socialisme est devenu une nécessité, non seulement parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réservent les classes capitalistes, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme », tonna-t-elle en congrès, à la création du Parti. Les masses arriveront à maturation au cours de l’entreprise révolutionnaire elle-même. Hors de question, cependant, de s’emparer du pouvoir sans le soutien du peuple : Luxemburg avait tiré les leçons de l’expérience russe et en savait les impasses. Son parti « ne prendra jamais le pouvoir que par la volonté claire et sans équivoque de la grande majorité des masses prolétariennes dans l’ensemble de l’Allemagne. Elle ne le prendra que si ces masses approuvent consciemment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue Spartakiste. » La dictature du prolétariat, oui ; la dictature sur le prolétariat, certainement pas. Luxemburg avait mis en garde contre l’appropriation du pouvoir par une clique de chefs révolutionnaires qui ne manquent jamais de transformer le nouveau régime en une « dictature d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature dans le sens bourgeois, dans le sens de l’hégémonie jacobine ». Un demi-million de travailleurs en grève marchaient dans Berlin début janvier. Les masses étaient donc prêtes. Les masses ne pouvaient qu’être prêtes – n’avait-elle d’ailleurs pas notifié, dans sa correspondance, que « la masse est toujours ce qu’elle doit être, selon les circonstances historiques » (lettre de février 1917) ?

rosalux

L’Internationale sera le genre humain

 

En 1911, Rosa Luxemburg évoquait déjà, avec force enthousiasme, « la clarté » et l’état d’esprit « grandiose » qui animaient « nos masses ». La plèbe, immense, contre les élites et leurs cénacles, seule perspective réellement socialiste : « Les masses valent bien mieux que les crétins parlementaires qui se croient leurs dirigeants. » Ces phrases interrogent à défaut d’informer : Luxemburg n’avait-elle pas pris ses salles de meetings, certes combles et exaltées, pour la société tout entière ? N’avait-elle pas confondu les militants, certes opiniâtres et résolus, avec l’ensemble du peuple ? Trois ans plus tard, la guerre faisait craquer les os du Vieux Monde.


« Rosa la Rouge, la Juive, l’apatride. Rosa née en Pologne sous domination russe et naturalisée allemande par un mariage blanc. Rosa la cosmopolite déracinée. Rosa l’ennemie de la patrie. »

 

Le nationalisme plantait ses clous aux frontières. Le chauvinisme cerclait de ronces la nuque des peuples. États fiers-à-bras prêts à croiser le fer. Luxemburg fut l’une des rares à hausser la voix : « Devons-nous nous laisser entraîner lamentablement dans une guerre ? Jamais ! » Se battre contre les travailleurs français pour les intrigues et les intérêts des puissants ? « Si on attend de nous que nous brandissions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas ! » Rosa la Rouge, la Juive, l’apatride. Rosa née en Pologne sous domination russe et naturalisée allemande par un mariage blanc. Rosa la cosmopolite déracinée. Rosa l’ennemie de la patrie. La presse lyncha et la justice officia : une première année sous les barreaux du Kaiser. « Et maintenant, condamnez-moi ! », lança-t-elle, bouche bravache, au tribunal qui la jugea. « Tôt ou tard une guerre mondiale éclatera nécessairement », avait-elle annoncé quelques mois avant qu’une balle en plein crâne ne vienne faire taire Jean Jaurès à jamais. Le vent tournait et avec lui les têtes à qui partout le sang montait. Les socialistes allemands votèrent les crédits militaires : Rosa Luxemburg voulut se suicider le soir venu mais ses amis l’en empêchèrent. Le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France : « Je suis chargé et j’ai l’honneur de faire connaître à Votre Excellence qu’en présence de ces agressions, l’Empire Allemand se considère en état de guerre avec la France du fait de cette dernière puissance », assura l’ambassadeur d’Allemagne au président du Conseil français.

 

Ceux qui déclenchent les guerres n’ont qu’une seule certitude : celle de ne jamais les faire. Luxemburg avait de l’honneur un tout autre sens : appeler un chat par son nom. « Cet effroyable massacre réciproque de millions de prolétaires auquel nous assistons actuellement avec horreur, ces orgies de l’impérialisme assassin qui ont lieu sous les panonceaux hypocrites de « patrie », « civilisation », « liberté », « droit des peuples » et dévastent villes et campagnes, souillent la civilisation, foulent aux pieds la liberté et le droit des peuples, constituent une trahison éclatante du socialisme. » L’impérialisme et le militarisme sont, expliquait-elle, les corollaires du système capitaliste. Luxemburg enrageait entre les murs de sa cellule : « Le cri rauque des vautours et des hyènes qui rôdent autour des champs de bataille »… Le « suicide collectif de la classe ouvrière européenne »… Un honneur, la guerre ? « Une folie, un enfer sanglant… Les dividendes grimpent et les prolétaires tombent ! »


Jaurès, par E.Vincent (1910) 


Jour de sortie. Des femmes l’attendaient dans la rue. Des centaines, peut-être un millier, peut-être plus. Elles lancèrent des fleurs et des cris à l’attention de l’ancienne captive : « Vive Rosa, vive la paix ! » Sa liberté fut toutefois de courte durée : deux mois plus tard, lors d’une manifestation, elle appela à la fin de la guerre et à la chute du gouvernement aux côtés de Karl Liebknecht. Le prix de la paix ? Deux années sous les fers… La détention n’entama pas sa détermination. Un policier l’importuna ? Luxemburg le traita de « salaud » et lui lança une plaquette de chocolat en pleine figure… Au trou. L’isolement. Pas la moindre lumière. Un mois et demi dans une pièce d’onze mètres carrés : « Je ne serai plus jamais la même », avoua-t-elle en regagnant sa cellule. Orphelins et veuves… La guerre réclamait jour après jour son tribut de cœurs. Une lettre tomba comme lui naguère, lui, Hans Diefenbach, son tendre ami, son âme aimante de treize années son cadet, lui qui perdit la vie en soignant celle d’autrui. Chairs arrachées par une grenade.


« L’hostilité de Luxemburg à l’endroit des revendications nationales suscita, au sein même des mouvements socialistes, plus d’une polémique : l’indépendance de la Pologne ? À quoi bon ? »

 

« Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot », assénaient en leur temps les rédacteurs du Manifeste du Parti communiste. Le jeune Engels estimait par ailleurs que le prolétariat était, dans son ensemble et par essence, dépourvu de « préjugés nationaux » (extrait de « Das Fest der Nationen in London », 1845). La classe ouvrière organisée avait de ce fait vocation à s’emparer de l’État puis à le faire disparaître en même temps que disparaîtront les classes sociales – l’État comme avatar de la domination bourgeoise, espace bureaucratique et citerne à carriéristes insoucieux de l’intérêt collectif¹. Luxemburg entérina.

 

L’État-nation, écrivit-elle en 1908 (dans le texte « L’État-nation et le prolétariat »), représente « la forme historique indispensable à la bourgeoisie pour passer de la défensive nationale à l’offensive ». La mission historique du prolétariat restait donc d’abolir la structure étatique (incarnation criante de la puissance capitaliste) pour la remplacer par un système socialiste. La Nation moderne, bête insatiable, s’étend et plante ses griffes sur les territoires alentours ou lointains. L’hostilité de Luxemburg à l’endroit des revendications nationales suscita, au sein même des mouvements socialistes, plus d’une polémique : l’indépendance de la Pologne ? À quoi bon ? La ligne de partage des eaux ne passe pas entre un Polonais et un Russe mais entre un travailleur polonais et un bourgeois polonais : unir les exploités et les exploiteurs sous une même bannière illusoire ravit seulement la bourgeoisie. Ainsi consignait-elle dans son ouvrage La Révolution russe (1918) : « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est qu’une phrase creuse, une foutaise petite-bourgeoise. »


« Les sabres, trempés dans l’eau bénite de la Civilisation, de la Démocratie et des Droits de l’Homme, tranchent les têtes et fraient un passage aux financiers. »

 

Luxemburg ne niait pas les singularités culturelles historiques (elle défendit au contraire « la liberté de l’existence culturelle » dans son article « Le problème des nationalités dans le Caucase ») mais s’en prenait à ce qu’elle tenait pour le modèle national bourgeois. Son désir le plus cher ? « Une fraternisation socialiste des peuples. » Une position qui l’opposa à Lénine et fera dire à l’un de ses biographes, Max Gallo, que « la nation était le trou noir de la pensée de Rosa » tant elle refusait d’intégrer le sentiment patriotique, traditionnellement ancré dans la psyché populaire, à ses analyses – et Gallo de faire état de son « aveuglement » (Rosa Luxemburg, une femme rebelle, 1992).


Madagascar « Pavillon de Madagascar », 1900, affiche publiée dans le Petit Journal


« Les « États-nations », ajoutait-elle, sont aujourd’hui les mêmes outils et formes du pouvoir de classe de la bourgeoisie que l’étaient les États précédents, non-nationaux et, comme eux, ils aspirent à la conquête. Les États-nations ont les mêmes tendances conquérantes, belliqueuses et oppressives – en d’autres termes, des tendances à devenir « non-nationaux » ». L’anticolonialisme de Luxemburg ne souffrait d’aucune ambivalence : les États capitalistes ravagent, rançonnent et razzient les populations et les terres les moins aptes à se défendre militairement. Les sabres, trempés dans l’eau bénite de la Civilisation, de la Démocratie et des Droits de l’Homme, tranchent les têtes et fraient un passage aux financiers.


« La République est si fière de ses principes qu’elle peut se dispenser de les appliquer. »

 

À Madagascar, « ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la Terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des « sauvages » soit traînée, comme trophée, dans la « Cité des Lumières ». » La République est si fière de ses principes qu’elle peut se dispenser de les appliquer. L’Humanité de Luxemburg avait l’orgueil de sa majuscule : si l’on s’aventurait à lui parler d’une spécificité de la souffrance juive, la militante rétorquait séance tenante : « Pour moi, les malheureuses victimes des plantations de caoutchouc dans la région de Putumayo, les nègres d’Afrique dont les corps servaient de ballons aux Européens, me sont tout aussi proches. […] Il n’y a pas dans mon cœur un petit coin spécial pour le ghetto : je me sens chez moi dans le monde entier, partout où il y a des nuages, des oiseaux et les larmes des hommes. »

 

Ni bolchevik ni libertaire : un marxisme éthique

 

Le « luxemburgisme », courant auquel elle donna naissance de son vivant (sans être toutefois à l’initiative d’une telle dénomination), affiche des contours doctrinaux relativement souples, à en juger par ceux qui s’en réclament – la condamnation que Staline en fera lui assurera la sympathie de certains trotskystes et ses prises de position contre l’autoritarisme léniniste séduiront certains libertaires. Un noyau dur apparaît néanmoins : le rejet du militarisme, de l’impérialisme et du capitalisme ; la défense du socialisme internationaliste ; la confiance dans les masses ; l’ambition d’une démocratie ouvrière et d’une administration par Conseils ; la lutte contre le centralisme rigide du marxisme-léninisme. Le professeur américain William A. Pelz, auteur de l’ouvrage Karl Marx, A World to Win, isolera pour sa part cinq éléments : «

 

1) confiance constante dans la démocratie ;

 

2) complète confiance au peuple (les masses) ;

 

3) dévouement à l’internationalisme dans la théorie et dans les actes ;

 

4) engagement pour un parti révolutionnaire démocratique ;

 

5) pratique inébranlable de l’humanisme. »


« L’efficacité sert toujours de prétexte à la compromission et l’on a tôt fait de dîner avec le diable en croyant construire le Paradis. »

 

Est-ce trahir l’œuvre de Marx et d’Engels que de s’en inspirer sans s’incliner ? Non point. Du moins, dans l’esprit de Luxemburg. Elle nota ainsi dans son texte « Arrêts et progrès du marxisme » (1903) : « C’est seulement dans le domaine économique qu’il peut être plus ou moins question chez Marx d’une construction parfaitement achevée. Pour ce qui est, au contraire, de la partie de ses écrits qui présente la plus haute valeur, la conception matérialiste, dialectique de l’histoire, elle reste qu’une méthode d’enquête, un couple d’idées directrices générales, qui permettent d’apercevoir un monde nouveau, qui ouvrent aux initiatives individuelles des perspectives infinies, qui offrent à l’esprit des ailes pour les incursions les plus audacieuses dans des domaines inexplorés. […] On laisse rouiller cette arme merveilleuse. » Si Rosa Luxemburg a toujours clamé son affiliation au socialisme scientifique, elle entendait enduire d’huile les théories marxistes pour qu’elles puissent faire tourner le monde à venir. La fidélité ? Un pas de côté pour mieux revenir au centre.

 

Le socialisme luxemburgien ne mange pas à la table du cynisme ni du « pragmatisme » politique – celui qui ne craint jamais de salir ses mains puis son âme dans les eaux crottées du « réel ». L’efficacité sert toujours de prétexte à la compromission et l’on a tôt fait de dîner avec le diable en croyant construire le Paradis. Quels étaient les rapports qu’entretenaient Lénine, chef de file de la realpolitik révolutionnaire, et Luxemburg ? Ambigus, à tout le moins. Obliques et composites, faits d’admiration et de franches réserves. Les deux êtres se respectaient mutuellement pour leur intelligence et leur courage : Lénine la compara à un aigle et Luxemburg fit savoir qu’il permit, avec Trotsky et leurs camarades bolcheviks, d’ouvrir une brèche, de redonner des couleurs au verbe oser et de « montr[er] l’exemple au prolétariat mondial ». Elle critiqua cependant, d’une plume qui jamais ne s’émoussait, la ligne autocratique du leader soviétique (qu’elle compara à l’esprit « stérile » d’un gardien de nuit), dénonça la « cuirasse bureaucratique » qui étouffait les travailleurs et reprocha aux bolcheviks le simplisme de certains de leurs positionnements et leur mépris des préceptes démocratiques les plus élémentaires.


« Quels étaient les rapports qu’entretenaient Lénine et Luxemburg ? Ambigus, à tout le moins. Obliques et composites, faits d’admiration et de franches réserves. »

 

Luxemburg n’avait nulle foi dans le socialisme des édits et des décrets ni dans celui des minorités : la masse devait s’administrer elle-même. Une révolution ne se planifie pas sur du papier ; elle se vit et laisse une large place à l’improvisation. Le journal bolchevik Pravda l’écœura et elle écrivit que Lénine se trompait « intégralement » lorsqu’il abordait la question des moyens et des fins : on n’élève pas le socialisme sur le sang ; on n’érige pas la démocratie en garrottant la pensée et les opinions ; on ne bâtit rien sur la terreur. « La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement », rappela-t-elle dans La Révolution russe. La liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté d’expression n’étaient pas à ses yeux de simples peccadilles petites-bourgeoises : elles garantissaient la « voie qui mène à une renaissance ». Elle déclara même, lors de la création de son parti, que la révolution ouvrière « n’a besoin d’aucune terreur pour atteindre ses objectifs, elle abhorre et hait le meurtre ».

 

Le communiste libertaire Daniel Guérin s’intéressera à Luxemburg au point de lui consacrer un essai, en 1971 : Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire. Un chapitre, dédié aux liens entre l’anarchisme et la révolutionnaire allemande, reviendra sur les coups portés par cette dernière : l’anarchisme ne serait que « maladie infantile » et « chimères ». Son article « Grève de masse, parti et syndicat », rédigé en 1906, avait même des allures de procès : « L’anarchisme dans la révolution russe n’est pas la théorie du prolétariat militant mais l’enseigne idéologique du Lumpenproletariat contre-révolutionnaire grondant comme une bande de requins dans le sillage du navire de guerre de la révolution. » Une position qui n’empêchera pas Guérin, après avoir rappelé les contradictions et les manquements inhérents à son œuvre, de rallier Luxemburg sous l’étendard du socialisme anti-autoritaire : preuve en est, notamment, des critiques qu’elle formula à l’encontre de Lénine. Il saluera également son attachement à « l’auto-activité des masses » (une position qu’aucun marxiste, estimera-t-il, n’avait à ce point tenue avant elle). Et Guérin de conclure : la pensée de Luxemburg est féconde à condition d’y plonger muni d’un tamis. Ni hosanna ni mise au ban, ni dédain ni dithyrambe : lire la marxiste allemande l’œil sec et lucide pour prélever l’or qu’elle charrie, ici ou là.


« Ni hosanna ni mise au ban, ni dédain ni dithyrambe : lire la marxiste allemande l’œil sec et lucide pour prélever l’or qu’elle charrie, ici ou là. »

 

Le site internet Le Drapeau noir tiendra à signaler que bien que n’étant pas anarchiste, « son analyse l’a conduite à tenir un discours plus proche de la pensée libertaire que du communisme « primitif » ». Noam Chomsky, socialiste libertaire que l’on sait profondément hostile au bolchevisme, fera entendre que « les observations de Rosa sont fondamentalement exactes : dans une société où les gens sont soumis, ils ne questionnent pas l’autorité ».

 

L’essayiste Philippe Corcuff, membre de la Fédération anarchiste, tiendra quant à lui à inscrire Luxemburg au sein de ce qu’il nomme « la social-démocratie libertaire », dans l’ouvrage collectif Changer le monde sans prendre le pouvoir ? (2003). La théoricienne marxiste incarnerait une troisième voie, quelque part entre l’anarchisme et le bolchevisme : « Une action politique radicale serait indissociablement composée d’une part sociale-démocrate (l’insertion dans la société telle qu’elle est, avec ses effets conservateurs) et d’une part d’arrachement radical face à cette insertion ; d’une part sociale-démocrate mettant l’accent sur la nécessité de passer par les institutions telles qu’elles sont et d’une part de critique libertaire des ces institutions imposant de faire émerger des dispositifs et des comportements novateurs dans le combat contre cette société. »

 

En d’autres termes, Luxemburg engagerait une dynamique à double sens : ne céder ni au réalisme des léninistes ni à l’idéalisme des libertaires tout en intégrant une part du pragmatisme des premiers et de la pureté des seconds. Autre espace de convergence : son articulation entre action collective et subjectivité. Correspondance à l’appui, Corcuff assurera que le rapport qu’elle entretenait à l’individu (laisser la place, en politique, au je ; reconnaître que l’existence d’une vie personnelle garantit la stabilité d’un projet collectif ; ne pas concevoir l’action militante comme une immolation de son être) s’apparente aux conceptions développées par la tradition libertaire.


Rosa Luxemburg et les membres du Bureau de l’Internationale socialiste


Une militante féministe ?

 

Le mouvement féministe ralliera parfois « Rosa » sous son fanal bien qu’elle ne fut pas, à lire son œuvre, particulièrement prolixe sur ce terrain de réflexion. Son existence, comme sa forte personnalité, permet pourtant de saisir ce compagnonnage essentiellement posthume : peu nombreuses furent les militantes révolutionnaires à occuper un tel poste dans un monde masculin – la politique. Quelques noms, en noir et blanc, lèvent sans tarder la tête : Louise Michel, Emma Goldman, Flora Tristan ou Simone Weil. Le simple fait qu’il nous soit possible de les comptabiliser justifie pour partie l’aura d’une Rosa Luxemburg féministe (« Les femmes ont été gommées du récit historique officiel », écrira Clémentine Autain dans Ne me libère pas, je m’en charge). Mais l’était-elle vraiment ? Les avis se font face. Certains acquiescent quand d’autres lui dénient l’épithète au vu de sa production essentiellement économico-politique. Esquissons quelques éléments de réponse.


« « Bonne femme querelleuse et hystérique », « garce vénéneuse », « oie doctrinaire »… »

 

Marx et Engels désignèrent sans détour le lien qui existe entre le combat d’émancipation et la lutte pour l’égalité des femmes : on juge une société au sort qu’elle réserve aux êtres les plus démunis. C’est ainsi que le second put déclarer dans l’Anti-Dühring (1878), en paraphrasant Fourier, que le « degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale » (à quoi il ajouta quelques années plus tard, dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, que l’homme endosse, au sein de la cellule familiale, le rôle de la bourgeoisie et la femme celui du prolétariat). Marx, celui des Manuscrits de 1844, parla de la femme comme d’une « proie et servante de la volupté collective » et du symbole de « l’infinie dégradation dans laquelle l’homme existe pour soi-même ». Et Lénine, plus tard, de connecter la condition de la femme (« l’esclave domestique » attachée à sa cuisine comme à ses enfants) à la transformation économique de la société tout entière. D’où l’énoncé du philosophe marxiste Henri Peña-Ruiz dans un ouvrage qu’il consacrera à Karl Marx, en 2012 : « La femme du prolétaire lui étant soumise en raison du machisme traditionnel, c’est finalement en elle que se condensent les effets les plus prononcés de l’exploitation. Deux formes de domination se conjuguent alors, qui requièrent une attention spécifique : la domination de classe et la domination sexiste. Le schéma explicatif de la lutte des classes ne perd pas pour autant de sa pertinence, car l’inégalité des sexes pèse plus lourd dans le contexte des milieux les plus défavorisés. »

 

Simone de Beauvoir écrira, à la fin du second volet du Deuxième sexe, que Rosa Luxemburg, parce qu’elle était « laide », n’a jamais « été tentée de s’engloutir dans le culte de son image, de se faire objet, proie et piège : dès sa jeunesse, elle a été tout entière esprit et liberté ». Affirmation discutable. Toujours est-il qu’elle n’eut jamais à subir, du fait de ses origines bourgeoises, le moindre mépris de classe ; elle eut en revanche à affronter, parfois au sein même de ses rangs, un sexisme sans complexes (à quoi s’ajouta, bien sûr, l’antisémitisme féroce qui touchait les sociétés allemandes et polonaises). « Bonne femme querelleuse et hystérique », disait-on ici ; « oie doctrinaire », fulminait-on là. Quant au président du Parti social-démocrate d’Allemagne, August Bebel, il la trouva « trop femme » et la qualifia de « garce » aussi maligne qu’« un singe » (à quoi il ajouta qu’en dépit du « venin de cette femme », il ne pouvait concevoir le Parti sans elle) – l’homme était pourtant l’auteur de La Femme et le socialisme, ouvrage dans lequel on pouvait lire : « Si j’ai dit que la femme et le travailleur ont pour lot commun d’être, de temps immémorial, des opprimés, il me faut encore, en ce qui concerne la femme, accentuer cette déclaration. La femme est le premier être humain qui ait eu à éprouver la servitude. Elle a été esclave avant même que l’ »esclave » fût. »


« Luxemburg effectuait une franche coupure entre les femmes issues de la bourgeoisie et celles des classes laborieuses. Les bourgeoises n’étaient que des « parasites », incapables de produire mais toujours capables du pire. »

 

Rosa Luxemburg ne consacra, en réalité, qu’un seul texte théorique ayant totalement trait à la question des femmes : « Suffrage féminin et lutte de classes », en 1912. Elle y soutenait le droit de vote des femmes et jugeait magnifique « l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin » au cours des quinze dernières années (une position que ne partageait pas, à la même époque, l’anarchiste américaine Emma Goldman puisqu’elle estimait que le suffrage universel était par nature inique et qu’il n’était dès lors d’aucune utilité, pour les femmes, de se compromettre dans ces farces électorales). L’inégalité face au suffrage, précisait Luxemburg, ne concernait pas seulement les femmes : elle était « un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple ». La militante marxiste corrélait cette discrimination à l’existence même du régime monarchique allemand et faisait de ces deux tares d’un autre temps « les plus importants instruments de la classe capitaliste régnante ». Mais le clivage essentiel restait à ses yeux, en dernière instance, d’ordre économique et social : Luxemburg effectuait une franche coupure entre les femmes issues de la bourgeoisie et celles des classes laborieuses. Les bourgeoises n’étaient que des « parasites », incapables de produire mais toujours capables du pire. « Le formidable mouvement actuel de millions de femmes prolétariennes, qui considèrent leur privation de droits politiques comme une injustice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du système dominant sont pourries et que ses jours sont comptés. » Luxemburg rappela La théorie des quatre mouvements de Fourier, lorsqu’il fit savoir que la situation de la femme dans la société révèle l’état de ladite société. Et Luxemburg de conclure : « En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire. »


Clara Zetkin, révolutionnaire marxiste et féministe, proche amie de Rosa Luxemburg


Dans La Question nationale et l’autonomie, Luxemburg s’opposa, sans le nommer, à ce que la tradition révolutionnaire appelle communément féminisme bourgeois – ce courant qui, expliquait-elle, en appelle au « droit de la femme » sans chercher à bouleverser les structures politiques et économiques (un féminisme libéral et réformiste, en somme, qui ferraille avant tout pour la liberté individuelle et l’égalité des droits sans guère se soucier du combat de classes). L’« opposition généralisée au système » capitaliste, assurait Luxemburg, prime sur l’ensemble des batailles – tout le reste en découle. Œuvrer pour l’égalité des femmes ne doit s’entendre que dans le cadre d’une remise en question globale de « tout pouvoir de domination » (une position qui heurtera également certaines franges du féminisme radical lorsqu’il fera de l’ensemble des femmes, à partir des années 1960, une classe politique en soi, indépendante des hommes). Rosa Luxemburg refusa toujours de participer à la vie politique en tant que femme, c’est-à-dire d’être affiliée à des fonctions et des postes exclusivement féminins (y compris, bien sûr, au sein des partis) : elle exigeait d’être traitée comme les hommes dont elle partageait le combat au quotidien. C’est en ce sens qu’elle affirma, un jour, n’avoir « rien à faire avec le mouvement des femmes » – ce qui ne l’empêcha pas de déclarer, dans une lettre datée de 1911 : « Imagine ! Je suis devenue féministe ! »


« Œuvrer pour l’égalité des femmes ne doit s’entendre que dans le cadre d’une remise en question globale de « tout pouvoir de domination ». »

 

L’une de ses plus proches amies n’était autre que Clara Zetkin, célèbre activiste marxiste et ouvertement féministe. Fondatrice du journal Die Gleichheit (L’égalité) et inspiratrice de la Journée internationale des droits des femmes, elle avait fait entendre, dans son texte « Ce que les femmes doivent à Karl Marx », que le théoricien allemand avait permis de penser l’articulation entre lutte sociale et émancipation des femmes. Zetkin militait pour que celles-ci puissent accéder au travail afin de ne plus dépendre du bon-vouloir de leurs époux : « De même que le travailleur est sous le joug du capitaliste, la femme est sous le joug de l’homme et elle restera sous le joug aussi longtemps qu’elle ne sera pas indépendante économiquement » (extrait de « Luttes pour l’émancipation des femmes »). Tout comme Luxemburg, Zetkin repoussait le « mouvement bourgeois des suffragettes » et dénonçait le féminisme libéral, culturel et interclassiste : les femmes ne pourront se libérer qu’au sein d’une dynamique plus large, celle de la lutte socialiste et révolutionnaire.

 

En 1966, John Peter Nettl écrira, dans la monumentale biographie qu’il consacrera à Rosa Luxemburg, qu’elle ne « s’intéressait pas aux luttes pour les droits de la femme, contrairement à son amie Clara Zetkin ». L’historien et sociologue Yvon Bourdet abondera dans son sens, avec l’étude « Rosa Luxemburg et le marxisme anti-autoritaire » (1972), en affirmant que l’on irait bien vite en besogne en enrégimentant Luxemburg dans le combat féministe. Pour quels motifs ? Elle ne jurait que par la Révolution, n’hésitait pas à glorifier la virilité, à railler les « bonnes femmes » cloîtrées chez elles et à donner libre cours à sa coquetterie comme à son profond désir de maternité…


« Zetkin repoussait le « mouvement bourgeois des suffragettes » et dénonçait le féminisme libéral, culturel et interclassiste : les femmes ne pourront se libérer qu’au sein d’une dynamique plus large, celle de la lutte socialiste et révolutionnaire. »

 

Deux ouvrages nuanceront ces propos hâtifs. La philosophe américaine Raya Dunayevskaya (auteure, en 1982, de l’essai Rosa Luxemburg, Women’s Liberation, and Marx’s Philosophy of Revolution) mettra en évidence l’« étroite collaboration » qui unissait Luxemburg et Zetkin et évoquera la « dimension féministe » de sa pensée, tout en admettant, sans peine, que sa priorité résidait avant tout dans la lutte économique et sociale (pour Dunayevskaya, Luxemburg appréhendait le socialisme et le féminisme comme deux « compartiments séparés »). Avec Rosa Luxemburg, ombre et lumière (2009), Claudie Weill précisera que ses prises de position politiques revêtirent « une importance emblématique pour le mouvement des femmes » et qu’elle publia, convaincue de l’importance et de l’urgence que cela représentait, des tribunes de Zetkin dans son propre journal afin d’accroître la participation des femmes à la vie politique. Et Weill d’ajouter : « Son aspiration à l’universalité faisait obstacle à une spécialisation dans les revendications spécifiques. »

 

Gloses et ergotages ? Ratiocinations sans fin ? Si l’on s’accorde, avec Nicole Van Enis, sur le fait que le projet politique féministe « a pour objectif d’abolir les rapports sociaux inégalitaires que sont les rapports entre les sexes et, par là, de combattre la mise sous tutelle, la discrimination et l’oppression des femmes en tant que femmes² », il serait pour le moins troublant d’en exclure Rosa Luxemburg. Son féminisme ne disait pas nécessairement son nom mais s’incarnait dans une pratique et une pensée qui n’oscillait point : celles d’une théoricienne marxiste prête à beaucoup, sinon tout, pour qu’advienne enfin l’égalité – celle de tous, sur terre, hommes et femmes, Blancs et Noirs.


Discours de Rosa Luxemburg


La chair sous l’armure

 

Luxemburg se considérait comme un « soldat » qui exerçait, avec discipline et dévouement, le « métier de combattant prolétarien de la liberté ». L’énergie qu’elle mettait dans la rédaction de ses textes lui fit dire, un jour, qu’elle aurait pu donner la moitié de sa vie pour achever l’un d’eux. Elle considérait la prison comme faisant partie intégrante de sa fonction et répétait qu’elle n’attendait rien d’autre que de mourir pour la Révolution. Une dévotion qu’elle a parfois haïe : la politique lui volait son temps, ses proches et ses amours. Il était des jours où elle ne désirait qu’une chose, une si petite chose, bête et banale : être heureuse – apaisée et sereine, enfin, aimée d’un homme à ses côtés qui la trouverait jolie et devenir mère d’un enfant qu’elle aimerait à son tour. Mais la lutte pour un monde meilleur exige sa part de privations : la béatitude n’a jamais brisé la moindre chaîne. Mystique et martyr ; l’engagement de Luxemburg tenait parfois du sacrifice. À treize ans, déjà, elle écrivait à l’attention de l’empereur d’Allemagne : « Tes honneurs ne représentent rien pour moi, je veux que tu le saches… » Plus que des mots ; un destin.


« La diplomatie ? Repassez. Âme abrupte et tranchante. »

 

Elle disait sans ménagement tout ce qu’elle avait sur le cœur. La diplomatie ? Repassez. Âme abrupte et tranchante. Luxemburg ne craignait pas de se montrer sèche et brutale. Implacable avec ses camarades comme ses amants. « Je vais littéralement te terroriser », écrivit-elle un jour à celui qui partageait sa vie, trop froid et orgueilleux à ses yeux. Elle n’hésitait pas à le menacer de le « briser » pour obtenir de lui ce qu’elle attendait. Ses phrases, jetées lors d’un meeting ou sur papier, ne s’encombraient d’aucunes manières : « racaille », « fumier opportuniste », « [il] appartient au type des putains », « gredin », « chiens », « parasites », « laquais »… Elle avait acheté une arme pour se prévenir d’un amour devenu dangereusement jaloux et jurait avoir assez de forces en elle pour « incendier une steppe ». Du fond de sa cellule, elle promettait à l’un de ses interlocuteurs : « Dès que je pourrai mettre le nez dehors, je prendrai en chasse et harcèlerai votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coup de fouet, et je lâcherai sur elle mes chiens ». Plaisir du mot piquant ? Sans doute. La théoricienne savait écrire. Mieux : écrire avec son sang – raison pour laquelle elle reprochait aux gens de ne pas vivre ce qu’ils couchaient sur leurs feuilles de papier. Luxemburg ne pardonnait pas que l’on pût n’écrire qu’avec de l’encre…

 

Il serait toutefois trop aisé de s’arrêter là. De faire d’elle un tyran aux yeux arides. Luxemburg n’était pas Lénine, lui qui confiait n’être plus en mesure d’écouter de la musique : « Cela me donne envie de dire des choses gentilles et sottes, et de tapoter la tête des gens. Or maintenant il faut frapper sur la tête, les frapper sans merci. » Elle était taillée dans un bloc mais son marbre maquillait bien des brèches. Nombre de ses amis s’accordèrent à dire qu’elle était gaie, drôle, vive et chaleureuse. Le charme est une beauté qui cherche sa voie ; elle n’en manquait pas. Intelligence aussi ravageuse que déroutante, disait-on d’elle. « Je suis différente à chaque instant », confia un jour celle qui affirmait aussi vouloir « boire la vie à grands traits ». La vie avec tout ce qu’elle induit : ses cimes et ses crevasses, ses monts et ses bas-fonds. Sa correspondance la révèle sans voiles : un jour heureuse et l’autre abattue. « Je suis un peu comme une écorchée… » Souvent seule mais appelant constamment ses proches à trouver le bonheur dans la bonté ordinaire.


« Le charme est une beauté qui cherche sa voie ; elle n’en manquait pas. Intelligence aussi ravageuse que déroutante, disait-on d’elle. »

 

Ses lettres attestent de l’attention qu’elle portait à la nature, à ses cycles et ses secrets, ainsi qu’aux animaux qui la peuplaient : elle rinçait une guêpe qui chutait dans son encrier, elle vouait une passion à son lapin et son chat, elle pleurait à la vue de buffles battus, elle imitait le chant des mésanges et suivait, de sa prison, le « développement » de chaque buisson, de chaque brin d’herbe… Cœur en roulis : Rosa Luxemburg pouvait jurer que « toute l’humanité [lui] donn[ait] la nausée » tout en risquant sa vie pour elle ; elle pouvait avouer que son « moi le plus profond » préférait la compagnie des bourdons à celle des camarades du Parti tout en certifiant qu’il n’y a que « foutaise » en dehors de la Révolution ; elle pouvait écrire que la mort d’un moucheron écrasé équivaut à « la fin du monde » tout en louant le « poing de fer » de ceux qui ne reculent « devant aucun moyen de contrainte pour imposer certaines mesures dans l’intérêt de la collectivité ». Les subjectivités insurgées n’ont jamais eu le goût des allées au cordeau ; elles savent les flux et les tensions qui les ravagent – les autres peuvent seulement se rassurer d’un mot : contradictions.


Corps-francs lors de l’écrasement de l’insurrection spartakiste
*

Berlin, nuit du 15 janvier 1919.

 

Rosa Luxemburg ne parle pas. Ils ne sont pas de la même race, pas de la même langue. Ces soldats servent le pouvoir alors qu’elle n’aspire qu’à le prendre avec le peuple. Les militants de la Ligue Spartakiste sont tombés un à un. Le nouveau régime, prétendument républicain, entend bien étouffer cette révolution : jamais l’Allemagne ne deviendra un pays bolchevik ! Les Corps Francs – qui, quelques années plus tard, rempliront les rangs nazis – sont recrutés pour que revienne « l’ordre ». « Ne faites pas de discours ! Ne vous consultez pas éternellement ! Pas de tractations ! À l’action ! », avait lancé Luxemburg il y a dix jours. Y croyait-elle vraiment ? On peut, sinon en douter, s’interroger : ses articles, lyriques et virulents, tranchaient avec les réserves qu’elle émettait, au même moment, dans les coulisses de l’insurrection communiste… Luxemburg cherchait à freiner l’ardeur des militants et proposa même de participer à l’Assemblée constituante prévue par le pouvoir bourgeois : elle n’avait pas l’ambition d’importer, telle quelle, l’expérience russe en Allemagne. Trop tôt, il était trop tôt pour un soulèvement armé, répétait Luxemburg. On ne l’écouta pas. La Révolution était là ! Les travailleurs, déjà présents sur les barricades, n’attendaient plus qu’un signe pour briser le pouvoir en place ! Cinq cent mille grévistes défilaient dans les rues ! Il n’était plus l’heure de discutailler. Les spartakistes lancèrent le soulèvement avec l’espoir d’emporter avec eux le peuple allemand tout entier. Rosa Luxemburg, fidèle aux siens, accompagna le mouvement. Et voici qu’on la frappe, elle qui n’a tué personne, elle dont la valise était prête quand les soldats firent irruption dans sa chambre, et voici qu’on la frappe au sortir de l’hôtel Eden.

 

Coups de crosse en plein visage. Elle tombe. Son corps est transporté dans une voiture jusqu’au canal Landwehrkanal. Le capitaine Waldemar Pabst, l’homme à qui elle n’avait pas daigné répondre, avait quant à lui donné des ordres… Un militaire lui tire une balle dans la tête – tempe, côté gauche. On racontera qu’elle fut tuée par une foule en colère. Prescience funèbre ; Rosa Luxemburg avait entrevu cette issue : « À mon tour peut-être, je serai expédiée dans l’autre monde par une balle de la contre-révolution qui est partout à l’affût. » Karl Liebknecht vient lui aussi d’être exécuté. Les soldats lestent de pierres ce petit corps sans vie puis le jettent du haut d’un pont.

 

On entend la voix d’un militaire : « Voilà la vieille salope qui nage maintenant » – les meurtriers ont toujours le mot pour rire.


Point de grandes phrases ; elle avait décrété, de son vivant : « Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. »


Plus personne n’est là pour fermer ses yeux qui voulurent ouvrir ceux de son temps.


Elle avait quarante-sept ans.


Elle se savait et se disait idéaliste. Trop, sans doute. N’attendons pas tant des hommes : tous n’ont pas l’audace d’être camarades.

On ne retrouvera sa dépouille que cinq mois plus tard, près d’une écluse. Visage impossible à identifier. On l’enterrera le 13 juin aux côtés de Karl Liebknecht – du moins, on le dira. En 2009, un médecin légiste allemand prétendra que le véritable corps de Rosa Luxemburg reposerait à l’institut médico-légal de la Charité depuis l’année de son assassinat (le cadavre, tête, mains et pieds arrachés, serait celui d’une noyée âgée de quarante à cinquante ans qui souffrait d’une déformation à la hanche, ainsi que d’une jambe plus courte que l’autre…). Une datation par le carbone 14 révélera qu’il « peut tout à fait s’agir » de Luxemburg. Des recherches d’ADN seront entreprises – sans résultats, à ce jour.


NOTES

 

1. Des marxistes comme Yvon Quiniou ou Denis Collin jugent, aujourd’hui, qu’il faut repenser la position, à leurs yeux hâtive, de Marx (et surtout d’Engels) sur l’État.


2.  Extrait de Féminismes pluriels, Aden, 2012.

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Munitionnettes durant la Grande guerre: des ouvrières dans l'industrie de guerre

Munitionnettes durant la Grande guerre: des ouvrières dans l'industrie de guerre

Les "munitionnettes", ainsi sont-elles dénommées. C’est dans ces secteurs que l’embauche des femmes se fait en priorité. Au début de la guerre, la France produisait au plus 700 obus de gros calibre par jour. Bientôt, l'Armée en demande urgemment 50 000, soit 70 fois plus. En quelques semaines, le socialiste Albert Thomas (1878-1935), sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions, persuade les industriels d’agrandir leurs installations et d’accepter toutes les commandes. 

Ses circulaires recommandent de respecter le principe « à travail égal salaire égal ». Or, lors d’un Comité du travail féminin, il déclare convenable de déduire du salaire des ouvrières « le coût de revient de toutes les nouvelles modifications à l’outillage, à l’organisation du travail, à la surveillance et, de façon générale, la part des frais supplémentaires entraînés par la substitution de la main-d’œuvre féminine à la main d’œuvre masculine. » 

Clotilde Mulon, médecin du travail, décrit  l'usine Citroën, à Paris, de façon dithyrambique : « Tout d’abord celui où se fait l’emboutissage des obus. C’est un énorme hall dans lequel 24 presses sont entourées chacune de démons noirs mâles et femelles qui manient dans la flamme des obus d’acier incandescents. Dans une atmosphère de four, un homme sort du feu la barre rougie, la porte sur un étau où, grâce aux gestes d’une femme, un puissant poinçon s’enfonce comme le ferait le doigt dans de la glaise. Des étincelles jaillissent captées par des écrans. Trois secondes s’écoulent. L’obus tombe, creusé, embouti comme on dit. Un homme le prend dans de longues pinces. Il est prêt pour la trempe. On le place sur un trottoir roulant qui le conduit à un autre atelier. Vingt-quatre équipes font le même mouvement autour de vingt-quatre machines. Des tâches de feu s’allument et circulent dans tout l’immense hall. Vision de guerre. […] Déjà notre groupe arrive dans un autre atelier. […] Quatre mille ouvrières travaillent dans ce phénoménal atelier construit en six semaines sur l’emplacement de trente-huit maisons. Dans le fracas, mais dans l’ordre et la propreté, on fait ici tout l’ogivage, le filetage de pas de vis, le ceinturage etc. […] Ces colossales dimensions, ces travées sans fin, ce bruit, cet ordre, ces chars électriques adroits et rapides montées par des femmes blanches, tout cela accroît l’idée de prodige et de féerie. »

Mais les recherches de l'historienne Laura Lee Downs montre un autre aspect, tel celui  des usines Renault : « […] si la commande d’obus arrivait, les ouvriers, les ouvrières étaient censés rester à l’usine pendant 24 heures voire 36 heures comme ça, jusqu’au moment où la commande était honorée. Il n’était pas rare de travailler pendant 24 heures ou même 36 heures. Une femme rapporte que pendant les services de nuit aux usines Renault, certaines dorment dans les WC. S’il n’y avait pas eu de dimanche, les trois quarts de ces femmes seraient morts. Certaines sont décédées d’ailleurs comme le rapporte le témoignage d’une autre ouvrière sur ses conditions de travail durant la guerre ».   

En fait, les ouvrières sont assignées aux travaux de nettoyage et de manutention, ou à la chaîne pour la soudure et le polissage. Si elles sont sur des machines perfectionnées, le réglage est effectué par un homme et elles sont surveillées par un contremaître (un pour 10 ouvrières).Il sera exceptionnel de donner à une femme les connaissances techniques qui lui manquent. On ne relève que quelques cas dans lesquels des ouvrières vont devenir qualifiées. Encore ont-elles subi une sélection draconienne et reçu une formation accélérée. Contrairement à une idée reçue, la Grande Guerre n’a pas donné à la main d’œuvre féminine un relèvement de sa qualification.

Marcelle Capy, journaliste libertaire, travaille incognito dans une usine d’armement. Elle livre son témoignage dans la Voix des femmes, à la fin de l’année 1917 : « L’ouvrière, toujours debout, saisit l’obus, le porte sur l’appareil dont elle soulève la partie supérieure. L’engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions (c’est le but de l’opération), relève la cloche, prend l’obus et le dépose à gauche.

Chaque obus pèse sept kilos. En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg.

 Au bout de3/4 d’heure, je me suis avouée vaincue.

 J’ai vu ma compagne toute frêle, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos.

Arrivée fraîche et forte à l’usine, elle a perdu ses belles couleurs et n’est plus qu’une mince fillette épuisée. Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans la tête : 35 000 kg. »

Les munitionnettes sont plus de 430 000 à la fin de la guerre. Le maréchal Joffre dit : « Si les femmes, qui travaillent dans les usines, s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre. »

Les archives de la Meuse révèlent un échange de correspondances entre un soldat et sa femme dans son village de Bazincourt-sur-Saulx. L’épouse, en date du 27 février 1916, décrit son travail : « Mon rôle de munitionnette ne me convient pas beaucoup, c’est épuisant de rester debout toute la journée (10 à 13 heures), surtout que parfois je travaille la nuit mais au moins, il me permet de subvenir à mes besoins en attendant ton retour. C’est effrayant à l’usine, la peau de certaines de mes camarades devient jaune à cause de l’acide ! » Son mari lui répond le 1er avril 1916 ; il lui retrace les conditions inhumaines dans lesquelles il survit dans les tranchées et termine sa lettre ainsi : « J’ai bien reçu ton colis, je te remercie du fond du cœur. J’espère que ce n’est pas trop dur pour toi ce métier de munitionnette. Un de mes camarades m’a dit que les femmes dans les usines se font coupées les cheveux. As-tu déjà les cheveux courts ? Je n’espère pas. […] »

Au début de l'année 1917, des grèves vont éclater dans les industries de guerre, fomentées principalement par les ouvrières. Bien souvent, le syndicat s'y oppose ou tente de circonscrire la grève.

Extraits tirés de mon livre Le travail des femmes autrefois aux éditions l'Harmattan.

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

11 novembre 1918: ce que disaient l'Humanité et la CGT

11 novembre 1918: ce que disaient l'Humanité et la CGT

Dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale, après l'assassinat de Jean Jaurès, dirigeant du parti socialiste qui prônait la paix, les socialistes et la CGT -sauf une minorité autour du journal la Vie Ouvrière de Pierre Monatte- adhèrent à l'Union sacrée avec la droite et le patronat bellicistes.

Pour la CGT, son Comité confédéral national, organisme de direction formé des responsables des unions départementales et des fédérations, par la voix de Léon Jouhaux, secrétaire général, affirme en cette été 1914: "Maintenant que la guerre est déclarée, le CCN rapelle aux groupements ouvriers que la besogne utile et impérieuse de l'heure, c'est l'organisation de la solidarité" pour défendre la France.

La SFIO, le parti socialiste d'alors, donne 3 ministres et bientôt 4 au gouvernement. Le mouvement ouvrier, représenté à cette époque par les socialistes et la CGT, sombre dans la collaboration de classe.

Si la guerre prend fin en ce 11 novembre 1918, l'Armistice consacre aussi la victoire des impérialismes français, britannique et américain et le partage du monde à leurs façons, découpage colonial dont on mesure encore les répercussions dramatiques aujourd'hui.

Dans son édition du 12 novembre 1918, l'Humanité journal socialiste salue la victoire et la république allemande, comme la république universelle.

Sur la même page, au nom de son Comité confédéral national, la CGT s'exprime ainsi: "Au prolétarait organisé. la CGT salue l'évènement de la république allemande.

Cet évènement historique doit marquer la fin du règne de la force et ouvrir l'ère de la réconciliation des peuples.

L'acte révolutionnaire du peuple allemand fixe l'attitude des classes ouvrières des pays de l'Entente qui doivent exiger de leurs gouvernements, aujourd'hui plus encore qu'hier, que la paix se fasse sur le principe de la liberté des peuples à se déterminer eux-mêmes. (...)

Un devoir incombe aux prolétariats des pays de l'Entente: s'opposer à tout entraînement chauvin et ne pas permettre que, sous prétexte de "maintenir l'ordre", les forces militaires alliées agissent contre les régimes nouveaux que les peuples de la Russie, de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie se sont, au prix de sacrifices, librement donnés.

Cela, nous en avons la certitude, la puissante Internationale ouvrière, enfin reconstituée, saura l'obtenir. (...)"

Ces déclarations des socialistes français demeureront un voeu pieu. En Allemagne, les socialistes au gouvernement brisent par le sang et la prison l'élan révolutionnaire débuté en 1917. En Russie, ils s'allient avec les forces contre-révolutionnaires et les armées alliées qui ont envahi le pays. Bientôt, ils défendront en France les guerres coloniales. En 1921, la majorité des congressistes de la SFIO optent pour la création du PCF. Léon Blum dirigera "la vieille maison"qu'est la SFIO.

Dans la CGT, en 1918, par souci d'unité, les minoritaires, dont le nombre s'est amplifié au cours de la guerre, ne souhaitent pas remettre en cause la position de la CGT durant l'Union sacrée. Cela ne tiendra pas et adviendra la scission en 1922 entre réformistes et courant révolutionnaire, la CGT pour les premiers et la CGTU pour le second.

Depuis, les réformistes sont toujours dans le même camp, que ce soit en politique ou dans le syndicalisme. Ceux qui se disent ne pas être de ce bord-là, feraient bien de se remémorer cette partie de l'histoire sociale de la France.

Et l'Internationale ouvrière, devenue l'Internationale socialiste, existe toujours. Elle fédère tous les partis socialistes, qu'ils soient seuls au gouvernement comme en France, ou alliés au pouvoir avec la droite comme en Allemagne, ou dans l'opposition après avoir fait une politique de droite lorsqu'ils étaient aux affaires comme en Grande-Bretagne ou en Espagne.

Il y a 75 ans

Publié le 11 Novembre 2015

11 novembre 1940.

La jeunesse française dénonce

Vichy et ses mercenaires

au service d'Hitler.

il y a 75 ans

Michel El Diablo met enligne un article qui est parmi les plus complet produit sur la question voici le lien pour y accéder :

 

-la-manifestation-etudiante-du-11-novembre-1940-112005836.html

 

Manque dans ce texte un élément qui n'est pas mineur : un des organisateurs de la manifestation, un étudiant parisien qui habitait dans le 13e à campo formio s'appelait Claude Lalet. Membre de l'UELC, responsable de l'activité communiste à la Sorbonne, il sera aux côtés de Pierre DAIX , François LESCURE (secrétaire parisien de l’union des étudiants communistes et vice Président de l’UNEF), Francis COHEN, Suzanne DJIAN.

 

Claude Lallet sera arrêtés le 25 novembre 1940. Il est condamné à 10 mois de prison. Il était libérable le 12 juillet 1941. Comme le professeur Mascret venait le réclamer à la Préfecture de police, il lui fût répondu : « Lalet est un individu dangereux, il sera interné administrativement ».

 

Un an moins onze jours après la manifestation du 11 novembre 40 il sera un des 27 fusillés de Chateaubriant. 

 

Bernard Langevin est alors Lycéen, petit fils de Paul Langevin voici ce qu'il rapporte (Canaille le Rouge à la chance de pouvoir régulièrement le croiser c'est un homme dont la modestie n'a d'égal que la rigueur scientifique pour établir les faits) :

 

« J’ai retrouvé, la pétition datée du 4 novembre (collection du Musée de la Résistance nationale), signée de 34 élèves de la classe de première où professait mon père, protestant courageusement contre l’arrestation de Paul Langevin, seulement quatre jours après celle-ci. On y trouve le nom de mes amis Claude Orlianges et André Prenant, le grand géographe, fils de Marcel Prenant. Une prise de position publique, malgré les risques encourus vis-à-vis de l’occupant, qui témoigne de l’état d’esprit résistant dès l’automne 1940. »

 

Témoignage de Bernard LANGEVIN, petit fils de Paul LANGEVIN. L’humanité du 10 novembre 2010.

 

Cette Manifestation du 11 novembre 1940 sera la première manifestation d’envergure avec les gaullistes : 5600 manifestants selon la police, 917 hommes et 122 femmes dont 545 lycéens et 289 étudiants parmi lesquels 123 furent emprisonnés (source dictionnaire historique de la Résistance)

 

Rédigé par Canaille Lerouge

 

01/04/1960 : 150 prisonniers algériens utilisés comme cobayes humains lors du second essai nucléaire français à Reggane.

01/04/1960 : 150 prisonniers algériens utilisés comme cobayes humains lors du second essai nucléaire français à Reggane.

 

René Vautier est mort le 4 janvier 2015.


Résistant à 15 ans, il fut, avec pour seule arme sa caméra, engagé sa vie durant contre le colonialisme et les injustices ; emprisonné dès son premier film à 21 ans ; censuré comme nul autre réalisateur français ne le fut.

 

Lui qui avait des liens si forts avec l’Algérie s’était fait l’écho d’un témoignage terrible qui, jusqu’ici n’a pas été évoqué dans la presse française. Il est temps de le faire.

 

Cela se passe au CSEM (Centre Saharien d’Expérimentation Militaire) situé à Reggane, à 700 km au sud de Colomb Bechar. Les tirs sont effectués à Hamoudia, à une cinquantaine de km au sud-ouest de Reggane. Le premier avril 1960 a lieu le second essai nucléaire français, sous le nom de code “Gerboise blanche”. La bombe dégagea environ 4 kilotonnes.

 

Le tir a été l’occasion d’étudier la résistance des matériels militaires (avions, véhicules, parties de navires...) à une explosion nucléaire.

 

L’armée française a mené des essais sur des rats, des lapins et des chèvres.

 

Des exercices militaires en ambiance « post-explosion » ont été réalisés. Ils commencèrent vingt minutes après les tirs.

 

Mais environ 150 hommes vivants furent aussi exposés aux effets de la bombe, ligotés à des poteaux, à environ 1 km de l’épicentre.

 

 

Nous sommes en pleine guerre d’Algérie, cette guerre qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes algériennes, militaires et surtout civiles. Beaucoup de victimes meurent torturées. Pour le colonialisme français et son armée, la vie des algériens ne vaut pas cher à l’époque...

René Vautier, avait monté son film “Algérie en flammes”, tourné dans les maquis algériens dans les studios de la DEFA (Deutsche Film-Aktiengesellschaft) en RDA. 


Karl Gass, réalisateur documentariste à la D.E.FA. avait recueilli le témoignage d’un légionnaire français d’origine allemande affectés à la base de Reggane.

 

Le témoin affirmait avoir reçu , juste avant l’explosion, l’ordre de récupérer dans des prisons et des camps de concentration, 150 Algériens qui devaient être utilisés comme cobayes à proximité du point zéro . Il déclarait les avoir fait venir, les avoir remis à ses supérieurs hiérarchiques, et ne les avoir jamais revus. Ce légionnaire a été affecté ailleurs en 1961.

 

M. Mostefa Khiati, médecin à l’hôpital d’El Harrach et M. Chennafi, enlevé avec cinq de ses amis de Staouéli (ouest d’Alger) à Reggane où ils devaient travailler, confirment ce témoignage (voir encadré “Ce que disent les Algériens”).

 

En Algérie, la presse et les médias algériens, la Ligue Algérienne des Droits de l’Homme, des juristes, des médecins évoquent ces questions.

 

Le 14 février 2007, le quotidien Le Figaro cite une réponse à l’interpellation des Algériens. Elle est faite par le responsable de la communication du ministère de la Défense, Jean-François Bureau : "Il n’y a jamais eu d’exposition délibérée des populations locales »". Il s’agit, selon lui, d’une légende entretenue par la photo d’une dépouille irradiée exposée dans un musée d’Alger. "Seuls des cadavres ont été utilisés pour évaluer les effets de la bombe", ajoute-t-il.

 

Mais alors, quels sont ces cadavres ? D’où venaient-ils ? Quelles étaient les causes des décès ? Où sont les documents tirant les enseignements de leur exposition à la bombe ? Et surtout, peut-on sérieusement croire qu’en pleine guerre d’Algérie, l’armée française pouvait transporter des cadavres sur des centaines de km pour des essais “éthiques” alors qu’elle torturait et tuait quotidiennement civils et combattants algériens ?

 

Qui peut croire aussi, qu’un pouvoir qui se dote à grands frais d’une arme nouvelle, qui fera l’essentiel de ses forces, va s’abstenir d’en faire l’essai jusqu’au bout ? La logique “technique” à défaut d’être humaine, c’est de la tester “en vraie grandeur” c’est à dire sur des êtres humains vivants ... Tous l’ont fait : lisez, pays par pays, l’ encadré à ce sujet.

 

Pourtant, il n’y a pas eu de scandale d’Etat à la hauteur de ce fait qui relève du crime contre l’humanité.

 

Le fait que le FLN avait accepté, dans le cadre d’"annexes secrètes", que la France puisse utiliser des sites sahariens pour des essais nucléaires, chimiques et balistiques pendant quatre années supplémentaires a sans doute créé des conditions propices à ce silence officiel...

 

En effet, ces essais se sont poursuivis dans les conditions de mise en danger des populations locales et des travailleurs algériens sur les sites contaminés, le pouvoir algérien ne souhaitait sans doute pas voir ce dossier sensible resurgir.

 

Derrière elle, l’armée française a laissé des poubelles nucléaires à peine ensablées 


(voir L’Humanité du 21/02/2007), des populations victimes de multiples cancers, des nappes phréatiques radioactives.

 

Mais elle laisse aussi le souvenir, mieux caché pour l’instant, d’une épouvantable expérimentation effectuée sur des êtres humains vivants.

 

Merci à René Vautier pour avoir tenté, durant des années, de lever la chape de plomb sur ce crime.

 

A présent les bouches et les archives doivent s’ouvrir.

 

Comme la Ligue Algérienne des Droits de l’Homme, exigeons l’ouverture compète des archives militaires sur les essais nucléaires dans le sud du Sahara (algérien) dans les années 1960 à 1966.

 

Demandons aux nombreux militaires et civils français et algériens qui ont servi sur la base de Reggane et ont pu être témoins direct ou recueillir des témoignages de dire ce qu’ils savent.

 

Que la France officielle reconnaisse aujourd’hui le crime.

 

A défaut de pouvoir le réparer, qu’elle prenne ses responsabilités pour atténuer les conséquences de ses essais nucléaires sur les population algériennes :

 

La réhabilitation des sites d’essais nucléaires, conformément à la législation internationale.

 

La création d’une structure de santé spécialisée dans le traitement des maladies cancéreuses causées par la radioactivité. La mise en place d’un registre du cancer dans les régions d’Adrar, Tamanrasset et Béchar. La prise en charge totale des malades.

 

La création d’un pôle d’observation des différents sites ayant servi aux essais nucléaires comme ce fut le cas pour l’Angleterre et ses sites en Australie.

 

Auteur : Nicolas Pluet, militant communiste et ami de René Vautier.


 

Sources et éléments pour des encadrés éventuels complétant le texte principal.
Eléments pour un encadré sur

 

Ce que disent les algériens

 

Du côté algérien, des recherches ont été faites dans les années 2000 et résumées ainsi par l’avocate Me Fatima Ben Braham : « L’étude iconographique, de certaines de ces photos, nous a permis de constater que la position des soi-disant mannequins ressemblait étrangement à des corps humains enveloppés de vêtements. A côté de cela, nombre d’Algériens détenus dans l’ouest du pays et condamnés à mort par les tribunaux spéciaux des forces armées [français] nous ont apporté des témoignages édifiants. Certains condamnés à mort n’ont pas été exécutés dans les prisons, mais ils avaient été transférés pour ne plus réapparaître. Ils avaient, selon eux, été livrés à l’armée. Après consultation des registres des exécutions judiciaires, il n’apparaît aucune trace de leur exécution et encore moins de leur libération. Le même sort a été réservé à d’autres personnes ayant été internées dans des camps de concentration. »

 

Après des recherches, l’avocate a retrouvé une séquence des informations télévisées montrant un combattant mort sur une civière entièrement brûlé, ainsi commentée : « Et voilà le résultat de la bombe atomique sur un rebelle. »
De plus, une étude minutieuse des photos de mannequins, et particulièrement une, où plusieurs corps (5 environ) étaient exposés, indique que les mannequins auraient une forte ressemblance à des corps humains.

 

Elle a alors réuni un groupe de médecins et de médecins légistes à l’effet de faire le rapprochement des corps exposés avec de véritables corps humains dans la même position (tête, bras, jambes, bassin, buste, etc.)
Les résultats ont été concluants : il s’agit bien de corps humains (même le poids a été déterminé) et leur mort était certaine.
En 2005, la question a été posée aux autorités françaises qui ont d’abord répondu qu’il s’agissait uniquement de mannequins et de rien d’autre, pour tester les habillements face aux essais.

 

Après insistance des Algériens, les autorités françaises ont rétorqué que « s’il y avait des corps à la place des mannequins, il faut se rassurer que les corps étaient sans vie ».

 

Source : http://www.algeria-watch.org/fr/article/pol/france/cobayes_humains.htm

 


Lors d’un documentaire, réalisé par Saïd Eulmi et diffusé à l’ouverture du colloque, il a été rapporté que des prisonniers de guerre avaient été utilisés comme cobayes lors des essais. Des images de corps humains calcinés accrochés à des poteaux ont été montrées. « Les corps de ces martyrs (...) ont été retrouvés durcis comme du plastique », a souligné Mostefa Khiati, médecin à l’hôpital d’El Harrach. « Les conventions de Genève ont été violées. Il s’agit de crimes de guerre », a estimé Abdelmadjid Chikhi, directeur des archives nationales.

Source : Metaoui Fayçal, El Wattan


Le témoignage de M. Chennafi, « un sexagénaire, enlevé avec cinq de ses amis de Staouéli (ouest d’Alger) à Reggane où ils devaient travailler jour et nuit et préparer l’installation de la bombe nucléaire : « Après l’explosion de cette bombe, les victimes étaient parties en fumée. Même les ossements ont disparu ». Plusieurs militaires et médecins Français ont confirmé l’utilisation par l’armée française d’habitants de la région ou de Ghardaia afin de "tester l’effet des radiations" sur eux. Ces derniers ont été placés dans les lieux servant de théâtre des opérations sans protection aucune. Les survivants n’ont bénéficié d’aucun traitement contre les radiations nucléaires par la suite.

 

Source : Planète non violence (webzine)


Ligue Algérienne des Droits de l’Homme

 

La LADDH pense que l’exposition directe, par la France, de prisonniers dans l’expérience nucléaires constitue “une flagrante violation de la convention de Genève relative aux prisonniers de guerre et à leur traitement.

 

Le FLN a accepté, dans le cadre d’"annexes secrètes", que la France puisse utiliser des sites sahariens pour des essais nucléaires, chimiques et balistiques pendant cinq années supplémentaires. Onze essais se sont ainsi déroulés après l’Indépendance du 5 Juillet 1962 et ce, jusqu’en février 1966.

 

La LADDH est porteuse d’exigences vis à vis de la France (voir article principal).


Source : http://ekopol.over-blog.com/2014/08/les-essais-nuclaires-francais.html


Eléments pour un encadré sur :
Radiations imposées.

 

Même les militaires n’étaient pas protégés.

 

Si l’on compare avec ce qui a été fait en Polynésie pour la protection des populations – des blockhaus pour Tureia qui se trouve à 110 km de Mururoa et des « abris de prévoyance » sommaires pour les Gambier, Reao et Pukarua, dans le Sahara algérien, les précautions prises pour la protection des personnels militaires et des habitants des palmeraies voisines ont été très sommaires, voire inexistantes. 


Quelques documents estampillés « secret » permettent d’avoir une idée du mépris des autorités militaires à l’égard de leurs hommes. on peut constater que pour les populations sahariennes de Reggane (environ 40 km d’Hammoudia) et quelques palmeraies encore plus proches des points zéro, la protection était nulle. Aucun abri ou autre bâtiment n’a été construit pour ces populations, tout aussi bien que pour les personnels militaires de la base de Reggane Plateau ou les quelques dizaines de militaires et civils qui restaient sur la base d’Hammoudia pendant les tirs.

 

 

A Reggane au Sahara, à moins de 5 km de l’explosion, on donnait des lunettes noires aux soldats pour se protéger les yeux. Mais ils étaient en short et chemisette.

 

Des retombées à plus 3 000 km, des conséquences sanitaires terribles.

 

Outre dans tout le Sahara algérien, les retombées radioactives ont été enregistrées jusqu’à plus de 3000 km du site (Ouagadougou, Bamako, Abidjan, Dakar, Khartoum, etc.).

 

24 000 civils et militaires ont été utilisés dans ces explosions, sans compter l’exposition aux radiations de toute la population de la région.

 

A Reggane où les essais ont été atmosphériques et ont couvert une vaste zone non protégée, selon les médecins l’exposition aux radiations ionisantes provoque plus 20 types de cancer (cancers du sein, de la tyroïde, du poumon, du foie, du côlon, des os, etc.). 

 

Les leucémies dépassent de manière sensible la moyenne dans la région. Des malformations touchent aussi bien les adultes que les enfants, les nouveaux nés et les les fœtus. On constate également une baisse de fertilité des adultes. Des cas de cécité sont dus à l’observation des explosions. A Reggane le nombre de malades mentaux est très important. Des familles entières sont affectées, sans parler des lésions de la peau, des stigmates physiques et des paralysies partielles, ainsi que d’autres phénomènes sur lesquels les médecins n’arrivent pas à mettre de mots.

 

Le bilan des décès causés par les maladies radio-induites ne cesse de s’alourdir à Tamanrasset. Au total 20 cancéreux, entre femmes, hommes et enfants, sont morts en juillet dernier, s’alarme Ibba Boubakeur en 201447, secrétaire général de l’Association des victimes des essais nucléaires à In Eker (Aven), Taourirt.

 

« Nous avons assisté à l’enterrement d’enfants amputés de leurs membres inférieurs et de femmes à la fleur de l’âge. Le pire, c’est qu’aucune de ces victimes ne possède un dossier médical, hormis les quelques certificats délivrés par les médecins exerçant dans la région », se plaint-il. 52 ans après cette tragédie que la France ne veut toujours pas réparer.

 

« On ne peut pas avoir le nombre exact de victimes. En 2010, un recensement partiel faisant état d’un peu plus de 500 victimes a été réalisé dans les localités relevant uniquement de la commune de Tamanrasset, à savoir Inzaouen, Ifak, Toufdet, Tahifet, Indalak, Izarnen, Outoul et Tit. Nous y avons constaté beaucoup de maladies, des avortements, des malformations et toutes les formes de cancer ».

 

Selon une étude réalisée par des experts, 21,28% des femmes de cette région sont atteintes de cancer du sein et 10,13% du cancer de la thyroïde.

 

Sources :

http://www.reperes-antiracistes.org/article-dossier-algerie-les-essais...

Ligue Algérienne des Droits de l’Homme. http://www.lematindz.net/news/15070-essais-nucleaires-en-algerie-la-la...

http://lavoixdesidibelabbes.info/laven-salarme-des-deces-causes-par-le...

http://ekopol.over-blog.com/2014/08/les-essais-nuclaires-francais.html

http://www.djazairess.com/fr/elwatan/60683

 

Le jour d’Algérie » du 13/02/2007


Eléments pour un encadré sur :
Essais humains : la France n’est pas la seule.

USA


Le secrétaire d’Etat à l’Energie américain, Hazel O’Leary, a révélé que son pays a mené des expériences sur quelque 700 "cobayes humains".

 

C’était dans les années quarante, on administra à plus de 700 femmes enceintes, venues dans un service de soins gratuits de l’université Vanderbilt (Tennessee), des pilules radioactives exposant les foetus à des radiations trente fois supérieures à la normale. On leur faisait croire qu’il s’agissait d’un cocktail de vitamines. ..

 

En 1963 (là, on était pourtant édifié sur les effets de la radioactivité !), 131 détenus de prisons d’Etat de l’Oregon et de Washington se portèrent "volontaires", en échange d’un dédommagement de 200 dollars chacun, pour recevoir de fortes doses de rayons X (jusqu’à 600 röntgens) aux testicules.


Mais l’expérimentation humaine principale avait été menée lors des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945 et après eux.

 

Le Japon avait de toute façon déjà perdu la guerre et s’apprêtait à négocier, avant les bombardements nucléaires.


Les USA choisissent Hiroshima et Nagasaki pour leurs configurations différentes et y expérimentent deux bombes de types différents : plutonium pour Nagasaki ; uranium 235 pour Hiroshima . Plus de 2 00 000 victimes immédiates, sans compter celles des décennies suivantes.

 

Les archives américaines ont révélé , que quatre des plus grandes villes japonaises avaient été retenues comme cibles potentielles et interdites de tout bombardement, afin de pouvoir attribuer à la seule bombe atomique les dégâts observables. Par ordre de « préférence », il s’agissait de Hiroshima, Niigata, Kokura et Nagasaki.


Après les bombardements les USA construisent tout un hôpital, implantent un camp de scientifiques pour examiner les survivants et mener des expériences sur eux, quelques semaines seulement après le bombardement. Mais ne soigneront personne.

 

URSS


En septembre 1954, l’armée soviétique exposa sciemment des civils et des militaires aux retombées d’une bombe atomique de 20 kilotonnes, explosée à 350 m au-dessus de la ville de Totskoye, dans l’Oural. outre les 45 000 soldats qui furent exposés - quand les généraux décidèrent de leur imposer des exercices militaires sur les terrains encore brûlants de radioactivité -, il y avait aussi des civils : un million de personnes environ, réparties dans un rayon de 160 km autour du site de l’expérience. En effet, Kouibichtchev (aujourd’hui Samara), alors peuplée de 800 000 habitants, se trouve à 130 km à l’ouest du site et Orenbourg, 265 000 habitants, à 160 km à l’est.


Au Kazakhstan un quart du territoire kazakh est occupé par les terrains d’essais et des usines militaires. On y a fait exploser 466 bombes atomiques : 26 au sol, 90 en altitude et 350 sous terre. Lors de l’essai, en 1953, de la première bombe à hydrogène 14 000 personnes furent exposées aux retombées. Une vaste région de ce pays est contaminée. Elle a subi une irradiation d’un niveau comparable à celui de Tchernobyl pendant quarante ans.


Source : http://atomicsarchives.chez.com/cobaye_humains.html

 

Chine


Le site d’essais nucléaires chinois de Lob Nor, dans le Xinjiang, est le plus vaste du monde : 100 000 km2, dans le désert du Turkestan oriental, dont environ un cinquième a été irradié. 

 

Les populations locales se sont plaintes à de nombreuses reprises de maladies inhabituelles : cancers de la thyroïde ou malformations à la naissance. Les estimations du nombre de victimes vont de « quelques décès » selon les autorités, à 200 000 selon les sympathisants de la cause ouïghoure (ethnie majoritaire au Xinjiang). Des tests indépendants, conduits dans quelques villages, ont montré des taux de radioactivité très supérieurs à la limite d’alerte, et 85 000 personnes au moins vivent encore à proximité immédiate des anciennes zones d’essais. Au début des tests, ces riverains n’étaient même pas déplacés. Dans les années 70, on les faisait évacuer quelques jours avant de les faire revenir.

 

Source : Denis DELBECQ et Abel SEGRETIN

Royaume Uni :


Le gouvernement britannique a eu recours à des soldats australiens, anglais et néo zélandais pour les utiliser comme cobayes lors d’essais nucléaires.


Des centaines d’aborigènes ont probablement été contaminés à proximité du site d’essais de Maralinga.


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Le stalinisme au-delà de la démonologie

 

BAPTISTE EYCHART
 

JEUDI, 7 AVRIL, 2011

L'HUMANITÉ
 

Pour le philosophe italien Domenico Losurdo, la construction d'une analogie entre Staline et Hitler vise à escamoter le rôle des régimes capitalistes dans la montée du nazisme.
 

Staline. Histoire et critique d'une légende noire, de Domenico Losurdo. Éditions Aden, 2011, 531 pages, 30 euros.
 
Domenico Losurdo, fort de ses recherches et de ses réflexions antérieures sur la pensée libérale et sur le révisionnisme en histoire, entame une nouvelle étape dans sa démystification des constructions idéologiques dominantes. Sans avoir la moindre mansuétude pour les diverses répressions que Staline a menées de longues années durant, Losurdo, à travers ce Staline. Histoire et critique d'une légende noire, s'intéresse à la figure historique du dirigeant soviétique en tant que cette dernière est organisatrice de tout un discours sur le XXe siècle et l'expérience de construction du socialisme. Un discours hégémonique qui, bien que se voulant « historique » et « critique », relève plus de la démonologie selon la démonstration de Losurdo.
 
Toute démonologie a nécessairement besoin d'un mal suprême et, en Occident, ce rôle est tenu depuis la Seconde Guerre mondiale par le nazisme et par Hitler. La construction d'une démonologie autour de la figure de Staline doit donc passer par la mise au point d'un système d'analogie entre stalinisme et nazisme, soit entre Staline et Hitler, ce que Losurdo appelle une reductio ad hitlerum. En revenant sur la famine en Ukraine durant la collectivisation forcée - qualifiée trompeusement de « génocide » -, sur la politique de Staline envers les juifs et Israël ou sur la réalité sociale et politique du goulag, l'auteur démontre le fossé qui sépare les politiques stalinienne et hitlérienne. Plutôt que de chercher une éventuelle gémellité entre les camps d'extermination nazis et le goulag soviétique, il semble plus fécond de rapporter le racisme impérialiste et antisémite du nazisme à ses antécédents occidentaux. Du lynchage des Noirs afro-américains à la destruction des Herrero par les troupes du Kaiser en 1904, c'est auprès des régimes capitalistes libéraux que le nazisme a emprunté toute une palette de pratiques répressives, voire exterminatrices. Or la reductio ad hitlerum pratiquée aujourd'hui vise justement à escamoter le rôle historique de l'Occident libéral, réduit au rôle du « tiers absent ».
 

Le livre est moins convaincant lorsqu'il propose une relecture de l'histoire du socialisme en l'URSS sous Staline comme « processus d'apprentissage laborieux et inachevé », même si l'on conviendra que cette clé interprétative semble plus pertinente que celle de « trahison ». Par ailleurs certains des développements historiques du livre sur l'opposition au sein du parti bolchevique sont très contestables. Quoi qu'il en soit, ils participent à la richesse d'un livre dont l'une des qualités est assurément d'inciter à la réflexion sur une question dont il est toujours nécessaire de dénouer l'écheveau.

Annie Lacroix-Riz pose « la question préalable des sources de la série « Apocalypse Staline » sur France 2 »

 

6 Novembre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste

 

Annie Lacroix-Riz pose "la question préalable des sources de la série « Apocalypse Staline » sur France 2"

Publié par Initiative Communiste
Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine, université Paris 7
 
L’histoire de Guerre froide entre Göbbels et l’ère américaine
 
Les trois heures de diffusion de la série « Apocalypse Staline » diffusée le 3 novembre 2015 sur France 2 battent des records de contrevérité historique, rapidement résumés ci-dessous.
 
Une bande de sauvages ivres de représailles (on ignore pour quel motif) ont ravagé la Russie, dont la famille régnante, qui se baignait vaillamment, avant 1914, dans les eaux glacées de la Baltique, était pourtant si sympathique. « Tels les cavaliers de l’apocalypse, les bolcheviques sèment la mort et la désolation pour se maintenir au pouvoir. Ils vont continuer pendant 20 ans, jusqu’à ce que les Allemands soient aux portes de Moscou. […] Lénine et une poignée d’hommes ont plongé Russie dans le chaos » (1er épisode, « Le possédé »).
 
Ces fous sanguinaires ont inventé une « guerre civile » (on ignore entre qui et qui, dans cette riante Russie tsariste). L’enfer s’étend sous la houlette du barbare Lénine, quasi dément qui prétend changer la nature humaine, et de ses acolytes monstrueux dont Staline, pire que tous les autres réunis, « ni juif ni russe », géorgien, élevé dans l’orthodoxie mais « de mentalité proche des tyrans du Moyen-Orient » (la barbarie, comprend-on, est incompatible avec le christianisme). Fils d’alcoolique, taré, contrefait, boiteux et bourré de complexes (surtout face au si brillant Trotski, intelligent et populaire), dépourvu de sens de l’honneur et de tout sentiment, hypocrite, obsédé sexuel, honteux de sa pitoyable famille, Staline hait et rackette les riches, pille les banques, etc. (j’arrête l’énumération). On reconnaît dans le tableau de cet « asiate » les poncifs de classe ou racistes auxquels le colonialisme « occidental » recourt depuis ses origines.
 
Vingt ans de souffrances indicibles infligées à un pays contre lequel aucune puissance étrangère ne leva jamais le petit doigt. Il y a bien une allusion sybilline aux années de guerre 1918-1920 qui auraient fait « dix millions de morts » : les ennemis bolcheviques sont encerclés partout par une « armée de gardes blancs ». On n’aperçoit pas la moindre armée étrangère sur place, bien qu’une cinquantaine de pays impérialistes étrangers eussent fondu, de tous les points cardinaux sur la Russie, dont la France, l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis, etc. (c’est au 2e épisode seulement, « L’homme rouge », qu’on apprend que Churchill a détesté et combattu l’URSS naissante : quand? comment?).
 
Pour échapper à cette intoxication sonore et colorée, le spectateur aura intérêt à lire l’excellente synthèse de l’historien Arno Mayer, sympathisant trotskiste auquel son éventuelle antipathie contre Staline n’a jamais fait oublier les règles de son métier : Les Furies, terreur, vengeance et violence, 1789, 1917, Paris, Fayard, 2002. L’ouvrage, traduit par un gros éditeur pour des raisons que je ne m’explique pas, vu les habitudes régissant la traduction en France, compare aussi les révolutions française et bolchévique. Comparaison particulièrement utile après une ère Furet où la française a été aussi malmenée que la russe. [1] Pour Mme Clarke et M. Costelle comme pour les historiens et publicistes qui ont occupé la sphère médiatique depuis les années 1980, la Terreur est endogène, et dépourvue de tout rapport avec l’invasion du territoire par l’aristocratie européenne. Et, de 1789 à 1799, expérience atroce heureusement interrompue par le coup d’État, civilisé, du 18 Brumaire (9 novembre 1799), la France a vécu sous les tortures des extrémistes français (jacobins), mauvaise graine des bolcheviques.
 
« Le peuple soviétique » est soumis sans répit aux tourments de la faim notamment à « la famine organisée par Staline au début des années trente, catastrophique surtout en Ukraine », où elle aurait fait « 5 millions de morts de faim », victimes de l’« Holodomor », [2] à la répression permanente, incluant les viols systématiques, aux camps de concentration « du Goulag » (« enfer pour les Russes du désert glacé », où toutes les femmes sont violées aussi) si semblables à ceux de l’Allemagne nazie (un des nombreux moments où les séquences soviétique et allemande sont « collées », pour qu’on saisisse bien les similitudes du « totalitarisme »). Mais il gagne la guerre en mai 1945. On comprend d’ailleurs mal par quelle aberration ce peuple martyrisé pendant plus de vingt ans a pu se montrer sensible, à partir du 3 juillet 1941, à l’appel « patriotique » du bourreau barbare qui l’écrase depuis les années 1920. Et qui a, entre autres forfaits, conclu « le 23 août 1939 » avec les nazis une « alliance » qui a sidéré le monde, l’indigne pacte germano-soviétique, responsable, en dernière analyse, de la défaite française de 1940 : « Staline avait tout fait pour éviter la guerre, il avait été jusqu’à fournir à Hitler le pétrole et les métaux rares qui avaient aidé Hitler à vaincre la France ».
 
Il est vrai que l’hiver 1941-1942 fut exceptionnellement glacé, ce qui explique largement les malheurs allemands (en revanche, « le général Hiver » devait être en grève entre 1914 et 1917, où la Russie tsariste fut vaincue avant que les bolcheviques ne décrétassent « la paix »). Il est vrai aussi que l’aide matérielle alliée a été « décisive » dès 1942 (épisodes 2 et 3), avions, matériel moderne, etc. (4% du PNB, versés presque exclusivement après la victoire soviétique de Stalingrad).
 
Il n’empêche, quel mystère que ce dévouement à l’ignoble Staline, qui vit dans le luxe et la luxure depuis sa victoire politique contre Trotski, alors que « le peuple soviétique » continue d’être torturé : non pas par les Allemands, qu’on aperçoit à peine dans la liquidation de près de 30 millions de Soviétiques, sauf signalement de leur persécution des juifs d’URSS, mais par Staline et ses sbires. Ainsi, « les paysans ukrainiens victimes des famines staliniennes bénissent les envahisseurs allemands ». Ce n’est pas la Wehrmacht qui brûle, fusille et pend : ces Ukrainiens « seront pendus par les Soviétiques revenus, » et filmés à titre d’exemples comme collabos. Staline fait tuer aussi les soldats tentés de reculer, tendance bien naturelle puisque le monstre « déclare la guerre à son peuple » depuis 1934 (depuis lors seulement?), qu’il a abattu son armée en faisant fusiller des milliers d’officiers en 1937, etc.
 
La critique mot à mot de ce « documentaire » grotesque s’avérant impossible, on consultera sur l’avant-guerre et la guerre l’ouvrage fondamental de Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953. New Haven & London: Yale University Press, 2006, accessible désormais au public français : Les guerres de Staline, 1939-1953, Paris, Delga, 2014 [3]. La politique d’« Apaisement » à l’égard du Reich hitlérien fut l’unique cause du pacte germano-soviétique, que les « Apaiseurs » français, britanniques et américain avaient prévue sereinement depuis 1933 comme la seule voie ouverte à l’URSS qu’ils avaient décidé de priver d’« alliance de revers ». Cette réalité, cause majeure de la Débâcle française, qui ne dut strictement rien à l’URSS, est absente des roulements de tambour de Mme Clarke et de M. Costelle. On en prendra connaissance en lisant Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, traduit peu après : 1939, l’alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Les presses de l’université de Montréal, 2001; et mes travaux sur les années 1930, Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2010 (2e édition) et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008.
 
Les réalisateurs, leurs objectifs publics et leur conception de l’histoire
 
La seule émission de France Inter du 30 octobre au matin (disponible sur Internet jusqu’au 28 juillet 2018) a donné une idée des conditions du lancement « apocalyptique », tous médias déployés, de cette série Staline qui rappelle, par les moyens déployés, l’opération Livre noir du communisme en 1997. Elle éclaire aussi sur les intentions des réalisateurs installés depuis 2009 dans la lucrative série « Apocalypse »
 
 
La musique et le son de ces trois heures éprouvantes sont adaptées à leurs objectifs. La « colorisation », qui viole les sources photographiques, porte la marque de fabrique de la série « Apocalypse » : elle s’impose pour attirer « les jeunes gens », faire sortir l’histoire de la case poussiéreuse où elle était confinée, argue Isabelle Clarke, éperdue de gratitude (bien compréhensible) à l’égard de France 2 qui « a remis la grande histoire en prime time (sic) »; aussi modestement, le coauteur Daniel Costelle attribue cette place d’honneur sur nos écrans domestiques à la qualité du travail accompli par le tandem depuis les origines de la série (2009). La « voix de Mathieu Kassovitz » est jugée « formidable » par les auteurs et leur hôtesse, Sonia Devillers : l’acteur débite, sur un ton sinistre et grandiloquent, le « scénario de film d’horreur » soviétique et stalinien qui fascine tant Mme Clarke.
 
Pour que la chose soit plus vivante, les auteurs, qui font « des films pour [s’]enthousiasmer [eux]-mêmes », ont décidé qu’ils n’auraient « pas de parti pris chronologique » : ils ont plus exactement pris le parti de casser la chronologie, par de permanents retours en arrière supposés rendre le « travail un peu plus interactif ». La méthode empêche toute compréhension des événements et des décisions prises, 1936 ou 1941 précédant l’avant Première Guerre mondiale, le conflit et 1917, une de ses conséquences. On sautille sans arrêt d’avant 1914 à 1945 dans chaque épisode et en tous sens : il est d’autant plus impossible de reconstituer le puzzle des événement morcelés que les faits historiques sont soigneusement épurés, sélectionnés ou transformés en leur exact contraire (c’est ainsi que les perfides bolchéviques auraient attaqué la Pologne en 1920, alors que c’est Varsovie qui assaillit la Russie déjà envahie de toutes parts). On nous explique souvent que le montage d’un film est fondamental, l’escroquerie « Apocalypse Staline », qui y ajoute le mensonge permanent et les ciseaux du censeur, le confirme.
 
La conjoncture est au surplus du côté des auteurs :
 
1° la propagande antisoviétique est depuis 1917 obsédante en France comme ailleurs en « Occident », mais elle a été infléchie pendant quelques décennies, à la fois par une fraction du mouvement ouvrier (surtout) et des intellectuels et par les circonstances, en particulier celles qui ont précédé et accompagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est plus le cas depuis les années 1990 où le mouvement ouvrier, toutes tendances confondues, s’est aligné sur les développements du Livre noir du communisme : seul défenseur de l’URSS depuis la naissance de la Russie soviétique, le PCF ne cesse depuis 1997 d’expier ses affreuses années staliniennes et de déplorer sa non-condamnation du si funeste pacte germano-soviétique. Rappelons que sa mise en œuvre offrit aux Soviets un répit de près de deux ans et leur permit de doubler les effectifs de l’armée rouge à leurs frontières occidentales (portés de 1,5 à 3 millions d’hommes). Jérôme Joffrin, dans un article qui se veut nuancé sur le « bourreau » Staline, auquel cependant « nous devons beaucoup », a légitimement relevé qu’il était délicat naguère de raconter en France absolument n’importe quoi sur l’URSS mais que l’obstacle a été levé par les rapports de forces internationaux et intérieurs
 
 
2° La liquidation de l’histoire scientifique française de l’URSS a été d’autant plus aisée depuis les années 1980 que l’offensive antisoviétique et anticommuniste s’est accompagnée d’une entreprise de démolition de l’enseignement général de l’histoire, soumis à une série de « réformes » toutes plus calamiteuses les unes que les autres. Le corps enseignant du secondaire l’a déploré, mais sa protestation n’est plus guère soutenue par des organisations autrefois combatives sur le terrain scientifique comme sur les autres. « Les jeunes gens », auxquels la casse de l’enseignement historique inflige désormais
 
 
1° la suppression de pans entiers de la connaissance,
 
2° l’abandon de la chronologie, sans laquelle on ne peut pas saisir les origines des faits et événements, et
 
3° le sacrifice des archives originales au fameux « témoignage », se sont trouvés, s’ils ont eu le courage de supporter les trois heures de ce gavage, en terrain particulièrement familier.
 
3° L’histoire scientifique relative à la la Russie, anglophone notamment, est en fort développement depuis une vingtaine d’années mais elle est en général inaccessible au public français : les ouvrages idoines sont traduits dans les six mois, les autres pratiquement jamais, sauf exception. Quelques-uns de ces « trous » percés dans le Rideau de Fer de l’ignorance historique du monde russe ont été mentionnés ci-dessus.
 
Quoi qu’il en soit, quand les ouvrages sérieux sont traduits, ils sont ensevelis dans le néant, tous médias confondus.
 
De l’histoire, quelle histoire ?

Svetlana Aleksievitch, conseillère en « témoignages » 
 
Isabelle Clarke admet qu’« Apocalypse Staline » ne relève pas de la catégorie de l’histoire, elle le revendique même.
 
Elle se déclare fascinée par l’immense travail de Svetlana Alexievitch, dont l’attribution du prix Nobel de littérature d’octobre 2015 rappelle le couronnement « occidental » de l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Soljenitsyne), lauréat de 1970, avec des motivations semblables. Quelles que soient ses éventuelles qualités littéraires, Mme Aleksievitch n’a été promue que pour des raisons idéologico-politiques, conformément à une tradition d’après-guerre que la documentariste et historienne britannique Frances Stonor Saunders a exposée en 1999, dans un ouvrage essentiel sur la Guerre froide culturelle : c’est l’intervention expresse des États-Unis, via l’action clandestine pratiquée sur les questions culturelles (comme sur les les opérations politiques et même militaires) par le truchement de la CIA ou d’institutions financées par elle.
 
Ce fut en l’occurrence via le Congress for Cultural Freedom (CCF) fondé, après une série d’initiatives préalables, en juin 1950, et qui bloqua l’attribution du prix Nobel de littérature à Pablo Neruda au début des années 1960 : Neruda fut écarté en 1964, au profit de Jean-Paul Sartre, dont Washington suivait de près et appréciait les démêlés avec le PCF, mais qui eut l’élégance de le décliner. [4] Le pouvoir positif de soutien des États-Unis, depuis 1945, aux « dissidents » ou à des anticommunistes très divers a été aussi efficace que leur capacité de nuisance contre les intellectuels combattus : le Nobel de littérature a récompensé un nombre tout à fait disproportionné d’adversaires notoires du communisme en général et de l’URSS ou de la Russie en particulier : la consultation systématique est éclairante :
 
 
Isabelle Clarke se félicite du « travail de témoignage » réalisé par Svetlana Aleksievitch, grâce à laquelle « les crimes communistes », jamais jugés, ont enfin pu être recensés : en l’absence d’instruction et d’accès aux faits, il a fallu compter sur les témoignages, très longs à obtenir, et autrement plus éclairants que la recherche historique. Ces témoignages égrenés au fil des trois films, jamais liés à l’établissement des faits, forment donc la trame historique du « scénario de film d’horreur ». Svetlana Aleksievitch ne prétend pas, elle, faire œuvre d’historienne.
 
Obsédée par la quête de l’Homo sovieticus, concept proclamé impossible, puisqu’on ne saurait changer les humains en changeant le mode de production, l’auteur de La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement (traduction publiée en 2013 chez Actes Sud)
 
 
« enregistre sur magnétophone les récits des personnes rencontrées, et collecte ainsi la matière dont elle tire ses livres : “Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne” »
 
 
Nous sommes donc avisés que ce spectacle « émotionnel » et « occidental », organisé à grand tapage par les responsables de la série « Apocalypse Staline », est fondé sur de la littérature antisoviétique larmoyante, appréciée et récompensée comme telle par « l’Occident » civilisé. Les « conseillers historiques » d’« Apocalypse Staline » : l’institut d’histoire sociale, De Boris Souvarine à Pierre Rigoulot. Quand on passe à « l’histoire » stricto sensu, le bilan est pire, et caractérisé par des pratiques malhonnêtes et non explicitées. Isabelle Clarke se flatte d’avoir « remis en prime time (sic) la grande histoire » et de ne pas avoir négligé l’histoire qu’elle aime moins que la littérature : elle aurait étudié tous les ouvrages « recommandés par nos conseillers historiques » : « Robert Service, Jean-Jacques Marie, Simon Sebag Montefiore » (ce dernier toujours traduit dans les mois qui suivent ses publications anglophones), dont les travaux sont caractérisés par une vision à peu près caricaturale du monstre, avec des nuances dont le lecteur de leurs travaux peut seul juger. Quels « conseillers historiques »?
 
On a pourtant le choix parmi les historiens français de l’URSS, presque également soviétophobes et médiatiques : aucune carrière académique n’étant depuis trente ans ouverte à un spécialiste de l’URSS soviétophile, il n’en existe pas.
 
Dans la rubrique « crédits » du 3e épisode, figure la mention de citation(s) d’un seul ouvrage d’historien, le Staline de Jean-Jacques Marie, spécialiste du monstre sur la base d’ouvrages de seconde main (les seules autres citations proviennent de Mme Aleksievitch). Les « conseillers historiques » allégués n’ont pas été mentionnés, mais on relève, parmi les sept personnalités qui ont fait l’objet de « remerciements », juste nommées mais non présentées, un seul « historien » présumé : Pierre Rigoulot (les six autres sont artistes ou spécialistes techniques) [5]
 
M. Rigoulot dirige l’institut d’histoire sociale, fondé en 1935 par Boris Souvarine, célèbre et précoce transfuge du communisme (1924) qui, fut, selon une tradition née en même temps que le PCF, embauché par le grand patronat français. Souvarine, trotskiste proclamé antistalinien (catégorie de « gauche » très appréciée pour la lutte spécifique contre les partis communistes) [6], fut employé comme propagandiste par la banque Worms. Il fut un des rédacteurs de la revue les Nouveaux Cahiers, fondée en 1937 en vue de la scission de la CGT, financée et tuteurée par le directeur général de la banque Jacques Barnaud, futur délégué général aux relations économiques franco-allemandes (1941-1943).
 
La revue, qui chanta sans répit les louanges d’une « Europe » sous tutelle allemande, fut publiée entre la phase cruciale de la scission, d’origine patronale, de la CGT (n° 1, 15 mars 1937) [7], et la Débâcle organisée de la France (n° 57, mai 1940). Souvarine y voisinait avec la fine fleur de la « synarchie » issue de l’extrême droite classique (Action française) qui allait peupler les ministères de Vichy : il n’y était requis qu’en tant que spécialiste de (l’insulte contre) l’URSS et de la croisade contre la république espagnole assaillie par l’Axe Rome-Berlin. [8]
 
Cette « petite revue jaune », qui attira bien des « collaborations », selon l’expression du synarque et ami de Barnaud, Henri Du Moulin de Labarthète, chef de cabinet civil de Pétain, [9] est annonciatrice de presque tous les aspects de la Collaboration. Elle est conservée dans les fonds d’instruction de la Haute Cour de Justice des Archives nationales (W3, vol. 51, en consultation libre : régime de la dérogation générale, série complète jusqu’au n° de décembre 1938) et des archives de la Préfecture de police (série PJ, vol. 40, sous dérogation quand je l’ai consultée). Le lecteur curieux constatera que « Boris Souvarine, historien » (ainsi qualifié au 3e épisode, « Staline. Le maître du monde »), dans ses articles, réguliers, dresse entre 1937 et 1940 un portrait de l’URSS (et) de Staline en tout point conforme à ce que le spectateur français a appris, le 3 novembre 2015, sur le cauchemar bolchevique. Souvarine partit pour New York en 1940, y passa la guerre, et prit alors contact avec les services de renseignements alors officiellement voués à la seule guerre contre l’Axe (notamment l’Office of Strategic Services (OSS), ancêtre de la CIA, mais fort antisoviétiques. Il ne revint en France qu’en 1947 C’est le soutien financier clandestin du tandem CCF-CIA qui lui permit d’éditer et de faire triompher son Staline : en panne d’éditeur et de public de la Libération à la fin des années 1940, le chef de l’« Institut d’Histoire sociale et de Soviétologie » (définitivement reconstitué en mars 1954) accéda ainsi au statut d’« historien » que lui accorde « Apocalypse Staline ». [10]
 
Deuxième « historien », non signalé comme tel, mais « remercié » dans les crédits, Pierre Rigoulot, présumé cheville ouvrière des films sur Staline, fait peser sur les trois épisodes de la série une triple hypothèque.
 
1°. M. Rigoulot n’est pas un historien mais un idéologue, militant au service de la politique extérieure des États-Unis, officiellement apparenté depuis les années 1980 aux « néo-conservateurs », selon Wikipedia, qu’on ne saurait taxer d’excessive complaisance pour le communisme : aucun des ouvrages qu’il a rédigés sur l’URSS, la Corée du Nord (sa nouvelle marotte depuis sa contribution sur le sujet dans Le Livre noir du communisme), Cuba, ne répond aux exigences minimales du travail scientifique
 
 
2°. Faussaire avéré sous couvert de prendre la défense « des juifs », il a été, pour son ouvrage L’Antiaméricanisme (éditions Robert Laffont, 2005), condamné en diffamation par jugement de la 17e chambre du TGI de Paris, le 13 avril 2005, « ayant inventé de toutes pièces [une] fausse citation » antisémite (absente) d’un ouvrage de Thierry Meyssan, adversaire manifestement jugé sans péril (même référence en ligne).
 
3°. L’IHS, que M. Rigoulot a rejoint en 1984 comme bibliothécaire, puis « chargé des recherches et publications », et dont il est le directeur, n’est pas une institution scientifique : c’est une officine de Guerre froide et, après la Libération, de recyclage des collaborationnistes de sang et/ou de plume issus de l’extrême droite classique et de la gauche anticommuniste. Cet organisme a été depuis la Libération financé par la banque Worms, le CNPF et, quasi officiellement, par la CIA. Il a été intimement lié à Georges Albertini, second de Marcel Déat déjà employé avant-guerre par la banque Worms et recyclé à sa sortie de prison (1948) dans la propagande anticommuniste et antisoviétique de tous ces bailleurs de fonds.
 
On trouvera sur tous ces points une ample bibliographie, fondée à la fois sur les archives policières françaises (de la Préfecture de police) et sur les fonds américains qui établit la convergence de tous les auteurs. [11]
 
Les trois volets d’« Apocalypse Staline » traitent, et sur le même ton haineux, tous les thèmes serinés depuis sa fondation par l’IHS, notamment ceux du Goulag (« la terreur et le goulag sont la principale activité du Politburo », 3e épisode, « Staline. Le maître du monde »), dont M. Rigoulot a fait depuis 1984, date de son entrée dans cette officine, un des thèmes privilégiés de ses travaux, et de l’« Holodomor », « organisé » par Staline.
 

Conclusion

 

ALR conférenceOn pourrait proposer au spectateur de visionner, en supprimant le son de cette projection grotesque, les bandes de « rushes » (les auteurs des films prétendent avoir livré du pur document brut, particulièrement authentique, mais le film de fiction, soviétique d’ailleurs, y occupe une part non négligeable). Il percevrait ainsi immédiatement qu’on pourrait faire une toute autre histoire de l’URSS sous Staline que celle qui s’appuie sur un matériau frelaté.
 
Là n’est pas l’essentiel. Le service public de télévision français a une fois de plus, en matière d’histoire, bafoué les principes minimaux de précaution scientifique et ridiculisé les spectateurs français, en leur servant un brouet de pure propagande antisoviétique : il avait déjà ouvert, entre 2011 et 2013, le service public aux seuls héritiers de Louis Renault, venus se lamenter, avec ou sans historiens complices, sur la spoliation de leur grand-père quasi résistant. Est-il normal que la société France Télévisions, financée par la redevance versée par tous les contribuables, se prête à une opération digne du « ministère de l’information et de la propagande » de Göbbels?
 
On attend le « débat » qu’impose la malhonnêteté avérée de l’entreprise.
 
J’y participerai(s) volontiers.
 

Annie Lacroix-Riz, Professeur émérite d’Histoire contemporaine, Paris VII.

Voir en ligne : sur le site de l’historienne Annie Lacroix-Riz

 

[1Atmosphère historiographique générale depuis l’ère Furet, Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Delga-Le Temps des cerises, 2012

 

[2À propos de ce concept emprunté, non pas à l’Ukraine soviétique de l’entre-deux-guerres mais né dans la Galicie polonaise, et devenu un thème allemand et américaine de la stratégie de scission URSS ou « Russie »-Ukraine depuis 1933, ma mise au point archivistique et bibliographique « Ukraine 1933 mise à jour de novembre-décembre 2008 » ; et Mark Tauger, ouvrage à paraître chez Delga en 2016 sur les famines en Russie tsariste et en Union Soviétique, dont je rédigerai la préface.

 

[3Voir aussi Lacroix-Riz, « Le rôle de l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) », mai 2015,

 

[4Frances Stonor Saunders, Qui m è ne la danse, la Guerre froide culturelle Denoël, 2004 ; traduction de The cultural Cold War : the CIA and the world of art and letters , New York, The New Press, 1999, origine de la pagination présente, p. 347-351 sur Neruda ; sur Sartre, souvent citéé, index.

 

[5Seuls les noms des sept sont cités, pas leur qualité : Emi Okubo est musicien ; Sonia Romero, artiste ; Karine Bach, monteuse sur France Télévisions ; Thomas Marlier, réalisateur ; Kévin Accart, assistant monteur ; Philippe Sinibaldi, gérant de société de production.

 

[6Frédéric Charpier , Histoire de l ’ extr ê me gauche trotskiste : De 1929 à nos jours , Paris, éditions 1, 2002.

 

[7Lacroix-Riz, Impé rialismes dominants, réformisme et scissions syndicales, 1939-1949 , Montreuil, Le Temps des cerises, 2015, chap. 1, et De Munich à Vichy, l ’ assassinat de la 3 e Ré publique, 1938-1940 , Paris, Armand Colin, 2008, chap. 3 et 6.

 

[8Sur Jacques Barnaud, tuteur depuis 1933-1934 de l’héritier présomptif de Jouhaux René Belin, directeur de cabinet de Belin (juillet 1940-février 1941) et véritable ministre du Travail quand son pupille occupait officiellement le poste ; sur les Nouveaux Cahiers , Lacroix-Riz, Le choix de la d é faite , De Munich à Vichy et Industriels et banquiers fran ç ais sous l ’ Occupation , Paris, Armand Colin, 2013.

 

[9Du Moulin de Labarthète, « La synarchie française », article publié le 25 mai 1944 dans la revue helvétique Le Curieux , sous le pseudonyme de Philippe Magne, joint au rapport de « l’inspecteur spécial » de la PJ Vilatte, chargé à la Libération de l’enquête « sur la synarchie », 1 er juin 1947, PJ 40, Barnaud, APP.

 

[10Roger Faligot et Rémi Kauffer, « La revanche de M. Georges » (Albertini), in É minences grises , Paris, Fayard, 199, p. 150 (p. 135-170) ; Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes franç ais en exil (1940-1947) , Paris, Hachette, 2007 ; Peter Coleman, The Liberal Conspiracy : the Congress for Cultural Freedom and the Struggle for the Mind of Postwar Europe , New York, Free Press, 1989, index, ouvrage non traduit dans lequel Pierre Grémion, Intelligence de l ’ Anticommunisme : Le Congr è s pour la Liberté de la Culture à Paris 1950-1975 , Paris : Fayard, 1997, a tr è s largement puisé ; Lacroix-Riz, « La Banque Worms et l’Institut d’histoire sociale » et « Des champions de l’Ukraine indépendante et martyre à l’institut d’histoire sociale ».

 

[11N. 10, et Jean Lévy , Le Dossier Georges Albertini. Une intelligence avec l ’ ennemi . L’Harmattan-Le Pavillon 1992 ; Charpier , G é n é ration Occident , Paris, Seuil, 2005 ; La CIA en France : 60 ans d ’ ing é rence dans les affaires fran ç aises Paris, Seuil, 2008 ; Les valets de la guerre froide : comment la R é publique a recycl é les collabos , Paris, François Bourin éd., Paris, 2013 ; Benoît Collombat et David Servenay , dir., Histoire secr è te du patronat : de 1945 à nos jours . Paris, La Découverte, Arte éditions, 2 e édition, 2014 (dont article de Charpier) ; Lacroix-Riz, tous les op. cit. supra ; Saunders, op. cit. , etc.

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Le PCF et Mein Kampf à l'été 1936

En 2016, les éditions Fayard vont publier ce livre écrit par Hitler en 1924. Mais ces pages, qui délivrent sa pensée, ses objectifs politiques et sa vision de la prédominance de l'Allemagne nazie dans le monde, seront accompagnées d'analyses de chercheurs et d'historiens, français et étrangers, pour mettre en perspective et démonter les arguments de cette apologie de la violence et du racisme. Une édition de Mein Kampf de 1934, précédée d'un très court avertissement, est toujours en vente en France et sur internet, ces écrits sont également disponibles sans aucun appareil critique.

Dans une lettre ouverte, Jean-Luc Mélenchon a exorté les éditions Fayard à ne pas publier Mein Kampf: "Votre volonté d'une édition critique, avec des commentaires d'historiens ne change rien à mon désaccord. Éditer, c'est diffuser. (...) La simple évocation de votre projet a déjà assuré une publicité inégalée à ce livre criminel. Rééditer ce livre, c'est le rendre accessible à n'importe qui. Qui a besoin de le lire?"

Mais que pensait le PCF lorsque parut ce livre en France?

Le 30 janvier 1933, Hitler est chancelier de l'Allemagne. Il a été désigné par le président de la république en qualité de chef de parti qui a remporté les élections législatives de novembre 1932. Le 14 juillet 1933, le parti nazi devient le seul parti légal. A la mort du président de la république, le 2 août 1933, le parlement dominé par les nazis votent la fusion du titre de chancelier et de président: Hitler devient le Fürher de l'Allemagne. Le plébiscite du 19 août 1933 (89,93 % de oui) achève de lui donner le pouvoir absolu.

En France, à l'été 1936, c'est déjà le début de la fin du Front populaire.

Le gouvernement socialiste de Léon Blum laisse les fascistes espagnols perpétrer leur coup d'état contre la république de Frente popular légalement issue des urnes. Les forces factieuses sont aidées par l'Allemagne hitlérienne et l'Italie de Mussolini.

En février 1937, Léon Blum décrète la "pause" dans le programme de Front populaire. Le 22 août 1936,  le maître des forges De Wendel, l'un des chefs du patronat français, avait déclaré dans son journal Le Messin"Nous avons tout près de nous une Allemagne dont l'ordre civique mérite d'être pris comme exemple. Il en est de même pour l'Italie. Mais quant à vovoter péniblement dans une France amoindrie, révoltée, bolchevisée, non! S'il doit en être ainsi, nous préférons devenir allemands!"

Cahiers du Bolchévisme du 25 août 1936 : "Le Bureau Politique du PCF constate que la politique d’Hitler visant à l’encerclement de la France, est conforme aux principes définis dans son livre Mein Kampf. Il estime que le gouvernement de la France devrait recommander la lecture de ce livre dans toutes nos écoles, afin que chaque Français sache en quel mépris Hitler tient notre pays, et quels desseins d’anéantissement il nourrit à son égard.
Le Bureau Politique du PCF a décidé que dans les cours des écoles du Parti Mein Kampf fera l’objet d’une étude et de commentaires appropriés."

Dans l'Humanité, le PCF en publie plusieurs passages, dénonçant la véritable nature du nazisme, alors qu'Hitler entame une campagne de séduction à l'adresse de la France, avec la complicité des médias. En cet été 1936, le gouvernement français reçoit à Paris le docteur Schacht, ministre des Finances de l'Allemagne hitlérienne. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, écrit son indignation à Léon Blum. (Ci-dessous, la Une de l'Humanité du 27 août 1936).

Lorsque le PCF appelle donc à la lecture de Mein Kampf et à son analyse, ce n'est pas pour diffuser ses idées, mais bien pour les combattre. Il n'a pas été entendu. Ce qui permit au patronat français de préférer "plutôt Hitler que le Front populaire". Et de reculade en trahison, les gouvernements français, de 1937 à 1940, se sont retrouvés dans le précipice de l'infamie.

Aujourd'hui, certains à droite évoquent la race blance française et le Fn, adulé par les médias, déverse ses mensonges et sa haine.

Mais l'étude du passé éclaire le présent, si s'y ajoute une analyse scientifique et critique de l'histoire ou d'un texte, Mein Kampf soit-il. A cela doit s'adjoindre l'action politique au quotidien pour changer la vie, action progressiste, claire et déterminée, loin des calculs politiciens. En effet, de simples slogans ou des interdictions, comme des attitudes intellectuelles entre gens du sérail ne s'intéressant jamais ou si peu au plus grand nombre, ne suffiront pas pour que la bête immonde n'engendre plus.

Mais le débat reste ouvert et se rappeler que le Fürher avait autorisé les éditions Fayard à faire paraître sa prose en 1938. Et pourquoi les éditions Fayard ne lèvent pas le voile sur le groupe d'historiens chargés des "2 000 pages de notes et de travail scientifique" qui seront rédigées?

Le PCF et Mein Kampf à l'été 1936

Le jugement historique à porter sur Staline. Annie Lacroix-Riz répond à son biographe trotskyste, Jean Jacques Marie

 

1 Novembre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste

Lettre diffusée par l'auteur, au moment de sa rédaction. Elle comporte trois parties : la réfutation des clichés colportés par Marie sur la personnalité monstrueuse prétée à Staline, le dossier d'archive sur les compromission du trotskysme pendant l'occupation, et une mise au point sur la famine ukrainienne de 1932.

 

Le Pecq, le 8 décembre 2007

Annie LACROIX-RIZ

Jean-Jacques MARIE

 

Cher collègue,

 

Vous me permettrez de préciser les inexactitudes et malhonnêtetés de votre article, tout en répondant aux arguments qu’avance votre courrier. Je ne vous reproche pas un modeste article de synthèse (et ne parle pas ici de votre « Staline paru chez Fayard » ou de votre « Trotsky paru chez Payot » dont on pourrait examiner le cas par ailleurs). Je fais allusion au brûlot paru dans l’Express des 20-26 septembre 2007 assimilant Staline à « Caligula [qui] symbolise la cruauté, la dissimulation, la mégalomanie, le bluff, le mépris des hommes, tous traits applicables à Staline. » Curieux choix. Vous prenez au pied de la lettre les auteurs latins (à commencer par cette commère de Suétone) dont on sait que, issus des milieux privilégiés, ils ont haï les empereurs qui montraient quelque combativité contre les prébendes des sénateurs. Caligula les traitait en effet fort mal mais, comme lui, j’ai plus de sympathie pour un cheval que pour un sénateur romain. Je n’avais pas songé à cette comparaison entre historiens contemporains « dominants » et chroniqueurs latins avocats d’une impitoyable société de classe, mais elle est riche d’enseignements.

 

Comme tous les collègues français ou presque, vous partez du principe que Staline a tué femmes, enfants et vieillards, sans parler des hommes valides, grâce à une réglementation, par lui élaborée, aussi idiote que féroce et qu’il aurait légitimée par des complots imaginaires. Ce qui vous donne l’occasion de brocarder « le mauvais roman des Sayers et Kahn ». Ce n'est pas parce que le regretté Vidal-Naquet, qui ne redoutait rien tant, et de longue date, que de passer pour « compagnon de route » du communisme, a donné sa caution à cette thèse – fort étrangère à son champ de spécialité – qu’elle est fondée. L'ouvrage en question, The great conspiracy against Russia, New York, Boni & Gaer, 1946, préfacé par le soviétophile sénateur Claude Pepper (un des deux seuls ambassadeurs « progressistes », avec Davies, nommés par Roosevelt), établit en effet que la Russie soviétique a fait l'objet depuis sa naissance d’un complot permanent des puissances impérialistes, acharnées à faire disparaître cet insupportable modèle socio-économique et politique.

 

Le travail de Sayers et Kahn appartient certes à la catégorie de « l’histoire immédiate », mais ses « notes bibliographiques » souffrent la comparaison avec « l’absence de références » de votre « court article de magazine », et quel magazine! Je vous renvoie à ces notes, précisées pour chaque chapitre p. 140-147 de cette édition de 1946 : elles incluent des ouvrages « officiels » soviétiques, d'autres, non soviétiques, assurément anti-trotskistes, mais documentés, ainsi que d’abondantes sources occidentales de renseignements, des archives étatiques publiées, tels les Foreign Relations of the United States, les papiers Lansing, le compte rendu sténographique des procès depuis le début des années trente, etc. J’ai consulté moi-même ce type de matériau au Quai d'Orsay (comptes rendus bruts et commentaires diplomatiques). Le document brut des séances est instructif, parce que, torturés ou pas, les inculpés fournirent des détails précis sur leurs tractations avec l’étranger qu’aucun tortionnaire, si habile fût-il, n’aurait pu leur inspirer, comme je l’ai fait remarquer naguère à propos des procès qui eurent lieu dans les démocraties populaires de l’Est européen, pendant la Guerre froide, contre de hauts clercs stylés et mandatés par le Vatican (Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 1996, 540 p., réédité en 2007, chapitre 11; sur l’appréciation desdits complots par une historiographie plus récente, cf. infra).

 

En outre, l’ouverture des archives internationales (soviétiques comprises, mais je travaille moi-même sur les occidentales, cf. infra) ne ridiculise pas, mais étaie la thèse de Sayers et Kahn du complot international, comme l’excellent ouvrage, traduit en français, d’Arno Mayer, Les Furies, terreur, vengeance et violence, 1789, 1917, Fayard, Paris, 2002. « L'ambassadeur d'un pays capitaliste devient fiable dès lors qu'il répète la propagande officielle, m’écrivez-vous. Pour répéter ainsi le mauvais roman des Sayers et Kahn, il faut tout ignorer du dossier Toukhatchevski à Moscou et même de la déclaration du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS de 1957 sur le procès des militaires qui en citait quelques extraits, documents autrement sérieux qu'une correspondance de diplomates étrangers. » J’ai consacré au « dossier Toukhatchevski » des mois de recherche indépendante dans les archives diplomatiques (françaises, américaines, britanniques, allemandes, récemment italiennes)   et militaires françaises (Service historique de l'armée de terre, incluant des fonds spécifiques sur le procès Toukhatchevski) : leur concordance est formelle sur les tractations entre Toukhatchevski (et quelques-uns de ses pairs) et l’État-major de la Wehrmacht, impliquant cession de l’Ukraine contre renversement du pouvoir soviétique.

 

Ces sources d'origine très diverse excluent toute erreur et balaient les a posteriori de « la déclaration du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS de 1957 sur le procès des militaires ». Vous vous en contentez parce qu’elle cite « quelques extraits » favorables à la thèse de la réhabilitation de Toukhatchevski, que les dirigeants soviétiques prononcèrent en effet. Le père de Nicolas Werth, l’excellent journaliste britannique Alexander Werth qui, à la différence de son fils, aimait beaucoup l’URSS et ne haïssait pas son chef, souligna dès 1964 les périls d’une réécriture de l’histoire soviétique systématiquement antistalinienne. Il conclut à de sérieuses manipulations « khrouchtchéviennes », en confrontant à des récits d’après mars 1953 nombre de réalités politiques et événements que, ayant passé la période de guerre en URSS, il connaissait personnellement (La Russie en guerre, Paris, Stock, 1964, p. 19-20). Un document de 1957, favorable à Toukhatchevski, vous suffit à établir son innocence. Au nom de quel impératif méthodologique? En revanche, mes courriers diplomatiques, qui vous déplaisent, ne seraient pas des archives : votre remarque « Beau document d'archives puisqu'il est archivé! » relève du chef-d'œuvre de mauvaise foi. Vous me permettrez de prétendre, cher collègue, savoir aussi bien que vous ce qu’est une archive. Il n'est que de me lire pour le constater.

 

Je vous remercie donc de lire mon « ouvrage Le choix de la défaite » que vous n'avez « pas lu », notamment ses p. 389-407 (surtout 393-398). Moi, je vous parle de votre article, et je l’ai lu. Vous déduisez du « titre », qui vous déplaît, certes, mais que j’ai scrupuleusement et précisément choisi, que je recours aux « mêmes fables grossières » dont j’aurais usé « dans la lettre à Celia Hart en ignorant les documents soviétiques eux-mêmes. » Parlons-en. Lorsque j’ai répondu aux énormes sottises de Mme Hart, j’ai fourni à mes interlocuteurs les sources de documents établissant la complicité formelle, de 1935 à 1946, entre trotskistes, Trotsky en tête, et élites des puissances les plus résolues à en finir avec l’expérience soviétique (qu’on taxe cette ligne d’anti-stalinisme ne change rien à l’affaire). J’ai notamment envoyé à mon ami (trotskiste) Pedro Carrasquedo, le 22 octobre 2004, les références qui suivent, puisque, travaillant aux Archives nationales, il se proposait de les examiner pour « arbitrer », après le délai nécessaire à l’examen, entre mes accusations graves et les cris d’indignation de divers groupements trotskistes. C’est ce que vous appelez ignorance des « documents soviétiques eux-mêmes ». Pedro, que j’ai relancé dans les semaines qui ont suivi son engagement, n’a à la présente date toujours pas usé de son arbitrage et ne m’a plus reparlé du dossier après avoir différé sa remise d'avis.

 

Vous conviendrez aisément, puisque vous considérez toujours comme nulles et non avenues les accusations soviétiques de complot ou de complicité de ressortissants soviétiques avec des pays hostiles, que, pour établir les liens éventuels avec l’étranger, les sources diplomatiques et policières, notamment occidentales, sont indispensables. Je vous remercie de vérifier les sources que j’ai fournies, qui ne laissent aucun doute sur l’utilisation des trotskistes contre les communistes par les Allemands hitlériens avant et pendant l'Occupation puis par les Américains supposés démocrates. Je conçois que le dossier vous soit désagréable, mais je ne l’ai pas « forgé » (je vous adresse l’original in extenso du texte envoyé à Pedro, qui pourra confirmer mes dires, raison pour laquelle je lui communique notre échange).

 

Sur Knochen et Boemelburg, voir Le choix de la défaite et Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy, Paris, Armand Colin, 1999, réédité en 2007, et surtout le prochain, De Munich à Vichy : la mort annoncée de la Troisième République, à paraître en 2008 chez le même éditeur.

__________________________________________________________

« PIECES INDIQUEES A PEDRO CARRASQUEDO SUR TROTSKI ET LES TROTSKISTES

 

Le Pecq, 22 octobre 2004

 

Remarques sur les pièces déjà indiquées, sur lesquelles nous pourrons discuter (j’en ai annoté une quantité considérable), et sur d’autres

3W, vol. 358, interrogatoire d’Allemands, AN,

 

Le dossier 4, Knochen, direction générale de la sûreté nationale direction des RG, janvier 47, révèle une filière d’utilisation d’« agents » trotskistes contre le PCF et sa propagande pro-soviétique :

 

Lutte contre le communisme, œuvre de Boemelburg, notamment très efficace utilisation de propagande trotskiste par agent Barbe ou Barbet, sur radios clandestines installées « consistait à critiquer l’évolution du communisme russe et plus particulièrement de Staline en soulignant qu’il s’éloignait de plus en plus des doctrines initiales de Marx et de Lénine », pour « dissocier les diverses organisations communistes en jetant le trouble dans les esprits », 104, et « d’autres collaborateurs français pour ces émissions mais je ne connais pas leur nom »; et usage d’autres comme le Tchèque Rado, « ex-officier des Brigades internationales », et deux autres agents Tchèques; et Boemelburg « avait d’excellents contacts avec des fonctionnaires de la police spéciale française et, notamment, Deitmar ((sic) Detmar d'après Berlière), Baillet et Rotte ((sic) pour Rottée).

 

(cet interrogatoire suggère qu’il a bien existé des « retournements » d’anciens des Brigades internationales, ce qui relève d’impératifs policiers élémentaires, et ce qui suit dans les dossiers F7 sur des financements réguliers depuis le milieu des années trente rend vraisemblable l’existence d’un noyau acquis aux Allemands depuis lors).

 

Europe URSS 1918-1940, vol. 988, relations Allemagne-URSS, novembre 33-décembre 39, MAE

 

Lettre 881 François-Poncet au ministre des Affaires étrangères, Berlin, 9 juin 37, 43-48, 6 p.

 

Et surtout, fondamental, Lettre 306 de Robert Coulondre au ministre des Affaires étrangères, Moscou, 15 décembre 37, 50-7, 8 p.

 

7 N 3123, URSS, rapports des attachés militaires, 1937-1940 (colonel, jusqu’en février 39, puis général Palasse), SHAT,

 

essentiel, tout voir sur 1937 et 1938, notamment tous comptes rendus mensuels et pièces des procès, dont interrogatoires, plus que troublants sur la situation depuis 1934-1936, vu leur recoupement avec d’autres éléments de la documentation, notamment sur l’Ukraine. La chronologie donne la preuve que ce sont les dénonciations des premiers inculpés qui fournissent les éléments nécessaires à l’enquête sur les généraux, et non une initiative préalable des dirigeants soviétiques ou de Staline pour tordre le cou à leurs (ses) rivaux.

 

Insistance sur le caractère catastrophique, vis à vis de l’étranger et de la politique de « sécurité collective », de ces procès, que l’URSS n’a pas voulus : sa politique extérieure est trop décisive dans la période pour justifier une initiative « intérieure » par ailleurs destructrice de la politique Litvinov.

 

Lis tout, et soigneusement (même si les inculpés ont été torturés, ils n’ont pu inventer sur ordre du GPu les révélations faites, et que le renseignement militaire de diverses capitales corrobore dans les mois suivant le « procès des généraux » et les exécutions de juin 1937 (compare avec les procès d’après Deuxième Guerre mondiale contre les clercs dans les pays d’Europe orientale, chapitre 11 du Vatican)

 

7 N 3150, URSS, rapports des attachés militaires, armée et politique, procès Toukhatchevski, épurations, SHAT

 

Tout voir, j’en ai 16 p. Ce dossier me semble irréfutable. Il est extrêmement surprenant que les excellents Haslam et Carley n’y aient pas mis les pieds. Carley a consulté les fonds du SHAT (cf. mon complément bibliographique de l’agrégation, que je te joins).

 

Je te laisse voir et on commente ensemble.

 

F 7, 13429, 1932, AN

 

Note A.V. 5 1552 sur « La collusion germano-soviétique », Paris, 4 février 32, dactylographié, 9 p. [plus précisément, note sur « les tractations entre l’État-major de la Reichswehr et l’État-major de l’Armée rouge qui ont eu lieu depuis 1922. », transmise parole ettre 1634 Ministre de l'Intérieur (direction de la Sûreté générale) au Président du Conseil ministre des Affaires étrangères, Paris, 5 février 32, dactylographié, 1 p., in URSS 1918-1940, vol. 1268, politique étrangère, 1930-1940, MAE]

 

sur la collaboration militaire germano-soviétique depuis Rapallo, [cf. aussi 1/4208, (P.P.), « D'un correspondant », Paris, 1er mai 31, dactylographié, 7 p., annoté presque in extenso, F 7, 13428, 1931]

 

Sur l’intimité entre certains généraux, dont Toukhatchevski, et la Reichswehr depuis la collaboration militaire des années vingt (Kork, etc., déjà soupçonnés dans les années vingt, et sauvés du poteau d’exécution par l’intervention de la Reichswehr)

 

F 7, 13431, juillet-décembre 1933 (3 documents de 1934 et 35 à la fin), AN

 

Ce volume établit l’existence de liens entre Pierre Naville et des agents hitlériens (ferait désordre, au colloque, imminent, si je ne m’abuse, sur Pierre Naville). Tu devrais, avec tes moyens, obtenir davantage de renseignements.

 

Bordereau d'envoi plusieurs courriers août-septembre envoyés par Contrôleur général Strasbourg au directeur de la Sûreté générale, Services de Police administrative, 28 septembre 33, paginé 320

 

Sur l’Allemand Pfeiffer, et groupement trotskiste, correspondance signée Ervin Bauer, mais au nom de Pierre Naville, 11, rue Manin, 19e.

 

Toujours documentation novembre sur Ervin Bauen et son courrier à Pierre Naville, avec renseignements novembre 33 (sic), paginé 566 (transmis à Contrôleur général … Alsace-Lorraine, lettre 10409, 15 novembre 33) sur le 2e

 

LA LUTTE CONTRE LA « DÉFENSE NATIONALE » NE RELÈVE PAS D’UNE TACTIQUE EXCLUSIVE D’EXTRÊME GAUCHE

 

F7, vol. 12960, 1e bobine, 1935, juillet-12 août 1935, 443 p., dossier dit des « notes Jean », AN

 

Promiscuités anticommunistes attestées entre des éléments trotskistes, cités, et Doriot (acheté pour sa part de longue date par les patrons, Laval et les Allemands), cf. P.P., 26 juillet 1935, 294-5, P.P. 2 août 25, 373-4 (sauf à faire preuve de naïveté politique, il faut expliquer politiquement la protection active de Doriot auxdits éléments)

 

F7, vol.15284, divers partis,

 

Dossier Parti communiste internationaliste (P.C.I)

 

plusieurs courriers de 1945 et 1946 des RG, sur le financement américain de la 4e internationale, notamment sur Pierre Naville, précis (j’en ai annoté cinq, sans préciser sur mes notes si ce sont les seuls du dossier, je ne m’en souviens donc plus)

 

(renseignements parfaitement compatibles avec le rôle anticommuniste joué aux États-Unis par le courant trotskiste contre le mouvement communiste, notamment dans le domaine syndical)

 

F7, VOL. 12961, 1E BOBINE, 1935, MARS-JUILLET 1936

 

C.  2976, Paris, 24 mars 36, 16

 

Rôle, notamment financier, des Allemands dans la réorganisation trotskiste en France

 

V.P. 6, Paris, 10 avril 36, 156-8, le choix des thèmes de propagande

 

Et plusieurs courriers, que je n’ai pas annotés, vois le volume. »


« Sur la famine en Ukraine, de 1932-1933 », distinguons entre deux domaines : n’étant pas spécialiste de l’histoire sociale russe ou soviétique et ne lisant pas le russe, je n’ai abordé la question que dans la mesure où les énormités publiées sur « la famine en Ukraine » me paraissaient antagoniques avec « la correspondance de certaines ambassades occidentales », correspondance abondante et convergente. Cette affaire ukrainienne était pour moi suspecte, les courriers de 1933 regorgeant d’indications précises sur une « campagne allemande » relative à l’Ukraine et liée au plan de sa conquête. Sur le détail de l’histoire sociale, je me suis donc appuyée sur les multiples travaux étrangers parus ces dernières années, tous fondés sur les archives soviétiques. J’y ai trouvé confirmation de ce qu’établissait la correspondance diplomatique « occidentale » (pas italienne ni allemande) : la thèse génocidaire est absurde et « la famine en Ukraine », d'une part n'est pas spécifiquement ukrainienne (vous ne le prétendez heureusement pas), d'autre part est incommensurable avec celle des années vingt.

 

J’affirme pour ma part, documents diplomatiques divers à l'appui, que « la famine en Ukraine » fut considérablement gonflée par une campagne de presse inscrite dans le projet de conquête allemande. Ce tapage, qui faisait ricaner les diplomates, si antisoviétiques fussent-ils (tel François-Poncet), associa étroitement le Reich, la Pologne (à laquelle Berlin fit croire qu’il y aurait un morceau d’Ukraine pour elle, comme il lui promit, du dépeçage de la Tchécoslovaquie auquel elle participerait, le « pourboire » de Teschen – pour moins d’un an) et le Vatican, laquais du Reich – pour ne citer que les auxiliaires les plus importants, puisque tous les féaux de l’Allemagne s’alignèrent. C’est évidemment cette campagne que j’ai rencontrée d'abord, dans les sources diplomatiques.

 

Les travaux d’histoire sociale que j’ai lus ensuite ont confirmé ce qui ressortait des séries économiques et sociales des fonds URSS du Quai d'Orsay, à savoir que l’épisode devait beaucoup aux pratiques de rétention des paysans privilégiés (ou relativement privilégiés, mais ulcérés par la collectivisation). Ces travaux ignorent complètement les opérations germano-ukrainiennes en cours ou, comme vous, sans les connaître, les imputent aux forgeries intéressées de Staline. Notez cependant que le Reich finance le mouvement autonomiste ukrainien depuis la fin du 19e siècle, comme il appert clairement des volumes Allemagne de la « Nouvelle série 1897-1918 » du Quai d'Orsay). Restons sur le seul terrain socio-économique. Des trotskistes dont le chef théoricien n’a pas toujours récusé la collectivisation la trouvent criminelle quand c’est un Staline qui la réalise? « 1929-1930. Lance la collectivisation forcée ». Ah bon, parce que la contradiction entre les propriétaires bénéficiaires de la NEP et les paysans sans terre, d'une part, et la modernisation du pays, d'autre part, est une dimension étrangère à votre courant de pensée? « et instaure le goulag » (article, p. 40) : sur cette énormité, je vous renvoie à l’historique présenté par Mayer de la prison et du camp de travail dans l’histoire russe puis soviétique.

 

Vous constaterez à la lecture de la dernière version de ma présentation critique de « la famine en Ukraine » (qui figure sur mon site), jointe au courrier électronique par lequel je vous adresse la présente lettre, que je ne suis pas l’ignorante que vous croyez sur l’histoire sociale de l’URSS. Je maintiens toute mon argumentation sur le scandale du chiffrage des morts de « la famine en Ukraine » et ailleurs, chiffrage que vous-même, dans votre article (p. 40, « en Ukraine (4 millions de morts) et au Kazakhstan (1,8 million) » et maints collègues avez repris à la « source » statistique d’Alain Blum, consistant à regrouper une décennie de mortalité sur l’an 1933 (et pourquoi 4 en Ukraine?).

 

Vous m’avez sidérée par la remarque que, « en 1932-33 aucun photographe n'a pu mettre les pieds dans la région touchée par la famine et bouclée par l'armée et les troupes spéciales du Guépéou. » Il existerait donc un exemple historique qu’une interdiction officielle de photographier ait empêché la prise clandestine de photos? Manquons-nous de photographies clandestines sur « la destruction des juifs d’Europe »? L’URSS était, quoique vous en pensiez, truffée, surtout en Ukraine, d’agents divers, surtout allemands et polonais, très souvent déguisés en clercs, et chargés de renseignement militaire (je vous renvoie à cet égard à mon ouvrage Le Vatican, l'Europe et le Reich, explicite et documenté). Le début de la décennie trente a correspondu à leur effectif maximal dans ce malheureux pays. Ils ont accumulé les plans d’installations militaires (j’en conte tel épisode « vatican ») mais ils n’auraient pas fait de photos? C’est une thèse absolument irrecevable. Et, comme il n’existe pas de photos de « 1932-33 », vous trouvez naturel qu’on les remplace par celle de la famine de 1920-1921? Vous devriez consulter l’ouvrage du photographe-historien Tottle Douglas, Fraud, Famine and Fascism. The Ukrainian Genocide Myth from Hitler to Harvard, Toronto, Progress Book, 1987.

 

Vous dites pouvoir « sans aucun problème […] mettre une ou plusieurs […] sources archivistiques soviétiques et russes, de première main […] en face de chacune de [vos] affirmations ». Je vous remercie donc de me préciser à quelles sources « de première main » contemporaines des faits (et non postérieures à la mort de Staline si elles ne sont pas contrôlables par des sources « de première main ») vous avez puisé vos développements « psychologisants » sur cet homme fourbe, sadique, cruel, rompu à « la méfiance et la dissimulation » par sa formation au séminaire de Tiflis (article, p. 41); sur le lien entre le jugement de Soukhanov sur Staline « tache grise » et la « balle dans la nuque » dont il mourra « plus tard », ce nul étant « rancunier ». La « société » soviétique aurait été « affamée » (sur quelles études économiques vous appuyez-vous?, les archives que je fréquente depuis des décennies établissent plutôt les progrès dans l’alimentation de la population entre 1917 et 1941). D’où tenez-vous que « la terreur » relevait de la seule malignité de Staline? Car selon vous, l’Allemagne ne s’occupait pas de l’URSS, pas plus que de l’Ukraine : d'ailleurs, quand la Wehrmacht est entrée en URSS, le Reich n’avait jamais rien fait ni tenté contre l’URSS, pas stipendié ses adversaires – pas plus que dans le reste de l’Europe occupée d'ailleurs. Allez donc lire ce que pensait le père de Nicolas Werth de la Gleichshaltung de la France de 1938. Paris et Londres ne s’étaient non plus jamais occupés des Soviets, ni Washington, ni Rome-Saint-Siège. La Cinquième Colonne, terme inventé par les franquistes pour qualifier leurs œuvres dans le camp républicain espagnol, serait une invention stalinienne. C’est comme la Révolution française : l’aristocratie européenne a tranquillement attendu qu’elle « mangeât ses enfants », en lui consacrant à peine un regard. Vous rejoignez l’historiographie la plus réactionnaire, Furet et ses héritiers, qui a actuellement envahi le champ de la Révolution française et clame partout que les révolutionnaires ont, sinon totalement inventé, du moins instrumentalisé le péril contre-révolutionnaire (voir les travaux de Jean-Clément Martin, dont la nomination a sonné le glas de l’influence marxiste – stalinienne? – sur cette historiographie, si solide depuis Mathiez).

 

Je conteste formellement votre thèse, celle de l’historiographie dominante française, de la fabrication des complots. L’historiographie « révisionniste » américaine ou britannique fournit depuis des décennies des travaux documentés par des sources étatiques « de première main » sur lesdits complots. Votre citation du seul « mauvais roman des Sayers et Kahn » date singulièrement, tant ce champ de recherche a été confirmé et rénové dans les dernières décennies. Arno Mayer recense un certain nombre des travaux correspondants. Roberts aussi, dont vous réduisez les ouvrages (j’en ai cité un, mais il y en a d’autres) à des « études britanniques qui […] utilisent des fragments […] de documents d'archives accessibles » (assurément, vous n’avez jamais lu Roberts). J’en cite également beaucoup, notamment dans la recension du dernier livre de Roberts (qui figure sur mon site), et je trouve depuis plus de 35 ans traces diplomatiques, militaires et policières avérées par leur abondance et leur concordance de ces complots « occidentaux ».

 

Admettons que Staline aurait « tenu » des militants par la connaissance de leurs faiblesses. En quoi la chose signale-t-elle son indignité? Trotskiste, et par définition « militant révolutionnaire » ou « ouvrier », vous connaissez la fonction des responsables des « biographies » des militants et la règle établie par l’Internationale communiste à ce sujet (qui n’avait pas scandalisé Trotski à son époque bolchevique, à ma connaissance). Elle n’établit pas la vilenie des communistes, mais la simple conscience que le camp d’en face pouvait introduire des « moutons noirs » dans le leur. Complot imaginaire? J’ai consulté dans le volume F7 13427, Allemagne, renseignements 1929-30 (Archives nationales) les « listes noires du PC allemand » que détenait la police française (et comment donc? Par quelle curieuse voie?). Elles comportaient « deux parties » : 1° « espions, provocateurs et traîtres », 2° « Escrocs, chevaliers d’industrie et nuisibles au parti ». La confrontation de ces listes avec des sources directes légitime ces précautions communistes de « flicage », qui ne faisaient que répondre à l’adversaire. La pression étrangère en URSS, réelle, non imaginaire, et l’achat de militants par l’adversaire (dont vous auriez une idée précise en lisant mon Choix de la défaite, et bien d’autres avant moi ont traité du cas de Doriot) ont évidemment enraciné ces pratiques. Elles vous choquent? Pas moi, qui suis habituée aux archives policières, donc à la traque des révolutionnaires et à la corruption de militants las de la dure action de classe, piégés pour un motif ou un autre, tentés par une vie plus facile, etc.; qu’elles attestent. Je comprendrais, même si je n’avais pas de sympathie politique précise, que les révolutionnaires aient tenté de se prémunir contre le flicage et la corruption éventuels des leurs. Ils avaient en effet fort à faire. L’épisode des fonds inépuisables de l’UIMM ne surprend que ceux qui ne travaillent pas sur les fonds des services spécialisés de la police, seule sources sérieuses sur ces pratiques.

 

En revanche, quelles sont vos sources sur la tenue en laisse de Thorez et d’Ernst Thälmann, par Staline qui « aim[ait] les taches »? Prétexte à imputer à Staline seul la ligne « de combattre en priorité les socialistes, jugés plus dangereux que les nazis » (article, p. 42). Il faut résolument ignorer l’histoire allemande, et le rôle réel du SPD de soutien actif aux forces de réaction avant, pendant et après la Première Guerre mondiale, pour attribuer le conflit SPD-KPD aux caprices de Staline. Vous n’allez pas dans votre article jusqu'à mentionner la thèse de Margaret Buber-Neumann, selon laquelle cette canaille de Staline aurait livré à Hitler les militants du KPD. Merci de me dire si des archives soviétiques ont confirmé la thèse de cette ex-communiste que l’Occident a sacralisée autant que Kravchenko (franche canaille   selon les fonds du Quai d'Orsay, formels : correspondance de janvier 1948, Europe URSS 1944-1948 vol. 45, relations avec les Anglo-Saxons, janvier-mai 1948, MAE   qui a d'ailleurs usé de son témoignage au procès de 1949). Je n’ai en des décennies jamais rien trouvé sur ce point, mais vous suggérez que Staline obtint par le pacte germano-soviétique la capacité de libérer des griffes hitlériennes certains militants communistes ou d’y maintenir les autres, tel Ernst Thälmann qui, « emprisonné par la Gestapo, […] ne sert plus à rien. Staline le laissera pourrir en prison. » (article, p. 42). Il aurait donc eu le pouvoir de l’en sortir.

 

Je n’ai pas lu « les lettres envoyées par Thälmann à Staline et Molotov par l'intermédiaire de sa femme Rosa », mais j’ai consulté des sources m’autorisant à mettre en doute vos affirmations. Je mentionne en passant votre présentation, peu originale en France, du pacte germano-soviétique – une des horreurs que vous imputez à Staline (article, p. 40), dont je présente les origines, depuis 1932-1933, dans Le choix de la défaite. Ce fut une simple précaution, de l’avis du grand antibolchevique Churchill, prévue depuis 1933 par les diplomates et attachés militaires « occidentaux » au cas où l’URSS n’obtiendrait pas une alliance tripartite comme celle de 1914. Cette thèse, confirmée par les sources et la bibliographie que vous ignorez, interdit à tout historien à la fois documenté et honnête de transformer l’URSS et le Reich en alliés du 23 août 1939 au 22 juin 1941. J’affirme, comme Roberts et Carley, qu’ils ne le furent point. Et j’accorde crédit à un document figurant dans le volume 36 de la série URSS Europe 1944-1949 du ministère des Affaires étrangères, Allemagne-URSS octobre 1944-octobre 1947, établissant que seuls les hitlériens avaient pouvoir sur Ernst Thälmann, et aucunement Staline. Selon cette note de renseignement (sans date, classée dans de la correspondance de novembre 1944, « Expérience russe Heinrich Himmler »), était considérée, le 15 février 1945 (date manuscrite) comme « vraisemblable » par la direction Europe du Quai d'Orsay, Himmler tenta depuis la fin 1943 d’utiliser Thälmann comme intermédiaire dans une tentative de « paix séparée germano-russe » (divers détails sont fournis sur ses conditions). La pression dura, mais le dirigeant communiste ne voulut rien savoir. Himmler décida donc, au bout de plusieurs mois de « supprimer les témoins gênants de cette “expérience”. Thälmann fut assassiné par la Gestapo [en août 1944] sur l’ordre de Himmler et pour donner le change, on exécuta avec lui quelques autres détenus politiques. Officiellement, le gouvernement du Reich annonça que le camp de concentration où se passa le drame [Buchenwald] avait été atteint par des bombes ennemies au cours d’un raid aérien. Les deux hommes de confiance de Himmler furent impliqués dans l’affaire du complot contre Hitler et exécutés. » Qu'est-ce que Staline a à voir avec le sort d’Ernst Thälmann après mars 1933?

 

Sur Staline pendant la guerre, vous répétez tous les poncifs sur le pleutre terrifié, méfiant envers un Sorge habitué des bordels, « paralys[é] » par le 22 juin 1941; manque à peine la thèse de la pure et simple surprise, Staline étant pris « à la gorge » par l’invasion; « piètre chef de guerre » seulement « soucieux […] de dresser les généraux les uns contre les autres », hurlant au faux complot pour expliquer « la débâcle » dont il est seul responsable (article p. 45). Vous gagneriez à lire Roberts, qui, avec ses sources (pas des bribes) et son immense bibliographie, vous dément en tous points. De quelles sources directes tenez-vous 1° le discours de Staline au « chef de la Tcheka » sur les délices du « choix de la victime » et de l’assouvissement de la vengeance? (article, p. 45-46), 2° l’épisode suivant, exemple concret présumé de la passion de Staline pour le rôle du chat écrasant la souris (p. 46). Vous servez au lecteur la thèse de l’antisémite (« Sa campagne antisémite vise à décimer les juifs », p. 46), qui nous change de celle de la droite et de l’extrême droite que vous ne mentionnez pas, qui avait inondé l’entre-deux-guerres, du Staline « pantin des juifs ». Merci de vous reporter sur ce point à mes arguments critiques de Roberts sur l’après 1945. Votre amalgame final sur les thèses alléguées des « vétérans » est franchement indigne.

 

Votre humour sonne faux sur l’« “historien” anglais » (pourquoi ces guillemets ? Vous lui refusez le titre d’historien?) qui pourrait « pomper [l]e gros livre […d’] un “historien” stalinien russe » (qui? Pas historien non plus? Alors, les seuls historiens sont les historiens français antisoviétiques?). Ces façons, qui frôlent la xénophobie, surprennent, moins cependant que l’incroyable incapacité des historiens trotskistes français (l’Américain Moshe Lewin, lui, ne nie pas les évidences) à envisager les rapports sociaux quand ils traitent de celui qui a dirigé l’URSS de la fin des années vingt à 1953. Accepteriez-vous de n'importe quel « historien » ou historien qu’il évacue l’analyse économique et sociale? C’est ce que votre haine de Staline vous conduit à faire de façon systématique, comme nos collègues vernaculaires de tous bords, extrême droite incluse. C’est désolant. On peut à propos de l’URSS de Staline écrire n'importe quoi, comme on agit avec les photos : puisqu’on ne dispose pas des bonnes (et pour cause), on fait avec les fausses, car cesser d’ériger Staline en monstre sanguinaire, fût-ce sur la base de sources convergentes, serait « vraiment gonflé ». Le « militant ouvrier » que vous flattez d’être ne s’interroge-t-il pas sur l’exploitation par « l’ennemi de classe » de sa réputation de « spécialiste de l’URSS »? Si le stalinisme vous fait horreur, ne réfléchissez-vous jamais à la remarque du vieux Bebel sur le sens des flagorneries ou félicitations de la bourgeoisie? Aucun « militant ouvrier » ou historien honnête et indépendant n'est sollicité par L’Express pour ses qualités militantes ou scientifiques. Et notre collègue anglais Simon Sebag Montefiore, auteur dans le même magazine du torchon « Le voyou qui lisait Platon » (p. 48, 50), pourrait y réfléchir aussi, lui dont tous les ouvrages obtiennent traduction immédiate en français, tandis que Roberts et tant d’autres sont condamnés à l’obscurité.

 

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

Publié par Jean Lévy

BenBarka, 50 ans après. Ce qu'en dit Jacques Derogy, par Kalidou Sy

BenBarka, 50 ans après. Ce qu'en dit Jacques Derogy, par Kalidou Sy
BenBarka, 50 ans après. Ce qu'en dit Jacques Derogy, par Kalidou Sy

Le 2 novembre 1965, Jean-François Kahn alors journaliste de L'Express et son collègue Jacques Derogy publient un article intitulé Les étranges coïncidences de l'affaire Ben Barka. Cinquante ans après, Derogy revient sur la révélation d’un scandale d’état.

Le Contexte

« J'avais été correspondant au Monde en 1963-1964 à Alger donc je connaissais bien Mehdi Ben Barka qui s'occupait à l'époque de la tricontinentale. Cette organisation avait pour but de mettre en convergence les mouvements de libération du tiers-monde.

Un jour, je lui avais demandé de m'organiser un déjeuner avec ces représentants. Il y avait une douzaine de personnes : les représentant de l'Angola, du Mozambique, du Cap Vert de la Guinée-Bissau mais il y avait aussi des représentants de l'opposition portugaise espagnole. L’UPC camerounais était également là. Il se trouve que pendant l’année qui a suivie, toutes ces personnes mouraient une par une. Ca allait de l’assassinat à l’empoisonnement. Lorsque j'ai appris par une dépêche que Ben Barka avait été peut-être enlevé, ça m'a particulièrement frappé parce-que c'était le dernier de ce déjeuner qui était encore vivant mis à part moi. C’est à ce moment-là qu'avec Jacques Derogy qui l’avait aussi connu, nous avons décidé de se mettre sur cette affaire. »

L’enquête

« Très vite nous avons pu prendre contact avec un gaulliste qui a commencé à nous donner quelques éléments nous permettant de démarrer l'enquête à Paris, à Rabat et à Casablanca. Nous avions déjà eu pas mal d'éléments mais il se trouve que j'ai pu rencontrer un témoin qui m’a permis de savoir que certains gangsters comme (Georges) Boucheseiche avaient participé à l'enlèvement. Nous avons pu avoir le témoignage de Georges Figon mettant en cause directement (Mohamed) Oufkir, qui à l'époque était ministre de l'Intérieur marocain, et (Ahmed) Dlimi chef de la police du royaume. Ensuite nous avons appris que des éléments de la police française avaient participé à l'enlèvement : c'est ça qui a créé le scandale !

D'autant plus que Oufkir et Dlimi étaient à Paris et on les a laissé partir sans chercher à les arrêter... »

Quid de la raison d’état ?

« C'est une affaire franco-marocaine dans la mesure où étaient impliqués le ministre de l'Intérieur marocain Oufkir, et le chef de la police française. Par la suite, c'est devenu une affaire franco-française car ça mettait en cause le SDECE. Son représentant à l'aéroport d'Orly, Antoine Lopez avait plus ou moins trempé dans cette affaire. Deux policiers de la brigade anti-drogue avaient fait une pige, si on peut dire ça comme ça, pour le Maroc en participant à l'enlèvement.

La raison d'État a joué au début de cette affaire mais à partir d'un moment de Gaulle a dit qu’il était indigné et qu’il faillait que la vérité soit connue et la justice rendue. Les policiers et Lopez ont été sanctionnés. C’est clair qu’au départ il y a eu un verrouillage de l’Etat qui en ralenti l'enquête mais après l’enquête a pu se dérouler. D'ailleurs Dlimi a comparu au tribunal. »

Les derniers mystères de l’affaire

« On sait pratiquement tout de cette affaire mais il reste deux inconnus : qu'est-ce qu'est devenu le corps ? Et la deuxième, est-ce que Oufkir et Dlimi étaient couverts par Hassan II ou ont-ils agis dans son dos ?

C'est évident que les Marocains savent la vérité !

D'autant plus qu'il y a deux membres des services secrets marocains qui ont participé à cette affaire dont nous n'avons plus de nouvelles…

Il y a des documents qui nous permettraient de répondre à ces questions mais ils ont été verrouillés et n'ont pas été rendus publics.

Pour résumer le pouvoir marocain sait tout de cette affaire : 80% ont été révélés mais concernant les 20% restant, le pouvoir marocain ne veut pas laisser fuir. »

Propos recueillis par Kalidou SY

L’affaire Maurice Audin au tribunal à Marseille

Gilles MANCERON, blog Médiapart, 26 septembre 2015


Le 22 septembre, la poursuite en diffamation du général Maurice Schmitt contre un ancien combattant en Algérie devenu militant anticolonialiste a eu pour effet que, 58 ans après les faits, un tribunal s’est enfin penché sur l’affaire Audin, cet assassinat en 1957 par l’armée française d’un militant du Parti communiste algérien.

Alors que, depuis 1957, tous les pouvoirs politiques ont fait en sorte que l’affaire Audin ne parvienne jamais devant la justice, la plainte en diffamation du général Maurice Schmitt – ancien chef d’état-major des armées de 1987 à 1991 –, contre Henri Pouillot – ancien appelé en Algérie, affecté en 1961 à l’intendance d’un centre de torture à Alger, aujourd’hui président du réseau « Sortir du colonialisme » –, a conduit à ce que, le 22 septembre 2015, le tribunal correctionnel de Marseille se penche longuement sur un assassinat qui, pendant 57 ans, a fait l’objet d’un mensonge d’Etat. On peut s’étonner qu’à l’exception de deux quotidiens, L’Humanité et La Marseillaise et du site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, ce fait n’a pas été signalé par les médias.

On sait que, durant la guerre d’Algérie, Maurice Audin, brillant professeur et chercheur en mathématiques âgé de 25 ans, militant du Parti communiste algérien, a été arrêté le 10 juin 1957 à son domicile à Alger par les parachutistes du général Massu, commandant la 10e DP. Depuis le mois de janvier, ils avaient la charge des pouvoirs de police à Alger et pratiquaient massivement arrestations et interrogatoires sous la torture en tenant à l’écart la justice. Henri Alleg, ancien directeur d’Alger républicain, arrêté peu après, l’a retrouvé au centre de détention d’El Biar et a témoigné de ce que, comme lui, il y avait été torturé.

Parcours Maurice Audin, Alger 2003 © Ernest Pignon ErnestParcours Maurice Audin, Alger 2003 ©Ernest Pignon Ernest

Le 22 juin, la jeune femme de Maurice Audin, Josette, enseignante en mathématiques elle aussi, issue d’une famille européenne d’Algérie, restée seule avec trois enfants dont le dernier avait juste un mois, a commencé à comprendre quand elle a reçu la visite de deux parachutistes qui lui ont dit « Vous croyez le revoir un jour, votre mari… Espérez, vous pouvez toujours espérer…  » et parlaient de lui au passé. Le 1erjuillet, elle a été reçue par le lieutenant-colonel Roger Trinquier, collaborateur direct du général Massu, qui lui a dit que Maurice Audin s’était évadé le 21 juin, au cours d’un transfert où il n’était pas menotté. Sachant qu’une telle version est la couverture habituelle d’exécutions sommaires, elle a accusé les parachutistes de l’avoir tué et déposé aussitôt plainte pour homicide volontaire.

Pendant 57 ans, cette fable de l’évasion suivie d’une disparition n’a jamais été démentie, ni par la « Grande Muette » ni par les autorités civiles de la République. C’est incontestablement le plus long mensonge d’Etat de l’histoire contemporaine de la France (lire ici sur Mediapart). Or l’audience qui a occupé tout l’après-midi du mardi 22 septembre à la chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Marseille a été l’occasion de demander que la vérité soit enfin dite sur cet assassinat, ne serait-ce que pour que Josette Audin et ses enfants, Pierre et Michèle, puissent faire enfin leur deuil.

L’objet de ce procès ? Un passage d’une lettre d’Henri Pouillot – signataire de l’Appel des 171 – au général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, publiée par le journal Le Combattant, dans lequel le général Maurice Schmitt a vu une diffamation à son égard.

Le rôle du lieutenant Schmitt en 1957 précisé au tribunal

L’un des aspects de cette audience est d’avoir apporté un élément important sur l’activité du lieutenant Maurice Schmitt durant la bataille d’Alger. En effet, a été signalé au tribunal le témoignage écrit d’une personne détenue par les parachutistes du 3e RPC durant la bataille d’Alger et décrivant de manière précise son rôle personnel dans les tortures infligées aux personnes raflées. Ce n’est pas la première fois qu’un témoignage est présenté sur ce point. Comme le général Schmitt l’écrit dans son livre Alger – été 1957. Une victoire sur le terrorisme(L’Harmattan, 2002), les parachutistes du 3e RPC parmi lesquels il servait comme lieutenant entre le 20 juillet et le 4 septembre 1957, ont détenu et « interrogé durement » plus de 80 personnes soupçonnées d’aider le FLN à l’« école Montpensier » – l’école Serrouy, rue Montpensier – à Alger. Et plusieurs détenus de cette époque ont témoigné des tortures qu’il a dirigées ou pratiquées.

Le 27 juin 2001, sur  France 3dans le magazine « Pièces à conviction », Malika Koriche, ainsi que les 29 juin et 10 juillet 2001 dans le quotidienLe Monde, Ali Moulaï et Rachid Ferrahi (l’article en PDF à télécharger ici) l’ont désigné comme ayant ordonné ou effectué les tortures qu’ils y ont subies. Le 19 mars 2005,dans Le Monde, Rachid Ferrahi a même complété son témoignage en décrivant les tortures endurées par son père, Farid, auxquelles il avait assisté (l’article en PDF à télécharger là).

Le général Schmitt a répondu dans son livre qu’Ali Moulaï, « terrorisé », a parlé sans être torturé, et il a traité d’« affabulations » les témoignages de Malika Koriche et de Rachid Ferrahi. S’est ajouté aussi le témoignage d’un ancien parachutiste du 3e RPC, Raymond Cloarec, lors du procès en appel consécutif aux poursuites en diffamation intentées contre Schmitt par Louisette Ighilariz, à cette époque jeune agent de liaison du FLN, elle aussi détenue et torturée, qu’il avait accusée – ainsi qu’Henri Pouillot – de mensonge lors du débat suivant la diffusion sur France 3, le 6 mars 2002, du documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime.

Le témoignage de Raymond Cloarec, confié auparavant à la journaliste du Monde Florence Beaugé, a confirmé sur plusieurs points celui de Louisette Ighilahriz. En outre, cet ancien parachutiste a fait état des multiples tentatives du général Schmitt pour le faire revenir avant l’audience sur ses déclarations – comme le relate Florence Beaugé dans son livre Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête(Calmann Lévy, 2005) (lire ici).

Mais ce procès de Marseille le 22 septembre 2015 a été l’occasion d’ajouter à ces témoignages un document accablant. Il a été fait état pour la première fois devant la justice de la mention du lieutenant Schmitt dans le récit écrit à l’époque par une jeune algéroise de famille juive, Huguette Akkache, relatant sa détention dans cette école pour avoir soigné un militant du FLN. Ses 42 pages dactylographiées envoyées en février 1959 au quotidien La Croix ont, en effet, été publiées intégralement en 2012, par le journaliste Jacques Duquesne, dans son livre Carnets secrets de la guerre d’Algérie chez l’éditeur Bayard. Ce récit avait déjà fait l’objet de publications partielles : des extraits en décembre 1959 par l’hebdomadaire Témoignage Chrétien et le quotidien Le Monde ; puis, en 2004, une édition (signalée par Le Monde du 28 octobre 2004 et du 18 mars 2005 – à télécharger ici en PDF) signée du pseudonyme de « H. G. Esméralda » sous le titre d’Un été en enfer. Barbarie à la française. Alger 1957, par les éditions Exils à Paris, où les noms des tortionnaires n’apparaissent qu’en abréviations.

Mais Jacques Duquesne a publié pour la première fois le nom de l’auteur de ce récit et les noms entiers des tortionnaires, dont celui du lieutenant Schmitt (orthographié Schmidt), cité à treize reprises. Avant sa longue carrière de journaliste qui l’a conduit jusqu’à présider l’association qui supervise le groupe Ouest-France, Jacques Duquesne avait fait ses débuts comme reporter pour La Croix en Algérie à la fin de 1957. En 2012, dans le Préambule de ses Carnets, il écrit: « A 82 ans, mes années d’Algérie me reviennent. […] Cette guerre que j’avais couverte pour La Croix s’est imposée dans ma mémoire au moment où j’ai rouvert les cartons que j’avais soigneusement ficelés et rangés au fond d’un grenier en Corrèze il y a 50 ans ». Et il présente ainsi ce témoignage : « Sur 42 pages dactylographiées, une jeune femme algéroise, mère d’une petite fille, raconte, en termes simples et précis, les 43 jours de détention et de torture qu’elle a subies, à l’école Serrouy, rue Montpensier, près de la Casbah, un établissement transformé par les paras en “centre d’interrogatoire” durant la bataille d’Alger. […] Je ne me souviens pas d’avoir jamais publié l’histoire de Huguette Akkache. Je suis heureux de pouvoir le faire aujourd’hui ». Le lieutenant Schmitt y est décrit comme dirigeant les interrogatoires, ordonnant aux bourreaux de poursuivre ou de stopper les tortures, et actionnant parfois lui-même la magnéto tout en lançant de violentes diatribes anti-communistes.

Est-ce la gêne qu’éprouve Maurice Schmitt quand il se rappelle son propre rôle à Alger en 1957 qui l’a fait réagir ainsi, en jugeant diffamatoire cette lettre d’Henri Pouillot suggérant simplement, en septembre 2014, au chef d’état-major des armées qu’on l’interroge sur ce qu’il pourrait savoir des conditions de la mort de Maurice Audin ? Une telle suggestion – qui ne portait pas sur son rôle personnel – paraît pourtant fondée. Schmitt est certes arrivé à Alger un mois après la mort de Maurice Audin mais il a rencontré fréquemment ensuite – il en fait état dans son livre – des officiers de l’état-major de la 10e DP, dont le lieutenant-colonel Roger Trinquier, collaborateur direct de Massu, et le capitaine Alain Léger. C’est son régiment, le 3e RCP qui – comme le rapporte le colonel Yves Godard, commandant alors la zone Alger-Sahel,  dans son livre, Les paras dans la ville (Fayard, 1972) – a démantelé entre le 28 janvier et le 19 février 1957 le réseau FLN à l’origine d’une première série d’attentats. Il peut donc avoir eu des informations sur les circonstances de la mort de Maurice Audin, même s’il n’était pas à Alger le 21 juin 1957.

Dans son livre Alger – été 1957. Une victoire sur le terrorisme, il montre qu’il a une connaissance très précise des évènements intervenus à Alger pendant toute l’année 1957 : il relate ce qui s’est passé avant son arrivée le 20 juillet et consacre tout un chapitre à la suite de la bataille d’Alger, après le 4 septembre, quand lui-même et ses parachutistes du 3e RCP ont été remplacés par ceux du 1er REP. Il nomme même une fois Maurice Audin, dans la phrase suivante : « Il est clair que Boumendjel, Maurice Audin et Larbi Ben M’Hidi auraient dû être traduits devant un tribunal… ». Or — on le sait aujourd’hui avec certitude — Ali Boumendjel et Larbi Ben M’Hidi ont été tués, sur ordre, durant leur détention. Cette phrase de Maurice Schmitt semble donc indiquer que Maurice Audin a, lui aussi, été l’objet d’une décision de mise à mort. Dans ces conditions, il est logique de lui demander s’il peut le confirmer et s’il peut apporter des précisions sur ce point.

Maurice Audin a-t-il été assassiné sur ordre ?

D’autant que les choses ont bougé ces dernières années sur la question de la mort de Maurice Audin. En mars 2012, une journaliste du Nouvel ObservateurNathalie Funès, a révélé que le colonel Yves Godard a écrit dans des carnets déposés à l’Université de Stanford (Californie) qu’Audin a été tué, sur ordre, par le sous-lieutenant du 6e RPC Gérard Garcet – qui était au début de 1957 l’officier d’ordonnance du général Massu. Puis, le général Paul Aussaresses – commandant, à l’époque, au sein du 1er RCP et chargé par le général Massu de l’« action », c’est-à-dire notamment des exécutions extrajudiciaires – a confié, peu avant sa mort le 3 décembre 2013, au journaliste Jean-Charles Deniau – qui l’a rapporté dans son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin, paru en janvier 2014 aux éditions Equateurs – que l’ordre de tuer Audin est venu du général Massu et que le sous-lieutenant Gérard Garcet est bien celui qui l’a mis en œuvre. Il est clair pour les historiens que, si – comme l’a affirmé Aussaresses – il y a eu alors un ordre du général Massu, il a forcément été partagé par le ministre résidant, Robert Lacoste.

La déclaration d’Aussaresses a conduit le Président de la République à mettre fin à la version qui a été la thèse officielle pendant 57 ans, celle de l’évasion. Il a reçu le 17 juin 2014 à l’Elysée Josette et Pierre Audin, l’un des fils du disparu, et rendu public le 18 juin un message à l’occasion de la remise du Prix Maurice Audin de mathématiques. Dans ce message, pour la première fois, un président de la République a reconnu que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention ». Cela revient à reconnaître que, pendant 57 ans, les autorités de l’armée et de la République ont fait d’un mensonge leur vérité officielle.

Mais de quoi Maurice Audin est-il mort alors qu’il était détenu par les parachutistes ? Le Président de la République a écrit dans son message qu’il avait ordonné « que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. Audin en juin 1957. Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. Audin, que la justice n’a plus les moyens d’éclairer. C’est aux historiens qu’il appartient désormais de les préciser ». Dans ces conditions, il parait légitime de suggérer au chef d’état major des armées de demander aux officiers encore vivants ayant participé à la bataille d’Alger ce qu’ils savent sur cette mort. Le général Schmitt n’est pas un témoin direct de l’assassinat de Maurice Audin, mais il fait partie de ceux qui peuvent permettre d’établir la vérité. Si l’armée française, aujourd’hui, veut faire la lumière, elle le peut.

Sur la question sur laquelle le tribunal correctionnel de Marseille était saisi, la poursuite en diffamation introduite par Maurice Schmitt, il fera connaître son délibéré le 3 novembre 2015. Fera-t-il référence à l’affaire Audin ? Dans la ville où Pierre Vidal-Naquet, le fondateur du Comité Maurice Audin, était collégien quand ses parents ont été arrêtés avant de disparaître en déportation, on ne peut qu’attendre de la justice qu’elle fasse un pas dans le sens de l’exigence de  vérité.

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Nous sommes le 17 octobre

 

Publié le 17 Octobre 2015

Nous sommes le 17 octobre
 

Parce qu'il n'y a rien a ajouter à ce que La Canaille écrivait il y a juste un an (et chaque 17 octobre depuis la création de son c@rnet, comme pour Charonne, Canaille le rouge ne manque pas le rendez-vous) voici comme un hommage aux victimes et un salut au peuple algérien.

 

17 octobre 1961,

 

Journée de honte pour le pouvoir colonial français.

 

Journée de massacre par le pouvoir colonial français.

 

Journée tournant pour la Révolution algérienne.

 

Cette soirée, cette nuit où le peuple algerien paiera le prix le plus fort sa démonstration d'une nation algérienne opposée à la répression coloniale et exigeant son indépendance.

 

Une répression qui fera au sens propre un nombre encore (toujours)incalculé de victimes.

 

Elle finira d'ouvrir bien des yeux à ceux qui refusaient de regarder.

 

Une nuit où à Paris la CGT et le PCF anticolonialiste d'alors organisèrent solidarité et secours à ceux que la droite et la SFIO appelaient terroristes massacrés par les brigades spéciales aux ordres de Frey et de Papon.

 

Un Papon qui s'illustra là, continuité d'une carrière d'assassin, comme il le fit à Bordeaux vingt ans plus tôt, comme il le fera quatre mois plus tard à Charonne.

 

Plus que jamais devant l'impérialisme, le fascisme et ses versions théocratiques de toutes confessions, souvenir, mémoire et respect aux victimes de la répression des combattants de la Liberté pour l'Algérie.

 

Rédigé par Canaille Lerouge

Publié par Michel El Diablo

François MITTERRAND et le FRONT NATIONAL 33 ans après…

François MITTERRAND et le FRONT NATIONAL 33 ans après…

Le 2 mars 2015, Le Figaro écrit« Départementales : un sondage donne le FN en tête avec 33% des voix ». Précisément, cela fait 33 ans que François Mitterrand et le Parti Socialiste ont lancé (en 1982) avec des moyens considérables l'opération de promotion du FN. L'ouvrage La main droite de Dieu d'Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Seuil 1994, rappelle en détail cet épisode. Quel est à présent le bilan de l'aventure politique qui a fait suite à ce soutien médiatique apporté par une certaine « gauche » gouvernementale au Front National ? L'objectif de Mitterrand et du PS étant d'empêcher la « droite » de récupérer le mécontentement populaire engendré par leur politique. Trente-trois ans après, le dernier sondage sur la montée électorale prévisible du FN n'est pas une vraie surprise pour la presse internationaleThe New York Times Magazine analysait il y a deux semaines : « France’s ultranationalist fringe party isn’t so fringe anymore ». Il y a une semaine, Reuters rapportait notamment « France's National Front seen leading local elections: poll ». Ce week-end, The Independent écrivait explicitement « Rise of the French far right: Front National party could make sweeping gains at this month's local elections ». De même, la semaine dernière El Mundo commentait « El Frente Nacional se confirma como primer partido de Francia ». Le 2 mars, avec le titre « El avance de los populismos »La Región n'hésite pas à comparer le Front National avec Syriza. Hier, El Temps s'interrogeait sur l'actuelle « Efervescència nacionalista ». L'auteur se demandait d'emblée « ce que peuvent avoir en commun » des mouvements comme le FN, Syriza, Ukip, Podemos... Une question devenue de plus en plus fréquente, sous des formes diverses. Dans un article intitulé« Roma, Lega in piazza con CasaPound. "Vaffa" di Salvini a Renzi e Fornero »Corriere della Sera rapporte « E’ stato letto dal palco anche un messaggio della presidente del Fronte Nazionale francese Marine Le Pen ». Mais comment a-t-on pu en arriver à une telle situation de crise politique où, partout en Europe, le discrédit des partis « de gouvernement » actuels et précédents ne cesse de s'aggraver ? Une chose paraît évidente : l'amertume et la colère populaires après trois décennies de mondialisation à outrance et de politique musclée des représentants du capitalisme est en passe d'atteindre un seuil critique. Quels que soient les partis qui récupèrent à présent (et jusqu'à quand ?), sur le plan électoral, cette détresse croissante des populations.

Le Courrier International écrivait la semaine dernière « Vu des Etats-Unis. Le Front national intrigue l'Amérique ». C'est le moins que l'on puisse dire.

Mais précisément, quelle est l'origine de la montée du Front National, et à quoi répondait-elle à cette origine ? Comment la montée progressive du FN a-t-elle pu perdurer, jusqu'à aboutir à la situation actuelle ?

Des extraits de l'ouvrage La main droite de Dieu sont accessibles aux adresses http://michel.delord.free.fr/maindroite.pdf ethttp://lepcf.fr/LA-MAIN-DROITE-DE-DIEU .

On peut lire, notamment :

« L'unité nationale, ce n'est pas l'uniformité, c'est le pluralisme des opinions, le choc des idées. » Ce 8 mai 1982, Jean-Marie Le Pen écoute le discours que François Mitterrand prononce à Orléans. Il décide de saisir la balle au bond. Le Front national n'en finit pas de végéter: 0,2 % des voix aux élections législatives de juin 1981 et pas mieux aux cantonales de mars 1982. Conséquence: aucune chaîne de télévision n'a pris la peine de se déplacer pour le congrès du FN qui vient de s'achever en cette fête de Jeanne d'Arc. Jean Marie Le Pen n'apprécie pas cette absence. Et il le fait savoir en écrivant à l'Élysée. L'appel présidentiel au respect du pluralisme vient à point nommé.

(fin de l'extrait)

et plus loin :

Sur les conseils de Michel Charasse, François Mitterrand signe, le 22 juin, une réponse écrite à Jean-Marie Le Pen: « Il est regrettable que le congrès d'un parti soit ignoré par Radio-Télévision. [...] Elle ne saurait méconnaître l'obligation de pluralisme qui lui incombe [...]. L'incident que vous signalez ne devrait donc plus se reproduire. Mais d'ores déjà, je demande à Monsieur le Ministre de la Communication d'appeler l'attention des responsables des sociétés Radio-Télévision sur le manquement dont vous m'avez saisi. »

(fin de l'extrait)

François Mitterrand a ainsi pris des mesures très conséquentes visant à contraindre les médias à accorder une place importante à la médiatisation du Front National. On peut lire à ce sujet dans La main droite de Dieu :

La première chaîne, alors publique, se montre la plus zélée. (...) Annik Beauchamps se souvient de s'être fait imposer la présence du président du Front national: « C'était en fin d'après-midi, Alain Chaillou et moi-même, nous avons reçu l'ordre d'inviter, pour le journal de 23 heures, Jean-Marie Le Pen, et c'était un ordre suffisamment précis pour qu'on soit obligés d'y obéir. »

(fin de l'extrait)

Le Front National a ainsi été à l'origine (1982 et années suivantes), pour François Mitterrand et le Parti Socialiste, un moyen de préserver une hégémonie électorale que menaçait leur propre politique de « rigueur ».

Rappelons, à ce sujet, que François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen se connaissaient depuis longtemps, au point d'avoir été ensemble témoins de la défense des putschistes d'Alger (notamment, Raoul Salan) en 1962. L'avocat de la défense n'était autre que Jean-Louis Tixier-Vignancourt, ancien secrétaire général adjoint à l’Information de l’État français du gouvernement de Vichy (1940-41) et fondateur en 1953-54 du Rassemblement National. C'est à sa demande, que Mitterrand est intervenu.

En 1965, Jean-Louis Tixier-Vignancourt sera candidat à la Présidence de la République avec Jean-Marie Le Pen comme directeur de campagne. Il appellera à voter pour François Mitterrand au second tour.  Par la suite, Mitterrand bénéficiera systématiquement du soutien de l'extrême-droite et des nostalgiques de l'Algérie française.

En 1982, au moment où l'opération de promotion du Front National a été lancée, François Hollande et Ségolène Royal faisaient déjà partie de l'entourage de François Mitterrand et de son gouvernement.

On trouve parmi les ministres en exercice au sein du gouvernement de Pierre Mauroy en 1982 Gaston Defferre, Michel Jobert, Charles Fiterman, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Bérégovoy, Robert Badinter, Claude Cheysson, Charles Hernu, Jack Lang, Edith Cresson... En juin 1982, un blocage des prix et des revenus a eu lieu, le motif déclaré étant de contrer l'inflation. La politique gouvernementale se trouvait déjà « sous tension ».

La politique dite de « rigueur» sera ouvertement déclarée en mars 1983. Les ministres du nouveau gouvernement Mauroy étaient Jacques Delors, Pierre Bérégovoy, Gaston Defferre, Charles Fiterman, Robert Badinter, Claude Cheysson, Charles Hernu, Michel Rocard, Laurent Fabius, Alain Savary, Edith Cresson, Roger Quilliot, Michel Crépeau et Marcel Rigout.

François MITTERRAND et le FRONT NATIONAL 33 ans après…

Le 11 mars 2015, Planet rapporte encore « Manuel Valls à Marion Maréchal-Le Pen : "Vous n'êtes ni la République ni la France" », et l'Opinion ajoute« TextO’ : Front National : Najat Vallaud-Belkacem : "Manuel Valls a parfaitement raison" ». Simultanément, La Chaîne Parlementaire diffuse une vidéo avec le titre « Elections départementales : le Front national tend la main à l'UMP ». BFMTV souligne à son tour « Manuel Valls et Marion Maréchal-Le Pen à couteaux tirés », et RTL interroge« Valls a-t-il raison de craindre l'ascension du Front National ? ». En réalité, le contenu de la campagne lancée par le gouvernement et le Parti Socialiste contre le FN vise, au-delà de cette organisation et de ses dirigeants, le rejet populaire d'une politique clairement antisociale. Le désaveu exprimé par la population française envers l'essentiel de la politique de François Hollande et Manuel Valls étant assimilé sans raison valable au Front National. Certes, le FN récupère sur le plan électoral une partie de cette détresse générale, mais la source des problèmes que rencontre le Parti Socialiste auprès d'une majorité croissante de la population est bien plus profonde et résulte de sa propre stratégie. Ce n'est pas par une campagne apparemment dirigée contre le Front National mais essayant de tout amalgamer dans la pratique, que le gouvernement parviendra à persuader les citoyens du bien-fondé de sa politique et de celle de l'Union Européenne. Pas plus que par l'affaire d'une possible fraude du FN au Parlement Européen, largement évoquée par les médias et sur laquelle Le Monde écrit entre autres « Qui sont les frontistes visés par l’enquête européenne pour fraude ? »ou encore« Le Front national voit la main de Manuel Valls derrière l'enquête au Parlement européen », alors que l'Opinion se demande « Parlement européen : le FN, seul dans le collimateur ? » et L'Expressrépercute« Soupçon de fraude du FN : Le Pen dénonce une "manipulation politique" ». A son tour, Le Point évoque« les dessous d'un scandale ». En même temps, la montée de l'abstention donne lieu à une agitation politicienne proposant de rendre le vote obligatoire. L'Express en fait à nouveau état, écrivant« Comme d'autres avant lui, François de Rugy (EELV) veut rendre le vote obligatoire ». Mais peut-on déguiser les réalités politiques par ces procédés ? Et quelle a été l'origine historique de la montée progressive du Front National, si ce n'est la volonté de François Mitterrand et du secteur dominant de la « gauche » de l'époque ? Encore un calcul politicien. Notre article « Mitterrand et le Front National : 33 ans après (I) » rappelle l'opération de promotion du FN lancée par François Mitterrand et le Parti Socialiste depuis 1982 et décrite en détail dans l'ouvrage La main droite de Dieu d'Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, Seuil 1994. Faux, Legrand et Perez consacrent même à cet épisode de la politique française un chapitre intitulé La politique du Front fort.

Si l'ont s'en tient aux sondages récents, le Front National ne serait pas loin de doubler son pourcentage de voix dans les prochaines élections départementales par rapport à celui obtenu par Jean-Marie Le Pen en avril 2002 lors du premier tour des élections présidentielles (16.86%), lorsque l'alors président du Front National a accédé au second tour au détriment du premier ministre « socialiste » Lionel Jospin.

A son tour, Marine Le Pen a obtenu 17.9% lors du premier tour des dernières élections présidentielles (avril 2012). Loin, également, du 33% des voix qu'un sondage a récemment attribué au Front National pour les prochaines élections départementales.

Entre avril 2012 et les élections européennes de mai 2014, où le Front National a obtenu 24.86% des voix, une très nette progression électorale de ce parti a fait suite à la politique appliquée pendant deux ans par François et Jean-Marc Ayrault.

L'accès de Manuel Valls à la fonction de Premier Ministre depuis le 31 mars 2014 n'a manifestement pas enrayé cette évolution.

Mais quels ont été les origines de la montée progressive du FN commencée il y a plus de 30 ans ?

Comme déjà rappelé dans notre précédent article « Mitterrand et le Front National : 33 ans après (I) », des extraits de l'ouvrage La main droite de Dieu sont accessibles aux adresses http://michel.delord.free.fr/maindroite.pdf et http://lepcf.fr/LA-MAIN-DROITE-DE-DIEU .

Toujours dans le chapitre La politique du Front fort, on peut lire entre autres à propos de l'opération lancée en juin 1982 par une lettre de François Mitterrand :

(...) mardi 29 juin l'invité du journal du soir de TF1 en direct sur le plateau est... Jean Marie Le Pen !

(...)

Coïncidence, le direct avec le dirigeant d'extrême droite a lieu le soir d'un mini-remaniement ministériel. (...) Pierre Bérégovoy, alors secrétaire général de l'Élysée, fait son entrée. (...) Placé de fait en opposant privilégié, Jean-Marie Le Pen commente ce changement à chaud devant les caméras : « François Mitterrand est un grand manoeuvrier. Avec ce remaniement, il vire large. Cela démontre que le président veut prendre la barre en main dans la tempête qui s'annonce. »

(...)

A la radio comme à la télévision, les apparitions du Front national se multiplient. Journal de 13 heures sur TF1 le 7 septembre, journaux de 20 heures sur TF1 et A2 le 19 septembre à l'occasion de la fête des BBR, de nouveau sur la Une le 30 octobre et, enfin, le lendemain, la Deux livre un extrait brut d'un discours de Jean-Marie Le Pen sur la « lutte antimarxiste ».

Autre rendez-vous aussi couru qu'inespéré : le célèbre "Tribunal des flagrants délires", animé par Claude Villers sur France-Inter. « C'est la première fois que le service public m'offre la possibilité de m'exprimer pendant plus d'une heure », reconnaît d'ailleurs à l'antenne le dirigeant du Front national. Émission mémorable entre toutes. (...) on rit de lui, on rit avec lui. Mais, c'est là l'important, Le Pen n'effraie pas.

La série continue au moment des élections municipales de mars 1983. Par deux fois en six semaines, Yves Mourousi convie Jean-Marie Le Pen dans son journal de la mi journée. (...)

(fin de l'extrait)

La montée électorale progressive du Front National a suivi cette promotion médiatique. A ce sujet, le même chapitre de La main droite de Dieu fait état de ces déclarations :

Pierre Bérégovoy à Franz-Olivier Giesbert : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes ». Source : Le Président, Seuil 1990.

Maurice Faure : « Mitterrand est un fameux connaisseur des rouages de la politique, hein! Les autres ont bien fait ça avec les communistes. Alors, pour le Front national, c'est de bonne guerre ». Source : entretien avec les auteurs.

Paul Quilès, évoquant ses réflexions avec François Mitterrand : « Mes réflexions avec lui ont été nombreuses sur le sujet. Elles étaient plus stratégiques que politiques. Mitterrand est assez tacticien pour savoir qu'il faut diviser l'adversaire ». Source : entretien avec les auteurs.

Peut-on être plus clair ?

François Mitterrand et le Parti Socialiste ont donc sciemment lancé, et poursuivi, une stratégie politicienne de soutien à la montée électorale du Front National visant à isoler la « droite » parlementaire.

Un effet qui s'est manifesté tout au long des deux mandats de François Mitterrand, et même sous Jacques Chirac lors des élections parlementaires de 1997 qui ont ouvert la voie à la formation du gouvernement de « gauche plurielle » de Lionel Jospin. Mais quel a été le bilan de cette « gauche plurielle »?

En avril 2002, après cinq ans de « gauche plurielle » et de politique réactionnaire de « gauche » (conseils européens, casse de la fonction publique, record de privatisations...), Lionel Jospin a payé une première facture de la stratégie de promotion du Front National par son élimination au premier tour des élections présidentielles. Ce n'était qu'un début...

SOURCE :
Mitterrand et le Front National : 33 ans après (I)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2015/03/02/mitterrand-e

 

Six ans à peine après son arrivée au pouvoir, Lénine disparait. Six années d'une activité politique extraordinaire, abrégées par un coup de pistolet qui va empêcher la finalisation d'une innovation politique qui aurait pu, peut-être, sauver l'URSS. Deng Xiaoping reprendra, un demi-siècle plus tard, la formule proposée par Lénine.

Lorsque le coup de feu de Fanny Kaplan claque (1918) et que seule une éraflure saigne dans le cou de Lénine, nul ne sait que celui-ci (48 ans) n’a plus que quelques années à vivre. Bien que personne ne sache que son geste a finalement atteint son but, Fanny va être fusillée. Elle a tiré parce qu’elle voulait voir la guerre contre l’Allemagne continuer alors que Lénine et les bolcheviks ont stoppé ce massacre inutile. Le sang a coulé, c’est une première, et grave, fracture parmi les révolutionnaires d’octobre.

 

A l’Ouest aussi, le massacre tire à sa fin. Mais les capitalistes européens, qui ont senti la division chez les soviets, volent au secours des contre-révolutionnaires russes, c’est le début de la guerre civile avec son cortège de massacres, et de famines, que les bolcheviks ne gagnent (1920) qu’à force de rigueur, de mobilisations et de "communisme de guerre". Depuis octobre 17 les bolcheviks on dus signer deux compromis en position de faiblesse, Brest-Litovks contre les allemands en 18, et en 21 contre les polonais à Riga. Dans ces deux situations Lénine a dû batailler ferme pour imposer à ses camarades ces compromis.

 

En 21 le nouvel état, exsangue, sort enfin de la guerre. Lénine observe la situation ; les spartakistes ont échoué en Allemagne, comme Béla Kun en Hongrie. Ses espoirs se concentrent sur la Chine et l’Inde à cause surtout de leur potentiel de force de travail qui, forcément, va immanquablement, faire exploser le carcan colonial. Mais cela ne règle en rien la situation russe. Le peuple est affamé, la classe ouvrière, minoritaire dés le départ, a pourtant gagné la guerre civile, mais elle est décimée. La paysannerie, largement majoritaire, maintenant propriétaire de la terre, est toujours aussi ignare. Pour s’installer dans le monde moderne, il lui faut apprendre à lire, écrire, compter, acheter, vendre, payer des impôts etc.. c’est cela que Lénine qualifie de "révolution culturelle" et pas le "proletkult" qui à Pétrograd ou Moscou singe les surréalistes français. Lénine préconise la fin du "communisme de guerre" et ses réquisitions arbitraires qui indisposent les paysans, on passe aux impôts en numéraire, ce qui stimule la circulation monétaire. La faim, enfin, recule.

 

Mais Lénine est conscient du retard économique russe. Il a polémiqué longuement avec Kaustky et les mencheviks qui lui reprochaient d’avoir pris le pouvoir trop tôt, dans un pays trop arriéré, il a répondu que la révolution était arrivée là où la chaîne du capital s’était brisée et pas là où les professeurs l’avaient prévu. Les peuples ne sont pas sagement assis devant les tableaux noirs des pédants....Mais il sait qu’il faut, urgemment, rattraper le retard sur les pays capitalistes avancés. C’est de cette équation qu’il sort, entre deux crises, son cerveau étant de plus en plus mal irrigué, une formule qui surprend tout le monde : La NEP– Nouvelle Politique Economique. En 20-21 il est encore assez solide pour développer de long raisonnements qui finissent par trouver une majorité dans le parti Bolchevik. Mais qu’est-ce que la NEP ? C’est le capital qui manque le plus, Les capitalistes russes ont fuit, les inviter à revenir est illusoire, d’ailleurs la plupart sont ruinés. Non la solution c’est les capitalistes étrangers, allemands et américains en priorité. Lénine leur propose des concessions pour 20, 30 ou 40 années, parfois grandes, en Sibérie, comme la moitié de la France. Là ils paient, à l’état soviétique, des royalties prévues par contrat, ils sont propriétaires de tout, bois, pétrole, fer etc.. qu’ils exploitent avec la main d’oeuvre qu’ils embauchent, et qu’il forment, sur place. Au final, plus d’impôts dans les caisses de l’état, et surtout plus de compétences pour la classe ouvrière, plus de capital humain, plus de prolétaires pour la Révolution !

 

Jusqu’à sa mort, lorsque l’artère carotide, blessée par Fanny Kaplan et mal cicatrisée, se bouchera complètement, Lénine se battra pour la NEP, c’est même dans le cadre de la NEP qu’il incitera les paysans à constituer des coopératives pour doper la productivité de la terre que leur a remise la Révolution. Mais force est de constater qu’il est quasi seul sur ce terrain, si Trotski le soutient sans trop de réticence, les autres, Staline, Kaménev, Boukharine... se taisent. Ils sont dubitatifs, les résultats comptables sont indéniables, mais les cadres de ces entreprises étrangères qui affichent leur aisance nouvelle choque ceux qui pensent que le communisme c’est d’abord, et avant tout, l’égalité.

 

Seul Lénine pouvait expliquer, à ces jeunes communistes sommaires, que les revenus des "nepmans" étaient fonction de leurs apports directs ou indirects à la société soviètique. Seul, il avait la carrure pour faire sentir la différence entre un capitaliste américain qui investit des milliards de dollars au Kamtchaka et les ex-nobles qui se prélassaient à la cour de Nicolas II.

 

Mais Lénine meurt le 21 janvier 1924 et, faute d’impulsion politique, la NEP va péricliter jusqu’en 1927, quand Staline pourra, sans aucune contestation, troquer la NEP contre le "socialisme dans un seul pays" qui, malgré son caractère totalement non marxiste, ne fera tousser que Trotski. Lequel obtiendra le retrait de la formule, mais pas de la chose qui, en fait, sous différents aspects, survivra jusqu’en 1991.

 

Le projet de Staline est simple, il s’agit de construire, en autarcie, une société idyllique qui, par son exemple, attirera les prolétaires de tous les pays. Les partis communistes n’ont plus qu’un objectif : défendre en toute circonstance la patrie du socialisme ! Plus de capital étranger, plus de nepmans, du volontarisme....

 

En fait, comme Lénine et les autres, Staline est persuadé que dès que le capital mondial sera en capacité, il attaquera militairement l’URSS. Mais contrairement à Lénine, il ne croit pas qu’il soit possible de le neutraliser en l’intéressant, même partiellement, au développement de l’URSS. Pour Staline, l’industrialisation, plus qu’à développer les compétence du peuple est surtout envisagée pour mettre, militairement, le pays en capacité de soutenir n’importe qu’elle agression. C’est ainsi qu’on peut comprendre le stalinisme sous toutes ses faces, goulag, culte, procès fabriqués, terreur,... etc mais aussi l’extraordinaire victoire de 1945, magistralement maîtrisée, du début à la fin, par le dictateur.

 

Sauf que lorsque Staline meurt, la victoire de 45 n’incite pas les successeurs à remettre en question la méthode. C’est pourtant des conséquences de l’autarcie et de la valeur insuffisante de la force de travail, conséquence de la faiblesse de l’industrie légère, que le régime va s’écrouler en 91. Si les Khroutchev, Gorbatchev et consort, qui n’ont pas su tirer d’autres leçons que superficielles (le culte, le goulag...) du stalinisme, sont évidemment les responsables ultimes de l’échec, ils ne sont que les produits d’un choix politique antérieur qui a broyé physiquement leurs prédécesseurs bien que ceux-ci (Trotski...) n’aient pas osés, en 27 et avant, contredire Staline sur l’abandon de la NEP.

 

Que serait devenu l’URSS, et l’Europe, et le Monde si la NEP avait survécu à Lénine ? Personne ne peut le dire, mais si le pire, ou le meilleur, ne sont jamais sûr, il n’est pas interdit de penser que l’histoire de cette Révolution, aurait pu, pour le peuple soviétique, et pour les autres, mieux se terminer.

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Le 30 septembre 1938

Ce jour que l’Occident préfère oublier 

 

par Michael Jabara Carley

vendredi 9 octobre 2015, par Comité Valmy

Le 6 décembre 1938, Joachim Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, et son homologue français Georges Bonnet signent l’Engagement franco-allemand de collaboration pacifique.

 

Ce jour que l’Occident préfère oublier

 

L’Otan réécrit l’histoire. À l’en croire, la Seconde Guerre mondiale n’aurait pas été un conflit interne du capitalisme, mais le combat glorieux de la démocratie contre le nazisme. Et par conséquent, l’Union soviétique n’aurait pas joué dans ce conflit un rôle de toute première importance. Au contraire, ce régime aurait conclu avec le Mal absolu la plus durable des alliances. Cette propagande ne résiste pas aux faits.

Vous avez certainement entendu parler maintes fois du pacte germano-soviétique de non-agression, signé le 23 août 1939. Ce jour-là, Adolf Hitler et Joseph Staline, unis comme deux petits pois dans une cosse — selon l’image qu’en donnent les médias officiels occidentaux —, se sont « partagé » l’Europe de l’Est de la mer Baltique à la mer Noire. La Seconde Guerre mondiale pouvait s’engouffrer par ces portes largement ouvertes. Staline plantait un couteau dans le dos de la France et de la Grande-Bretagne, soi-disant démocraties occidentales, en réalité les deux principaux empires coloniaux du monde.

 

Pour bien s’assurer que vous n’oubliez pas cette date, au cas où son apparition répétitive dans les médias officiels ne suffirait pas, le 23 août a été déclaré « Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme », ou plus communément « Journée européenne du souvenir ». En 2008, le Parlement européen eut l’idée géniale de « commémorer, avec dignité et impartialité, le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires ». Ce jour est célébré chaque année depuis 2009. Le projet avait été conçu ou soutenu par plusieurs groupements politiques de centre droit au sein du Parlement européen et par l’Assemblée parlementaire de l’Otan (donc par les États-Unis). Et si, en 2009, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), réunie en Lituanie, publia une résolution qui attribuait à l’Union soviétique et à l’Allemagne nazie « une responsabilité équivalente dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale », cela n’avait rien d’une coïncidence. Cette résolution de l’OSCE ne se réfère aucunement à la réalité historique des années 30. Elle n’est qu’une tentative de réécrire l’histoire. Naturellement, cette démonstration de démagogie anti-staliniste et anti-soviétique a une autre finalité : s’attaquer à la Fédération de Russie et à Vladimir Poutine, cible favorite des russophobes occidentaux.

 

Si l’Europe avait réellement voulu se rappeler comment débuta la Seconde Guerre mondiale, elle aurait dû choisir une date plus appropriée pour cette commémoration. Je propose celle du 30 septembre 1938. Ce jour-là, à Munich, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et son homologue français Édouard Daladier rencontrèrent Hitler et son fidèle serviteur Benito Mussolini afin de dépecer la Tchécoslovaquie. Aucun diplomate tchécoslovaque ou soviétique n’était présent ; Hitler n’en voulait pas. Le Führer exigea le territoire des Sudètes, peuplé en majorité d’Allemands, sous prétexte d’autodétermination, mais en réalité pour détruire la Tchécoslovaquie, obstacle à la domination allemande en Europe, et pour isoler l’Union soviétique, alliée de la Tchécoslovaquie.

Le 30 septembre 1938, Neville Chamberlain (Grande-Bretagne), Édouard Daladier (France), Adolf Hitler (Allemagne) et Benito Mussolini (Italie) signent les accords de Munich, soit l’arrêt de mort de la Tchécoslovaquie en l’absence de ses représentants.

 

En réalité, l’Union soviétique faisait tout son possible pour soutenir la sécurité collective de l’Europe et la résistance de la Tchécoslovaquie à l’Allemagne nazie. C’étaient la France et la Grande-Bretagne — surtout cette dernière — qui esquivaient le combat. La France se montrait lâche. Son ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet, estimait que son pays était incapable de combattre et que s’il le faisait, il courait un fort risque de défaite et de révolution communiste. Trotsky, l’ennemi juré de Staline, aimait à dire que la guerre était souvent la mère de la révolution. Bonnet, et avec lui beaucoup de ses collègues français, étaient du même avis.

 

Chamberlain, moins couard, était plus déterminé à ne pas se laisser entraîner dans une guerre pour un État sans avenir ni viabilité. Selon Bonnet, la Grande-Bretagne ne voyait en la Tchécoslovaquie qu’un assemblage « de pièces et de chiffons cousus ensemble par le traité de Versailles […] Personne ne doit mourir pour ce pays. » Chamberlain estimait pouvoir s’entendre avec Herr Hitler, et la Tchécoslovaquie était un faible prix à payer pour y parvenir. Aux chefs de l’opposition à la Chambre des communes, Chamberlain décrivit Hitler comme « un homme respectable » qui préserverait la paix une fois qu’il aurait obtenu le territoire des Sudètes. Les chefs de l’opposition ayant émis quelques doutes, Chamberlain répliqua avec humeur : « J’ai rencontré Hitler, et je lui fais confiance. » Paroles ineptes, comme on le sut bientôt, car la Tchécoslovaquie, estropiée, disparut quelques mois plus tard, en mars 1939.

 

Pour Chamberlain, s’allier avec l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie était une solution de dernier recours, voire n’était pas une solution du tout. Une alliance avec Hitler le séduisait bien davantage. S’allier avec l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie signifiait la guerre. « Une guerre préventive », disait Bonnet, homme sans courage qui perdit toute contenance pendant la crise de Munich.

 

« C’est la guerre que vous voulez ! » s’écriaient en chœur les Tories et les droites européennes, montés contre tous ceux qui cherchaient à organiser une résistance à l’agression allemande. Staline comprit le message. En 1939, voyant que la Grande-Bretagne et la France hésitaient à organiser une défense commune contre l’Allemagne nazie, il conclut un accord avec Hitler. Pour le gouvernement soviétique, Munich fut la goutte d’eau qui faisait déborder le vase ; son résultat direct fut le Pacte germano-soviétique de non-agression. Les accords de Munich et le Pacte germano-soviétique étaient, eux aussi, comme deux petits pois dans une même cosse. À l’époque, beaucoup poussèrent les hauts cris parce que Staline avait réussi là où ils avaient échoué l’année précédente à Munich. C’était une tactique de sauve-qui-peut, ce qui n’est jamais une bonne stratégie à long terme, car elle ne fait qu’encourager l’agresseur, ainsi que Staline allait constater en juin 1941.

En 1933, Édouard VIII, futur roi d’Angleterre, apprend à la future reine Élisabeth II à faire le salut nazi. Le roi fut poussé à l’abdication en 1936, mais Élisabeth épousa le prince Philip, dont les penchants nazis à l’adolescence étaient connus.

 

En 2005, le prince William célébra la journée de l’Holocauste en se déguisant en officier nazi pour se rendre à un bal costumé.De nombreux historiens ont cherché à justifier cette vente de la Tchécoslovaquie par Chamberlain. La Grande-Bretagne n’était pas prête pour une guerre et devait attendre le bon moment. Il faut savoir reconnaître le mérite : ces historiens défenseurs de Chamberlain ont fait des recherches considérables et fait couler beaucoup d’encre pour rétablir sa réputation. Cependant, je ne crois pas qu’ils y aient réussi. Ce sont ses détracteurs de l’époque qui étaient dans le vrai. Au début de l’année 1939, on pouvait lire dans le Manchester Guardian que cette conciliation de la part des Britanniques était « un plan machiavélique qui consistait à acheter ses ennemis en vendant ses amis ».

 

S’il est un État qui mérite d’être condamné pour avoir saboté la sécurité collective dans les années 30, c’est bien la Grande-Bretagne et non l’Union soviétique. Les Britanniques rejetèrent toujours les propositions soviétiques d’alliance anti-nazie et empêchèrent toujours les Français d’améliorer leurs relations avec Moscou. Et l’on sait bien que la France se comporte toujours en satellite du monde anglo-saxon : de la Grande-Bretagne à l’époque, et maintenant des États-Unis.

Marche aux flambeaux organisée dans les rues de Kiev par les partis Pravy Sektor (Secteur droit) et Svoboda en l’honneur de Stepan Bandera.

 

Aujourd’hui, tout a changé, mais rien n’a changé. Dans l’entre-deux-guerres, le fascisme était une doctrine séduisante pour les élites capitalistes terrorisées par le socialisme et l’URSS. Et après la Seconde Guerre mondiale, il retrouva son pouvoir de séduction pour les élites occidentales « libérales », d’abord de façon clandestine, actuellement de façon plus officielle. L’Union européenne, en pleine pose russophobe, a condamné « la tenue de manifestations publiques glorifiant le passé nazi ou stalinien », mais, sans qu’on sache trop comment, le petit pois nazi est tombé de la cosse. Dans les Pays baltes, on manifeste dans les rues à la mémoire des soldats SS qui combattirent l’Union soviétique au côté de l’Allemagne nazie. Et que dire de l’Ukraine ? Stepan Bandera, le collaborateur nazi, et Hitler sont célébrés sans le moindre complexe. Les chemises brunes du Secteur droit sont l’avant-garde de la junte de Kiev, laquelle a renversé le gouvernement ukrainien au moyen d’un coup d’État soutenu par l’Occident. En tout état de cause, l’Ukraine est un État fasciste. L’Union européenne et les États-Unis nient ce fait. Selon eux, il ne s’agit que de quelques « fruits véreux » à Kiev, mais évidemment il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

 

Si j’étais membre du Parlement européen, je proposerais à celui-ci de commémorer le 30 septembre 1938, ce jour où l’Occident brada la Tchécoslovaquie et mit fin à la sécurité collective contre l’Allemagne nazie. Cette faute grave, c’est la Grande-Bretagne, et non l’Union soviétique, qui en est le principal coupable. C’est lourd à porter, même de nos jours, ce qui explique pourquoi on n’en entend jamais parler dans les médias officiels.

 

Au moins, les Tchécoslovaques avaient un régime démocratique opérationnel, le seul d’Europe centrale et orientale à cette époque. Les Pays baltes, eux, regorgeaient de sympathisants fascistes et d’antisémites. Que sont donc devenues les « valeurs » occidentales ? Ces valeurs, bien évidemment, sont factices, à moins que par ce terme on entende hypocrisie, deux poids-deux mesures et russophobie. Naturellement, si j’étais membre du Parlement européen, on me prendrait pour un cinglé ou pour un agent de Poutine. En tant qu’historien, j’obtiendrais la même réaction, mais c’est un risque que je suis prêt à courir.

 

Michael Jabara Carley
Traduction 
Sophie Brissaud

 

Source 
Strategic Culture Foundation (Russie)

Publié par Michel El Diablo

ROBESPIERRE, le mal aimé

ROBESPIERRE, le mal aimé

Détesté des historiens « conventionnels », l’historien Henri Guillemin n’a cessé de faire « bouger les lignes », toujours à la recherche de la vérité historique, et à démontré que la vraie nature de Robespierre était aux antipodes de la légende dont il est affublé.

La vision que nous avons de Robespierre est en effet bien éloignée de la réalité et Henri Guillemin ne s’est pas privé de le démontrer : loin de l’image conventionnelle d’un Robespierre boucher, le couteau entre les dents, les mains ensanglantées d’une guillotine qui ne chômait pas, il nous propose une autre version, vraisemblablement plus proche de la réalité que celle admise généralement. lien

Au moment ou de nombreux médias tentent de présenter Jean-Luc Mélenchon, comme un nouveau Robespierre, cette mise en lumière n’est pas négligeable.lien

A l’époque, comme l’avait constaté Barnave, un avocat théoricien, une nouvelle classe faite de nouveaux riches, de banquiers, de bourgeois, s’offusquant de voir les commandes du pays aux seules mains du roi et des aristocrates, avait déclaré : «  une nouvelle distribution de la richesse appelle une nouvelle distribution du pouvoir  ». lien

Une banqueroute pointait son nez à l’horizon, et la politique d’emprunt permanent pratiquée par Louis XVI, (et ses prédécesseurs) était largement critiquée par ces nouveaux riches. lien

Cette situation n’est pas sans rappeler la notre aujourd’hui, puisque, comme l’affirme Guillemin  : « sous Louis XVI, la moitié du budget des dépenses françaises passe au remboursement de la dette ».

Même Edgard Faure, peu susceptible d’être considéré comme révolutionnaire, en convenait : « la France n’était pas pauvre, il y avait seulement des riches plus riches, et des pauvres plus pauvres »..comme aujourd’hui.

Un autre historien, Jacques Godechot, à qui l’on doit un ouvrage capital, « le 14 juillet  » (ces trente journées qui ont fait la France), donne des chiffres : l’ouvrier gagnait  4 euros par jour, le pain d’1 kilo coûtait un peu moins de 3 euros au moment de la prise de La Bastille, ne laissant aux Français que 1 euro et des poussières pour le reste.

C’est dire l’état de pauvreté du peuple d’alors, qui n’est pas sans rappeler le notre aujourd’hui, quand l’on sait que certains ouvriers ne gagnent que 610 euros par mois, pour 40 heures hebdomadaires(lien) que le cap des 3,2 millions de chômeurs est franchi, que beaucoup d’autres sont ignorés des statistiques du chômage, que près de 2 millions sont au régime RSA (lien), et sans oublier les1,5 millions de travailleurs low cost (lien), le tout pour 22,5 millions de salariés « normaux ». lien

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Robespierre, le mal aimé

http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/robespierre-le-mal-aime-1

Extraits des carnets d'Ivan Maïski, ambassadeur soviétique à Londres de 1932 à 1943

 

3 Octobre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste

Extraits des carnets d'Ivan Maïski, ambassadeur soviétique à Londres de 1932 à 1943

Publié sur le forum "Humanité Rouge"

 

Le Monde Diplomatique d’octobre 2015 publie un document historique extrêmement important : des extraits des Carnets d’un ambassadeur soviétique à Londres


Oscar Kokoschka. – « Ambassador Ivan Maisky », 1942-1943

Extraits de Gabriel Gorodetsky (sous la direction de), The Maisky Diaries. RedAmbassai to the Court of St James ’s, 1932-1943, Yale University Press, New Haven, 2015,652 pages

 

Churchill : « Une Russie affaiblie constitue un immense danger»


16 NOVEMBRE 1937

AUJOURD’HUI, Agniya [son épouse] et moi sommes allés au «banquet d’Etat» donné par George VI en l’honneur du roi Léopold de Belgique, qui a débarqué pour une visite de quatre jours. C’était un banquet comme les autres. Cent quatre-vingts invités, la famille royale au grand complet, les membres du gouvernement, les ambassadeurs (mais pas les émissaires) et des notables britanniques à foison. Nous mangeâmes dans des assiettes en or avec des couverts en or. Le dîner, différent de la plupart des dîners anglais, était délicieux (il paraît que le roi a un cuisinier français). Deux douzaines de joueurs de cornemuse écossais ont fait irruption dans la salle pendant le repas et marché lentement et à plusieurs reprises autour des tables, remplissant les voûtes du palais de leur musique semi-barbare. J’aime cette musique. Il y a en elle quelque chose des montagnes et des forêts d’Ecosse, de l’écho des siècles passés et de l’histoire primitive des hommes. (...)

Léopold conversa avec Chamberlain, Hoare (1), Montagu Norman (gouverneur de la Banque d’Angleterre) et, parmi les ambassadeurs, avec Grandi, Ribbentrop et Corbin (2). Il portait de toute évidence un vif intérêt à l’«agresseur» et au collaborateur de ce dernier.

Fort logiquement, on évita de m’accabler d’honneurs : l’URSS n’est guère à la mode ces temps-ci, surtout dans les hautes sphères du Parti conservateur. L’ambassadeur japonais Yoshida, qui rôdait dans un coin, n’était pas convié non plus à présenter ses respects aux rois. Rien d’étonnant à cela : les canons japonais sont en train en ce moment même de pilonner le capital et le prestige britanniques en Chine !

Lassé de ce spectacle soporifique, je m’apprêtais à m’éclipser vers les salons alentour, certain d’y retrouver nombre de personnes intéressantes de ma connaissance, lorsqu’une brusque agitation parcourut la salle d’honneur. Je levai les yeux et vis ce qui se passait. Lord Cromer, qui émergeait d’une salle voisine, accompagnait Churchill (3) pour le présenter à Léopold. George les rejoignit sans tarder. Une conversation longue et animée s’engagea entre les trois hommes, rythmée par les gesticulations impétueuses de Churchill et les éclats de rire tonitruants des deux monarques. Puis l’audience prit fin. Churchill s’éloigna du royal duo et tomba nez à nez avec Ribbentrop, qui ne se fit pas prier pour faire un brin de causette avec le «mangeur d’Allemands ». Un groupe vint s’agglutiner immédiatement autour d’eux. Je ne pouvais entendre de quoi ils parlaient, mais de loin je voyais Ribbentrop pontifier d’un air sombre, comme à son habitude, tandis que Churchill lui donnait réplique à coups de plaisanteries, déclenchant l’hilarité de son public. Churchill parut finalement se désintéresser de la discussion, tourna les talons et croisa mon regard. Il se passa alors la chose suivante : au vu et au su de l’assistance et sous les yeux des deux rois, Churchill traversa la salle dans ma direction et me gratifia d’une vigoureuse poignée de main. S’ensuivit entre nous une discussion pleine d’entrain, au milieu de laquelle le roi George s’approcha pour faire un commentaire à Churchill. On avait l’impression que George; troublé sans doute par l’inexplicable proximité de Churchill avec l’ « ambassadeur bolchevique», se portait à son secours pour le tirer des griffes du «diable de Moscou». Je fis un pas de côté et attendis de voir ce qui allait se produire. A l’issue de son conciliabule avec George, Churchill revint vers moi et reprit la conversation là où nous l’avions interrompue. Les aristocrates dorés qui nous environnaient paraissaient un tantinet choqués.

Qu’est-ce que Churchill avait donc à me dire?

Il m’annonça de but en blanc qu’il considérait le «pacte anticommuniste [le pacte anti-Komintern conclu en novembre 1936 entre l’Allemagne et le Japon] comme une manœuvre dirigée en premier lieu contre l’Empire britannique, et en second lieu seulement contre l’Union soviétique. Il attache une importance cruciale à cet accord entre agresseurs, moins pour les temps présents que pour l’avenir. L’Allemagne est à ses yeux l’ennemi prioritaire «La principale tâche pour nous tous qui défendons la paix , poursuit Churchill, c ’est de se serrer les coudes. Sans quoi nous sommes perdus. La Russie affaiblie constitue un immense danger pour la cause de la paix et pour l’inviolabilité de notre empire. Nous avons besoin d’une Russie forte, très forte. » Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret, Churchill entreprit de m’interroger : que se passe-t-il en URSS ? Les récents événements n’avaient-ils pas affaibli notre armée ? N’avaient-ils pas affecté notre capacité à tenir tête aux pressions du Japon et de l’Allemagne ?

«Puis-je vous répondre par une question ? » , répliquai-je avant de poursuivre : «Si un général félon commandant un corps d’armée est remplacé par un général honnête et fiable, est-ce que cela affaiblit ou renforce notre armée ? Si le directeur d’une grande usine d’armements convaincu de sabotage est remplacé par un directeur honnête et fiable, est-ce que cela affaiblit ou renforce notre industrie militaire ? » Je continuai encore un temps dans la même veine, ridiculisant le conte pour enfants, si populaire ici, à propos de l’impact des «purges» sur la condition générale de l’URSS.

Churchill m’écouta avec la plus grande attention, en secouant de temps en temps la tête avec méfiance. Quand j’eus fini, il me dit : «C’est très réconfortant d’entendre tout cela. Si la Russie se renforce au lieu de s’affaiblir, alors tout va bien. Je le répète : nous avons tous besoin d’une Russie forte, nous en avons terriblement besoin ! » Il marqua une pause et reprit : «Ce Trotski, c’est un parfait diable. C’est une force destructrice, et non créatrice. Je suis complètement pour Staline. »

Je lui demandai ce qu’il pensait de la prochaine visite à Berlin de Halifax [le ministre britannique des affaires étrangères]. Il fit une moue ironique et répondit qu’il considérait ce voyage comme une erreur. Rien de bon n’en sortira ; les Allemands vont seulement froncer le nez un peu plus encore en interprétant cette initiative comme un signe de faiblesse de l’Angleterre. Mais, au moins, Halifax est un honnête homme qui ne succombera jamais à des plans «honteux», comme de trahir la Tchécoslovaquie ou de donner carte blanche à l’Allemagne sur son flanc est. Il n’empêche, jamais ils n’auraient dû se compromettre dans cette visite !

Churchill me secoua la main et m’assura qu’on devait se rencontrer plus souvent.

 

La capitulation de Munich et ses suites


30 SEPTEMBRE 1938

LES SINISTRES PRESSENTIMENTS des dirigeants travaillistes se sont concrétisés. Hier, je ne suis pas allé au lit avant 4 heures du matin, restant assis à écouter la radio. A 2 h 45, on annonça qu’un accord avait été trouvé à Munich et que la paix avait été sauvée. Mais quel accord ! Et quelle paix !


Chamberlain et [le président du Conseil français] Daladier ont totalement capitulé. La conférence des Quatre accepta pour l’essentiel l’ultimatum de Bad Godesberg, assorti de quelques ajustements mineurs et négligeables. La « victoire » arrachée par les Britanniques et les Français tenait au fait que le transfert des Sudètes à l’Allemagne aurait lieu non le 1er octobre mais le 10. Quelle splendide réussite ! (...)

Je me suis réveillé le matin avec un mal de crâne et la première chose à laquelle j ’ai pensé, c’était que je devais rendre visite à Masaryk [ambassadeur de Tchécoslovaquie à Londres de 1925 à 1938]. Quand je suis entré dans sa salle de réception, il n’y avait personne. Une minute plus tard, j’entendis des pas dévaler l’escalier et mon hôte fit son apparition. Il y avait quelque chose d’étrange et de non naturel dans sa silhouette filiforme et musculeuse. Comme s’il avait brusquement gelé sur place et perdu son agilité habituelle, Masaryk me balaya du regard et tenta d’engager poliment la conversation, à la manière d’une causerie entre voisins.

« Quel beau temps nous avons aujourd’hui, n’est-ce-pas ? »

« Oubliez le beau temps, répondis-je avec un geste d’irritation involontaire de la main. Je ne suis pas venu ici pour ça. Je suis venu pour dire ma compassion profonde pour votre peuple en ces moments exceptionnellement difficiles ainsi que ma vive indignation pour le comportement honteux de la Grande-Bretagne et de la France !»

On aurait dit que le courant se remettait brusquement à circuler dans li circuits du corps dégingandé de Masaryk. La glace fondit d’un seul coup. A l’immobilité succédait le frémissement. Il se secoua les hanches de façon plutôt comique et, sans crier gare, me tomba dans les bras en sanglota amèrement. J’étais interloqué par son comportement. Tout en m’embrassant Masaryk balbutia à travers ses larmes :

«Ils m’ont réduit en esclavage et vendu aux Allemands, comme on vendait les nègres pour qu'ils deviennent esclaves en Amérique. »

Il parvint à se calmer petit à petit et finit même par présenter ses excuses pour sa faiblesse. Je lui serrai chaleureusement la main.

[Après avoir occupé la Tchécoslovaquie, Hitler menace la Pologne, Londres. Paris et Moscou multiplient les rencontres et les projets pour s’opposer à ceux de Berlin. Sans résultat.]

4 AOUT 1939

Les membres de la délégation militaire [britannique] qui doit être envoyée à Moscou - l’amiral Drax (chef de mission), le maréchal de l’armée de l’air Burnett et le major général Heywood - sont venus déjeuner avec moi. Mes invités se montrèrent d’une discrétion consommée, préférant discuter sujets aussi cruciaux que la chasse aux perdrix, pour laquelle un séjour Moscou est assurément des plus indiqués.

Au cours de notre déjeuner, j’appris cependant une chose qui m’alarma sérieusement. Quand je demandai à Drax, qui était assis à ma droite, pourquoi la délégation ne ferait pas le voyage par avion pour gagner du temps, il se pinça les lèvres et répondit : «Eh bien, nous sommes une vingtaine avec beaucoup de bagages, alors l’avion ne serait pas confortable... » Ne trouvant pas son explication très convaincante, j’insistai : «Dans ce cas, pourquoi ne pas voyager à bord d’un navire de guerre, un croiseur rapide par exemple. Cela aurait de l’allure et vous arriveriez plus vite à Leningrad. »

Drax suçota à nouveau ses lèvres, comme perdu dans ses pensées, et dit «Cela impliquerait de virer vingt officiers de leurs cabines... Ce serait bizarre. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Que de sentiments courtois de manières délicates !

L’amiral prit cependant la peine de me faire plaisir en m’indiquant que délégation militaire avait affrété un navire spécial, le City of Exeter, qui embarquerait ses hommes ainsi que la mission française jusqu’à Leningrad. Korzh [premier secrétaire de l’ambassade] intervint alors dans la conversation en faisant remarquer à brûle-pourpoint que le propriétaire du bateau lui avait confié le matin même que celui-ci se traînait à la vitesse maximale de 13 nœuds. Je jetai un regard étonné à Drax et m’exclamai : «Est-ce possible ? » Embarrassé, il marmonna : « C’est le Bureau du commerce qui a affrété ce navire, je ne connais pas les détails. »

Ainsi donc, des militaires anglais et français partent en mission à Moscou à bord d’un vieux rafiot! Un bateau de marchandises, à en juger par sa vitesse. Et cela à un moment de l’histoire de l’Europe où h commence à nous brûler la plante des pieds. Incroyable ! Le gouvernement! britannique désire-t-il vraiment parvenir à un accord ? Je suis de plus en convaincu que Chamberlain est en train de jouer double jeu : ce n’est un pacte tripartite qu’il recherche, mais des pourparlers en vue d’un pacte, de manière à disposer d’un atout permettant de mieux négocier un arrangement avec Hitler. (...)

 

Le déclenchement de la guerre à l’Ouest


1er septembre 1939

TÔT CE MATIN, l’Allemagne a attaqué la Pologne sans le moindre avertissement et commencé à bombarder des villes polonaises. L’armée et l’aviation polonaises livrent une résistance acharnée. La guerre a donc commencé. (...)

Le Parlement s’est réuni à 18 heures. (...) Chamberlain, qui paraissait terriblement déprimé, confessa d’une voix blanche que, dix-huit mois plus tôt, il avait prié pour ne pas avoir à prendre la responsabilité d’une déclaration de guerre, mais qu’il craignait à présent ne plus pouvoir l'éviter. Toutefois, la vraie responsabilité de cette entrée en guerre ne pesait pas sur le Premier ministre, mais «sur les épaules d’un homme - le chancelier allemand», qui n’a pas hésité à jeter l’humanité dans l’abysse d’une souffrance immense à seule fin de «servir ses intérêts aveugles». De temps en temps, Chamberlain tentait même de frapper du poing sur la fameuse « boîte » du pupitre de l’orateur. Mais chaque effet de manche semblait lui coûter tant d’efforts et s’accompagnait d'un tel désespoir dans ses yeux, dans sa voix et dans ses gestes qu’on ne pouvait le regarder sans se sentir mal. Et dire que c’est cet homme qui dirige l’Empire britannique au moment le plus critique de son histoire ! Ce n’est pas le chef de l’Empire britannique, mais son fossoyeur ! (...)

A moins d’un miracle au tout dernier moment, la Grande-Bretagne sera en guerre avec l'Allemagne dans les quarante-huit heures qui viennent.

3 SEPTEMBRE 1939

Le dénouement a eu lieu aujourd’hui : le Premier ministre s’est exprimé à la radio à 11 h 15 pour déclarer qu’à partir de cet instant la Grande- Bretagne était en guerre avec l’Allemagne. (...)

Je me suis rendu au Parlement à la mi-journée, Chamberlain avait déjà entamé son discours. Un visage assombri, émacié. Une voix éplorée, brisée. Des gestes d’amertume et de désespoir. Un homme anéanti, à bout de force. A sa décharge, il n’a pas caché que la catastrophe l’avait pris au dépourvu. « C’est un jour triste pour nous tous, dit-il, et pour personne ce n 'est un jour plus triste que pour moi Tout ce pour quoi j’ai œuvré, tout ce en quoi j’ai placé mon espoir, tout ce en quoi j ’ai cru au cours de ma vie politique est tombé en ruine. »

L’écoutant depuis mon siège, je pensais : «Voici le dirigeant d’un grand empire au jour crucial de son existence ! Un vieux parapluie délavé qui fuit de partout ! Qui peut-il sauver ? Si Chamberlain reste premier ministre encore longtemps, l’empire est fini. »

17 JUIN 1940

La France a capitulé. (...) Que va faire maintenant l’Angleterre?

Clairement, elle va se battre toute seule. Il n’y a rien d’autre à faire pour elle. Je me souviens de ce que me disait Randolph Churchill [journaliste, militaire, homme politique, fils de Winston Churchill] il y a une quinzaine de jours : «Même si le pire du pire se produit, la France peut survivre sans son empire. Son économie est telle que même si elle perd ses colonies, elle sera capable de s’en tirer comme puissance de deuxième rang, un peu comme une Suède à plus grande échelle. L’Angleterre a une position différente : si nous perdons notre empire nous deviendrons une puissance non pas de deuxième, mais de dixième rang. Nous n’avons rien. Nous mourrons tous de faim. Il n’y a rien d’autre à faire pour elle que de se battre jusqu’au bout»

5 JUILLET 1940

Visite de Pierre Cot [ministre de l’air sous le Front populaire], déposé sur les côtes britanniques par le cours des événements. (...) Il va s’installer à Londres et créer un comité français de gauche informel qui publiera son journal ici et maintiendra des contacts avec la France. (...) Cot a un point de vue assez définitif sur la défaite française : les hauts gradés (qui sont être étroitement liés à l’élite politique dégénérée) ne voulaient tout simplement pas se battre pour de vrai. En outre, si la guerre avait été conduite selon des modalités plus ou moins normales - c’est-à-dire sous la protection de la ligne Maginot, qui a littéralement hypnotisé les mentalités militaires françaises -, Weygand et les autres généraux auraient peut-être fait leur travail. Mais lorsque à l’issue de la percée allemande il apparut sans l’ombre d’un doute que seule une « guerre du peuple » sauverait la France, les hauts gradés perdirent toute motivation pour se battre. Ce n’est guère surprenant. Qui est ce Weygand, après tout ? C’est essentiellement un fasciste, mais un fasciste produit par la France - autrement dit, avec un coloris catholique. Beaucoup qualifient Weygand de traître. Cot ne les contredit pas, mais ne possède pas assez de preuves pour être pleinement convaincu de cette accusation. De toute façon, quand bien même Weygand ne serait pas un traître, mais seulement un fasciste, comment attendre de sa part le moindre enthousiasme à l’égard d’une «guerre du peuple» ? La plupart des grands généraux sont des réactionnaires, souvent fascistes ou sympathisants des fascistes. Pour Cot, il est probable que Weygand était guidé par une seule « idée générale » après la percée allemande à Sedan : cesser le combat contre l’Allemagne et mettre à profit la nouvelle situation pour abolir la IIIe République et établir un régime fasciste.

De fait, après Dunkerque, l’armée française n’a plus jamais vraiment livré bataille où que ce fût. Une timide tentative de résistance a bien eu lieu dans la Somme, mais à peine s’était-elle effondrée que s’amorçait la retraite des troupes en rase campagne, à peine masquée par des contre- attaques factices. On ne fit sauter ni les ponts, ni les usines, ni les voies ferrées, etc. On s’abstint de creuser des tranchées et de construire des fortifications, même aux endroits les plus stratégiques (sur la Seine, la Marne, la Loire, etc.). On abandonna aux Allemands d’énormes quantités d’armes et de munitions, avec lesquelles l’armée française aurait pu résister pendant des mois. Rien ne fut entrepris à la frontière italienne, qui offrait pourtant d’excellentes opportunités. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'après la percée allemande les «deux cents familles» et les hauts gradés n’avaient pas la moindre intention de livrer bataille. Ils ont juste manœuvré, en attendant le moment opportun d’entamer des négociations avec l'Allemagne.

 

L’Union Soviétique réclame l’ouverture d'un second front

 

[Le 21 juin 1941, l ’Allemagne attaque l'Union soviétique. Les premiers succès des armées nazies sont foudroyants. La France étant vaincue et les Etats-Unis pas encore en guerre, Staline se tourne vers Churchill et lui demande de façon pressante l’ouverture d’un second front en Europe. C’est la mission de Maïsky.]


4 SEPTEMBRE 1941

JE SUIS SORTI DE LA MAISON un quart d’heure avant le rendez-vous. La lune brillait avec éclat. Des nuages aux formes irréelles se pressaient de l'ouest vers l’est. Quand ils mâchuraient la lune et que leurs bords se teintaient de rouge et de noir, la scène tout entière prenait une allure funèbre et menaçante. Comme si le monde était à la veille de sa destruction. Circulant dans ces rues qui m'étaient familières, je pensais : « Dans quelques minutes nous nous trouverons à un moment important de l’histoire, peut- être même décisif, lourd de conséquences gravissimes. Serai-je à la hauteur? Suis-je en possession d’assez de force, d’énergie, de ruse, d’agilité et de vivacité d’esprit pour tenir mon rôle avec les meilleures chances de succès pour l’URSS et l'humanité tout entière ? »

Avec gravité je pénétrai le vestibule de la célèbre demeure, l’humeur tendue comme un ressort. Les petits détails prosaïques de l’existence se chargèrent cependant de me faire bien vite redescendre sur terre. Le portier, un Anglais en livrée parfaitement ordinaire, se fendit d’une révérence et me délesta de mon chapeau. Un deuxième portier, impossible à distinguer du premier, me guida dans un corridor mal éclairé, le long duquel allaient et venaient des jeunes gens pressés, probablement les secrétaires et collaborateurs du premier ministre. On m’invita à m’asseoir à une petite table avant d’aller annoncer mon arrivée. Cette routine, qu’une expérience de plusieurs années m’avait rendue si familière, me fit l’effet d’un seau d’eau froide sur mon âme bouillante.

On m'escorta dans le bureau du premier ministre ou, pour être plus précis, dans la salle de réunion du gouvernement. Churchill, en smoking, son habituel cigare entre les dents, était assis au milieu d’une longue rangée de chaises vides à une grande table couverte d’une nappe verte. A côté de lui, en costume gris sombre taillé dans un tissu léger, se tenait Anthony Eden [le ministre des affaires étrangères], Churchill leva sur moi un regard méfiant, tira sur son cigare et aboya comme un bouledogue : « Vous apportez de bonnes nouvelles ? ».

«Je crains que non » , répondis-je en lui tendant le message de Staline. Il sortit la lettre de l’enveloppe, enfila ses lunettes et commença attentivement sa lecture. Ayant déchiffré une page, il la passa à Eden. Assis à côté du premier ministre, je gardai le silence et observai son expression. Quand Churchill eut fini sa lecture, il n’y avait plus de doute sur le fait que le message de Staline lui avait fait forte impression.

Je pris la parole : «Maintenant, monsieur Churchill, vous et le gouvernement britannique savez ce qu ’il en est. Depuis maintenant onze semaines, nous avons résisté seuls à la terrible attaque de la machine de guerre allemande. Les Allemands ont massé jusqu’à trois cents divisions sur notre front. Personne ne nous aide dans ce combat. La situation est devenue difficile et dangereuse. Il n’est pas trop tard encore pour la changer. Mais pour y parvenir il est essentiel de faire rapidement et résolument ce que dit Staline. Si les bonnes mesures ne sont pas prises immédiatement, l’occasion pourrait être perdue. Soit vous prenez les décisions fermes et décisives qui s'imposent pour apporter à l'URSS l'aide dont elle a besoin, auquel cas la guerre sera finie, l’hitlérisme anéanti et l’opportunité ouverte pour un développement libre et progressiste de l’humanité. Soit vous ne nous fournissez pas l'aide dont nous avons besoin, et l’URSS s’exposera au risque d’une défaite, avec toutes les conséquences qui en découlent. »

Le premier ministre écouta mon discours en suçant son cigare, ponctuant ici et là mes paroles d'un geste ou d'une mimique, pendant qu'Eden restait plongé dans la missive de Staline et griffonnait des notes dans les marges.

Puis Churchill fit tomber sa réponse : «Je n’ai aucun doute, s’exclama-t-il, que Hitler poursuit sa vieille politique consistant à battre ses ennemis un par un... Je serais prêt à sacrifier la vie de cinquante mille Anglais si je pouvais de cette manière éliminer ne serait-ce que vingt divisions de votre front ! » Hélas, ajouta-t-il, l’Angleterre manque de force actuellement pour établir un front en France : «La Manche, qui empêche l’Allemagne de sauter sur l’Angleterre, empêche tout autant l’Angleterre de sauter sur la France occupée. »

Churchill considère que l’ouverture d’un second front dans les Balkans n’est pas envisageable pour l’instant. Les Britanniques manquent à la fois des troupes, de l’aviation et du tonnage nécessaires. «Imaginez, rugit Churchill, qu’il nous a fallu sept semaines au printemps pour transférer trois ou quatre divisions depuis l ’Egypte jusqu’à la Grèce. Et cela alors que la Grèce est censée être non pas notre ennemie, mais notre alliée ! Non, non Nous ne pouvons pas nous jeter dans une défaite certaine, ni en France ni dans les Balkans ! »

Voyant qu'il était mutile d’argumenter plus avant en faveur d’un second front, je me repliai sur mon « lot de consolation », insistant avec emphase sur l’importance d’une aide matérielle. Cette fois, le premier ministre se montra plus amène, ainsi que je l’avais escompté. Il promit de considérer avec la meilleure volonté du monde la requête de Staline concernant les chars et les avions et de me donner plus tard une réponse définitive. «Mais n’attendez pas trop de nous ! avertit Churchill. Nous aussi sommes à court d’armes. Plus d’un million de soldats britanniques sont toujours désarmés » (...)

« Je ne veux pas vous induire en erreur, dit encore Churchill. Je vais être franc. Nous ne serons pas en mesure de vous apporter quelque aide essentielle que ce soit avant l’hiver, soit en ouvrant un second front, soit en vous fournissant du matériel en abondance. Tout ce que nous sommes capables de vous fournir pour le moment - chars, avions, etc. -, c’est de la petite bière au regard de vos besoins. Il m’est douloureux de vous le dire, mais c’est la vérité. Demain, ce sera une autre affaire. En 1942, la situation aura changé. Les Américains et nous-mêmes, nous pourrons vous donner beaucoup en 1942. Mais pour l’instant... » Et Churchill de conclure dans un demi-sourire : «Seul Dieu, en lequel vous ne croyez pas, peut vous aider au cours des six ou sept prochaines semaines. De toute façon, quand bien même nous vous enverrions des chars et des avions maintenant, ils n 'arriveraient pas à destination avant l'hiver. » (...)

Il était midi moins le quart quand je pris congé du premier ministre. Notre entretien avait duré presque deux heures. La lune s’était couchée et les rues de Londres, plongées dans le noir, résonnaient d’un silence inquiétant.

 

Au lendemain de Stalingrad

5 FÉVRIER 1943

COMMENT LA GRANDE-BRETAGNE réagit-elle à nos victoires ? Impossible de répondre à cette question en un mot ou deux, tant la réaction anglaise aux succès de l’Armée rouge paraît complexe et contradictoire. Je vais tenter de résumer mes impressions.

Après les épreuves de l’été dernier, notre capacité à sauvegarder notre force de combat a pris tout le monde au dépourvu. C’est pourquoi la première et principale réaction provoquée par nos victoires en Angleterre est un sentiment de stupéfaction. Vient ensuite un sentiment d’admiration pour le peuple soviétique, l’Armée rouge et le camarade Staline personnellement. (...) Son apparition à l’écran suscite toujours des acclamations, bien plus bruyantes que celles réservées à Churchill ou au roi. Frank Owen (4) m’a dit l’autre jour (il est dans l’armée maintenant) que Staline est l’idole et l’espoir de ses soldats. Quand un soldat est en colère contre quelque chose, qu’un gradé l’a offensé ou qu’il renâcle contre un ordre ou autre chose venant d’en haut, sa réaction peut être haute en couleur en même temps que révélatrice. Levant une main menaçante, il s’exclame : «Attendez seulement qu’Oncle Jo se pointe ! On réglera nos comptes ce jour-là ! »

Plus on grimpe les marches de la pyramide sociale, et plus cette admiration se mêle à d’autres sentiments, de nature plus corrosive. Les classes dirigeantes sont mécontentes, ou plutôt inquiètes : les bolcheviques ne vont-ils pas devenir trop forts? Le prestige de l’URSS et celui de l’Armée rouge trop encombrants? Les risques d’une «bolchevisation de l’Europe» trop élevés ? Plus les militaires soviétiques recueillent de succès, et plus les craintes se font sentir dans le cœur des élites dirigeantes

Ces sentiments contradictoires qui animent côte à côte la classe dirigeante britannique trouvent un écho particulier au sein des deux principaux groupes qui la représentent, que l’on pourrait, en résumé, appeler les churchilliens et les chamberlainiens.

[En février 1953, peu avant la mort de Staline, Maisky est arrêté et accusé d’espionnage ; ses carnets sont confisqués. Libéré puis amnistié deux ans plus tard, il rédige ses Mémoires et meurt en 1975 à l'âge de 91 ans.]


Notes

(1) Neville Chamberlain est à l’époque premier ministre, Samuel Hoare ministre de l’intérieur
(2) Respectivement ambassadeurs d’Italie, d'Allemagne et de France à Londres. Quelques mois plus tard, Ribbentrop deviendra ministre des affaires étrangères du régime hitlérien.
(3) Farouche opposant à la politique d'apaisement avec l’Allemagne au sein du Parti conservateur Winston Churchill est alors à l’écart du pouvoir.
(4) Directeur du Evening Standard de 1938 à 1941, lieutenant-colonel dans le Royal Armouri Corps entre 1942 et 1943.


Edité le 03-10-2015 à 00:52:06 par Xuan

Au nom de la loi

Publié le 2 Octobre 2015

De quoi parle-t-on ?

D'ambroise Croizat !

Au nom de la loi

Les lois Le Vert, Costa, Abitbol sont des lois repères de la République.


Comment, vous ne les connaissez pas ? Pourtant, elles portent des avancées ou des reculs majeurs du point de vue du mouvement de la société.


Et cela ne vous dit rien ?

 

Pourtant si Canaille le Rouge vous dit « lois Weil et IVG », « Savary et l’école »,   « Pasqua et l’atteinte aux Libertés », cela vous parle. Normal, c’est comme cela qu’elles sont nommées, référencées, discutées, disputées, pas du nom du chef ou directeur de cabinet du ministre en exercice.

 

De Colbert à Fouché de Valls ou Macron en passant par Jules Ferry, Albert Thomas, Serol ou Daladier, Debré ou Poniatowski, Aubry, et même Gayssot, toutes les lois portent le nom du ministre titulaire du portefeuille, pas celle de leur directeur de cabinet.


SAUF celles mettant en place la protection sociale de notre pays. Bizarre non ?


Pourquoi dès lors nommer loi Laroque nom du directeur de Cabinet, et pas Croizat ministre en exercice ?

 

Pourquoi Ambroise Croizat aurait-il un traitement particulier pour l’exclure de l'appellation générique d'une loi identitaire de la République et ses valeurs sociales ?


Pourquoi cette loi serait-elle déqualifiée pour n’être ramenée qu’à l’aune de compétence et d’importance d’un décret ministériel, décision administrative prise au niveau d’un cabinet, pas d’une loi organique de la République, si ce n'est pour brouiller sinon effacer le nom de Croizat des mémoires ?

 

Serait-ce aussi que sa condition d'ouvrier métallo, de dirigeant de la CGT et d'élu communiste en fait statutairement et par nature un exclu de l'Histoire ? Croizat député élu en 1936 SG de la fédé CGT des métallos, rapporteur de la loi sur les conventions collectives en 1936, est arrêté le 7 octobre 39 par la police de l’aréopage des Munichois de toute obédiance. Condamné aux travaux forcés, il passera par 14 prisons et forteresses différentes gardées par le gouvernement Français puis les milices de l'Etat pétainiste. Transféré en mars 1941 au bagne de Maison Carrée dans la banlieue d'Alger il ne sera libéré que le 5 février 1943, trois mois après le débarquement allié en Afrique du Nord. Sur mandat dela CGT clandestine, il deviendra membre de la commission consultative du gouvernement provisoire au côté de De Gaulle puis dès 1945 Ministre titulaire du porte feuille social chargé de mettre en œuvre le volet social du programme du Conseil National de la Résistance.

 

On lui adjoindra un directeur de cabinet Pierre Laroque qui s’il fut aussi résistant fréquentera jusqu’en octobre 40 les cabinets de Vichy avant d’être révoqué au titre des immondes lois raciales de Pétain, deviendra certes Résistant à Lyon en 42 dans le réseau "Combat" puis gagnera Londres plus d’un an après Stalingrad.

 

Seul le second serait paré de toutes les vertus d’une fonction qu’il n’exercera pas tandis que le premier devrait rester condamné aux oubliettes par les tenants de la revanche de classe ?

 

Mettre Ambroise Croizat à la place historique qui lui revient, une des plus hautes dans l'histoire du pays, reste un combat à mener sans faiblesse. Pour sa mémoire et pour la défense ce que la classe ouvrière à conquis sur la trahison de classe.

 

Cela participe à faire bouger le curseur et faire reculer tant l’impudence patronale que l’arrogance des roquets qui la sert.

 

Rédigé par Canaille Lerouge

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Cheminots CGT: le devoir de mémoire toujours présent

Cheminots CGT: le devoir de mémoire toujours présent

A l'hiver 1939, vaincus par les fascistes du général Franco aidés par l'Allemagne nazie et l'Italie de Mussolini, plus de 500 000 républicains espagnols prennent le chemin de l'exil. Après avoir vaillament combattu le coup d'état militaire qui renverserait la république de Front populaire, lâchés par les démocraties occidentales dont la France, plus de 500 000 espagnols, soldats et civils, femmes et enfants vont tenter de gagner la France. Cet exode massif en quelques jours a été nommé la "Retirada".

Pour la majorité d'entre eux, alors que ce flux de réfugiés était prévisible, notre pays leur ouvre des camps d'internements, entourés de barbelés et gardiennés par des militaires français en armes.

L'histoire ne bégaie pas. Pour autant, cette période tragique, qui ouvrit le ban à la Deuxième Guerre mondiale,  nous revoie cruellement à l'actualité présente. Aujourd'hui, des miliers d'êtres humains, fuient, au péril de leur vie, la guerre et la misère. Aujourd'hui, l'Europe connaît une montée inquiétante de l'extrême droite.

La Fédération CGT des cheminots, ses secteurs de Toulouse et de Montpellier, organisent un rassemblement les 2 et 3 octobre 2015 à Port-Vendres (66), pour honorer la mémoire de ces combattants de la liberté.

Cheminots CGT: le devoir de mémoire toujours présent
Cheminots CGT: le devoir de mémoire toujours présent
Cheminots CGT: le devoir de mémoire toujours présent

1939 : la Retirada, l' exil des Républicains espagnols

1939 : la Retirada, l' exil des Républicains espagnols

 

"L'aide qui a fait défaut à l'Espagne a contribué de manière décisive à modifier les rapports de force entre le fascisme et la démocratie en Europe et dans le monde, et à accéléré la cou...

 

http://www.eclectique.net/histoires_histoire/themes5.h

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